‹ Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence; d'après le écrits originaux et des documents inéditsChapitre 128 sur 152 · FLAVIE · texte numérisé non relu

FLAVIE

Je pourrai donc pécher, madame, innocemment !

Cette religion paraîtra bien commode,

Et, croyez-moi, bientôt vous serez à la mode.

L'entretien continue ; la dévote cherche a tout expliquer, a tout adoucir, et Flavie, n'y comprenant plus rien, finit par lui lancer ces jolis vers, où il y a autant de bon sens que d'esprit et de malice. C'est, dit-elle, parlant de Dieu :

C'est à sa sainte loi qu'il veut que je m'applique; Il ne m'a point laissé d'évangile mystique. Je vous l'ai dit, madame, et je vous le redis, Je ne veux occuper qu'un coin du paradis, Parmi les petits saints inconnus dans l'histoire, Et là, vous voir bâiller au sommet de la gloire.

Cet écrit de Fléchier, qui a près de treize cents vers, est, comme on le peut voir, une agréable réfutation du

quiétisme de Molinos. Composé au fort de la lutte qui s'était engagée entre Fénelon et Bossuet, il ne s'attaque ni a l'un ni à l'autre ; Fléchier s'en remet au jugement du Pape ; mais il ne manque pas de s'apercevoir que bien des motifs humains se mêlaient au zèle ardent des évêques :

L'un suit son intérêt, l'autre sa fantaisie, L'un son ambition, l'autre sa jalousie.

Pendant que Fléchier réfutait le quiétisme en vers, La Bruyère traitait le sujet en prose. Il nous à laissé sept dialogues, qui furent publiés par Ellies Dupin (1).

Nous sommes introduits dans le cabinet d'un directeur quiétisle. Une bien chère pénitente vient le visiter.

LE DIRECTEUR

Ah ! madame! quelle consolation pour moi de vous voir aujourd'hui! Je songeais à vous, lorsqu'on vous a annoncée. Je commençais tout de bon à être fort inquiet de votre santé, qui m'est très-chère, comme vous savez. Il y a dans ma chambre un billet tout écrit, que j'allais envoyer ce matin chez vous par le petit saint, pour apprendre de vos nouvelles.

LA PÉNITENTE

Il ne vous en aurait pas apporté de bonnes, mon père; on ne peut être plus languissante que je ne l'ai été ces jours-ci.

LE DIRECTEUR

Vous m'affligez, madame; mais levez un peu vos coiffes, que je vous voie mieux. Comment! vous avez le meilleur visage du monde, l'œil fort sain, un teint frais, et votre embonpoint ordinaire (2).

(1) Dialogues posthumes du sieur de La Bruyère sur le quiétisme. Paris, 1699. Le livre contient neuf dialogues; les deux derniers ont été ajoutés par l'éditeur.

(2) La Bruyère ne fut jamais partisan de la direction. ^V. Caractères, chap. III, Des femmes.)

LA. PÉNITENTE

Trouvez-vous, mon père?

Puis elle se plaint un peu de sa belle-mère, beaucoup de son mari ; d'elle-même, point. Il est vrai qu'elle a manqué la messe un dimanche, mais...

LE DIRECTEUR

Vous aviez vos raisons ?

LA PÉNITENTE

Et de pressantes, mon père. J'étais ce jour-là exposée à entendre la messe sans goût, sans attrait, sans la moindre motion divine... ce qui m'aurait fort éloignée de Dieu.

LE DIRECTEUR

Hélas! oui, ma chère dame; et vous êtes, au contraire, une âme bien chérie de Dieu d'avoir, comme on dit, manqué la messe ce dimanche-là, dans l'état où vous étiez.

La doctrine des quiétistes se trouve ainsi mise en scène et exposée d'un bout a l'autre. L'auteur, pour justifier son texte, a soin de mettre en notes des passages significatifs empruntés au P. La Combe, a Malaval, a U"'" Guyon, a Molinos.

Or, la dévote se trouve avoir un beau-frère, qui est docteur de Sorbonne. Il la questionne, s'entretient avec elle, s'efforce de l'éclairer et de la ramener au bon sens : il eût eu plutôt lait de convaincre un vieux juif Car le bon sens, la raison, le beau-frère, étaient })0ur la dévote des instruments du diable ; croyant être damnée si elle cessait d'être folle, elle résistait à la vérité comme à la tentation, et courait raconter a son directeur tous les assauts dont elle avait su se défendre. Un jour, le

docteur de Sorbonne s'avisa de lui demander ce qu'elle pensait d'un homme qui, après s'y être bien disposé, communie.

LA PÉNITENTE

Je n'hésitai point : Il fait, mon frère, la plus grande chose qu'il y ait dans la religion, après Toraison de simple regard. — Vous êtes folle, me dit mon mari, qui était présent. Je ne lui répondis pas un mot, de peur de lui en trop dire; car il est vrai que j'ai une antipathie pour cet homme-là, qui ne me permet pas de me modérer sur son chapitre.

LE DIRECTEUR

Mais, ma fille, il ne faut haïr personne, pas même son mari.

LA PÉNITENTE

Je le hais en Jésus-Christ, mon père.

LE DIRECTEUR

Continuez, rna fille, etc.

Au septième dialogue, se trouve exposée par le directeur la fameuse théorie des noces spirituelles ; et la jeune pénitente, toute scandalisée, ne peut se contenir : « Ah ! mon père, quel discours, devant une femme de mon âge ! » Un peu plus loin : « Permettez-moi de sortir, ou de me boucher les oreilles. »

Le docteur de Sorbonne assiste aux derniers entretiens. 11 pousse, il presse le directeur quiétiste, et lui arrache tant d'absurdités et d'horreurs, que sa bellesœur ouvre enfin les yeux, et se désabuse. C'est ainsi que le docteur vient a bout de faire entendre raison a une dévote, et le livre se ferme sur cette victoire, la plus belle, peut-être, qu'un théologien ait 'a remporter.

Ainsi, la discussion prenait tous les tons, toutes les formes. On faisait des lettres j)astorales, des disser-

talions, des vers, de la prose, des parodies, des pamphlets, comme celui qui tomba dans les mains de Leibniz.

« J'ai vu, écrit-il à Nicaise (1), un dialogue intitulé : Les adieux de Nicodème, solliciteur en cour de Rome^ par M""" Guy on et son compère Bonnefoy (2), où les choses me paraissent outrées et traitées peu délicatement. » Le langage en est, en effet, vulgaire; mais les choses ne sont pas plus outrées dans cet écrit que dans ceux de La Bruyère et de Fléchier. Voici les paroles que l'auteur met dans la bouche de Nicodème, au sujet du Pater : « Nous nous gardons bien de dire une prière comme celle-là... Cela était bon du temps des apôtres, qui avaient si envie d'aller en paradis, qu'on n'a jamais rien vu de pareil. C'est pourquoi Jésus-Christ fit cette prière pour les contenter. Mais, pour nous autres quiétistes, nous ne ressemblons point à ceux qui servent Dieu à cause de son paradis ; nous voulons aller en enfer, pour l'amour de lui. »

De la, sans doute, cette parodie du Pater, à laquelle on donna pour titre : Le Pater renversé ou Pater des qiiiétistes. Il y a une strophe sur chacune des demandes de V Oraison dominiude :

Dimitte nobis débita nostra.

Si vous pardonnez mon péché Comme je pardonne à mon frère,

(1) 23 décembre 1698. CousîN, Frctgm., 3« édit., t. II, p. 325.

(2) Voici le vrai titre : Les adieux de Nicodème, solliciteut' en cour de Rome pour Mada))ie de Cruiion à soi compère Bonnefoy. S. 1., 1698- Plaquette d'une rareté extrême. Bibl. nat., L*", 587. — Cet écrit fu d'abord attribué à Le Noble : mais dans la seconde édition (1699), l'au-

Taiit mieux, je n'en suis pas fâché ; Mais si, pour moi plein de colère, 'Vous me réprouvez à jamais, Vous le voulez, je m'y soumets (1).

On répondit par le Pater des meldistes :

Le péché ne m'est point fatal Sans la peine qui m'en arrive ; Si du bonheur il ne me prive, C'est un bien et non point un mal ; Car le plaisir qu'il peut donner Est Tunique raison d'aimer (2).

Pendant que les uns maniaient ainsi l'ironie, d'autres tenaient un langage plus austère. Telle fut M'"" de Grignan, dans un petit écrit sur le Système de l'archevêque de Cambrai. Cette pièce est ordinairement imprimée à la suite des œuvres complètes de sa mère (3). L'abbé Testu publia, en 1697, une lettre pour conseiller à tout le monde, et surtout aux religieuses, de ne point lire les livres mystiques ; et une autre, pour donner des conseils a ceux qui n'auraient pas eu la sagesse de s'en abstenir (4).

Mais un des plus ardents fut le duc de Nevers. Il avait osé se prononcer ouvertement pour Fénelon et le pur amour; et c'est 'a lui, sans aucun doute, qu'il faut altri-

teur dit en tête du deuxième dialogue : « J'avertis que je suis une simple femme, qui ne brille ni par la qualité, ni par la jeunesse, ni par la beauté. »

(1) Recueil de pièces, tant en prose cju'en vers, etc. (Bibl. nat., D, 6518.)

(2) Manusc. de Saint-Sulpice, Recueil sur le quiétisme, n" 49.

(3) Dans la collection des grands écrivains de la France, Œuvres de Sévigné, t. XL 2<' part.

(4) Mercure galant, octobre 1697.

buer une pièce de vers que nous avons trouvée aux manuscrits de la Bibliothèque nationale (1), sous ce titre : Vers de M. le D. de N. à M. VA. de C.

Le poète y met sous la protection des anges et des saints mystiques la doctrine de Fénelon : Faites voir, leur dit-il,

Faites voir dans le ciel le rang que vous tenez; Contre le pur amour si l'école raisonne, Des l'ayons de la gloire éclairez la Sorbonne.

Un autre lui répond, dans une pièce de quatre cents vers adressée a Bossuet, selon toute apparence, car c'est dans les papiers de Bossuet qu'elle a été recueillie. Fénelon y est vivement attaqué.

Pourquoi de son amour vouloir tant présumer, Croire qu'on est le seul qui sache bien aimer, Vouloir être plus saint, plus parfait qu'à la Trappe, Plus catholique, enfin, plus chrétien que le Pape (2)?

C'est au milieu de lous ces débats que Boileau lit paraître son épitre a Kenaudot sur VAmom^de Dieu, 16',)8.

Bossuet et ses partisans soutenaient que l'intérêt propre est inséparable de l'amour ; les mystiques aspiraient a l'amour sans intérêt ; d'autres théologiens pensaient que l'on peut se contenter de l'intérêt sans amour. Le désir du ciel, la crainte de l'enler suttisenl, suivant eux, a la justification du pécheur dans le sacrement de i)énitence, sans aucun amour de Dieu. .M'"" de Sévigné, dans sa lettre du 15 janvier 1G90, raconte à sa fille l'incident (pii amcMia Boileau ii composer son épitre.

(1) Fonds fr., n» 12844.

(2) Bibl. nat., manusc. de Bossuet, t. XXXIV.

« A propos (le Corbinelli, il m'écrivit Taiitre jour un fort joli billet ; il me rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de Lamoignon : les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le P. Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages anciens et des modernes. Despréaux soutint les anciens, a la réserve d'un seul moderne, qui surpassait, a son goût, et les anciens et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l'entendu, et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre, si distingué dans son esprit. Corbinelli lui dit : « Monsieur, je vous con- « jure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. » Despréaux lui répondit en riant : « Ah ! monsieur, vous « l'avez lupins d'une fois, j'en suis assuré. » Le Jésuite reprend et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux, avec un air dédaigneux, avec un cotai riso amaro. Despréaux lui dit: « Mon père, ne me pressez point. » Le Père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras, et le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, vous le voulez ; « eh bien, c'est Pascal, morbleu ! — Pascal, dit le père « tout rouge, tout étonné, Pascal est bean, autant que « le faux peut l'être. — Le faux, dit Despréaux, le faux ! « Sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable; on vient « de le traduire en tiois langues. » Le père répond: « Il « n'en est pas plus vrai. » Dospréanx s'échauffe, et criant comme un fou: « Quoi, mon père, direz-vous qu'un des « vôtres n'ait pas fait imprimer, dans un de ses livres, « qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu? Osez-vous « dire que cela est faux? — Monsieur, dit le père en « fureur, il faut distinguer. — Distinguer! dit Despréaux,

« distinguer ; morbleu ! distinguer, distinguer si nous « sommes obligés d'aimer Dieu ! » Et, prenant Corbinelli par le bras, il s'enfuit au bout de la cbambre ; puis, revenant, courant comme un iorcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, et s'en alla rejoindre la compagnie, qui était demeurée dans la salle oîi Ton mange. »

Cette dispute donna à Boileau l'idée de son épitre. On ne manqua pas de dire au P. La Chaise qu'elle était faite contre les jésuites. Boileau s'en défendit et lit remarquer au P. La Chaise « que ce serait une chose étrange, si soutenir qu'il l'aut aimer Dieu s'appelait écrire contre les Jésuites (4). » Le bon père comprit; il trouva répitre fort belle, et voulut qu'elle fût donnée au public. Ce fut aussi l'avis de Bossuet et de l'archevêque de Paris; ils soutenaient que les dissertations théologiques, et tous les sermons du monde, ne sauraient produire autant d'effet (2).

Le P. Bouhours, a quelque temps de là, félicitait Antoine, le jardinier de Boileau, sur ce que son maître lui avait adressé une épitre : « N'est-ce pas vrai, maître Antoine, lui dit-il d'un air moqueur, que vous laites plus de cas de cette pièce que de toutes les autres de votre maître? — Nenni-dà, mon père, répondit Antoine, m'est avis que c'est [Amour de Dieu qui est la meilleure (5). »

Le mot était piquant, dit à un jésuite, par un jardinier.

(1) Lettre de Boileau à Racine, mercredi 1698.

('2) Lettre de Vieillart à M. de Piéfontaine, 17 novembre 1096.

(3) Sainte-Beuve, l'ort-Roijal, t. V, p. 511.

Page 1