A. de Montet, la Jeunesse de madame de Warens, p
A supposer qu'elle l'y ait rencontré parfois, s un esprit était alors tout entier à son prochain mariage, et, en 1713 précisément, Magny s'était réfugié à Genève où il resta jusqu'à la fin • le décembre '. Ensuite, et pendant les douze années de vie commune avec son mari, madame de Warens se trouva forcément placée en dehors de l'influence piétiste. D'une part, en effet, Magny n'habitait plus le pays de Vaud; pour échapper aux tracasseries, aux persécutions même, du consistoire de Vevey et de la chambre de religion de Berne, il s'était réfugié à Genève, et c'est de là sans doute qu'il se rendit à Annecy en 1726; d'autre part M. de Warens était un fonctionnaire trop soumis aux Conseils de Lausanne et de Vevey ainsi qu'au gouvernement de Berne pour permettre à sa femme des fréquentations compromettantes. La conduite de madame de Warens, M. Ritter le reconnaît lui-même, n'est pas celle d'une piétiste. Si elle avait une grande indépendance d'esprit, elle avait soin de ne la dévoiler qu'à ses intimes. Elle ne croyait ni aux inspirés, ni à l'approche des derniers temps; ses idées n'étaient pas mys-
2. E. Riller, les Idées religieuses de madame de Warens, Revue citée, p. 28C.
ET JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 2o
tiques, sa foi n'était pas fervente. Elle ne fut pas en communauté étroite avec les directeurs de la petite église piétiste; au contraire de ce qui était arrivé pour ses tantes, pour sa belle-mère peut-être, Magny ne l'eut jamais dans ses liens.
Si donc après la visite d'Annecy, Magny put dire à M. de Warens qu'il « n'avait jamais trouvé l'âme de sa femme si bien tournée du côté de Dieu et en meilleures dispositions », alors pourtant qu'elle venait d'abjurer le protestantisme aux principaux dogmes duquel il était resté fidèle lui-même, l'on doit en conclure qu'aux temps précédents cette âme était peu tournée vers Dieu, à la façon dont Magny le voulait. Le vieillard se laissa du reste prendre facilement aux grâces de son ancienne pupille, comme lui exilée volontaire de la terre vau- <doise.
Madame de Warens réussit à trouver un logement convenable. Rousseau l'a décrit :
Elle habitait une vieille maison, mais assez grande pour avoir une pièce de réserve dont elle lit sa chambre de parade. Au delà du ruisseau et du jardin, on découvrait la campagne '... On n'y
1. M. Eloi Serand, archiviste à Annecy, a déterminé la place de la maison de madame de Warens et a dressé un
trouvait pas la magnificence, mais la propreté, la décence et une abondance patriarcale avec laquelle le faste ne s'allie jamais. Elle avait peu de vaisselle d'argent, point de porcelaine, point de gibier dans si cuisine, ni dans sa cave de vins étrangers, mais l'une et l'autre étaient bien garnies, au service de tout le monde, et dans des tasses de faïence, elle donnait d'excellent café.
Certainement, Jean-Jacques se trompe un peu. La maison de madame de Warens devait être garnie des objets dont son mari a fait Ténumération; et le boudoir où Rousseau nous introduira, devait avoir assez bon air avec les galantes toilettes emportées de Vevey. Quand la baronne allait à la messe, le dimanche, ce jour de Pâques fleuries où Rousseau la vit revenir de l'église, peut-être ses doigts étaient-ils chargés de ses bagues et coulants, et tenait-elle à la main ce beau jonc, canne à pomme d'or, que M. de Warens avait rapporté de Londres en 1724 et qu'il regrettait si fort.
Madame de Warens s'était donc créé un intérieur agréable. Elle était jeune et jolie;
plan de cette habitation, et des lieux environnants. Il est joint à l'article fort intéressant publié par M. Th. Dufour, de Genève, dans la Revue savoisienne (1818, p. 66 etsuiv.). — Le ruisseau dont parle Rousseau est l'un des canaux par lesquels s'écoulent les eaux du lac, sous le nom de rivière du ïhioii. La maison est au couchant de l'évéché actuel.
elle plaisait tout au moins. Bien apparentée en Chablais, elle possédait la faveur du roi à Turin, celle de l'évêque à Annecy; c'étaient là d'excellentes conditions pour réussir. Sans doute elle fut bien accueillie dans la société du petit Annecy. A son tour, elle put la recevoir dans son modeste logis, mais il semble qu'elle ne sut pas l'y retenir. Les « honnêtes gens » s'en retirèrent en voyant qu'il devenait le rendez-vous des nouveaux convertis et des intrigants, ce qui, parfois, était tout un \
Madame de Warens avait-elle pour la bonne chère cette répugnance que Rousseau signale? C'est douteux. Petite et grassouillette, elle devait être gourmande. S'il en eût été autrement, elle n'aurait pas veillé à ce que sa table fût toujours agréablement servie. Là, n'était pas le moindre attrait pour les « manants ». tels que Sabran 2, qui venaient aduler la maî-
1. L'évêclié n'avait pas le monopole des « conversions ». 11 s'en pratiquait en sens inverse à Lausanne, Genève, etc.. L'œuvre française et savoisienne des nouveaux convertis avait son pendant, en Suisse, dans les « Écoles de prosélytes ». La Chambre des prosélytes de Genève fondée en 1707 avec un capital de dix mille écus, possédait deux cent mille francs lorsqu'elle fut supprimée à la Révolution (Voy. Recherches historiques sur trois fondations ecclésiastiques, par M. Moïse, Paris-Genève, 1872).