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Madame la duchesse de Bourgogne

L'hiver de 1711 venait de finir. Les nouvelles des armées étaient effrayantes; le prince Eugène triomphait; la France épuisée comcaençait à craindre un règne trop long; Louis XIV était vieux, malade, chagrin, humilié du présent en secret , mais calme extérieurement, toujours majestueux, et gardant pour ainsi dire le costume de sa grandeur.

Cependant madame de Maintenon régnait à Versailles; Louis XIV s'était fait à lui-même ce terrible aveu , mais trop lard. L'imposante dévotion du Roi avait gagné toute la cour; elle était d'un sérieux officiel; le château devenait une magnifique abbaye.

Dans les premiers jours d'avril, par une belle soirée, une jeune femme de la cour écoutait la lecture d'une lettre que madame de Maintenon venait d'écrire. L*appar(enîent où elles se trouvaient était beau de simplicité et de bon goût : c'était une cbambre tendue de

damas vert à baguettes dorées; les croisées donnaient sur le parc ; entre la cheminée et une petite bibliothèque vitrée, se trouvait un prie-dieu, aux pieds d'un grand crucifix; c'était la chambre de madame de Maintenon. La jeune femme, après la lecture de la lettre, demanda à la cacheter elle-même, et sa. tante la lui abandonna en souriant. Voici quelle était cette lettre ; nous n'y changerons pas un mot; elle était adressée au duc de Richelieu :

(( Je suis ravie , mon cher duc , d'avoir à » vous dire que M. le duc de Fronsac réussit » très-bien. Jamais jeune homme n'est entré » plus agréablement dans le monde : il plaît » au Roi et à toute la cour; il fait bien tout » ce qu'il fait; il danse très-bien, il est à cheii val à merveille; il est poli, il n'est point ti- » mide, il n'est point hardi, il est respectueux,

DE lîOUKGOG^E. '^

» il raille , il est de très bonne conversation ; » enfin rien ne lui manque, et je ne lui ai pas » vu encore donner un blâme. Je sens, en » cette occasion , ce que je suis pour vous , » car mon plaisir est extrême de l'entendre » louer, et de vous pouvoir rendre de tels té- » moignages. Vous les croirez sincères, mon- » sieur, car vous savez que je ne suis pas flat- » teuse. Madame la duchesse de Bourgogne » a une grande attention pour M. votre fds. » Je l'envoyai prier hier de me venir voir, et » je fus éprise de tout ce que je vis. C'est vé- » ritablement un prodige. Jouissez de cebon- » heur, mon cher duc, et croyez que personne » ne vous en désire tant que moi.

)) Maintenon. »

« En vérité, ma tante, cela est très-bien à vous, ajouta la jeune femme en posant un cachet ai-morié sur de la cire d'Espagne,

M. le duc de Fronsac est un enfant qui vous est si dévoué ! . . . »

Madame de Maintenon sonna. Un valet survint, et la lettre partit.

(( Savez-vous, reprit la jeune femme , que vos projets pour Marly sont charmants? Nous devons nous amuser beaucoup; ces petites soirées de famille distrairont le Roi... Ne le trouvez-vous pas bien pâle depuis quelques jours? Je n'ai pas osé lui dire que cela était alarmant; il travaille beaucoup trop avec M. de Pontchartrain.... Mâtafiie, ne pourrions-nous jouer la comédie à Marly?»

Madame de Maintenon, qui cherchait quelques papiers dans un portefeuille, répondit d'un air assez distrait :

« Vous savez bien, chère duchesse, que le Roi ne le permettrait pas. On dansera cependant; nous ferons des loteries; on jouera, mais fort sagement... MM. de Brissac, de Nangis «M

autres ont donné un si mauvais exemple cc( hiver! Mais croiriez-vous, chère duchesse, qu'avant-hier j>i surpris le petit duc de Fronsac pariant fort c^ier sur une carte?...

— MonDieu^ il a bien mieux à faire que cela.

— C'est ce que le Roi lui a dit.

— Le Roi lui parle souvent.

— Assurément; il l'aime beaucoup. Cèpe lit garçon a des réponses si spirituelles, si imprévues...

— Vous connaissez celle d'hier?...

— Nonj laquelle, chère duchesse?

— On s'était réuni chez moi pour répéter un pas. M. de Fronsac arrive et bientôt j'entends quelques railleries à son sujet. Ces messieurs trouvaient son habit un peu trop simple, je crois. « Que voulez-vous ? leur dit Fronsac, c'est un habit de belle-mère! »

— Voilà qui n'amusera f^uère madame la duchesse de Richelieu.

— Si cela , du moins , la corrigeait de sa prodigieuse économie.

— Chère duchesse , madame de Richelieu a cependant une vive affection pour le fils de son mari , et vous saurez qu'elle s'occupe de lui comme de son propre enfant. Elle m'a communiqué un projet qui prouve chez elle une raison et un cœur excellents.

— Lequel, ma tante? » demanda la jeune duchesse.

(( Mon Dieu , vous le saurez, et même vous nous seconderez , car je me mêle un peu de cette affaire. Vous avez des hontes pour M. de Fronsac ; rien de mieux au monde. Mais il faut lui prouver par un grand acte de raison, combien la protectrice est ici au dessus du protégé.

— En vérité, je ne comprends pas...

— Eh! madame, faut-il donc vous le dire? nous voulons marier le petit duc.

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— Lui, madame, à son âge, à seize ans?

— La raison est adorable; toutes ces dames se sont mis dans la tête qu'il n'est qu'un marmot sans conséquence.... mais sa belle-mère et le duc de Richelieu pensent autrement. Fronsac est un de ces jeunes gens qu'il faut caser de bonne heure, sous peine de ne les réduire jamais.

— Et qui donc lui destine sa bonne bellemère?...

— Mais... je ne sais si je puis vous le dire, chère duchesse.

— Alors, il faut bien que je le devine. La belle-mère veut le marier avec mademoiselle de Noailles, sa propre fdle à elle... C'est un joli parti ! M. de Fronsac aura là une femme charmante^ et d'un heureux caractère! et le Roi consentira-t-il?... »

Madame de Main tenon crut devoir garder le silence. Elle jeta un regard furtif sur la

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jeune femme qui lui parlait, et elle fut frappée de son animation. Celle-ci, en effet, avait, en ce moment, le teint coloré comme si le dépit était venu altérer sa beauté de lis et de rose. La tante, dont le coup d œd était d'une admirable sûreté, comprit bien vite ce qu'elle n'aurait jamais voulu savoir, c'est à dire qu'il pouvait bien se faire que madame la duchesse de Bourgogne, femme du petit-fils de Louis XIV, eût, au fond du cœur, une préférence très-marquée pour le jeune duc de Fronsac , cet enfant gâté de la cour. Elle regretta la lettre écrite, et elle crut prudent de changer de conversation, lorsqu'un gentilhomme de la chambre survint et annonça le Roi.

Louis XIV, à soixante-douze ans, était le plus beau vieillard de son époque. Sa figure , naturellement grave, avait pris une expression de mélancolie que le vieux Roi chercha il on vain à déguiser. Son coup d'œil n'a-

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vait encore rien perdu de sa vivacité imposante. Quant à sa démarche, elle était lente, mesurée ; on aurait dit qu'il voulait s'assurer de ses jambes et qu'il pouvait redouter un faux pas. Ses épaules seules décelaient le vieillard ; elles tombaient un peu; on sentait qu'il y avait de la faiblesse sous le somptueux velours de son habit.

Le Roi tenait à la main une canne haute et à pomme d'or; il ôta son chapeau dés qu'il toucha le seuil de la porte de madame de Maintenon. La jeune duchesse de Bourgogne courut à lui , selon son habitude, en l'appelant ^rand-papa avec une grâce naïve qui ravissait Louis XIV. Il l'embrassa sur le front et il parut sourire du bout des lèvres. Les enfantillages de sa petite-fdle avaient seuls la vertu secrète de lui arracher ce demi-sourire. Madame de Maintenon le salua comme si elle lui était présentée et elle toucha un fauteuil comme

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pour le lui avancer, ce que le Roi ne sou (Tri l point, car il se hâta de s'asseoir en congédiant du regard M. le premier gentilhomme de service qui Tavait accompagné. La belle duchesse de Bourgogne allait se retirer aussi , mais un signe de madame de Maintenon la retint j le Roi avait l'air soucieux ce jour-là : il fallait l'amuser.

« Ma fille î » dit-il en lui prenant les deux mains.

Et il la contemplait avec une complaisance toute rêveuse. La jeune duchesse s'assit sur un tabouret de velours, aux pieds de son grand-père, et sa tête charmante reposait sur les genoux du vieillard, tout en le regardant pour provoquer un sourire. Madame de Maintenon, debout de l'autre côté de la cheminée, attendait une parole. Le roi ne la lui adressait point, il avait de l'humeur.

« Grand-père, dit tout-à-coup la voix moel-

leuse de la jeune ducliesse, vous nous avez promis de venir à Marly!...

— Oui, mon enfant, reprit Louis. Madame a déjà annoncé cela à plusieurs personnes ; » et il désignait madame de Maintenon. « Je dois prévenir, cependant, que je ne veux rien qui ressemble à une fête.

— Eh ! que deviendront toutes nos répétitions pour le nouveau menuet? » s'écria la duchesse en pressant les genoux du Roi. (( Un bal, encore un bal ! » ajouta le vieillard . u Sire, un bal de famille, dit madame de Maintenon: vosenfants, des dames ducerclede madame la duchesse de Bourgogne et de madame la duchesse de Berry, le duc de Bourbon, le prince de Conti et quelques jeunes gens admis aux petits appartements.

— C'est bien , vous avez raison ; on dansera , » repri le vieux Roi.

Il y avait près du fauteuil où était assis

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Louis XIV une table couverte d'un velours cramoisi sur laquelle étaient déposés quelques papiers. Le Roi y porta la main, comme pour revenir à un travail interrompu la veille. Il prit une petite carte géographique et il v jeta les yeux , avec un froncement de sourcil qui décelait une colère concentrée : c'était la carte du Rhin. Le froncement de sourcil ne s'effaçait point; la duchesse de Bourgogne et madame de Main tenon se regardèrent, et le Roi sentit la carte géographique glisser et s'échapper de ses mains. C'était sa petite-fille qui la lui dérobait avec une délicieuse malice.

« Madame! dit le Roi; ma fille !...^) reprit-il, d'un son de voix beaucoup plus adouci.

(< Ah! dit la duchesse, vous êtes Roi, sire, mais, avant tout, vous êtes le plus aimable et le meilleur de tous les pères, et vous m'écouterez un peu puisque je vous tiens.

— ^ Allons, mon enfant, vous faites de tnoi

^ UE ROIIRGOUNK. 15

lout ce que vous voulez ; parlez, mon enfant. ■ — Cher grand-père, une seule question, ditelle ; est-il vrai que vous voulez marier tout le monde, maintenant?

— Que vous êtes folle, ma fille!

— Non, je vous assure, dit la duchesse; si l'on en vient à marier un jeune fou comme M. de Fronsac, il n'est pas de raison pour s'arrêter. On cherchera femme pour les pages du Roi, pour ceux de M. le dauphin, pour les miens, pour les plus étourdis des enfants. »

A ces mots, madame de Maintenon rougit et pâlit presque en même temps. Le coup était bien porté, bien savamment combiné avec tous les dehors d'une bonhomie irréfléchie.

« Au fait , dit le Roi , je crois qu'elle a raison; qu'en dites-vous, madame?»

Et il se tourna du côté de madame de Maintenon. Celle-ci avait pris cet air de tristesse et de dignité que Louis XIV redoutait, et qui H-

Kl I-A DUCHESSE y

nissait toujours par triompher de sa volonté. Madame de Maintenon, à soixante-neuf ans, était encore belle; sa grande pâleur même était un éclat; ses regards avaient une expression indéfinissable , ils s'élevaient vers le ciel comme ceux de la béatitude et sabaissaienl vers la terre comme ceux de la résignation. Le Roi parut la questionner des yeux, ne sachant trop que penser de l'intérêt si vif de madame la duchesse de Bourgogne pour Fronsac dont toutes les roueries n'étaient encore, aux yeux de la cour, que des enfantillages. Madame de Maintenon restait impassible; Louis ne lisait rien sur son visage. Impatienté d'attendre, il devint brusque et lâcha la main de la jeune duchesse qu'il tenait dans la sienne. C'était là qu'avait voulu l'amener madame de Maintenon.

(( Eh! ma fille, dit le Roi, qu'importe ce que nous ferons ou ne ferons pas de ce petit

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Fronsac? Devez-vous m'en étourdir les oreilles? Il s'agit bien d'autre chose, vraiment.

— Allons, madame... » ajouta la jeune duchesse, eu saluant madame de Maintenon comme pour lui céder le terrain. Celle-ci lui rendit sa révérence avec beaucoup de sang-froid et de dignité. Louis XIV se saisit des papiers épars sur la table ; la duchesse de Bourgogne quitta l'appartement de la favorite; les deux battants de la porte se refermèrent et nul ne les ouvrit jusqu'au soir.

Ceux qui assistèrent au coucher du Roi prétendirent qu'il n'avait jamais été d'une humeur plus irritable que cette nuit-là. Il avait dit quelques mots très secs au sujet de certains jeunes gentilshommes d'une présomption audacieuse, et il avait menacé de faire tôt ou tard un exemple effrayant.

La maréchale, duchesse de Noailles, possédait, auprès de Saint-Germain, une charmante habitation , qu'on nommait la Ménagerie, La veuve du maréchal était une femme de cœur et d'esprit par excellence. Elle avait, à plus de cinquante ans , un caractère jeune ,

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enjoué, charmant et qui, dans l'occasion, ne manquait ni de fermeté ni de dignité. Son amitié était franche , sa conversation insinuante, facile, mais loyale toujours. Elle vivait à Sakit-Germain presque toute l'année , ne venant à Versailles que dans de rares occasions , lorsque le devoir ou la bienséance l'y obligeaient. Versailles était , pour elle , un grand et triste souvenir. La maréchale n'avaitelle pas été l'amie et la confidente 'de la reine Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne, cette glorieuse épouse toujours honorée par Louis XIV, mais souvent délaissée?

Sa maison élégante , située dans la forêt de Saint-Germaiiï, était le rendez-vous de la jeune cour. Quelques femmes , d'un esprit ardent et poétique, d'une ame un peu rêveuse, venaient s'y délasser des austérités de Versailles. La maréchale rappelait le passé avec une grâce inimitable; ses histoires du

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beau temps de la royauté ressemblaient à ces contes merveilleux auxquels on croit à peine et que l'on se fait redire avec passion. Elle avait une grande fortune , beaucoup d'amis, une piété sage, aimable, conciliante; de l'esprit, de l'instruction, une manière indépendante et toute personnelle de voir les choses; enfin elle vivait avec intelligence et liberté. Il -est inutile de dire que madame de Maintenon, tout eu la ménageant beaucoup, ne l'aimait pas.

Le soleil venait de disparaître derrière les massifs gigantesques de la forêt. Une brise fraîche faisait frémir de joie les feuilles des trembles et des érables ; les oiseaux d'avril saluaient le soir par leurs derniers éclats harmoniques. La forêt était embaumée de ce% enivrantes senteurs de printemps qui rappellent tant de poétiques souvenirs à quiconque a été vraiment jeune.

Or, un cavalier traversait au grand trot les longues allées déjà assombries ; il avait fait un détour dans la forêt, ne voulant pas traverser Saint-Germain, pour arriver à la maison de la Ménagerie. Un seul valet le suivait. Leurs chevaux ruisselaient de sueur; ce cavalier portait de grandes bottes chamois éperonnées, un habit vert galonné d'or, un couteau de chasse, un chapeau gris à plumes rouges; il était jeune, d'une tournure svelte; habile écuyer, ardent, distrait, oubliant le monde entier pour' l'idée qu'il poursuivait ou par laquelle il était poursuivi. Enfin , c'était le fils du duc de Richelieu , le jeune duc de Fronsac.

11 avait hâte de voir la maréchale , qui étak cousine-germaine de sa belle-mère, autrefois marquise de Noailles.

A peine arriva-t-il devant la grille de la maison , qu'il abandonna son cheval à son

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valet. Les gens accoururent et ils l'annoncèrent. La maréchale le fit prier de l'attendre un moment dans un salon du rez-de-chaussée, donnant sur le petit parc. Fronsac allait et venait, d'un angle à l'autre de l'appartement , faisant sonner, sans y songer, ses éperons sur le parquet. La duchesse de Noailles parut.

« Ah! madame la maréchale !... s'écria Fronsac, en lui baisant la main , madame la maréchale!... »

Et il lui fut impossible de dire un mot de plus pendant quelques minutes.

(( Eh bien! monsieur le duc? eh bien ! mon ami, que vous est-il donc arrivé.^ Vous voilà tout convulsif, tout haletant... Ne seriez-vous pas des fêtes de Marly?.. Auriez-vous manqué au tir du faisan, ce matin?... Asseyez-vous et parlez, s'il vous reste encore dix minutes à vivre.

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— Ne me raillez pas, madame, j'ai tant de chagrin !

— Vous^ cher duc ?

— Moi-même; vous ne savez donc pas? madame de Richelieu, votre cousine, ne vous a donc rien mandé?...

— Au contraire, elle vous marie avec sa fille, mademoiselle de Noailles, et vous refusez... Je sais tout.

— Ciel ! comme vous en parlez à votre aise, madame la maréchale! Ij^t,

— Que voulez-vous que je vous dise ? Vous "^ refusez, vous faites bien.

— Grand Dieu ! et mon père !..

— Bah! il a grondé toute sa vie. Vous êtes trop jeune pour prendre femme.

— Et le Roi, madame !

— Il vous aime tant! ne pouvez-vous donc lui parler?..

— Et la Maintenon!...

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— Ah! elle s'en mêle? c'est différent, c'est plus sérieux; et je commence à vous plaindre. Mais, mon enfant, tout le monde est donc devenu fou à Versailles? Que leur avez-vous donc fait?

— Moi, chère duchesse ! mais rien, absolument rien; je suis doux et soumis comme un mouton; je fais ma cour, je danse, je joue, je raconte tout ce qu'on veut savoir, je me mets en quatre pour être agréable; on me fête, on m'embrasse, on me dit qu'on m'aime, et, un beau matin, on m'annonce qu'il faut me mettre une chaîne aux mains et devenir un mari rangé, prévenant, fidèle, économe, un vrai père de famille. . . et je n'ai que seize ans , et je commence à peine mon entrée dans le monde. C'est odieux, c'est atroce, c'est à en perdre la tête et à courir s'enfermer dans un cloître. J'irai, madame, j'irai... ou plutôt c'est en Flandre que j'irai, et le premier coup de canon de l'ennemi

LA Ut'CBESSE

sera pour moi. Maintenant je n'espère plus qu'en vous; vous êtes mon conseil, ma providence. Oh î soyez ma protectrice, n'est-ce pas, madame?»

La duchesse de Noailles le regarda avec une compassion mêlée d'une gaîté inoffensive j elle lui prit la main et elle lui dit :

« Mon cher duc, vous êtes un grand coupable.

— Moi, madame?

— Vous avez des crimes sur la tète.

— Mais, madame...

— Comment? vous rendez toutes ces dames

folles devons? aujourd'hui en lyii?...

allons donc, monsieur !

— Eh ! s'écria Fronsac avec une colère charmante de fatuité, est-ce ma faute si on est amoureux de moi?.. Comment! est-ce donc un crime de lèse-majesté que de répondre aux agaceries.

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aux provocations? J'arrive : on me tête, on est enchanté de rompre la monotonie des habitudes sérieuses par des espiègleries avec un enfant; on me dit de tout oser, on m'appelle poupée aimable propre aux amusements enfantins ; je me laisse séduire, je passe dans tous les bras, on me baise au front sans conséquence, on me reçoit à toute heure, je suis gâté, choyé, chéri.... et tout-à-coup on fait tomber le tonnerre sur ma tête, on me signifie mon propre mariage. . . Mais j'aimerais autant la Bastille!...

— Que dites-vous là , mon enfant? vous me faites frémir. Je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est de vous calmer, d'être prudent, ou plutôt de disparaître pour quelques jours.

— Grand Dieu! quitter Versailles! s'écria-t-il; m'éloigner de... Versailles!»

La maréchale, en ce moment, sentit un

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mouvement cou vulsif dans la main de Fronsac qu'elle tenait : elle en comprit bien vite la cause, et elle reprit sans vouloir le regarder :

« Vous éloigner de Versailles, oui , mon cher duc. Vous avez plus que votre âge, on ne l'a pas cru d'abord, on a eu tort. V aimable poupée avait de l'ame, de l'esprit et des passions très effervescentes. Croyez-inoi,- quittez la cour.... demandez du service. »

Le duc de Fronsac baissa la tête et soupira profondément. Puis, tout-à-coup, quittant le canapé où il s'était assis auprès de la maréchale, il alla se placer sur le seuil de la porte vitrée qui donnait sur le parc; rêveur, les bras croisés, il contemplait le beau clair de lune qui illuminait toute la forêt. Madame de Noailles continuait à lui parler fort amicalement, et Fronsac écoutait ses paroles comme une douce musique qui ne peut guérir, mais qui enchante un moment la douleur. La bonne maréchale le con-

solait et le ranimait par degrés; malheureusement elle prononça trop tôt un nom dont elle ne connaissait pas toute la puissance électrique sur l'ame du jeune duc. Celui-ci tressaillit et rentra dans le salon où il se mit à se promener à grands pas. Madame de Noailles, toujours assise sur le canapé , continuait ses douces remontrances. Et quel fut son saisissement lorsqu'elle vit Fronsac porter la main à son front et qu'elle l'entendit s'écrier avec désespoir :

« Jamais, madame, jamais je ne la quitterai! Ils peuvent tous venir.... je les attends l'épée à la main. Les cachots, les tortures, la mort, tout m'est égal...

— Malheureux enfant, dit la maréchale, taisez -vous de grâce! si l'on vous avait entendu ! . . .

— Eh bien! qu'on me dénonce, reprit-il avec emportement , je suis las de vivre; celui

qui m'ôtera la vie me rendra un très-grand service. . .

— Ah! duc, répondit madame de Noailles en courant à lui pour lui fermer la bouclie avec sa main.... au nom du ciel, monsieur le duc, taisez-vous; madame la duchesse de Bourgogne est ici. »

A peine ces mots eurent-ils été prononcés, qu'une jeune femme parut sur le seuil de la porte. Elle entra avec une grâce majestueuse, et, s'asseyant sur un canapé :

f( Eh bien! maréchale, dit-elle, vous avez donc bien des choses à dire avec monsieur de Fronsac^ puisque vous m'oubliez dans votre chambre. Il est vrai que je vous avais donné une demi-heure. Monsieur le duc, ajouta-t-elle, quoi de nouveau à Paris? Parle-t-on de quelques nouvelles espiègleries des amis intimes du duc d'Orléans? Comment va le petit abbé Dubois?... N'y a-t-il rien de plaisant dont on

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puisse amuser le Roi?... Mais vous ne réppïidez pas! Vous êtes-vous donc voué au silence? ce serait dommage, monsieur ! «

Fronsac, fort troublé d'abord pai||^^lle apparition, avait repris son aisance habimëlle. Il élait doué d'une admirable présence d'esprit et d'une souplesse de caractère qui, évidemment, étaient de la puissance et de la volonté. Ses passions fougueuses étaient comme des chevaux emportés, mais dont il connaissait la bouche et qu'il pouvait arrêter soudain en face d'un précipice. Il s'assit devant le canapé où la maréchale s'était placée à côté de la duchesse de Bourgogne, et il devint aimable tout de suite, calme, souriant, étincelant de saillies et racontant mille riens charmants qui lui revenaient en mémoire et passaient devant lui pour ainsi dire comme une joyeuse et brillante fantasmagorie. Ces dames riaient et raillaient à plaisir. La conversation, tou-

jours vive, élégante, bondissait d'un sujet à un autre, prenait mille nuances, effleurait, tournait en spirale, filait à tire d'aile et revena^|*'aussitôt comme un oiseau merveilleux.

Oh I l'art de causer s'est-il donc perdu ? La belle causerie s'est-elle envolée dans l'autre monde avec la belle société française; et n'estil donc pas un coin sur la terre où l'on puisse encore aller s'étourdir avec les élégantes tra-

ditions du passé, ces fleurs de poésie, lorsque la réalité du présent menace de nous étoufl'er sous sa main de plomb?

Le petit salon de madame de Noailles était éclairé par le feu des bougies et par la lune qui laissait traîner ses draperies argentées sur le seuil de la porte vitrée, grande ouverte. II venait du jardin une brise parfumée de roses et de chèvrefeuille. Tout souriait autour de la maison, et le rossignol d'avril déroulait en

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notes perlées et argentines sa mystérieuse chanson. Les histoires du duc de Fronsac n'en continuaient pas moins. Paris était la magique caverne d'où il évoquait toutes ses visions. Jamais la duchesse de Bourgogne n'avait été plus agréablement belle, ni plus familière, ni plus aimable. Elle ne dissimulait pas sa joie de passer une telle soirée, qu'elle appelait une bonne fortune de hasard et qui rachetait tant de bâillements étoulFés sous l'étiquette, tant d'ennuis fades, tant de longues heures de parade majestueuse. Fronsac ne se lassait pas de la voir ainsi douce et facile, simple et gracieuse, comme une jolie personne dont on est le cousin. Quant à la maréchale, l'épanouissement de sa joie eut été complet sans une certaine appréhension qui la gagnait malgré elle. Madame la duchesse de Bourgogne paraissait oublier qu'elle devait se trouver à onze heures au jeu du Roi, qu'il

était prés de neuf heures du soir et que Saint- Germain était à quatre lieues de Versailles. Mais on était si gai dans le salon^ que la pendule n'existait plus. Il est des occasions où l'on ressent un indicible plaisir à regarder comment on pourrait fausser sa position jusqu'au danger ; cela tient du vertige ; c'est une espèce d'attraction vers le précipice. -

Cependant un des gens de madame la maréchale entra ; cet homme lui dit un mot à demi-voix et que les deux autres personnes n'entendjrent point. Elle se leva avec précipitation, oubliant de demander à la duchesse de Bourgogne la permission de la quitter. Celle-ci la retint par le pli de sa robe en s'écriant :

(( Eh quoi! chère maréchale!

— Madame, répondit madame de Noailles, c'est de la part du Roi. »

Elle sortit pour se rendre au grand salon

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où on l'attendait. La duchesse de Bourgogne pâlit et devint sérieuse. Sa visite à la maréchale, ce soir-là, était un secret pour Versailles; M. le duc de Bourgogne lui-même l'ignorait. Elle jeta les yeux sur M. de Fronsac et elle comprit de quelle manière perfide les prudes j les méchants et les sots pouvaient interpréter cette rencontre. Le danger que courait la maréchale, les odieux soupçons qui pouvaient planer sur elle, tout cela effraya à un tel point la jeune duchesse, que Fronsac crut devoir courir a une console pour prendre un flacon et le lui présenter. Elle était au moment d'avoir une crise nerveuse. Ses beaux yeux paraissaient s'éteindre et ses joues étaient devenues blanches comme de l'albâtre. Fronsac n'osaitsonner; elle le lui avait défendu par un geste. Il soutenait le coussin où posait sa tète, et il pressait sa main... Pas une parole n'était échangée; et, en effet, toute parole eût été

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impossible dans ce moment-là. Cependant une brise fraîche qui venait du jardin parut ranimer les esprits de la charmante duchesse. Elle fit signe qu'elle voulait sortir, et Fronsac l'aida à se lever et il lui donna le bras. Elle s'y appuyait et marchait lentement. Le clair de lune était magnifique, sa lumière tendre et veloutée plongeait dans les massifs-de verdure et de fleurs. Il y avait un charme infini à suivre ces longs filets d'argent à travers les allées. Fronsac soutenait, avec des palpitations de cœur, le plus beau bras du monde. On allait dans une petite allée de rosiers que l'on quittait pour une allée plus haute ; les marronniers furent visités, ainsi que le carré de tilleuls en fleurs ; enfin on se trouva je ne sais comment taisant le tour du jardin d'un pas plus ferme et la tête plus libre.

« Madame, dit Fronsac, d'une voix trésdonce, vous voilà revenue à vous-même...

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grâce à cette bienheureuse promenade que je n'oublierai de ma vie.

— Il serait mieux, monsieur le duc, de ne pas vous en souvenir demain, » lui répondit-on.

«Mieux, madame.^., je crois, aucontraire, que ce ^rait presque un crime. Je ne suis pas ingrat à ce poiat-là envers mon étoile. Rencontrer loin de Versailles une belle apparition comme celle qui m'est venue n'est pas un bonheur de tous les jours ni de tous les ans.

— Nous nous voyons pourtant souvent; le Roi est très-bon pour vous; il vous aime, il vous distingue fort, monsieur... Ou je me trompe, ou vous devez arriver très-haut. N'avez-vous pas beaucoup d'ambition?...

— Enormément, madame, jusqu'à la témérité. Quelquefois je m'effraie moi-même d'aspirer si haut; mais le sort en est jeté, et mou-

rir foudroyé me paraît une assez belle fin.

— Vous avez de l'enthousiasme, monsieur ; prenez garde que cela ne nuise à vos plans d'ambition.

— Mes plans?... vous me raillez, madame; une pauvre tête brûlée comme la mienne... une ame dévorée, faire des plans ! »

En ce moment, on passait près d'un massif de roses. Fronsac en prit une des plus épanouies, et il la jeta tout effeuillée sur le sable du jardin :

'( Voilà mes calculs, mes plans, reprit-il. Qu'il en soit de ma vie comme de ces feuilles dispersées, perdues, flétries. Que m'importe, pourvu que mon ardente adoration survive à tout. Non, madame, vous ne pouvez comprendre cela, vous, si éminemment au-dessus de toute passion. »

La duchesse de Bourgogne baissait la tète et ne répondait point; seulement, lorsque Fronsac

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se prit à lui demander pardon pour un langage trop emporté peut-être, il sentit que ce pardon lui était bien accordé, car le bras charmant qu'il tenait serra le sien.

Ce fut dans ce moment-là que le délire lui gagna la tète. Il mit un genou en terre devant la dame de son adoration, et, prenant à témoin toutes les étoiles du ciel, il lui dévoua sa vie et son ame immortelle.

« Relevez-vous , lui dit la voix mélodieuse I de celle qu'il aimait, relevez-vous !.. . les cœurs sincères n'ont pas besoin de serment pour tenir parole ou pour persuader. »

A ces mots, Fronsac porta à ses lèvres la, main la plus douce et la plus loyale de tout le royaume de France. On rentra dans le petit salon où madame de Noailles arrivait aussi en ce moment. La maréchale avait une expresssion de tristesse qui contrastait beaucoup avec les deux beaux visages qu'elle revoyait. Elle avait

un papier à la main; elle était consternée.

ff Qu'avez-vous donc , chère maréchale?)/ s'écria la jeune duchesse.

Madame de Noailles fut obligée de s'asseoir et elle prononça ces paroles avec la plus vive émotion :

<( Cher duc, mon cher enfant, il faut ici vous armer de courage; il n'y a pas un seul moyen derésister^ le Roi le veut. »

Et elle livra à la duchesse de Bourgogne le papier que celle-ci désirait avoir avec tant d'impatience. C'était le contrat de mariage du duc de Fronsac avec mademoiselle de Noailles, fille de la duchesse de Piichelieu. Le contrat était signé par les parents, par mademoiselle de Noailles etpar Louis XIV. Le lloi l'envoyait à la maréchale de Noailles, avec l'ordre de le faire signer par Fronsac qu'il avait appris devoir se rendre chez elle dans la soirée. M. de Saint-Olon, gontilhomnif de In chambre,

arrivait de Versailles, tout exprès pour cela. Il attendait dans le salon voisin le contrat pour le rapporter au Roi.

Fronsac, debout, immobile, restait comme foudroyé; la boni# maréchale pleurait; ipadamela duchesse de Bourgogne, pâle et grave, s'avança d'un pas assuré vers une table où se trouvaient un encrier et des plumes. Elle y déposa le contrat de mariage; puis, s'approchant de Fronsac, elle lui tendit la main et lui dit : « Allons, mon cher duc, je le désire... »

Fronsac rencontra le regard céleste de la belle duchesse; il s'inclina comme il eût fait devant un archange, et, prenant une plume, il donna sa signature.

« Madame, dit alors la duchesse de Bour- ,^;ogne à la maréchale, envoyez prier M. le gentilhomme de la chambre d'entrer. »

M. de Saint-Olon fut introduit. Quand il vit la duchesse do Bourgogne, il recula d'élonnement.

42 LA UUCHESSt DE BOURGOGNE.

(( Monsieur , lui dit-elle , voici le contrat de mariage de M. deFronsac, signé de lui. J'ai bien îe droit d'y mettre aussi ma signature » (ce que la duchesse fit à l'instant même). « Monsieur, reprit-elle, vous dii^ au Roi que vous m'avez trouvée chez madame la maréchale, et vous lui parlerez de la profonde obéissance de M. le duc de Fronsac. »

Le gentilhomme de la chambre prit le contrat et il pria madame la duchesse de Bourgogne de lui permettre d'avoir l'honneur d'escorter son carrosse jusqu'à Versailles. Elle accepta , et, après avoir pris congé de ses deux amis , elle monta seule dans sa voiture de campagne que six chevaux emportèrent au galop.

Il était environ onze heures de la nuit. Le ciel devenait très-noir; un orage menaçait Paris. Le duc deFronsac poussait son cheval avec vigueur. Il atteignit bientôt la porte Saint-Honoré ; là il ralentit le pas ; il voulait rentrer tard chez lui ce soir-là. Tout-à-coup

44 LA ULCUESSIi:

il entendit derrière lui un grand bruit de chevaux. Il céda la chaussée, s'inquiétant fort peu de l'équipage qui arrivait à toute bride. Cependant des piqueurs, armés de grands flambeaux de résine, passèrent; d'autres les suivaient, ainsi que des gardes à cheval entourant un carrosse. Tous les bourgeois de la rue Saint -Honoré étaient aux fenêtres. Fronsac avait été reconnu ; car il vit plusieurs gardes revenir sur leurs pas pour l'entourer. Dans le premier mouvement de surprise, il tira le fer : il n'avait qu'un couteau de chasse; mais l'officier qui commandait le piquet de cavalerie l'aborda le chapeau à la main.

(( Monsieur le duc, dit-il, veuillez vous approcher du carrosse : on désire vous parler. »

L'équipage s'était arrêté. Une figure grimaçante se montrait à la portière , et criait aux gardes et aux valets :

DE BOURGOGXE. 45

(( Amenez-le ! amenez-le ! »

Fronsac, à cette voix criarde, à ce ton impertinent , à ce visage de singe , reconnut le petit abbé Dubois. Il était dans le carrosse de M. le duc dOrléans (plus tard le régent), avec le prince lui-même, qui revenait de Saint-

Cloud.

« Parbleu! vous voilà, M. de Fronsac, dit le prince. C'est heureux ! vous êtes mon prisonnier. Rendez-vous et venez souper avec nous au Palais-Royal.

— Monseigneur, réponditFronsac, je suis

désolé...

— Ah î duc , vous voulez donc m'obliger

à vous enlever .'* »

En même temps, il fit ouvrir la portière de son carrosse. Quatre ou cinq gardes mirent pied à terre , et Fronsac se sentit saisir et enlever de cheval , avant d'avoir le temps de songer à résister. Le duc d'Orléans le reçut

46 t.X DUCHESSE

dans sa voiture, qui partit aussitôt. Le petit abbé riait aux éclats et se prélassait sur les coussins , comme un diable sur un trône d'évêque. Le prince grondait fort amicalement Fronsac de son peu de courtoisie, et lui jurait qu'il ne trouverait cette nuit-là , au Palais-Royal , que la meilleure compagnie. C'était jour réservé.

u Ma fdle même, la ducbesse de Berry, sera des nôtres , ajoutait le prince. Je vous garantis des femmes charmantes et des mauvais sujets du meilleur ton. Je sais que vous y tenez , vous , monsieur le duc , tout parfumé de la morale de madame de Maintenon.

— Mais, monseigneur, ajoutait Fronsac, mes bottes, mon habit de chasse...

— On y pourvoira. Mes gens vous habilleront. Quelle prude ! La vieille dévote vous a donc frotté d'étiquette des pieds à la tète. »

Le petit abbé continuait ses éclats de rire.

« Paix! l'abbé, dit le prince. On va nous prendre pour des fous.

— Il est vrai que nous sommes des sages, » répliqua Dubois.

On entrait au Palais-Royal. Le prisonnier fut livré à deux valets de chambre du duc d'Orléans, qui, en moins d'une demi-heure, en firent le plus joli garçon de France et de Navarre.

• Les soupers du Palais-Royal, en ce tempslà, étaient le prélude des orgies de la régence. Ces petites fêtes nocturnes avaient un caractère de libertinage qui pouvait faire présager cequ'elles deviendraient par la suite. Les roués du duc d'Orléans étaient déjà nombreux. Ils se recrutaient parmi la jeunesse frondeuse et débauchée. C'était un parti d'autant plus menaçant pour la vieille cour, qu'il avait le secret de mettre les rieurs de son côté. Le joug

de madame de Maintenon était odieux aux Parisiens; le régne trop prolongé de Louis XIV les fatiguait; l'opposition railleuse des roués contre V ajitiqua'dle les amusait; elle était fêtée et soutenue par eux. Le peuple de Paris ne peut rester long-temps sérieux, même sous le poids des calamités publiques. Les malheurs de l'époque dont nous parlons l'irritaient; il en jetait la faute aux gouvernants, sans examen , comme sans appel. Paris ne pouvait pardonner aux descendants de Henri IV de l'avoir quitté. A ses yeux, le crime de Louis XIV était d'avoir bâti Versailles; aussi se vengeait-il cruellement du grand Roi par l'&mertume de l'injure ou de la raillerie dès qu'il en trouvait l'occasion. Louis XIV était devenu ce vieux lion de la fable, majestueusement couché dans son antre royal, mais malade, hargneux, et qui n'avait de formidable que le souvenir de sa puissance perdue.

DE BOUHGOGNK. 49

Le duc d Orléans commençait à tenir avec une certaine audace sa petite cour au Palais- Royal. Sesi.amis dévoués le prônaient comme le représentant des idées nouvelles , le seul prince qui comprit l'avenir de la France et en qui on dût avoir foi. Le grand Dauphin n'était point assez connu, sobstinant à vivre dans une sorte de retraite monacale. Quant à son fils , M. le duc de Bourgogne, les roués avaient beau faire, il avait beaucoup de partisans. Que ne devait-on pas espérer de l'élève de Fénelon et de Beauvilliers? Mais M. le duc de Bourgogne, comme héritier présomptif, était retenu sous les yeux du vieux Boi; il était de Versailles et jamais de Paris. La popularité qui l'aurait adopté et adoré tout de suite ne pouvait l'atteindre à travers tous les embarras et toutes les grandeurs de l'étiquette. Le duc de Berry, son frère, était un jeune prince aimable et bon, mais tout-à-fait étran-

50 LA UUCHESKE

ffer aux atYaires et au mouvement des idées. On lui attribuait une passion malheureuse pour sa belle-sœur , madame la duchesse de Bourgogne. Il est vrai qu'il n'aimait point sa femme et qu'il était loin d'en être aimé. A cet égard, la duchesse de Berry, fille de M. le duc d'Orléans, prenait fort peu la peine de cacher ses sentiments. Cette jeune princesse, qui était belle, passait pour galante, on le sait bien. Elle avait un esprit révolté contre toutes les idées de la vieille cour. Déjà, à l'époque dont nous parlons, on l'accusait de libertinage et d'impiété , du moins telle était l'opinion de Versailles. Le Roi Louis XIV l'avait sévèrement réprimandée dans quelques occasions solennelles. Sa préférence pour la duchesse de Bourgogne était trop marquée pour ne point irriter au dernier point madame de Berry; aussi les deux belles-sœurs étaientelles ennemies jurées. Quant à madame de

UE »OtlRGUG>E. ;)1

Maintenon, elle l'avait en haine et elle en était cordialement détestée.

Les princes légitimés commençaient h prendre une importance fâcheuse à la cour. M. le duc du Maine, surtout, était l'objet de toutes les tendresses du Roi. Cette préférence excessive était l'ouvrage de madame de Maintenon qui l'avait élevé; aussi M. le duc du Maine avait-il pour elle une sorte de dévotion. Le nom de feu madame de Montespan, sa mère, n'était jamais prononcé. Sa vanité était excessive; il était rusé, superstitieux; il haïssait le parti d'Orléans, et on sait pourtant la timidité de caractère qu'il montra après la mort du Roi, quand il s'agissait de lutter au parlement contre le prétendant à la régence. M. le comte de Toulouse, son frère, était affable et spirituel; mais il vivait en dehors de toute intrigue.

Tel était à peu près le personnel de la belle

52 L\ DLCUESSK

famille de Louis XIV à Tépoque de 1771, c'est à dire bien peu de temps avant que la mort ne vînt la frapper avec une violence sans exemple.

Minuit avait sonné à l'horloge des RR. PP. de l'Oratoire. Le quartier était sombre et silencieux. Le guet de la maréchaussée faisait sa ronde inutile; pas un bourgeois ivre ne s'était attardé dans la rue ; pas un gentilhomme ne troublait le repos des jolies filles, aux environs : tout était pour le mieux ; MM. les échevins pouvaient dormir en paix ce soir-là.

Quelques fenêtres du Palais-Royal, donnant sur le jardin, étaient seules éclairées. Mais bientôt les volets en furent fermés : c'étaient les fenêtres des petits appartements.

Dans un joli salon de forme ovale, quelques femmes causaient familièrement entre elles. Pas un homme n'avait encore été introduit. (Cependant l'heure convenue ayant sonné, ces

dames mirent toutes un petit masque de velours noir qui ne leur couvrait que le haut du visage, et qui était censé les déguiser parfaitement. Cela suffisait pour donner plus d'assurance au maintien, plus de liberté à la conversation. Le front et les joues n'étaientils pas cachés? On pouvait rougir, ou ne pas rougir à volonté, et sans que personne pût y rien voir. — Les deux battants de la porte dorée s'ouvrirent, et quelques hommes entrèrent sans être annoncés. La plupart étaient jeunes et beaux j tous avaient de l'élégance et de la distinction. A l'aisance avec laquelle ils se présentèrent, on pouvait les reconnaître pour des familiers de la maison : le comte de Noce, le marquis de la Fare , le duc de Brancas , le jeune comte de Fargy, le chevalier de Simiani, le marquis de Broglio, le marquis de Canillac et d'autres que j'oublie. Comme c'était jour réservé^ il n'y avait pas un corné-

dieu au nombre des conviés. Quant à ces dames, leur masque noir était pour elles une garantie de qualité, sinon de vertu. Dubois survint; il avait ajouté quelques rubans à son joli petit costume d'abbé; il avait force diamants aux doigts et il sentait la vanille d'une lieue. 11 annonça que M. le duc d'Orléans ne tarderait pas à arriver avec un prisonnier qu'il avait fait prés de la porte Saint-Honoré. La curiosité de chacun fut vivement piquée. On entoura l'abbé Dubois, on le fêta, on le caressa : il fut incorruptible, et ne révéla rien. H était plaisant à voir s'agitant avec la vivacité de l'écureuil au milieu de ce beau monde empressé à le questionner, à le tourmenter d'amabilités.

((Non, madame; — jamais, madame; — je suis désolé de refuser de vous le dire, madame... »

Dubois tenait tête à toutes, pressant de

HE BOUntiOUiXE. •'"'

belles mains qu'il baisait avec une rare impudence.

Cependant le prince parut, il était accompagné de ce charmant petit duc de Fronsac, qui était beau comme un Adonis ce soir-là. La scène de Saint-Germain lui avait causé une telle émotion, qu'il en était pâle encore ; mais cette pâleur même était d'un charme infini et donnait une grande douceur à ses traits si fins, à ses regards ordinairement si brillants.

(( Comment le trouvez-vous, mesdames ^ » dit le prince en le leur présentant.

« C'est Fronsac! » s'écrièrent les joyeux conviés.

(( Comme il est bien ! » dit une douce voix Féminine.

« Quelle tristesse! » reprit une autre voix.

u Qu'est-il arrivé au pauvre enfant.^» de-

56 I.A IlLCHES^^E

manda une bouche charmante que le masque jaloux ne cachait point.

a Cela est vrai , mon cher duc , dit le prince, vous êtes pâle!... Allons, du rouge ! qu'on me donne du rouge ! «

On apporta une boite de toilette; le prince la présenta à une de ces dames, et Fronsac reçut du carmin sur les joues de la main de l'inconnue.

(fCorbleu! disait la Fare à ses voisins, vient-il ici pour être la coqueluche de ces dames comme il l'est à Versailles?

— Pourquoi diable avoir péché dans la rue ce muguet de la dévote ? » disait le comte de Xocé à Dubois.

«Pends-toi, Fargy, mon ami, s'écriait Canillac, il est presque aussi beau que toi î »

On sait que ce jeune Fargy était d'une figure ravissante et d'un caractère excellent. Les roués l'avaient surnommé le bon en-

DE BOURGOGiNE. 57

faut. Canillac était appelé le Mentor, parce que, dans les moments d'effervescences trop orageuses , il avait quelquefois sauvé le prince de lui-même et du danger d'un scandale trop intolérable.

On annonça le souper. On offrit le poing aux dames, et l'on passa dans cette délicieuse salle à manger qu'on aurait jurée être l'ouvrage d'une fée. C'était un chef-d'œuvre d'élégance et de luxe ; on se croyait là dans une de ces magiques salles du palais des califes , ces enfants gâtés des génies et des enchanteurs.

Dés que tout le monde fut placé, les joyeuses conversations commencèrent, mais encore timides ; on eût dit qu'elles n'osaient prendre leur vol et se croiser en tout sens selon leur coutume. Chacun s'était assis où le hasard, (cette bonne étoile souvent) l'avait jeté. Fronsac avait à sa droite un masque ravis-

58 LA DL'CllfiSSE

sant d'élégance et d'esprit. L'étiquette était exilée; le prince s'était placé où il avait pu; Canillac et le beau Fargy occupaient le centre en face l'un de l'autre et présidaient. La salle était flamboyante de bougies et embaumée d'essences. Déjà les regards devenaient humides et les langues embarrassées. Le prince fit le signe d'usage en pareil cas, et les valets se retirèrent. On ferma les portes. Tout était fini : Paris pouvait brûler; les étoiles pouvaient tomber.... l'entrée de la salle, du côté des antichambre^ était interdite à toute créature humaine sous peine d'un coup d'épée peut-être. Fronsac avait besoin de s'étourdir, et il y était résolument décidé, le cas échéant. A la veille d'un mariage qui lui était odieux, et fou d'amour pour sa divine duchesse , que vouliez-vous qu'il fit?... qu'il s'enivrât. 11 en prenait le chemin à cœur-joie. Son étourdissante voisine v contribuait puissamment par

Ui: ltUl;RGUG.\K. 50

le feu de ses regards et l'harmonie de ses paroles. Le prince le suivait de l'œil et il l'applaudissait avec une véritable cordialité. Le duc d'Orléans, avec tous ses vices d'emprunt qui lui venaient de Dubois, était pourtant un aimable homme dans toute la force du mot. Il avait de l'esprit autant que personne, de la science, du goût, le sentiment exquis de l'art et en même temps, le croira-t-on ? de la bonté et une certaine grandeur dans l'ame. Louis XIV le connaissait mieux que tout autre, puisqu'il l'avait surnommé unfanfaron de vices. Oh ! n'outrageons pas la cendre des morts, nous, la postérité !

Le moment de la confusion des langues était arrivé. De la raillerie amére, mordante, acérée, les têtes avaient passé à ce lyrisme de l'ivresse qui est aussi une poésie. Pour elles, l'univers était heureux, assurément. Le passé était nié, l'avenir ne devait jamais naître, la voluptueuse

60 LA I)LCH;-SSE

béatitude du présent existait seule. La plus parfaite égalité régnait parmi les convives. L'un d'eux l'oublia un moment, et répondit par un monseigneur au prince à moitié ivre, qui es- .sayait de lui parier; tous se levèrent furieux, une indignation bachique leur enflammait le visage. Ils déclarèrent traître à la république celui qui avait ainsi parlé, et le coupable fut condamné à boire jusqu à ivresse complète. C'était Noce. Bientôt il roula, ivre-mort, siu* le parquet. Les femmes faisaient bonne contenance; elles avaient beaucoup à pardonner... mais leur masque était respecté. La voisine de Fronsac avait eu une vive altercation avec lui au sujet de certaines beautés de cour. A des éclats de voix peu ménagés, Fronsac avait cru reconnaître l'enchanteresse... Il ne douta plus de son nom et de son rang à la haine qu'elle dévoila tout-à-coup pour la duchesse de Bourgogne.

DE iu)i:rcog\e. t>l

(( Je vous connais, sirène, » lui dit-il à demivoix.

(( Qui suis-je? » demanda celle-ci.

Et elle se penchait avec langueur sur l'épaule du jeune duc.

<( Toi! reprit- il, tu es une très -grande dame.

— Suis-je belle? suis-je laide?

— Tu es effrayante pour moi.

— En vérité, reprit l'enchanteresse, tu me feras mourir de chagrin. Tu me crois laide décidément... »

Elle portait déjà la main à son masque pour l'enlever, lorsque toutes les bougies s'éteignirent à la fois comme par magie.

C'était une des gentillesses inventées par le prince pour réjouir les dames aux petits soupers. Les éclats de voix cessèrent; les conversations devinrent intimes et comme étouftees.

Par intervalles, de vagues soupirs, des plaintes prolongées murmuraient dans les ténèbres; parfois un rire satanique déchirait l'air de sa note sifflante; parfois aussi un bruit lourd annonçait la chute pesante d'un convive. Le cliquetis des verres, le brisement des porcelaines, le craquement des fauteuils mêlaient leurs bruits discordants à cette étrange- harmonie. Oh ! l'ivresse était dans toute sa joie délirante.

Cependant le jeune Fronsac, à qui une lueur de raison restait encore, cherchait avec inquiétude, autour de lui, dans l'obscurité, un médaillon qu'il n'eut pas donné au prix de sa tête. Ce bijou, qu'il portait toujours sur son cœur, s'était perdu, ou bien on le lui avait enlevé. Fronsac avait plusieurs fois demandé avec instance une bougie allumée ; mais des éclats de rire ou des injures grotesques lui avaient seuls répondu. Il continuait à chercher son talis-

man, les genoux par terre et les mains errantes çà et là sur le.parquet.

Il arriva qu'un ries murs de la salle à man- >;er se teignit peu à peu d'une lueur blanchâtre pareille à un clair de lune bien pâle. Bientôt quelques ombres passèrent lentement. On avait beaucoup parlé de sorcellerie et d'alchimie dans le courant delà soirée; la scène de fantasmagorie venait à propos. Les ombres, grandes comme des fantômes, glissaient en silence sur la muraille. La Fortune et la Volupté parurent en se donnant la main ; vinrent l'Esclavage et le Fanatisme; puis la Liberté, un casque en tête, une épée à la main. De tristes ombres passèrent encore; il y avait quelque chose d'effrayant dans ces allégories fantastiques. La Mort parut, brisant des couronnes dans ses mains de squelette ; le Destin la suivait, ramassant les débris des insignes royaux.

64 l..\ DUCHESSE

« C'est assez! c'est bien assez!... » crièrent plusieurs femmes épouvantées.

Un orage avait menacé d'éclater pendant la soirée; des coups de tonnerre violents retentirent dans tous les échos du palais. Les vitres de la salle en tremblèrent. Les volets fermés interceptaient les éclairs; mais la voix de la foudre, au-dessus de toute puissance humaine, roulait avec un fracas terrifiant; un coup immense éclata soudain.... le palais en fut comme ébranlé ; un grand cri s'éleva dans la salle ténébreuse. Des valets, accourus à la porte qu'il leur était défendu d'ouvrir, s'écrièrent de l'antichambre :

« Monseigneur ! le tonnerre est tombé ! . . .

— Va au diable avec lui ! » répondit une voix.

« Monseigneur î le tonnerre a brisé les toits; le feu gagne les appartements. »

Alors il fallut bien ouvrir. La salle fut ans-

sitôtsillonnéed'éclairs;à ces lueurs livides, les convives se regardèrent entre eux , épouvantés d'eux-mêmes, tant la débauche et la peur les rendaient hideux. Ils se ruèrent aux portes avec des cris stridents. Des femmes échevelées s'enfuyaient à travers les corridors inondés par la violence de l'ouragan; d'autres, évanouies, étaient enlevées dans les bras du premier venu qui en avait pitié; plusieurs parvinrent à regagner leurs carrosses , où elles se jetèrent pâles comme des ombres, leur robe trempée de pluie, leurs beaux cheveux épars et souillés, l'œil hagard, la tète en délire.

Un jeune homme au désespoir s'obstinait à rester dans la salle bouleversée et déserte; aux lueurs de l'orage, il cherchait encore, parmi tous les débris de la débauche , le fatal médaillon... et ses mains ne rencontraient que des porcelaines et des cristaux qu'elles faisaient voler en éclats, des colliers qu'elles bri-

^^i^ LA Dt'CHESSE DE BOURGOGNE.

saient, des mantilles tachées de vin, des plumesetdes fleurs qu'elles déchiraient. Toutà-coup un rire infernal éclata derrière lui et lui apprit que toute tentative pour retrouver son talisman était inutile. Fronsac se retourna avec saisissement, mais le spectre avait disparu.

Brisé de douleur, il s'emporta jnsqu'au blasphème, et s'élançant hors de la maison maudite que l'onde et le feu envahissaient , il courut à travers les rues inondées, comme un fou furieux qui aurait brisé ses barreaux.

Ainsi linij ce joli souper donné à la débauche élégante.

Le lendemain de cette petite fête au Palais- Royal fut une des plus belles journées de printemps. Les jardins de Paris, sinombreux alors, étalaient leur verdure tendre et humide. De grands massifs d'ormes, de peupliers et de marronniers s'élevaient, de tous côtés, en ce

68 I.\ DL'CnESSE

temps-là, et séparaient les grands hôtels, les cloîtres et les bâtiments royaux. Si Paris est devenu plus régulier, il était alors bien plus pittoresque. L'architecture du dix-septième siècle, en remplaçant celles du moyen -âge et de la renaissance , avait fait preuve du moins d'une pompe grandiose. Elle avait démoli des maisons crénelées, des tourelles, des donjons, pour élever des palais. C'était, en quelque sorte , bâtir de la monarchie sur des ruines de féodalité; c'était remplacer le chevalier par le grand seigneur, la cotte de mailles et le morion par l'habit de velours brodé d'or et le chapeau à plumes. C'était changer, ce n'était pas dégénérer. Aujourd'hui voyez la ville nouvelle; entre la place Vendôme et la place Louis XV, voyez la rue de Rivoli , ce long et blanc placard soutenu par un corridor à arcades î entre la noble et grande architecture , voyez la bâtisse bourgeoise et mesquine! et en-

I)K noi'KGOGNK. 61>

core nous citons la rue réputée la plus belle entre les nouvelles. Que dire de tant de magnifiques hôtels démolis jusqu'à leurs fondements , vendus en détail , pierre à pierre , solive à solive, et remplacés par d'immenses cages percées d'un millier de trous qu'on appelle des fenêtres? Que sont devenus tous ces jardins élégants, dont les eaux, la verdure et les fleurs étaient la joie et l'amour du quartier ? Tous ont été arrachés par le manœuvre, étouffés sous la chaux, et s'il en reste encore à de bien longues distances les uns des autres, soyez sûr que tôt ou tard le moellon et le mortier en viendront à bout, Quoi donc? Paris estil destiné à devenir un jour une ville de fabriques, de casernes, de magasins, de manufactures? Que les Français soient tous égaux devant la loi ; rien de plus juste ! Que nous ayons des chartes constitutionnelles ; rien de mieux ! Qu'il n'y ait plus en France un titre, un pri-

vilége, une seule distinction personnelle; qu'importe? Mais, au nom du ciel, respectez votre ville en ce qu'elle a encore de grand et de beau, en ce qu'elle conserve encore d'historique , en ce qu'elle possède encore d'art et d'élégance. Grâce pour quelques bâtiments, majestueux de souvenirs comme ils le sont d'architecture! Vous avez sapé et jeté bas l'hôtel Byron, l'hôtel de Breteuil, l'hôtel d'Uzès , l'hôtel de Nesle , l'hôtel de Choiseul , l'hôtel de ]Montmorency et tant d'autres ; vous avez bâti dix maisons de mauvais goût sur l'emplacement de chacun d'eux; vous avez couvert de pierres tous les verts enclos des cloîtres et des abbayes; vous avez démoli je ne sais combien d'églises, ou bien vous en avez fait des remises, des écuries, des magasins. Soyez donc contents; apaisez un peu votre rage de vandalisme bourgeois, sinon, d'ici à peu de temps, nous aurons la joie d('

KK ItUl'KGUGNK. 7 1

VOUS voir bâtir un troisième, un sixième lîtage sur les toits de la place Vendôme et de ta place Royale, et de vous contempler élevant des hauts-fourneaux entre les colonnes de la façade du Louvre.

Nous l'avons dit : la journée qui suivit la nuit d'orage était fraîche, charmante; elle était faite tout exprés pour être une journée de noces.

Six heures après vêpres venaient de sonner ; le soleil couchant dorait les aiguilles des clochers de Paris. L'ombre commençait à brunir les rues et les carrefours de ces tons bleuâtres qui portent tant à la rêverie. Cependant les environs de la rue de Richelieu et de la rue Saint-Honoré étaient dans l'agitation; il y avait foule sur les portes et aux balcons des fenêtres. On attendait beaucoup de beaux carrosses qui devaient revenir à l'hôtel de M. le duc de Richelieu avant la nuit close. La voix

7'2 LA DLCUESSE

de la foule s'éleva tout-à-coup, et chacun prit position pour mieux voir. Un coureur arrivait, leste, brillant et empanaché comme un oiseau; il tenait de la main gauche un flambeau, de la droite une énorme canne à pomme de vermeil et à glands de soie et d'or ; il portait sur la poitrine et sur le dos- un double écusson brodé aux armes des Richelieu et des Noailles. Plusieurs piqueurs le sufvaient à cheval; un grand nombre de gentilshommes chevauchaient après les gens de livrée et entouraient un carrosse doré depuis les roues jusqu'à la galerie de son impériale. A travers les glaces, la foule pouvait distinguer ceux qui se trouvaient dans la voiture : la duchesse de Richelieu et la maréchale de Noailles occupaient le fond; entre elles et un peu en avant, se trouvait placée une jeune et jolie personne dont la tête était légèrement parée d'un voile Hp dentelle et d'une petite couronne de dia-

UK BOURGOGNE. 73

niants; c'était la nouvelle duchesse de Fronsac. Lui, son mari, était assis sur le devant de la voiture, faisant face à ces dames et saluant , avec une grâce merveilleuse , ses amis qui le félicitaient de la rue et des balcons voisins. Le carrosse qui suivait celui-là était aux armoiries du cardinal de Noailles, cet illustre et saint archevêque de Paris. Son Éminence avait béni elle-même les époux , sa nièce et son neveu. Auprès de monseigneur de Paris se trouvaient, dans le carrosse, les ducs de Richelieu et de Luxembourg et un gentilhomme de la chambre envoyé par le Roi. — Beaucoup d'autres brillants équipages accompagnaient ceux-là. Des dames de très-grands noms ne manquaient pas à ce cortège. On revenait de la bénédiction nuptiale.

L'hôtel de Richelieu ( aujourd'hui si indi^ gnement livré aux friperies grotesques d'un Rabin) étincelait, ce soir-là, de bougies et de

74 LA DVCDESSB

fleurs. Les talons rouges foulaient ses marbres et ses parquets; des têtes nobles et cbarmantes, des tailles divines, se reflétaient dans les glaces des grands salons. La compagnie était trés-baute et trés-illustre chez le père du duc de Fronsac ; vieillard brisé par le temps et la guerre, mais encore vigoureux de caractère; grand seigneur un peu trop sévère à force de raison et qui peut-être s'était toujours trop défié de cette voix du cœur paternel qu'il prenait pour de la faiblesse. Quant à la jeune duchesse de Fronsac, elle ne déguisait pas son bonheur; n'avait-elle pas assez long-temps adoré en silence celui qu'elle venait d'épouser ? Ce n'était point une belle personne, comme on dit, mais une charmante créature, d'une figure douce et spirituelle, d'une taille élégante, d'une parfaite distinction. Elle souriait à ses amies et rougissait à tous propos, comme elles font toutes un jour de mariage, sous le

DE BOURGOG^E. 75

voile et les fleurs, adorables qu'elles sont! — Quant à sa mère, madame de Richelieu, veuve du marquis de Noailles , elle triomphait dans sa gloire, et il n'y avait pas moyen d'en douter aux grands airs qu'elle prenait dans son imposante robe de brocart broché d'argent. — Une femme un peu triste était là ; elle avait presque les larmes aux yeux en regardant son jeune ami Fronsac : c'était la bonne maréchale.

Parmi les jeunes gens de cour le plus à la mode alors , il y en avait deux surtout que Fronsac regardait comme ses amis : le comte de Nangis et le duc de Brissac. Nangis avait de plus que lui une expérience de six ou sept ans, Brissac était à peu près de son âge; tous les deux assistaient à sa noce. Il était près de huit heures du soir lorsque Brissac s'approcha de son heureux ami pour prendre congé de lui.

~tJ LA DLCUESSE

(( Déjà! >j lui dit celui-ci.

(( Eh! répondit Brissac, ne sais-tu pas que ce soir même on danse à Marly. J'ai à peine le temps de m'y rendre. Je suis désigné pour un menuet. »

Le visage de Fronsac devint sombre toutà-coup, comme si on lui eût annoncé un trèsgrand malheur. Il prit la main du duc de Brissac et il la lui serra en ajoutant :

« Va, mon ami, pars pour Marly î... tu ne viens pas de te marier, toi !.. . »

Et ses dents grinçaient d'une manière effrayante. Brissac lui rendit son étreinte cordiale, et il s'échappa.

Nangis, qui était convié aussi à Marly, ne tarda pas à le suivre. Fronsac le vit sortir et lui jeta de la main un adieu douloureux.

« Quelle fatalité pour ce pauvre Fronsac ! » dit Nangis à son compagnon en descendant i'escialier ; <c s'être marié aujourd'hui, le jour

DE boi;rgog.\e. y ^^■C*^

même où il est désigné pour le second menuet avec nos beautés royales. )P

Quelqu'un le suivait. Nangis se retourna, et il vit Fronsac qui était à six pas de lui.

« Que fais-tu, mon ami! » lui dit-il.

Le duc de Fronsac lui fit si^ne de la main de venir lui parler à l'écart. LààUui dk quel- . ques mots a l'oreille d'un air très-animeV

f( Ce n'est pas possible! » s'écriâ'-îiangis.

(( Va, mon cher comte >va !...« lui répliqua Fronsac-, • » •%v...

Et il remonta dans les appartements «ù tout le monde était encore. Cependant chacun prit congé du duc et de la âuchesse de Richelieu, * et en moins d'une heure les grands salons furent déserts. Restait la famille. Fronsac baisa la main de son père et de sa belle-mère, et il se retira dans son appartement, laissant sa femme aux soins des parents qui devaient l'accompagner jusqu'à la chambre nuptiale.

^78 . LA DL'CnESSE

La jeune duchesse avait ses meilleures amies encore autour d'eMe. Bientôt il fallut s'en séparer.

11 était à peine dix heures du soir; la nuit était magnifique; toutes les étoiles étincelaient sur le velours bleu du firmament. L'appartement des nouveaux époux donnait sur le jardin; un demi-jour voluptueux en éclairait les riches tentures. Un parfum d'ambre et d'essence de rose eitibaumait l'air; la brise printaniére soupirait dans les massifs de lilas près des fenêtres. Un silence mystérieux régnait dans le chaste appartement.

Un homme, enveloppé d'un large manteau, descendait un petit escalier dérobé. Il n'avait pas de lumière ; ses mains seules le guidaient. Quand il fut arrivé à une petite porte donnant sur le jardin, il appela Georges j à demi-voix. Celui-ci répondit :

« Monseigneur, nie voici. »

UE liOllUiOGM",. 79

Georges le précéda, marchant à pas de loup dans les allées sablées. Tous deux arrivèrent à une poterne située à Textréniité du jardin ; elle fut ouverte. Une chaise de poste était là. Georges et son maître y montèrent. Le pos- «illon était prévenu et du but du voyage et de la manière dont il devait mener ses chevaux. Il partit sans bruit, et dès qu'il eut gagné les dehors de la ville par la porte Saint-Honoré, il prit le galop, et la chaise fut emportée avec la rapidité du vent.

Madame de Maintenon donnait une fête de famille à Louis XIV, à Marly. Le vieux Roi assistait au bal; il y était entré majestueusement sérieux comme à une réception d'ambassadeurs. Pourtant, en épiant le jeu de sa physiononue, on découvrait un petit sourire

S2 LA UL'CHESSE

prêt à s'épanouir sur ses lèvres. On pouvait donc espérer qu'il s'amuserait ce soir-là. Toute sa famille en était déjà heureuse, et madame de Maintenon en soupirait de joie.

Le château de Marly n'est plus, il a été emporté, comme tant d'autres, par la fureur brutale des démolisseurs du passé, ces manœuvres qui ne peuvent rien édifier à la place , n'étant rien eux-mêmes. — A deux -pas de [Marly, Saint-Germain n'est-il pas aujourd'hui une caserne et une prison? 0 Béotiens!

Dans cette soirée d'avril en 171 1, la noble famille de Louis XIV était réunie autour du glorieux grand-père dont elle essayait d'adoucir le chagrin. C'était une fête élégante, mais simple et cordiale. Le Roi , dont l'ame se détendait peu à peu , disait : mes enfants , et finissait par se croire autre chose qu'uu glorieux monarque.

Il était assis dans le salon octogone dont

l»K nOT'RGOGMÎ. S,*?

Mansard avait créé la magique architecture. Auprès de lui venaient se placer tour a tour les jeunes princesses de sa maison, ses petitesfilles^ ses petites-nièces. Une d'elles, entre autres, était aimée du vieux roi; c'était cette descendante de Condé qui rappelait son aïeul parla beauté du visage et la noblesse de l'ame, mademoiselle de Charolais. Elle était si jeune, et pourtant si attrayante, si distinguée! Louis causait avec elle avec un charme infini , oubliant un moment la guerre et la détresse publique pour respirer ce parfum de jeunesse et de candeur qui est une émanation céleste. Mademoiselle de Charolais lui racontait ses promenades et ses plaisirs de Chantilly : la pêche aux étangs, la chasse au faucon, les soirées de lecture et les fêtes de village. Une jeune femme vint se mettre en tiers dans leur conversation. Elle était pâle ce soir-là, et on voyait de l'abattement sur son visage, malgré

84 l.A bLCHESSE

le feu de ses yeux. Louis XIV lui pi it la main eJ lui demanda si elle souffrait :

« Moi! sire, dit-elle, je suis très -heureuse... Je TOUS vois si bien portant ce soir et si f^ai, cher grand-père !

— Ma jolie cousine, dit le Roi à mademoiselle de Charolais , aimez un peu ma fille ; vous ne sauriez croire comme elle est bonne. »

A ces mots, la belle duchesse de Bourgogne s'assit auprès de mademoiselle de Charolais, et comme deux, anges , elles continuèrent à rauser naïvement avec le vieillard.

Le bal était éclatant de joie et d'harmonie, d'or et de pierreries. Les quadrilles se formaient en diverses figures; la danse était élégante et noble; l'étiquette de Versailles était remplacée par un lais.ser-aller de bon ton , délicat de nuances, toujours maître de lui-même et d'un tact admirable de sûreté. C'était de l'aisance de grands seigneurs. Là brillaient, de

DE noLiiGOtiM;. H5

tout l éclat (le la jeunesse et de la beauté, les deux femmes dont nous parlions, et d'autres princesses de la branche de Condé , mademoiselle de Clairmont et mademoiselle la princesse de Conti ; puis les duchesses de Mouchy, de Sabrau et de Charost; mesdames de Chaulnes et de la Rochefoucauld. La fdle du duc d'Orléans, madame la duchesse de Berry, y était aussi; sa jolie ligure était remarquable de finesse et d'esprit ce soir-là ; ses diamants causaient une grande admiration ; ses brillants étaient d'une magnificence toute royale, ils étincelaient dans ses beaux cheveux blonds cendrés, sur ses bras, sur sa gorge, à ses épaules, à la ceinture de sa taille et dans les guirlandes de fleurs de sa robe. Le Roi avait été fort aimable pour elle, oubliant bien des petites tracasseries passées. Quant à la duchesse de Bon rjT;ogne, elle avait rei idu à sa belle-sœur politesses pour politesses, mais sans familiarité. Leduc

86 LA DLCUË8SE

de Berry assistait seul au bal ; M. le dauphin, son père, était souffrant, et M. le duc de Bourgogne, son frère aîné, n'était pas de retour de Fontainebleau. Les initiés aux intrigues de cour suivaient du coin de Toeil ce prince que l'on disait être éperdument amoureux de sa belle-sœur, madame de Bourgogne pi dansa avec elle dans le même quadrille que M. le duc du Maine avec mademoiselle de Clairmont, le comte de Toulouse avec madame de Mouchy et le jeune duc de Brissac avec madame de la Rochefoucauld. Il arriva qu'après le quadrille le Roi fit appeler Brissac et lui demanda, d'un air assez distrait, des nouvelles du mariage auquel il avait assisté. La duchesse de Bourgogne , qui était là, voulut se lever lorsque mademoiselle de Charolais la retint par la main avec une amiiié touchante; la pauvre enfant avait quelque frayeur de rester seule auprès du Roi. Brissac^ en homme d'esprit,

DE boliuîogm;.

répondit fort brièvement. La duchesse de Bourgogne était d'une grande pâleur.

(( Madame, » lui dit sa belle-sœur, qui s'approcha en ce moment, « seriez- vous souffrante? vous voilà bien changée ! »

La princesse, en disant ces paroles, avait une expression d'ironie à fendre le cœur; madame de Bourgogne se contenta de lui répondre, sans la regarder :

(( Qu'elle était mille fois trop bonne; et que son indisposition à elle était bien peu de chose, puisque le prochain menuet serait dansé par elle et M. de Brissac.

— Duc, dit le Roi, le voilà désigné. Allons, duc, tu es digne de cela. » '

Brissac s'inclina, et il se retira vers ungroupe voisin pour attendre les violons. Il était environ minuit fbrsque le bruit courut dans le salon qui précédait celui du Roi que le duc de Fronsac venait d'arriver à Marlv. La chose

88 LA UL'CUESSE

paraissait iiiouie, exorbitante et par deux raisons : Fronsac s'était marié le soir même , et puis Fronsac osait entrer au bal long-temps après l'arrivée du Roi et des princes. Ses ennemis secrets commençaient déjà à s'égayer sur cette extravagance dangereuse. La nouvelle n'avait pas endore passé dans le salon voisin, que le jeune duc, beau comme un ange, entrait dans les appartements. 11 avait son habit de noce, brillant d'or et de pierreries.

Quand il parut, Nangis et le marquis de Cavoye qui lui voulait du bien s'élancèrent au devant de lui comme pour le cacher de leur personne.

(( Que fais-tu ? » dit Nangis.

« Y pensez-vous? » ajouta Cavoye.

« Parbleu, messieurs, » répondit-il avec un aplomb admirable, « croyez-vousique ma tète tourne, ou que je suis un sot? »

Il leur serra la main et il passa outre pouj

UU UUtUGUUKE. 89

arriver jusqu'au salon du Roi. Chacun se rangeait sur son passage ; on le dévorait des yeux, les uns souffrant pour lui , d'autres espérant le voir se perdre; la curiosité était extrême. Quand il arriva au grand salon, ce fut un murmure de surprise et presque d'effroi. Les princes se regardèrent entre eux, fort étonnés. Le comte de Toulouse, naturellement très-bon, était prêt à prendre la défense de ce pauvre Fronsac, lorsqu'une main toucha la sienne par derrière et l'arrêta; c'était madame de Maintenon. Le Roi fut très-digne, comme en toute occasion. Il imposa silence des yeux à madame de Berry,qui riait avec une ironie amère, et, avant de dire un mot, il donna le temps à Fronsac de s'approcher et de parler. Le duc était très-pàle, il avait le regard baissé, mais la contenance assurée. Le Roi fit «n signe; Fronsac s'inclina devant lui :

u Sire, dit-il, aucun événement, au-

90 LA DtCUESSK

cune puissance humaine ne pouvaient in'enipêcher de me rendre à Marly, puisque Votre Majesté avait daigné m'y inviter... Je la supplie de me pardonner d'arriver après elle. »

Un silence profond régnait p^rmi les assistants. Le Roi jeta un coup d'œil rapide sur madame de Maintenon qui avait pris un air courroucé... puis son regard s'arrêta sur madame la duchesse de Bourgogne, dontlémotion était près de se révéler; il se retourna vers Fronsac, et lui dit avec calme :

•< Duc, sois le bienvenu. »

Cette douce parole fut comme un brillant rayon; elle éclaira de joie toutes les physionomies. Deux personnes seulement en pâlissaient de dépit.

Les violons annoncèrent le menuet. Le jeune duc de Brissac vint saluer madame la duchesse de Bourgogne. Elle se leva, sereine, douce et belle : on eut dit un ange pardonné.

UE ItOlJKGOGM^.

Jamais elle ne dansa avec plus de grâce et de majesté. Le bon Roi en avait les larmes aux veux : il la suivait du regard, il la félicitait de la main, et quelquefois, se penchant vers mademoiselle de Charolais, il lui parlait de sa chère Jille avec attendrissement. La belle Condé se sentait un penchant secret à l'aimer beaucoup, et pou rtant n'avait-elle pas déjà senti dans le cœur les premiers symptômes d'une jalousie qui, plus tard, devint une si grande passion? Fronsac, dès ce temps-là, avait eu le secret de lui plaire^ sans le savoir encore lui-même.

Or, il était d'usage qu'après un menuet le cavalier vînt une seconde fois prier la dame avec laquelle il avait dansé , cela s'appelait tendre le menuet. Par une fatalité inexplicable, le duc de Brissac oublia cette loi du bal, et quand les violons recommencèrent à jouer^ on le vit avec étonnemcnt s'approcher

92 LA Ut'CUESSK

(ie madame de Mouchy. La duchesse de Bourgogne était si assurée de danser une seconde fois avec lui, qu'elle s'était déjà levée. Fronsac s'élança vers elle, et la saluant avec une grâce respectueuse, il lui dit :

(( Vous permettez bien, madame, que je répare la faute de mon ami Brissac? »

Hélas! ce fut là un grand bonheur pour lui assurément; mais ce fut aussi un bonheur déplorable. Madame de Maintenon s'était approchée du Roi. Elle lui Ut remarquer combien la passion du jeune Fronsac devenait officielle. M. le duc de Berry en parlait assez haut et avec humeur... Quant à la duchesse, sa femme, elle raillait de son mieux, en ce moment, avec quelques courtisans. Le Roi devint sérieux tout-à-coup, et lorsque la duchesse de Bourgogne revint s'asseoir près de lui, il évita de la regarder et ne lui adressa pas une parole. Fronsac était trop ivre de suc-

i>E iioi.iic;or.\E. 9^

ces pour s'apercevoir de rien, ou pour rien redouter. Il auiait défié tous les rois de l'Europe.

ïl en est de certaines grandes passions comme de ces chevaux trop généreux que vous lancez a travers la bataille. Une fois faits aux premiers coups de canon, aux premiers ronflements du boulet, ils partent comme l'éclair et vous emportent, enivrés qu'ils sont de feux et de gloire.

Après ce fatal menuet, après avoir échangé des regards avec les plus beaux yeux du monde, Fronsac sentit sa tête l'abandonner. 11 s'étonna de ne plus retrouver cette force morale qui jusque-là l'avait toujours rendu victorieux de lui-même. Brissac, qui avait porté ses propres excuses aux pieds de la belle duchesse, était venu le retrouver. Tous deux passèrent dans un petit salon voisin. Là Brissac lui prit la main et lui dit :

94 LA DL'CHESSE

(( Je te remercie. Dans le premier moment j'ai eu de la colère; mais, au fait, tu as réparé ma faute. Maintenant, c'est de toi qu'il faut s'occuper. Duc, prends garde, tu deviendras fou. Le Roi s'en va; retournons à Paris... Ta femme, duc ! songe à ta femme! »

Fronsac ne lui répondit que par un de ces sourires qui sont intraduisibles dans une langue humaine.

Le Roi s'était retiré, suivi de madame de Maintenon, du duc du Maine et de beaucoup de monde. Rrissac et son ami sortirent du château; Nangis et Cavoye les rejoignirent. La nuit était magnifique. Fronsac dit que son valet de chambre l'attendait dans un appartement du gouverneur de Marly pour le déshabiller. Ses amis se prirent à rire au sujet de cet habit de noce qui semblait le l)rnler, et ils le quittèrent pour rejoindre leurs gens. Fronsac retrouva Georges. En moins de dix mi-

1)K BULRGOGiN'K.

iiutes, il changea de costume, mit de grandes hottes éperonnées, passa un habit de chasse et ceignit une forte epée. Deux vigoureux chevaux l'a ttendaientderriére un mur, prés du bois. Il en monta un, Georges prit l'autre; et tous deux se dirigèrent au petit pas du côté de la longue avenue qui conduisait à la route de Marly à Versailles. Arrivés dans le grand hois, ils prirent un côté du chemin, laissant la chaussée libre. Ils marchaient couverts par l'ombre des chênes, car la lune inondait de lumière la campagne.

Plusieurs carrosses passèrent précédés de piqueurs armés de flambeaux: ils retournaient à Versailles. Fronsac ne quittait point le pas, toujours à l'abri des chênes.

Oh î que la nuit était belle pour lui ! quelle était enivrante pour lui la brise qui s'élevait des clairières voisines, tout embaumée de thym et de fleurs de lavande! et comme il

96 LA DVCnESSE

levait ses regards aux étoiles, et comme il les remerciait, ce noble et ardent jeune homme!

Le bruit d'im carrosse se fit entendre. Le carrefour du bois étaitsombre, entouré d'arbres gigantesques. Fronsacse retourna, il vit deux piqiieurs qui accouraient la torche rouge à la main; la voiture n'avait pas d'autre escorte; il le savait. Elle arriva, courant à six chevaux. Fronsac piqua des deux, et en quatre bonds de galop il fut à la portière du carrosse.

Une femme seule était dans la voiture. Une mantille do dentelle noire enveloppait ses épaules et sa coiffure dont les brillants étincelaient à travers le sombre réseau. Sa figure, charmante de pâleur, se dessinait sur un fond d'ombres qui en relevaient la blancheur. Elle reconnut le cavalier, et son premier mouvement fut de reculer derrière le panneau. Mais un remords, on ne sait lequel, la ramena en avant. Le cavalier avait le chapeau à la main ;

ii escortait le carrosse en silence j il touchait presque les roues et manœuvrait son cheval avec une adresse merveilleuse. Cependant il jeta un regard si suppliant du côté de la mantille, qu'une main blanche comme l'albâtre se posa sur le velours de la portière. Alors le cavalier s'incHna sur cette main adorable , et il la toucha respectueusement du bout des lèvres, au risque de tomber et d'être écrasé sous la roue. La main ne s'était point retirée, mais elle le suppliait de s'éloigner, ce que le cavalier fit à l'instant, prenant un sentier à travers la forêt pour un long voyage.

Quel adieu!...

Le duc de Richelieu, outré de colère contre son fils, avait écrit ^u Roi et à madame de Maintenon. Il demandait une lettre de cachet; il sollicitait un cachot à la Bastille pour le duc de Fronsac avec la même instance qu'il aurait mise à briguer pour lui un régiment.

100 LA DUCUESSE

La duchesse de Richelieu était tombée malade de chagrin. L'affront fait à sa fille en était la cause bien légitime. Le Roi, qui avait un faible pour Fronsac, ne pouvait encore se décider à le traiter avec tant de sévérité. Il résistait même aux sollicitations de madame de Maintenon, amie dévouée du duc de Richelieu. L'intérêt et la bienveillance de la favorite pour Fronsac s'étaient évanouis du jour où elle avait deviné une intelligence de cœur entre ce jeune homme et la duchesse de Bourgogne. Elle en avait parlé au roi assez clairement, rejetant tous les torts sur Fronsac, car Louis XIV n'aurait pas souffert le moindre blâme au sujet de sa chère fille. Quelques ennemis du petit duc profitaient de l'occasion;, ils parlaient de lui comme d'un enfant dangereux, sur lequel on s'était mépris, et qui déjà avait tous les vices et toute l'audace d'un roué. Beaucoup de bonnes âmes s'attendris-

saient avec la famille de Richelieu, et venaient conter les petites infamies de Fronsac dans le salon de madame de Maintenon. Cependant, dès que madame la duchesse de Bourgogne paraissait, tout propos de ce genre cessait et personne n'osait même prononcer le nom du jeune duc.

La lettre du duc de Richelieu arriva à madame de Maintenon le lendemain de la fête de Marly. La cour était revenue à Versailles. Le Roi lut cette lettre sérieusement et il la rendit à madame de Maintenon. Comme elle paraissait insister pour connaître ses intentions, il lui répondit son mot d'usage quand on le contrariait.

« Je verrai. »

Ce qui voulait dire alors dans la bouche du vieux Roi : «Vous me fatiguez singulièrement et vous me rendrez service de ne plus me parier de cela . w

Pendant que cette petite aventure de cour occupait les graves salons de Versailles, plusieurs jeunes seigneurs qui avaient couru le cerf toute la journée se reposaient dans une méchante hôtellerie, sur la grand'route de Fontainebleau. La nuit les avait surpris ; leurs chevaux tombaient de fatigue ; force avait été de s'arrêter à deux lieues de la ville, à l'auberge du Faisan-Royal^ qui était bien le gite le plus piteux des environs. Les chasseurs y étaient arrivés avec un grand tapage de chiens et de chevaux. L'hôtelier était aux abois ; jamais plus belle ni plus turbulente compagnie n'était tombée chez lui : rien d'assez bon, rien d'assez cher... ; ces messieurs parlaient, buvaient et mangeaient comme des princes. Par bonheur, l'hôtelier avait une jolie fille, bien faite, bien accorte. Sans cette sauvegarde, le feu eût été mis à la maison probablement. Le vin de Fontainebleau n'est point

ItU BOUHGOGNE. 103

des plus capiteux, celui du Faisan-Rojal n'était ni des meilleurs, ni des plus vieux ; mais la journée et la chasse avaient été superbes, l'aventure du cabaret était piquante, les têtes des chasseurs étaient vives, et quant aux yeux de la fille de l'hôtelier, on n'en pouvait citer de plus beaux à Versailles. On soupait dans une chambre attenant à la cuisine; c'était la salle d'honneur de la maison. Elle avait des crédences du quinzième siècle toutes chargées de lourde vaisselle d'étain. Une longue table étroite était dressée au milieu de l'appartement ; les convives l'entouraient, buvant dans des verres bleus et mangeant avec des fourchettes de buis. Le gibier abondait et l'hôtelier ne cessait d'apporter de larges plats; rôts et entrées, tout venait à la fois. Il y avait grand feu à la cuisine, il y avait grand tapage dans toute la maison. Or, ces francs buveurs, ces joyeux gentilshommes, étaient le comte de

104 LA DICHESSE

Noce et le marquis de la Fare (deux amis du Palais-Pioyal), le comte Déidie, officier des gardes françaises, le chevalier de Simiani, le comte de Riom, colonel d'un régiment de carabiniers, et quelques autres dont les noms importent peu. Ces messieurs n'étaient point en faveur à Versailles ; ils en prenaient gaîment leur parti et ne changeaient rien à leur joyeuse vie. La cour était l'intarissable sujet de leurs railleries ; c'était à qui gloserait sur V antiquaille j comme on disait alors. C'était une fronde d'épigrammes et de quolibets. Selon la coutume, après avoir beaucoup parlé de la chasse, on parla des nouvelles du jour, des Marljf de la dévote, des femmes jeunes et belles, des prudes et des libertines, du théâtre, des comédiennes, de tout ce qui tourne la tête à des buveurs bien égrillards. Le bruit était tel, que l'hôtelier et ses valets en devenaient fous. C'est à peine s'ils entendirent les

grands coups de marteau dont on ébranlait la porte du logis. Un valet ouvrit et vint annoncer à l'hôte l'arrivée d'un cavalier.

« Miséricorde! » s'écria celui-ci. « Encore un! »

L'étranger était déjà dans la cuisine, et sans plus de façon que s'il fût entré chez lui, il s'assit sur une escabelle de bois, prés du manteau de la grande cheminée. La nuit était fraiche et le cavalier était trempé de rosée. La fille de l'hôtelier remarqua qu'il était fort jeune, fort beau et d'une tournure charmante, et quand il ôta ses gants, elle fut frappée de la blancheur de ses mains. Et comme elle s'était arrêtée près de lui inconsidérément, le jeune cavalier, la trouvant fort jolie, lui prit la taille et lembrassa. L'hôtelier passait en ce moment, portant le râble d'un chevreuil à la broche :

(( Tout à votre aise, monsieur ! » s'écria-t-il.

106 LA UVCBESSE

w on voit bien que vous êtes de la compagnie de ces jeunes gentilshommes delà salle à manger. Vous plairait-il de vous mettre à table avec eux ?

— Moi, » dit l'étranger, «je voyage seul; je ne connais personne ici. »

L'hôtelier jeta sur lui un regard scrutateur, et il fut frappé de la bonne mine, surtout du bon goût de son habit galonné et de ses bottes à l'écnyàre. Il revint donc à lui un instant après, et il lui demanda s'il voulait manger seul. Sur la réponse de l'étranger, il le pria d'attendre que ces messieurs de la salle eussent fini , l'assurant qu'ils ne tarderaient pas à aller dormir, plusieurs d'entre eux ayant déjà les yeux troublés et la langue épaisse.

a Ah! mon gentilhomme, » reprit-il, « je n'ai jamais vu boire de la sorte ! jç n'ai jamais entendu pareil langage! ce sont de vrais dia-

bles. Figtirez-vous que ma cave est presque épuisée et qu'ils ont mangé comme quarante bûcherons. Quant à toutes leurs paroles d'enfer..., que Dieu les leur pardonne! »

En même temps, le brave homme fit un signe de croix.

« Qui sont ces voyageurs? » demanda le jeune homme en se chauffant les pieds.

(( Ce sont des coureurs de cerf, » reprit l'hôtelier, « des gentilshommes, pardieu, des habits comme le vôtre... »

L'étranger parut plus attentif aux propos qui éclataient dans la salle voisine. Tout à coup une voix bachique s'éleva et chanta en faux-bourdon le couplet suivant, tiré d'un pont-neuf alors en vogue :

Du papiei' pour ducats , Du dëvot pour Tureune , Une ^^^ pour reine, Grand Dieu! Tétrange cas!

Ne m'entendez-vous pas?...

(< Ah! ah! » dit en lui-même l'étranger, i< je commence à connaître les masques. »

En même temps il pria l'hôtelier de lui servir à souper près de la cheminée de la cuisine, à l'endroit même où il se trouvait; ce qui fut fait à l'instant, grâce aux empressements de lajohe fille, la fleur des pois du Faisan-Royal et des environs. Lejeune voyageur se mit à boire avec une gailé tout instantanée. On eût dit que la chanson l'avait réveillé d'un mélancolique assoupissement. Le bruit de la salle voisine allait croissant. Bientôt les conversations s'emportèrent comme des cavales sauvages, elles brisaient tout , folles , échevelées , impitoyables. Deux fois l'étranger avait failli se lever... car des noms chers à son cœur venaient d'être prononcés. Deux fois la jolie main de la fille de l'hôtelier l'avait supplié de rester calme. Ces messieurs ne tarissaient pas de verve injurieuse. Ils en étaient an chapitre

DE BOUEGOGNE. 109

des coquines de qualités , inépuisable el réjouissante matière à gloserie, en tout temps, comme chacun sait.

u Messieurs, » s'écria l'un des convives, « je vous propose une santé : A la vertu ! »

Des éclats de rire partirent comme des fusées. On buta la vertu et au royaume des chimères. Un autre buveur porta la santé du diable; on but au diable à pleins verres et de tout cœur, puis vint la litanie des hautes et puissantes dames galantes qui firent vider plus d'une carafe de vin et provoquèrent des cris de joie. Une certaine santé fut proposée à la suite de toutes les autres : celle de la dame du médaillon, que, malgré l'ivresse, on ne nomma point autrement. Ce propos-là avait sifflé comme un serpent aux oreilles de l'étranger. Il se leva aussi, le verre en main, et quand le toast eut été porté, il l'appuya par ces mots qu'il prononça d'une voix tonnante ;

1 Ip LA DUCHESSt.

« Oui, à cette femme, 1 honneur et la gloire de son sexe, malgré vos aboiements, chieas que vous êtes! »

Comme si le tonnerre eût éclaté sur la table, les convives se levèrent çt ils se précipitèrent dans la cuisine, où le duc de Fronsac les attendait debout et les bras croisés, le dos tourné au feu. Ils crurent voir le diable en personne devant 1 énorme brasier ; des clartés rouges se projetaient sur les murs noircis et sur les chaudrons de cuivre étincelants; ces lueurs étranges, ces visages allumés de vin et de colère , le silence profond qui avait succédé toutà-coup, ce jeune homme, dont les formes se dessinaient comme celles d'un fantôme sur l'âtre enflammé, tout ce tableau fantastique faillit faire mourir de frayeur le pauvre hôtelier qui se pâmait dans un coin. Fronsac et les coi>vives, rangés en demi-cercle devant lui, se regardèrent pendant dix minutes, ne trouvant

DE BOURGOGNE. Ul

pas de paroles au service de leur animosité ; enfin un des joyeux chasseurs s'écria : (( Chiens, a vez-vous dit?...

— De véritables chiens , » reprit Fronsac , « puisque vous mordez lâchement une si noble et si douce créature !

— Répète-le, Fronsac !w s'écria le comte de Riom d'une voix de Stentor.

« De par Dieu, Riom, je suis ravi de te le cracher à la face, » répliqua le bouillant jeune homme ; « tu n'es qu'un chien enragé ; quant au médaillon qui m'a été enlevé, tu m'en rendras compte , puisque c'est toi qui en as parlé le premier. «

Fronsac tira l'épée, et tous mirent flamberge au vent.

« Messieurs! messieurs! » reprit Riom, (( ceci me regarde seul, et puisque M. le duc de Fronsac me fait l'honneur de me désigner, c'est à moi de lui couper les oreilles.

— Marchons ! » dit Fronsac , « et qu'un de nous deux reste sur le pré. »

Us sortirent en tumulte. La nuit était belle, mais les étoiles seules donnaient quelqueclarté. On choisit le terrain ; c'était un petit pré nouvellement fauché et attenant au chemin qui traversait la forêt; les arbres d'alentour étaient gigantesques. Deux des convives furent déclarés témoins et parrains de Fronsac; les deux champions, l'épée au poing, s'avancèrent l'un sur l'autre. Riom était complètement dégrisé; quant à Fronsac, il avait toute sa tête comme de coutume en pareil cas. Plus jeune que Riom et moins fait au maniement du fer, il attendait son adversaire; celui-ci làta Tépéc ennemie , et il la trouva ferme, bien assurée; alors commencèrent ces passes savantes , ces coups ménagés , ces manœuvres si admirablement inventées pour tuer un homme avec méthode tt élégance; li nuit trompait les

DE BOlinGOG.\E. 113

coups les mieux calculés ; souvent le ter portait à faux ou s'enfonçait à vide. Impatienté du combat sans résultat, Fronsac poussa en avant, dégageant son épée avec une vigoureuse prestesse.

« Bien , monsieur ! » s'écria Riom , « fort bien, cela! quelle main ! »

En même temps il para d'un revers et porta sa pointe dans le bras du jeune duc.

« Vous êtes blessé , monsieur.

— Allez toujours, monsieur... » dit Fronsac.

i< Non, de par Dieu! » reprit l'autre.

({ \h ! que de paroles , morbleu î » s'écria Fronsac.

Et malgré le sang qui coulait de son bras, il poussait si bien à la poitrine de Riom, que celui-ci avait peine à ne pas se laisser enferrer.

L'affaire fût devenue fort sérieuse sans une rencontre imprévue. Tout-à-coup les cham-

pions se virent entoures par de vives clartés; c'étaient des piqueurs à cheval qui portaient des torches de résine et qui avaient quitté le grand chemin pour venir séparer les combattants, les témoins se joignirent à eux; les champioms abaissèrent le fer. Un homme d'environ trente ans descendit d'un carrosse et vint dans le pré. Tout le monde reconnut M. le duc de Bourgogne, suivi de ses menins. il quittait Fontainebleau pour se rendre à Versailles. .:■■):

« Quoi donc? qu'est-ce, messieurs? » ditil, « un duel dans la nuit, dans la forêt! mais c'est un coupe-gorge , messieurs ! »

Fronsac entourait son bras d'un mouchoir.

(( Tu es blessé! » dit le prince.

Alors il se tourna vers le marquis de Gamache, son menin, et il lui ordonna de faire monter le duc de Fronsac dans le carrosse de la suite, et de ne pas le quitter jusqu'à Paris.

DE BOURGOGXE. 115

'( Monseigneur, » dit le duc, « je me rendais en Guienne, dans ma terre de Fronsac ; permettez que je reprenne mon voyage.

— Mon petit duc, u reprit le prince, » les soins de madame de Fronsac et de votre famille vous sont nécessaires. Je ne vous lâche point. Quanta vous, monsieur de Riom, quant avons tous, messieurs, » ajouta-t-il, « continuez vos chasses sans vous arrêter au cabaret. Je devrais être plus sévère. Adieu, messieurs. » Fronsac monta dans la voiture de la suite avec Gamache qui le pansa de son mieux. Le pauvre duc souffrait beaucoup du bras, mais plus encore du cœur. Arrivé à Paris, il supplia Gamacbe de le conduire chez son ami Brissac, ce que le capitaine des gardes crut pouvoir faire malgré les instructions de son maître.

Depuis quelques jours, le Roi était à Trianon où il se reposait de Versailles. Les nouvelles de Flandre étaient meilleures; le maréchal d'Harcourt recommençait la campagne avec succès. Villars s'était retiré.

C'était par une riante matinée d'avril.

Louis Xiy, assis dans un fauteuil de velours près de la porte vitrée de sa chambre qui donnait sur le jardin, regardait la belle verdure qui se déroulait devant lui. Il était rêveur; de temps en temps , il ouvrait et refermait une petite boîte de maroquin qu'il prenait sur langle d'une table voisine, et qu'il y déposait ensuite. Le Roi n'entendit pas quelqu'un qui entrait dans sa chambre et venait se placer derrière son fauteuil. Son saisissement fut visible quand tout à coup une voix se prit à dire ;

(c Vous m'avez demandée, grand-père?

— Ma fille ! » reprit-il en se retournant vivpmcnjt^; «. je ne vous savais pas là, niignpnne. .*

— Vous êtes si absorbé dans vos réflexions, Sire! jEst-ce que vous ne voulez pas que nous soyons très-gais aujourd'hui?

— Vous savez bien que vous faites de nous

DIv BUtHGOGM:. 119

tous ce que vous voulez, mignonne. Asseyezvous; j'ai quelque chose à vous dire. m\

La duchesse de Bourgogne prit un large " tabouret, se plaça auprès du vieux Roi, s'amusant à relever et à aplatir les manchettes de dentelle de son grand-père. Tous ses enfantillages plaisaient au vieillard , on le sait bien ; c'était avec sa chère duchesse qu'il pouvait oublier un peu la majesté du trône, les affaires et les tracasseries d'une domination domestique dont il n'était plus maitre de se débarrasser.

« Mon enfant, )) dit-il , « vous connaissez ma tendre affection pour vous; il est vrai de dire que vous en êtes digne en tout point. Ausfsi la conduite peu loyale du duc de Savoie, votre père, envers moi n'a pas eu la moindre influence sur mon cœur à votre égard. Le due de Savoie s'est joint à mes ennemis... Il pourra peut-être lui en coûter cher. Vous n'en serez

ni plus ni moins chérie de la France qui est votre véritable patrie et qui sera, un jour, votre royaume.

— Grand-père, » reprit la charmante duchesse, » ceci ne sent-il pas un peu le sermon?...

— Vous avez raison, mignonne, » dit le Roi.

« Je parie. Sire, que vous venez de^^ravailler avec M. le cardinal de Noailleg pour la feuille des bénéfices .\ . .

— Non, mon enfant, mais avec mes ministres.

— C'est la même chose; il n'en faut pas davantage pour vous rendre sérieux. J'ai toujours le bonheur d'arriver après ce Torcy, ce Voisin, et surtout après votre vilain borgne de Pontchar train, que je ne puis supporter... V^ous avez à médire quelque chose, Sire?

— Oui, sans doute ; quelque chose d'assez

DK nOUBGOGNE. 121

sérieux riK-me... Mais le moyen de vous faire entendre raison ? . . .

— Il en est un, Sire. Parlons de choses graves gaîment. Cela se peut avec de l'esprit comme nous en avons, du moins, comme vous en avez, grand-pére...

— Eh bien! mignonne, je vous dirai que, si j'en crois certaines personnes, je supprimerai les Marly.

— Admirable! voilà qui est fortement penser. C'est une idée qui n'a pu sortir que d'une tête carrée. Et la raison de cela, Sire?...

— C'est que les Marly tuent Tëtiqucttc, et que l'étiquette est la sauvegarde de beaucoup de réputations.

— Allons, Sire , supprimons les Marly; plus de Trianon aussi , plus de voyages à Fontainebleau. Enfermons-nous dans une abbaye et que tout soit fini.

— Vous allez vite, mon enfant; les per-

122 LA DL'CUESSfi

sonnes qui me parlent de réforme ne sont point mal intentionnées; elles s'effraient peutêtre un peu trop , c'est possible. Cependant vous savez quel bruit a fait, l'autre jour,, l'extravagance de cet étourdi de Fronsac : s'enfuir de chez lui un jour de noce , arriver à Marly la tête tournée d'une chimère, et disparaître ensuite pour courir à travers champs, je ne sais où..., cela est intolérable, d'autant plus qu'on ose quelquefois mêler le nom de ma fille dans tout ce tripotage d'intrigues. Convenez, mignonne, qu'il faut que je sois bon et patient pour ne pas m'être fâché. Mais le plus sérieux de l'affaire, le voici. Quelqu'un m'est venu porter ce matin cette petite boîte ; elle contient un bijou oublié, ou donné, à une femme, dans un souper, au Palais-Royal... Ce bijou, ma fille, c'est un médaillon qui vous appartient , c'est votre portrait en miniature et entouré de diamants, un de ces portraits

que vous donnez à vos dames, à vos amies...; je suis très mortifié de l'aventure. Un fat extravagant se sera procuré ce portrait, et il aura cherché à en tirer vanité aux yeux des roués. . . ; vous savez. C'est d'une rare impudence et M. d'Argenson pourrait bien faire arrêter lo drôle un de ces jours, bien qu'il coure la campagne, n

La duchesse de Bourgogne, devenue fort sérieuse, cessa de jouer avec les manchettes de son grand-père. Elle prit un air très digne et elle dit au Roi :

« Oserais-je vous demander. Sire, de qui vous tenez ce médaillon?...

— Mais, )) dit le Roi, « j'ai promis le secret.

— Alors, Sire, » reprit-elle, « Votre Majesté tiendra parole, et il ne sera plus question de cette méchanceté qu'on a voulu me faire.

— N'en parlons plus , h répondit le vieux Roi.

124 l.A DUCHESSE

Et il rendit le médaillon à sa chère duchesse.

Deux minutes après, madame de Maintenon se fit annoncer. Le Roi la reçut avec ce sourire du bout des lèvres qui ressemblait si bien à de la tristesse. Il la vit très pâle et fort émue; il lui fit quelques questions sur sa santé et sur Saint-Cvr.

« L'un et l'autre vont bien, Sire, » dit-elle ; u mais il y a en ce moment, à Trianon, quelqu'un de bien désolé et qui mérite toute bienveillance de Votre Majesté.

— Qui donc ? » dit le Roi.

« M. le duc de Richelieu , » répondit la favorite; il m'est venu trouver dans sa douleur pour vous supplier de lui donner audience. C'est un de mes vieux amis , vous le savez bien, Sire. ^

— Et un des miens aussi, madame, >; reprit le Roi. '( Qu'il vienne, qu'il outre. »

DE ROtUGOUNE. 125

Un gentilhomme de la chambre fut appelé, et un instant après le vieux duc de Richelieu, soutenu par sa béquille, était introduit auprès du Roi,

« Duc! » s'écria Louis, » il y a bien longtemps que je ne t'ai vu!

— Ah î Sire, » dit le vieillard goutteux, en voulant baiser les mains que le Roi lui tendait.

« Que me veux-tu donc, mon ch^r duc? » reprit le Roi, en se tenant debout.

u Sire, je viens vous demander moi-même justice contre lui fils ingrat, indigne .. »

Le Roi, mécontent, commença à se promener dans la chambre avec agitation. Madame de Maintenon donnait son bras au vieux duc de Richelieu qui s'y appuyait. Quant à madame la duchesse de Bourgogne, elle était seule à l'écart près de la j)orte vitrée du jardin, accoudée contre un grand vase de porce-

126 LA DUCHESSK

laine, et souffrant mortellement de cette scène. Après un moment de silence, le Roi reprit en continuant toujours à se promener :

« Je n'ignore pas, mon cher duc, les torts de votre fils envers madame de Fronsac , envers madame de Richelieu et envers vous...; mais vous connaissez ma répugnance à intervenir dans les querelles de famille. En pareil cas, je suis avare de lettres de cachet; la Bastille n'est pas une maison de correction, mais hien une prison d'Etat. Cependant je punirai le duc de Fronsac comme il le mérite. Je l'exilerai en Guienne...

— Eh! Sire, » dit le vieux père irrité, (( c'est tout ce qu'il demande. Après l'outrage qu'il nous a fait, il est parti de sa propre volonté pour sa terre. Sire, si je suis sévère envers mon enfant, c'est qu'il m'est cher étih eore, et que je ne veux pas, même au prix de sa tét€, le voir -devenir criminel. Sire, son

I>K BOUHGOGNK. 127

audace est grande. . ., et Votre Majesté n'ignore pas que, dans tout ceci, un illustre nom a élv prononcé par la médisance. »

Le Roi s'arrêta à ces mots. Sa colère était visible; il ne pouvait arrêter son regard trèsanimé; de temps en temps, il frappait du pied le parquet avec l'impatience de Tirrésolution. Madanie de Maintenon gardait le silence et baissait les yeux, selon sa louable habitude, quand il s'agissait de pousser le Roi à quelque extrémité. Tout-à-coup la duchesse de Bourgogne quitta l'angle de l'appartement et elle s'avança jusqu'à trois pas du Roi ,• elle était très-pâle et l'on aurait pu distinguer une ^ larme prête à couler de ses yeux. Elle fit une profonde révérence à son grand-père et elle dit en même temps :

« Je dois me retirer. Sire ; mais si vous * permettez à celle que vous aimez de donner son avis, elle déclarera ici qu'elle trouverait

souverainement injuste que la sévérité du Roi intervint dans un débat de famille. Pour ce qui regarde mon nom, il est placé trop haut |X)ur que des railleries ou des médisances puissent l'atîeindre. »

Le bon génie de Fronsac avait quitté l'appartement du Roi. Madame de Maintenon et le vieux duc de Richelieu y restèrent longtemps encore. De froides considérations remportèrent sur les douces influences de la sagesse. Le Roi Unit par se croire lui-même offensé dans la personne de madame la duchesse de Bourgogne , et l'affaire du duel qu'on lui apprit acheva de le décider.

On dit que, ce jour-là, lappartement de la charmanlc duchesse fut fermé pour tout le monde. Elle ne vit, jusqu'au lendemain, que madame de Ludre, qui était sa dame d'honneur et sa confidente.

Après vingt-quatre heures passées à l'hôtel de Cossé, le duc de Fronsac jugea prudent de sortir de Paris. 11 savait que son père irrité était à sa recherche. Il envoya Georges courir les environs de la ville pour tâcher de lui trouver une maisonnette bien cachée. Georges

130 l'A DUCHESSE

revint, et, à la tombée de la nuit, il partit avec son maître dans un carrosse de place. La voiture prit le chemin de la rue Saint- Antoine. Le temps était superbe, et les plus jolies femmes des boutiques prenaient le frais, assises sur des bancs devant leur porte. Fronsac ne pouvait se défendre de mettre la tête à la portière pour sourire à ces visages de grisettes si piquants et si amoureux. Tel était ce naturel impétueux; une grande passion ne le pouvait absorber; et pourtant cette passion était bien dévouée, bien ardente,, bien déterminée à survivre à tout. 11 y a dans le monde beaucoup de gens de la sorte, il y en a plus qu'on ne croit. Qu'on me cite un amour exclusif, absolu ! 0 misère du cœur ! cet amout* n'existe pas. Je sais bien que quanlité de personnes appelleront cela blasphémer, et elles auront bien tort. Avec un peu d<' réflexion ef de bonne foi, elles reconnaîtront bien vite la»

DB BOURGOGNE. 13i

fragilité de cet amour immense dont elles se croient possédées. Une grande passion est chose plus rare et plus précieuse que le diamant, il faut en faire le triste aveu, dussionsnous en rougir de honte. Voyez, regardez autour de vous : prenez des noms, des dates, des faits; rassemblez tout cela, recomposez le passé, vérifiez le présent, et puis prononcez. Quelle misère, grand Dieu ! Une passion, à l'époque avancée où nous sommes, n'est plus une religion, mais une idolâtrie mesquine, un emportement ou une fantaisie, souvent une bouffée d^ vanité, souvent un délire de sensualisme, souvent une position acceptée, presque toujours un égoïsme effroyable.

La voiture du jeune duc de Fronsac arriva au bout de la rue Saint-Antoine sans accident. Sur la place de la Bastille était stationné un piquet de cavalerie ; des exempts de police firent signe au carrosse de se hâter : on ame-

liait un prisonnier. Fronsac mit le nez à la portière et il vit passer, aux lueurs des torches, un carrosse escorté et dans lequel se trouvaient le comte de Riom et un ofBcier attaché au service de la lieutenance de police. Comme si le diable en personne lui eût apparu, il se rejeta en arrière dans le fond de la voiture, disant à Georges de gourmander le cocher et de le tirer de là au plus vite. La Bastille se dressait devant lui de toute sa hauteur, hérissée de tourelles et de pointes de fer. Georges voulut rassurer son maître,

« Tais -toi! » dit celui-ci. « Voilà mon duel que d' Argenson fait mettre au cachot ... »

La voiture de place arriva à la porte Saint - Antoine. Plusieurs exempts étaient là. Un d'eux arrêta les chevaux , un autre ouvrit la portière. Georges portait un large habit brun à bouton de soie; il était sans épée, et il avait l'œil bénin, le teint frais, les manières dé-

DE BOURGOGNE. 1 S.'t

centes, il poiivaittrès bien passer pour un abbé.

« Que voulez-vous, messieurs ? » dit-il aux exempts.

« Nous prions M. l'abbé , » répondit un des sbires, « d'agréer nos excuses. Nous sommes obligés de chercher quelqu'un.

- Je ne crois pas que ni mon élève, ni moi, messieurs, soyons sous le coup d'un mandat d'arrêt. Permettez-nous de continuer notre promenade hors des barrières. Mon élève est un peu souffrant. »

La portière fut refermée, et le carrosse passa .

Le duc de Fronsac serra la main de son valet de chambre sans oser encore souffler le mot. Quand la voiture eut repris son chemin, ils partirent tous deux d'un grand éclat de rire. La Bastille avait disparu comme un de ces châteaux fantastiques qu'on voit un moment dans les nuages et qu'un coup de vent enlève et anéantit dans l'espace.

Entre Villeneuve-Saint-Georges et Corbeil^ cette délicieuse petite ville qui a l'air de se baigner dans la Seine, il est un vallon entouré de grands bois, une retraite oubliée, mais riante et modeste, comme une de ces jeunes filles des montagnes qui ignorent leur beauté. En ce temps-^Ià, le vallon n'avait qu'un chàtelet situé prés d'un ruisseau qui courait se perdre dans le fleuve, et ombragé de grands chênes. Aujourd'hui il est peuplé d'une quantité de villettes , fort jolies assurément, mais trop nombreuses pour n'avoir pas désenchanté le vallon. Georges avait loué pour son maître tout le rez-de-chaussée du château de Crosne à ceux des fermiers qui en avaient la garde, les maîtres étant absents pour longtemps.

Quand le carrosse y arriva, la nuit était close. I.c cocher et sa voiture furent renvoyés. Fronsac passait pour un jeune malade près-

que désespéré. Les fermiers et Iq3 bonnes fermières étaient déjà tout disposés à s'attendrir sur son sort. Cependant Georges avait eu grand soin de pourvoir en secret l'office et le caveau. Tout était admirablement calculé pour passer là quinze ou vingt jours à l'abri des fureurs paternelles et de M. le lieutenant de police. On soupa à huis clos. La nuit fut paisible, la matinée fut une fête de printemps. Le jeune duc voulut visiter ses États; mais, avant de sortir, il se mit une légère couche de safran sur le visage, ce qui lui donnait unn jaunisse tendre et tout-à-fait mélancolique. En le voyant passer, les filles du jardinier en soupirèrent de compassion. Il avait emporté quelques livres de l'hôtel de Cossé : les œuvres de Virgile qu'il aimait beaucoup, les mémoires de Retz qui lui parlaient de son grandoncle le grand cardinal, quelques romans de mademoiselle de Scudéri, Molière et la Phé-

dre de Racine. Avec ces gens-là, il pouvait se passer de beaucoup de gens. Aussi lisait-il du matin au soir, tantôt couché sous un cerisier, tantôt près de Tétang. Un jour, vers les quatre heures de l'après-midi, il vit venir à lui un ecclésiastique, le bréviaire sous le bras, l'air pensif, le regard baissé. C'était la première visite qui lui arrivait depuis une semaine de retraite. Il était étendu en ce moment à l'ombre d'un vieux saule. L'abbé parut avoir peur du mouvement brusque que fit Fronsac; il se remit bientôt de sa frayeur en voyant la douce physionomie du jeune homme qu'il prit pour le maitre du lieu, et à qui il fit ses excuses.

« Monsieur , » lui dit Fronsac , « je suis un malade à qui l'air de la campagne est ordonné. Je loue un gîte dans ce vallon. Je me nomme Armand de Boissy. »

L'abbé fut fauché d un accueil si cordial;

il se mit à jaser avec le malade, sur son mal d'abord, puis sur ses livres. Fronsac dit qu'il souffrait d'une affection au foie. L'abbé était savant. 11 fit de très-doctes dissertations sur cet organe du corps humain. Fronsac vit qu'il s'était jeté tête baissée dans une chaire médicale. Épouvanté, il parla tout-à-coup de Virgile. Hélas î l'abbé savait trois fois plus de latin et de grec que defrançais. Ilcommenta le prince des poètes, comme il eût fait en Sorbonne.

« Ventrebleu! » disait Fronsac en luimême, « si cet homme-là est mon voisin, je vais me livrer à mon père ou à M. d'Aigenson. »

Pour arrêter les flots de vers latins que le poétique ecclésiastique lui jetait à la face , \\ le pria à souper. C'était un parti désespéré. En pareil cas, on perd la tête et on se jette à corps perdu dans un gouffre pour éviter la pluie. L'abbé refusa avec force remercîments.

138 lA DUCHESSE

Il était prés de cinq heures du soir, et il attendait , ce jour-là , un sien confrère qui devait venir le visiter à sa petite maison des charaps, à une demi-iieue de là.

« Peut-être , » ajouta l'abbé , « avez-vous entendu parler de lui , monsieur. C'est un homme fort distingué et fort au dessus de moi par son rang et sa naissance ; M. l'abbé de Polignac. »

A ce nom , le jeune duc sentit ses cheveux se dresser ; l'abbé de Polignac était lié avec le duc et la duchesse de Richelieu, et il voyait beaucoup de monde à Versailles.

« Je n'ai pas l'honneur de le connaître, » reprit Fronsac, en affectant beaucoup d'indifférence.

«Monsieur, » dit l'autre, « je vous l'amènerai demain matin... il sera charmé de faire connaissance avec un jeune gentilhomme comme vous.

Di: nouRGOUiNE. 130

— Pour Dieu ! monsieur, » reprit Fronsac , « ne me faites pas cet honneur. La vue d'un étranger m'épouvante ; j'ai besoin de solitude; je suis dans un état de souffrance!... Croyez pourtant que j'ai eu grand plaisir à vous rencontrer. Revenez me voir, monsieur, mais seul, je vous en prie. »

L'abbé prit congé de lui avec une rare politesse, et il s'éloigna, portant son bréviaire sous le bras. Fronsac rentra au château , où il conta l'aventure à Georges, qui joignait les mains et se pâmait d'aise de l'avoir échappé si belle.

« De grâce, monsieur le duc, >; disait-il , « faites- vous plus malade encore. Ne sortez pas avec tant de confiance , ou bien partons d'ici; sauvons-nous en Guienne.

— Oui, » reprenait Fronsac, « pour que le duc de Richelieu vienne m'assiéger dans ma châtellenie , à la tête de mes propres pay-

sans , au nom du roi et de la morale. Merci , Georges; toute réflexion faite, j'aime autant braver le latin de l'abbé. »

Le lendemain , le jeune duc se contenta d'une promenade dans le jardin du château ; l'apparition de la veille avait un peu ébranlé son courage. 11 était assis fort paisiblement dans une petite salle de verdure , aux pieds d'une Flore de marbre, lorsqu'il vit venir à lui Georges tout essoufflé.

« Monsieur , » dit celui-ci d'une voix creuse, « un carrosse, monsieur!... »

Fronsac se dressa sur ses pieds comme un homme surpris par des loups. Sa première ])ensée fut de sauter la haie et de fuir à travers champs. 11 s'arrêta cependant ; et, après une minute de réflexion , il marcha droit au château , passa dans son appartemeul , et s'arma d'une épée. Le carrosse approchait ; déjà il avait atteint l'avenue des marronniers.

DE BOURGOGNE. 14 t

Enfin il s ai réta devant le perron du château. Fronsac, qui épiait ce qui se passait, caché derrière les jalousies de sa fenêtre, vit, au lieu d'officier de la lieutenance de police , une femme élégante descendre, seule, de voiture. Il jeta son épée et courut la recevoir. Elle était déjà dans le vestibule de la maison , et le jeune duc faillit tomber à la renverse quand il reconnut le visage et toute la personne de madame de Fronsac, sa femme. « Vous! madame, » s'écria-t-il.

« Moi-même, monsieur; mais seule, rassurez-vous. »

On passa dans le salon. Fronsac comprit à quel point il lui fallait de fermeté et de présence d'esprit. Il se prépara au combat avec la plus parfaite courtoisie. Il fut empressé, prévenant jusqu'à la galanterie. La jeune duchesse de Fronsac était charmante, ce jour-là, de pâleur et de mélancolie. Sans être belle.

142 LA DUCBBSSB

elle avait une physionomie expressive et un teint admirable. Elle se jeta dans un fauteuil, et son premier mouvement fut de porter son mouchoir à ses yeux et de pleurer. Fronsac était resté debout devant elle ; il finit par se promener en long et en large dans le salon. Il fallait cependant en venir à des paroles d'un côté ou d un autre. C'était à qui ne commencerait pas. Fronsac, impatienté, brisa le silence :

« Votre visite , madame , » dit-il , « me charme autant qu'elle me surprend. Je ne vous demanderai point qui a pu vous indii^uer ma retraite ; probablement , vous ne me le diriez pas. Je sais , madame, que vous avez de grands torts à me reprocher ; je n'ignore pas qu'une infinité de personnes me blâment ; certaines gens même me regardent comme un homme très dangereux , pervers , capable de toutes les énormités. Ces gens-là, pour le dire

en passant , me font bien de l'honneur. Quant aux personnes plus raisonnables , je les respecte infiniment, et je voudrais , de tout mon cœur, regagner leur amitié. Mais , pardon , madame; il s'agit de vous... Oh! certainement, vous êtes une charmante et noble créature digne de toute affection; personne plus que moi ne l'avoue. Ce qui me tue , ce qui me brise le cœur, c'est de penser que le mari que l'on vous a donné était précisément l'homme qu'il ne fallait pas choisir... Non, madame, je n'étais pas digne de vous, tout en vous admirant autant que personne. J'espère avoir montré de la franchise dans cette fatale occasion; mon père et madame votre mère ont été impitoyables ; on a fait intervenir le Roi, on aurait appelé Dieu lui-même. (^e vouk!z--vou8, on nous a sacrifiés l'un et l'autre..* C'est un grand malheur; je le dé^ plorerai toute ma vie. » '

144 LA DLCHESSE

Fronsac cessa de parler tout en continuant sa promenade. Le silence était absolu. Madame de Fronsac cachait toujours des larmes dans son mouchoir, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil. Enfin , elle montra ses beaux yeux humides de pleurs, et elle les éleva vers le ciel avec une touchante tristesse. Madame de Fronsac adorait son mari. Hélas!...

u Continuez, monsieur, » dit-elle ; « pourquoi ne pas continuer?...

— Eh ! mon Dieu ! » s'écria Fronsac , « vous me brisez le cœur, madame. Je vous jure que vous me rendez, en ce moment, extrêmement malheureux. » j/JJ;-

La jeune duchesse sourit amèrement, et elle répondit :

(( Et moi, monsieur, que dirai-je donc?... Mais brisons là , » continua-t-elle. « 11 s'agit de vous aujourd'hui. Votre retraite est découverte. M. d'Argenson a fait prévenir le duc

DE BOURGOGNR. l45

de Riclielieu qu'on allait vous arrêter. Votre .père a demandé un sursis de vingt-quatre heures. Je suis venue secrètement vous prévenir de tout. Partez, monsieur, passez à l'étranger. Quittez-nous pour longtemps... Quittezmoi. >i

Des larmes suffoquèrent sa voix. Fronsac, très ému, s'approcha d'elle. Il lui prit la main et il lui dit avec une expression qui ressemblait à de la tendresse :

« Ce que vous avez fait, madame, est fort beau.... J'en suis touché profondément. Vous êtes une ame noble , une femme aussi distintinguée qu'excellente. Pour moi, je suis à plaindre plus que vous ne pensez , puisque je Depuis vivre digne de vous, auprès de vous. Oh ! madame , vous pleurez ! . . . »

Alors il mit un genou en terre, et il lui baisa la main.

(( Relevez-vous, monsieur, » dit-elle; « je

1^6 LA DV^CBESSE

n'^i rien à pardonner, malheureuse que je si^is! Pardonner, c'est avoir ui;i droit, c'est exercer un pouvoir... Et que suis-je pour vpus? et qu'êtes-voi;s pour moi? C'est avec une passion fatale dans le cœur que vous m'avez épousée... Vous ne me l'avez pas laissé ignorer ; j'aurais voulu rompre ce mariage , malgré mon cœur, monsieur; j'aurais dû peut-être me révolter seule contre ma famille , et refuser... Je ne l'ai pas fajlt! que vou|ezvoys. J'espérais dans l'avenir : on est si crédule , si superstitieux quand on aime ! On se sen^ tant d'audace, tant de force, qu'on s'imagine pouvoir trî^verser de péi^ibles chemina et arriver à une région heureuse. . . On est si fou qu'on espère tput, l'incertain, l'impossible. Voilà ce qui m'est arrivé; voilà ma faute... Il ' faut que je l'expi^ dans les If^rnies, au milieu du monde ou par delà les grilles d'un cloître. Mlez, vous dis -je, monsieur de Fronsac;

DE BOLRGOOMi t'47

partez. On a déjà arrêté M. de Riom pour ses propos injurieux envers la cour, au cabaret, et pour son duel avec vous. Votre crime, à vous, c'est d'avoir donné lieu à des soupçons de galanterie ; c'est d'avoir possédé un médaillon...; c'est d'avoir pris la défense d'une auguste princesse et d'avoir tiré l'épée à cause d'elle.

— Madame , » dit Fronsac , (( vous oubliez mon crime véritable, qui est de ne pas avoir d'amour pour une femme aussi digne d'être aimée que vous l'êtes. C'est là vraiment ce qui rend juste la colère de mon père et celle du Roi. Ce crime, ce malheur plutôt, croyez-le bien, je l'expie aussi par de cruelles tortures, par cette fatale passion dont je suis bien forcé dte vous faire l'aveu ici. ., oui, par cette chimère dévorante qui me ronge le cœur. J'ai voulii toucher au tonnerre , j'ai été foudroyé.

— Hélas î » reprit la jeune \duchesse en

148 LA DtCHESSE

serrant les mains de son mari , <( je vous plains d'autant plus , monsieur , que je vois bien peu de dédommagement à votre malheur. Quels sacrifices d'une part ! quelle reconnaissance de l'autre ! Si nous comparions , peutêtre seriez-vous effrayé.

— Madame, » dit Fronsac, devenu plus calme , « la passion ne calcule pas , elle donne tout et ne prévoit rien.

— Assurément, » reprit la duchesse, «et voilà ce qui me fait dire que votre malheur est grand; êtes- vous aimé?... et en le supposant, l'avez- vous été seul, sans devanciers?.... » "tÊàL* 'È

L'aigreur venait se mêler à cet entretien qui avait commencé par de si douces paroles. Fronsac, blessé à l'endroit du cœur le plus sensible, se releva et reprit sa promenade dans le salon , souriant avec un dépit orgueil- m leux.

DE BOURGOGNE. l40

« H est bien possible, madame, » répondit-il , « que je sois digne de votre pitié... mais enfin cela n'est pas tont-à-fait prouvé, et

— De l'amour-propre , monsieur! » s'écria la duchesse , » ah ! permettez-moi de vous dire alors que je crois moins à la pureté de cette flamme dévorante dont vous me parliez. Les passions d'ame se font martyrs, sans hésiter. Les passions de tête se révoltent à la moindre piqûre. M. de Fronsac, vous guérirez un jour, espérons-le.

— Espérons- le, madame, » reprit-il froidement, « et vous êtes certainement assez puissante pour opérer un tel miracle. »

M|: Comme il souriait en disant cela, la duchesse crut à de l'ironie. Elle se leva, très résolue à partir. Fronsac lui donna la main , et tout en l'accompagnant, il la remerciait de sa bonne visite et de la noblesse de son pro-

tBO LA DUCHESSE

cédé, prometlanl de lui écrire dés qu'il aurait passé la frontière. Madame de Fronsac monta en carrosse, reçut un dernier adieu de son mari et partit , les larmes aux yeux. Quand Fronsac rentra chez lui , il trouva Georges occupé à regarder une cassette.

« Georges 1 » s'éci ia-t-il , (f elle a gâté sa cause en voulant la plaider trop bien. Je te jure que je commençais à m attendrir...

— Monsieur, » reprit Gecirges, « madame la duchesse est une admirable femme; voici ce qu'elle m'a remis pour vous en descendant de carrosse. »

En même temps, il ouvrit la cassette qu'il tenait; elle était remplie d'or et de pierreries.

M C'est pour votre séjour à l'étranger , » ajoutait madame la duchesse. »

Fronsac reconnut les diamants de sa femme; et il eut un bon mouvement de reconnaissance qui faillit Ir faire courii* apiès le carrosse; la

I>K BOURGOGNE. tÔt

voilure avait déjà disparu. Fronsac dit â George^ de ne garder que l'or et de partir surle-champ pour Paris, afin de rendre les diamants; celui-ci obëit. FronSac resta seul au château. Cfe fut le jardinier qui le servit « souper. '^'^'^î ''I

La soirée était ravissante. Jamais plus beauk r'aybns dé soleil couchant n'avaient bàisé les sommets des collines; jamais brisé p\iis fraîche n'était venue cèùrîr dans les prés e1l! surles eaux. Fronsac, un peu remis de sa vive émotion, s'était mis à table prés de la porté qui donnait ^lir le jardin. Il avait besoin d'air et du pai-fum de'à fleurs. Le jour baissait pàt* (legrë. On apporta des flambeaux sur la tàblei,' et la porte vitrée reèta toujours grande o\iVërte. Georges deva^; être dé retour de Paris vers les onze hëiïres du èoir. Il était chargé par sbii maître de déÙi commissions ■ celle des diamants et celle d'amener une chaise de

poste. Fronsac voulait quitter à minuit le château de Crosne pour se sauver à l'étranger. Il «avait dit mot de son projet.

Le jardinier vint lui annoncer l'arrivée dun ecclésiastique. Cette visite contraria d'abord le jeune duc ; mais il n'était que huit heures^ et il espérait bien congédier l'abbé avant l'arrivée de Georges. L'abbé entra, et Fronsac, qui s'était levé pour Taller recevoir, le convia à souper. Le bon-homme accepta, et les voilà tous deux en face l'un de l'autre comme de vrais amis.

« Il faut convenir, monsieur de Boissy^>;, disait l'abbé, « que ma bonne étoile ne pouvait mieux me guider. Je mourais de faim. Je reviens de Villeneuve à pied, et je me rendais chez moi. Quel séjour délicieux vous avez choisi! c'est la retraite du sag» ... »

Le bavardage de l'abbé inquif^taii peu Fronsac, qui se disait à ])ail hti :

« Demain tu pourras bien chercher aiileuis un souper, mon pauvre abbé.

— Je vous trouve un peu triste, un peu pâle, mon cher monsieur, » reprenait l'ecclésiastique. « Seriez-vous plus souffrant que de coutume?... Le foie est un organe...

— Pour Dieu, monsieur l'abbé, » s'écria Fronsac, « laissez mon foie en repos. Que cet organe s'organise, s'il veut; pour moi, je m'en moque, et je veux manger et boire tout mon soûl aujourd'hui.

— Eh bien! » dit l'abbé, «j'aime à vous voir ainsi, mon cher monsieur. L'hypocondrie est une maladie d'homme stupide ; l'homme intelligent la dompte et la chasse. S'il faut mourir, que ce soit avec sérénité, n'est-ce pas? Justiim et tenacem...

— Vous êtes bien savant, monsieur l abbé^«tfj dit Fronsac ; « que de latin vous savez! Voui dpvriez bien nie dire en français ce ()uc vous

avez appris de nouveau depuis hier !i;atin.

— Pas gi and'chose, mon cher monsieur, si ce n'est cependant la mteuse aventure de ce pauvre M. le comte de Riom qu'on a claquemuré à la Bastille, il y a quelques jours. Des propos de cabaret, le nom d'une grande princesse compromis, un coup d'ëpée donné..., enfin des folies de jeunesse. Voilà les causes du châtiment. »

Fronsac, presque guéri de sa blessure au bras, crut sentir qu'elle se rouvrait en de moment. Il prit un air d'indifférence, et il ajouta ;

« Ahî diable, ce pauvre M. de Riom ; et contre qui en avait-il donc?

— Mon cher monsieur, » reprit labbë', <i uion caractère ne me permet pas de nous raconter mille petits détails fort scandaleux. .. Sansf delà, vous sauriez que M. de Riom éSt très en favoui au Palais-Royal, et surtou» ail-

in: BOURGOGNE. t>65

près d une très-haute et très-puissante dame, parente et ennemie de madame la duchesse de Bourgogne, laquelle est un ange...

— A votre santé! » ditFronsac; kvous parlez vous-même comme un ange, mon cher abbé. Continuez.

— Oui, c'est une adorable princesse...

— Adorable! » reprit le jeune duc en soupirant.

(( Et adorée... » ajouta l'abbé.

« Bah! et par qui .-' » demanda l'autre. « N'avez-vous jamais entendu parler du petit duc de Fronsac V

— Bagatelle! je le crois bien. Et c'est lui qui adore? Dit-on qu'il soit aimé, mon cher abbé?

— Mais... vous connaissez le monde : il y partage dans les opiniobSé Le fait est que ce

^etit duc d<3 Fronsac, qtii est charmant, a pris virtuellemenJ la défense de la duchesse de

Bourgogne dans un cabaret, et qu'il est sorli delà avec M. de Riom (tous deux à moitié* ivres), pour aller se couper la gorge avec lui aux clartés des étoiles. L'un est à la Bastille, l'autre court les champs. A votre santé, monsieur de Boissy?

— De tout mon cœur ! » dit Fronsac.

Et ils buvaient l'un et l'autre par rasades complètes.

« Vos nouvelles sont très-drôles ! » reprit Fronsac. « Je suis sûr, cependant, que le petit duc s'en tirera bien.

— C'est là mon opinion aussi, » dit l'abbé, « quoique M. d'Argenson soit bien fin , et qu'il emploie des gens bien habiles... »

Fronsac sentit un petit frisson qui lui courait de la tête aux pieds. Il ne répliqua que par une rasade de plus versée à l'abbé.

La soirée avançait , Georges n'arrivait pas „ et l'abbé ne cessait ni de manger ni de boire.

DE UOURGOUNE. 157

Froiisac commençait à avoir quelques iiiquiéludes. La fille du jardinier entra en ce moment, et elle vint dire un mot à M. de Boissy. Le jardinier, fort surpris, faillit laisser tomber les assiettes qu'il tenait.

« Ma belle enfant, » dit Fronsac, en lui donnant un petit brillant qu'il portait au doigt , (( je te remercie. Ton avis est aussi bon que ton visage est charmant. »

La jeune fille rougit et se sauva. L'abbé avait un peu perdu contenance , car les yeux ardents de son hôte se tenaient fixés sur lui. Tout-à-coup Georges entra comme un fou , en s'écriant :

« Monsieur ! la maison est entourée de sergents et de dragons... On s'est saisi de la chaise de poste que j'amenais... Sauvez-vous, monsieur! »

L'abbé s était levé en même temps que Fronsac. On le vit alors arracher son petit

158 LA UtOUKSSE

collet , déboulonner son large habit noii", et montrer, sur sa poitrine , l'uniforme d'un olficier de haute police.

« Misérable! » s'écria Fronsac, en lui lançant une bouteille à la tête, et qui, malheureusement, la manqua.

Le duc s'élança dans le salon voisin , et sauta sur ses armes. Il n'y avait pas moyen de sortir par les fenêtres, tout était gardé en dehors.

« A moi! Georges, » criait-il.

Le fidèle Georges était déjà'entre les mains des exempts. Le faux abbé s'était débarrassé de son pourpoint noir. On lui avait apporté son épée. 11 entra dans le salon, le fer au poing, avec huit ou dix sergents armés jusqu'aux dents.

<( Monsieur le duc de Fronsac , » dit-il , « au nom du Roi, rendez-vous!

— Oui I " criait celui-ci , « après que je t'aurai brûlé la cervelle. »

Il lâcha uu coup de pistolet qui alla casser la mâchoire à un des sbires de M. d'Argenson. Aussitôt il fut entouré j et, bien qu'il jouât de l'épée en brave chevalier, il fallut succomber. On le saisit au corps et* on l'entraîna, désarmé, jusqu'à la chaise de poste que Georges avait si malheureusement amenée., Ils y furent enfermés sous cadenas Tua et l'autre. La police avait appris la visite de madame de Fronsac à son mari, et ordre avait été donné d'avancer de vingt-quaire heures l'arrestation , de peur d'une fuite.

Tous les fermiers accourus autour de la chaise de poste pleuraient; les petites filles se désolaient. C'était à qui toucherait les mains du pauvre prisonnier : lui-même avait les larmes aux yeux d'attendrissement et de cblère. Enfin , il fallut dire un dernier adieu

à cette belle solitude , au vallon , au château , aux arbres , au lac , aux bons paysans , au grand air de la liberté, ce parfum si enivrant !

La chaise de poste et son escorte de cavaliers partirent au galop. Deux heures après, le jeune' duc de Fronsac était écroué à la Bastille.

Cette nouvelle fut donnée le lendemain à Versailles. Le Roi en fut de mauvaise humeur toute la journée. Madame de Maintenon en soupira de satisfaction. Le duc de Richelieu s'apaisa et convint de la trop grande sévérité de la leçon.

Depuis plus d'un mois, le beau prisonnier de dix-sept ans pleurait sa liberté. Il occupait une chambre haute située dans la tour de l'Ouest. Cette cellule avait bien douze pieds de largeur ; elle était meublée avec un luxe somptueux, pour la Bastille : une couchette

162 T,A DICHESSE

de bois blanc, une table de chêne, un coffre pour des bardes, trois chaises de paille, elle avait tout cela. Le duc de Fronsac était traité comme un prisonnier d'État : c'est du moins ce que lui répétait matin et soir la bouche ca verneuse du guichetier qui venait ouvrir el fermer les cabanons. Georges n'entrait que tous les deux jours à la Bastille; il ne voyait son maitre qu'après avoir été fouillé, et les mêmes précautions étaient prises avant de pouvoir dépasser le seuil de la dernière porte de sortie. Fronsac avait une fenêtre garnie d'énormes barreaux croisés, mais à travers lesquels il pouvait encore humer le grand air et saluer les rayons du soleil couchant, cet ami du captif. C'est de cette lucarne élevée qu'il découvrait tout le beau Paris et les lignes bleuâtres des collines à l'horizon. Saint-Germain, Marly, Versailles étaient là bas!... Il se le disait vingt fois par jour; il le disait aux

DE BOURGOGM-:. 163

nuages passagers, aux hirondelles nouvelles venues, aux étoiles qui penchaient à l'occident, et son cœur battait, et ses mains nerveuses se crispaient à saisir les barreaux, et son ame, qui se sentait des ailes, s'indignait du corps et voulait le briser. Tous les prisonniers, au bout de quelque temps, se font des amis étranges dans l'intérieur de leur cellule et même à l'extérieur. Un homme enfermé devient presqu'un esprit, tant il acquiert d'instinct et d'intelligence. Fronsac ne s'était jamais douté de ces affinités mystérieuses qui existent entre tous les êtres de la création, assurément. Ardent, emporté, il n'avait jamais tourné, pour ainsi dire, dans le cercle des choses intimes. Il fut donc bien surpris un matin en regardant une belle touffe de giroflée sauvage qui croissait entre deux pierres prés de sa fenêtre ; il fut bien étonné de voir à quel point l'intéressait une grosse et belle

goutte d'eau que la pluie de la nuit avait laissée sur une fleur de la plante. Cette charmante perle étincelait comme un diamant; elle roulait sur le velours de la giroflée, à mesure que celle-ci se balançait à la brise, puis elle revenait au centre des pétales , puis se déplaçait encore, touchait les bords de la feuille orangée, pendait sur l'abime et revenait ensuite dans sa chère fleur, comme épouvantée d'avoir entrevu les fossés sombres à cent cinquante pieds de profondeur. Fronsac disait en lui-même :

« Si je pouvais cueillir ce brin de giroflée ! Si je pouvais ainsi sauver de Tabîme cette charmante goutte de pluie!... il me semble que cela me porterait bonheur, n

Et à force de regarder la perle humide, à force d'avoir peur pour elle , il eut peur pour lui-même, attachant une idée d'avenir à la destinée de la pauvre goutte d'eau ; l'infor-

tune rend superstitieux. N'en soyez point humiliés, vous tous qui souffrez, nous tous qui souffrons ; car la grande prospérité pétrifie l'ame. Il vaut encore mieux croire aux fantômes, aux génies, aux étoiles qui s'occupent de nous, aux esprits qui nous suivent, que de s'endormir sur un lit doré, en disant : Tout est matière.

Mais ce qui vaut encore mieux, c'est de monter son ame à une telle hauteur de foi et d'espérance que tout misérable événement humain , bon ou mauvais , ne la puisse distraire de sa sublime adoration.

Fronsac, trop préoccupé de passions effervescentes, oubliait le ciel pour s'occuper des chimères du monde. Il passait la main à travers les barreaux, il l'approchait de la fleur avec autant de précaution qu'il en eût pris s'il s'était agi de sauver un enfant; son pouls battait avec violence, son regard était

fixe, une sueur froide coulait de sou front.

« Si la goutte d'eau venait à tomber dans l'abîme! Si je ne la pouvais sauver, cette perle, image de ma vie frêle, en péril de mort ! . . . oh ! ce serait affreux ! . . . »

Il en était là ; il avait fini par en arriver là î « Mais aussi , » reprenait-il , « si je la porte saine et sauve dans ma cellule, si je puis la poser sous un bocal de verre, à l'abri du vent, à l'abri de la mort pour quelque temps..., ce sera un très-grand bonheur! Quel présage! quelles belles amours suivront alors ma prochaine sortie de la Bastille ! . . . »

Pauvre enfant! sa main touchait le brin de giroflée, elle allait en rompre délicatement la tige, la goutte d'eau tremblait, elle tenait encore pourtant au velours des pétales, elle était sauvée , lorsque soudain le gros verrou de la porte cria comme Satan j la porte s'ouvrit avec fracas; la main trembla, la goutte

(l'eau quitta la fleur, après s'être allonfjè un moment, pour la baiser encore, et ce beau diamant fluide tomba et fut anéanti dans l'espace!

Fronsac jeta un cri terrible, le guichetier crut qu'il avait tenté de s'élancer par la fenêtre, et il courut à lui. Les barreaux solides le rassurèrent; il regarda de mauvaise humeur le pa'uvre prisonnier qui s'était jeté sur la paille de son lit :

« Jour de Dieu ! » dit l'homme aux clefs inexorables, « vous m'avez fait peur, monsieur!...

— Et vous m'avez furieusement fait de mal, vous! » s'écria Fronsac.

« Moi? vous ai-je seulement touché?

— Vous m'avez brisé le cœur,..

— Est-ce que vous devenez fou? devenezvous méchant par hasard ; prenez garde , on vous attachera.

— Ah! bourreau! >i dit Fronsac en se dressant sur son lit.

u On va vous attacher, corbleu !

— M'attacher ! » reprit l'autre emporté. « N'est-ce point assez de me tenir claquemuré comme un lionceau, comme un scélérat...

Que t'ai-je fait, à toi, valet de bourreau? »

Le guichetier, qui avait fermé la porte en dedans, s'était mis déjà en état de défense, s'adossant à un angle de la chambre et tirant une large lame. Dans le premier transport , Fronsac avait saisi une chaise , et il la faisait vigoureusement tourner au-dessus de sa tête. Tout-à-coup il la déposa à côté de son lit, et, reprenant une attitude résignée :

(fVa, dit-il, ne crains rien. Remets ton couteau dans la gaine. Tu n'es qu'une brute servile. Tu obéis; tu n'es cruel que par devoir, par force, peut-être. Je ne te romprai pas les os; et même, si je sors jamais de la

Bastille, j'oublierai... Mais tu m'as fais bien du mal !

— La tête déménage, » dit en lui-même le guichetier.

En même temps, il posa sur la table de bois blanc plusieurs écuelles, du pain et une cruche : c'était le dîner du prisonnier. Fronsac avait la fièvre. Il resta sur son lit jus- (ju'au soir.

Le lendemain, Georges fut introduit chez son maître. Le guichetier les laissa seuls, en prévenant le valet de chambre que M. le duc avait des rages de dents.

(( Je ne le crains pas, m dit Georges.

« Vous avez tort, « reprit le guichetier; (( il vous mordra. »

Fronsac se prit à rire, et quand l'homme aux clefs fut sorti, il conta à Georges la scène de la veille, sans dire un mot de la goutte d'eau.

170 LA. DUCnESSE

(( Prenez garde, » dit Georges, « M. le gouverneur de la Bastille a des ordres sévères à votre sujet, dit-on. Votre arrestation fait du bruit. Les méchants et les poltrons disent beaucoup de mal de vous, monseigneur.

— Et mon père , » demanda Fronsac.

(f II est triste, silencieux; madame la duchesse mère reste froide ; madame la duchesse de Fronsac pleure beaucoup.

— Et le Roi?

— M. de Brissac m'a dit qu'il n'a pas demandé une seule fois de vos nouvelles,

— Le Roi ! le Roi ! » répétait Fronsac en se frappant le front; « le Roi, qui est si grand, si bon ! » reprenait-il , (( m'oublier dans cette cage infernale, tandis que je pourrais aller me faire tuer pour lui en Flandre ou en Es-

pagne !.

Monsieur le duc, » dit Georges, « vivez.

DE llOUHtiOGNE. 171

plutôt pour lui en France. Vous sortirez d'ici.. .

— Que dis-tu, Georges?

— Je suis allé hier à Versailles.

— Que tu es heureux , mon cher Georges î tu as vu Versailles! Quelle féerie que Versailles !...

— On dirait que M. le duc ne l'a vu qu'une fois !

— Tu as raison, mon ami, on ne voit bien qu'une fois, et cette fois-là ne revient plus la même... Ce jour-là est si beau,| qu'il ne reparaît plus en ce monde. Poursuis.

— J'ai parlé à plusieurs bas-officiers du service intérieur. Un piqueur de madame la duchesse de Bourgogne m'a dit avoir porté plusieurs lettres à M. le duc de Richelieu.

— C'est un ange de bonté, » s'écria Fronsac; (( mais mon père est inflexible.

— Croyez-vous qu'il veuille vous tenii" ici loute votre vie !

— Non , mais toute la sienne , peut-être , à moins.. c

— Ah! monsieur le duc, la visite qu'on vous fit au château de Crosne pouvait arranger bien des choses. Était-ce donc si dur de se laisser séduire par une femme charmante comme la vôtre, monsieur le duc? On ne m'ôtera pas de l'idée que tout était arrangé et que vous rentriez en grâce à Versailles si vous aviez voulu être un mari, ou un amant, dans votre retraite.

— Telle est aussi mon opinion, dit Fronsac; mais, mon ami, brisons là-dessus. Ce qui est dans mon cœur est bien à moi; tous les rois du monde n'ont qu'y faire? Tu ne m'as pas dit un mot de mes amis, et surtout de ma chère maréchale.

— Madame la duchesse de Noailles vient voir souvent madame la duchesse ; elle la console de son mieux, lui parlant de votre pro-

chaîne liberté ; elle m'a fait l'honneur hier de me parler longuement de vous; elle m'a demandé de quel côté donnait la fenêtre de votre cellule. J'ai tout expliqué.

— Bonne maréchale ! et ma longue-vue , Georges? »

Fronsac dit ces derniers mots avec une extrême vivacité; il était dans une anxiété visible... Georges sourit.

(( Monseigneur, reprit-i^, victoire! j'ai trompé la geôle; j'ai sur moi la longue-vue marine. ))

Fronsac faillit l'embrasser. La possession d'une longue-vue était un trésor. Rapprocher les distances, reconnaître les monuments éloignés, les passants, peut-être, ce n'était plus rester enseveli dans un sépulcre; c'était tenir encore en prison par un lien , mais pouvoir allonger sa chaîne à volonté. Georges fut loué et fêté. Il avait imaginé, pour tromper lescer-

174 LA UUCUESSE

bères, d'écrire sur la boîte de la longue-vue : pour M. le gouverneur de la Bastille. La boite de maroquin n'avait point été ouverte , et Georges , introduit dans l'appartement de M. de Bernaville, comme pour lui remettre ce qu'il portait, avait fait antichambre, selon l'usage. Pendant ce temps-là, les gardiens s'étaient retirés , Georges avait remis la boîte dans sa poche, et, au lieu d'en parler au gouverneur, il lui atait demandé plusieurs choses de peu d'importance, pour son maître; puis il s'était retiré, et on l'avait conduit à la cellule de M. de Fronsac.

(( Voilà qui est admirable I )) dit celui-ci. • En même temps, il ouvrit la lunette, et ce fut avec une joie délirante qu'il en promena le point visuel sur tout l'horizon et dans tous lesquartiers deParis. Georgesétait aux écoutes. Si le guichetier était entré, tout se perdait; la longue-vue était confisquée, et Georges n'en-

DE noritGOGNE. 175

Irait plus à la Bastille. 0 sévëritéde la geôle, que vous êtes mesquine dans vos barbaries !

Les jours passaient comme des ombres pâles. Le prisonnier avait obtenu d'aller respirer le grand air sur la plate-forme qui couronnait la tour. Ce préau aérien était entouré de créneaux; quelques meurtrières donnaient des échappées de vue sur la ville et sur la campagne. Fronsac passait des heures entières à regarder les hirondelles tournoyer au-dessus de sa tête, tantôt effleurer les créneaux et disparaître, tantôt traverser la plate-forme comme des flèches vivantes. Ses moments de promenades étaient marqués. L'heure sonnée, on venait le chercher impitoyablement pour le remettre sous les verroux. Il savait qu'un autre prisonnier le précédait ou le suivait «/^ y <7/diriy selon son expression, en parlant de la plate-forme; mais jamais il ne l'avait rencontré. Les guichetiers étaient d'une cruelle se-

176 LA DLCHESSE

vérité et d'une discrétion à toute épreuve. Un prisonnier à la Bastille pouvait se croire exactement seul dans cette immense prison, tant on l'entourait de mystère et de silence.

Un jour, Fronsac s'imagina d'écrire à l'être inconnu qui venait respirer le grand air, comme lui, au sommet de la tour. Il plaça son billet sur le banc de pierre, mettant par-dessus quelques herbes arrachées aux fentes du pavé. Le surlendemain, il trouva au même endroit un coin de mouchoir brodé d'un chiffre. Le prisonnier n'avait ni encre , ni plume, ni papier. Fronsac jugea qu'on était encore plus dur à son égard qu'envers lui-même, et une larme vint mouiller sa paupière. Il lui écrivit ces mots :

{< Vous trouverez un crayon et du papier caché dans la fente de la meurtrière qui regarde le midi. »

Quelques jours après, une correspondance

DE nOURGOGNE. 177

était établie. La boîte aux lettres était fort bien choisie. Cette meurtrière avait des crevasses de manière à pouvoir receler divers objets. Fronsac s'étonnait de la jolie écriture de son compagnon d'infortune, et surtout du laconisme de ses billets, tandis qu'il lui écrivait des pages entières. Il s'en plaignit. On lui répondit d'une façon bien plus laconique encore. Quatre mots seuls étaient écrits sur le billet suivant :

« On me dit sorcière. »

— Une femme! » s'écria Fronsac.

Et déjà sa tête voyageait dans le royaume des chimères. Il supplia la sorcière de s'expliquer, et pour la mettre à l'épreuve , il l'interrogea sur sa vie passée et sur sa vie à venir. On lui répondit :

« Vous n'aimez que l'impossible, vous avez voulu commencer par où d'autres voudraient finir. Le cœur du superbe sera brisé de dou-

leur. Il vaudrait mieux pour vous rester sous vos verroux que d'aller voir les pompes auxquelles vous assisterez. Ne m'écrivez plus. Si Ton trouvait cette lettre, je serais peut-être brûlée vivante en place de Grève. »

Fronsac ne put dormir la nuit suivante ; il se promena dans sa cellule comme un fantôme; il relisait souvent, aux lueurs de sa lampe, la terrible lettre dont les caractères lui paraissaient rouges de temps en temps. Dans un moment de terreur, il la brûla. Les cendres fu« rent enlevées par le vent qui sifflait à travers les barreaux , et Fronsac la vit voltiger audessus de sa tête comme des oiseaux funèbres ; une sueur froide l'inondait. Il tomba dans une fièvre violente, et quand le guichetier arriva, le lendemain matin , il le vit étendu sur la paille de son lit, grelottant de frissons. Un médecin fut appelé. Georges arriva aussi; il jugea son maître trop souffrant pour ne pas

DE BOyRGOGNE. 179

courir en prévenir les amis puissants que le duc avait. Le duc de Richelieu était parti pour une terre éloignée, avec sa femme et la duchesse de Fronsac qu'on avait presque emmenée de force. Cette pauvre jeune femme adorait son mari; sa passion était touchante, fiére et résignée à la fois.

Dans la soirée, Georges revint; il arrivait de Versailles à franc étrier. Il dit qu'il avait vu M. Fagon, médecin de la cour, et que le docteur demanderait un permis au Roi lui-même pour pénétrer jusqu'à M . de Fronsac . M . Fagon tint parole; car, vers les dix heures delà nuit, un bruit de chaînes, des gémissements de mâchicoulis se firent entendre ; le pont-levis de la Bastille s'abaissait; il tomba lourdement sur les énormes attentes du fossé , et un carrosse entra dans la forteresse. L'événement était presque inoui. Un petit papier apporté de la chambre du Roi avait suffi pour faire tomber ce for-

180 LA Dl'CHESSE

midable appareil qui eût résisté au canon. C'était M. Fagon qui arrivait. Le gouverneur le reçut et lui proposa de l'accompagner jusqu'au cabanon du prisonnier. Fronsac n'avait plus le délire; une grande faiblesse avait succédé aux crises nerveuses. Il était très pâle, avec des yeux mourants. Dé§ qu'il aperçut le visage rassurant, la perruque majestueuse, l'ample habit noir, toute la personne du docteur, il lui tendit les mains et il sourit comme on fait à un ami dont le retour était désespéré. Fagon s'approcha du lit et il échangea avec le malade de douces paroles; mais M. le gouverneur était là. Le prisonnier fronçait de temps en temps les sourcils et avait des mouvements dimpatience qui n'échappèrent point au docteur. Celui-ci comprit tout son pouvoir; il se leva donc, et s'adressant à M. de Bernaville :

« Monsieur le comte, » lui dit-il , « le con-

fesseur et le médecin ont des privilèges que le Roi lui-même respecterait dans l'occasion.

— Je vous comprends , monsieur, » répondit le gouverneur, en se redressant sur les reins et en posant la main sur la poignée de sa lourde épée.

Il se retira, précédé de la lanterne du guichetier. Georges sortit aussi.

« Mon cher duc, » dit Fagon, quand il fut seul avec lui , (( qu'avons-nous donc fait , bon Dieu! pour qu'on nous ait donné un pareil logement?... Mais vous êtes souffrant, pensons à vous guérir. »

Fagon se mit ensuite devant la table de chêne où il griffonna une longue ordonnance. Cela étant fait, il revint à son malade.

« Docteur, » disait Fronsac , « croyez-vous qu'on veuille me laisser crever ici?... Votre visite est pourtant d'un bien heureux présage! Docteur, dites nu Roi, je vous prie.

qu'on souffle horriblement dans cette cham-^ bie où vous me voyez.... Parlez-lui de mes barreaux , de mes murailles de six pieds d'épaisseur, de mon grabat. . . Parlez-lui de ma prison comme d'une cellule de l'enfer... Dites-lui qu'il y a cent fois plus de cruauté à m'étouffer ici graduellement, jour par jour, qu'à me faire trancher la tête.

— Voilà ce que je ne lui dirai pas , » reprenait la voix douce et grave de Fagon. « Mon cher duc , si le lion vous serre le bras , caressez-lui la patte au lieu de la vouloir forcer. Du reste, vous connaissez le Roi. Il est sévère à contre-cœur.... pour vous surtout. Mais que voulez-vous ? votre galanterie étourdissante , vos dix-sept ans qui en valent bien vingt-cinq , votre charmante figure et votre audace tout aussi charmante , tout cela vous a donné de vigoureux ennemis ; ils se sont dressés tout-à-coup à la première chute que

DE BOURGOGi\E. 183

VOUS avez faite. Ah! duc!... deviez-vous aller si loiu ou si haut!...

— Mais, docteur, est-ce ma faute? Qu'auriez-vous fait à ma place, cher docteur?...

— Moi ! » dit Fagon, un peu étourdi de la question.

<( Vous-même , ô divin Esculape !

— Y pensez- vous, duc?

— Comment, si j'y pense?

— Ce que j'auiais fait à votre place , moi , Fagon , médecin du Roi , membre des quatre Facultés de Paris...

— Vous , Fagon , le cerveau le plus vaste qui jamais ait pensé sous une perruque à étages et à marteaux , la douairière des perruques.

— Ma foi, duc, si en pareille circonstance je m'étais trouvé, eh bien! j'aurais

— Vous auriez perdu la tête, n'est-ce pas? toute carrée qu'elle est, vous l'auriez perdue ,

ô le meilleur, le plus savant et le plus inflexible des docteurs ! et on vous aurait claquemuré à la Bastille, et vous auriez une fièvre de chagrin , d'impatience , d'amour et de soif de liberté... une fièvre de prison, docteur ! pour couper celle-là , un porte-clef vaut mieux qu'un médecin. Ouvrez, ouvrez la porte, laissez-moi faire quatre pas au delà du pont-levis , et vous me verrez bondir de joie, de force et de santé. Ah! si le Roi pouvait m'apercevoir de son cabinet de Versailles!... Je lui ferais pitié, nest-ce pas, docteur? Je suis si maigre, si défait... et puis je deviens fou... mes idées raisonnables s'en vont une à une tous les jours ; elles s'envolent à travers ces barreaux comme des oiseaux à qui l'on ouvre la cage. Il ne restera bientôt plus de moi qu'un corps brisé à moitié, et animé par le délire; voilà tout. Madame de Maintcnon , ma belle-mère, mon père et

DE UOLRGOGKE. 18Ô

tant d'autres seront bien heureux, alors!...

— Calmez-vous, mon cher duc, )) dit le docteur; » vous aviez tant d'empire sur vousmême...

-^ A Versailles, docteur, mais ici!... Il me semble que je porte toute cette énorme Bastille sur les épaules , ou que ces murs monstrueux vont se resserrer pour m'écraser, me broyer...

— C'est un effet de la fièvre, mon cher duc. Vous sortirez d'ici pour couler des jours de rose.

— Dieu vous entende ! Il y a quelqu'un ici qui m'a prédit tout le contraire. C'est à faire dresser les cheveux sur la tête ! »

Fronsac parla du billet de la sorcière au plus loyal et au plus discret des docteurs. Celui-ci en rit, mais il ne put se défendre, cependant, de beaucoup de surprise.

c( Que veut dire cette femme , » demanda

186 LA UtCHESSE

Fronsac? « qui est- elle cette femme qui prédit des pompes si solennelles et si funèbres?...

— Mon Dieu ! mon ami , » dit le docteur, « c'est probablement im cerveau malade comme le vôtre; pardon! Vous voyez des murs tout prêts à se resserrer; elle voit des cortèges lugubres et des tombes. Oh ! la prison! quelle barbarie que la captivitè^I J'eC? gémis comme vous, et nous nous vantons d'avoir aboli l'esclavage en France!...

— Cher docteur, vous êtes un homme de bien, n'est-ce pas? on peut se fier à vous?...

— Mais, mon cher duc, personne encore ne s'en est méfié.

— J'ai une question à vous faire? c'est comme un poids énorme que j'ai sur le cœur.

— Parlez? vous êtes effrayant.

— Vous me répondrez sans hésiter, sans commentaire ni réticence.

DE BOURGOGMs;. 187

— Parlez ? vous m'épouvantez !

— Depuis quand avez vous vu la charmante idole....

— J'ai eu l'honneur de la voir aujourd'hui même, mon ami.... » répondit en toute hâte le docteur, sans vouloir permettre à Fronsac de prononcer son nom.

— Aujourd'hui ! voyons , que je vous re- .^arde, mon bien-aimé docteur,- oh! que je vous trouve heureux ! que je vous trouve beau !... une autre question. »

Le docteur tremblait; il devenait presque un confident. Fronsac souriait comme un exilé revoyant de loin le clocher de son village.

« Docteur, » reprit-il, « vous le plus véridique des docteurs, serait-il vrai que cette femme, sachant que vous veniez me rendre visite à la Bastille, ne vous ait pas dit une parole au sujet du pauvre prisonnier? »

Le coup était terrible; Fagon toussa, cracha et se moucha pendant cinq minutes. S'il s'était trouvé dans ce moment-là à l'hôtel de Richelieu, il aurait pris son chapeau et sa canne, il se serait levé et aurait disparu. Cependant il croisa les jambes , se renversa sur le dos de sa chaise, ferma les yeux et dit ces mots :

« H m'est impossible de vous cacher, monsieur le duc, que la personne dont il est question m'a parlé de vous. >)

Fronsac s'était déjà dressé sur son lit pour embrasser le docteur. Celui-ci l'arrêta en lui disant :

« La fièvre peut revenir.

— Maintenant, dit le malade, continuez si vous ne voulez que je meure cette nuit. Que vous a-t-on dit? ne prenez pas un ton solennel, monsieur Fagon, ne m'appelez pas monsieur le duc; au nom du ciel, n'allez pas

faire de la prudence et de la discrétion... ; je vous l'ai dit , je suis un homme mort si vous ne parlez.

— Etant dans la galerie du château avec Maréchal , mon confrère , après le lever , la personne dont il était question tout-à-l'heure se rendait à la chapelle pour la messe du Roi. Elle me voit, s'approche de moi et me dit : « Je sais depuis dix minutes que vous partez pour voir un prisonnier à la Bastille; le Roi vous l'a permis ; ne partez pas sans avoir parlé à madame de Ludre. — Je m'inclinai. La messe dite , madame de Ludre vint me trouver comme je passais chez M. le capitaine des gardes. Elle me remit un très-petit paquet cacheté en me priant de le porter au prisonnier et d'être discret. Le paquet contenait, me dit-elle, de la pâte de jujube à la vanille.

— Et cette boite, docteur? » s'écria l'impi'tueux jeune homme.

— La voici, monsieur le duc; » reprit M. Fagon.

Il la tira gravement de sa poche et il la lui remit. Fronsac allait en briser le cachet, il vit le docteur prêt à se lever pour sortir; il mit la boîte sous son chevet; le docteur resta.

Les grandes ombres de la nuit enveloppaient la ville. La Bastille montrait çà et là quelques lueurs rougeâtres à ses lucarnes ; on eût dit les yeux multipliés d'un monstre gigantesque. Onze heures sonnaient à la grande horloge de la tour centrale. Chaque coup allait retentir au fond des cachots et au fond des âmes qui les habitaient. Les guichetiers faisaient leur ronde; on pouvait les suivre aux tintements de leurs trousses de clefs; l'un d'eux heurta la porte de Fronsac. Il venait avertir chaque prisonnier d'éteindre sa lampe. Le docteur prit congé de son malade , et voyant la mortelle inquiétude dans laquelle il le laissait au sujet

DE ROUHGUU>'Ë. ^^^ ^^

de l'ordre du guichetier, il dit à cet homme : « M. le duc de Fronsac ne doit pas rester dans l'obscurité; il est trop souffrant. Une lampe veillera chez lui; je l'ordonne comme médecin du Roi. »

M. Fagon, après ces mots, se hâta de fuir pour se soustraire aux remercîments les plus exaltés de ce pauvre fiévreux qui mourait du désir d'ouvrir la mystérieuse boîte.

Un douloureux événement attrista la cour et la France. Le grand Dauphin venait de mourir à Meudon. La maladie avait fait des progrés si rapides, qu'au bout de trois jours Monseigneur avait été à l'agonie.

Comme il n'avait pas les bonnes grâces du

Roi, son pére, il fut pleuré par un petit nombre d'amis. Le maréchal d'Huxelles, le duc d'Antin et le marquis de Casau le regrettèrent sincèrement. Mademoiselle Choin, sa maitresse , se vit tout-à-fait délaissée dans la maison qu'elle habitait au petit Saint-Antoine. Cette fille avait été fort convenable dans sa prospérité; elle s'était souvent étonnée ellemême de sa singulière et prodigieuse Tortune. Elle vit arriver les jours de solitude avec une philosophique résignation. Quant à mesdemoiselles de Lillebonne, filles de très-bonne maison et dont la faveur auprès du prince avait été si étrange, l'une d'elles mourut bientôt, l'autre obtint l'abbaye de Remiremont.

Le duc de Bourgogne, devenu, par la mort de son père, héritier immédiat de la couronne, fut entouré d'adulations. Il comprit sa position nouvelle, et l'on fut bien étonné de le voir révéler un caractère et des talents que, par

sauvagerie naturelle ou par bouderie, il s'était toujours obstiné à cacber. Louis XIV aimait son petit-fils, au fond au cœur. Les préventions de madame de Maintenon n'avaient pu altérer cette sympathie secrète ; il commença à le traiter avec des manières plus affables , il l'appela souvent dans son cabinet pour des entretiens tête à tète. D'ailleurs la tendresse excessive du Roi pour la duchesse de Bourgogne avait toujours été une garantie d'affection pour le nouveau dauphin. — Le duc de Beauvilliers, qui vivait dans la retraite, se vit assailli par les courtisans. M. de Cambray, de son côté, recevait à son archevêché des visites fréquentes de tous les officiers-généraux de Tarmée de Flandre. Fénelon et Beauvilliers ne cherchèrent point cependant à rentrer en faveur par la nouvelle position de leur élève. Ils s'étaient voués à une sainte retraite, fatigués qu'ils étaient d'honneurs frivoles et

de persécutions cruelles. Les courtisans et la favorite, la première, cessèrent de parler du Télémaqiie (âont on ne connaissait encore que le manuscrit) comme d'un livre de censure insultante pour le Roi. Enfin, il y eut à Versailles bien des masques qui tombèrent et bien des visages qui prirent des masques. L'été de cette année-là eut des commencements fort tristes. La mort du grand Dauphin ne fut pourtant paâ un deuil général. Peu à peu les Marly revinrent. On ne dansait point encore, mais la gaîté commençait à poindre déjà, les feuilles étant vertes encore. L'automne fut presque brillant. Louis XIV s'était indigné de tant de mauvaise foi et de tant d'acharnement de la part des ennemis de la France; il s'était soulevé avec colère contre rartificieuse Autriche; Villars, Vendôme, d'H^rcourt, Barwich et tant d'autres le vengeaient décidément.

Par une bellt; journée d octobre, une jeune femme demandait à être introduite dans l'appartement de madame la dauphine, cette charmante duchesse de Bourgogne qui avait changé de titre sans changer de giaces et de bonté. En vain mesdames de Liidre et de Lévi assuraient-elles que la princesse était en ce moment chez madame de Maintenon à Saint-Cyr, la jeune femme insistait avec une touchante persévérance. Elle éJait si jeune! elle avait tant de larmes dans les yeux et dans le cœur!... Ces dames finirent par la supplier de se calmer et de prendre patience; madame la dauphine ne pouvait tarder à revenir pour le diner du Roi. Bientôt on entendit un grand bruit : c'étaient MM. les gardes qui prenaient les armes dans leur salle; la dauphine rentrait. Elle passa dans le salon attenant à la grande galerie, et qui précédait son appartement. Elle vit la jeune duchesse de Fronsac, toute pâle et

198 LA UUCUESSE

changée, qui se levait pour ses révérences, soutenue par madame de Lévi. Elle courut à elle; elle la prit par la main et l'emmena dans un boudoir qui lui servait d'oratoire : là elle l'invita à s'asseoir et à lui parler comme à la meilleure de ses amies. Madame la dauphine avait un entraînement de langage et de cœur irrésistible. Madame de Fronsac fondit en larmes, sans pouvoir prononcer un mot. Elle venait supplier la plus généreuse des femmes de demander la giàce du duc de Fronsac. Ses pleurs et son état nerveux parlaient assez clairement. La dauphine baissa la tête sans pouvoir répondre. La position mutuelle de ces deux jeunes femmes était expliquée par leur silence. Enfin la dauphine de France voulut se réfugier dans la majesté de son rang pour sortir d'embarras. Elle dit qu'elle parlerait au Roi, mais qu'elle craignait un exil très-long pour M. de Fronsac. Puis, elle s'in-

DE BOURGOGIXE. 19c)

formaavec une sollicitude afFectée des nouvelles de M. le due et de madame la duchesse de Richelieu.

(( Ah ! madame ! » lui répondit-on , « madame ! pourquoi ne pas aimer ma mère?... Elle est si dévouée à madame! elle a tant d'admiration pour madame!...

— Ma chère duchesse, » reprit la charmante dauphine, « vous me croyez méchante, car vous voulez m 'adoucir par les plus aimables piope^rrOn ne m'admire pas du tout dans votre famille, on n'a pas davantage de dévouement pour moi. Mais soyez assurée que je n'en veux à personne pour cela. On ne refait pas son cœur dans ce monde ; il faut bien se contenter de ce qu'il est. Quant à moi , j'aurais, je crois, de l'attachement pour vous si vous consentiez à me maudire un peu moins.

20U LA DICHESSE

— Est-il possible ! madame. Madame peutelle bien avoir une telle opinion?...

— Tenez , chère ducbesse , parlons-nous comme deux cousines qui n'ont jamais eu entre elles la moindre rivalité. Mettez la main sur votre cœur, et répondez-moi : Ne m'avezvous jamais détestée?...

— Madame ! . . .

— Quand on prononce mon nom, ne sentez-vous pas un certain serrement de cœur ?. . . Ne voudriez-vous pas vous échapper, aller bien loin pour vous distraire de ce nom-là?...

— Moi, madame!

— Et quand on fait mon éloge devant vous, n'avcz-vous pas de la colère dans la journée , peut-être même tout aussitôt?...

— Je crois que madame se trompe.

— Non, c'est vous qui vous trompez. Je suis franche; c'est une qualité dont il est permis de se vanter. Si vous m'avouez votre

UE BUtUGUU.NE. 201

antipathie, je parlerai au Roi tout-à-l' heure... et , pour vous épargner de pénibles aveux , faites ceci; mettez votre main gauche dans la mienne ; cela voudra bien dire une foule de haines. »

Alors la jolie duchesse de Fronsac se leva ; et, avec une grâce touchante, elle mit sa main droite dans la main de la dauphine, et elle porta à ses lèvres cette main loyale.

« Vous êtes charmante ! » dit la dauphine de France. « Voulez-vous m'embrasser, madame la duchesse?... »

Comme elle la serrait dans ses bras , madame de Maintenon entra sans se faire annoncer, selon les privautés qu'elle se donnait. Elle vit cette réconciliation , et elle sourit avec une complaisance tout épanouie. Madame de Fronsac alla l'embrasser, en la suppliant du regard...

<f Mon enfant, dit la grave favorite, Dieu

202 LA DLCHESSE

m'est témoin que je ne puis rien aujourd'hui pour cette méchante affaire. Votre vilain mari s'est perdu lui-même sans que personne l ait poussé là-dedans.

— Ma tante, reprit madame la dauphine, un prisonnier n'a plus tort. Nous parlerons au Roi, n'est-ce pas?

— Mais, mignonne, vous vous en chargerez seule... Vous êtes la reine du Roî, bien souvent...

— Il est vrai qu'il est d'une parfaite bonté pour moi. »

Elle prononça ces derniers mots d'un ton très grave, car la tante prenait déjà un ton aigre-doux qui impatientait.

On vint annoncer l'heure du diner du Roi : madame la dauphine s'habilla en toute hâte devant ces dames. Manon (mademoiselle Balbien) était la plus habile femme de chambre du monde. En moins de dix minutes, la princesse se

trouva en ^randhabit. On ne dînait jamais autrement avec Louis XIV. Avant de quitter sa chambre, elle dit à madame de Fronsac ;

« Restez ici , ma chère duchesse, et tâchez de ne pas trop vous ennuyer. Je vous enverrai M. deDangeau qui raconte très bien, et madame de Saint-Simon, qui a de l'esprit comme son mari. »

Puis elle prit la main de madame de Maintenon, et toutes les deux se rendirent aux grands appartements. Le dîner dura plus d'une heure; on mangeait beaucoup à la cour alors. Louis XIV, qui ménageait extrêmement sa santé, avait la manie d'exiger des sacrifices, sur ce point, de la part des autres. On sait que, dans son propre carrosse , il y avait ordi^ nairement des pâtisseries de tout genre pour les dames, et qu'elles étaient obligées d'en manger devant le Roi, et toujours en grand habit. Le glorieux monarque avait ses fai-

blesses; iVuguste n'avait-il pas peur du tonnerre ?

Quand madame la dauphine revint daub son appartement, elle trouva Dangeau, son chevalier d'honneur, fort préoccupé; les dames qui étaient là se plaignaient beaucoup de lui; il avait à peine ouvert la bouche, s'obstiiiant à garder quelque secret. Dangeau, ordinairement fort galant, était honni par toutes ce jour-là. Madame de Nogaret et madame de Saint-Simon lui faisaient de vifs reproches. Le chevalier d'honneur restait impassible. Madame la dauphine, très-heureuse de certaines nouvelles qu'elle avait à donner à madame de Fronsac, se mit de la partie et gourmanda Dangeau. Celui-ci la pria de lui accorder trois minutes d'entretien particulier. Il lui offrit la main et ils passèrent dans un petit salon voisin. Là le marquis de Dangeau, trésému, dit ces paroles :

UE BOIIHGOGNE. 205

« Je supplie votre altesse royale de demander au Roi que M. de Fronsac soit envoyé au château-fort de Pierre-en-Cise; il est trop près d'ici, à la Bastille; il écrit à Cavoye et à d'autres des lettres délirantes sur sa prétendue passion...

— Voyez, dit en riant la daupbine, voyez quelle fatalité ! J'apporte un ordre de mise en liberté à sa femme. »

Elle rentra en se moquant très-joliment de Dangeau. Il sentit sa maladresse, et il la répara en faisant à madame de Fronsac les compliments les plus finement naturels.

« Allez, chère et jolie duchesse, dit madame la dauphine. Essuyez vos beaux yeux et faites comme tout le monde ^ ou à peu près, dites que je ne suis pas une méchante créature. »

Madame de Fronsac partit en toute hâte, plus heureuse et plus fiére qu'une reine. Ses

chevaux brûlaient le pavé. La route de Versailles à Paris lui parut mortellement longue ce jour-là ; la ville avait des rues qui ne finissaient plus; enfin l'hôtel de M. d'Argenson semblait se cacher en reculant ; elle y arriva cependant. Le lieutenant de police lut V ordre. Il fut très obligeant de promptitude ; un mot de lui fut donné aussitôt à madame de Fronsac, qui se fit accompagner par un officier de la lieutenance de police , pour se rendre chez le gouverneur de la Bastille.

Elle y arriva aux flambeaux. M. le gouverneur était dans une cruelle agitation, ainsi que tout son monde. Quand il vit entrer chez lui madame de Fronsac, il faillit rester muet de stupeur. Il prit l'ordre de M. le lieutenant de police qu'elle lui présentait, et il le lut deux fois. Il était consterné.

« Monsieur, s'écria madame de Fronsac,

VOUS plairait-il de me faire conduire à l'instant même chez mon mari?

— Madame la duchesse, répondit le gouverneur en balbutiant, il me serait impossible... Je dois avouer que, malgré la surveillance la plus rigoureuse...

— Expliquez-vous, monsieur! vous allez me faire mourir de terreur.

— Eh bien ! madame, voici la vérité; depuis une demi-heure, M. le duc de Fronsac s'est évadé de la Bastille. »

Le gouverneur, après ces paroles, sortit brusquement de son appartement pour se livrer à l'aise, dans les cours et les corridors, à tous les emportements de sa colère. On entendait sa voix tonnante rouler d'écho en écho. Les prisonniers s'agitaient dans leurs cabanons comme des bêtes fauves inquiètes d'un bruit insolite; les geôliers, les porte-clefs, les surveillants, les gardes armés de mousquets, tout

tremblait devant le terrible M. de Bernaville, qui, de temps en temps , tirait l'épée et voulait enferrer les misérables qui avaient prêté la main à l'évasion. Malheureusement pour lui, le coupable s'était sauvé aussi. C'était un geôlier de ronde qui avait reçu deux cents louis de Georges. Celui-ci avait apporté à son maître un uniforme d'officier de service, et le geôlier gagné les avait laissé passer tous deux; puis il s'était enfui lui-même.

Cependant M. le gouverneur de la Bastille fit prévenir M. le lieutenant de police de l'évasion. M. d'Argenson envoya aussitôt révoquer son ordre de mise en liberté , voulant en référer au Roi. A cette nouvelle, la duchesse de Fronsac tomba évanouie. On l'emporta mourante dans son carrosse.

L'hiver avait jeté sur Versailles son manteau d'hermine glacée. Les grands bois d'alentour étaient chargés de givre; des volées de corbeaux s'abattaient dans les clairières immenses; leur croassement épouvantait les daims et les faisans royaux ; ce cri funèbre al-

lait se prolongeant de vallon en vallon, comme la plainte d'une ame errante sur la neige. En vain quelques pâles rayons essayaient-ils de percer le ciel grisâtre; les nuées arrivaient sur eux avec colère; elles s'amoncelaient danîî les crevasses aériennes et étouffaient les trainées de lumière. Le vent glacial tourbillonnait, en sifflant dans les prairies désolées, et, quand il arrivait dans les bois, il mugissait à pleine harmonie. On eût dit des orgues gigantesques mises enjeu par un archange réprouvé. A divers intervalles , le cri de l'aigle dominait le sauvage bourdonnement , et alors la terreur était grande dans les retraites de la forêt. Le roi des airs était affamé ; il se faisait brigand, frémissant de l'aile , et jetait çà et là des regards étincelants. — L'hiver , ce robuste vieillard, riait, en passant, de l'effroi de la terre.

Cependant un homme, enveloppé d'un

large manteau castillan, s'obstinait à ne point quitter un carrefour du bois , situe au sudouest, à deux lieues du château. Des bûcherons l'avaient rencontré et ils s'étaient hâtés de quitter le lieu où cet étranger se promenait gravement. L'un d'eux, plus curieux ou moins poltron que les autres, s'assit sur des feuilles mortes, à deux cents pas du carrefour, espérant ne point être remarqué. Il se trompait. Bientôt l'inconnu l'appela à lui. Le bûcheron voulait fuir; mais il lui vint dans la tête que le diable, qui peut-être avait pris un feutre et un manteau ce jour-là, l'atteindrait bien vite. Il s'approcha, avec précaution , de l'étranger. Celui-ci continuait toujours sa promenade régulière , d'un arbre à un autre, comme une sentinelle qui a peur de se geler sur place,

« Mon ami , » dit-il au bûcheron , « ne pourrais-tu m'allumer un peu de feu ? Il fàiit

que j'attende ici la chasse. Elle est bien loin. On n'entend plus les trompes.

— Il veut me tenter, » dit en lui-même le bûcheron.

« Je t'ai demandé de m'allumer du feu dans ce carrefour. J'ai les mains engourdies... pas assez cependant pour ne pas payer d'avance un service. »

L'étranger donna un écu au bûcheron , qui le reconnut pour un vrai gentilhomme. Il ramassa des branches mortes, des feuilles, des broussailles, et mit le feu à cette ramée , en tirant des étincelles d'une pierre à fusil. La vue de la flamme pétillante réjouit l'étranger. Il mit les mains dans les torrents de fumée et d'étincelles; bientôt le brasier devint rouge. L'étranger se laissait pénétrer, avec volupté, par la douce chaleur. Il se tenait debout , faisant face au foyer que le bûcheron , assis par terre, attisait de son mieux.

DE BUURGOGNE. 213

« Vous avez donc perdu la chasse? » dit celui-ci.

« Perdu , jusqu'à un certain point. Je sais qu'elle doit passer par ici.. . du moins en partie.

— Je vois bien que vous êtes de chez le Roi , *) reprit le bûcheron. « Seriez- vous un seigneur de la cour?...

— Moi! » dit l'autre; (( je ne puis nie vanter de cela.

— Etesrvous du service de la vénerie?

— Non , mon ami.

— Alors, vous êtes de l'écurie?

— Pas davantage.

— D'où diable êtes-vous donc?... De la garde-robe, de la bouche, du gobelet, de la maison militaire?... Seriez-vous de la chapelle, par hasard?..,

— Tu connais donc la cour, toi? » demanda l'étranger.

214 LA DCCHESSE

— Par Dieu ! mon lils est piqueur aux écuries de madame la duchesse.

— De la dauphine , » dit l'autre.

« Vous y êtes. Il passe sa vie avec des chevaux superbes et quelquefois méchants comme des ânes. *

— Écoute-moi bien, » dit l'étranger. (( Où est ton fils en ce moment?

— Vous ne le devineriez jamais , » dit le bûcheron. « Il court à cheval devant madame, qui a voulu suivre la chasse... Mais je suis bien bête , vous le savez mieux que moi.

— Eh bien , » reprit l'étranger , a voici mes propositions : Je sais que la chasse traversera ce carrefour. Tu verras passer ton fils; fais semblant d'être malade ou blessé. Il descendra de cheval pour te relever et te donner des soins. Il se fera remplacer dans son service. Je serai là; je monterai son cheval et je courrai pour lui. Je te jure que je sqis bon

piqueiir. Cela le convient-il ? Voici trois louis d'arrhes ; je t'en promets vingt.

— 11 faut que vous soyez le plus grand seigneur après le Roi, pour avoir de pareilles fantaisies et que vous payez si cher. Comment diable voulez-vous que j'accepte et comment voulez-vous que je refuse ? Le cas est embarrassant. Il faut feindre le mourant.. . et, si l'on découvre la ruse , on me rossera pour avoir détourné un piqueur de son service.

— Ton fils te défendra, te protégera.

— Je crois qu'il me battrait le premier ; c'est un enragé pour son métier. Puis il m'accuse d'être ivrogne... J'estime le vin, je l'avoue; mais, quant à l'ivrognerie , je la méprise...

— Très- bien! » dit l'étranger. ((Prends toujours les trois louis ; nous compterons après.

— Et si je ne fais pas le mort ou le blessé, vous les rendrai-je?...

— Non ; mais tu n'auras pas les dix-sept autres.

— Vous avez des arguments diaboliques ! Faut-il absolument que je crie, que je gémisse, que je me démène comme un possédé?...

— Tu te coucheras sur le dos, comme si lu étais ivre; tu me laisseras faire le reste.

— Mon fils me cravachera et il passera outre. Vous ne connaissez pas ce garçon-là. Quand j'ai bu , il ne me respecte pas plus qu'un cheval.

— Nous lui ferons entendre raison.

— N'allez pas lui offrir ni or ni argent...

— Diable ! il est donc bien fier ?

— Plus fier que vous , peut-être , bien que je ne sache pas votre nom.

— Tu me donnes envie d'apprendre celui de ton fils.

— Il se nomme Henry, » dit le bûcheron. « C'est ainsi que tout le monde l'appelle.

— Bon ! » reprit l'étranger, u Fais le blessé ; je prends tout sur moi.

— Allons , » repartit le bon-homme. « Tâchez que je ne pleure pas à la fin de la comédie. »

Bientôt, quelques fanfares retentirent dans le lointain. Celte harmonie fit tressaillir l'étranger, qui n'était autre que le jeune duc de Fronsac. La chasse approchait lentement. Les meutes étaient sur les traces du cerf; mais la neige commençait à tomber et le fumet du pied était à peine perceptible au flair des grands chiens. Les trompes sonnaient pour tacher de rallier les chasseurs dispersés dans les bois. On entendit le galop d'un cheval.

« Couche-toi par terre et fais le blessé! » cria le duc au bûcheron.

Un cavalier arriva et passa comme l'éclair.

218 LA Dl'CHESSB

Un autre le suivit ; un troisième parut, sonna un rappel et disparut. Le bûcheron se tenait prêt. Il n'avait point encore reconnu Henry. Tout-à-coup Fronsac vit le brave homme s'étendre de tout son long en travers du sentier, en poussant des gémissements affreux. Un piqueur arrivait; son cheval sauta par dessus le bûcheron couché par terre.

« Henry ! » cria une voix , « Henry , c'esl votre père! H est tombé d'un arbre... Il est blessé !

— Jour de Dieu! » dit le piqueur en arrêtant son cheval, a Pourquoi va-t-il monter sur les arbres quand il devrait s'aller coucher?... »

Il livra son cheval à Fronsac , qui portail l'habit des chasses et qu'il prit pour un homme de la suite , bien qu'il ne reconnût pas son visage. Puis il courut à son père. Fronsac §'élança à cheval et partit au galop , à la grande

DK UOURtiUGNE. 219

surprise de Henry. Une femme à cheval suivait le piquéiir à trois cents pas ; elle passa rapidement. Henry n'osa se montrer. Il avait mis son père dans un fossé et lui-même se cachait. Madame la dauphine poursuivit son chemin; elle était escortée du marquis de Dâîîgeau et de Gamache , menin de monseigneur. Le piqueur de rechange n'était pas reconnu à une telle dislance; il savait trèsbien tous les détours de la forêt ; d'ailleurs , les fanfares le guidaient. Madame la dauphine le suivait de loin , laissant quelquefois en arriére ses deux écuyers , car elle montait un très-vigoureux cheval. La neige commençî^it à tomber à gros flocons. Bientôt elle devint si épaisse , qu'on y voyait à peine. Le piqueur modéra sa course; la princesse n'était plus qu'à dix pas de lui. Elle lui recommandait 4e ne pas la quitter , et Dieu sait si on voulait li^i obéir ! On marchait toujours assez vite; les

chevaux étaient ardents et sûrs. Il arriva que le marquis de Gamache prit, par mégarde, une contre-allée et qu'il s'engagea bien avant dans le bois , au milieu des bourrasques de neige. Dangeau criait à tue-tête pour le rappeler. Il fit si bien, qu'il tomba de cheval et que les gens eurent toutes les peines du monde à le ramasser. Madame la dauphine était fort loin, suivant toujours l'excellent piqueur. Mais le temps devint effroyable ; une nuée de neige tomba sur la forêt ; on ne voyait plus à six pas de distance. Le piqueur se rapprocha de la princesse , dont le courage commençait à faiblir. Elle redoutait les ravins et les fondrières; elle guidait son cheval très-gauchement. Le piqueur crut devoir marcher à côté d'elle; de temps en temps, il mettait la main sur les brides de son cheval. Il ne répondait que par monosyllabes. Un moment, les ténèbres devinrent si épaisses, qu'il fallut s'arrêter.

DE BOURGOUNU. 221

La dauphine dit qu'elle mourait de froid ; sa frayeur était extrême. Fronsac lui répondit qu'il connaissait une ferme à peu de distance, et il chercha à déguiser sa voix. Comme il avait son chapeau enfoncé jusqu'aux yeux et qu'il était couvert de neige des pieds à la tête, on ne le reconnut point encore; d'ailleurs, il faisait presque noir dans la forêt.

« Il m'est impossible, » dit-elle , a d'aller plus loin. Mon Dieu! sommes -nous donc perdus ?

— Madame,» répondit le piqueur, «veutelle que je tienne la bride de son cheval et que je marche pour la guider? »

En même temps, il mit pied à terre, abandonna son propre cheval et prit au mors celui de la dauphine, cheminant au pas et avec une peine extrême.

La dauphine, dans son effroi, n'avait point encore reconnu la voix de Fronsac. Elle se

recommandait au ciel; elle déplorait le sort des gens de sa suite , qui , peut-être, s'étaient égarés sans retour. Elle souffrait horriblement ; elle grelotait et ne se soutenait plus. Fronsac la vit chanceler, prête à s'évanouir... Alors elle arrêta le cheval, et, comme elle tombait en avant , il la reçut dans ses bras. 11 était certain qu une ferme existait dans les environs; chargé de son précieux fardeau, il avança courageusement; jamais il ne s'était senti tant d'audace et de vigueur. Son pied était sur, son œil devinait les obstacles; il marchait dans la neige jusqu'aux genoux , suivi des deux chevaux , qui tremblaient de frayeur et qui ne le quittaient point, par instinct , comme cela arrive , dans les temps de tourmente, en pareille occasion.

Ladauphine était presque évanouie. Fronsac la portait avec la tendre sollicitude d'une mère. Elle avait la tête appuyée sur l'épaule

I>E BOUHGOr.NE. 223

de son guide et ses beaux cheveux flottaient ; Fronsac les sentait souvent venir battre contre son visage. Pas une parole n'était prononcée. On n'entendait qu'un faible gémissement, par intervalle, et Fronsac, alors, ne pouvait se défendre de presser plus fort, contre son cœur, la pauvre femme qui souffrait. Au bout de dix minutes de marche et d'efforts, il arriva devant la ferme. Les dogues aboyèrent, des bûcherons vinrent ouvrir. Fronsac entre rapidement. Il y avait du feu dans la grande cheminée. Les filles du fermier entourèrent la dame inconnue et la servirent avec une extrême sollicitude. La chaleur la ranima peu à peu. Elle ne reconnaissait rien encore de tout ce qui l'entourait.j, La fermière la tenait sur ses genoux, et les bonnes jeunes filles réchauffaient ses pieds dans leurs mains , s'étonnant de leur finesse et de leur parfaite beauté. C'était un spectacle touchant et à la fois char-

mant. La dame avait beaucoup de peine à reprendre ses esprits ; elle jetait çà et là des regards étonnés ; tous les visages qu'elle voyait lui étaient inconnus et même ils lui causaient une sorte d'effroi. Fronsac évitait de se montrer; d'ailleurs lui-même avait besoin de ranimer ses forces; le froid lui avait engourdi les mains et glacé le visage. Au bout d'une demi-heure, il ne souffrait plus ; mais l'état de celle qu'il avait sauvée ne s'améliorait que d'une manière très-insensible. Il était dans une telle anxiété, que les bonnes gens de la ferme le prirent pour le mari de cette femme. Il leur faisait pitié par son désespoir. Il avait déjà envoyé un de ces paysans chercher du secours à Versailles ; il l'avait adressé à mademoiselle de Ludre, au château, en faisant écrire un mot, sous sa dictée, par le fermier. Il avait promis une somme d'argent si le message était remis avant deux heures.

Le fermier, après le départ de la dépêche, s'approcha de hii, et lui dit :

« Vous êtes de la cour , monseigneur !

— Ne m'appelez pas ainsi , » lui répondit Fronsac à voix hasse.

« Je comprends, » dit l'autre mystérieusement; (( vous voulez vous cacher, car vous êtes un très-grand seigneur.

— Non, non, dit Fronsac; je suis l'écuyer de madame. »

Le fermier se prit à sourire d'incrédulité ; puis il ajouta :

(c II y a peu de maris aussi bons que vous ! comme vous devez vous aimer tous les deux! »

Fronsac tressaillit. 11 jeta sur le fermier un de ces regards qui pénètrent le cœur. Le pauvre homme crut lui avoir fait de la peine, et il balbutiait quelques excuses.

« Ah! mon ami, » reprit Fronsac en l'en-

226 LA DVCHESSE

traînant un peu plus loin de la cheminée, « ne va pas gâter ce que tu viens de dire; laissemoi mon rêve, je t'en conjure. Répète, répètemoi que cette femme et OK)i devons nous adorer; que nous ne pouvons plus nous passer l'uu de l'autre désormais. Dis-moi tout ce qui te passera par la tête à ce sujet, tout ce qui te viendra dans le cœur. »

Le fermier regardait ce jeune homme avec éfonnement , ne comprenant rien à son exaltation; ne sachant s'il devait le plaindre ou le féliciter. 11 lui prit les mains et il lui dit ces mots :

.«Tirez-moi d'un grand embarras; êtesvous heureux, ne l'êtes-vous point?...

— Je souffre, mon ami, » lui répondit-on.

» Vous souffrez! voulez-vous que je vous doone quelque chose qui vous fei'a grand bien... une goutte d'excellent gemèvre?... »

Fronsac soinriil avec des larmes dans les

yeux. Il remercia le bon-homme en l'assurant que tous les médecins et tous les médicaments du monde ne le pourraient guérir. Le fermier ouvrait de grands yeux et hochait la tête en s'apitoyant beaucoup sur l'état désespéré d'un si beau et si jeune cavalier. Il voulut essayer des consolations.

« Mon ami, » lui dit Fronsac, « quand nous nous connaîtrons davantage, plus tard, tu riras peut-être bien de ta méprise d'aujourd'hui. La maladie dont je suis atteint est mortelle, et je te jure cependant que je ne voudrais pas en guérir. »

Le fermier faillit tomber à la renverse de stupéfaction. Il finit pai* se persuader que celui qui venait de lui parler ainsi avait le cerveau dérangé. Jusqu'à quel point se trompaitil, le brave homme! Répondez, belles âmes éprises d'amour.

La dame inconnue à la ferme était revenue

à elle-même, elle questionnait les jeunes filles qui l'entouraient; elle remerciait leur mère. Oq l'avait placée dans une sorte de vieux fauteuil, et on l'avait entourée d'oreillers; ses pieds reposaient horizontalement sur une chaise de paille devant le feu. Elle avait demandé à plusieurs reprises celui qui l'avait sauvée.

(( Amenez-le-moi donc ! » dit-elle avec un peu d'impatience; « ce pauvre garçon a failli périr de fatigue et de froid.

— Voilà une dame qui parle un peu lestement de son mari, » pensait le bon fermier.

Les jeunes filles coururent à Fronsac qui s'était réfugié au foyer de la pièce voisine. Elles le supplièrent de se rendre auprès de madame. Il y consentit; mais avant tout il dit un mot à l'oreille de la plus grande des trois paysannes. Celle-ci alla trouver sa mère et lui communiqua mystérieusement les paroles de l'étranger. La fermière quitta la dame et se re-

DE BO^JRGOG^E. 229

tira avec ses filles dans la chambre où était Fronsac,- lui en sortit aussitôt et il se présenta, le chapeau à la main, devant la dauphine de France. Il était seul, tête à tête avec elle. Il la salua avec un respect profond et se tint debout à six pas de distance. Elle le reconnut; elle allait jeter un cri... La voix lui manqua.

« Madame, dit Fronsac, si jamais prisonnier s'est félicité d'avoir rompu ses fers; si jamais il s'est applaudi d'avoir risqué sa vie pour reconquérir sa liberté, c'est sans doute celui qui a l'honneur de paraître devant vous aujourd'hui. Voilà plus de sept mois que je me suis échappé de la Bastille et que je vis errant et déguisé pour échapper aux agents de M. d'Argenson; voilà sept mois que je guette toutes les occasions de vous voir de loin, à la dérobée... Ma bonne étoile m'a amené dans les bois que vous deviez traverser... Elle sera

à jamais bénie ! Viennent maintenant les rigueurs du cachot; je les accepterai sans murmure. J'ai pu encore mettre un genou en terre devant vous... et vous jurer un dévouement éternel.

— Ah! monsieur, relevez-vous, de grâce, » lui répendit-on. « Je dois vous remercier d'abord, vous m'avez sauvée; ensuite je dois vous gronder bien sérieusement. Vous vous perdez, monsieur de Fronsac; le Roi est furieux... Vous êtes en rébellion; on vous cherche; j'avais votre grâce î Fallait-il faire le coup de tête de vous enfuir ! Une heure de retard à cette malheureuse fuite, et vous sortiez, libre, réconcilié avec le Roi, avec votre famille...

— Madame, reprit Fronsac, je suis un rebelle tout-à-fait endurci,* car je me loue et je me fais gloire de ma rébellion. J'aurais refusé de sortir de la Bastille... Les conditions de la grâce n'étaient pas acceptables pour moi.

UK imiiRUUGNE. 231

— (^uc dites- vous, monsieur ? c est de la folie... Je vous en prie, monsieur, revenez à des idées plus vraies, plus utiles à votre bonheur. J'ai un grand remords au fond de l'ame; vous avez deviné...

— Oh ! madame, ne vous repentez pas d'avoir rendu la vie à un pauvre prisonnier mourant de douleur. Cette mystérieuse boite que m'apporta Fagon fut comme la manne divine dans le désert. D'ailleurs, ce qu'elle contenait m'avait été dérobé odieusement; il fut noble, il fut grand à vous de me le rendre. Avais-je donc démérité de votre bonté, madame.* avais-je commis quelque déloyauté? Je ne le crois pas, madame.

— Et ni moi non plus, assurément, » dit la plus douce et la plus noble des femmes ; « mars je ne puis me défendre de déplorer chez vous une exaltation dangereuse pour vous-même, jt vous le répète.

— Dangereuse pour moi seul, oui, madame. C'est à cause d'elle que la prison est déjà venue... Il faut m'attendre à bien d'autres rigueurs.

— Monsieur de Fronsac , vous paraissez avoir beaucoup souffert...

— Oui, madame, et plus encore que ne le dit mon visage.

— Tout le monde à Versailles vous a plaint... On vous regrette sincèrement. Quant à moi, que vous dirai-je? ma position était cruelle. Souvent j'ai demandé votre grâce, et souvent on a fort mal interprété cet intérêt... Pourtant il n'y avait rien dans mon cœur dont je ne dusse être fiére. On a bien vu comme j'ai fait tout au monde pour être agréable à madame de Fronsac, dont je suis disposée à être l'amie, je vous assure. >i

Le duc de Fronsac avait le coude appuyé contre la cheminée et le front dans la main.

DU J^OURGOUKE. 233

11 contemplait avec ravissement la femme adorée de son cœur et la plus adorable, assurément. Comme elle cessa de parler, il ne répondit pas; elle baissa les yeux et lui demanda s'il avait envoyé chercher une voiture à Versailles. Il lui conta comment il avait écrit, par la main du fermier, à madame de Ludre. Alors elle leva sur lui ses beaux regards, avec une expression charmante de reconnaissance, pour la délicatesse avec laquelle il agissait.

c< Vous m'avez sauvée de la neige, du froid, de la mort, peut-être, monsieur, » reprit-elle ; « je ne l'oublierai jamais. Ce que je me rappellerai toujours aussi, c'est le soin que vous prenez de m'éviter les moindres chagrins. »

Elle lui tendit la main. Fronsac était trop violemment ému pour songer à être prudent. Il se jeta à deux genoux devant l'idole de son adoration, il la dévorait du regard et de la pensée. Sa tète frappait quelquefois contre le

234 L.4 D€CHIjSSE

bms du vieux fauteuil , et des phrases sans ordre, |3assionnées, extravagantes, s'échappaient de sa bouche. Il était dans le lyrisnie de la passion; son ame, montée comme une harpe, vibrait de mélodie. Le monde réel avait disparu. Il était sûr de mourir, tant il se sentait enlever de terre, tant il s'*iivrait de l'air dangereux des hautes régions.

« Madame! )j s'écriait-il, « il faut bien que je le dise, une fois en ma vie, à vous qui êtes si bonne et si redoutable, toute diplomatie esi misérable à mes yeux ; avec un cœur brûlé comme est le mien, qu'a-t-on à ménager.'' l'exil, le cachot, la mort?... Mais dix minutes passées ainsi valent quarante années de gloire, de grandeurs !... Je vous aime, oh! je vous le jure, je vous aime avec idolâtrie. Vous avez rempli mon ame de joie et de tristesse; vous êtes tour à tour mon supplice et mon enivrement. J'existe par vous et pour vous*... Toutes

UË UOLKUOGNE. 235

mes pensées sont autant de vives étoiles qui vont s'abimer dans vos rayons. J'ai passé des mois entiers dans mon cachot à me repaître de votre image. Quelquefois, haletant de fièvre , je me tordais de douleur au souvenir du passé ; quelquefois, comme un homme échappé d un incendie étouffant, je respirais à longs traits les brises d'espérance qui m'arrivaient toutes parfumées. 0 madame, je suis bien fou. bien désolé de cœur, mais bien résolu à tomber mort plutôt que de vous affliger par la moindre satisfaction donnée à mon orgueil. Vivez heureuse, adorée, calme et sereine dans vos gloires... Moi, je lutterai , corps à corps, avec ma fortune; moi, je vaincrai mes emportements de colère, de jalousie, de vanité... mais mon amour, jamais : c'est mon trésor, c'est ma vie, c'est mon ciel... Vous pleurez, madame! >i s'écria-t-il tout-à-coup. «Ah! que toutes les colères de Dieu retombent sur moi, s'il est

236 LA DtCHESSE

vrai que je vous ai causé une larme de chagrin!... »

Et en parlant ainsi , il pressait dans ses mains et contre son cœur la blanche main qu'on lui abandonnait. Oh ! pourquoi ne meurt-on pas dans ces extases ! pourquoi l'ame ne fuit-elle pas dans les cieux quand des harpes inconnues l'appellent par tant de magnifiques accords!

Ce fut dans ce moment qu'un bruit terrible retentit au dehors. Fronsac en frémit de rage, et la noble créature dont il baisait les pieds en tressaillit d'épouvante. Une voiture arrivait; des gens de la cour frappaient à la porte de la ferme.

« Partez! sauvez-vous! » s'écria la femme adorée. «Si l'on vous rencontrait ici... vous seriez perdu... Sauvez-vous!

— Jamais , » dit Fronsac. « Me séparer de vous, grand Dieu!

— Vous VOUS perdez, » vous dis-je.

(( Eh ! qu'importe !

— - Vous me perdez, mon ami...

— Ah ! )) s'écria le jeune homme en délire, « puisque ce mot-là est sorti de votre bouche, archange, soyez obéie!... »

Et saisissant son chapeau et son couteau de chasse, il ouvrit une fenêtre basse qui donnait sur une arriére-cour, il franchit un mur de jardin , et, malgré les trombes de neige, il s'échappa, à travers les bois, avec la rapidité du chevreuil.

Madame de Ludre arriva. Elle se pâmait de crier en retrouvant sa chère dauphine, si pâle, si brisée. Elle se jeta à son cou en l'appelant de tous les noms que sa tendresse et son âge lui donnaient le droit de lui dire. Elle s'était fait suivre par Fagon, qui entrait avec sa majesté et son impassibilité ordinaires; puis Manon arriva chargée de vêtements, de pe-

lisses, de mantilles, de robes et de linge. Les paysans croyaient à la fin du monde en voyant aussi belle compagnie. Ils étaient muets et immobiles autour de la grande dame et de sa cour. Fagon trouva le pouls agité, fiévreux; mais il ne vit aucun inconvénient à partir sur-le-champ. On cherchait de tous côtés le sauveur de la dauphine. On savait que c'était Henry, le piqueur, qui avait couru devant elle à la chasse ce jour-là. Henry avait disparu. Les fermiers prétendirent l'avoir vu sauter comme un daim , par-dessus les petits murs, pour se sauver. l\ était prouvé que Henry était le meilleur et le plus généreux de tous les hommes, puisqu'il voulait se dérober ainsi aux éloges et aux récompenses. Mais sa fortune était faite dés ce jour. Bientôt arrivèrent Dangeau et le marquis de Gamache, à demi morts de froid et de frayeur d'avoir perdu madame la dauphine. Elle les rassura par ce sourire

enchanteur dont elle avait seule le secret.

La neige cessait de tomber; on monta en berline et on partit. A Versailles, le retour de la dauphine fut une véritable fête ; le Roi se fit annoncer chez elle. Il fut tendre et empressé plus qu'à l'ordinaire. M. le dauphin et M. le duc de Beny n'arrivèrent que fort tard; jamais chasse n'avait été plus désastreuse. Chacun en rapportait quelques blessures plus ou moins graves ; tout le monde avait horriblement souffert.

Henry fut fêlé et choyé par tous les grands seigneurs; il ne comprenait pas sa nouvelle fortune; mais, en habile homme, s'il ne pouvait se l'expliquer à lui-même, il n'en demandait l'explication à personne. Il n'était que piqueur en second ; dés le lendemain, il reçut le grade de premier piqueur et une bonne somme d'argent.

Dans une des premières soirées de février, le jeu du Roi avait été trés-brillant. Louis XIV, contre son habitude, avait veillé jusqu'après minuit. Avant de quitter le salon, il prit à part le Dauphin, son petit-fils, et on remarqua qu'il lui parla avec mystère, mais d'une ma-

niére très-animée. Monseigneur sortit alors une lettre de sa poche, et il la donna au Roi qui appela M. le duc du Maine pour la lui montrer. M. du Maine se hâta d'arriver, boitant à son ordinaire) et sa surprise fut grande après avoir lu la lettre. Il en parla avec tristesse à M. le Dauphin qui n'avait pas l'air d'attacher beaucoup d'importance à ce papier. D'ailleurs monseigneur a^ail l'habitude de ne pas engager de conver^lion trop directe avec M. du Maine, qu'il n'aimait pas, au grand regret de Louis XIV. Le fds de France, longtemps négligé, faisait §entir sa sjupériorité écrasante au fds légitimé, jusqu'alors l'enfant gâté du vieux lloi.

M. du ^Nlaine voulut revenir sur la mystérieuse lettre.

« Bah ! dit monseigneur , est-ce qu'il faut croire aux sorciers?... Notre vie n'est-elle pas entre les mains de Dieu? »

DE KOirBGOGNE. 243

Le Roi ckiit trés-sérieux. Il ne pouvait se décider à quitter le salon. Llieiiredu coucher était pôui'lant venue, et Ion sait à quel point il était exact en tout ce qui concernait le cérémonial. M. du Maine lui lit remarquer que tout le monde s'étonnait et se félicitait d'un tel oubli de l'heure. Le Roi, sans lui répondre, alla droit à la table de jeu de sa chère Dauphine, et se mit à regarder ses cartes avec un vif intérêt; elle s'en aperçut et elle lui demanda des conseils. Le Roi était taciturne; tanlôt son regard se fixait sur les cartes , tantôt il s'arrêtait sur le visage de MM. de Luxembourg et de la Rochefoucauld, placés à la table de jeu de la Daupbine, tantôt sur celui de madame la duchesse de Lévi. C'était à décontenancer tout le monde. Le regard de Louis XIV était des plus imposants et des plus fins. M. le comte de Toulouse se pencha vers madame la Daupbine, et lui fit remarquer

244 LA DrCHESSE

l'embarras dans lequel la préoccupation du Roi mettait tout le salon.

« Sire, » dit-elle en se retournant vers son grand-père, « mon jeu vous intéresse donc bien?

— Beaucoup, ma fille.

— Il est pourtant bien mauvais! Je n'ai que des cartes fatales... C'est un enterrement que tout cela. »

Le Roi tressaillit et se retira. Le jeu de la Daupbine cessa un moment après. Elle avait perdu beaucoup, et pourtant avec les cbances les plus belles au commencement de la partie. Le Roi, dans sa chambre à coucher, causa encore en secret, pendant quelques minutes, avec le Dauphin , qui ne voulait pas absolument prendre au sérieux la lettre reçue dans la journée. Elle contenait un avis alarmant pour lui-même. Le Roi , rassuré peut-être par r insouciance même de son petit-fds, passa

DE ISUlJBGOtiNE. 245

dans une pièce voisine, où il avait coutume, le soir avant de se coucher, de jeter quelques biscuits à ses belles et grandes levrettes. Il y en eut une qui fit la méchante et qui faillit lui mordre la main. 11 revint dans sa chambre de fort mauvaise humeur, en poussant rudement la porte derrière lui ; puis il dit adieu à ses enfants et il congédia tout le monde. Le Dauphin regagna son appartement du rez-de-chaussée ; madame la Dauphine entra dans le sien, situé au dessus de celui de monseigneur. Elle était fort gaie €t riait beaucoup des frayeurs qu'elle avait faites à M. de Luxembourg en jouant avec extravagance, comme elle s'en était donné la joie toute la soirée. Mesdames de Nogaret et de Saint-Simon étaient auprès d'elle; de toutes ses dames , c'étaient les plus jeunes ; aussi aimait-elle les avoir a son coucher, pour gloser et jaser à l'aise bien avant dans 1? nuit

'i46 LA «LCUESSE

Elle entra seule dans un des boudoirs attenant à sa cliarobre et elle trouva une tabatière d'or hi'i- (!iie iable de loileUe. Elle l'ouvrit. La boite coulenait dn tabac d'Espagne d'un parfnoi délicieux. L;i Oauphlne avait un extrême plaisir à respiter (juelijuerois de celte poudre à la dérobée, rar le Roi ne pouvait supporter lesodeiu'S, celle du (abac en particulier, et il aui-ait i^ourmaodé Irès-sévèremeTit sa chère fdle s'il avait soupçonné celle nouvelle fantaisie. Madame la Dauphine remit la boite sur la toilette, n'v attachant aucune importance. Elle oublia même de demander à ses dames si elles savaient qui l'avait déposée dans son boudoir. ]\îadame de Saint-Simon fut trèsspiriluelle; elle raconla de petites histoires, qui étaient des merveilles de malice et de grâce. IMadame de Nogarel et la Dauphine riaient aux éclats, tandis que Manon et les autres femmes s'occupaient de la toilette de

DE bolkgognl:. 247

nuit. Quarante bougies brûlaient dans l'appartement. La charmante princesse s'assit devant sa grande glace, où elle se mirait tout entière, livrant sa tête et ses beaux pieds à ses femmes de chambre. On lui enleva ses perles, son grand habit de cour, ses bracelets. On la chaussa de mules de soie brodées, et on la revêtit d'un élégant peignoir de basin des Indes à dentelles d'Angleterre. Elle voulut rester tête nue, et ses beaux cheveux châtains furent roulés en chignon par derrière, et aplatis sur les côtés. Comme elle n'aimait pas les longs apprêls de toilette, lout cela fut fait dans moins d'un quart d'heure; un peu plus de retard et l'impatience seraient venus animer de rose la blancheur de son visage.

Les femmes se retirèrent. Madame de Saint- Simon continuait à jaser, lorsque lout-à-coup madame de Nogaret vit la Dauphine se pencher sur un fauteuil et défaillir; elle courut à elle;

248 LA DICHESSE

les sels la ranimèrent; elle ne comprenait pas comment elle avait pu se trouver mal après être rentrée chez elle si bien portante. Ses dames lui conseillèrent de se mettre au lit; mais elle dit avoir besoin d'air et de mouvement. Elle se mit à marcher dans sa chambre, appuyée sur le bras de madame de Saint-Simon. Au bout d'une demi-heure, elle remercia ses dames et elle les obligea à la quitter, se disant Irès-bieu remise, et voulant prier un peu toute seule au pied de son lit. Madame de Nogaret prit un coussin de velours et le plaça sur le tapis. La Daupbine la remercia du regard et du geste; par une étrange fantaisie, elle rappela ces deux dames, déjà dans le salon voisin, et elle leur demanda la permission de les embrasser. Celles-ci voulurent lui baiser les mains, mais elle ouvrit les bras, et les serra l'une après l'autre contre son cœur et à plusieurs reprises. On l'eût dite oppressée

de quelque ennui secret, peut-être d'un chagrin.

Quand clic fut seule, elle poussa le petit verrou de la porte du côté du salon, et elle alla s'agenouiller sur le coussin placé sur la marche de l'estrade. Là elle pria, les mains jointes et étendues sur le lit,#et le front appuyé; son ame s'éleva vers Dieu avec un élat» surnaturel; il lui semblait, ce soir- là, qu'elle avait soif des sources célestes. Ses yeux se mouillaient de larmes, et son cœur battait avec émotion. Elle resta si longtemps dans cette attitude, qu'une des femmes crut devoir quitter le cabinet voisin et venir la prier de prendre du repos. Elle ne répondit pas d'abord. La femme de chambre renouvela sa prière; à cette voix, elle se retourna avec saisissement, elle eut une frayeur étrange, et jeta un cri.

« C'est moi, madame, » dit la femme de service.

LA DUCHEi-SE

« Ah! » reprit la princesse, « que je suis folle! je ne le reconnaissais pas... »

Bientôt après, elle.reposait ; l'appartement n'était plus éclairé que par la faible lueur d'une veilleuse deporcelaine. L'ange du silence se promenait seul et à pas lents dans la chambre mystérieu*.

Le lendemain, dans la matinée, ceux qui traversaient les cours du château remarquaient une grande agitation parmi les gens du Roi et des princes. Plusieurs carrosses arrivaient en toute hâte; plusieurs personnes en descendaient et entraient avec précipitation dans les vestibules, pour être introduites. Dans l'appartement de M. le Dauphin, au rez-dechaussée, il y avait un véritable tumulte; les menins répondaient à peine aux questions qu'on leur adressait; ils passaient et repassaient sans cesse, portant des ordres, allant

aux appartements du Roi, revenant chez monseigneur, courant chez madame la Dauphine. Le marquis de Gamache, surtout, était d'une agitation qui ressemblait presqu'à de la colère. Il rudoya plusieurs gardes et se querella très sérieusement avec un officier aux chevau- légers. Dans un moment d'humeur, il faillit renverser madame de Lévi qui sortait de sa chaise au pied du petit escalier pour monter chez la Dauphine.

« Monsieur de Gamache, »dii celle-ci, « vous voilà tout hors de vous! est-il viai que madame...

'— Eh! madame la duchesse, » reprit Gamache, ens'arrêtantà peine, ce prenez la peine de monter, vous en avez bien le droit; madame la Dauphine est au plus mal. »

Cette terrible parole fut entendue par nombre de personnes accourues aux premiers bruits; elle vola de bouche en bouche. Le

252 LA DCCHESSE

frisson gagna tous les cœurs ; la terreur vint pâlir tous les visages. Bientôt ce fut comme un orage; chacun allait et venait avec égarement. Le Roi n'était point encore éveillé ; le capitaine des gardes était dans une grande perplexité, se promenant en long et en large dans le salon attenant à la chambre royale, et attendant le coup de sonnette comme s'il eût attendu l'arrêt de son avenir. M. de Dangeau se présenta à lui :

(( Monsieur le duc , il faut éveiller le Roi.

— Non, monsieur, » reprit le capitaine des gardes; « le Roi va sonner dans la minute...

— Le Roi se plaindra de n'avoir pas été prévenu, monsieur.

— Ehî bien, monsieur, le Roi se plaindia. Je sais mon métier, »

Deux meninsdu Dauphin arrivèrent :

(( Monsieur le duc, il faut entier chez le Pioi...

— Vous croyez cela, vous, M. de Clieverny? » reprit l'inflexible capitaine des gardes-du-corps.

« Je le crois si bien, monsieur le duc, que monseigneur le désire.

— Quand monseigneur daignera venir luimême me demander à entrer... je verrai ce quej'aurai à faire. »

Le Dauphin arrivait en ce moment. Le capitaine des gardes allait peut-être lui barrer le chemin, lorsqu'un coup de sonnette retentit. La porte du Roi s'ouvrit, et ce fut le capitaine des gardes-du-corps qui entra le premier. Le valet de chambre y était arrivé déjà par les petites portes intérieures. Le Roi fut habillé en toute hâte. Il rejoignit bientôt le Dauphin dans la chambre de madame la Dauphine. Là une scène de désolation avait lieu.

Étendue sur son lit, la têle en feu , les bras convulsifs, la Dauphine luttait avec une fièvre ardente. Ses yeux s'étaient vitrés, sa respiration pénible, son pouls dans un désordre effrayant. Fagon et Boudin, son médecin ordinaire, étaient là. On annonça Maréchal, qu'on avait envoyé chercher à Paris. Le Roi les interrogeait tous les trois du regard. Ils se taisaient, et, penchés autour de la malade, ils cherchaient à deviner la cause de ses effrayantes et subites douleurs. M. le Dauphin, pâle comme une ombre, ne quittait pas la ruelle. Mesdames de Ludre et de Lévi s'agitaient beaucoup; on refusait la porte à d'autres dames du palais. Enfin Fagon s'éloigna du lit, et le Roi le suivit dans une embrasure de croisée. Le docteur était impénétrable. Le Roi le pressait de questions. Maréchal s'approcha et parla de la rougeole. Fagon leva les épaules. Boudin fut de l'avis de Maréchal.

DE DOURGOGNE. 255

La fièvre continuait à être violente. La pauvre Dauphino, accablée par la présence de tant de personnes, demanda à rester seule; tout le monde sortit. Le Roi quitta la chambre et se rendit au conseil, le visage tout décomposé. Un médecin, monseigneur et deux femmes étaient restés chez la Dauphine.

Paris savait déjà la fatale nouvelle. Déjà des prières étaient ordonnées, la foule avait devancé cet ordre; les églises se remplissaient de suppliants. Jamais princesse n'avait été plus aimée. Beaucoup de gens partaient en toute hâte pour Versailles ; vers le soir, on y vit arriver autant de carrosses qu'un jour de bal, et autant de voitures déplace qu'un jour de revue ou de réjouissance publique. Les grilles du château étaient assiégées. Des valets allaient et venaient, portant des bulletins à la fouie.

Dans les cours, un grand nombre de personnes s'étaient introduites, bien qu'elles n'appartinssent à aucun service du château, et elles circulaient librement. Parmi elles , on avait plusieurs fois remarqué un jeune homme vêtu d'un habit assez grossier et qui avait le visage décomposé comme un accusé qui va entendre son arrêt. Sa figure parut même suspecte à plusieurs personnes, tant il avait l'œil hagard et la démarche désordonnée. On parla de lui à un garde-du-corps , qui alla chercher un brigadier de sa compagnie. Celui-ci se mit à suivre l'inconnu ; mais lui n'en tenait aucun compte, allait et venait, et arrêtait les valets de service, pour les interroger dés qu'il en trouvait l'occasion; enfin il parvint jusqu'à la grille de la cour de marbre ; elle fut entr'ouverte un moment; l'inconnu se glissa entre deux sentinelles et gagna les salles basses pour arriver jusqu'à un escalier. Le brigadier

vit bien qu'il devait connaître parfailement les êtres du château; il ne le suivit qu'avec plus d'acharnement. Tout-à-coup il l'aperçut se glissant dans une galerie qui conduisait au laboratoire de Boulduc, apothicaire du Roi, et où les médecins venaient d& descendre. Ce fut alors qu'il courut sur lui et qu'il lui porta la main au collet pour l'arrêter.

(f Monsieur, » dit l'inconnu , « je me fie à votre loyauté; je suis le duc deFronsac. »

L'ofhcier aux gardes lâcha prise. Il avait quelques obligations aux Richelieu. Il pria Fronsac de prendre garde à lui en lui rappelant qu'il était encore sous le coup d'une lettre de cachet; puis il lui ofFrit ses services.

« Monsieur, « dit le jeune duc, (f je suis prêt à vous demander une grâce les mains jointes; c'est de me donner un moyen d'avoir un gîte au château et des nouvelles de madame la dauphine à chaque instant.

258 LA nUCHESSE

— C'est diflicile, » dit le brigadier; « tout le monde vous reconuaitra ici , monsieur le duc, à moins que vous ne consentiez à vous enfermer dans la salle de repos des gardes-du-corps, où je donnerai le mot à plusieurs de nos camarades.

— Vous êtes mon sauveur! » s'écria Fronsac.

Il suivit le brigadier dans une salle du rezde-chaussée et très-solitaire, bien que voisine des appartements des princes. Cette salle, un peu obscure, lui convenait à merveille. Après avoir veillé, les gardes s'y rendaient tour-àtour pour dormir. Le brigadier prévint deux de ses amis. On ouvrit un cabinet attenant à la salle, on y jeta un matelas, et le pauvre duc s'y établit, en recommandant bien de lui apporter souvent des nouvelles. Le brigadier fut très-bon; il saisissait toutes les occasions de visiter le reclus. La nuit se passa en allées et

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en venues. Fronsac, étendu par terre sur le matelas, mourait de douleurs, écoutant tous les bruits divers qui retentissaient dans le vaste château, et tressaillant d'épouvante à chaque nouvelle qu'on lui apportait. Ce ne fut que le lendemain que le brigadier le décida à prendre quelque nourriture.

Depuis deux jours, la dauphine souffrait comme un martyr. Se souvenant de la boîte de tabac dont elle avait respiré le parfum, elle la désigna à ses dames; on courut au boudoir, la boîte avaitétéenlevée. Fagon avait eu raison, la rougeole n'existait pas. Le mal provenait d'une cause encore inconnue, mais à peu près soupçonnée par le médecin du Roi et par Boudin. Maréchal s'obstinait à sa première déclaration. Septmédecins furent mandés; ils arrivèrent de Paris. Le Roi voulut queBoulduc, savantautantqu'honnéte homme, fut de la consultation; elle eut lieu aux bougies, dans le salon

qui précédait l'appartement de la dauphine, et qui le séparait de la grande galerie. Le Roi y assista en personne. Madame de Maintenon s'y trouvait aussi. Assurément, ce fut une assemblée solennelle que celle-là. Les portes du salon étaient gardées en dehors comme si une réunion de rois agitait le sort de l'Europe. Louis XIV invita les médecins à parler en toute liberté, sans aucune des formes de langage prescrites par l'étiquette et le cérémonial devant sa personne. Il s'assit dans un fauteuil près de madame de Maintenon, à un angle de l'appartement. Les médecins occupaient le milieu autour d'une grande table de marbre vert. On parlait sans se lever; Boudin fut chargé de recueillir les opinions et de les écrire; la discussion fut animée, elle devint même pénible. Maréchal et Fagon s'emportaient , luttant de science et d'indignation. Le Roi laissait tout dire; il suivait tous les fils, cherchait,

DE BOLUtGOUNIi:.

ëpiait la vérité. Tout-à-coup Fagon se leva, et appuyant le poing sur le marbre de la table, il jura, par son ame et conscience, qu'il ne pouvait attribuer la maladie violente qui dévorait la dauphine qu'à un poison subtil, corrosif, impétueux; et il ajouta que cette maladie offrait les mêmes caractères que celle qui avait fait succomber le grand dauphin.

11 s'assit au milieu du silence général. Le Roi était pâle ; il n'osait regarder madame de Maintenon. Une tristesse mortelle était empreinte sur tous les visages. Chacun tremblait de rompre cette extase funèbre; mais Maréchal se leva à son tour, et il protesta avec indignation contre l'opinion de son confrère. Boudin demanda à recueillir les voix. Il interrogea chaque médecin à son tour. Le Roi était ému au dernier point; son regard errait sur toutes les figures comme si des juges suprè-

262 LA DL'CUESSE

mes allaient décider de la vie de sa chère fille.

Boudin fit son interrogatoire avec un calme plus effrayant encore que la colère de Maréchal et de Fagon; il écrivait à mesure qu'on répondait; les avis étaient partagés jusqu'au sixième médecin interrogé, il y eut quatre opinions contre l'empoisonnement ,- il y en eut six qui l'affirmèrent.

Le Roi se leva de terreur; il s'adressa à Fagon et aux médecins de son avis;, il leur dit d'agir avec toute prudence, mais d'agir... Puis il recommanda le secret sur le résultat de la délibération. Madame de Maintenon, les yeux baignés de larmes , le suivit dans son appartement.

Toute la Cour attendait Tissue de cette solennelle consultation. Les médecins traversèrent la foule des courtisans qui cherchaient à lire sur leur visage. Pas une question ne leur

Ub BOUBCUGNC. 263

fui adressée; ear on voyait bien à leur grave tristesse qu'ils n'y répondraient point.

Le cinquième jour de la maladie arriva. Le danger parut augmenter. La malade demanda les secours de l'église. Son confesseur, le père de la Rue, de la compagnie de Jésus, fut introduit dans sa chambre. Resté seul auprès d'elle, il lui demanda si elle était prête pour le sacrement de pénitence. La malade ne répondait point. Le père de la Rue renouvela plusieurs fois sa question. Il devina la cause de ce silence ; et il avoua , avec beaucoup de tact et de dignité, que, dans une occasion aussi solennelle, on pouvait bien briser l'habitude des relations et s'adiesser à un autre directeur sans, pour cela, faire injure à personne. La dauphine jeta sur lui un regard affaibli, mais expressif de gratitude. Elle nomma M. Bailli, prêtre de la Mission. Le père de la Rue l'eiivoya chercher , il était parti poiii Taris. Il

fallut choisir un autre ecclésiastique ; ce fut le père Noël, de l'ordre des RécoUets, que la malade désigna. Il vint et il entendit la confession de la dauphine de France.

Cet événement lit du bruit. Chacun lui donna une interprétation. Les plus absurdes furent les plus accréditées. La malade devait recevoir l'extréme-onction dans la soirée, les médecins ayant déclaré que tout étaitdésespéré. Alors on n'entendit que des sanglots et des gémissements dans celle magnilique demeure de Louis XIV, où tant de gloires et tant de joies éclataient naguère. L'heure était venue où il fallait dire un éternel adieu à la meilleure des femmes , à la plus charmante des reines.

La cérémonie douloureuse commença. M. le dauphin, à genoux dans la ruelle, pleurait sur une main faible et à moitié froide qu'on lui tendait. Le Roi était prosterné au pied du lit.

les mains jointes , les deux genoux par terre , et suffoquant de douleur. Madame de Maintenon et les princesses priaient dans le fond de la chambre. Les princes s'étaient agenouillés derrière le Roi; la porte et le salon voisin se trouvaient encombrés de pieux assistants. Tous ces grands seigneurs avaient sur le front une accablante tristesse. L'agonisante, après avoir reçu le sacrement, remercia, d'une voix faible, le Roi, le dauphin et toute l'assistance. Des sanglots seuls lui répondaient. On vit alors monseigneur se lever avec désespoir et tendre les mains au ciel comme pour lui demander de mourir. Hélas ! il était exaucé. Déjà des germes mortels étaient dans son sein; déjà on pouvait juger à l'expression étrange de ses traits qu'il allait aussi quitter ce monde. Son visage pale ressortait comme une tête de fantôme sur la sombre tapisserie, entre la muraille et le lit. Le Roi jeta les yeux sur lui en

ce moment , et il tressaillit. Une révélation terrible semblait lui arriver d'en haut. Cependant il vit que la raison de l'agonisante s'embarrassait de plus en plus, et, prenant son petit-fils par le bras, il l'entraina hors de celte chambre fatale. Il ne resta auprès de la malade que deux ou trois dames et les médecins. Dans la nuit, tout fut fini ; l'ange de grâce, de douceur et de bonté avait pris son vol vers le ciel.

Le lendemain, vers sept heures du matin, on emmena de Versailles M. le dauphin. Le Roi, deux heures plus tard, suivi de M. Du Gaylus, entra dans la chambre funèbre pour dire un dernier adieu à sa chère et malheureuse fille. Elle semblait dormir dans son cercueil, entourée d'anges. Louis XIV resta un quart d'heure devant elle ; priant et contemplant ce visage chéri qu'il ne reverrait plus. Il jeta de leau bénite sur la bière royale , il

I»E BOUKGOGNE. 26/

salua la majesté de la mort et il sortit. Un carrosse l'attendait au pied du grand escalier. Là, au milieu de la foule, à deux pas de lui, il vit un jeune homme pâle comme le visage qu'il venait de contempler au cercueil. Ce jeune homme avait des pleurs brûlants qui ruisselaient sur sa poitrine. Louis XIV le reconnut à peine; tout à coup la mémoire lui revint :

« Ah! s'écria-t-il, c'est toi... c'est toi, mon

ami! »

Fronsac était à ses pieds. Le Roi le releva et lui dit tout bas quelques paroles en lui donnant sa main à baiser. L'émotion était trop violente pour le pauvre duc, on l'emporta évanoui. Le Roi partit pour Marly.

Le corps de la dauphine de France était déposé 4ans un cercueil de chêne revêtu de lames de plomb. Le manteau de velours bleu, brodé de fleurs de lis d'or et de quatre dau~

phins d'or aux angles, était jeté sur les genoux et les pieds de la royale trépassée; il retombait jusqu'à terre et brillait d'un éclat magnifique dans cette chambre funèbre que dé^ grands cierges illuminaient. A l'entrée de la nuit, l'appartement était solitaire; toute la Cour avait rendu un dernier hommage à la princesse adorée. Il ne restait plus personne dans la chambre. Seulement, dans l'oratoire voisin, un prêtre, à genoux, priait devant le petit autel. Par intervalles, sa voix, devenant plus sonore, laissait échapper quelques paroles latines, quelques fragments de versets de l'office des morts. Ce prêtre était accoudé sur un priedieu, la tête dans les mains. Après i)lusieurs heures, soit fatigue, soit extase, une léthargie irrésistible vint le saisir; ses paupières s'appesantirent ; il sommeilla et ne put entendre fe bruit sourd que rendit une porte secrète qui s'ouvrit avec précaution dans le fond de la

DU UOIIRGOUNK. 269

chambre. Celte porto donnait sur un petit escalier dérobé, par où l'on pouvait s'enfuir au besoin; il était praticpié dans l'épaisseur de la muraille. Pour le connaître, il fallait avoir gagné une femme du service intime; pour le deviner, il fallait être la plus passionnée de toutes les âmes et la plus désolée en ce moment.

Revenu de son évanouissement, le malheureux Fronsac avait cru avoir le courage de se faire transporter à Paris; mais, quittant bientôt son carrosse, il était retourné à Versailles, à la nuit close, et il s'était servi de toute son adresse pour se glisser jusqu'à l'escalier en question ; avant de franchir le seuil de la porte secrète, il écouta pendant quelques minutes, la tète en avant, le cou tendu et le jarret plié.

Aucun bruit ne l'effraya; il parvint à voir le prêtre à genoux et qui lui tournait le dos. Bientôt il s'assura que le bon ecclésiastique

sommeillait; il en remercia Dieu du fond de Tame. Grâce au tapis , il put marcher sans être entendu. La daupliine morte lui apparut au milieu des cierges. 11 revit ce visage pâle, ces longues paupières abaissées , cette bouche souriant enoore; un voile brodé venait se nouer sous le menton ; les bras , couverts de larges manches blanches, étaient croisés sur la poitrine; la main droite tenait un petit crucifix d'ébéne, la main gauche, un bouquet de violettes et d'immortelles, ces fleurs du jardin de la mort. Il s'agenouilla d'abord au pied du cercueil , il se prosterna , il adora ; puis, prenant un coin du manteau royal qui touchait le sol, il le porta à ses lèvres, puis il se releva , comme rassuré par ces actes de soumission et de respect ; et se tenant debout , il osa arrêter son regard sur la figure adorée , mais devenue froide et immobile pour la première fois. Elle lui parut cruelle, impitoyable.

Dans son égarement, il oublia que l'ame avait quitté cette dépouille bien-aiméc, et joignant les mains :

(( 0 madame, dit-il, vous retrouver ainsi ! que vous ai-je donc fait, madame?... »

Et tout-à-coup la raison lui revenant, il se voila le front et il ajouta :

« Pardonne, ange de ma vie! Elle est morte, » reprenait-il, (( oh! elle est bien morte!... Adieu son regard, adieu son sourire, adieu sa voix! la voilà toute glacée... »

Alors il mit un genou sur la marche de l'estrade où était le cercueil , et, devenu familier à force de douleur, il prit la main de la morte, et il dit avec des sanglots :

« Je vous le jure, je vous adorais. Tout ce qu'une ame ici bas peut avoir de tendresse et d'enthousiasme, je vous l'avais donné. Ma vie était à vous et Dieu m'est témoin que je la passerais encore ici même, au pied de votre cer-

cueil, si l'on voulait consentir à vous laisser à moi maintenant, froide et morte comme vous êtes... »

Et en disant ces mots, il collait ses lèvres contre la main glacée. Ce fut en ce moment que quelqu'un le toucha par derrière à l'épaule. Il frissonna de terreur, et en se retournant il vit le visage imposant de Fagon.

« Mon cher duc, » lui dit celui-ci, (( pourquoi cette douleur inutile? »

En même temps, il lui prit le bras pour l'entraîner. Fronsac lui échappa et courut baiser une dernière fois la main d'albâtre qui tenait un bouquet de fleurs. Dans ce moment de trouble, Fagon ne vit pas le pauvre désolé saisir les immortelles elles violettes, elles cacher dans son sein.

(( Au nom du ciel! venez, duc, » reprit-il.

(( Maintenant, oui monsieur! » répondit Fronsac, en serrant contre son cœur le bou-

DK BOURGOGNE. 273

quel funèbre que son amie semblait Ini avoir abandonné comme dernier adieu.

La mort de la dauphine fut suivie, peu de jours après, de celle du dauphin. La France épouvantée suppliait le ciel. Le Roi fut grand dans sa douleur, aux yeux de l'Europe; mais, dans l'intimité de ses vieux amis, il parlait de ses enfants avec une pitié touchante. Rien ne put le consoler de la perte de la dauphine , sa chère dauphine.

11 pardonna tout à Fronsac; il ne se mêla plus de ses débats de famille, et il le nomma aide-de-camp du maréchal de Villars. Fronsac, après quinze jours de fièvre délirante, revint à la vie. Pende temps après, il partit pour l'armée, emportant au fond de l'ame une douloureuse et chère pensée. Il devint un homme très-brillant, bientôt un grand seigneur , puis un homme illustre... Mais, croyons-le, toutes les orageuses passions qui bouleversèrent sa

vie ne purent étouffer ce souvenir d'un premier amour, cette note plaintive et tendre qui résonnait pour lui dans le lointain. Il en parlait encore avec attendrissement à la fin de sa longue et glorieuse carrière.

r\V Dt MAIUHE IV DT.XHESsr. DE BfllRGOOB.

, iP'mo'l

M. Ouen-King était un mandarin qui nous arriva de la Chine, tout lettré. Il visita Paris avec une curiosité extrême. Il y était arrivé savant; il en partit artiste et philosophe. Ce fut l'an passé qu'il nous quitta.

M. Ouen-King était Chinois de naissance ,

de cœur et d'esprit. Il adorait la suprême intelligence du monde , il était dévoué, corps et biens, à son souverain, le cé/e^^^e empereur, et il prenait du thé du malin au soir; ce qui ne Tempêchait pas d'être un fort aimable homme. Quand il eut passé un mois à voir Paris, c'est-à-dire à courir en voiture à travers les rues et les places publiques, de l'est à l'ouest , du nord au sud ; quand il eut fait le tour de tous les monuments, parcouru les jardins royaux, visité les palais et les châteaux, assisté à une séance des Chambres , loué une loge à tous les théâtres, bâillé aux concerts et diné chez les restaurateurs les plus renommés; quand il eut fait tout cela, le bon mandarin, il se dit un beau jour : Reposons-nous.

Et il se prit à fumer, sur son divan, le calumet de la paix. Le thé noir à pointes blanches ne fut point épargné. M. Ouen-King se traitait en conscience. Or, un de ses amis

^77 vint le voir; c'était un capitaine de frégate en retraite depuis quelques années, ayant eu une jambe emportée. Ce Français avait visité les côtes de l'empire chinois, et le bon mandarin était devenu son protecteur en ce pays-là. A son tour, l'officier de marine lui avait fait de son mieux les honneurs de Paris. M. Ouen- King lui parla de son prochain retour en Chine.

u Hélas! » dit en soupirant le capitaine de frégate, « vous allez donc reprendre la mer!... »

Et il regarda avec tristesse sa jambe de bois. Le mandarin chercha à le distraire de ses idées mélancoliques, en lui rappelant les merveilles au milieu desquelles il le laissait.

w Paris, » lui dit-il, a n'est-il pas la ville par excellence? Quel Français ne voudrait y vivre paisiblement après une carrière glorieuse comme l'a été la vôtre?

— Vous avez mille fois raison, monsieur, » reprit le capitaine, « et cependant vous pouvez avoir tort. On peut être las d'un service, d'une campagne brillante, d'un voyage...

mais avoir fait le tour du globe, avoir couru toutes les mers, avoir touché à tous les points du monde, et s'enfermer ensuite dans une ville pour s'y promener sur une jambe de bois, ou s'asseoir sur des fauteuils... voilà qui me paraît déplorable. La mer est comme noire premier amour, à nous; plus elle s'éloigne, plus elle s'embellit de souvenirs... J'espérais avoir pour tombeau l'Océan, cet Océan du sud, par exemple, qui roule ses longues vagues, tantôt brillantes, tantôt azurées... Enfin, monsieur, il faut se résigner : l'homme est sorti de la terre , il doit retourner à la terre... »

Le mandarin était trop lettré pour faire parade de son érudition. 11 ne répondit à son

interlocuteur que par l'offre d'une énorme tasse de thé.

« Monsieur, » ajouta-t-il, « croyez -vous sincèrement que je connaisse parfaitement Paris?... S'il n'en était pas ainsi, je pourrais retarder d'un mois encore mon départ pour le céleste empire.

— Monsieur, » répondit le capitaine, « qu'entendez-vous par ces mots : connaître Paris? Il y a deux Paris à Paris, l'extérieur et Tintérieur,- je veux dire : d'une part, la vie isolée, indépendante , rêveuse et toute personnelle ^ de l'autre, la vie sociale, l'existence dans le monde et l'existence dans les rues; passez-moi le mot. »

M. Ouen-King devint sérieux ; il comprit qu'il lui restait plus à connaître qu'il n'avait vu, et il en tressaillit de dépit ou de curiosité. Cependant les parfums du thé triomphèrent chez lui de ce petit mouvement d'humeur, et

il demanda à l'officier français quelques détails sur ce qu'il appelait le inonde^ expression étrange en effet, s'il en fut jamais, mais consacrée par l'usage, celte capricieuse divinité.

Le capitaine donna définitions sur définitions au plus lettré des mandarins, qui ouvrait de son mieux, de moment en moment, ses petits yeux chinois.

K Voilà qui est convenu, » dit tout-à-coup celui-ci y « le monde, à Paris, et dans toutes les capitales de l'Europe, c'est la réunion des classes supérieures; aller dans le monde, être du monde, c'est courir de salon en salon; ne pas être du monde, c'est vivre chez soi avec la science, la philosophie, quelques amis et quelques amours ignorées. J'entends parfaitement; l'esclave de la société est un être vivant, un être du monde; l'homme libre est un mort, un être retranché du monde. Par la lune du dragon ! j ignorais cela.

— Eh! monsieur, » dit l'ofiicier français, <( ce (|ui vous étonnera bien davantage, c'est que beaucoup de gens, dans ce pays-ci, qui font jjrofession d'écrire sm- la société et de la peindre ne la connaissent pas plus que vous. »

Le grave mandarin avala quelques cuillerées de thé en souriant, puis il ajouta :

« Et la presse, monsieur? et le théâtre, monsieur? Ce sont donc des miroirs faux?...

— Non, » dit son interlocuteur, « ce sontdes miroirs parfaitement fidèles , car ils réfléchissent le mensonge-comme la vérité.

— Ce sont donc des miroirs dangereux...

— Qui vous dit le contraire?

— Il faudrait donc les briser?

— Il faudrait bien s'en garder, monsieur; le règne du charlatanisme doit finir comme tous les règnes , et alors. . .

— Les hommes de talent et de bonne foi auront leur tour, n'est-ce pas?

— Précisément.

— Allons, » dit le plus lettré des mandarins, « allons, monsieur, soyez patient avec moi, car je suis curieux, et indiquez-moi quelques traits de physionomie auxquels je puisse reconnaître cette femme étrange qu'on nomme la société.

— Monsieur, » dit le capitaine, « dans ce grand tout qu'on appelle le monde, à Paris, la fraction la plus curieuse à étudier est assurément le cercle aristocratique proprement dit. C'est un beau débris de l'ancienne civilisation et qui a gardé une individualité très-marquée. La succession des événements politiques a modifié les idées de la classe aristocratique ; mais elle n'en a changé ni le cœur ni les manières. En France, aujourd'hui, l'aristocratie n'a que des noms et une fortune plus ou moins conservée. Ses suprématies politiques et sociales sont anéanties ; l'égalité a passé là-des-

sus le grand niveau de la loi; elle n'a donc plus dans ses provinces que des influences de souvenirs ou de mérites personnels ; à Paris, elle n'est qu'un cercle brillant, éclairé, riche, avide de jouissances, mais sans aucune espèce d'action sur le mouvement des idées ou sur le gouvernement de fait. Comme toute corporation antique, elle est fiére de ses origines et de ses titres d'illustration. Aussi c'est avec un soin extrême qu'elle cherche à se préserver de tout élément étranger; elle vit, pour ainsi dire, en famille, cherchant dans sa sphère des alliances, des relations. Ce point-là est la grande et intarissable cause d'animosités soulevées contre elle. Les accusations de hauteur, d'esprit rétrograde, d'arriére-pensée de domination, d'égoïsme, d'impertinente vanité, ne lui manquent et ne lui manqueront jamais. Elle le sait fort bien, et en bonne personne elle s'y résigne , en protestant toutefois par

des faits honorables quand l'occasion s'en présente. Aujourd'hui, cependant, certains préjugés contre elle perdent beaucoup de leur valeur. Depuis que le grand fleuve révolutionnaire a débordé et que bien des existences ignorées sont venues à la surface de l'eau, une nouvelle aristocratie, celle d'hier , venge à ses dépens celle des siècles. Les hommes de bonne foi vous diront tous que T-aiiité pour vanité y celle du gentilhomme est moins insupportable que celle du parvenu. Nous n'en viendrons pas aux citations, aux preuves-exemples; toute personnalité m'est odieuse.

» La société aristocratique a^ entre autres, un caractère qui lui est propre; c'est une grande élasticité de manières , passez -moi l'expression. En général, tout y est compris à demi-mot. L'esprit y a une extrême souplesse; il peut y être quelquefois mordant, cruel tout comme ailleurs, mais il ne lui est jamais

permis d'être erapoitë, rude, cassant. Aussi la conversation, dans ce monde-là, est-elle d'un charme infini. Pourquoi? parce que causer n'y est point un art appris, ou une manie de dire, une bataille de mots et de phrases, mais bien un laisser-aller de la pensée , qui flotte selon sa fantaisie, va, court, revient, se relève, souvent se perd, mais qui est toujours revêtue de sa grâce comme d'un vêtement diaphane.

— N'y a-t-il donc pas des sots dans le grand monde?...

— Je vous jure qu'il en existe là tout autant; seulement ils y sont mieux cachés par l'esprit et l'usage de leurs voisins.

— Vous m'étonnez, )) dit le sérieux mandarin. (( Mais, monsieur, jusqu'à présent, vous ne touchez qu'à la surface de la question ; c'est la peau de la société que vous me montrez; et l'ame, monsieur, les croyances, les moeurs^

les fibres intellectuelles pour ainsi dire?... — Vous m'en demandez beaucoup, )) répondit le capitaine, a Vous êtes un penseur, im homme d'analyse; je n'ai, moi, que des aperçus à vous offrir. En général, » reprit-il, « si nous la jugeons par l'extériorité de ses actes , l'aristocratie, en France, est la classe la plus religieuse de l'échelle sociale : elle s'est faite le champion de la foi chrétienne ; elle lui est fidèle par tradition de race, ou par conviction personnelle, n'importe. On citera des exceptions, je le sais. Cela ne prouvera qu'une chose : c'est que là, comme ailleurs, il y a des individualités hors de leur centre. L'exception est la preuve de la généralité. Comme dans toutes les classes, il existe dans le grand monde de bonnes et de mauvaises mœurs, plus ou moins de probité, plus ou moins de sincérité ; mais il serait bien temps de se défaire de ces préjugés qui ne voient que vices partout oîi il y

a un blason. La chevalerie avait une devise qu'elle se plaisait à reproduire souvent : JVoblesse oblige. Toute chose a sa source et sa conséquence j je ne serais pas étonné que noblesse oblige ne fût une parole incessamment résonnante dans le cœur d'un très-grand nombre de gens dans ce beau monde blasonné, si cruellement et si étourdiment attaqué encore. Les faiseurs de romans et de drames ont une prédilection toute particulière pour les duchesses vicieuses et les marquis tarés. La raison en est toute simple : cela a. plus d'effet, plus de couleur, plus de physionomie. Ils vous l'avoueront s'ils veulent être sincères. Ainsi, pour une question d'art, question bien mesquine, à côté de la justice et de la vérité, ils n'hésitent pas à calomnier ce que, les trois quarts du temps, ils ignorent. Non, n'admettons pas dans la haute classe plus de vertu qu'ailleurs, mais admettons plus de conve-

nances, et à mes yeux c'est moins de l'hypocrisie que de la décence.

— J'ai lu précisément le contraire dans un livre nouveau , » reprit l'excellent mandarin.

u Ne dites pas un livre nouveau, » ajouUi le capitaine, « mais bien un nouveau livre; car celui que vous avez lu hier a des milliers d'aïeux sans être plus illustre pour cela. On croirait la sottise éternelle. ..

— Monsieur, » répliqua le plus étonné des Chinois, « je vois bien que la France est un beau jardin où il faut se défier de beaucoup de fleurs charmantes et de beaucoup de fruits séduisants. Maintenant voudriez-vous me dire jusqu'à quel point, dans le cercle social dont nous parlions, les affections peuvent être sincères ?

— Elles sont dans ce cercle ce qu'elles sont partout ailleurs , c'est-à-dire rares. Si vous en

exceptez quelques liens de famille, vous trouverez là peu d'amitié-modèle, encore moins d'amour. Il y a bien long-temps, par exemple, qu'on n'a vu éclater dans le monde ce qu'on nomme une grande passion. En revanche, les demi-passions s'y font la guerre. D'un côté, c'est de la coquetterie charmante, fine de ton et de nuance, harmonieuse de parole, désespérante de ruse, évasive, maîtresse d'ellemême, dominatrice enfin; de l'autre, c'est de la rouerie élégante, quelquefois froide, souvent dupe. Quant à l'amitié, hélas! hélas! l'autel est partout et la flamme presque nulle part.

— Mais, monsieur, » dit le Chinois lettré, K la vie du monde est donc factice?

— A peu prés, » reprit l'autre; a c'est une vie de convention, fausse, tyrannique, tout ce que vous voudrez. C est une existence nerveuse et qui use beaucoup de gens avant l'âge.

Heureux ceux qui savent quitter à temps le tumulte du monde ! Ce sont des sages, la paix et les douces relations les suivent dans la retraite.

— M'expliquerez-vous, monsieur, l'attrait que le monde peut avoir pour une femme déjà sur le retour de l'âge, comme on dit communément.

— L'expression sur le retour de l'âge est plus ou moins française, » répondit le capitaine ; « je ne discuterai pas le fait. Quant à l'âge en lui-même, il n'existe pas dans le monde à Paris.

— Voilà qui est fort ! » dit le naïf mandarin; « et les rides, monsieur?

— On les renvoie chez le parfumeur.

— Et la surdité, monsieur?

— On en est quitte pour ne pas répondre; cela passe pour de la distraction ou de la réserve.

— Et l'affaiblissement des idées, et la perte de la mémoire?...

— Il en reste toujours assez pour ne point oublier un rôle qu'on a joué pendant un demisiècle.

— Mon étonnement est à son comble, »

s'écria le plus lettré des Chinois , et le plus chinois des lettrés; « dans le céleste empire, on s'honore d'avoir vieilli. Mais , monsieur, » poursuivit-il , « si le monde n'est qu'un mensonge, quel intérêt peut-il avoir pour un observateur ?

— Un immense intérêt ; le même que l'on trouve dans un magnifique bal masqué, où beaucoup de gens se croient impénétrables parce qu'ils ont un morceau de velours sur le visage. Comptez-vous pour rien le jeu des passions? toutes les jolies petites comédies , tous les drames grotesques qui s'agitent autour de vous? Soyez calme, attendez les dénouements

in

de tout cela; il y en aura de bien imprévus et d'une étrange moralité!

— Voilà donc, » dit le Chinois, « un des plaisirs de l'Europe! Je ne sais si je ne dois vous plaindre. La cour du céleste empereur me paraît préférable à votre grand monde. Si elle est moins gaie, elle est bien plus dans les conditions delà dignité humaine.

— Défiez-vous des comparaisons, » répondit le capitaine; u personne, plus que moi, ne vénère le fils du soleil ^ votre maître, et sa cour rayonnante de gloire; mais que diriezvous si j'allais vous prouver que cette belle aristocratie chinoise, vue à la loupe de la philosophie, a autant de travers que la nôtre ?

— C'est pour le coup que mon étonnement s'envolerait au-delà de toutes les bornes, » reprit le meilleur des mandarins. « Toutefois , monsieur, revenons à Paris, que je n'ai

point encore vu, bien que, depuis deux mois, j'use mes yeux à le re^jarder. »

Le capitaine de frégate eut, en ce moment, une grande frayeur. Il prévit la grêle de questions qui allaient pleuvoir sur sa tète , et il se mordit la lèvre d'avoir éveillé la curiosité du Chinois, d'un homme si calme un moment auparavant, si satisfait de lui-même et des autres, si heureux enfin, puisqu'il n'avait entrevu que la surface des choses de ce monde en Europe.

K Monsieur, >; reprit bientôt le mandarin , « il est une autre aristocratie assurément , et vous ne m'en dites pas un mot; c'est celle du talent. Elle doit être fort puissante et fort honorée en ce pays-ci. Le talent n'est-il pas une sorte de royauté?...

— D'où arrivez- vous donc? » s'écria le capitaine de vaisseau.

« De la Chine ; vous le savez bien.

— Ou ne peut en douter, en effet, » dit tristement l'officier de marine. « Le talent est une royauté, selon vous, monsieur. Hélas! combien de rois rencontrerez-vous alors dans les rues de cette ville, crottés jusqu'à l'échiné, et ne sachant trop où aller abriter leur majesté! L'aristocratie du nom et celle de la fortune sont véritablement reines absolues parmi nous, je vous l'accorde de tout mon cœur j elles n'ont fait que changer d'habitudes et de coutume. Quant à celle du talent, pleurez, ô le plus lettré des mandarins ; elle mourait sur le grabat au temps de Gilbert et de Chatterton, elle se traîne aujourd'hui, languissante, fiévreuse, méconnue, oisive. Vous allez me citer des noms brillants et applaudis. C'est à merveille. Votre argument ressemblera à celui-ci : « Hier, en traversant la ville de Paris, » il faisait le plus beau temps du monde ; donc » il ne fait jamais mauvais temps à Paris. »

Ah ! monsieur, l'exception ment presque toujours : demandez à ces mêmes réputations artistiques ou littéraires par quel chemin rude et épineux elles sont arrivées où elles sont ; demandez-leur aussi combien des leurs sont restés en route dans les ravins et les glaciers de la montagne. Monsieur , c'est une grande honte , mais il faut l'avouer et oser la révéler, en général, le^métier l'emporte sur le talent. »

A ces mots, le mandarin se mit à boire une grande tasse de thé, lentement et avec toute la gravité d'un homme qui réfléchit. On aurait cru qu'il cherchait l'inconnue d'un problème. L'officier, craignant de troubler cette méditation, buvait, de son côté, en silence et copieusement. Enfin le riieilleur des Chinois leva les yeux au ciel, et après un long soupir, il dit :

(( Si j'étais votre gouvernement...

— Arrêtez-vous là , anonsieur , » s'écria

l'officier de marine. (( Diable! comme vous y allez! le terrain que vous touchez brûle les pieds ; ce n'est pas moi qui vous y suivrai. Revenons de grâce sui- une terre moins sulfureuse.

— Eh! monsieur, » reprit le mandarin, (( pourquoi taire les causes quand les effets sont là?

— Pourquoi? » répondit l'autre; « mais par deux raisons : il n'est pas sûr d'abord que vous ayez découvert ces causes , et il est encore moins sûr qu'on vous permette de les révéler.

— 0 terre de la liberté ! » dit le Chinois en s'inclinant.

(( Oui, monsieur, cela est ainsi, » ajouta le capitaine, « et cela se supporte, vous le voyez. D'ailleurs, un gouvernement ne fait pas toujours tout ce qu'il voudrait faire; assurément, celui dont vous alliez me parler voudrait de

tout son cœur que personne ne mourût de faim, par exemple. Mon Dieu, cela l'arrangerait beaucoup mieux. Il est fort ennuyeux pour lui de s'entendre dire par les journaux : Vous avez oublié celui-ci, vous méconnaissez celuilà; vous ne songez à rien, vous mécontentez tout le monde. Ce sont de dures paroles à entendre, monsieur; mais le moyen d'y remédier !

— C'est d'être habile et juste, » dit le Chinois.

« Je vous offre bien mes respectueux hommages ! » reprit le capitaine de frégate, en le saluant profondément, « rien que cela! habileet juste! juste et habile! vous avez tranché le nœud d'un seul coup, monsieur. Je vous offre mes hommages et mes admirations les plus sincères. Toutefois, en attendant ce beau règne de la justice et de l'habileté, je conseille à chacun de se pourvoir de son mieux, et je le

conseille au talent en particulier, attendu que le public est fort occupé des affaires du gouvernement, et que le gouvernement l'est encore plus du public. En pareille circonstance, l'art est un peu seul chez lui.

— M'expliquerez- vous alors comment il se fait que beaucoup de gens persévèrent à produire des œuvres d'art? » dit le Chinois.

c< Oui, monsieur, par habitude; peut-être aussi par folie.

— J'aurais cru que vous alliez me répondre : par conviction et par amour , » ajouta le mandarin.

« Eh bien! sans doute, il y a de cela, monsieur. Ne vous ai -je pas dit par folie? Croyez-vous que l'amour de l'art et la foi dans l'art ne soient pas une sorte de démence , en ces temps désastreux?... Ah! monsieur, n'écrivez jamais.

— Au contraire, » répliqua le plus chinois des lettrés, « j'écrirai beaucoup.

— En France ?

— Peut-être.

— Vous êtes courageux. Et vous écrirez un livre d'art?...

— Qui le sait?...

— Vous êtes prodigieux ! Savez-vous ce qui vous arrivera?

— On ne le lira pas.

— Eh bien? » dit le marin.

(( Eh bien! monsieur, » répondit le Chinois, « on ne le lira pas; où est le grand malheur?

— Assurément, » reprit l'officier, « vous n'en perdrez ni le nez , ni les oreilles ; mais votre livre n'en restera pas moins aux oubliettes.

— Écoutez-moi, » répondit le plus lettré des mandarins, tout en se redressant avec fierté, K tant que vous m'avez parlé des mœurs , des usages de votre pays, je vous ai laissé dire; mais vous venez de toucher à une question qui est sacrée pour toute intelligence habitant ce globe, celle de l'art. Il faut la voir de haut, car elle est grande et belle. A mes yeux, il n'est pas d'héroïsme au-dessus de celui du talent qui souffre et qui persévère dans son œuvre. Pour lui, l'indifférence ou la persécution sont choses mesquines; il plane au-delà des brumes de la terre , et s'il y descend quelquefois forcément , soyez sûr qu'il n'en a pas moins d'orgueil, de joie et de gloire.

— Vous prêchez un converti, » répondit le marin ; « je plaiderai la cause de l'art et de la poésie quand vous voudrez, monsieur.

— Touchez donc là ! » s'écria le mandarin leftré, cil lui tendant la main, « et apprenez

les poèmes de la langue sanscrite , comme j'ai appris ceux de vos poètes , monsieur. L'art est partout le même ; il devrait être la grande ('haine d'alliance entre les peuples.

— J'en fais le vœu du fond de l'amc! » répondit le marin.

Ils burent encore beaucoup de thé, et ils se séparèrent.

De tout ceci, l'auteur de ce livre doit conclure qu'il se voit forcé de' regretter que son ouvrage ne soit point un poème; mais il espère cependant qu'on lui pardonnera d'avoir écrit en prose utie histoire de cœur, un drame de bonne compagnie, un roman, si l'on veut. .

ïl ajoutera qu'il offre ce livre modeste comme un adieu d'amitié à vous tous, poètes qu'il admire et qu'il aime; à vous, entre

autres, auteur de Cinq-Mars , de Stella y de Grandeurs et Servitudes militaires , des Poèmes antiques et modernes, vous dont le nom est une gloire et l'amitié un bonheur. >

Jules de Saint-Félix.

autres, auteur de Cinq-Mars , de Stello, de Grandeurs et Servitudes militaires , des Poèmes antiques et modernes^ vous dont le no' est une gloire et l'amitié un bonheur.

Jules de Saint-Félix. •

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