‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 58 sur 139 · Œuvres inédites, p · texte numérisé non relu

Œuvres inédites, p

2. La pièce III, Lettre à M. Salomon; des Charmettes, 1736, a été aussi datée de la sorte par erreur. En 1736, Rousseau n'était pas aux Charmettes; nous savons qu'il n'y est venu qu'en 1738. La lettre paraît adressée à un des religieux, jésuites ou dominicains, dont il suivait alors les leçons; elle est aussi de 1739-1741.

3. A. Savons, le Dix-huitième siècle à Vétranger (Paris, Amyot, 1861, p. 236 et suiv.). On y trouvera de longs extraits de cette élévation religieuse.

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tions qu'il vous doit... Je vous adore de toute l'étendue de mes forces, je vous reconnais pour le créateur, le maître et le souverain absolu,... pour l'être indépendant et absolu qui n"a besoin que de soi-même pour exister... Je reconnais que votre divine providence soutient et gouverne le monde entier... Vos bienfaits sont infinis comme vous... Ma conscience me dit combien je suis coupable; je sens que tous les plaisirs... se sont changés en d'odieuses amertumes; je sens qu'il n'y a de vrais plaisirs que ceux qu'on goûte dans l'exercice de la vertu et dans la pratique de ses devoirs... Agréez mon repentir, ô mon Dieu. Honteux de mes fautes passées, je fais une ferme résolution de les réparer par une conduite pleine de droiture et de sagesse... J'aurai pitié des malheureux et je les secourrai de toutes mes forces... Je me préparerai à la mort comme au jour où je devrai vous rendre compte de toutes mes actions et je l'attendrai comme l'instant qui doit me délivrer de l'assujettissement au corps et me rejoindre à vous pour jamais. J'implore les mêmes grâces, ô mon Dieu! sur ma chère maman, sur mu chère bienfaitrice et sur mon cher père;... pardonnez-leur tout le mal qu'ils ont fait; inspirez-leur le bien qu'ils doivent faire et leur donnez la force de remplir les devoirs de leur état et ceux que vous exigez d'eux;... accordez de même l'assistance de vos bénédictions divines à tous mes amis, à ma patrie, à tout le genre humain en général...

Ces élans religieux de Rousseau concordent fort exactement avec un passage des Confessions où parlant de ses promenades avant le lever du soleil, au-dessus de la vigne des Charmettes, il raconte qu'il faisait sa prière « dans une sincère élévation de cœur à l'auteur de cette aimable nature dont les beautés

étaient sous mes yeux... Mes prières étaient pures, j'ose le dire, et dignes d'être exaucées. Je ne demandais pour moi et pour celle dont mes vœux ne me séparaient jamais, qu'une vie innocente et tranquille, exempte du vice, de la douleur, des pénibles besoins, la mort des justes et leur sort dans l'avenir » (livre VII). Tout simplement la somme de tous les bonheurs auxquels l'homme puisse aspirer!

Dans les passages que nous avons rapportés, M. Sayous a vu du prône et de fréquentes réminiscences de la liturgie de Genève. Nous y constatons surtout l'absence de toute austérité calviniste et la reconnaissance des principaux dogmes catholiques. Pouvait-il en être autrement dans ces temps où Rousseau était l'élève et le disciple aimé et aimant des Pères Hémet et Coppier. Ces jésuites tolérants à qui il soumettait certainement ses prières, lesquelles étaient aussi des compositions littéraires, n'exigeaient pas une plus grande précision. Pourvu que l'orthodoxie et la pratique catholique fussent témoignées en public, ils étaient satisfaits.

Un point à noter ici c'est que dans ce par-

don général qu'il demande à Dieu, il ne parle pas de ses propres ennemis. C'est donc qu'il ne s'en attribuait pas encore et que son esprit, contrairement à ce qu'a écrit M. de Gonzié, n'était pas, dès ce moment, atteint de cette misanthropie qui troubla bientôt si gravement l'existence de l'écrivain et du philosophe.

M. Musset -Patay a, justement, mis à l'adresse de mademoiselle Serre certaine lettre d'amour écrite par Rousseau (lettre IX); mais il l'a datée de 1736 et en ceci il s'est trompé. La lettre est de 1741. Cette date résulte nettement du passage des Confessions où Jean- Jacques, racontant son départ définitif des Charmettes, écrit qu'il s'arrêta à Lyon :

Avant de quitter cette ville je ne dois pas oublier une aimable personne que j'y revis avec plus de plaisir que jamais et qui laissa dans mon cœur des souvenirs bien tendres, c'est mademoiselle Serre... Mon cœur se prit... J'eus quelque lieu de penser que le sien ne m'était pas contraire, mais elle m'accorda une confiance qui m'ôta la tentation d'en abuser. Elle n'avait rien, ni moi non plus... et dans les vues qui m'occupaient j'étais bien éloigné de songer au mariage. Elle m'apprit qu'un jeune négociant, appelé M. Genève, paraissait vouloir s'attacher à elle. Je le vis chez elle

une fois ou deux... Persuadé qu'elle serait heureuse avec lui, je désirai qu'il l'épousât comme il l'avait fait dans le siècle; et, pour ne pas troubler leurs innocentes amours, je me hâtai départir... Je sentis et j'ai souvent senti depuis lors, en y repensant, que si les sacrifices qu'on fait au devoir et à la vertu coûtent à faire, on en est bien payé par les souvenirs qu'ils laissent au fond du cœur.

Voilà le récit des Confessions; la réalité semble assez différente. Dans la lettre à mademoiselle Serre on lit :

Je me suis exposé au danger de vous revoir et votre vue a trop justifié mes craintes en rouvrant toutes les plaies de mon cœur... Vous m'avez traité avec une dureté incroyable, et s'il vous est arrivé d'avoir pour moi quelque espèce de complaisance, vous me l'avez ensuite fait acheter si cher que je jurerais bien que vous n'avez eu d'autres vues que de me tourmenter...

Il la dissuade de se faire religieuse, et ajoute :

... Non, votre cœur n'est pas moins fait pour l'amour que votre visage. Mon désespoir est que ce n'est pas moi qui devais le toucher. Je sais de science certaine que vous avez eu des liaisons, je sais même le nom de cet aimable mortel qui trouva l'art de se faire écouter, et pour vous donner une idée de ma façon de penser, c'est que

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l'ayant appris par hasard, sans le chercher, mon respect pour vous ne me permettra jamais de savoir autre chose que ce qu'il vous plaira de m'apprendre vous-même.

Il lui fait ensuite une peinture, qu'il essaye de rendre brûlante, du bonheur qu'il lui donnerait si elle se livrait à lui. Puis :

L'ambition ni la fumée ne touchent point un cœur comme le mien; j'avais résolu de passer le reste de mes jours dans une retraite qui s'offrait à moi; vous avez détruit tous ces beaux projets; j'ai senti qu'il m'était impossible de vivre éloigné de vous et pour m'en rapprocher je tente un voyage et des projets que mon malheur ordinaire empêchera sans doute de réussir... Donnez-moi une adresse et permettez que je vous en donne une pour les lettres que j'aurai l'honneur de vous écrire et pour les réponses que vous voudrez bien me faire; en un mot laissez-moi quelque rayon d'espérance quand ce ne serait que pour calmer les folies dont je suis capable... Je suis logé chez la veuve Petit en rue Genti ! à l'Épée royale.

Dans cette lettre, grossière au fond, Rousseau attribue à la passion qu'il ressent pour mademoiselle Serre l'abandon de la retraite où il avait résolu de passer le reste de ses jours. Nous venons de voir qu'il quitta les

i. Rue Gentil, à Lyon.

Gharmettes parce qu'il s'apercevait qu'on ne l'y supportait plus qu'avec peine. Suivant les Confessions, ce serait par grandeur d'âme qu'il aurait renoncé à sa poursuite, mais après l'attaque si vive à la sagesse de celle qu'il aimait, après l'allusion désobligeante aux liaisons précédentes et à Yheureux mortel qui avait su se faire écouter, ne doit-on pas croire que le maladroit amoureux fut tout simplement éconduit. Il s'en alla donc à Paris.

Chaque fois que Rousseau quittait madame de Warens, elle reprenait son rôle de mère, et équipait son fils. Cette fois, il ne dut pas en être autrement, bien que Jean-Jacques raconte qu'il avait rapporté de Lyon quelque argent et qu'il vendit ses livres '.

La gène était pourtant dans la maison et d'autant plus grande que le service de la pension n'était pas fait bien régulièrement.

Le 15 novembre 1741, la baronne écrivit au marquis d'Ormea :

Monseigneur, dans l'extrême embarras où je me trouve par le retard de la pension dont le roy m'a gratifié, j'ose recourir à Votre Excellence comme à mon protecteur et à mon père. Vous daignâtes,

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