CHAPITRE III. — LA VIE MYSTIQUE
se donnait tous les jours la discipline, avec des instruments armés de fer; elle portait des ceintures de crin, se fouettait avec des orties, se déchirait avec des ronces, mettait des pierres dans ses souliers, de l'absinthe ~ dans sa bouche, de la coloquinte dans sa nourriture : elle n'en avait jamais assez. C'est au point qu'elle ne pouvait se résigner à gagner les indulgences, crainte de passer a l'autre monde, sans rien avoir à y souffrir.
Mais le but qu'il fallait atteindre, c'était la mort des sens, c'est-à-dire leur réduction a une indifférence absolue, pour ce qui peut leur déplaire ou les flatter. Les austérités n'y suffisent pas. Il est difficile, en effet, qu'elles soient continues, et la moindre interruption, pour peu qu'elle se renouvelle, compromet tout. C'est, dit M""' Guyon, comme si on donnait, de temps en temps, un peu de nourriture à une personne condamnée a mort. Au lieu de tuer, on entretient une « vie mourante ; » c'est là mortification ; ce n'est pas la mort. Il faut, [)our détruire la sensibilité, une application persévérante à refuser aux sens tout ce qui peut leur plaire, et à leur donner tout ce (jui leur déplaît, aussi longtemps (|u'il est nécessaire pour les amener 'a être sans api)étit, aussi bien que sans répugnance.
Un autre moyen, plus efficace encore, c'est le recueillement. L'application à mortiffer les sens ne peut, en effet, se faire sans attacher l'âme aux sens ; le recueillement, au contraire, l'en sépare ; et les sens, ainsi abandonnés, ne tardent pas 'a mourir. « En moins d'un an, dit M'"" Guyon, mes sens lurent assujettis. »
La sensibilité ainsi éteinte, il faut traiter de même l'imagination, l'intelligence, la volonté, toutes les puis-
sances de l'âme. On y emploie les mêmes moyens, et on arrive ainsi a « ranéantissement des puissances. » Ce n'est pas que nos facultés soient, en réalité, détruites ; mais noyées, perdues, pour ainsi dire, au sein des opérations divines, elles sont, par rapport 'a nous, comme si elles n'étaient pas.
Cette union h Dieu par les facultés, cette « désappropriation » qui fait que l'on n'a plus ni esprit 'a soi, ni volonté 'a soi, c'est ce que M'"" Guyon appelle « l'union par les puissances. » Il ne faut pas la confondre avec « l'union essentielle, » dont l'expérience lui viendra plus tard.
Mais, dès ce moment, elle est comme transportée hors d'elle-même, et goûte des joies délicieuses, que le monde n'a jamais connues. « J'aurais voulu mourir, dit-elle, poiH' m'unir inséparablement et sans milieu 'a celui qui m'attirait avec tant de force. Je ne savais que dire, n'ayant jamais rien lu ni rien ouï dire de ce que je sentais. Je craignais d'avoir perdu l'esprit (1). »
C'est 'a la Madeleine (2) de 1608, a l'âge de vingt ans et trois mois, que M"" Guyon parvint a ce degré de l'état mystique. Elle ne s'y maintint i)as longtemps. Bientôt l'oraison commença 'a lui devenir plus pénible ; elle sentit se réveiller en elle des sentiments «[u'elle croyait morts îi jamais, et dans sa douleur, elle j)riait Dieu de la rendre laide, aveugle et muette, poin' qu'il ne restât
(1) Vie de M"» Gwjon, chap. xi, xii, xvi et xix.
(2) La Madeleine est la fête patronale de Montargis. La chaire fut occupée cette année-là, durant les fêtes, par le directeur mystique de M"« Guyon.