‹ Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence; d'après le écrits originaux et des documents inéditsChapitre 27 sur 152 · LA VOCATION · texte numérisé non relu

LA VOCATION

La mort mystique. — La vie nouvelle. — La vocation. — M""* Guyon quitte sa famille. — Arrivée en Savoie. — Alarmes et remords. — Le P. Lacombe directeur de M™' Guyon. — Les Nouvelles-Catholiques de Gex. — Les Ursulines de Thonon. — M"« Guyon quitte le diocèse de Genève.

« Apres avoir passé douze ans et quatre mois dans les croix du mariage, » M""" Guyon restait à vingt-huit ans sans parents, sans amis, sans conseil. Dieu, (jui lui avait tout ôté, semblait, dit-elle, s'être retiré lui-même, il ne restait auprès d'elle que sa belle-mère, qui ne la pouvait souffrir, et trois enfants : deux (ils dont l'aîné avait dix ans, l'autre deux, et une fille, (jui venait de naître. Si elle n'avait eu que son fils aîné, elle l'aurait mis au collège et se fût retirée chez les Bénédictines ; mais avec deux enfants si jeunes, elle n'y pouvait point penser. Elle le comprit.

iM'"'' Guyon se trouvait fort riche. Elle avait, outre ses biens personnels, la garde-noble de ses enfants, c'està-dire, avec leur tutelle, la jouissance de la fortune de

son mari. Cette fortune s'élevait k quarante mille livres de rentes, faisant, en valeur relative, au moins deux cent mille francs d'aujourd'hui.

Malgré les conseils (]u'on lui donnait, M""" Guyon ne voulut point quitter sa belle-mère. Même elle tint à garder une méchante domestique qui, du vivant de son mari, l'avait fait beaucoup souffrir. Pendant qu'elle se montrait ainsi miséricordieuse et bonne, son état intérieur était aflreux, Ses appétits s'étaient réveillés avec force ; dès qu'une chose lui semblait bonne, elle en avait envie : il la lui fallait ; une parole qui venait a ses lèvres, elle ne pouvait la retenir ; cette fortune qu'elle avait tant dédaignée, elle s'y attachait a présent, elle y mettait son cœur. L'oraison lui était devenue un supplice ; elle sentait en elle le dégoût du bien et un penchant effroyable au mal. « Il ne me restait, dit-elle, qu'une assurance de ma perte, ô mon Dieu, et de ne vous aimer jamais... Le poids de la colère de Dieu m'était continuel. Je me couchais sur un tapis, et je criais de toutes mes forces, dans le sentiment oii j'étais du péché, et dans la pente (pie je croyais avoir a le commettre : « Damnez-moi et que je ne pèche pas ! \'ous ente voyez les autres en enfer par justice ; donnez-le-moi par « miséricorde (1). »

Elle ne i)0uvait manger ni dormir; elle |)assait le jour à soufï'rir en silence, la nuit à gémir et à pleurer ; sa frêle nature était épuisée ; il lui sembla qu'elle allait mourir. Puis, comme si ce n'était pas assez encore, « celte inclination d'être damnée plutôt que de pécher,

(1) Vie de M™» Gwjon, chap. xxiii.

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