CHAPITRE III. - LA VIE MYSTIQUE
ordre du ciel, elle se rendit aux Récollets avec une de ses parentes.
Le i)on père venait de faire une retraite cle cinq ans, et il avait pris, à l'égard des femmes, la même résolution que M'"" Guyon au sujet des moines : il n'en voulait plus voir. On juge de Tétonnement et de l'embarras du saint homme, quand il se vit, tout a coup, en présence d'une belle jeune femme de dix-neuf ans. Il fut tout interdit et ne put parler. M*"^ Guyon, moins troublée, prit la parole, et exposa en peu de mots ses difficultés sur l'oraison. « C'est, madame, répondit-il, que vous cherchez au dehors ce que vous avez au dedans. Accoutumezvous à chercher Dieu dans votre cœur, et vous l'y trouverez. » En achevant ces mots, il se retira.
Ces paroles, dit M'"*' Guyon, « furent pour moi un coup de flèche, qui perça mon cœur de part en part. Je sentis dans ce moment une plaie très-profonde, autant délicieuse qu'amoureuse, plaie si douce que je désirais n'en guérir jamais. »
C'est ainsi qu'elle lit son entrée dans la vie mystique. La nuit suivante, elle ne dormit pas; le lendemain matin, elle retourna voir le religieux et lui dit : « Je ne sais pas ce que vous m'avez fait, mais j'ai le cœur tout changé. Dieu y est, et je n'ai plus aucune peine à le trouver. » Puis elle pria le bon père de vouloir bien la [►rendre sous sa direction, il y ht beaucoup de difficultés, 'a cause de l'âge, de l'extérieur de la jeune dame, et aussi de sa propre fragilité, et des résolutions (|u'il avait prises. Il huit par se mettre en prière, et pendant ((u'il priait, il lui fut dit : « Ne crains pas de te charger d'elle; c'est mon épouse. »
« Je fus tout a coup si changée, dit-elle, que je n'étais plus reconnaissable ni à moi-même, ni aux autres. Rien ne m'était plus facile alors que de faire oraison ; les heures ne me duraient que des minutes, et je ne pouvais ne la point faire : l'amour ne me laissait pas un moment de repos. » Et dans cette oraison, point de raisonnements, point de discours intérieurs, point d'images; aucune vue distincte ni de Jésus-Christ, ni des mystères, ni des attributs divins; c'était une oraison de « foi savoureuse, » une « oraison de jouissance, » où le goût de Dieu était si simple, si pur et si grand, qu'il absorbait en soi et endormait, pour ainsi dire, toutes les puissances de l'âme, comme le soleil, quand il paraît au matin, fait pâlir et disparaître les étoiles.
Telle était l'oraison mystique de M""" Guyon ; elle va nous faire connaître la nature de son amour. « Lorsque ce bon père nie demanda comment j'aimais Dieu, je lui dis que je l'aimais plus que l'amant le plus passionné n'aimait sa maîtresse... Cet amour était si continuel que je ne pouvais penser a autre chose.
« J'étais comme plongée dans un lleuvc de paix. Je savais, par la foi, que c'est Dieu qui possédait ainsi toute mon âme, mais je n'y pensais pas ; comme une épouse, placée auprès de son époux, sait (jue c'est lui qui l'embrasse, sans qu'elle se dise : C'est lui ; et sans qu'elle en occupe sa pensée. »
Uien d'ailleurs n'était plus désintéressé que ce mysticjue amour. « Si l'on me demandait pounpioi j'aimais Dieu, si c'était à cause de sa miséricorde, de sa bonté, je ne savais ce qu'on me disait. Je savais bien cju'il était bon ; mais je ne songeais point à moi pour l'aimer.