CHAPITRE VIII. - PREMIÈRE CAPTIVITÉ
même... Le P. La Motte écrivait partout que je me perdais, à force de solliciter pour le P. La Combe. Je n'ai jamais fait aucune sollicitation, ni pour lui, ni pour moi. » Et pour rendre tout ce qu'il disait plus croyable, La Motte paraissait désolé et feignait d'aimer tendrement sa sœur. « Il m'élevait jusqu'aux nues, puis il me jetait dans l'abime (I). »
On craignait cependant que la vérité ne se fil jour, avec une femme qui ne voulait ni s^en aller, ni se laisser conduire ; on résolut de l'enfermer. Il fallait, pour cela, la faire tomber aux mains non de la justice séculière, qui pouvait tout perdre, mais de l'official, dont on était sûr. « Us firent donc entendre a S. M. (|ue j'étais hérétique ; que j'avais un grand conîmerce de lettres avec Molinos, moi qui ne savais pas qu'il y eût un Molinos au monde, avant que la Gazette me l'eût appris ; (jue j'avais fait un livre dangereux, et que, pour cela, il fallait que S. M. donnât une lettre de cachet pour me mettre dans un couvent, afin qu'ils pussent m'interroger. Mais comme j'étais un esprit dangereux, il fallait que je fusse enfermée sous la clé, sans aucune communication, ni au dedans ni au dehors (2). »
On ajouta que M*""" Guyon tenait des assemblées, bien qu'elle n'eût jamais, dit-elle, vu trois personnes ensemble, et on produisit une fausse lettre, œuvre, sans doute, de l'écrivain Gauthier. Le roi, après avoir lu cette lettre, donna l'ordre d'emprisonner M'"*' Guyon.
(t) Vie de M^' Guyon, 3« pai lie, pp. 32, 33. (î) Vie de Af«« Guyon, 3« partie, p. 37.
lœ MADAME GUYON.
Ses persécuteurs profitèrent de l'occasion pour envelopper dans sa disgrâce et iaire exiler d'honnêtes gens, qui les gênaient, et qa'ils accusèrent de tenir des assemblées avec elle. M'"' Guyon ne les connaissait point, à Texception de M. Bureau, docteur de Sorbonne. Mais comment excuser M. Bureau ? Le P. de la Motte avait une pénitente dont il tirait beaucoup d'argent. Elle se lassa, et le quitta, pour s'adresser k M. Bureau, qui était un fort honnête homme. Le P. La Motte s'imagina que M. Bureau lui avait enlevé sa dévote, dans le dessein de l'exploiter à son tour ; et pour le punir de sa perfidie, il le fit exiler (1).
Le 29 janvier 1688, M"»^ Guyon fut mise k la Visitation de la rue Saint-Antoine. On lui signifia qu'elle serait séparée de sa fille et enfermée seule dans une chambre, sans personne pour la servir (2). l^le demanda, dans sa sollicitude maternelle, que sa fille fut, du moins, mise dans la même maison, dùl-eUe ne ia point voir. On refusa, et on poussa la dureté jusqu'à hii dire qu'elle resterait sans nouvelles de son enânt (5).
M""*" Guyon fut dépeinte aux Visitandines comme une hérétique et quelque chose de pis encore. Aussi ces bonnes filles la regardaient-elles avec une sainte horreur. La religieuse la plus revéche et la plus impitoyable du couvent fut choisie pour être sa geôlière, avec la
(1) Vie de M»» Guyon, 3« partie, p. 19.
(2) Sa fille et sa servante, qui la suivaient pour s^enfermer avec elle, ont été renvoyées. {Nouvelles ecclésiastiques ^ février 1688, Bibl. nat.)
(3) Phclippeaux nous apprend que la fille de M°^« Guyon fut mise aux Visitandines de la rue Saint-Jacques.