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Madame la Marquise de Blocqueville, née Princesse d'Eckmühl

Le meilleur moyen de se faire pardonner une fuite, n'est-il pas de l'avouer. C'est pour avoir commis une faute que l'auteur de ces lignes eut l'honneur de devenir l'un des amis, parmi les plus obscurs mais aussi parmi les plus sincères, de la noble femme qui vient de mourir, et qui fut, - dans toute l'acception du mot, une gentilfemme, une très grande dame, — la dernière peut-être en cette fin de siècle qui voit disparaître tant de hautes personnalités, épaves d'une société qui n'est plus.

Barbey d'Aurevilly venait de publier son livre féroce, les Bas-Bleus : il y malmenait cruellement les femmes qui prétendent régenter la société et les mœurs, en se virilisant, quitte à abdiquer la grâce et les charmes do leur sexe. Toutes les authoress en vogue y passaient, même celles qui n'en eussent pas valu la peine. Sans méchanceté préméditée, seulement parce qu'il trouvait quelque raffinement de plaisir à jouer avec des noms illustres, et à plaisanter des artifices de toilette et des recherches delégance que l'auteur aristocratique des Soirées de la Villa des Jasmins décrivait avec la complaisance d'une artiste, il consacrait à la marquise de Blocqueville tout un chapitre où, sans pitié, avec son âpre ironie, sa cavalière désinvolture, avec surtout la magie de son style d'un si surprenant éclat, il mettait en pièces l'œuvre qu'il n'avait certainement que feuilletée d'un doigt et d'un œil dédaigneux.

Ce chapitre fut publié dans un « magazine «, le Foyer, qui comptait un grand nombre de poètes et de prosateurs parmi ses collaborateurs, et notamment Victor de Laprade, qui fut indigné des attaques dirigées contre une femme, doublement grande dame par le sang et par la gloire et qui, aux journées de mai 1871, dans les dernières convulsions de la Commune, voyant son hôtel envahi par les fédérés, les en chassa par la

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seule majesté de son courage et de son attitude, préservant ainsi tout le quartier de l'Institut d'une destruction certaine.

Mieux informé, le très jeune directeur du Foyer lut les Soirées de la Villa des Jasmins et s'éprit de ce livre, étrange et bizarre, sans doute, mais où l'esprit abonde, où les discussions de omm 7-e scfèiVi jaillissent de tous côtés, comme les jets et les gerbes d'eau vive dans un parc anglais, et il n'hésita point à faire une amende honorable que lui dictaient bien plus sa conscience littéraire et l'amour de la vérité, que les règles de la galanterie. Ce fut, il y aura tantôt dix-huit ans, le point de départ d'une amitié, bienveillante et douce d'un côté, respectueuse et tendre de l'autre, et constamment fidèle.

A qui de nous n'est-il pas arrivé de trouver, dans quelque vieux manoir de province, le portrait d'une altière duchesse du temps des Valois, ou l'agréable pastel d'une coquette marquise de la Régence, avec les cheveux poudrés à la maréchale, avec des roses, des liserons bleus et des coquelicots en guirlande, attifée de dentelles précieuses, et souriant de ses lèvres sèches et un peu fanées ? A qui n'est-il pas arrivé d'évoquer le modèle de cette toile craquelée et noircie, de rêver de longues heures, 'iub tegmine fagi, à la beauté noble de la châtelaine du seizième siècle, à l'aïeule du siècle passé ?

La marquise de Blocqueville rappelait l'une et l'autre de ces grandes dames des anciens âges, et gardait ce type, superbe comme il n'en est plus guère, en ces jours de démocratie où les duchesses, habillées de serge carmélite, s'en vont à pied par les rues du faubourg Saint-Germain effrontément haussmannisé.

Le salon de la marquise de Blocqueville fut un des derniers salons littéraires de notre époque, où les fantaisies mondaines d'une société absolument cosmopolite ont remplacé la belle causerie d'autrefois. On a comparé ce salon à celui de madame de Lambert, en ajoutant que M. Caro en était le Fontenelle. On a dit aussi qu'il était une des antichambres de l'Académie. Quoiqu'il en soit, on y rencontrait des académiciens d'aujourd'hui et de demain, des écrivains et des artistes, des érudits et des grands seigneurs, de brillants généraux, des ambassadeurs etdes poètes. J'y ai vu Caro, déjà nommé, Octave Feuillet, François Coppée, Emile Montégut, Louis de Hacker, le comte de Laferrière — Percy^— ^'historien des Valois, — le baron Imbert de Saint-AmanJ, — le chroniqueur des reines,

Edouard de Barthélémy, Camille Doucet, Mounet-Sully, Paul Perret, Le Myre de Vilers, le général Ménabrea, M. Armand de Pontmartin, qui, sur les derniers temps, se retira sous sa tente, comme le bjuillant Achille, pour avoir été plus vulnérable que lui. J'en passe, car il faudrait citer le tout-Paris des " premières " de l'Opéra et de la Comédie-Française, une bonne partie de l'Armoriai de France, en un mot l'élite de cette société parisienne qui a la prétention, souvent justifiée, de représenter la quintessence de l'esprit français. Je ne parle pas des femmes : Madame Beulé, la vicomtesse Alix de Janzé, la marquise de Chaponay, la comtesse d'Haussonville, née Broglie, la chanoinesse Olga de Lagrené, Madame de Chevarrier, les duchesses d'Albuféra et de Feltre, la princesse Ouroussof, la générale de Trobjiand, la marquise de Gabriac, Madame Bartholoni, la

baronne de Baye, la princesse Radziwill Il y faudrait une

page entière de ces noms qu'on voit, — trop souvent à mon avis, — égrappés par longs alinéas dans les mondanités des « quotidiens " du matin.

Chacune de ces réunions du lundi et des matinées intimes du mardi, où régnait le plus charmant entrain, était une fête pour les yeux, pour l'imagination et pour lintelligence. Ce n'était nullement " le monde où l'on s'eniiuie ^, bien que Madeleine Brohan, dans cette jolie pièce de Pailleron, eut copié la toilette, les gestes, l'attitude et même la voix de notre marquise, pour composer le rôle de la duchesse de Réville. On y retrouvait les façons discrètes et les façons polies du grand siècle, et ce n'est pas ici un inutile et vain compliment : il faut bien dire ces choses en un temps où l'urbanité et l'art du beau langage deviennent des exceptions.

Chaque fois que j'entrais dans le vaste et beau salon, plein d'œuvres d'art magnifiques, orné de belles tapisseries, de marbres et de bronzes, — ou dans le petit salon japonais d'un goût si moderne et si raffiné, dont les tentures de satin noir et les broderies d'or font valoir les mille bibelots de l'Extrême-Orient, il me semblait qu'un enchanteur, cousin de Merlin, m'avait transformé, et j'avais peur souvent de ressembler à Sancho- Pança chez la duchesse espagnole qui le fit gouverneur de Barataria.

Dans la haute salle à manger, un peu sombre, il me paraissait être transporté sous la Fronde, à quelque souper présidé

par Mazarin, dont je croyais voir en un coin sous les rideaux le profil délicat, l'œil ironique et la bouche malicieuse. Le rival de Richelieu vécut naguère en cet hôtel de briques du quai Malaquais, où logea une épave des révolutions de ce siècle : le prince grec Ypsilanti.

Il me souvient d'un bal en têtes qui fit, il y a déjà des années grand bruit. La vicomtesse de Janzé en frac à palmes vertes avait sur ses cheveux poudrés le propre bicorne de Caro ; le comte de Laferrière portait sur .l'habit noir le masque de Coligny ; le marquis Schedoni, en bonnet de coton normand, le jeune Max Beulé en Molière, la maîtresse de la maison en Catherine II, tzarine vêtue de velours écarlate, une foule de déguisements exquis, de caricatures spirituelles, donnaient à cette fête un charme inexprimable, et rien n'y parut banal.

Mais les heures vraiment charmantes étaient celles que l'on passait, en très petit comité, dans l'après-midi du mardi. La marquise recevait assise, enveloppée des plis d'une robe à traîne immense de satin noir broché de bouquets, ou de satin gris garni de dentelles blanches, les pieds enfouis dans un amoncellement de fourrures, un diadème de chrysanthèmes aux couleurs vives, voilées de tulle, posé en bandeau sur ses cheveux blancs, ses fines mains gantées de gris-perle. Sonfauteuil, entre un nègre porte-candélabre, et une caisse en laque rouge d'où jaillissait une plante exotique, prenait façon de trône. Un store abaissé devant la fenêtre tamisait la lumière, comme un large écran, devant la cheminée, isolait du rougeoiement de la flamme. Les panneaux de satin noir luisaient de reflets livides ou rougeâtres, et les ors chatoyaient sur l'étofie miroitante. L'œil ne rencontrait partout que menus objets rangés avec un goût un peu précieux, de ces bibelots exotiques dont les noms mêmes sont barbares. Des portières épaisses, un peu rugueuses retombaient à gros plis devant les portes. Pas un bruit du dehors n'arrivait en ce réduit.

De temps à autre un coup de cloche étouflfé, des pas discrets effleurant le tapis, la porte ouverte, un glissement, un murmure, — et le nouveau venu s'installait sur un siège bas, prenait tout de suite une part discrète à la causerie commencée.

Que la médisance en fut totalement bannie, il serait puéril de le croire. La marquise aimait les historiettes, et, si elle l'eût voulu, elle eût été le Tallemant des Réaux de son temps.

Elle savait fort bien tout ce qui se passait au noble faubourg, aux Champs-Elysées, au parc Monceau, partout où fleurit la société parisienne, qu'elle soit de la noblesse de vieille roche, de l'aristocratie financière, du monde fin -de-siècle, du groupe cosmopolite où foisonnent hidalgos, magnats, lords and ladies, ducs et princes italiens, seigneurs brésiliens ou milliardaires d'Amérique.

Rien de ce qui se passait dans les coulisses ou sur le turf, dans les boutiques d'esprit ou dans les clubs, à la Chambre, au Sénat, chez les ministres, dans les ateliers des peintres, à la Bourse, partout enfin où l'on vit de cette existence à la vapeur qui entraîne en un tourbillon nos contemporains, rien ne demeurait étranger, inconnu, indifférent à madame de Blocqueville, et sur chaque chose elle disait son mot, de cette jolie voix un peu mignarde qu'elle avait, avec ce geste délicieux de la main relevée et balancée comme pour en montrer la forme exquise et la petitesse.

Et quel sourire adorable, illuminant ce visage fin, d'une blancheur nacrée, éclairée par des yeux noirs si vifs, pétillants de malice, et qui, même dans la raillerie parfois caustique, ou l'ironie hautaine, ou la moquerie verveuse, laissaient néanmoins transparaître une si profonde, une si vivante et si puissante bonté ! Elle accueillait ses visiteurs, qui tous étaient ses amis, avec cette grâce qui n'est plus de notre temps et cette extrême politesse, à la fois réservée et familière que nous imaginons avoir été l'apanage des dames du grand siècle. Elle tendait sa main, si petite, qu'on l'effleurait du bout des doigts de peur de la meurtrir : elle s'inquiétait, en peu de phrases rapides, de ce qui intéressait son hôte, — et la causerie, après une courte parenthèse, reprenait son vol, touchant à toutes les choses complexes, brutales ou frivoles, graves ou plaisantes de cette vie de Paris, où tant de faits surgissent pour la quotidienne pâture, où tant d'idées s'évoquent, brillent, disparaissent, météores aussitôt éteints que flambants, qui éblouissent une minute et s'évanouissent aussitôt sans laisser de traces.

La marquise aimait à mettre en relief les talents à leurs débuts, les talents nouveaux, ce qu'elle appelait avec un sourire malicieux « les fruits verts ». Des poètes, des auteurs dramatiques même — quorum pars minima fui, — donnaient à son salon la primeur de leur œuvres. Ce fut chez elle que Sophie

Menter, l'élève préférée de Liszt, devenue depuis si célèbre, se fit entendre pour la première fois. Gustave Nadaud y chantait ses chansons d'arrière-saison, souvent quelque belle mondaine interprétait une œuvre de maître, et le prestigieux artiste Louis Diémer, incomparable virtuose, faisait connaître à ses auditeurs d'élite, la musiqi.e, un peu étrange et « excessive «, des Wagner, des Brahms, des Grieg, des slaves et Scandinaves qui vont nous apporter réellement, ceux-là, « la musique de l'avenir «.

On a dit souvent que le salon de madame de Blocqueville était une antichambre de l'Académie, et l'on a dit vrai. On y voyait beaucoup de candidats... Quelques-uns revenaient, une fois élus... On y rencontrait, je l'ai dit, M. Caro, M. Camille Doucet, M. Octave Feuillet, M. François Coppée, parfois M. JulesClaretie, puis M. Emile Montégut,M. Paul Perret, des hommes graves de la Revue où pontifie M. Brunetière.M. Paul 1 Bourget n'y païut point non plus que Pierre Loti, et il semble qu'ils aient manqué à l'ornement de cette société qu'ils eussent l'un et l'autre si intéressée, afin de la bien décrire.

La marquise ne possédait pas seulement le charme exquis d'une causerie toute aimable et si subtile, cet esprit pénétrant et fin qui forme les penseurs et qui les traduit. Elle était un écrivain de race parce qu'elle avait tout vu, tout entendu, qu'elle observait sans même s'en donner la peine et qu'elle n'avait plus d'illusions. Non qu'elle fût sceptique ; n'avait-elle pas dit : « Entre le ciel et nous il y a une mystérieuse attraction. Dieu nous veut et nous voulons Dieu. « Mais les sentiments humains lui laissaient au fond du cœur une amertume que sa bonté inépuisable ne parvenait pas toujours à cacher, et qui lui inspirait des pensées comme celle-ci : « Le sentiment hybride que l'on nomme amitié, — plénitude et essai du cœur dans la jeunesse, union de force ou consolation dans l'âge mûr, — se fait pour la vieillesse, une douloureuse occasion d'indulgence. » C'est dans un recueil de pensées avec ce titre Roses de Noël, que madame de Blocqueville a écrit ces lignes dictées par quelque lassitude morale. « Ce sont des fleurs d'hiver «, disaitelle en envoyant à ses amis ce mignon volume qui porte pour épigraphe" Au large, monâme », et l'adage persan : « Tout est dans tout. » C'est en effet un selam du mystérieux Orient, un bouquet où chaque fleur a son langage, depuis l'orchidée qui

donne le " frisson de l'immensité « jusqu'au grêle et frêle saxifrage qui pousse dans les roches. Et l'auteur qui rêve la solitude dans les hauteurs, — altam solUudinem, — interroge en l'effeuillant cet étrange et superbe bouquet, composé de cyclamens et d'épines roses, de noires scabieuses, d'edelweiss blani'.s et veloutés, d'héliotropes esclaves du soleil, de lotus sacrés par les Iraditions des rives du Nil et du Gange, et de lianes bizarres qui semblent fabriquées par la fantaisie d'un mage un peu fou. Chacune de ces merveilles du divin parterre commande à une gerbe de pensées des plus nobles et des plus inattendues. Ce livre est fait pour les cœurs blessés, les désabusés et les tristes. Il y règne une douce, une compatissante mélancolie, qui ne répudie pas le sourire. C'est l'émanation d'une âme délicate qui ne s'effraie pas de laisser voir sa calme et sereine candeur. C'est une consolation aux souffrances qui ne s'analysent ni ne se définissent, aux intimes douleurs que rien ne guérit et qu'on ne confesse jamais, sinon en cherchant Dieu dans le ciel aux lueurs des astres, par une de ces magnifiques nuits d'été où il semble que le paradis s'entrouvre par delà les espaces d'azur.

Parmi les premiers ouvrages publiés par la marquise de Blocqueville, le Prisme de l'âme, Perdita, Chrétie?me et musulman, qui sont des romans dans le goût de ceux de la duchesse de Duras, mais avec une plus sincère conception de l'amour idéal, et un profond sentiment religieux, succédait un livre, j Rome, inspiré par le séjour que fit l'auteur chez son intime amie la princesse Caroline de Sayn-Witlgenstein, qui fut l'Euterpe de Listz. Elle y décrit, avec un charme infini d'expression, la splendeur de la Ville éternelle, son symbolisme chrétien, le mystique trait d'union qui unit la capitale de la chrétienté à l'impériale cité païenne. Elle ne craint pas d'exprimer la vérité, au risque d'être jugée témérairement : elle traduit avec une vigueur qui sait voir et sait dire, les impressions point banales que la grandeur de Rome a laissées dans son âme religieuse.

Mais l'œuvre qui mit le plus en relief, au moment où elle parut. Madame de Blocqueville, ce fut ce livre en quatre volumes qu'elle appelait les Soirées de la Villa des Jasmins, titre qui parut à plusieurs de sus amis un peu trop inspiré des Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre. Un critique

la compara à Montaigne : « Un Montaigne féminin mais un Montaigne éblouissant de fantaisie, d'art, de philosophie, un trésor d'érudition, et par surcroît un feu d'artifice d'esprit. » Elle y effleure en effet, d'une main délicate, tous les systèmes philosophiques, toutes les théories de l'art le plus raffiné, édictant les lois du goût somptuaire, cherchant le trésor intellectuel comme les alchimistes du moyen-âge tentaient de dérober aux arcanes de la Kabbale la transformation de la vile matière en or ou en élixir de vie. Le style est, sans doute, un peu quintessencié, avec ce parfum de poésie à la Chateaubriand qui n'est plus à la mode. Le dialogue entre Eltha, Lucio, Rabboni et Malesch est un peu précieux, un peu maniéré ; mais peut-on reprocher à Madame de Blocqueville d'avoir lu Montaigne, de se plaire aux nébulosités d'Henri Heine, aux « grâces mignardes » de saint François de Sales que Barbey d'Aurevilly ne pardonnait pas d'avoir lu à Eugénie de Guérin ? Peut-on lui reprocher encore d'avoir parlé des mystères de l'âme, de la vie et de la destinée ? Le livre est plein d'idées, de théories audacieuses peut-être, et son véritable défaut est précisément cet amoncellement de théories et d''idées. Comme il a déjà été dit, M. Barbey d'Aurevilly prodigua la critique à Madame de Blocqueville, et la virulence de cette critique, injustifiée et mal raisonnée, la priva de puissance, et la rendit inutile. A propos de cet article, M. de Laprade nous écrivait : « 11 ne faut pas enseigner la dérision aux jeunes gens ; il est bon de commencer la vie intellectuelle par l'admiration, dût-on être dupe quelquefois et réformer plus tard quelques-uns de ses enthousiasmes, v Rien n'est plus vrai : les illusions ne disparaissent que trop tôt ! Il est cruel de voir la vie sous son aspect réel, de connaître les hommes tels qu'ils sont, dès l'aurore de l'âge et lorsque le cœur, ouvert à toutes les aspirations généreuses, croit encore à la vertu et aux nobles sentiments.

L'œuvre capitale de la marquise de Blocqueville, et qui lui fera dans les lettres un nom glorieux, c'est la série de volumes qu'elle a consacrés à son père, le maréchal Davout, prince d'Eckmûhl, duc d'Auerstaedt, pour lequel elle ne cessa jamais de professer le culte le plus respectueux.

Le maréchal descendait, par une filiation authentique, d'Aymonin d'Avoût, qui vivait en 1339. De son mariage avec

Mademoiselle Leclerc, il ne laissa qu'un fils mort en 1853, et trois filles : les deux aînées furent la comtesse Vigier et la comtesse de Cambacërès ; la cadette, Adolaïde-Louise, née le 7 juillet 1815, fut mariée à vingt ans à François de Coulibœuf, marquis de Blocqueville et devint veuve en 1854.

C'est avec une plume d'argent portant une de ses devises : « Plutôt 7Hen qu'un peu «, qu'elle a écrit l'ouvrage considérable, véritable monument élevé à la mémoire de son illustre père, qui renferme une grande partie de sa correspondance, et qui a pour titre : Le ma7-échal Davout, prince d'Eckmûhl, raconté par les siens et par lui-même.

Ce n'est pas sans une amère et sombre mélancolie qu'on évoque aujourd'hui le souvenir glorieux des grands guerriers de la France du passé, non que nous ayons à rougir des événements qui nous rendirent il y a vingt ans un peuple malheureux : la défaite noblement supportée vaut mieux qu'une victoire mal acquise, et d'ailleurs on s'en relève. Mais on souffre de voir le mérite méconnu, et la passion aveugle inspirer l'ingratitude officielle, injure pour qui la subit, tâche ineffaçable pour le pouvoir qui la commet. Aussi aime-t-on revenir aux temps héroïques, à contempler une de ces grandes figures, tout entourées d'une auréole de grandiose poésie, calomniées parfois mais jaillissant plus pures et plus beUes de cette fange de la calomnie qui, si elle les atteint, ne les souille pas ! Le temps est à l'étude de ces morts illustres, qui furent les héros de l'épopée du siècle, épopée en douze chants, en douze années, dont chaque page est une victoire, un triomphe, et dont le terrible dénouement encore inexpliqué, amené, disait Napoléon, « par un concours fatal de circonstances inouïes « reste l'origine et le germe des malheurs qui nous ont atteints.

Un des beaux soldats de cette époque étonnante fut le maréchal Davout, et le livre de sa fille venge sa mémoire de la plus éclatante façon, car à la pure gloire de Davout n'a pas manqué même l'hommage des attaques injustes et passionnées. La note caractérisque de ce livre, c'est la sincérité : on n'y trouve rien de préparé ou d'artificiel ; ce sont des pages intimes où le cœur se livre avec une effusion ardente, où la pensée s'exprime en traits de feu, sans détour, sans emphase, d'une manière si libre et spontanée que le mensonge en serait déconcerté. Le style peint l'homme ; ces vieux papiers exhumés de la pous-

sière révèlent avec ses qualités et ses défauts le gentilhomme, le soldat, l'époux, le père, l'ami, qui les couvrait de son écriture nerveuse, où qu'il se trouvât, — sous la tente, dans un palais, sur un champ de bataille, près d'un bal masqué dont le joyeux orchestre emplissait d'harmonie sa retraite austère.

Quel type d'audace militaire, de loyauté inflexible, de tendresse exquise, que ce maréchal Davout, qu'on nous dépeignait si terrible ! Il est tel que le montre ce mot de sa mère, au lit de mort de laquelle il disait : " Ma mère, ayez du courage ! « et qui, tournant vers lui ses yeux remplis de larmes, lui répondit en souriant : « Eh ! mon fils, vous me l'avez pris, tout mon courage ! « Il était ce Davout de qui Napoléon disait à Essling : ^ Voyez ce Davout comme il manœuvre!... il va encore me gagner cette bataille-là ! » Jalousie de capitaine à capitaine ! Et M. Thiers qui, après avoir lu la correspondance du prince d'Eckmûhl, s'écriait : « Ah ! le maréchal Davout !... Quel homme, quel cœur, quel vaillant esprit ! Seul, toujours il a osé dire la vérité à l'empereur, et la vérité sans détours ! « Henri Heine ne compare-t-il pas Davout et ses compagnons aux héros de V Iliade ?

Ce héros d'Homère, ce laborieux qui avait une prodigieuse puissance de travail, n'en était pas moins d'une délicatesse féminine dans ses rapports avec sa femme et ses enfants. Son âme semble imprégnée de ce charmant proverbe : Ne frappe point une femme, fût-ce avec une fleur. Et lorsqu'il querellait la sienne sur sa santé, qui l'inquiétait constamment, il le faisait avec une douceur incomparable, trouvant de ces mots d'amoureux qu'il plaît de rencontrer sous la plume d'un si rude compagnon.

Les relations de Napoléon P"" avec ses généraux n'étaient pas toujours empreintes d'une urbanité cordiale. On sait que l'empereur ne châtiait guère son langage, et n'épargnait à personne les traits de sa satire. Qui ne se souvient du mot que Talleyrand dit au comte de Rambuteau, après une séance orageuse du conseil d'État, où le prince avait été malmené brutament : « Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé ! r>

C'est par la correspondance de son père que la marquise de Blocqueville nous le fait connaître ; nous le voyons vivre dans ces pages familières, où l'esprit et le caractère se dévoilent à

chaque ligne, où rien n'est fcaclié, et qui sont le fidèle tableau d'une vie sans faiblesse. Le niarëchal Davout n'était pas un courtisan, et ne s'occupa guère d'intrigues de cour. On ne voit nulle trace dans ses lettres de ces médisances que nos curiosités blasées recherchent avec tant d'avidité, et qui firent, par exemple, le succès des historiettes de Madame de Rémusat. Fidèle à son souverain, reconnaissant des faveurs qu'il en a reçues, Davout ne parle jamais qu'avec mesure de l'empereur, encore qu'il n'ignore pas les sentiments jaloux qui provoqueront sa disgrâce. C'est un esprit vif et réfléchi, d'une extrême délicatesse, bon, dévoué, généreux, très soucieux de sa dignité, et dont l'ambition s'allie à des goûts très simples. Il aime les fleurs, il envoie des plantes, des graines à sa femme pour son jardin de Savigny-sur-Orge.'Tout ainsi qu'un propriétaire campagnard, il s'inquiète de ses terres, de ses biens ; il a de l'ordre : il dirigerait volontiers son ménage ; c'est l'homme de la famille. Joseph de Maistre, vers la même époque, écrivait souvent à sa fille Constance, qu'il n'avait jamais vue. Davout n'écrit pas à sa fille, mais il en parle dans toutes ses lettres, avec l'accent ému d'un père ; et qu'il sorte, fumant, de la bataille, ou qu'il vienne de recevoir in fiocchi la visite d'un roi, il écrit à sa femme et veut savoir " si Joséphine a une dent ». Adorable simplicité dans tant de grandeur !

Le maréchal, le prince, l'Altesse oublie titres et gloire pour ne se souvenir plus que du petit enfant souriant dans son berceau, et dont toutes ces dignités l'ont éloigné. Il est alors un père, oubliant dans les joies puériles et délicieuses de la paternité, Tétiquette sévère à laquelle il est soumis par la volonté du maître. Car Napoléon traitait ses héros comme de petits écoliers le sont par un pédagogue ; il ne les faisait si puissants que pour mieux les dominer et se grandir : César ne voulait attacher à son char que des rois, ou des princes devenus presque les égaux des rois. Il ne les enrichissait que par fantaisie. Davout se plaint, à plus d'une reprise, de ses embarras d'argent. Cependant en Pologne il menait grand train ; un jour même l'empereur se plaignait au duc de Narbonne de l'attitude royale du maréchal, et le duc répondit : « Mais alors pourquoi le comblez-vous ? Aucun de vos généraux n'a d'aussi immenses dotations, une telle existence ! » L'empereur haussa et riposta

avec humeur : « Il faut bien lui donner, à celui-là, puisqu'il ne prend rien ! «

Davout témoignait un amour passionné à la maréchale, dont le caractère apparaît un peu hautain et fantasque. Cet amour n'empêchait nullement Davout de ne laisser prendre à sa femme aucune influence sur ses affaires et de lui donner même des leçons assez dures. Un jour entr'autres, qu'étant à sa toilette, elle avait fait attendre des officiers qui sollicitaient l'honneur de lui être présentés, lorsqu'elle entra, brillamment parée, le maréchal s'élança vers elle, la conduisit vers les officiers et lui adressa, d'un ton assez brusque, ces paroles : « Je vous prie de vous souvenir dans l'accueil que vous ferez à ces messieurs, que si vous êtes maréchale et duchesse, c'est à leur vaillance sur maints champs de bataille que vous le devez. »

La bataille d'Auerstaëdt, gagnée par vingt-six-mille Français contre quatre-vingt-mille Prussiens, est un fait d'armes appartenant à Davout seul. Ce fut là qu'il fit cette belle harangue à ses soldats : « Le grand Frédéric a dit que c'étaient les gros bataillons qui remportaient les victoires : il en a menti. Ce sont les plus entêtés, et vous le serez comme votre maréchal. » Le général de Trobriand, témoin oculaire de la bataille, écrit à madame de Blocqueville qu'ayant rencontré à Eephem le maréchal Ney qui lui demanda où il allait, il lui répondit : ^ Je vais annoncer à l'empereur que l'aile gauche des Prussiens est enfoncée par mon maréchal. — Votre maréchal, répondit Ney, tournant le dos, enfonce toujours tout, r, Le mot était brutal, mais flatteur.

On sait qu'il fut un moment question de faire Davout roi de Pologne. On pressait l'empereur de rendre à ce royaume son indépendance mais il répondit : « César n a fait de rois qu'après sa mort et encore, était-ce prudent? " Le maréchal répondit à cette boutade « qu'une alliée valait mieux qu'une esclave » et comme Napoléon l'accusait d'aspirer à la couronne, il lui déclara que le trône de Pologne revenait de droit au prince Poniatowski, et que pour lui, ayant eu l'honneur de naître français, il ne voulait pas cesser d'être français. Il joua pourtant un rôle considérable dans ce pays dont il prit en mains les intérêts, avec une telle fermeté que Napoléon s'en plaignit amèrement dans plusieurs lettres. Mais les souvenirs qu'il y laissa, le bien qu'il y fit, lui gagnèrent à ce point les cœurs

qu'en 1831, il fut question au sein du gouvernement national polonais dotfrir la couronne à la postérité de Davout, et, à défaut de son fils, <à une de ses filles.

Madame la marquise de Blocqueville tint à faire la pleine lumière sur la fameuse affaire de Hambourg, au sujet de laquelle le prince d'Eckmiihl dut adresser, en 1814, un Mémoire au roi Louis XVIII qui l'eloignait de Paris jusqu'à ce quil se fût justifié. Ce Mémoire est la plus éloquente réponse aux détracteurs du maréchal, qui parle avec respect, mais fièrement et dignement. Il ne renie pas, lui, au souverain qu'il a servi, les titres qu'il lui donnait au temps de sa splendeur. Il ne l'appelle pas Bonaparte, honteusement, comme s'il voulait flatter le roi légitime en dénigrant l'usurpateur déchu. Napoléon reste à ses yeux l'Empereur ! Cette fidélité d'un soldat qui n'avait pas été apprécié toujours à sa valeur est touchante. Elle dévoile une âme vraiment au-dessus des misères et des faiblesses humaines.

C'est à propos de cette affaire do Hambourg qu'il se produisit un incident qui eut un aussi grand retentissement à l'étranger qu'en France. Le 15 mai 1890 dans une séance du Reichstag où l'on discutait de questions militaires, le maréchal de Moltke avait osé prononcer les paroles suivantes :

« L'ennemi, au cœur du pays, ne ferait aucune différence entre la banque de l'empire et la bourse des particuliers. N'avonsnous pas vu, en 1813, lorsqu'il était déjà en retraite, n'avonsnous pas vu un maréchal français mettre, pour prendre congé, la Banque de Hambourg dans sa poche. «

Or le Mémoire adressé par Davout au roi Louis XVIII démontrait péremptoirement que les fonds de cette Banque avaient été requis pour le service de l'armée, par ordre de Napoléon, et dans la forme la plus régulière.

Dès le 31 mai, la marquise de Blocqueville adressa au chef du grand état-major allemand la lettre suivante :

" Monsieur le Maréchal,

" Votre Excellence comprendra que les paroles par elle prononcées, dans une grande assemblée publique, aient retenti douloureusement dans le cœur de la dernière fille existante du maréchal Davout.

« Il y a un mérite plus rare et plus digne de tenter les grands

cœurs que la terrible gloire acquise sur les champs de bataille : ce grand mérite consistée savoir rendre justice à ses ennemis.

« Le Mémoire de Hambourg, publié en 1814, par le prince d'Eckmûhl, réfute par avance les paroles de Votre Excellence et prouve victorieusement que le commandant de Hambourg n'a strictement fait que le mal imposé par son devoir de chef.

« Je me permets d'adresser à Votre Excellence ce Mémoire quelle ne connaissait certainement pas, en la priant de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments de haute distinction «.

A. L. d'Eckmûhl, marquise de Blocqueville.

A cette lettre, pleine de dignité et de courtoisie, où la fille de Davout omettait avec intention de rappeler le titre de duc d'Auerstaëdl conféré à son père en souvenir de la victoire sur les Prussiens, qu'il remporta en 1806, M. de Moltke répondit par cette lettre qui, datée du 5 juin, n'arriva à Paris que le 20 octobre, après avoir fait le tour de toutes les chancelleries de l'Europe :

« A Madame la marquise de Blocqueville, née princesse d'Eckmûhl .

« Ce n'est qu'aujourd'hui que je reçois votre lettre, je m'empresse d'y répondre.

^ Dans mon discours au Reichstag, j'ai mentionné la saisie de la Banque de Hambourg, ce qui est un fait historique ; il est évident que le général français en cette occasion, n'a pu agir que sur un ordre de gouvernement auquel il fallait obéir.

^ Si néanmoins l'expression dont je me suis servi a pu être interprêtée comme si le maréchal Davout eût agi dans son intérêt personnel, je regrette de l'avoir mal choisie.

« Je vous dois cette explication, Madame la Marquise, et j'aime à croire que vous voudrez bien l'accueillir gracieusement.

« Quant à l'ouvrage que vous avez eu la bonté de m'envoyer, je l'étudié avec le plus vif intérêt.

« Je vous prie de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments de haute distinction avec lesquels j'ai l'honneur de signer, Madame la Marquise, le très obéissant serviteur.

Comte de Moltke, Maréchal

Cudowa, 5 juin 1890. »

Le ^rand patriote vénitien Carlo Zeno eut la gloire de se voir ériger une statue de son vivant. Cet honneur lut aussi décerné à Davout, par le conseil municipal d'Auxerre, en 1806. Mais le véritable monument qui éternisera sa mémoire est le livre de sa fille, qui nous foit connaître sous un jour nouveau, l'épopée impériale, et qui atteste la grandeur dame et la noblesse de cœur du grand soldat !

C'est le 6 octobre dernier que la marquise de Blocqueville est morte, sans soutïrance, sans agonie, en causant avec ses gens qui l'entouraient. Elle s'est comme endormie, gardant sur son visage son sourire si fin, si spirituel et si bon... Elle repose auprès du maréchal... Deux Ixdles âmes !

Villa Floret, 23 octobre 1892.

RARE BC COLLECl

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