‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 66 sur 139 · Lettre XXXIII · texte numérisé non relu

Lettre XXXIII

apprendre par une lettre fort intéressante de l'abbé Léonard que madame de Warens l'effectua au cours de l'année 1745, sous le nom de comtesse de Conzié.

A cette occasion, elle s'était procuré par l'intermédiaire de l'abbé une expédition de la donation de 1726, et il n'en avait pas fallu davantage pour que le bruit courût à Annecy que cette donation avait été cassée par le sénat. L'abbé pense bien pourtant que la nouvelle a besoin d'être confirmée.

Gourtilles, de son côté, avait fait quelques courses dans les environs de Gruffy; mais il n'était pas allé voir l'abbé Léonard depuis certain jour où il lui avait acheté à crédit six vaissels de froment dont madame de Warens ne pouvait payer le prix, non plus d'ailleurs que le montant de deux billets souscrits par elle à raison de prêts obtenus antérieurement de son vieil ami. L'archiprêtre se plaint discrètement du procédé :

Madame et très chère sœur,

La promesse que vous me fîtes par la dernière de vos lettres en date du 15e février passé, lorsque j'eus l'honneur de vous envoier l'acte de vôtre

donation en faveur de M. le B. de Warens, de me donner vers les pàques suivantes de vos nouvelles, sans que depuis près de dix mois j'en aie receue aucune, ni par écrit, ni verbalement, m'a d'autant plus surpris que je n'ai point cru vous avoir donné occasion au silence mortifiant que vous avés gardé à mon égard. Vous m'avés demandé ci-devant par la susdite lettre ou nous en étions de nos comptes, parce que vous ne vous en ressouveniés pas, et je vous marquai tout bonnement le montant de vos deux billets, sans y comprendre le prix convenu des six derniers vaisseaux de froment que M. de Gourtilles vint prendre ici de vôtre part, dont je n'ai d'autre assurance que celle que ie sai que vous les avés bien receu.

Je me suis imaginé cent fois depuis lors qu'une réponse à la vôtre par laquelle vous souhaittiéz savoir ou nous en étions de nos intérests communs ne pourroit pas vous avoir fait aucune peine, j'ai donc été dans une véritable perplexité depuis ce temps-là, jusque dans ce moment que je viens de recevoir la chère lettre dont vous m'aviez honnoré en date du 28e du passé, par laquelle vous pensés que je suis le coupable de nôtre silence respectif, partageons donc ma très chère sœur le reproche fraternel et avoués moi de bonne foi que ie n'ai pas tant tort ayant seu que M. de Courtillesa passé plusieurs fois dans nôtre voisinage pendant le cours de l'année sans me donner aucun signe de vie de votre part, je vous avouerai aussi que si j'avais été informé du tems que vous y avés passée vous même lors de vôtre voiage à Thonon, je me serais trouvé malgré vous à vôtre passage pour vous y rendre les devoirs d'un frère sincère et tout dévoué, vous n'auriés pu alors me refuser cette satisfaction qu'une amitié de

dix-huit ans doit s'attendre, cependant je n*ai pas moins pris de part à tout ce qui vous interessoit pendant tout ce tems, comme si j'avais reçeu tous les jours de vos nouvelles.

Je me prévaus aussi comme vous, ma très chère sœur, de l'approche des Stcs fêtes pour vous assurer de la sincérité des vœux que je n'ai jamais discontinué de faire pour demander au Sauveur naissant que la divine Providence daigne vous soutenir du bras de sa Ste protection dans tous les événements fâcheux que vous essuies depuis que vous êtes devenue la fille de cette même Providence.

Je suis plus que persuadé que la longueur d'une cruelle guerre vous met à l'épreuve par des contretemsles plus fâcheux; jamais la Savoye ne vit tant de misères et d'indigens dont le nombre augmente étrangement, pourries vous bien croire ma très chère sœur, qu'aiant été obligé pour soulager mes paroissiens de leur donner presque tout mon blé à crédit, outre les aumônes extraordinaires faites aux pauvres, je me suis vu réduit à emprunter pour faire mes emplettes de vin, de sorte que si je passe dans le monde pour être à mon aise, c'est en crédit seulement, mais il faudroit un cœur de marbre pour ne pas sentir les calamités publiques et les nécessités des particuliers qui nous environnent.

Soies donc persuadée, ma très chère sœur, que je fais tant de cas de vôtre chère amitié, que je ne perdrai jamais la moindre occasion de m'en mériter la continuation, je suis si persuadé à mon tour de vôtre bon cœur à mon égard que je ne saurais jamais craindre du moindre rallentissement après les protestations sincères et multipliées que j'en ai receu en toutes occasions; je vous assure aussi ma liés chère sœur avec la même sincérité du très res-

pectueux et de l'inviolable attachement avec lequel je ne cesserai jamais d'être, Madame et très chère sœur, Votre très humble et très obéissant serviteur,

P. Léonard, curé de Gruffy.

P. -S. — Une personne de ïhonon me dit il y a quelque tems que vous aviés été jusques à Evian incognito, sous le nom de comtesse de Conzier, pour expérir des intérests de famille sur lesquels vous aviés droit et cela outre celui que vous avès acquis sur vos propres biens par la nullité de votre donation cassée au sénat. Comme j'ai remarqué que vous m'avés gardé un profond silence sur tous ces fais, j'ai bien lieu de craindre que tout ce qu'on a dit à ce sujet Annessy et ailleurs mérite confirmation; si la chose n'est pas telle, l'Évangile vous fournit en cette occasion une vérité qui doit vous consoler et le discours que fit S'-Pierre à Jésus-Christ quand il l'appela à lui peut aussi y contribuer; mon empressement à être informé de ce qui pouvait intéresser une bonne amie m'a porté à vous faire cette ouverture .

A. V. E. (ave) ».

Le tableau que M. Léonard fait ici de la misère qui accablait alors les campagnes de la Savoie n'est pas exagéré. Les réquisitions de l'intendance espagnole ruinaient le pays "2

1. Copie de la lettre originale aux Arch. départ, de la Savoie.

2. La ville de Chambéry avait envoyé à Madrid une députation pour obtenir quelque allégement aux réquisitions: M. de Conzié était au nombre de ses membres.

et madame de YVarens n'avait pas trop de toute son habileté pour pourvoir à son existence et à celle de son entourage.

Un frère de son père était mort à Constantinople, laissant quelque fortune dans cette ville et sans doute aussi dans le pays de Vaud. C'est afin de réunir les pièces nécessaires pour la revendication de ses droits qu'elle se rendit en Ghablais où il semble qu'elle put s'aboucher avec M. Miol, de Vevey, qui était un peu son allié. Elles étaient encore incomplètes lorsqu'elle les envoya à Rousseau en le priant de faire recommander son affaire au comte de Castellane, ambassadeur de France à Constantinople, pour qui Jean-Jacques dressa la note suivante :

MM. de la Tour, gentilhomme du pays de Vaud, étant mort à Constantinople et ayant établi le sieur Pelico pour exécuteur testamentaire à la charge de faire parvenir ses biens à ses plus proches parents, Françoise de La Tour, baronne de Warens qui se trouve dans le cas désirerait qu'on pût agir auprès du sieur Pelico pour l'engager à se dessaisir des dits biens en sa faveur en lui démontrant son droit... la dite baronne ayant eu ses biens confisqués pour cause de la religion catholique qu'elle a embrassée et n'étant pas payée des pensions que le roi de Sardaigne et ensuite Sa Majesté Catholique {Philippe V) lui ont assignées sur la Savoie, ne doute point que

la dure nécessité où elle se trouve ne soit un motif de plus pour intéresser en sa faveur la religion de Votre Excellence.

Et, en note :

Il ne reste de toute la maison de La Tour que madame de Warens et une sienne nièce qui se trouve par conséquent d'un degré au moins plus éloigné, et qui d'ailleurs n'ayant pas quitté sa religion et ses biens, n'est pas assujettie aux mêmes besoins *.

A cette époque, le 28 avril 1745, Marie Flavard, seconde femme de M. de La Tour, bellemère de madame de Warens, mourut. L'usufruit que son mari lui avait laissé avait donc pris fin et la part des biens appartenant à madame de Warens qui y avaient été assujettis aurait dû lui faire retour. Le gouvernement bernois s'y opposa sans en prononcer, toutefois, la confiscation. Il les plaça d'abord simplement sous séquestre et les fit régir par le sieur Vincent de Chailly. Les revenus devaient en être transmis à madame de Warens avec offre des biens eux-mêmes si elle revenait dans son pays et rentrait dans le giron de l'Église réformée.

1. Lettre XXXVI et annexe. — La nièce à qui Rousseau fait allusion était Françoise de La Tour, qui avait épousé le capitaine Jean-François Hugonin.

Au bout de deux ans d'attente, et lorsqu'il n'espéra plus le retour de sa sujette, le gouvernement donna l'héritage à madame Hugonin '.

L'épreuve que madame de Warens subit victorieusement dans cette circonstance prouverait la sincérité de sa conversion s'il était certain que les biens qu'elle abandonnait fussent supérieurs à ses pensions de Savoie qu'elle aurait perdues en désertant le catholicisme. D'ailleurs, en ce moment, elle avait devant les yeux le mirage des mines de fer, de cuivre, d'argent et d'or; et il est bien vraisemblable qu'elle tenta d'obtenir, par un accord amiable avec sa nièce, ce que le gouvernement lui refusait. C'est certainement à cette affaire que se rapporte le paquet de lettres de madame de Warens que possède encore la famille Hugonin, et qu'elle ne juge pas à propos de mettre au jour.

L'affaire de la succession de Constantinople suivit son cours, et, le 3 février 1746, madame de Warens donna sa procuration à un négociant de Marseille, Antoine Roubin, pour exiger et retirer de M. Pelicot les valeurs dont elle se

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