Lettre DCCCXXXIll
qu'il fit à Ghambéry, à son retour de la Grande- Chartreuse. Il n'est pas difficile, cependant, de s'en rendre compte. Certainement il accepta l'hospitalité que M. de Conzié lui avait offerte si souvent. Ils firent ensemble le pèlerinage au cimetière de Lémenc; et dans les tièdes nuits de juillet et d'août, au pied des Gharmettes, ils causèrent de la morte et de leur jeunesse. Dès l'aube, Jean-Jacques put aller herboriser sur ces monts où Claude Anet, trente-cinq ans auparavant, lui avait enseigné les éléments de la botanique, cette science qu'il méprisait alors et à laquelle il s'adonnait maintenant avec tant d'ardeur. Il eut des heures d'oubli du présent et de ressouvenir; mais sa gloire l'avait suivi et ne lui permettait plus le repos. Les visiteurs affluaient chez M. de Conzié; l'allée ombreuse qui mène aux Charmettes regorgeait de curieux et le cauchemar de ses persécuteurs revint, comme toujours, torturer le pauvre grand homme. C'est sans doute alors qu'il découvrit que, même pour M. de Conzié, M. de Choiseul était un grand magicien 1! Le
1. « J'ai revu depuis M. de Conzié, et je l'ai trouvé totalement transformé. 0 le grand magicien que M. de Choiseul! Aucune de mes anciennes connaissances n'a échappé à ses
cœur plein de griefs imaginaires, il quitta ce vieil ami et s'en alla à Bourgoin, d'où, le 16 août, il écrivit au comte de Tonnerre :
... Un voyage presque aussitôt suspendu que commencé ne me laisse pas espérer de le pousser bien loin et la certitude que les manœuvees que je voudrais fuir me préviendront partout m'en citerait le courage, quand mes forces me le donneraient '...
Avant la fin du mois, devançant, pour ainsi dire, l'institution du mariage civil, ou plutôt, se passant de toute autorité, il épouse Thérèse Le Vasseur :
... J'ai cru ne rien risquer de rendre indissoluble un attachement de vingt cinq ans, que l'estime mutuelle, sans laquelle il n'est point d'amitié durable, n'a fait qu'augmenter incessamment... Cet honnête et saint engagement a été contracté dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, en présence de deux hommes de mérite et d'honneur, officiers d'artillerie, et l'un, fdsd'un de mes anciens amis du bon temps, c'est-à-dire avant que j'eusse aucun nom dans le monde, et l'autre, maire de cette ville et proche parent du premier. Durant cet acte si court et si
métamorphoses. » (Confessions, Livre V, en note.) Comparer avec la lettre si affectueuse du 7 décembre 1763.
1. Lettre DCCCXXXIV. Voir aussi le manuscrit de M. Bovier, à la Bibliothèque nationale. 112*3. Rousseau, vitrine n. a. f. 717.
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simple, j'ai vu fondre en larmes ces deux dignes hommes et je ne puis vous dire combien cette marque de bonté de leurs cœurs m'a attaché à l'un et à l'autre '.
Ces deux hommes de mérite et d'honneur sont MM. Donin-Rozière, capitaine d'artillerie, et Luc- Antoine Donin-Ghampagneux, avocat, capitaine-châtelain et maire de Bourgoin. Ce dernier a raconté la scène dont il fut témoin, le 30 juillet, à l'auberge de la Fontaine d'Or :
Le 29, il nous convie à dîner. Il nous prie de nous rendre chez lui une heure avant le repas. Nous devançâmes le moment indiqué. Rousseau était paré plus qu'à l'ordinaire; l'ajustement de mademoiselle Renou était aussi plus soigné. Il nous conduit dans une chambre reculée, et là Rousseau nous pria d'être témoins de l'acte le plus important de sa vie; prenant ensuite la main de mademoiselle Renou, il parla de l'amitié qui les unissait ensemble depuis vingt-cinq ans et de la résolution où il était de rendre ces liens indissolubles par le nœud conjugal.
Il demanda à mademoiselle Renou si elle partageait ses sentiments et sur un oui prononcé avec le transport de la tendresse, Rousseau tenant toujours la main de mademoiselle Renou dans la sienne, prononça un discours où il fit un tableau touchant des devoirs du mariage, s'arrêta sur quelques circonstances de sa vie et mit un intérêt si ravissant à tout ce qu'il disait, que