LA DIPLOMATIE ET LA GUERRE
Il nV avait plus à hésiter dans la question de paix et de guerre. Les Anglais, au mépris du droit des gens, avaient commencé les hostilités au Canada et sur mer contre le pavillon de France, tandis que le roi de Prusse se jetait en Allemagne avec cette audace de conceptions et d'entreprises qui tenait au génie de Frédéric II. Il fallait donc arriver à Texécution des traités d'alliance et aux préparatifs de guerre. Le conseil se réunit et examina avec une grande attention les plans de campagne qui lui furent soumis.
La tête de guerre la plus importante, la plus considérable de ce conseil^ c'était le maréchal de Belle-Isle , le chef de la famille financière des Fouquet (1), vieux soldat, à l'esprit jeune et
(1) Louis-Charles-Auguste Fouquet, comte de Belle-Isle, né en 1681, fort ami du Régent.
liardi, Tami de madame de Pompadour; il avait fait toutes les campagnes de 17/i3 à 1747; la marquise lui destinait le département de la guerre. On devait au maréchal de Belle-lsle la plupart des institutions militaires de cette époquC;, l'introduction de nouveaux corps dans Tarmée : les pandours, les houlans, les hussards, troupes irrégulières, mais intrépides, qui donnaient de la vigueur, de la vie à la grosse et vieille cavalerie. L'armée française comptait au moins un tiers de troupes étrangères dans ses rangs : Suisses, Irlandais, Écossais, Allemands^, Corses, Italiens; bonne coutume qui épargnait l'impôt du sang aux familles de cultivateurs vouées à la terre. Ces troupes de condottieri, à l'étrange costume, rappelaient les grandes journées des guerres d'Italie au moyen-âge : reitres et lansquenets avaient fait si bien les campagnes du xvi* siècle !
La guerre qui allait s'ouvrir devait être à la fois défensive et offensive. Appelé à combattre les Anglais, le maréchal de Belle-lsle proposa la formation d'une armée de Normandie dont il prendrait lui-même le commandement, et composée de soixante-dix bataillons^ quarante escadrons, avec une artillerie formidable. Sa destination définitive était l'Angleterre qui serait hardiment envahie. Comme les Anglais à leur tour menaçaient
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la Brolagne dans la vue do profiter de Tesprit de mécontentement et de sédition^ le conseil , sous l'influence de madame de Ponapadour, destina le duc d'Aiguillon, cousin du maréchal de Richelieu, puur commander la fière pro\ince, toujours un peu rebelle (1), avec plein pouvoir de lever les milices, de convoquer le ban el Tarrière-ban delà noblesse en cas d'invasion de la part des Anglais. Leduc d'Aiguillon, officier de haute distinction, d'une aimable courtoisie et d'une grande fermeté, devait être admirablement propre à réprimer les mouvements séditieux, en même temps que par son courage il pouvait réveiller la noblesse bretonne, brave et ardente, mais malheureusement sous l'action parlementaire de quelques beaux esprits des enquêtes et des requêtes du parlement de Rennes, spécialement d'un avocat général, élégant parleur, du num de La Chalotais (2). Quand la noblesse bretonne allait lovalement combattre l'ennemi, La Chalotais faisait des jeux de mots, des épigrammes, ou préparait des réquisitoires sur la question oiseuse des sacrements et des prérogative de sa cour.
Convaincu de la nécessité du plus grand secret dans la guerre, le conseil résolut une expédition
(1) Voir mon livre sur le Maréchal de Richelieu,
(2) Louis-Rcué de Caradeuc de La Chalotais*
hardiect considérable avec destination pour la M6diterrannce; il s'agissait de s'emparer de Tîle de Minorque, et le commandement de cette expédition fut donné au duc de Richelieu. On a écrit dans les Mémoires du temps que ce fut malgré la marquise de Pompadour, et en opposition avec sa volonté, que le duc de Richelieu eut ce commandement : erreur historique démentie par toute la correspondance intime du maréchal et de la marquise, fière et heureuse de tous les succès des armées de France. Jamais le duc de Richelieu ne fut en dissidence avec la marquise, jusqu'aux pillages de la campagne de Hanovre et à la convention de Closter-Seven, blâmée par madame de Pompadour. Richelieu était trop habile courtisan pour s'éloigner jamais de la marquise^ dont la faveur était toujours croissante auprès du Roi; nul n'appréciait mieux qui lui les qualités supérieures et l'esprit de madame de Pompadour {]).
Au Roi personnellement et à l'amitié de la marquise il faut encore attribuer le choix du prince de Soubise pour commander en chef le corps auxiliaire français destiné à soutenir l'armée des cercles allemands. Charmant esprit, vaillant soldat, compagnon d'armes du maréchal de Saxe et
(1) Voyez mon livre sur le Marée liai de Richelieu*
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(le Lowendahl, M. de Soubise soulevait quelque jalousie à cause même de Tamitié que lui témoignaient le Roi et madame de Pompadour (1). A ses côtés et avec le titre de maréchal commandant en chef de l'armée d'Allemagne , élait Claude- Louis-César d'Estrées, aussi gracieux que Soubise, celui-là même qui commandait la maison du roi à Fontenov. Louis XV venait de l'élever à la dignité de maréchal,
Les colonies d'Amérique qui pouvaient être menacées parles Anglais, et les établi>sements de rinde furent confiés à deux officiers d'un mérite remarquable: le marquis de Montcalm pour gouverner le Canada et le comte de Lally pour l'Inde. On lui adjoignit un esprit d'activité féconde, du nom deDupleix. Ces choix de mérite ou de distinction annonçaient assez combien furent absurdes
les calomnies jetées contrôla marquise de Pompadour qui, disait-on, avait capricieusement donné des places à la faveur plus qu'au mérite. 11 n'était pas un seul de ces officiers-généraux qui ne fût très-distingué : les écrivains parlementaires n'ont loué que le maréchal de Broglie, parce que l'opposition le destinait à un rôle politique , à tenir i'épée du parlement en cas de révolte; ils n'eu-
(1) Charles de Rohan, prince de Soubise ; il avait épousé mademoiselle de Carignan, de naissance souveraine.
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l'ciil que railleries el mépris pour les autres généraux distingués par madame de Pompadour.
Cependant les débuis de la campagne furent magnifiques : le maréchal de Richelieu s'empara de Mahon ; les armées d'Allemagne, sous le maréchal d'Estrées, remportèrent de belles victoires, secondées par les Russes et les Autrichiens. Quand le maréchal de Richelieu remplaça le maréchal d'Estrées dans le Hanovre, les Anglais refoulés ju^qu h Clos t&r-Seven mh'GUl bas les armes. La marquise de Pompadour était fière de ces choix, de ces succès, car toute la campagne était heureuse : on avait d'excellentes nouvelles du Canada. Le comte de Lally et Dupleix faisaient merveilles dans l'Inde contre les établissements anglais, et la chevaleresque marquise rêvait une descente en Angleterre et un soulèvement des Écossais en faveur du prince Edouard (1). Le roi Louis XV d'après ses conseils devait se placer luimême à la tête de ses armées, comme il avait fait en 1745 à Fonlenoy. Cette fois le conseil y mit obstacle par les raisons que voici : il fut remarqué que la guerre n'avait pas un caractère tout à fait extérieur : le territoire français pouvait être attaqué par tous les points, spécialement sur les cô-
(d) Voir mon travail sur Louis XV,
les ; il fallait donc que le Roi restât au centre de la Mionarchie pour se porter du côté du péril, en Normandie, en Bretagne où paraissaient des llottes anglaises. Puis il ne fallait pas oublier la situation très-agitée des esprits, une révolte pouvait éclater ! Le conseil fut d'avis que le Roi demeurerait au cœur même du mouvement de guerre, à Versailles, à Marly ou à Choisy pour le diriger et le dominer.
Durant cette période, rien de plus animé, de plus coloré que la correspondance de la marquise avec le maréchal de Richelieu, Soubise, Broglie d'Estrées : on la voit glorieuse de tous les succès que remporte Tarmée : elle voudrait conserver l'intelligence, Tharmonie entre les chefs. Les premiers différends avec le maréchal de Richelieu viennent de la convention de Closter-Seven : elle ne Taccuse pas d'avoir traité pour de Targent, ce qui n'eût été ni dans le devoir, ni dans les loyales habitudes du maréchal ; mais celui-ci avait trop compté sur la parole de l'ennemi, le duc de Cumberland, en temps de guerre ; et cette loyauté avait compromis l'armée du prince de Soubise. Tl résulte de la correspondance particulière du maréchal de Richelieu avec Pâris-Duverney (1), que le
fl) Cette correspondance a été publiée eu 1757i
maréchal se trouvait mêlé à des traités lucratifs de fournitures, à des opérations financières désavouées parla cour et qui expliquent Tespèce de disgrâce qui força le maréchal de Richelieu à chercher retraite dans son gouvernement de Guienne. En cette résidence de Bordeaux, la correspondance avec la marquise s'attiédit. Le roi Louis XV ne mit jamais un Richelieu en disgrâce ; il savait trop ce que sa royale famille devait au grand cardinal; il était persuadé surtout que jamais un Richelieu n'abandonnerait le principe conservateur de l'autorité absolue, cet axiome emprunté au droit romain : Le Roi est le maître dans son rovaume.
Ces désordres, ces disgrâces jetaient un peu de confusion dans la marche des affaires, et une certaine absence d'unité se faisait sentir. Cependant, il faut reconnaître que les préparatifs de cette guerre de 1756 qu'on attribue à Tinfluence de la marquise de Pompadour furent faits avec une grande prévoyance et une immense activité : les forces de terre et de mer furent mises dès l'origine sur un pied formidable : soixante-sept vaisseaux de ligne, quarante-quatre frégates et quatre-vingt mille hommes de mer ; les armées de terre eurent présents aux drapeaux plus de deux cent mille soldats sans compter les milices provinciales. On
pourvut à tout par des moyens ordinaires, et malgré l'opposition anti- nationale des parlements. Les rapports de la marquise de Pompadour avec les financiers aidèrent singulièrement le trésor dans ses dépenses. Parmi tous, les vieux amis de la marquise il faut distinguer le financier Pàris- Duverney qui fut placé à la tête des fournitures des troupes de la marine et de terre, avec un talent et une supériorité remarquables.
C'était un vieillard déjà, le troisième des quatre frères Paris qui avaient rendu tant de services lors de la campagne du maréchal de Villars à la fin du règne de Louis XIV (1). Sous le ministère du duc de Bourbon, ami de la marquise de Prie, Pàris-Duverney avait présidé à la marche et au développement de la liquidation du système de Law, opération si difficile. Préoccupée déjà des fournitures de l'armée, après le campagne de 1745, madame de Pompadour le fit appeler au conseil d'État. Esprit d'excellente initiative, une longue expérience des troupes l'avait conduit à la science de stratégie, et sa correspondance avec le maréchal de Richelieu constate une connaissance considérable des détails d'une grande campagne. Le fournisseur Pàris-Duvernay pourvut à toutes les
Cl) Voir mon Louis XIV*
ressources de la guerre de 1756, de concert avec les fermiers-généraux (1), au moyen des anticipalions, des avances rendues nécessaires par le refus du concours des parlements. Pâris-Duverney soutint au conseil du Roi que Timpôt était dû dès que les édits étaient promulgués, sans le vote
(1) La liste des principaux financiers était considérable comme on peut le voir dans mon livre sur les fermiers-généraux.
Fortune présumée.
BEUGERaT, gendre d'un des frères Paris. . 15,000,000 Brissard^ frère de Tintendant du cardinal
de Fleury 5,000,000
BouRRET, d'abord fournisseur de blé. . . 3,000,000
Bragouse, enrichi au système de Law. , . 40,000,000
Camuset, protégé des d'Argenson. . . . 10,000,000
Caze, du Languedoc , . 15,000,000
Chevalier de Montigny, protégé de Golbert 8,000,000
Gaillard de la Rouexerie 30,000,000
Delahaye , fermier-général depuis 1718,
propriétaire de l'hôtel Lambert. . . . 10,000,000
Delaporte, chargé du syndicat des fermes. 15,000,000 DcpiN, il avait épousé une fille de Samuel
Bernard , . > 25,000,000
D'Arnoncourt, le très-riche. 50,000,000
De ViLLEMUR, protégé de M. de Noailles . 5,000,000 Grjmod (les deux frères) de la Reynière et
Dufort 40,000,000
Helvétius, le philosophe 10,000,000
L'Allement DE Nantouillé 5,000,000
Le riche de la Popeliinière 15,000,000
Lenormand de Turneheim et d'Étiolés (onde et neveu) 30,000.000
Rolland de Souffetière 15,000,000
Savalette, garde du trésor royal. * • . 10,000,000
Thikoux, fermier des postes. ..... 5,000,000
du parlement. Pâris-Duverney deviiil le financier de la marquise de Pompadour, si capable^ si séduisante dans ses idées de gouvernement et d'administration : la marquise était devenue Tintermédiaire, le charmant homme d'affaires du Roi pour toutes les transactions qu'imposait la guerre. Les financiers étaient les amis de sa famille : la lignée nombreuse des Lenormand s'était placée à la tête des opérations du trésor. Les fermiersgénéraux prenant les emprunts à leur compte, faisaient toutes les anticipations nécessaires à A ou 5 p. 0/0 d'intérêts avec la certitude d'une perception d'impôt régulier qui les couvrirait de leurs avances.