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Antoine Charbonnel était un marchand drapier, originaire d'Alixan en Dauphiné (département actuel de la Drôme), établi depuis assez longtemps à Ghambéry où il fournissait madame de Warens et ses familiers.
C'est dans ce milieu que madame de Warens et Rousseau vécurent leurs jours de véritable amitié. En dehors des moments où la baronne recevait les gens à projets et où Rousseau donnait ses leçons de musique, ils partageaient leur temps entre la lecture, la musique, les petils concerts et la comédie de société. Ils durent recourir souvent à l'érudition de Bayle, au gros dictionnaire que madame de Warens avait emporté de Vevey '. Une de leurs lectures favorites fut certainement Don Quichotte, car nous les voyons assez souvent faire allusion au chevalier de la Triste-Figure et à son écuyer \
Père Castagnère. Ces religieux retiraient de leurs élèves des péririons élevées; les dominicains, ou jacobins, comme on les appelait alors, enseignaient la logique, la métaphysique et la Ihiologie sans aucune rétribution {Archives municipales de Chambëry).
i. * Elle ne parlait que de Bayle • {Confessions, livre 111). Rousseau écrivit de Venise à un libraire pour acheter cet ouvrage.
S. Voir ci-après la lettre de madame de Warens du 31 septembre 1133 et diverses allusions de Rousseau, pantin. Ma-
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138 MADAME DE WARESS
Rousseau et M. de Conzié ont l'un et l'autre vanté l'instruction de madame de Warens, sa grâce et son esprit. Rapprochons ces portraits écrits à une époque où l'amour chez Rousseau avait déjà disparu, et où, pour M. de Conzié, plus de cinquante ans s'étaient passés depuis le jour où, pour la première fois, il vit l'aimable femme.
Au livre II des Confessions, Jean-Jacques nous dit que lorsqu'il arriva à Annecy,
... Sa beauté était encore dans tout son premier ■éclat. Elle avait un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne ' , des cheveux cendrés d'une beauté peu commune et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante. Elle était petite de stature, courte même, quoique sans difformité, mais il était impossible de voir •une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras.
qu'elle répétait souvent a Rousseau (Confessions, livre V) est un proverbe du pays de Vaud cite au Glossaii* de Bridai, page 517, et qui a diverses variantes.
I. Confessions, partie I, livre 11. Deux pages avant, Rous- -seuu a pris soin de dire qu'il avait tint bouche mignonne.
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A son tour, M. de Conzié, l'octogénaire, écrit :
Sa taille était moyenne mais point avantageuse, en égard qu'elle avait beaucoup et beaucoup d'embonpoint, ce qui lui avait arrondi un peu les épaules et rendu sa gorge aussi trop volumineuse; mais elle faisait aisément oublier ces défauts par une physionomie de franchise et de gaieté intéressante. Son ris était charmant,. son teint de lis et de rose, joint à la vivacité de ses yeux, annonçaient celle «Je son esprit et donnaient une énergie peu commune à ce qu'elle disait. Sans le plus petit air de prétention, car tout en elle respirait la sincérité, l'humanité, la bienfaisance, sans donner le plus petit soupçon de vouloir séduire par son esprit non plus que par sa figure...
Les grâces de son parler, son esprit déjà enrichi de nombreuses lectures la rendaient extrêmement séduisante et agréable et m'attachaient intimement à sa maison où j'allais journellement et y mangeais fréquemment avec Jean-Jacques dont elle avait déjà commencé l'éducation , usant d'un ton de maman tendre et bienfaisante, y mêlant de temps à autre celui de bienfaitrice auquel Jean- Jacques répondait toujours avec docilité et même soumission... La générosité et ta libéralité étaient au nombre des qualités de son cœur.
Au commencement de 1734, époque à laquelle M. de Conzié connut madame de Warens, elle lui fit part de la situation morale où son changement de religion et d'état l'avait
Durant deux ans environ lui dit-elle, je ne me suis jamais mise au lit, sans y prendre la peau de poule sur tout mon corps par la perplexité dans laquelle mes réflexions me plongeaient... Cette longue incertitude était terrible pour moi qui ai toujours cru à un avenir éternellement bon ou malheureux. Cette indécision m'a bien longtemps bourmudée ; mais, rassurée à présent, mon àme et mon cœur sont tranquilles et mes espérances ranimées '.
Ces moments d'anxiété ou de mélancolie n'étaient plus bien fréquents chez madame de Warens lorsqu'elle habita Chambéry. Sa maison était assez gaie quand elle y chantait sous la direction de Rousseau avec le Père Caton et deGauffecourt; l'abbé Palais tenant le clavecin, Roche, le maître de danse ' et son fils jouant du violon, et Canavas, du violoncelle. Elle figura peut-être dans les petits concerts publics
1. Notice de M. de Conzié dans Mémoire) et document! de la Société mvoitienne oTIiittoire et d'archéologie (t. I", p. V et aiiiv., Chambéry, 1856). Le dernier paragraphe de celte longue notice est seul de la main du vieillard, d'une écriture ferme et correcte quoique un peu tremblée. Elle est adressée « à M. le comte ». C'est tout à fait au hasard qu'on l'a supposée écrite « an comte de Hellarède ». Nous ne pensons pas qu'il y eut alors personne portant ce nom. Le lits du ministre s'était appelé comte du Bcttonnct.
2. Il y avait à Chambéry un autre maître & danser, Philibert Chapelle. Roche était aussi mettre d'escrime. Ses leçons dans cet art ne réussirent pas à l'apprendre i Rousseau mieux que la danse (Confessions, livre V).
établis par le comte de Bellegarde et son frère le comte de Nangis où l'on se passa de Rousseau, ce qui le refroidit sur la musique. C'était alors la mode en France de jouer la comédie. Chambéry n'avait pas échappé à l'engouement. La société y possédait même son fournisseur ordinaire, Antoine Pavy, qui fit jouer à l'hôtel de B[ellegarde] et chez la comtesse] de M[enthon] ou de M[areste], de 1734 à 1736, les Pestes de la Paix, les Amours magiques, le Jugement de Péris. Ces espèces de pastorales n'avaient, ainsi que nous l'avons dit ailleurs ', aucun mérite littéraire, mais elles faisaient briller les jolies voix et la beauté des dames. Rousseau n'en dit pas un seul mot. Sans doute il ne fut pas au nombre des huit ou dix amateurs qui composèrent la Troupe joyeuse. Madame de Warens, qui était encore fort bien avec la grande société puisque, en 1737, elle fut marraine avec le marquis de Challes, dut certainement assister aux représentations. Sa taille toutefois, était, trop inarquée déjà pour qu'elle ait pu être l'une des déesses du Jugement de Paris.