‹ Madame de Warens et J.-J. RousseuaChapitre 12 sur 139 · I. Vie de monseigneur de Rottillon, t. 11, p · texte numérisé non relu

I. Vie de monseigneur de Rottillon, t. 11, p

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elle ses affaires d'intérêt, se rendit à Annecy. Le 25 septembre, il alla la voir à la Visitation où il résista aux sollicitations et aux offres que des personnes de distinction lui adressèrent pour l'amener à se faire catholique. L'intendant royal, M. Lazare Gorvesi, alla même jusqu'à lui dire qu'il avait des ordres pour lui promettre une place qui le dédommagerait grassement de ce qu'il abandonnerait dans son pays.

Le 26, il passa avec sa femme un contrat dont voici les principales clauses :

... Dame Éléonore - Françoise - Louise de La Tour, épouse de noble Sébastien-Isaac de Loys. Seigneur de Warens, déclare qu'elle n'a point quitté sa maison, ni les États de LL. EE. de Berne, dont elle est née sujette, par aucun mécontentement qu'elle ait reçu de son mari, ni d'ailleurs, mais uniquement pour suivre les mouvements de sa conscience qui l'ont engagée de suivre la religion catholique romaine dont elle fait aujourd'hui profession par la grâce de Dieu... qu'elle a toujours eu l'intention de laisser la paisible possession de ses biens à son mari, ayant toujours vécu en bonne paix et union avec lui et souhaitant de lui donner des marques de son bon cœur à son égard et de son amitié pour lui pour les manières gracieuses qu'il a eues pour elle... elle lui fait donation générale de tous ses biens et droits, sans se réserver autres que la somme de mille livres...

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L'acte est reçu par le notaire Mauris à ta Visitation dans la maison des Aumôniers, en présence du juge-maje (président du tribunal) -les deux syndics de la ville et de Jean-François ■Chabod, l'un des aumôniers et archiprêtre de 3a collégiale dite des Macchabées '. M. de Warens lit homologuer la donation. Il revit sa femme une dernière fois, et « elle s'y prit de telle façon qu'elle le porta à avoir quelque condescendance pour elle ». II souscrivit une déclaration portant que, dans le cas où la donation produirait son effet, il lui servirait une rente annuelle de trois cents livres de Savoie '.

Le 27, il partit d'Annecy, et, quelques semaines plus tard, il reçut de madame de Warens une lettre finissant, dit-il, par ces mots : * Je vous prie de me regarder désormais comme une morte et de ne plus penser à moi que si je l'étais réellement ». Le gouvernement bernois confisqua les biens de la fugitive, et abandonna ses droits au mari. L'arrêt qu'il rendit à ce

1. Il m ou ru l le 5 Février H38; l'autre chapelain était M. Grand qui décéda le 23 mars 1156 et fut inhumé dans l'église du premier monastère, auprès de M. Chabod.

2. H. de Warens rentra plus tard, et par l'intermédiaire de Saint-André, en possesaion de celte déclaration et la détruisit. Les procédés qu'il employa dans cette circonstance □e paraissent pas bien délicats.

sujet est du 26 décembre 1726. Le 5 février suivant, le Consistoire suprême prononça le divorce des époux. Relevons encore dans le Mémoire de M. de Warens ces passages :

11 semble que dès qu'elle a tourné casaque, le mensonge est devenu son péché mignon... Pour ce qui est de son indifférence pour le culte en matière de religion, elle la doit en partie aux principes de nos piélistes. C'était le sentiment de l'eu son père. et il paraft que c'était celui de feu M. Magny, un de leurs principaux docteurs, puisqu'il me dit luimême au retour d'un voyage qu'il fit à Annecy pour voir ma déserteuse qu'il n'avait jamais trouvé l'Ame de la dite si bien tournée du coté de Dieu ei en meilleures dispositions. Ce furent ses propres termes qui me scandalisèrent très fort... La dame se plaint de la situation dans sa requête. Si elle entend par là qu'elle est trompée dans ses espérances, elle n'a qu'à s'en prendre a elle-même. 11 y a quelque temps qu'on me dit qu'elle était atteinte d'un cancer a Chambéry où elle demeurait. Quand tu sauras ce qui en est, marque-le-moi, je te prie. Si cela est, voudrait-elle faire donation a sa nouvelle Église de biens sur lesquels elle n'a aucun droit '?

M. Magny, ancien secrétaire du conseil de Vevey, était âgé de soixante-seize ans lorsqu'il vint à Annecy visiter madame de Warens.

Depuis bien des années il était devenu, a dit M. Eugène Ritter ' l'oracle des piélistes du pays romand, secte à laquelle avaient appartenu le père et les tantes de mademoiselle de La Tour. Le savant écrivain attribue à François Magny une très grande influence sur les idées religieuses de madame de Warens, et, par voie de conséquence, sur celles de Rousseau. Nous ne pouvons adhérer complètement à cette opinion.

Durant les premières années de l'enfance de Louise- Françoise, de 1701 à 1703, Magny fréquentait assidûment la maison du Basset dont les propriétaires étaient ses disciples fidèles; mais rien n'établit qu'à l'époque où elle aurait pu en recevoir des leçons directes, où il se serait emparé de son âme et de son esprit, il ait eu avec elle des rapports un peu suivis. En 1713, à la vérité, Magny exerça pendant trois mois environ les fonctions de tuteur de la jeune fille, et, chaque dimanche, la fiancée de M. de Warens venait du pensionnat de Lausanne à Vevey dans la maison de son tuteur '.

i. Eugène Hitler, le» Idée» religieuses de madame de Wareiu (Revue internationale, mai et juin 1889). i. A. de Montet, la Jeunette de madame de Warens, p. S*.

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A supposer qu'elle l'y ait rencontré parfois, 8.in esprit était alors tout entier à son prochain mariage, et, en 1713 précisément, Magny s'était réfugié à Genève où il resta jusqu'à la Un de décembre '. Ensuite, et pendant les douze années de vie commune avec son mari, madame de Warens se trouva forcément placée en dehors de l'influence piétiste. D'une part, en effet, Magny n'habitait plus le pays de Vaud; pour échapper aux tracasseries, aux persécutions même, du consistoire de Vevey et de la chambre de religion de Berne, il s'était réfugié à Genève, et c'est de là sans doute qu'il se rendit à Annecy en 1726; d'autre part M. de Warens était un fonctionnaire trop soumis aux Conseils de Lausanne et de Vevey ainsi qu'au gouvernement de Berne pour permettre à sa femme des fréquentations compromettantes. La conduite de madame de Warens, M. Ritter le reconnaît lui-même, n'est pas celle d'une piétiste. Si elle avait une grande indépendance d'esprit, elle avait soin de ne la dévoiler qu'à ses intimes. Elle ne croyait ni aux inspirés, ni à l'approche des derniers temps; ses idées n'étaient pas mys-

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tiques, sa foi n'était pas fervente. Elle ne fut pas en communauté étroite avec les directeurs de la petite église piétiste; au contraire de ce qui était arrivé pour ses tantes, pour sa belle-mère peut-être, Magny ne l'eut jamais dans ses tiens.

Si donc après la visite d'Annecy, Magny put dire à M. de Warens qu'il ■ n'avait jamais trouvé l'âme de sa femme si bien tournée du côté de Dieu et en meilleures dispositions », alors pourtant qu'elle venait d'abjurer le protestantisme aux principaux dogmes duquel il était resté fidèle lui-même, l'on doit en conclure qu'aux temps précédents cette âme était peu tournée vers Dieu, à la façon dont Magny le voulait. Le vieillard se laissa du reste prendre facilement aux grâces de son ancienne pupille, comme lui exilée volontaire de la terre vaudoise.

Madame de Warens réussit à trouver Un logement convenable. Rousseau l'a décrit :

Elle habitait une vieille maison, mais assez grande pour avoir une pièce de réserve dont elle lit sa chambre de parade. Au delà du ruisseau et du jardin, on découvrait la campagne ',.. On n'y

trouvait pas la magnificence, mais la propreté, la décence et une abondance patriarcale avec laquelle le faste ne s'allie jamais. Elle avait peu de vaisselle d'argent, point de porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de vins étrangers, mais l'une et l'autre étaient bien garnies, au service de tout le monde, et dans des tasses de faïence, elle donnait d'excellent café.

Certainement, Jean-Jacques se trompe un peu. La maison de madame de Warens devait être garnie des objets dont son mari a fait Ténumération; et le boudoir où Rousseau nous introduira, devait avoir assez bon air avec les galantes toilettes emportées de Vevey. Quand la baronne allait à la messe, le dimanche, ce jour de Pâques fleuries où Rousseau la vit revenir de l'église, peut-être ses doigts étaient-ils chargés de ses bagues et coulants, et tenait-elle à la main ce beau jonc, canne à pomme d'or, que M. de Warens avait rapporté de Londres en 1724 etqu'il regrettait si fort.

Madame de Warens s'était donc créé un intérieur agréable. Elle était jeune et jolie;

plan de cette habitation, et des lieux environnants. Il esl joint à l'article fort intéressant publié par M. Th. Du four, de Genève, dans la Revue aavoisienne (1818, p. 66 et suiv.). — Le ruisseau dont parle Rousseau est l'an des canaux par lesquels s'écoulent les eaux du lac, sous le nom de rivière du Thion. La maison est au couchant de l'évéché actuel.

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elle plaisait tout au moins. Bien apparentée en Chablais, elle possédait la faveur du roi ù Turin, celle de l'évêque à Annecy; c'étaient là d'excellentes conditions pour réussir. Sans doute elle fut bien accueillie dans la société du petit Annecy. A son tour, elle put la recevoir dans son modeste logis, mais il semble qu'elle ne sut pas l'y retenir. Les « honnêtes gens » s'en retirèrent en voyant qu'il devenait le rendez-vous des nouveaux convertis et des intrigants, ce qui, parfois, était tout un '.

Madame de Warens avait-elle pour la bonne chère cette répugnance que Rousseau signale? C'est douteux. Petite et grassouillette, elle devait être gourmande. S'il en eût été autrement, elle n'aurait pas veillé à ce que sa table fût toujours agréablement servie. Là, n'était pas le moindre attrait pour les « manants », tels que Sabran ', qui venaient aduler la mai

1. L'évêché n'avait pas la monopole des « Il s'en pratiquait en sena inverse à Lausanne, Genève, etc... L'œuvre française et savoisienne des nouveaux convertis avait son pendant, en Suisse, dans les ■ Écoles de prosélytes *. La Chambra des prosélytes de Génère fondée en 11U1 avec un capital de dix mille ecus, possédait deux cent mille francs lorsqu'elle tut supprimée à la Révolution (Voy. Recherche» historiques, sur trait fondation» ecclésiastiques, par M. Moïse, Paris-Genève, 1372).

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