‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 84 sur 139 · Archives départementales · texte numérisé non relu

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3. Cet intendant écrivait en effet à madame de Warens, le 24 novembre 1733 :

Je suis très sensible, madame, aux expressions obligeantes que j'ai trouvées dans la lettre dont vous m'avez honoré à la date du 10 du courant et il m'a déplu infiniment de n'avoir pas eu l'honneur de vous trouver à la maison lorsque j'ai eu celui d'y aller pendant mon dernier séjour à Chambéry. Je ferai toujours avec joie tout ce qui dépendra de moi en faveur de l'établissement que vous me marqués pour vos travaux de charbons et je saisirai avec un égal empressement les occasions qu'il vous plaira de me procurer pour vous convaincre en votre particulier du parfait respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. (Archives départementales, série C.)

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blâmer d'autant plus vivement que déjà elle s'était acquittée de la mission dont il l'avait chargée auprès des parents de mademoiselle Bergonzy.

C'est à cette double poursuite en mariage que la baronne fait allusion dans une nouvelle lettre datée du 25 janvier 1754 et qui nous a été conservée. La différence dont elle y parle n'est pas, comme on l'a pensé, le résultat d'une comparaison entre elle-même et mademoiselle Bergonzy, mais entre celle-ci et mademoiselle Chaperon. L'esprit et Impolitesse attribués ironiquement au père de Y aimable demoiselle se rapportent à Barthélémy Chaperon, Yhoste et non à M. Bergonzy dont elle vante, quelques lignes plus loin, les soins charitables envers Courtilles, soins auxquels elle a pris aussi toute la part possible. Elle le félicite d'avoir trouvé cette famille de braves gens à son secours. Et comme M. Bergonzy était aussi un exploitant de mines, elle ne doutait pas que son alliance ne fût la meilleure.

Il ne semble pas qu'il y ait dans la lettre qu'on va lire le moindre sentiment de jalousie rétrospective. Si les premières lignes sont ironiques et moqueuses, on trouve ensuite des

sentiments vraiment élevés, et même l'expression d'une piété qui paraît sincère. C'est sans contredit la plus intéressante parmi les lettres qui nous sont restées de madame de Warens. Pour en rendre l'intelligence facile nous la débarrasserons de son orthographe défectueuse *.

A MONSIEUR DE COURTILLES 2, Moutiers 25e de 1754.

Je suis persuadée de tout le mérite de l'aimable demoiselle dont vous me parlez : je m'en serais doutée en voyant monsieur son père, qui, par son esprit et sa politesse, donne à connaître la bonne éducation qu'il est en état de donner à sa famille; par conséquent, vous ne pouvez que gagner beaucoup à la différence que vous rencontrerez. Puisque

1. L'original appartient au]docteur Bernard Thonion, d'Annecy. Cette lettre a déjà été publiée dans Revue savoisienne (1818, p. 72), par M. Th. Dufour. Ne connaissant pas l'aventure de Wintzinried avec mademoiselle Chaperon, cet écrivain a supposé, après M. Replat, que madame de Warens était jalouse du projet de mariage de son ancien serviteur et associé actuel.

2. En publiant cette lettre, M. Th. Dufour dit « qu'on ne voit pas bien sur l'original si le mot Moutiers doit accompagner le nom du destinataire ou la date ». Evidemment il indique le domicile du destinataire, Courtilles, malade à Moutiers. Sinon il faudrait supposer que madame de Warens, chargée d'infirmités et sans ressources, se serait rendue au milieu de l'hiver à Moutiers, en pleine montagne, à vingtcinq lieues de Chambéry. Ce voyage, dont on ne retrouve d'ailleurs aucune trace, n'a donc pas eu lieu. Si la baronne a vu le sieur Chaperon, c'est à Chambéry où il sera venu pour savoir ce qu'était au juste Courtilles.

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c'est votre intention de vous établir, je n'ai rien à vous dire à ce sujet que de prier Dieu pour qu'il lui plaise de répandre sur vous sa sainte bénédiction et que le tout soit pour sa gloire et votre salut. Je vous ai dit au surplus, ce que j'ai cru devoir vous dire dans ma précédente, que j'ai adressée à M. Gravier : il dépend de vous d'en faire votre profit. Puisque vous avez exigé de moi par votre lettre que je parlasse à M. de Bargonzi * de vos intentions pour sa fille, je m'en suis acquittée; s'il le juge à propos il pourra vous faire part de notre conversation. Vous devez une parfaite reconnaissance à M. et madame de Bargonzy et leur aimable famille des soins officieux et charitables qu'ils ont eu la bonté de vous rendre, auxquels j'ai pris toute la part possible, et vous félicite de tout mon cœur d'avoir trouvé de ces braves gens à votre secours. C'est à vous à présent [à] vous observer et à bien réfléchir à toutes les obligations que vous vous proposez de contracter, afin de ne vous mettre jamais plus dans le cas, ou d'être refusé, ou d'essuyer avec

1. Tl se nommait Victor Amé Bergonzy. Madame de Warens lui donoe le de comme à Courtilles, à Denervaux, à de Gauffecourt, comme encore elle qualifie Rousseau de secrétaire d'ambassade. — Par un acte s. s. p. du 29 août 1740, MM. Jean-Nicolas Durandard et V.-A. Bergonzy, de Moûtiere, avaient formé avec M. Pierre-Gabriel de Chevillard, baron du Bois, comte de Saint-Oyen et d'Ugines une société pour pratiquer des fouilles dans les quatre communes formant la baronie du Bois, et notamment dans celles de Doucy et Bonneval. Par acte reçu Pacoret notaire le 18 juillet 1"53, Durandard et Bergonzy vendirent aux sieurs Joseph Mayan et Georges Antoine Portaz toute leur part dans les minières, bâtiments, artifices, etc. pour le prix de dix mille livres payable au comte de Saint-Oyen et à leurs autres créanciers, après constatation de la bonté des filons (Arch. du Tabellion).

le temps des reproches : parlez peu si vous pouvez, pensez beaucoup et conduisez-vous toujours d'une manière irréprochable devant Dieu et les hommes : c'est le moyen d'être toujours aimé et estimé de tout le monde. Je vous prie de vouloir m'excuser si je vous dis si naïvement ce que je pense, vous priant d'être bien persuadé que je serai toute ma vie très sincèrement portée à vous rendre les services qui pourront être à mon pouvoir, étant véritablement et avec bien de la considération, monsieur,

Votre très humble et très obéissante servante, La barone de Warens de La Tour.

Tout finit bien par un mariage, mais non de la façon que Gourtilles espérait. Madame Chaperon s'assura que la légèreté de sa fille n'aurait pas les suites qu'elle craignait; et, le 13 août 1754, elle la maria à un jeune homme de son âge, fils d'un procureur de Moùtiers et fort bien apparenté. Le 21 octobre 1755, ils eurent un fils bientôt suivi d'une fille. Quant à Wintzinried il épousa Jeanne-Marie Bergonzy, plus distinguée peut-être que mademoiselle Chaperon, mais à coup sûr sans dot. Cette jeune fille âgée de vingt ans, avait dix-huit mois de moins que sa rivale. Son mariage n'eut pas lieu à Moûtiers à raison sans doute de l'aventure de décembre précc-

dent '.Victor Amé Bergonzy qui, le 19 avril 1746, avait, avec M. Jean Nicolas Durandard et M. Chevillard de Lacl'huy, seigneur de Saint-Oyen, formé une société pour l'exploitation des mines et hauts-fourneaux appartenant à ce dernier en Tarentaise, était en 1755 en procès avec ses associés qui le regardaient comme insolvable. Durandard et lui vendirent leurs parts à MM. Mayan et Portaz, mais le 26 décembre 1758 ceux-ci les rétrocédèrent au comte de Saint-Oyen parce que le contrat, passé sous la condition que l'on vérifierait la bonté des filons, n'avait jamais été exécuté '2.

En février madame de Warens est de plus en plus livrée à ses entreprises et à ses illusions. Il y a auprès d'elle un vieux petit

1. Jeanne-Marie, fille de Victor Amé Bergonzy et de Françoise Damyed, maries, était néa et avait été baptisée à Moûtiers le 4 janvier 1734. Son parrain et sa marraine étaient les époux Claude Grassy et Jeanne-Marie Rullier. Elle avait une sœur, prénommée Marie-Marguerite, née le 21 janvier 1733 et qui avait eu pour parrain un ecclésiastique. Révérend Joseph Bergonzy. — Rousseau a dit que Courtilles s'était marié en Maurienne; il a sans doute voulu dire dans la Tarentaise dont Moûtiers est le chef-lieu. Quoi qu'il en soit nos recherches pour retrouver l'acte de mariage n'ont pas eu plus de succès à Saiut-Jean-de-Maurienne qu'à Moûtiers.

2. En 4749 M. Bergonzy avait retiré des hauts-fourneaux de Doucy 6 471 livres d'argent raffiné, 1 381 livres de plomb, 2 S07 livres de rosette (cuivre rouge pur) et 820 livres de litharge, — pour uni1 somme totale «le 11 485 livres.

homme qui travaille de chimie-, et, dans une lettre au style précieux, elle offre à l'un de ses correspondants de le mettre en rapport avec lui. Il faut même se hâter, car on le recherche pour le faire travailler du côté de Paris :

Chambéry, 2 février 1751.

Monsieur, je suis infiniment sensible aux expressions obligeantes dont vous m'honorez par votre réponse. Je vous donne avis que la personne que vous cherchez est à présent à Chambéry. Si vous avez quelque chose à lui demander ou à lui faire savoir vous pouvez compter sur mon secret et fidélité; il ne dépend que de vous, monsieur, de les mettre à l'épreuve.

Je n'ai point fait vos compliments à M. de Leus, (noble dauphinois), lui laissant ignorer de même qu'à tout autre que j'ai l'honneur de votre correspondance. La prudence et le secret est l'àme de tout ce qu'il y a de plus grand dans la nature, comme la grâce qui ne sait pas l'observer est à plaindre. Gomme le pauvre M. de Leus est dans ce cas, je ne puis lui dire ni ce que je fais, ni ce que je voudrais faire par la raison que vous approuverez un jour. Je vous avertis que ce vieux petit homme que vous cherchez ne me paraît pas disposé à rester longtemps à Chambéry; il y a des personnes du côté de Paris qui l'ont fait chercher pour le faire travailler en chimie; il m'a dit qu'il avait envie d'y aller. J'attends vos ordres à son sujet et à toutes autres choses qui dépendraient de moi.

Le lendemain, autre lettre relative à un autre inventeur :

3 février 1754.

Soyez persuadé, monsieur, du plaisir que j'aurais à vous obliger si vous aviez la bonté de prier ce monsieur dont vous me parlez de se donner seulement la peine de faire un petit mémoire signé de sa main, que vous m'adresserez particulièrement qui indique les sciences qu'il se propose de pouvoir mettre en usage; dès que je l'aurai reçu, je le remettrai à une personne de distinction et de mérite qui vat à Turin f et qui est en état de présenter ce mémoire là où il conviendra le mieux pour l'avantage de ce monsieur et comme cette personne part dans le courant de ce mois il faudra me l'envoyer au plus tôt. Je voudrais trouver des occasions plus essentielles qui puissent vous convaincre de l'attachement et sincère estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur, etc.

Le 4 février, c'est une lettre au curé de Gruffy, M. Léonard. La faiseuse d'affaires, pour qui tous les moyens sont bons, apparaît ici sans voiles. Elle sollicite l'abbé de faire ce que nous appelons de la réclame en faveur d'un filon des environs de Gruffy; et, pour l'amener à mentir quelque peu, elle fait mi-

1. Les personnes lettrées mettaient habituellement ce t euphonique; il l'appelai à Paris; il parla/ aux hommes; il s'en allai en Suisse.

ET JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 30j

roiter à ses yeux l'établissement d'un hautfourneau dans sa paroisse et un nouveau don à la chapelle de Notre-Dame-des-Ermites.

4 février 1754.

Monsieur et très cher frère, je vous donne avis que dans peu de jours vous verrez M. Simon Bérard avec une lettre de ma part pour aller découvrir le filon de fer que l'on m'a indiqué et que vous savez proche de GrufTy. Je vous prie de ne pas manquer de lui faire l'éloge de cette mine et comme vous savez qu'on en a fait du fer l'autre fois, mais que le maître ouvrier qui avait établi étant mort, que la chose en a demeuré là et qu'enfin je pensais à rétablir la chose pour moi-même. Voilà ce que vous aurez la bonté de lui dire en lui ajoutant ce que la prudence et votre bonté pour moi vous pourra dicter pour me faire un peu valoir dans l'indication que je donne et dont je renonce en leur faveur. Car vous savez que messieurs les français savent plumer la poule et qu'ils veulent tout pour eux, mais comme mes procès n'ont pas l'air de finir sitôt, je remets mes découvertes à la compagnie de M. Simon qui m'a promis qu'il y aurait égard et que Notre-Dame des Ermites ne serait pas oubliée. C'est là mes réserves de même que je lui ai fort recommandé d'aller au-devant de tout ce qui pourrait vous faire plaisir lorsqu'on tirera la mine, qu'on se propose de faire seulement griller sur les lieux et emporter ensuite plus loin pour la fondre. Cependant, j'ai lieu de croire qu'un fourneau conviendrait très bien à GrufTy attendu que les bois n'y manquent pas. Votre sentiment sur

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tout cela par premier courrier sans manquer, et surtout de m'en garder le secret à l'égard de tout le monde comme aussi de M. Simon ou de tous autres qui pourraient y aller de ma part ou de la sienne, ne voulant pas dire tout ce que je pense à messieurs les français parce qu'ils m'ont toujours trompée et je crains qu'ils ne continuent toujours de même, ainsi la défiance est mère de la sûreté. Je me recommande à votre chère amitié et bonté ordinaire et j'espère que vos saintes prières m'obtiendront les grâces et les secours dont j'ai un si grand besoin pour soutenir ma misérable vie et mes pénibles affaires.

J'ai l'honneur d'être avec le plus parfait attachement et le plus profond respect l, etc.

Malgré le ton presque calme de la lettre à son frère, madame de Warens était alors dans un état complet de détresse. Vraisemblablement elle avait demandé un secours à Rousseau et le philosophe lui avait répondu, crutelle, par quelque défaite. Le 10 février elle lui envoya ce billet :

Ce 10 de février 1754.

Vous vérifié bien en moy le chapitre que je vien de lire dans Limitation de jésus chris ou il est dit,

1. Ces trois lettres de février sont copiées sur les brouillons écrits de la main de madame de Warens et faisant partie du dossier des Archives départementales. Nous avons encore rectifié l'orthographe dont l'irrégularité fait de leur lecture un véritable labeur.

que la ou nous métons nos plus fermes espérance, cest ce quy nous manqueras totalement. Ce nest point le coup que vous mavez portes qui m'afliges mais c'est la main dont il part, cy vous ette capable de faire un moment de réflection vous vous direz a vous même tout ce que je pourois répondre a votre létres, maigres tout cela je suis et serais toute ma vie votre véritable bonne mère. Adieu....

On lit au dos :

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