‹ Madame GuyonChapitre 152 sur 156 · PLACIDE TANDEM IN GRUGE EXPIRAVIT IDIBUS JUNII · texte numérisé non relu

PLACIDE TANDEM IN GRUGE EXPIRAVIT IDIBUS JUNII

L'esprit de M*"^ Guyon ne disparut point avec elle. « Depuis vingt ans qu elle est morte, écrit Saint-Simon, et que ses principaux disciples ont aussi disparu, le petit troupeau subsiste, s'organise de plus en plus, et

commence a redevenir en faveur Ils se connaissent

tous, ils sont liés, ils s'étendent au loin, et à force de gagner de proche en proche, ils ne désespèrent point de revenir de leur condamnation et de faire triompher leur doctrine (1). »

Les maximes du Moyen court et des Torrents se répandirent plus librement en Hollande, en Allemagne et en Angleterre. La Suisse aussi les accueillit avec faveur, et M. Sainte-Beuve, qui se trouvait en 1837 k Lausanne, put constater que le mysticisme de M"'"" Guyon n'avait pas encore cessé d'y vivre (2). Cowper mit en vers an-

(1) Additions au journal de DangeaUy t. XVII, p. 106.

(2) Sainte-Beuve, Port-Royal, préface de la !'• édition. — On a publié à Lausanne (1767-90) une nouveUe édition des œuvres complètes de M"» Guyon en quarante volumes in-8.

glais une partie de ses cantiques (1) ; sa vie fut publiée k Berlin, k Londres, k Magdebourg (2); on s'occupa d'elle jusqu'en Amérique, et en ce moment même, les écrits de cette femme célèbre servent d'aliment a la piété des méthodistes de New-York.

(1) CowPER, Poems translated From the French of madame de la Motte Guy on, Newport, 1801.

(S) L'autobiographie de M»** Guyon a été traduite en anglais par Thomas Digby Brooke, Londres, 1806; en aUemand par M°>* Henriette de Monteglant, Berlin, 1826, et par un anonyme, Francfort, 1827. — V. aussi CarL Hermès, Zuge aus dem Lebcn der Frau Guyon, Magdeburg, 1845 ; et Thomas Upham, Life and religions opinions ofMad. de la Motte Guyoti, New-York, 1848. Une nouvelle édition vient de paraître à Londres, 1877.

Les mœurs de M"* Guyon. — Le mysticisme. — Sa nature. — Ses dangers. — La doctrine mystique de M^"* Guyon. — Le pur amour.

Les faits racontés dans ce livre, et les nombreux documents que nous avons fait passer sous les yeux du lecteur, vont nous permettre de porter, en* terminant, un jugement équitable et motivé sur la vie de M"**" Guyon et sur sa doctrine.

Peu de femmes ont été plus calomniées, et avec autant de persévérance ; il n'y en a peut-élre pas dont la vie soit plus inattaquable aujourd'hui. Quoi ! voila une femme soupçonnée, accusée, et que Ton examine k fond, avec un secret désir de la trouver coupable. Ceux qui la poursuivent sont en mesure de tout savoir; leur rang, leur autorité personnelle, leur crédit a la cour, font qu'ils ne rencontrent autour d'eux que des gens empressés 'a les servir et a leur plaire, lis informent de tous côtés, partout où M*"*' Guyon a vécu, à Genève, k Grenoble et jusqu'en Italie. A Paris, on met en œuvre tous les moyens : perquisitions, séquestrations, interrogatoires, tortures morales ; ou y emploie des docteurs,

(les évèqucs, et après eux les hommes de police les plus subtils et les plus retors. Ils s'attaquent a de pauvres femmes ; ils les prennent séparément ; ils les tourmentent, puis les laissent, pour les prendre et les tourmenter encore ; cela dure en tout quinze ans, et ils en sont pour leurs subtilités, leurs promesses et leurs menaces; ils n'ont pu rien trouver, ni rien tirer : pas Tombre d'une preuve, ni d'un aveu. Ils n'obtinrent, d'un bout de la procédure à l'autre, que ce qu'ils ne voulaient pas : les témoignages élogieux et unanimes des religieuses de Meaux et des Vi&itanduies de la rue Saiut- Aiiloiiie, «ceux du «arquis de Ihune; el de M. d'Aranthon, les protestations indignées de dom Richebraque ei^du P. PauUa, k qui ôb av»t venin iaire éite ee qu'ils n'avaient jamais dit : j^uia, a la fia, eelte ielive myalérieuse du P. La Combe, dont eti eut iant de hoete q«e l'on n'osa plus en pariei*.

Ces réflexions pourraient suflire. M'"*' Guyon alla plus loin. Comme ou ne pouvait point prouver qu'elle fût coupable, elle s'oiliit, bien qu'elle n'eut pas a le faire, à prouver qu'elle ne l'était pas. Elle demanda, a pioaieui^ reprises, comme une justice et eomme une iaveur, à être jugée dans les formes ; k être punie, ai elle succonibait, et emprisonnée en attendant, pour que l'on u'eàt pas k craindre qu'elle échappât k la peine.

L'occasion était belle de confondre et de châtier tant d'audace, et d'accabler la doctrine plus efficaeetoeut qu'on ne le pouvait faire avec des intevrogafeires, des conférences, des censures, des pcrsécuiions et des prisons d'État. Car enliu, que la doctrine iùt la cause des mauvaises m<iMirs ou qu'elle en int la cnnséquenoe, elle

4eveiiai4 loul à coup et irrévocablement odieuse, si M'"'*' GuyoD se trouvait impliquée dans les abominations de Molinos. Or, supposé qu'elle fût coupable, il était ii»possible qu'on ne le découvrit pas.

GoiOQQeat croire, éh effet, que parmi ses nombreux disciples, parmi ces hommes et ces feomies, les pios vertueux de Paris et de la cour, aucun ne se soit trouvé assez honnête pour ne pas repousser ces choses et les dénoncer avec horreur? Et, en supposant qu'ils aient tous été coupables, comment imaginer que pas un n'ait fini par se repentir ; que pas un ne se soit repenti par religion, par honneur ; que pas un, ce qui est autrement rare, ne se soit repenti poiur (rfaûre et pour profiter? Comment M™* .Guyon eût-elle pu s'arrêter un moment à l'idée de jeter un tel défi k ses accusateurs, sachant bien qu^elle était perdue si on la dénonçait, et n'ignorant pas, sans doute, qu'il y avait il la dénoncer tout à gagner et rien a perdre?

Gomment ses adversaires ne relevèrent-ils pas le défi, en position comme ils étaient de tout savoir et de tout finir? Ils n'avaient point, jusque-là, trouvé de preuves; leur déni de justice est un aveu qu'il n'y en avait pas. Un jugement, dans leur pensée^ devait inévitablennent aboutir a une justification solennelle, qui eât accrédité, jusqu'à un certain point, la doctrine, et qui peut-être eût attiré la vengeance des lois, sûrement les flétrissures de l'indignation publique, sur des télés que l'on voulait préserver.

Voilà pourquoi on se livra à des procédures secrètes, étouffées, autant qu'on le pot, dans le silence des couvents, de Viiicennes ou de la fiasâUte. Les accusa-

tours, les persécuteurs et les faussaires étaieni de ia sorle à l'abri : il n'y avait de danger que pour Tinnoiciu-e. Et puisqu'on ne pouvait rien découvrir, comme il fallait pourtant que M™« Guyon parût coupable, dans rintérêt de la bonne cause, pour flécréditer sa doctrine, et dans la suite pour perdre Fénelon, on lui donnait un air de criminelle, en la tenant enfermée dans la tour du Trésor.

Ses illustres amis ne s'y trompèrent pas. Au moment même où il y avait tant à gagner a se détacher d'elle, et tout 'a perdre en ne le faisant pas, ils continuèrent à la vénérer comme une sainte ; ils restèrent ses amis jusqu'à Içur dernier soupir.

Le témoignage des adversaires de M'"*' Guyon est plus frappant, s'il se peut, et plus décisif encore. Trois hommes surtout l'ont persécutée pour sa doctrine ; tous ont élé obligés de rendre hommage à sa vertu : M. d'Aranthon par ses lettres, M. de Ilarlai par son silence; Bossuet, par toute sa conduite, par ses déclarations et son certificat. Et si le grand évéque, pour arriver a ses fins, veut a son tour éveiller des soupçons et répandre des nuages, Fénelon, lui montrant ses contradictions, le fera taire ; et sa conscience ramènera, rpiand les passions jcront apaisées, a proclamer solennellement rinnocence de M'""" Guyon, dans l'assemblée du clergé de France.

Que dire, h présent, de celle étroite liaison avec le P. La Combe, qui donna lieu h de si mauvais propos? Par religion, par décence publique, trop souvent par méchanceté, mais toujours avec quel(|ue raison, le

monde est sévère pour ces clioses. M'"" Giiyon ne Tignorait pas : elle fut imprudente. Ce n'est pas un crime; c'est un tort. Comment la justifier d'avoir quitté son pays et abandonné sa famille? Nous pouvons Texcuser en partie, peut-être; nous ne la justifierons pas. Elle était de ces natures sensibles, désintéressées et rêveuses, k imagination vive et à volonté faible, faites pour être tôt* ou tard les dupes de leur cœur et les victimes de leurs généreuses illusions. On dirait que le train ordinaire des choses ne leur offre pas assez d'aventures, ou qu'il n'y a pas, autour d'elles, assez de larmes à sécher et de misères à secourir. Il leur faut un autre ciel' et d'autres rivages, un monde inconnu avec tous ses hasards ; elles y rêvent, elles y aspirent ; elles en ont toujours sous les yeux le dangereux mirage et les chimères ; puis, le moment venu, pour peu qu'on les pousse, elles s'y précipitent, sans rien entendre ni rien voir.

Il est vrai que M'"'' Guyon consulta; mais elle s'adressa a des hommes aveuglés, qui n'étaient pas plus sensés qu'elle, ou qui avaient besoin de sa fortune, et qui l'attirèrent, quand il eût fallu l'arrêter. Bossuet lî'hésite pas h le dire : elle fut « trompée par ses directeurs. »

Ainsi le tort de M'"*' Guyon, c'est d'avoir, par préjugé, par faiblesse ou par ignorance, confondu les \;ies étroites et trop souvent intéressées des hommes avec les ordres du ciel ; c'est d'avoir pris naïvement pour la volonté de Dieu ce qu'on lui disait l'être, en des choses que Dieu n'a pas révélées ; c'est de s'en être allée, « comme une folle, » avec sa petite fille, qui Jaillit [en mourir.

loin de ses autres enfants, qu'elle abandonnait sans pitié, comme si elle n'avait pas été leur mère.

Telle est la part du blâme. Et maintenant qne la voilà faite, il ne nous reste plus qu'à plaindre la pauvre femme et k Tadmirer. L'eipiation ne se fit pas attendre. C'est à Gex, en effet, qu'il feut chercher l'origine de cette longue chaîne de persécutions et de douleurs, qu'elle traîna pendant plus de trente ans derrière elle. Nous n'avons pas à redire avec quelle angéliquc douceur elle sut tout souffrir: ferme, indomptable, quand il s'agit de sa foi ou de son honneur ; partout ailleurs courbant ïa tête, et n'ouvrant la bouche que pour bénir Dieu et pour pardonner.

Serait-il juste, à un autre point de vue, de considérer M"* Guyon comme une extravagante, ou comme une illuminée? Ce fut une femme dans Tétat mystique, rien de plus : les traits les plus singuliers de son histoire se retrouvent partout dans la vie des saints. En quoi donc consiste Tétat mystique? Ce qui précède Ta suffisamment fait voir. Tandis que les théologiens et les philosophes dissertent sur l'amour de Dieu et sur les opérations de Dieu dans les âmes, le mystique éprouve en lui-même un sentiment profond et vif de l'action de Dieu et de son amour. Et quand il parle de ces choses, ce n'est point sur des principes rationnels, ni sur des textes révélés qu'il s'appuie, mais sur ses propres expériences, qu'il nous raconte avec simplicité. C'est la méthode expérimentale, transportée dans le surnaturel.

Quelle est, eu cette matière délicate, la part de Tillu-

sîon ? quelle est celle de la vérité ? Nul ne le saurait dire (1) ; mais on ne peut disconvenir qu'il y ait la un côté fort intéressant et peu connu de Tàme humaine. Les mystiques ne seraient-ils pas un peu de la race des artistes et des poètes ? Ceux-ci s'attachent a la beauté idéale, qui est la pensée de Dieu ; ceux-lk, k la beauté substantielle et vivante, qui est Dieu même. Ils ont un sentiment admirable de la grandeur de Dieu, de sa puissance et de sa majesté souveraine ; ils Taiment d'un amour que nous n'éprouvons jamais; ils s'inclinent, sans résistance et sans murmure, sous la main de la Providence, comme un roseau au souffle des vents ; ils nous disent leurs épreuves, leur résignation, leur indifférence et leur amour, dans un langage vif, coloré, quelquefois admirable; ils s'unissent, dans un commun effort, aux philosophes et aux poètes, pour tâcher d'arracher les âmes h la terre, et de les enlever jusqu'au ciel.

Mais ces sublimes hauteurs sont environnées d'abîmes ; il n'est pas rare d'y prendre les illusions des sens pour des lumières surnaturelles et des inspirations de Dieu. On s'élance alors après des fantômes, et l'on tombe d'une grande chute dans un abîme d'extravagance et d'erreur. Il faudrait, au point de vue religieux, avoir les yeux constamment fixés sur les dogmes positifs de l'Église ; il faudrait, k un point de vue plus général, ne perdre jamais un instant le sentiment intime de sa pcr-

(1) ff Le gnnd mystère du Christian isfne, c'est de comprendre la secrète opération de Dieu dana les âmes. » (Bossuet, Discours aux religieuses de Sainte-Marie, le jour de la ^sitation.)

sonnalilé, de son libre arbitre, de sa responsabilité morale ; il faudrait, surtout, s'éclairer de toutes les lumières de la raison, ce céleste flambeau que Dieu ne nous a pas donné pour nous égarer, mais pour nous conduire.

Ce n'est pas une chose impossible ; mais elle est difficile, et voici pourquoi. L'esprit humain a des bornes : il est limité dans son étendue ; il ne Test pas moins dans sa puissance. Quand il s'applique fortement k la considération d'une vérité particulière, il arrive presque toujours a la percevoir nettement ; il la pénètre ; il s'en empare. Mais en même temps, son regard, toujours concentré sur un même objet, ne voit rien 'a côté, rien au-delk ; les plus hautes vérités lui sont pour ainsi dire étrangères ; il en vient, avec le temps, k les méconnaître ; il finit, quelquefois, par les contester.

De même la vie de l'âme ne peut point se porter de préférence sur une de nos facultés, sans abandonner plus ou moins les autres ; est-ce sur l'imagination et le sentiment qu'elle se jette, il est inévitable que la raison et la volonté dépérissent. Vôilk comment il se fait qu'en s'abandonnant sans réserve k ce que l'on croit être l'action de Dieu et aux élans de son amour, on est exposé k perdre peu k peu le sentiment de son activité propre, de ses devoirs, de sa personnalité ; les grandes vérités do la raison s'obscurcissent et s'effacent, aux yeux d'une âme qui no les regarde plus. Elle a voulu s'envoler jusqu'au ciel et pénétrer, avant le temps, le mystère des contemplations éternelles et de l'éternel amour. Elle n'est point au ciel, elle n'est plus sur la terre ; elle reste k se débattre dans les nuages, exposée.

si Dieu ne la soutient, a tomber précipitamment à la mer, dès qu'un rayon de soleil aura frappé ses ailes.

IcarCy dixity Icare, dixit, ubi es?.., Pennas conspexit in undis (1).

Le mystique, s1l n'y prend garde, croira s'unir à Dieu, par l'amour, d'une union substantielle qui le transforme en Dieu même. C'est l'absorption en Dieu et la destruction de la personnalité humaine : c'est le panthéisme.

Il s'imaginera que Dieu l'inspire. Il prendra ses propres idées, ses illusions et ses désirs pour la voix de Dieu, pour la volonté de Dieu, pour une inspiration divine : c'est le fanatisme.

Il sentira en lui comme une puissance supérieure, irrésistible, qui l'agite, qui le mène, qui l'emporte, et a laquelle il se laisse aller, comme une plume au vent, sans résister, sans vouloir, sans prévoir, sans réfléchir : c'est le fatalisme.

Il finira par s'endormir, sous l'action de Dieu, dans un repos absolu et une indifférence mortelle : c'est le quiétisme, qui renferme tout, depuis Spinoza jus(|u'k Molinos.

Le mysticisme, en soi, n'est point le quiétisme, ni le fatalisme, ni le fanatisme, ni le panthéisme ; c'est une pente cpii, si l'on ne prend garde k soi, y conduit ; ce n'est pas une erreur : c'est un danger. Aussi, voyonsnous les plus sages et les plus grands esprits du XVIP siècle s'appliquer, sans condamner le mysticisme,

(1) Ovide, Métam., lib. viii, v. 231.

k {Mréserver les âmes. « On est heureux, quand on ne sort pas des voies communes, » écrit M. Tronsoo. Sage parole, et qu'on ne saurait trop méditer.

Dieu ne m'a point Idissé d*ÊvangiIe mystique,

dît de son coté Fléchier. Bossuet écrit ses États d^oraison pour prémunir les esprits contemplatifs contre les « pieux excès et les amoureuses extravagances (1) ; » les théologiens dlssy définissent que ce n'est point Ih qu'il faut chercher la perfection chrétienne ; Bourdaloue voudrait, quand on sent en soi des aspirations mystiques, que Ton se gardât d'en parler; Fénelon, dans ses lettres a M"*** de Maintenon et jusque dans la préface de son livre, est également pour le silence : il faut se taire et laisser agir Dieu.

Voilà, si Ton nous permet de le dire, la juste mesure et la sagesse. Le monde alors verrait s évanouir bien des extravagances et des folies ; d'un autre côté, il n'aura point 'a se récrier, si quelque sainte Thérèse paraît de distance en dislance, comme une céleste fleur tombée sur la terre, pour y répandre quelque chose des sourires et des parfums du ciel.

Le moment est venu de dire en quoi consiste la doctrine mystique de M'"*'Guyon. La forme en est originale; mais par le fond, cette doctrine ne diffère pas sensiblement du mysticisme des saints. Tout ce que dit M">^ Guyon se retrouve, en termes équivalents et souvent plus forts, dans les mystiques autorisés, et quel-

(1) V. aussi lettre de Bossuet à Tévôque de Chartres, 13 février 1697.

qaefois dans les plus grands docteurs de TÉglise : Clcment d'Alexandrie, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Ghrysostôme, saint Bernard, saint Thomas dWquin, saint Bonaventure, sainte Catherine de Gènes, sainte Thérèse, Tauteur de Ylmitatian^ le bienheureux Jean de la Croix, saint François de Sales, et d'autres encore, dont on ne peut contester ni les vertus éminentes, ni Tautorité (1). »

On censura donc, en M'"^Gujon et dans Fénelon, des choses qui avaient été dites et redites avant eux, sans être jamais condamnées. C'est que Molinos venait de paraître ; il avait révélé des abîmes, et montré comment on s'y perd. L'Église, avertie, devint tout à coup sévère ; elle condamna, avec raison, tout ce qui ressemblait a la doctrine de Molinos. Les écrivains antérieurs, qui n'avaient rien pu prévoir, continuèrent k être entendus avec indulgence. Il est vrai que M** Guyon n'avait rien connu de Molinos. Cette considération décharge la personne, mais ne justifie pas les écrits ; k raison de l'époque où ils parurent, ils pouvaient être un danger public : il (ut sage de les censurer.

Quelles erreurs y pouvait-on lire ? Est-ce la contemplation de quiétude? l'état passif? le pur amour? Non : ce ne sont point lli des nouveautés dans l'Église. Le tort de M'"* Guyon n'est pas d'en avoir parlé; c'est d'eu avoir parlé mal : elle manqua de mesure.

(1) V. les Juêtifications de M">* Guyon et récrit do Fénelon intitulé : Le8 principales propositions dti livre des Maximes des saints justipêesy etc.

Elle exagora la conlcinplalioii passive, et dans plusieurs sens. Elle Texagéra dans sa simplicité, la bornant a la considération de la nature divine en soi, et rejetant toute idée distincte, toute pensée des attributs de Dieu et des mystères de Jésus-Christ. Elle exagéra la contemplation dans sa durée, avec son acte continu de contemplation et d'amour; elle Fexagéra dans son excellence, en faisant croire qu'elle renfermait éminemment en soi tous les actes de la vie chrétienne, et suffisait ainsi a tout remplacer.

Mêmes remarques quant à 1 état passif. C'est un état accidentel et rare ; et M""*" Guyon le confond avec la perfection chrétienne, à laquelle tous doivent aspirer. Il est passager; elle le fait permanent, et par Ta elle bannit de la vie parfaite toute demande, tout désir, tout propre effort.

Voilà les principales erreurs théologiques de sa doctrine. Nous rappellerons, a un point de vue purement philosophique, a côté des spéculations originales et hardies qu'elle y mêle, ces nombreux passages où la liberté, Faclivité, la personnalité humaine semblent si près de disparaître.

Les excès que nous venons de signaler sont vraiment dans le texte, pris a la rigueur, des Torrents et du Moyen Court ; ils n'étaient point dans la pensée d(* l'auteur. Toute sa vie. M'"' Guyon prolesla de l'orthodoxie de sa pensée; cette orthodoxie, M. de Noailles et Bossuet furent, ii plusieurs reprises, obligés de la reconnaître ; Fénelon n'en douta jamais. Qu'y avait-il donc a reprocher à cette femme, pour la rendre si malheu-

reuse ? Est-ce d'avoir parlé le langage tenu avant elle par les saints mystiques ? Est-ce d'avoir tenu un langage devenu dangereux drpuis Molinos ? Mais elle écrivait avant Molinos, et sans savoir seulement cpril y eût un Molinos au monde. C/est avec l'approbation des docteurs (pie ses écrits paraissent; publiés, elle continue de les soumettre ; condamnés, elle les condamne : sa loi reste d'un bout â l'autre irréprochable, comme sa vertu. 11 fallait censurer les livres; ce fut une inicpiité (|ue d'en persécuter l'auteur.

Il nous reste à parler d'une qiestion qui domine tout, dans la vie de M"" Guyon et dans ses ouvrages, et qui fut le point capital de la controverse de Bossuet et de Fénelon : c'est la question de l'amour pur, ou du désintéressement dans l'amour. Peut-on aimer Dieu uniquement pour lui-même, et à raison de ses perfections inlinies? Ou bien un motif d'intérêt propre se mêle-t-il inévitablement à l'amour? Bossuet soutint cette seconde o|)inion ; Fénelon, la première. L'Eglise ne prononça pas.

Leibniz, lit remarquer que l'amour de Dieu est, après tout, un cas particulier de l'amour; qu'il s'agit d'un fait purement psychologique, et que, par conséquent, ce n'est [)oint à des considérations abstraites^ mais a l'observation, qu'il faut avoir recours. L'objet de la discussion ainsi déterminé, il invite les philosophes et même les femmes a y prendre part.

Lui-même pensait avoir trouvé la solution du problème. Séduit par une définition de l'amour qu'il avait autrefois écrite, et (jui lui parut lever la dilliculté, en donnant raison aux deux adversaires à la fois : « Aimer,

répcta-l-il, c'est se complaire daos ie bonheur d'un autre. » L'amour eat donc désintéressé, puisque c'est au bonheur d'autrui qu'on aspire ; mais en même temps il est intéressé, quoi qu'on fasse, puisque dans te bonheur d autrui on trouve son propre bonheur.

Ce serait w^ et pour tous les cas, si la déiinilîon était juste ; mais comment Teàt-elte été? On peut déerire l'amour ; on ne ie défiiiit pas. On ne définit pas plus l'amour qu'on ne déimit le son, les couleurs ou la pensée. Quiconque a aimé euteiad ce que ce mot veut dire ; ceux qui n'ont rien aimé ne le sauront jamais.

Nous n'avons point ici ï distinguer les variétés sans nombre et encore moins ï définir la nature indéfinissable de l'amour : U s'agit simplement d'en examiner les motifs. Or, il y a des choses que nous aimons pour la jouissance qu'elles nous donnent, par exemple un fruit. 11 en est d'autres que nous aimons k raison de leurs qualités propres et, en même temps, du plaisir que nous avons a les posséder ou a les voir : telles sont les fleurs, les œuvres d'art. Il n'y a point à insister sur CCS choses : personne ne les a contestées. La question, la voici : sommes-nous capables d'aimer un objet à raison de sa propre excellence et sans aucun intérêt personnel ? — Oui. Regardez ces grands biens ; il n'y a, pour s'en rendre maitre, qu'à savoir circonvenir et flatter un vieillard. Plusieurs v sont habiles : ils aiment l'argent ; d'autres ont un suprême dédain pour ces hommes et ces choses : ils aiment l'honneur. Est-ce d'un amour désintéressé ? Est-ce l'amour pur? Non, direzvous : on trouve a être délicat et lier plus de volupté qu'à être ricbo. Soit.

Mais voici uq père de famille, accoutumé aux douceurs de la vie ; il découvre tout à coup que sa fortame fat mal acquise ; sans balancer, il restitue et se jette dans la misère^ avec sa femme et ses enfaals.

Oira-t-on que le témoignage de sa conscience compense, pour lui, et dépasse les angoisses du présent et les inquiétudes de lavenir ? Est-il possible de supposer ici un calcul ? £t s'il y avait calcul, ebacim ne voit il pas de quel côté penefaeraît inévitablement la balance ? La vérité est qu'il y a, dans ces cas, une voix puissante, souveraine, que Ton écoute, en imposant silence au reste ; un devoir que Ton accomplit résolument, noUement, mais sans goût, parce qu'il le faut et quoi qa'il en coûte. Sans doute, le témoignage de la conscsenee salîaiaite viendra consoler cette àme dans sa douleur, et répandre quelque douceur sur tant d'amertumes. Ce sera un soulagement ; ce n'a pas été un motif. C'est une aide que Dieu prête à l'homme de cœur, et qui vient s'ajouter à ses forces, pour lui rendre possible l'accoinplissenoent des grands devoirs.

L'idée de désintéressement absolu est tellement enracinée dans nos âmes, et la chose semble à ce point possible et belle que l'on trouve k tous les pas des lionimes qui s'en glorifient, d'autres qui les applaudissent, et qui les honniraient s'ils pouvaient leur supposer d'autres sentiments au cœur. € Va donc, dit Cicéron a un parti^n d'Epicure, va proclamer, dans rassemblée du peuple, que tu ne connais que ton intérêt et la jouissance ; que tu n'as jamais rien fait que ce qui pouvait te servir, et (|ue tu n'auras point d'autre règle.

dans la magislrature que lu sollicites. Tu ne le feras jamais. Au contraire, tu as toujours a la bouche le devoir, la bonne foi, la justice, la dignité de 1 empire, la majesté du peuple romain, le dévoùment a TÉtat, 1 amour de la patrie.... Pour moi, je regarde comme vrai ce qui est honnête, ce qui est digne d éloges, ce (|ui est glorieux, ce qui peut se proclamer devant le sénat, devant le peuple et partout. Je rougirais d'avoir dans lame des sentiments que je n osasse découvrir (1). »

L'homme, au milieu de tant de bassesses, a aussi sa grandeur. Que de fois ne Ta-t-on pas vu sacrifier tous ses biens, tous ses intérêts, toutes ses espérances, et se dévouer jusqu'à mourir! Oui, a dit Bossuet, on meurt, mais c'est pour se retrouver dans une autre vie infiniment plus heureuse. Le cardinal de Bausset trouve que Targument est sans réplique. Peut-être, quand on Tappli- (|ue au martyre ; et encore hésiterions-nous a faire aussi absolument du martyre un calcul. Sans doute on peut mourir pour la vie éternelle ; mais il n'en est pas moins vrai que, sans aucune considération étrangère, on meurt pour sa foi, on meurt pour la justice, on meurt pour sa patrie et pour la liberté. C'est sans songer au bonheur du ciel, apparemment, que d'Assas tombait a Kloster-Camp et Léonidas aux Thermopyles.

Il V a donc au cœur de l'homme un amour"; intéressé, l'amour de la jouissance ; il court les rues. Il y a aussi de plus nobles amours. Il y a l'amour d'un objet a rai-

(I) CïCÉRON, De Fimhm, il, 23-24.

àON^dlLUSÏON'. 513

son dé son excellence, et en même iemps de la jouissance délicate qu'il vous cause : n'est-ce pas ainsi que notrs aimons^ les fleurs de nos parterres^ lès astres du ciel, la poésie, Téloquence et les arts?

Il y a enfin, ati-dessus de tout, Tamour du bien, du beau, du vrai, du juste, sans intérêt, contre tout intérêt: c'est le put amour; ce sera, dans l'occasion, l'amour héroïque, dont notre humanité est capable, et qui eitt tonhik dès grands cœurs.

Appliquons ce qui vient d'être dit k notre amour pour nos semblables, en écartant, comme il convient, tout cet .attirail de considérations sensuelles, qui n'ont rienjk faire ici, et que les pieux auteurs feraient mieux de s'interdire, quand ils parlent de l'amour de Dieu.

Il est vrai que nous pouvons aimer une personne pour le bien qu'elle nous fait, ou qu'elle nous peut faire, coiiinie nous aiihons, dit Cicéron, nos champs, nos vignes, nos bois et nos troupeaux. Mais nous est-il impossible de l'aimer poulr les qualités qui sont en elle, pour sa beauté, pour sa bonté, pour son esprit, pour ses vertus? Dira-t-on, avec Leibniz, que l'on trouve, dans ce cas, son bonheur dans le bonheur de la personne aimée, et que c'est en cela que consiste l'amour? Quoi donc ! si notre ami tombe dans l'infortune, cesserons nous de l'aimer, n'ayant plus k jouir? Et nos amours ressembleront-ils k ces hirondelles, qui nous viennent avec les beaux jours, et s'en vont aux premiers frimas ? Que si pourtant notre amitié persiste, il faudra bien reconnaître alors que ce n'est pas l'intérêt qui la mène : c'est contre mon intérêt que j'aime encore

un ami malheureux. Combien y en a-t-il qui le savent, qui le sentent, et qui se dépouillent de leurs affections ou les étouffent, dès qu'elles commencent k les faire souffrir ! 11 n'y a que les nobles âmes qui sachent, comme Beauvillier et Pénelon, aimer dans la douleur, aimer sans espérance, aimer leur souffrance, aimer leur amour : cette divine amitié, ce soleil de la vie (1), qui nous éclaire, qui nous échauffe, qui nous anime et nous consume, qui nous fait vivre et qui nous fait mourir.

Oui, Ton rencontre encore, grâce au ciel, du désintéressement dans les amitiés humaines. Peut-il y en avoir dans Tamour de Dieu ? C'est-k-dire : pouvant aimer d'un pur amour la vérité, Tharmonie, la beauté, la bonté, la justice, dans leurs idées qui sont en nous; pouvant aimer sans intérêt, dans nos semblables, ces perfections vivantes, mais séparées, limitées, passagères ; pouvonsnous les^aimer de même en Dieu, où elles sont réunies, infinies, éternelles ?

Comment ! nous pouvons aimer les hommes sans en

i rien attendre, et si nous n'avions rien k attendre de lui,

I nous ne pourrions pas aimer Dieu! Mais cette béatitude,

II dont on fait un motif inséparable de la charité, Dieu ne il la devait à personne ; ne la devant pas, il pouvait] ne la Il point promettre ; faudra-t-il dire que, dans ce cas, il 1. n'eut pas été suffisamment aimable ; que ses créatures !l n'auraient pas dû l'aimer ; qu'il leur eût même été im- ;! possible de l'aimer, par défaut d'espérance?

(1) Solem efiim e mundo iollere videntur qui amicitiam e vita tollunt. (CiCÉRON, De Afnicit., xiii.)

Pénelon poursuivait Bossuet de cet argument et le pressait d'y répondre. Bossuet n'y répondit pas ; personne n'y a^répondu, et les écoles de théologie catholique continuèrent k enseigner, après comme avant Taflaire du quiétisme, la doctrine du pur amour. Ce fut le triomphe de Fénelon et le plus précieux fruit de cette grande controverse. La question, ainsi qu'il arrive, se trouva plus large qu'elle n'avait paru d'abord. Il ne s'agissait de rien moins, au fond, que de savoir si c'est toujours un égoîsme plus ou moins raffiné qui nous mène ; si la morale est un calcul ; si le désintéressement, l'honneur, le dévoûmedl, l'héroïsme ne sont que des paroles sonores, jetées, pour les couvrir, sur les spéculations des gens habiles; si c'est k La Rochefoucauld, si c'est k Épicure qu'il faut enfin donner raison.

La victoire resta aux grands sentiments du cœur. Fénelon et M*"' Guyon purent continuer d'aimer Dieu et de le faire aimer pour lui-même ; et s'il leur arriva de mettre, sans trop s'en .apercevoir, quelque exagération dans le langage de leur amour, n'oublions pas que de grands saints se sont laissé entraîner peut-être plus loin encore, et qu'il, est assez juste, après tout, de pardonner quelque chose k ceux dont le seul tort est de vouloir trop aimer Dieu.

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