‹ Madame, mère du régentChapitre 77 sur 220 · A Charles-Louis, du 24 avril · texte numérisé non relu

A Charles-Louis, du 24 avril

le mercredi à trois heures, après avoir été depuis les neuf heures du matin toujours en faiblesse ou évanouissements. Cet accident lui prit entre le dix et l'onzième accès, lequel lui prit plus violemment que de coutume. Elle a témoigné en cette occasion une dévotion, une fermeté et une tendresse pour vous, pour moi et pour le roi (qui fut trois heures auprès d'elle toujours pleurant) qui la font admirer et aimer de tout le monde, car depuis le roi jusqu'au moindre bourgeois de Paris, tout le monde, était dans une affliction que je n'aurais pas crue, si je ne l'avais vue. Enfin, grâces à Dieu, elle est guérie, son accès d'aujourd'hui a été beaucoup plus petit. Cela n'empêchera pourtant pas qu'on ne lui fasse dans deux heures une petite saignée au bras, à cause qu'elle a encore une petite toux, qui empêche qu'on ne la puisse purger, qui est un remède dont elle a grand besoin, car elle jette mille ordures par de petits remèdes qui ne se prennent pas par la bouche. J'oubliais de vous dire qu'elle fut saignée au bras le mercredi à dix heures du soir, et que depuis cette saignée-là jusques à celle du pied, elle prit dix de ces petits remèdes avec mille fomentations, qui ne la soulageaient pas; enfin elle fut si mal, que le Saint-Sacrement était céans avec l'Extrême-Onction. Sachant comme vous l'aimez, je vous ai mandé toutes ces particularités, croyant que vous seriez bien aise de les savoir. Elle recommanda fort au roi de se ressouvenir de ce qu'il lui avait dit pour vous, et que vous rentrassiez dans son amitié. Pour ce qui est de moi, j'étais plus mort qu'elle, car je ne crois pas que depuis

SENTIMENTS DE MONSIEUR POUR MADAME. il9

que le monde est monde, il y ait eu un meilleur mariage que le nôtre; je souhaite qu'il dure longtemps et que j'aie des occasions de vous pouvoir rendre quelque service et vous faire connaître combien je vous honore.

« Philippe.

« Madame vient de me faire appeler pour me prier de vous faire ses compliments et de vous dire qu'elle aurait encore l'honneur de vous écrire et de vous assurer de ses respects. »

Quelques semaines plus tard, Liselotte remerciait sa tante de ses témoignages d'affection. C'est lui disait-elle, « Monsieur, papa, Votre Dilection et l'oncle » qui m'avez guérie, bien plus que les médecins. « La joie d'être plainte par vous tous a mieux purgé ma rate que les soixante-douze lavements que ces messieurs m'ont fait donner*. »

Tout cela était trop beau, Monsieur et Madame en petits saints, faisant assaut de sentiments édifiants et attendrissants : cela ne pouvait pas durer. Avec leurs caractères à tous les deux, des tempêtes étaient inévitables un jour ou l'autre. On conviendra qu'en attendant, Liselotte ressemblait aussi peu que possible à la triste princesse, persécutée et malheureuse, des historiens allemands. Aimée du roi et de la reine, estimée et respectée des grands, populaire dans le peuple et redoutée des intrigants, elle s'était fait sa place chez nous,

Page 1