CHAPITRE VI
La Société de Cbarabéry de 1730 à 1710. — Les .Mi Miel, les Bellegarde, Mellarède, Costa, Mcnthon ; François-Joseph de Comié; H. Cuccelli, le P. Coton; les docteurs Salomon el Grossi; mademoiselle Pérou ne Lard; — son cahier de musique, airs d'opéras et chansons. — Les religieux. — Antoine Cbarbonnel. — Portrait de madame de Warens pnr Rousseau ; — par M. de Conzié. — Concert chez madame de Warens. — La Troupe joyeuse de Chambéry. — Administration de Rousseau. — Son voyage à Besancon; l'abbé Blanchard. — Saisie aux Housses d'un pamphlet dons la malle de Rousseau; parodie d'une scène de Mithridate. — Accident arrivé a Rousseau le 21 juin 1731. — Son testament. — Il va à Genève réclamer à son père l'héritage maternel; il revient A Chambéry el y trouve Wintxinried.
— Départ pour Montpellier. — Madame de Warens loue la métairie Revil aux Charmeltes. — Séjour de Jean-Jacques A Montpellier; ses demandes d'argent, ses plaintes.
— Lettre suppliante A madame de Warens. — Retour intempestif A Chambéry ; il cohabite avec Winlzinried. — Location de la maison du capitaine Noeray aux Charmeltes. 6 juillet 1TSB.
Après la mort d'Anet, ce sage bienveillant, quoique un peu sévère, Rousseau se sentit maître au logis. C'est vraisemblablement alors qu'il renonça à son emploi au cadastre pour enseigner la musique. Il voulait tenir
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un rôle important dans ces réunions brillantes où il n'avait pu figurer que comme un comparse bien modeste.
La société de Chambéry se divisait alors en trois ou quatre classes : la noblesse riche, avec les membres du sénat (le Parlement) et les hauts fonctionnaires; puis, la bonne bourgeoisie, avocats, médecins, ecclésiastiques et religieux instruits; enfin, la petite bourgeoisie, marchands, chirurgiens, etc.. Mais tout cela faisait assez bon ménage. La noblesse, habituée à rechercher elle-même un bienveillant accueil à l'étranger, où tous ses cadets prenaient du service ', ne devait pas trop répugner à recevoir la baronne, malgré son petit air d'aventurière. Si les femmes ne t'aimaient pas, elle plaisait aux hommes et Rousseau passait avec elle.
Parmi les nobles, les Confessions énumérent le marquis d'Entremont {Jean-François de Bellegarde), ancien président de la Chambre des comptes et ambassadeur en France; son fils, le comte Claude Marie de Bellegarde,
I. En Prusse, en Bavière, en Pologne, dans le* Pays-Bai. en Autriche, partout enfin où l'on pouvait se battre et obtenir un grade et des pensions.
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marié à Aurore, comtesse de Rustoka ' ; mademoiselle de Mellarède, fille du ministre Pierre de Mellarède, comte du Bettonet, et qui vivait avec sa mère Marie Denys et son frère Amé Philibert, abbé commendataire de Talloires, l'élève de l'abbé Gaime. Ceux-ci habitaient la Grande-Rue. C'est dans la rue Juiverie qu'était le salon de Marguerite de Lescheraine, femme du comte Bernard de Menthon de Moatrottier. Elle avait huit ans de plus que madame de Warens'.qu'elle n'aimait guère. Henri Joseph Millet, marquis de Challes et sa femme Françoise de Baumont, demeurant rue Sainte-Claire, étaient au contraire des amis de la baronne. Le 5 octobre 1737, le marquis tint avec elle, sur les fonts baptismaux, Joseph-Henri-François, fils d'honorable Claude Berlio. Il y avait encore les deux sœurs de Challes, dont l'une, Anne-Catherine, la plus belle femme de Chambéry au dire de Rousseau, était mariée à Marc-Antoine Costa, comte de Charlie ', capitaine de cavalerie
1. En 1710, ils eurent un fils, dont Frédéric-Auguste, roi de Pologne, et la reine sa femme Turent parrain et marraine.
2. Elle mourut le 13 décembre 1758 n l'âge de soixantequatre ans.
3. Et mieux de Charliei; nom d'une terre faisant partie du nef de Cernes.
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au service du roi de Sardaigne, puis de l'électeur de Bavière; artiste, joueur, duelliste à la main malheureuse pour ses adversaires.
Marc-Antoine « avait la taille et la mine hautes, les manières d'un homme de cour et les traits les plus distingués. Absolu dans sa maison, craint et respecté de son entourage, il était fier et inflexible vis-à-vis de ses égaux. D'ailleurs, bon maître, généreux et juste, et même indulgent envers ses inférieurs ». Ce n'est pas lui, certes, qui donna jamais quelques paroles d'encouragement au petit musicien qu'il vit peut-être dans son salon. Mais il dut causer souvent avec madame de Warens. Us avaient une passion et une croyance communes. Le comte Costa avait appris l'alchimie en Bavière où il avait eu l'honneur de souffler avec l'électeur; aussi, de retour en Savoie, avait-il établi chez lui des laboratoires, espérant réparer par la découverte de la pierre philosophale les brèches que des dépenses excessives faisaient à sa fortune'.
1. M. de Chtrlier, né le a juillet 1619 avait épousé mademoiselle de Châties le S5 novembre 1123. Il mourut le 22 juillet 1151. Su veuve se remaria le 23 octobre 1155 avec te comte Jnnus de Bel le garde. On croit que Marc-Antoine Costa avait quitte le service en Piémont pour te battre avec
Citons encore quelques noms : Pierre Raymond de Vidomne, lieu tenant -colonel des dragons de la Reine, frère ou parent du chanoine de Vidomne, d'Annecy et non moins hautain que lui, à voir son attitude dans son portrait en pied '; Alexis de Pontverre, petit gentilhomme, commensal et homme d'affaires de la marquise de Challes, neveu probablement du célèbre curé de Confignon ; enfin l'aimable François-Joseph de Conzié*, qui abandonna le service en 1733 et vint se fixer auprès de sa mère, Louise Favre de Félicia des Charmettes, dans leur maison à l'entrée de l'étroite vallée de ce nom, au-dessous du castel de M. de Vidomne.
son colonel qu'il tua. En 1723, il donna deux coups d'epée au comte d'Apremont qui s'était laissé allé a quelques vivacités envers lui. Sous l'occupation espagnole, avant blessé d'un coup pareil le baron du Bourget, il dut subir quarante- bu it heures de détention au fort de Miolans (Archiva de la maùon Costa; — Archives du ténal; — Reg. par. de Lémenc).
1. On voit ce portrait dans la belle maison, la première â droite sur le coteau des Charmettes. Cette maison a été de nos jours Tort bien restaurée, ainsi que celle de M. de Conlié, par leur propriétaire, madame Gojon. Le manoir de Conzié est a gauche et en contre-bas de la route actuelle. Du temps de Rousseau, on passait au pied même de cette habitation pour se rendre à la maison de M. Nocrav située dans les gorges, plus haut et bien plus loin; la belle roule actuelle n'existait pas.
2. François- Joseph de Conzié, d'une famille qui lire son nom d'un petit château situé à Bloye prés fturailty, était fils
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Sur le même rang était l'avocat Cocelli di Favria, directeur du cadastre, marié à Anne- Christine Lingua-Latour. Jean-Jacques raconte qu'il fut le parrain d'un enfant du directeur de la douane, dont madame Cocelli fut la marraine. Encore, croyons-nous, une illusion de sa mémoire. Nous n'avons retrouvé aucune trace de ce fait dans les registres des trois paroisses de Chambéry. S'il eût existé, il ne nous aurait pas plus échappé que les actes de ce genre que nous signalons.
Les souvenirs de Rousseau semblent aussi, nous l'avons dit, n'être pas totalement exacts en ce qui concerne le Père Caton. Ce cordelier, homme du monde, poète, musicien, bachelier de Sorbonne, avait été déûniteur de son ordre dans la province de Savoie. En 1734, il était gardien du couvent de Chambéry. L'année suivante, sa maison fut troublée par quelques dissensions et le 11 janvier 1736, Charles-Emmanuel III écrivit au marquis Pierre-Louis de
d'Edouard. Celui-ci avait eu d'un premier lit, le marquis d'Allemogne. 11 s'était remarié le 31 septembre (Grillet, Diet. lait.. Il, 340), ou le 14 novembre 1105 (A. de Foras, Armoriai tt Nobiliaire de la Savoie), à Louise Pavre des Charmetles, dont 11 eut un fils François- Joseph et deux Olles, Francoii-Claudi ne-Madeleine qui se maria, et Denise, religieuse de Sain le -Claire.
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Lescheraines , père temporel des Religieux observantins pour l'inviter * à faire cesser les partis et les cabales, surtout contre le Père Coton * ». Ce dernier était encore directeur et confesseur des religieuses de Sainte-Claire en Ville, et il est certain que la protection du roi ne se fût pas manifestée aussi nettement en sa faveur si ses mœurs eussent été vraiment répréhensibles.
Dans le mezzo-ceto, les médecins tenaient le premier rang. C'était le savant docteur Salomon " dont les leçons éclairèrent l'esprit de Rousseau; puis le docteur Grossi*. Ce bourru, spirituel et instruit, était séparé de sa femme. Le 28 août 1736, lors du contrat de mariage de leur fille avec Joseph Rey, capitaine au régiment de Tarerttaise, la mère se fit représenter ■ par la crainte que paraissant audit contrat cela lit quelque peine à son époux pour qui elle a toujours eu de la considération ».
Si Jean-Jacques assista à la noce, il y ren-