CHAPITRE VII. — LE QUIÉTISME
Mais, au moment ou M'"® Guyon revint en France, les esprits y étaient vivement préoccupés de ce qui se passait k Rome. Le quiétisme venait de reparaître en Italie; il y faisait d'inquiétants progrès, et conduisait, par des voies détournées, au renversement de la foi et des mœurs.
Le quiétisme est une des formes du mysticisme et consiste, comme son nom rindique, dans le repos absolu de Tâme. Absorbée dans une contemplation passive et permanente, sans idées, sans volonté, sans crainte et sans désirs, elle se laisse aller à la grâce de Dieu.
Ce phénomène de la vie morale n'est point particulier au christianisme ni aux temps modernes. Tout TOrient Ta connu (1), les alexandrins Tout décrit (2) ; il florissait au mont Atbos, k Thessalonique, k Constantinople, dans les derniers temps du Bas-Empire. L'Occident a eu les Bégards, les Turlupins, les Guérinets, les Illuminés d'Espagne ; puis on vit apparaître dans le premier tiers du XVIP siècle celui que l'on peut considérer comme le père du quiétisme moderne, Falconi.
Il avait écrit, le 25 juillet 1628, une lettre spirituelle qui resta longtemps manuscrite. Ce n'est que trente ans plus tard qu'elle fut imprimée k Madrid (1657). Presque aussitôt on la traduisit en italien, puis en français, et on la publia sous ce titre : Lettre du serviteur
(1) Colebrook, Essais sur la philosophie des Hindous; Creuzer, Histoire des relig, de Vantiquité^ trad. Guigniaut, 1. 1, chap. i; Ritter, Histoire de la phiL anc., trad. Tissot, t. IV, p. 909; Cousin^ Cours de i8t9f 6* leçon.
(S) Plotin, Ennéade vi; Ritter, t. IV, liv. xu, chap. vn, et liv. xiii, chap. i^; Cousin, Cours de 1899, 8* leçon.
de Dieu, le i?. P. Jean Falconi^ de Vordre de Notre- Dame-de-la-Merci^ à Vune de ses filles spirituelles^ où il lui enseigne le plus pur et le plus parfait état d'oraison. Voici les conseils qu'il lui donne :
« Établissez-vous en présence de Dieu ; abandonnez votre âme k sa sainte volonté, afin qu'il dispose de vous selon son bon plaisir, dans le temps et dans rétemité.
« Cela fait, demeurez en paix, en repos et en silence, comme une personne qui ne dispose plus de quoi que ce soit ; ne pensez volontairement k aucune chose, quelque bonne et quelque sublime qu'elle puisse être. »
Mais pourquoi ce repos, ce silence absolu de l'âme? Le voici : « Au fond, il ne faut se mettre en oraison qu'afin que Dieu fasse de nous ce qui lui plaît. Or, tout autre exercice intérieur ne servirait qu'k troubler cette opération divine ; un peintre ne réussirait pas k faire le portrait d'une personne qui remuerait toujours. » Ainsi Falconi adopte et recommande l'inaction des vieux quiétistes; il substitue k l'activité personnelle l'action exclusive de Dieu, déjk proclamée par les Guérinets. II y ajoute l'acte permanent, qui est de lui, et qui constitue, aux yeux de Bossuet, le principe fondamental du quiétisme moderne.
Il ne faut pas, en effet, selon Falconi, que l'abandon de soi k Dieu, cet acte essentiel de la vie mystique, soit un fait passager, qui se produise, qui cesse, qui se renouvelle, pour s'évanouir encore, sur le théâtre mobile et agité de la conscience, comme les vagues s'élèvent et tombent k la surface de la mer ; c'est un acte continu; il se maintient, par sa nature même, et