‹ Madame OlympeChapitre 11 sur 11 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

« Ah ! dit la comtesse en voyant rentrer son mari , qui tenait à la main la lettre que nous savons , pardonnez-moi cet horrible mensonge.

— Oh ! dit Félix, il m'a sauvé de la mort.

— Que vous disais-je? reprit Raymond en regardant la comtesse.

— En attendant, reprit Félix, je suis toujours le plus heureux des hommes.

— Et pourtant tu as connu le malheur.

— Non , dit Félix , puisque le mien était faux.

— Qu'importe , si ta douleur était vraie?

— Oh ! oui , bien vraie et bien profonde.

— Tu t'en souviendras quand tu te trouveras trop heureux. »

Un an après , Félix était père d'une charmante petite fdle, qu'il appela Félicité.

Et si vous lui parlez du malheur, il vous répondra que c'est une invention des philanthropes.

Eh bien , mais , et le dénoûment?

Cher lecteur, le dénoûment se trouve précisément en tête de cette histoire, ce qui ne peut manquer de plaire aux gens qui commencent les romans par la fin.

Vous vous rappelez cette fameuse scène d'orage qui

empêcha le comte et sa femme d aller à la campagne?

Ce fut leur premier malheur réel.

Voici le second : Un jour qu'ils étaient allés à FOpéra pour entendre Guillaume Tell, on joua le premier acte du Serment , le deuxième acte de La Tentation , et le troisième acte de Moïse , — le tout par des doublures.

Quant au troisième malheur, il lut beaucoup pms sérieux.

Un voisin fit un jour élever un grand mur devant la maison qu'ils habitaient à la campagne , de façon à leur dérober le spectacle de l'horizon, ce dont, par habitude, ils s'étaient fait une récréation.

Enfin , il arrive quelquefois à Félix d'entendre dans la rue un orgue de Barbarie massacrer l'air qu'il a entendu la veille admirablement chanter au Théâtre- Italien.

Ces jours-là, il croit à la fatalité, et rentre chez lui convaincu qu'il est le plus malheureux des hommes.

Yvonnette et son ami Donatien étaient nés sur les côtes de Bretagne , où leurs parents , comme la plupart des riverains , vivaient du produit de leurs filets. Aux premiers pas faits en sortant du berceau, les deux enfants, qui s'étaient rencontrés , échangèrent leur premier sourire. Jusqu'à Tâsje de dix ans, ils vécurent ensemble , s'aimant comme on s'aime à cet âge. ?\ous n'essayerons point de peindre ces enfantines amours. Rappelez-vous , lecteur, la petite blondine qui s'appe-

lait Rose ou Charlotte , et avec qui vous partagiez vos bonbons tout en gardant la plus grosse part; rappelez-vous, lectrice, les belles classes buissonnières faites avec l'écolier qui s'appelait Henri ou Victor, et qu'aujourd'hui vous appelez monsieur; et si vous ne retrouvez pas un de ces délicieux souvenirs au fond de votre enfance, ouvrez Paul et Virginie, lisez dans L'Ame de la maison l'histoire du poète Théophile Gautier et de la petite Maria, qui avait des taches roses sur les joues; ces innocentes amours vous rappelleront celles d'Yvonnette et de son ami Donatien.

Donc ils avaient dix ans, ils s'aimaient, ils étaient heureux.

Le père de Donatien, qui était un des plus habiles pilotes de la côte, sauva un jour d'un péril imminent un navire de commerce appartenant à un riche armateur du pays. Le lendemain, celui-ci vint trouver le pêcheur, et lui proposa de se charger de l'avenir de Donatien. « Confiez moi votre enfant, lui dit-il, je l'enverrai au collège avec mon fils , et, après avoir passé par les écoles , il vous reviendra avec les épaulettes d'officier dans la marine royale. »

Le père de Donatien avait longtemps caressé ce

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rêve , mais sans espérance de le voir jamais se réa- User; cette espérance lui étant offerte, il accepta. — Deux jours après, il était convenu que Donatien partagerait les éiudes de Paul Baradec , le fils de l'armateur, et qu'il l'accompagnerait dans un collège de Paris.

Cette nouvelle, tombée comme un coup de foudre entre les deux enfants' leur apprit qu'ils étaient déjà mûrs pour la douleur. Donatien ne voyait qu'une chose dans cet événement : c'est qu'il fallait se séparer de son amie; et, malgré la brillante promesse des épauiettes d'or, il refusait de partir avec une opiniâtreté toute bretonne. Il n'y avait déjà plus place dans son cœur pour l'ambition.

Pourtant il fallut bien obéir. La dernière entrevue qu'il eut avec son amie fut triste. Celle-ci s'était jetée en pleurant sur son sein, le front déjà coloré de cette rougeur pudique , — aurore de l'amour qui va naître. Ils se prirent tous deux par la main, et parcoururent silencieusement cette lande où ils étaient nés l'un près de l'autre , et où ils avaient espéré rester .oùjours. Ils allèrent visiter un à un tous les lieux témoins de leurs douces joies. Yvonnette songeait qu'il

lui faudrait désormais revenir en ces lieux , et pour n'y plus retrouver que des souvenirs de Fabsent. Donatien , plus triste encore , s'emplissait la mémoire des moindres détails de ce paradis où s'était écoulée son enfance. L'enfant voyait déjà le bonheur derrière lui , et lui disait tout bas : a Adieu » , n'osant plus dire : « Au revoir. »

Après une longue causerie toute trempée de larmes, les deux enfants songèrent avec douleur qu'il fallait se quitter, car la nuit était venue ; néanmoins , ils se promirent de se revoir une fois encore avant le départ de Donatien, qui était fixé au lendemain soir. Donatien détacha de sa poitrine une petite médaille de Notre- Dame de Bon-Secours et la donna à son amie en souvenir de lui.

« Hélas ! je n'ai rien à te donner, moi , » dit la petite avec un gros soupir. Et , comme en ce moment ils étaient arrivés dans un endroit où ils avaient l'habitude de se reposer après leurs courses joyeuses, Yvonnette cueillit un bouquet de ces petites fleurs pareilles à des boutons d'or, et qui croissent particulièrement dans les landes de la Bretagne. Elle donna ces fleurs à son ami en échange de sa médaille , qu'elle avait

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déjà serrée sur son cœur. Donatien on fit autant du bouquet, et, après s'être promis de nouveau qu'ils se reverraient une dernière fois, ils reprirent, chacun de son côté , le chemin de la maison.

Cette entrevue devait être la dernière.

En effet, en rentrant chez son père, Donatien trouva un domestique de M. Baradec, qui l'attendait pour l'emmener chez celui-ci, où il devait passer la nuit : car le départ avait été avancé au lendemain matin. — Trois jours après , Donatien entrait dans un des collèges de Paris avec son nouveau compagnon.

Dix ans se sont écoulés entre la première et la se* conde partie de cette histoire , et les événements qui se sont succédé durant cette période de temps ont plus que jamais séparé Donatien et Yvonnette. La mort était venue deux fois dans la maison de celle-ci , et l'avait un jour laissée agenouillée sur la double tombe qui la faisait orpheline. Une dame riche et charitable

avait pris en pitié la pauvre enfant et l'avait emmenée avec elle. Depuis ce temps , personne dans le pays ne savait ce qu'elle était devenue , et Donatien ne put en apprendre aucune nouvelle, lorsque, deux ans après son départ, il était venu passer les vacances dans sa famille. Plus tard, des sinistres simultanés amenèrent la ruine complète de M. Baradec , et l'armateur se trouva dans la nécessité de retirer son fils du collège avant même qu'il eût achevé son éducation. Donatien se trouvait dans le même cas , et dut ainsi renoncer aux espérances qu'on avait conçues pour son avenir, avenir auquel il s'était soumis par obéissance, et non par sympathie. Au sortir du collège , on lui procura une place dans une grande maison industrielle. Cette position était la seule qui parût devoir lui convenir, car il était d'une nature physique trop frêle pour pouvoir se plier aux rudes labeurs d'une profession manuelle. Pourtant Donatien était arrivé à Paris doué d'une constitution robuste , et les poumons pleins de cet air vital qui soufflait dans sa lande bretonne ; mais il ne tarda pas à s'étioler au collège. En en*^ant dans l'adolescence, le jeune Breton n'avait conservé de sa nature primitive qu'un esprit rebelle à toute chose

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imposée — et toujours prêt à quitter le terre-à-terre du positif pour s'en aller courir le grand chemin des rêves. Donatien avait été un fort mauvais élève. La science était entrée diins son cerveau , et y avait germé presque à son insu et sans qu'il y eût aidé par la volonté. Au sortir du collège, il se trouva pareil à un laboureur qui verrait son champ couvert de moissons sans l'avoir jamais fécondé par le soc.

Quand il eut passé deux mois devant les grands livres commerciaux , Donatien se sentit envahir par un ennui insurmontable. Ses moindres pensées se glaçaient au froid contact de l'arithmétique , et plusieurs fois on l'avait repris sur les erreurs graves qu'il commettait sans cesse. Donatien n'attendit pas qu'on le remerciât, il pria son patron de disposer de sa place.

En quittant son bureau , il monta au hasard dans une de ces voitures qui desservent les environs de Paris. Deux heures après, il était sur la magnifique terrasse de Saint-Germain. Un instant, il faillit s'évanouir comme un prisonnier qui, par une brusque transition, passerait de son cachot au soleil. L'air vif de la Seine le fouettait au visage et le forçait à fermer les yeux ; il lui sembla qu'il était monté sur un cap

breton, en face du ciel et de la mer. Ses pensées sortirent de leur léthargie glaciale et s'agitèrent en foule dans son âme. Il s'assit alors sur un banc, et, posant sa tête dans ses mains, il songea à Yvonnette.

En ce moment, distrait par un grand bruit qui semblait s'approcher, Donatien leva les yeux, et, avec la rapidité des trépassés de la légende , il vit courir devant lui une cavalcade qui soulevait derrière elle un tourbillon de poussière. Gomme s'il eût été frappé d'une décharge électrique, Donatien se redressa de toute sa hauteur, et , les bras étendus vers cette vision ailée déjà disparue, il s'écria : « Yvonnette ! Yvonnette ! » Puis il tomba sans connaissance, en se heurtant le front à l'angle du banc de pierre.

Deux étrangers qui marchaient à quelque distance entendirent le cri et virent la chute. Ils accoururent en toute hâte. L'un d'eux examina la blessure et secoua la tête.

Un quart d'heure après, Donatien, qui n'avait pas repris connaissance , était transporté dans la maison de santé que le docteur Morin dirigeait à Saint-Germain,

Au bout d'un mois , Donatien était guéri de so blessure, — seulement il était fou. Le docteur Morin, qui avait pour spécialité le traitement des aliénations mentales , entreprit de rendre la raison au sujet que le hasard lui avait envoyé, et il garda le pauvre fou dans son établissement.

Du reste , la folie de Donatien était douce et tranquille, et n'inspirait aucune crainte. Aussi le laissaiton aller partout sans gardien. Il passait ses journées dans les jardins et cueillait toutes les fleurs jaunes qu'il trouvait. Sa chambre en était jonchée; il en mettait partout, — jusque dans son lit. Quand elles étaient fanées , il tirait de sa poitrine un petit bouquet d'herbes sèches, et^ les comparant aux fleurs flétries, il murmurait :

« Elles sont pareilles! »

11 y avait dans la maison une charmante petite tille appelée Rosette, et pour laquelle Donatien manifestait

un tendre et touchant attachement. Quand il la rencontrait , il la prenait par la main et l'emmenait avec lui , ou bien la faisait asseoir à son côté , et lui parlait dans une langue singulière qui la faisait rire aux éclats. Alors Donatien riait avec elle ou pleurait tout doucement, et la petite finissait par pleurer avec lui. Un jour qu'ils étaient dans le jardin, le tonnerre roula tout à coup dans le ciel noir. Donatien se mit à genoux et força sa compagne à l'imiter ; puis il lui montra le ciel :

« Prends ta médaille » , lui dit-il. La petite tire de son corsage un petit médaillon et s'agenouilla à côté de Donatien , qui commença une prière bretonne.

(( Vois-tu, s'écrie-t-il tout à coup, vois-tu comme elle est bonne la Notre-Dame ? Voici ton père qui revient avec le mien. ;» Et il indiquait deux barques qui traversaient ia rivière sur laquelle le jardin avait vue.

« Surtout , prends bien garde de la perdre, ta médaille! )) ajouta-t-il gravement.

Une autre fois, sa petite amie, ayant remarqué son amour pour les fleurs jaunes, lui en apporta un gros bouquet. Donatien faillit l'étouffer sous ses baisers.

Cependant l'hiver vint : il n'y avait dIus de fleurs.

ce qui n'empêchait pas Donatien de courir au jardin dès qu'on lé perdait de vue. Il grattait sous la neige , cherchait ses chères fleurs , et , n'en trouvant pas , il regardait le bouquet d'herbes sèches qu'il portait toujours caché sur sa poitrine. ^

Un jour il le mit dans un verre d'eau et resta plus de six heures immobile , espérant sans doute le voir reverdir. A la fin , il s'imagina que cette épreuve avait réussi. Dès lors il trempa tous les matins son bouquet dans l'eau fraîche. Cela dura jusqu'au printemps.

A cette époque , Rosette tomba malade. Donatien, ne la voyant plus venir chez lui , demanda à aller la voir. Quand il entra , Rosette était couchée dans son lit, — un de ces petits lits blancs dont les mères vont le soir fermer les rideaux en marchant sur la pointe du pied pour ne pas éveiller l'enfant qui sourit à son rêve. En voyant entrer Donatien , la petite se dressa sur son oreiller et lui tendit la main, qu'il serra doucement dans la sienne.

Avec cette espérance commune à tous ceux qui vont

mourir et qui ne le sentent pas , la petite faisait les

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plus beaux projets du monde pour l'époque de sa guérison.

«Quand j'irai mieux, disait-elle à son ami , nous retournerons nous promener tous les deux dans les jardins, et aussi dans la forêt, sur le bord de la rivière,

partout Il doit y avoir des fleurs; maintenant,

nous sommes dans l'été , — je vois le soleil. » Pais elle reprit : « Il faut m'en apporter, des fleurs. »

Le lendemain , il lui apporta un bouquet. Rosette était plus malade. Ses yeux luisaient des flammes de la fièvre. Elle parlait haut, et parlait de toutes choses ; et ses paroles, accompagnées de gestes multipliés, semblaient s'adresser à des êtres absents. — Elle avait le délire cérébral. Elle reconnut pourtant Donatien et lui fit signe de s'approcher. Après avoir regardé les fleurs qu'il lui apportait, elle les lui rendit en disant :

« Il y a un endroit où on en trouve de bien plus jolies c'est là qu'il faut aller.

— Où cela? demanda Donalien.

— Tu ne t'en rappelles donc plus? » lui dit-elle.

Alors elle étendit la main en ajoutant : « C'est làbas! » — Là-bas ! c'était, au fond de ses souvenirs, un petit village qui se mire au bord de l'Yonne et s'appelle

Cézy^ Là-bas ! c'était cette douce patrie dont Je nom laisse un mieî sur les lèvres lorsqu'on le prononce !

Donatien secoua la tête en disant : « Je sais je

sais.,., j'irai demain.

— Non, dit-elle, attends-moi. Nous irons ensemble. Nous passerons la rivière à gué dans la charrette de mon oncle. Ce sera bien joli. » Et elle continua ainsi pendant longtemps, remontant dans son gracieux délire tous les verts sentiers de son enfance.

Gomme Rosette se plaignait quand Donatien n'était pas auprès d'elle , on avait permis à celui-ci de passer ses journées dans la chambre de la malade , et il ne quittait pas son chevet. Elle dans le délire de sa fièvre, et lui dans sa folie, ils s'entendaient pourtant parfaitement , elle parlant de sa Bourgogne , lui parlant de sa Bretagne. Mais tous deux songeaient aux pays où ils étaient nés. îls mêlaient leurs souvenirs. Ils se rappelaient tous ces petits grands événements du premier âge. Tantôt Rosette parlait de la fête de Saint-Leu et de sa robe blanche. Elle lui rappelait la foire de Joigny, où l'on achète des petits couteaux à lame courbe pour faire la vendange. Et Donatien répondait toujours : « Je me souviens. » Seulement, il

se souvenait de la foire de Nantes, où Ton vendait aussi toutes sortes de belles choses qui lui faisaient tant envie , sans oublier non plus les petits couteaux.

Cependant la maladie faisait tous les jours de nouveaux progrès. Un matin , on refusa à Donatien de le laisser entrer. Rosette était morte pendant la nuit. On avait éloigné sa mère , et deux femmes veillaient près du lit. L'enfant n'avait pas encore revêtu sa robe d'éternité; elle était étendue mollement sur sa couche, la tête sur l'oreiller et noyée dans sa chevelure noire , pareille à une figure d'albâtre dans un cadre d'ébène ; ses yeux grands ouverts semblaient regarder l'ange qui était venu chercher son âme, et elle avait gardé sur ses lèvres le sourire qui y était éclos quand le blond séraphin lui avait montré le ciel en lui disant : Viens! Une de ses mains, blanche comme cette fleur, tenait un lis que Donatien lui avait donné la veille.

Donatien pria et supplia tant qu'on le laissa entrer. Il s'approcha du lit , et , voyant sa petite amie immobile, il l'embrassa sur le front. Il ne comprit rien.

(( Elle a froid, dit-il en fermant le rideau ; — je re viendrai quand elle sera réveillée. »

Le lendemain on enterra Rosette. C'était par une belle matinée de mai; quelques jeûnes filles vêtues de blanc formèrent un cortège à cette douce compagne qui s'en allait si vite. Un éclair de raison aiguë avait traversé Tesprit de Donatien. Il avait compris que son amie était morte et non endormie, et il avait demandé à suivre le convoi. Le docteur Morin l'avait accompagné, espérant peut-être une crise douloureuse qui le mettrait sur la voie de quelque moyen à suivre pour arriver à la guérison. Une pensée poétique avait dû choisir la place où Rosette devait être enterrée : c'était au fond du cimetière, dans une espèce de petit vallon que n'attristaient pas les cyprès et les ifs. — La fosse était abritée par des arbrisseaux à verdure vive, pénétrable au soleil, et des rosiers blancs croissaient au hasard parmi les hautes herbes : une charmante oasis où l'on devait bien se reposer de la vie.

Gomme on allait combler la fosse , Donatien s'approcha sur le bord, et on le vit étendre la main et jeter quelque chose au fond : c'était la médaille de Notre- Dame ({\i\\ dis dix retrouvée dans la chambre de Rosette.

« Je lui rends sa médaille , dit-il au docteur. — C'est pour qu'elle se souvienne de moi. »

Gomme on avait mis sur sa fosse une croix neuve, Donatien remarqua cette inscription qui y était peinte

en lettres noires : •

Rosette.

« On s'est trompé, docteur... Elle s'appelait Yvonnette, » dit-il.

Un jour, un ami du docteur le prévint qu'il lui amènerait le lendemain mademoiselle Aline B... , actrice fort connue sur les boulevards.

« Cette demoiselle est donc malade?

— Non, répondit son ami ; mais, comme elle a un rôle de jeune homme fou par amour, elle veut étudier sur un sujet qui soit dans le même cas. »

Le lendemain , mademoiselle Aline vint en effet à Saint-Germain. G'ctait une belle personne de vingt ans, dont la nature vive et pétulante semblait peu propre aux excentricités du drame. — La tirade éplorée devait être une anomalie étrange dans cette petite bouche en cœur où frétillait le frémissant sourire des 'soubrettes du vieux répertoire. Mademoiselle Aline était du reste une très aimable personne, qui faisait

bon marché no la grande passion, et jetait son amour aux quatre vents de la fantaisie.

Au moment où elle entrait avec le docteur et son ami, Donatien était dans le jardin et faisait sécher au soleil la graine des fleurs jaunes qu'il avait cueillies. Il voulait semer cette graine sur la tombe de la petite Rosette. Depuis sa mort, c'était là sa grande préoccupation.

<c Voici une dame qui vient vous voir , » lui dit le docteur.

Donatien leva les yeux et regarda mademoiselle Aline ; il la salua respectueusement et lui dit :

« Vous ressemblez à Yvonnette, madame! »

A ce nom, l'actrice pâlit soudainement.

« C'est étrange ! murmura-t-elle ; que veut-il dire? Comment le nommez-vous, ce jeune homme? demanda-t-elle ensuite au docteur.

— Donatien; il est Breton. » Et M. Morin raconta ce qu'il scivaitde l'histoire de Donatien; il fit l'histoire de sa folie , et n'oublia pas de parler de Rosette. » « Mais , dit-il à mademoiselle Aline , vous l'avez connue cette petite; c'était la fille de votre femme de chambre, celle que j'ai mise à la tête de ma lingerie.

— Oui , je me rappelle , » dit l'actrice toujours plus pensive. Elle demanda à voir la chambre de Donatien , curieuse de voir l'intérieur d'un fou par amour ^ — « ce qui est déjà bien curieux», ajouta-t-elle en riant, — peut-être pour cacher son trouble.

La première chose qu'elle vit en entrant dans la chambre, ce fut le petit bouquet d'herbe sèche trempé dans un verre d'eau.

(c Hélas! dit-elle tout bas, je n'ai pas gardé sa médaille, moi ! » En effet, elle l'avait donnée à la fille de , sa femme de chambre pour s'en faire un joujou.

Donatien ne s'occupait pas de ses visiteurs. Il s'était mis à la fenêtre et chantait un air breton , où le nom d'Yvonnette revenait au refrain.

(c Vous voyez qu'il a une folie très douce , dit le docteur à l'actrice , qui écoutait Donatien ; eh bien , continua M. Morin , j'aimerais mieux qu'il fût fou furieux : je le guérirais plus vite.

— Oh! non, dit Yvonnette, — non, docteur, ne le guérissez p^s. »

Richard était venu à Paris pour faire son droit; mais comme au bout de deux ans l'étudiant n'avait pas mis quatre fois les pieds à l'école, son père, qui avait appris ce détail, lui envoya une malédiction en latin et un bon de trois cents francs sur la poste , en avertissant son fils que c'était le. dernier argent qu'il aurait de lui. En recevant cette lettre, Richard alla consulter un homme de loi pour savoir si son père avait réellement le droit de lui suspendre sa pension. Le jurisconsulte répondit que oui. Cette réponse dégoûta Richard d'une profession qui protégeait de tels

abus, et il renonça au barreau. Mais comme il lui fallait un état pour vivre, il se fit poëte. Richard était d'une grande ignorance en matière de vie pratique ; il eut la faiblesse d'acheter un mobilier, et commit cette imprudence au nez d'une douzaine de créanciers qui se déclarèrent en insurrection. Tous les matins , Richard reçut des ballots de papier timbré, dans lesquels on lui demandait de l'argent, et où on allait même jusqu'à l'appeler négociant. Un jour, un monsieur très mal mis, qui déclara être un huissier, accompagné de deux hommes maigres, se présenta chez Richard pour opérer une saisie. Gomme il dressait procès-verbal, un autre monsieur, également mal mis, suivi de deux autres hommes maigres, se présenta également pour saisir. Voyant l'embarras dans lequel les deux huissiers se trouvaient, Richard leur offrit des cartes , et leur proposa de jouer à l'écarté lequel des deux ferait la saisie. Ils répondirent qu'ils savaient ce qu'ils avaient à faire, et se retirèrent. Un soir, en rentrant chez lui, Richard trouva à la porte de sa maison une petite affiche qui renfermait le programme de son mobilier, dont la vente était annoncée pour le lendemain. Le lendemain au matin, on vint,

LE FAUTEUIL ENCHANTÉ. 19i

en effet, enlever ses meubles. Le propriétaire de la maison retint, en garantie des loyers, les objets que la loi laissait à Richard , qui se trouva dans la rue avec un petit paquet contenant son linge et un petit carton qui contenait des vers.

irse ressouvint alors qu'il devait avoir une maîtresse quelque part, et courut chez elle. La belle, qu'il n'avait point vue depuis un mois, était partie depuis huit jours , et logeait on ne savait où. Richard courut chez tous ses amis, et n'en put rencontrer aucun. Ne sachant où aller, il passa la nuit à se promener dans la campagne. Le matin, en rentrant en ville, comme il passait dans la rue de l'Ouest , qui longe le jardin du- Luxembourg, il vit tomber à ses pieds un joli mouchoir de batiste garni de dentelle, et presque au même instant il entendit un petit cri en l'air. Gomme il relevait la tête après avoir ramassé le mouchoir, il aperçut au balcon d'un sixième étage une jeune femme qui lui faisait des signes, comme pour indiquer que l'objet lui appartenait.

« Il y aura sans doute une récompense, » pensa uichard en entrant dans la maison.

« Où allez-vous? lui demanda le portier.

— Je vais chez madame ou mademoiselle M. V., répondit le jeune homme, qui avait examiné les initiales brodées au coin du mouchoir. Elle loge tout en haut, à côté de la girouette.-

— Mademoiselle Madeleine , alors, dit le portier. C'est bien.

— Elle s'appelle Madeleine , murmura Richard; je lui proposerai de se repentir avec moi. Ce mouchoir a une odeur d'aventure, » ajoula-t-il.

Sur le carré du sixième étage , une jeune femme vint au devant de lui. Elle était vêtue d'un joli négligé printanier, et accueillit Richard avec un sourire qui semblait indiquer un aimable caractère.

Richard se préparait à répondre au gracieux remercîment qu'elle lui avait adressé, et déjà il avait exécuté une attitude , c'est-à-dire une certaine position qu'il prenait ordinairement devant les femmes ; mais Une put point conserver une gravité irréprochable. La rapidité avec laquelle il avait monté les six étages lui avait tellement coupé la respiration qu'il ne put dire un mo* et fut obligé de s'arrêter pour souffler.

Par politesse, la jeune dame l'invita à entrer un moment chez elle pour se reposer. Elle n'avait pas

achevé sa proposition, que Richard était déjà dans la chambre, et se laissait tout d'une pièce tomber dans un fauteuil.

« Ah ! s'écria-t-il avec un sourire de béatitude , Texcellent fauteuil que vous avez là ! il est moelleux comme un nuage. » Et, s'étendant avec nonchalance, il croisa ses jambes l'une sur l'autre , resta les yeux grands ouverts , sans direction arrêtée , et ne dit plus un mot.

La dame le regarda un instant avec étonnement.

« Il est sans gêne , ce monsieur, » pensa-t-elle.

Et, comme pour fournir un sujet de rentrée dans la conversation, elle ouvrit son piano et commença un formidable placage d'accords. Richard ne bougea pas.

La dame s'approcha de lui , impatientée , et le regarda bien en face. ,

« Ah! c'est trop fort! » dit-elle en remuant une chaise.

Richard s'était endormi.

« Monsieur, s'écria la jeune femme en lui frappant sur l'épaule , Monsieur ! »

Richara remua un peu , entr'ouvrit les yeux et murmura entre ses dents :

194 LE FAUTEUIL ENCHAISTE.

« Laissez-moi donc tranquille. Je vous ai déjà dit que je n'avais pas d'argent. »

La jeune femme poussa un éclat de rire si bruyant que Richard se réveilla.

« Ah ! parbleu ! s'écria-t-il d'abord , voilà un délicieux fauteuil.» Et il commença une litanie d'excuses, semée de madrigaux, dont mademoiselle Madeleine ne parut pas se. fâcher.

« Mais , dit-elle en souriant , vous étiez donc bien fatigué , Monsieur?

— Voilà deux jours que je n'ai dormi, Madame. C'est toute une histoire ; je vais vous la conter, ça ne sera pas long.

— Tant mieux, reprit Madeleine, car j'ai à sortir.

— Que je ne vous gêne point, Madame , répliqua Richard, je vous conterai mon histoire quand vous reviendrez.

— Et si je ne revenais point?

— Alors, je vais vous la dire tout de suite. »

Et il raconta ses aventures à Madeleine, qui rit comme une folle.

Au même instant un violent coup de sonnette retentit à la porte.

« Ah î mon Dieu , fit Madeleine en devenant toute pâle. Je n'y pensais plus, c'est lui.

- Lui ! ah ! très bien , j'y suis, dit Richard ; je vous gêne ; pardon , je me retire.

— Non , non , dit Madeleine ; entrez là-dedans pour un moment, je vous en prie ; il est si jaloux ! hier encore , il m'a fait une scène horrible parce qu'il m'avait rencontrée avec quelqu'un.

— C'est ridicule , fit Richard en entrant dans une seconde pièce.

— Je vais faire en sorte de le renvoyer bien vite, fit Madeleine; dans dix minutes, vous aurez votre liberté. »

Et, fermant la porte de la chambre où Richard était caché, elle alla ouvrir celle où l'on venait de sonner.

Un monsieur se précipita dans la chambre : c'était un Othello pourpre, et il exécuta un solo de jalousie auprès duquel la terrible colère du Maure de Shakspeare n'eût été qu'un madrigal élégant. Madeleine le laissait dire , en limant très tranquillement ses ongles avec un joli petit instrument; de temps en temps elle haussait les épaules.

«Mais défendez-vous donc, malheureuse! défen-

dez-vous donc ! criait le monsieur en faisant des gestes qui paraissaient inquiéter les objets d'art posés sur la cheminée ou accrochés au mur.

— C'est le balcon de Jenny l'ouvrière...

chantonna Madeleine d'une voix claire en regardant fixement son jaloux.

— Ah !.. . non, dit celui-ci, vous ne pouvez plus vous défendre maintenant. Voici une preuve que vous me trompez. » Et il montrait une canne oubliée par Richard.

« Est-ce que vous avez besoin de preuve pour en être sûr? répliqua Madeleine, dont le visage arborait une impertinence suprême. Mais regardez-vous donc un peu dans ma glace , mon cher , et vous verrez que vous n'êtes pas bâti pour exiger fidélité, constance, etc. » Et elle reprit sa chanson :

« C*est le balcon de Jenny l'ouvrière...

— Madeleine, dit le monsieur en hachant entre ses dents serrées sa moustache rousse, Madeleine, si vous ne me retenez pas , je m'en vais.

— Au cœur content, qui vit de peu... »

continua la jeune femme. Et du doigt elle indiqua la porte.

« Il suffit, » répliqua Tautre. Et il sortit en prenant l'attitude d'un traître de mélodrame qui s'écrie : « Dissimulons. »

« Et vive la liberté ! » s'écria Madeleine en allant ouvrir à Richard.

<( Eh bien , lui dit-elle , vous m'avez conté votre histoire, je n'ai pas besoin de vous dire la mienne. Qu'est-ce que vous en pensez ? »

Richard, un peu étonné, regarda Madeleine, qui avait levé sur lui ses yeux clairs. Il prit la jeune femme par la main et la conduisit sur le balcon, d'où l'on apercevait le jardin du Luxembourg. Un doux vent faisait bruire les feuillages , où chantaient des orchestres d'oiseaux, et de bonnes odeurs couraient dans l'air. Richard et Madeleine se regardaient toujours sans parler ; mais il leur avait suffi de quelques regards pour rédiger leur contrat de mariage.

« La vue est charmante ici. Je serai très bien pour travailler, » dit Richard.

Madeleine avait vingt ans , juste cinq ans de moins que son acte de naissance. C'était une charmante vo-

lage du pays d'oiUre-Seine , où elle avait acquis une célébrité , non point parmi les étudiants , qu'elle fréquentait peu , mais au milieu de cette population quasi-artistique et littéraire qui s'est réfugiée dans les pays ultra-pontins , sans doute à cause du bon marché de la vie et d'une certaine liberté d'allures qui ne serait point de mise de ce côté-ci de la Seine. En vivant avec des jeunes gens qui faisaient de l'art en guérillas , Madeleine avait appris ce langage particulier né dans les coulisses et les ateliers , et dont chaque phrase est une ménagerie de néologismes féroces, idiome réaliste dont les mots ont presque l'aspect des choses qu'ils expriment , et font le tourment des Saumaises préposés à la confectioil du dictionnaire. Madeleine était donc une amusante et spirituelle créature , ayant le rire facile de la gaieté sincère , et sachant parler d'autres choses que de chiffons, de bals ou d'amourettes. — Sa chambre était presque une académie , et son cœur un album. Lorsqu'on lui demandait le pourquoi de sa liaison avec les peintres , les poètes et les musiciens , elle répondait en souridut : « Ah bah ! il faut bien encourager les arts. » Avec une franchise que les gens timorés eussent

appelée du cynisme, elle avait prévenu Richaril sur ses variations de sentiment.

« Rappelle-toi Fhistoire du mouchoir, lui avait-elle dit.

— Que veux-tu ! répondit Richard. Si tu n'étais pas ainsi, je ne t'aurais jamais connue. Je n'aurais point bon air à me fâcher d'une chose dont j'ai profité. Seulement , toutes les fois qu'il t'arrivera d'avoir une fantaisie, je préfère la franchise ; ça t'épargnera d'ailleurs des frais de diplomatie.

— Ces choses-là sont toujours désagréables à dire, fit Madeleine. Mais écoute , j'ai un moyen : nous aurons une tire-lire, et, toutes les fois que j'aurai un caprice, je mettrai un jeton dans la tire-lire : un jeton blanc pour les caprices blonds, un jeton rouge pour les bruns. »

Richard trouva l'idée originale.

« Nous casserons la tire-lire tous les trois mois, et nous ferons nos comptes , » dit Madeleine. Richard riait de plus en plus.

« Ça te va-t-il? dit Madeleine.

— C'est drôle. Ça me va ! ;>

Seulement Richard s'arrangea, de façon à régulari-

ser sa position. Il se procura un emploi qui pût le faire vivre.

Gomme il racontait un jour à un de ses amis le singulier traité qu'il avait conclu avec Madeleine, son ami ne put s'empêcher de lui dire :

« Alors , tu n'en es pas amoureux.

— Je vais t'ouvrir mon cœur, répondit Richard : ce que j'aime dans Madeleine , c'est son fauteuil.

— Quelle est cette plaisanterie? dit l'ami.

— C'est très sérieux , dit Richard ; c'est le seul fauteuil dans lequel j'aie pu travailler. Pourquoi? Je n'en sais rien, mais cela est ainsi. Dix fois j'ai voulu me fâcher avec Madeleine et me séparer d'elle; mais, quand je voulais m'en aller, mes yeux tombaient sur le fauteuil, je m'asseyais dedans, et je restais. »

Un autre ami, qui ne connaissait point Madeleine, ayant rencontré Richard , lui demanda s'il avait une maîtresse.

« Oui, répondit-il.

— Est-elle jolie?

— Très jolie; elle est en velours rouge, avec des clous dorés, et elle a un dossier qui représente des Chinois péchant à la ligne.

— Qu'est-ce que vous me chantez là? dit l'ami.

— Pardon, fit Richard, je pensais à son fauteuil. »

Son ami le crut fou.

Un jour, il lui prit la fantaisie de visiter la tire-lire, pour voir où il en était avec Madeleine, et comme il ne voulait pas la casser, il fit sortir les jetons par la fente.

Il y en avait trois : deux blancs et un rouge.

<( Les blonds ont la majorité , » dit-il en riant, Et il remit les jetons dans la tire-lire.

Néanmoins, si cuirassé qu'il se crût , il ne put s'empêcher d'être un peu triste.

« Décidément , ça ne peut pas durer comme cela ; quand il y aura dix jetons , je m'en irai. Qu'est-ce qui pourrait me retenir ici ? Je ne suis pas amoureux de Madeleine. »

« Tu n'es pas amoureux , hein ? » fit-il en se frappant la poitrine à l'endroit du cœur.

Il sentit son cœur qui battait légèrement.

(( Il dit non, j'en étais bien sûr. »

Un mois après, il fit une nouvelle autopsie de la tire-lire.

Il y avait sept jetons : quatre rouges et trois blancs.

(( Bon, dit Richard, les bruns ont repris Tavantage. Voyons , j'attendrai qu'il y en ait dix, et je parie pour les blonds. »

Deux mois après , il trouva les dix jetons : cinq rouges et cinq blancs.

« C'est ennuyeux, murmura Richard ; j'aurais pourtant bien voulu savoir qui l'emporterait des rouges ou des blancs; je vais attendre qu'il y ait une majorité. »

Au bout de quelque temps , il consulta la tire-lire ; il avait gagné son pari : les blonds avaient la majorité. « Maintenant, dit Richard, je vais m'en aller. » Il essaya de se lever du fauteuil où il était assis; mais, dans le mouvement qu'il fit , il lui parut qu'un fil invisible lui tirait le cœur.

« Ah 1 c'est trop fort! dit Richard. Qu'est-ce qui me retient donc là? »

Une voix , qui paraissait sortir du fauteuil , répondit :

« C'est l'habitude. »

C'était pendant une nuit de carnaval. Il y avait bal à l'Opéra, et le quartier Latin était tout en émoi. A chaque instant , on entendait retentir les clameurs des mascarades qui passaient dans les rues éclairées par les lanternes multicolores des costumiers. Une heure du matin venait de sonner à l'horloge du Palais-de- Justice.

Une femme qui, pendant toute une partie de la soirée, s'était promenée dans l'allée du marché aux Fleurs , quitta le quai au moment où les derniers sons

de l'horloge s'éteignaient dans Tair rendu opaque par le brouillard , et se dirigea rapidement vers le Pontau-Change. Arrivée au milieu du pont, et après avoir observé , et pendant un instant prêté l'oreille autour d'elle, comme pour s'assurer de sa solitude , elle s'approcha du parapet faisant face à la pompe Notre-Dame, et, les coudes posés sur la pierre, la tête appuyée dans ses mains , elle regarda l'eau qui grondait , plus étroitement resserrée entre les quais dans cet endroit, l'un des plus dangereux du bassin de la Seine.

Le temps était pluvieux et triste. Des troupeaux de nuages éperonnés par des rafales de vent galopaient dans le ciel , et se faisaient éventrer au passage par les rayons blafards d'une pleine lune , lugubre comme un astre apocalyptique...

Pendant un quart d'heure, et sans quitter son attitude, cette femme écouta le bruit lamentable de la rivière enflée , dont les flots bourbeux s'engouffraient sous les arches du pont, comme dans des gueules monstrueuses. Un bec de gaz , qui se trouvait à quelques pas , éclairait assez pour laisser distinguer le costume misérable et les traits de cette femme , qui paraissait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans.

Malgré le suicide qu'elle méditait évidemment, son visage ne trahissait aucun signe de la'lutte qui devait ^o»^iter intérieurement. Elle n'était point jolie dans le sens vulgaire du mot , mais sa physionomie avait une irrégularité charmeresse que les bourgeois eussent appelée du piquant, et les artistes du caractère. Le front surtout avait une fierté remarquable et semblait une enseigne d'intelligence. Les bandeaux de cheveux noirs qui l'encadraient faisaient une antithèse d'ébène avec sa blancheur éclatante comme le ton de l'ivoire neuf. Les yeux , d'un bleu gris , pâle , pareil à la fleur des myosotis, avaient le regard pacifique et rêveur que les peintres allemands de l'école naïve donnent à leurs madones. Ils éclairaient d'une lueur douce la tristesse résignée, mais parfaitement calme, empreinte sur le visage de cette créature , que le désespoir sans doute penchait au-dessus d'un abîme : car il n'était pas besoin de l'examiner longtemps pour lire sur son front le martyrologe de son cœur.

Malgré les précautions qu'elle avait prises , la jeune femme avait un témoin qui , depuis dix minutes, caché derrière un des lampadaires du pont , épiait tous

ses mouvements. Ce témoin était un jeune homme :

il était vêtu d'un long manteau , dont les plis , en s'entr'ouvrant, laissaient voir un costume de pierrot. Ses mains étaient irréprochablement gantées de blanc. Un nuage de farine étalé sur sa figure n'éteignait qu'à demi l'éclat d'une santé florissante. Il était chaussé d'escarpins en cuir verni blanc, et coiffé d'un grand bonnet conique , orné de plumes qui se tordaient au vent , pareilles à des flammes de punch. Un trio de petites sonnettes carillonnait au sommet de cette coiffure.

A l'instant où la jeune femme rompait enfin son immobilité , et s'apprêtait à retirer le méchant châle qui lui couvrait les épaules , le pierrot , qui n'avait plus de doutes sur le dessein qu'elle méditait , profita d'un moment où la lune disparaissait sous un archipel de nuages noirs com-me de l'encre pour quitter sa cachette , et il s'approcha si rapidement et si doucement à la fois de la jeune femme qu'il l'avait éloignée du parapet où elle se penchait déjà sans qu'elle eût pu s'apercevoir de sa présence.

Aussi , en voyant un homme à ses côtés, elle poussa d'abord un cri d'étonnement, en même temps que ses yeux exprimaient un reproche.

(( Que me voulez-vous, Monsieur? » dit-elle en es-

sayant de dégager ses mains d'entre celles du jeune homme.

Celui-ci ne répondit pas d'abord : il examinait la jeune femme avec l'attention inquiète d'un homme qui cherche à deviner une énigme.

(c Je ne suis pourtant pas ivre , et je ne rêve pas, murmurait-il. Je connais cette femme. »

(c Je vous connais, Madame, ajouta-t-il tout haut en approchant son visage si près de celui de la jeune femme que celle-ci se pencha en arrière , et, dans un moment brusque et inattendu , parvint à retirer ses mains.

— Monsieur!... dit -elle d'une voix vibrante de colère, laissez-moi! » Et, reculant de deux pas, elle s'adossa au parapet, croisa ses bras sur sa poitrine, et dit d'un ton presque suppliant :

(C Je vous en prie. Monsieur,... passez... laissezmoi...

— C'est sa voix. . . c'est sa voix ! . . . répéta le pierrot. Je la reconnais.

— Vous vous trompez , Monsieur. Je vous assure, dit la jeune femme... vous vous trompez...

— Cette fois, je suis sûr, reprit le jeune homme.

Je vous connais, Madame... et je vais vous le prouvePi..

— Mais non, Monsieur, répéta la jeune femme en haussant les épaules... vous ne me connaissez pas... et vous ne pouvez pas me connaître... heureusement, ajouta-t-eîle à voix basse , comme si elle achev-ait une pensée.

— Et je vais vous le prouver, continua le pierrot... Je vais vous dire votre nom...

— Mon nom!... » •

Un tressaillement agita le corps de la jeune femme et un sourire de doute effleura ses lèvres.

« Monsieur, dit-elle doucement... laissez-moi, je vous en prie... Je vois à votre costume que vous allez au bal masqué, à l'Opéra sans doute... Vous allez y chercher le plaisir, les aventures, les intrigues. Vous trouverez tout cela. Mais attendez que vous soyez à rOpéra... et cessez cette plaisanterie. Vous savez bien que vous ne pouvez pas me connaître, pas plus que je ne vous connais...

— Je ne plaisante pas. Madame... et je bénis le hasard qui m'a envoyé la pensée de vous suivre et de m'opposer à la tentative que vous méditiez , et que

VOUS auriez sans doute accomplie sans ma présence. Je ne serais qu'un inconnu, j'aurais le droit de me placer entre vous et le désespoir qui vous amène , à cette heure, en cette place , où je vous retrouve pâle et glacée, quand je vous croyais encore où je vous ai vue ce matin , où je vous vois tous les jours depuis un mois... — ici près, dit le jeune homme en étendant le bras dans la direction des tours Notre-Dame , dont on apercevait confusément la masse gigantesque ; là, à l'Hôtel-Dieu.

— A l'Hôtel-Dieu ! s'écria la jeune femme en s'approchant à son tour. — Qui vous a dit , Monsieur? Comment savez-vous?...

— Oui, à l'Hôtel-Dieu, où vous étiez ce matin , et où l'on vous nommait le n° 45 de la salle Sainte-Cécile. Eh bien ! Madame... nous ne sommes pas au bal, et vous voilà pourtant intriguée. Croyez-vous que je vous connaisse, maintenant?

— Monsieur, dit la jeune femme, vous avez raison.

Vous me connaissez... je ne chercherai pas à le nier.

J'étais venue ici pour mourir, vous lavez deviné; je

ne le nierai donc point non plus. Le hasard étrange

qui vous a poussé vers moi a pu retarder l'exécution

de mon projet; mais je ne Taccomplirai pas moins... J'allais mourir... Tous mes sentiments étaient éteints. — Si malheureuse qu'elle ait été pour moi. je n'ai dans le cœur aucune rancune contre la vie que j'allais quitter. — Regardez moi en face, Monsieur, et vous ne verrez dans mes yeux aucun regret. — H y a dix minutes , il n'y avait plus de vivant en moi que ma pensée de mourir ; mais l'étrange révélation que ^ous venez de me faire y a réveillé un sentiment , — la curiosité : — je suis femme. — Qui êtes- vous. Monsieur, et comment savez-vous les détails que vous venez de me rappeler?...

— Je vous dirai tout... Christine, — dit à voix basse le jeune homme.

— Mon nom ! . . . Vous savez aussi mon nom. . . C'est étrange! » s'écria la jeune femme. Et, s'approchant à son tour du jeune homme, elle l'examina curieusement à la clarté du bec de gaz.

« Je ne sais si je vous ai vu, dit-elle mais cela

serait , que votre déguisement et ce blanc qui cache votre visage m'empêcheraient de vous reconnaître.

— Christi-ne, dit le jeune homme, je demeure à . deux pas d'ici, — sur le Quai-aux-Fleurs, où vous

VOUS êtes promenée toute la soirée. — Je vous ai aperçue de ma fenêtre , mais sans vous feconnaîire aîors, et j ai pensé que vous attendiez quelqu'un.

— J'attendais, au contraire, qu'il n'y eût plus personne dehors, répondit la jeune femme.

— Gomme je descendais de chez moi, — je vous ai encore vue vous diriger sur ce pont, vous arrêter au milieu, et vous pencher sur le parapet. —J'ai compris alors que vous méditiez un suicide, et je vous ai guettée , me tenant prêt à vous retenir. — Ah ! dit le jeune homme, je m'explique maintenant l'attraction singulière qui m'attirait à ma fenêtre, et l'étrange inquiétude qui m'a agité toute la soirée. — C'était un pressentiment.

— Mais , Monsieur, cela ne me dit pas encore qui vous êtes... et vous m'aviez promis...

— Ce lieu n'est pas convenable pour causer, dit le • pierrot. — Venez chez moi , Madame; — et là je vous dirai tout. — Ah! fit-il encore, — c'est Dieu qui a permis cette rencontre. »

Toutes ces réticences, et l'animation du jeune homme dans ses gestes et ses paroles, ne firent qu'augmenter la curiosité de celle qu'il appelait

Christine. Elle resta un moment silencieuse et pensive, les yeux fixés sur le pierrot, rappelant tous ses souvenirs , et cherchant , mais en vain , à retrouver une figure connue , sous la pâleur funambulesque de ce visage.

<c Ah ! dit le jeune homme , qui s'aperçut de cet examen, — vous ne me reconnaîtrez pas ici. — C'est inutile. Vous m'avez vu pourtant, ajouta-t-il d'un accent triste. — Vous m'avez vu souvent, mais comme on voit en passant dans la rue , sans me remarquer. — Chez moi, je vous dirai tout. » Et il offrit son bras à la jeune femme.

« Eh bien! oui, dit-elle, — j'irai chez vous; — mais c'est à la seule condition que j'y resterai seulement le temps de satisfaire un accès de curiosité qu'on pourrait presque appeler posthume, — ajouta Christine en souriant : car je vous le répète, Monsieur, — j'ai encore toutes les apparences de la vie, — mais je suis morte.

— Ah ! ne dites pas cela, ne dites pas cela , s'écria le jeune homme avec une tendre inquiétude : nous vous sauverons.

— Ce n'est pas moi qu'il faut sauver, répondit

Christine, comme si elle se fût parlé à elle-même; c*est un autre; — et voilà pourquoi je dois mourir. — Il est une heure et demie, ajouta-t-elle en entendant sonner l'horloge voisine. — A deux heures je sortirai de chez vous. A deux heures, cela est bien convenu ; et j'exige, en outre, la promesse qu'une fois partie, vous n'essayerez point de me suivre. — Si vous ne prenez pas cet engagement, — je renonce à vous accompagner. »

Le pierrot parut hésiter un moment.

« Si, après avoir entendu ce que j'ai à vous dire, vous persistez encore dans votre projet, — si je ne sais pas trouver un mot , un accent , un cri , qui vous rattachent à la vie, vous serez libre, Madame, dit le jeune, homme.

— C'est bien, répliqua la jeune femme en s'emparant du bras de son compagnon. Maintenant, partons. »

Au bout de quelques minutes , ils entraient dans une chambre confortablement meublée; elle était située au troisième étage , et les fenêtres ouvraient effectivement sur le Quai-aux-Fleurs.

Une lampe était encore allumée sur un guéridon où

se trouvaient les restes d'un souper, et un grand fou flambait dans la cheminée.

Pendant le trajet du pont à la maison , le jeune homme avait senti le bras de sa campagne trembler sous le sien , et , en entrant dans la chambre , attiédie par une douce chaleur, elle ne put s'empêcher d'exprimer une expression de bien-être. — Et, malgré elle peut-être , en apercevant ce beau feu clair qui rougissait l'âtre , - elle s'approcha de la cheminée — avec la convoitise d'un affamé qui voit du pain, et tendit à la flamme ses mains meurtries par les morsures de la bise.

« Vous avez froid, Christine , dit le jeune homme en approchant un fauteuil. Asseyez-vous, dit-il, et reposez-vous un moment.

— Merci , Monsieur, répondit Christine. Je n'ai pas froid... je suis bien... Mais nous n'avons qu'une demi-heure, ne perdons pas de temps. — Parlez, je vous en prie, comment me connaissez-vous ? où m'avez-vousVue?

— Mais vous voyez bien que vous tremblez... Vos vêtements, mouillés par le brouillard, fument encore. Aussi quelle imprudence ! pourquoi sortir de Thôpi-

tal ? — Vous commenciez à mieux aller. — C'est volontairement détruire en un jour l'œuvre d'un mois de soins.

— Volontairement , en effet , Monsieur. — Mais il ne s'agit point de cela. — Vous êtes bon , jeune, plein de pitié , je le vois; ma misère vous émeut peut-être, dit Christine en jetant un regard sur ses pauvres vêtements. — Vous voudriez m'empêcher de mourir, — me secourir, — à des conditions , — ou même

^ sans conditions, ajouta-t-elle avec vivacité, pour réprimer un geste de protestation échappé au jeune homme. — Mais, je vous le réoète, je ne suis point venue chez vous pour cela. Je vous remercie de vos soins et des intentions charitables que vous pourriez avoir. — Je ne meurs pas à cause de ma misère, la mienne est volontaire. Je meurs parce qu'il le faut, c'est une nécessité. — Il est quelqu'un pour qui je suis un péril vivant. — Mais voyez , il est déjà deux heures moins un quart. — Que de temps perdu ! Finissons-en. — Parlez , je vous écoute. D'où et comment me connaissez-vous?

— J'ai à vous dire des choses graves, Christine, répliqua le jeune homme. — Permettez-moi d'alleï

quitter ce déguisement. — Je reviens dans une seconde. )) Et il passa dans un cabinet voisin.

« D'où vient que je suis presque émue? murmura Christine quand elle se trouva seule dans la chainbre de Lucien. Est-ce seulement une vaine curiosité qui m'a fait venir ici? Alors pourquoi cette inquiétude, cette appréhension , qui m'agitent ? — Mon cœur bat , dit-elle en posant sa main sur sa poitrine. — Mon cœur bat... et depuis que je suis entrée dans cette chambre , un instinct de résistance s'élève en moi comme pour combattre cette résolution qui serait accomplie maintenant sans cette rencontre. — Cela est étrange ! Que va-t-il arriver? — Il n'importe ! » reprit-elle après un court silence. Et avec un geste de souveraine volonté , elle ajouta : « Quoi qu'il arrive , ce qui doit être sera. »

Comme ses regards erraient machinalement autour d'elle , Christine aperçut sur la cheminée le brouillon d'une lettre entr'ouverte dont l'écriture la fit tressaillir.

<c Ah ! c'est étrange ! » dit-elle en approchant la lettre de la lampe. Et elle la parcourut rapidement du regard. — Puis , tirant de sa poitrine un papier qui

s'y trouvait caché , elle l'ouvrit et parut comparer l'écriture avec celle de la lettre.

« C'est bien de lui cette lettre , fit-elle tout bas. — Mais comment cette lettre , qui m'est destinée , se trouve-t-elle ici? Ce jeune homme connaît donc M. Lucien ? Oh ! mon Dieu , pourvu que ce ne soit pas Lucien lui-même! — Cette fois encore, la fatalité serait la plus forte. » Et Christine se laissa tomber comme anéantie dans un fauteuil.

En ce moment le jeune homme sortait du cabinet où il avait été changer de costume. Il s'avança doucement auprès de Christine , qui avait détourné la tête de son côté , et , se plaçant dans le rayon lumineux de la lampe , comme pour se mettre en vue , il garda un moment le silence , sans doute pour laisser à sa compagne le temps de l'examiner et de le reconnaître.

Au premier coup d'œil qu'elle avait jeté sur lui , Christine parut toute bouleversée.

(f Je me rappelle maintenant, — je me rappelle, dit-elle à demi-voix.

— Vous me reconnaissez donc? dit le jeune homme , dont le regard rayonna d'un éclair de joie.

— Monsieur, dit Christine — en montrant le billet

218 CHKISTINK.

qu'elle avait trouvé sur la clietiiiiiée, --avant votre retour, cette lettre qui est tombée sous mes yeux m'avait tait soupçonner chez qui j'étais. — C'était bien \ous qui avez écrit cette lettre ? » demanda-t-elle avec un accent qui exprimait encore un dernier doute.

Le jeune homme fit un signe de tête affirmatif.

(ç Vous êtes monsieur Lucien ?

— Oui...

— Alors, dit Christine en se levant de son fauteuil, il n'y a phis de mystère. — Puisque vous êtes monsieur Lucien, ajouta-t-elle, reprenons chacun notre

chemin. — Vous, Lucien, allez au bal, — et moi j^irai où j'allais quand vous m'avez rencontrée. Je ne m'étonne plus que vous connaissiez les détails qui avaient pu tout à l'heure éveiller ma curiosité quand je vous croyais un inconnu. — Nous n'avons rien à nous apprendre, Monsieur; — et maintenant surtout l'heure est plus que jamais venue de nous séparer.

— Mais, demanda Lucien, où voulez-vous donc aller ?

— Où j'allais quand vous m'avez rencontrée , dit elle froidement.

UHRISTINE. 219

— Et vous croyez que je vous laisserai partir? dit le jeune homme en cherchant à prendre ses mains dans les siennes.

— Avez-vous oublié la promesse que vous m'avez faite? répondit Christine, et aurai-je à me repentir de m'étre fiée à vous ?

— Je vous laisserai partir si vous l'exigez, répliqua Lucien, mais quand vous m'aurez assuré que vous renoncez à votre fatal projet. — Vous, mourir! s'écria-t-il avec une exaltation croissante ; vous , mourir!... Je vous aurais rencontrée, amenée chez moi, et je vous laisserais partir quand vous me dites que vous sortez d'ici pour retourner à la mort ! — Quand vous me dites cela à moi , — à m.oi qui vous aime !

— C'est parce que vous m'aimez , Monsieur , qu'il faut que je meure, » dit Christine.

«C'est étrange! pensa Lucien en regardant lajeune femme. — Le docteur L.., a raison, il y a de la folie dans son mal.

« Mais, lui demanda-t-il doucement après qu'il l'eut obligée à se rasseoir. . . comment se fait-il qu'après vous avoir vue, ce matin, à l'Hôtel-Dieu, couchée dans le lit n" 15 de la salle Sainte-Cécile , — comment

220 CHKISTIJNE.

se fait-il que je vous aie retrouvée ce soir sur le pont? Quel grave événement a pu vous faire quitter rhôpital? — Vous n'étiez pas guérie , Christine ; vous le savez bien, puisque ce matin , en passant sa visite, le docteur vous a dit que vous en aviez au moins pour un mois encore ; je ne sais même pas comment vous avez pu marcher, étant aussi faible que vous paraissiez l'être. — Mais comment donc vous a-t-on permis de partir? — En vérité , cela est incroyable. — J'étais encore à trois heures à l'Hôtel-Dieu , où j'avais été retenu par un cours; et, comme je passais dans votre salle, je vous ai aperçue dans votre lit : c'est donc depuis ce temps-là seulement que vous avez pu quitter l'hospice? — Mais pourquoi? grand Dieu ! pourquoi? — voilà qui me confond.

— Écoutez , monsieur Lucien , dit Christine , puisque vous m'interrogez, je vais répondre. — Une demi-confidence ne servirait à rien. — Aussi vous dirai-je tout. — Je sais que vous direz, comme le docteur L..., qu'il y a de la folie dans mon mal; mais tout ce que vous pourrez dire pour me convaincre sera inutile; ce qui doit être sera, — répéta de nouveau la jeune femme avec une grande énergie d'accent et de

regard. — Vous me demandez pourquoi j'ai quitté THôtel-J3ieu aujourd'hui : — reconnaissez-vous cette lettre? dit-elle en tirant de son sein le billet auquel elle avait précédemment comparé la lettre trouvée sur la cheminée.

— Oui, dit Lucien : c'est le billet que je vous ai fait remettre tantôt par l'infirmière de votre salle.

— A trois heures... n'est-ce pas?

— A trois heures, en effet, répondit Lucien.

— Eh bien, dit Christine, à quatre heures j'avais quitté l'Hôtel-Dieu , et c'est votre lettre qui m'en a fait sortir.

— C'est ma lettre qui vous a fait sortir? répéta machinalement Lucien... C'est à cause de moi que, dans l'état où vous étiez , pouvant marcher à peine , vous avez quitté l'hôpital? — Mais cette lettre, vous l'aurez mai lue , mal comprise ; — vous m'avez mal jugé, Christine, dit le jeune homme, écrasé par cette révélation. — Ce que mes lettres précédentes vous disaient, celleci le répétait. — Je vous aime , je vous aime.

— C'est parce que vous m'aimez que je suis partie, répondit Christine.

— Mais pourquoi voulez-vous mourir? répliqua

vivement Lucien en jetant sur la jeune femme un regard tellement interrogateur qu'une aurore rosée empourpra subitement la pâleur de son front.

— Pourquoi je veux mourir? dit-elle à voix basse. — Pourquoi ? — Écoutez-moi , monsieur Lucien , et promettez-moi de répondre avec franchise aux demandes que je vais vous faire ; — ensuite ma sincérité répondra à la vôtre. Quel âge avez-vous?

— J'ai vingt-trois ans.

— Depuis quand croyez- vous m'aimer ? — Depuis quand m'aimez-vous?

— Depuis le jour où, suivant la visite du docteur L..., je vous ai rencontrée à l'Hôtel-Dieu. Il y avait dans toute votre personne une étrangeté attractive dont je n'ai pu me défendre. En vous voyant étendue sur ce lit de la charité publique , j'ai pensé qu'il fallait que vous fussiez bien malheureuse ; et lorsque j'ai appris ensuite que vous ne receviez point de visites comme les autres malades, cet abandon dans lequel vous étiez m'a ému le cœur d'une profonde pitié, et je vous aimai, Christine. - Cet amour n'a aucune ressemblance avec les caprices ou les fantaisies plus ou moins durables qu'ont pu m'inspirer les femmes

t[iio j'ai connues jusqu'ici. C'est un scuiiment sérieux, une passion profondément enracinée, qui aura, je le Drois, une grande influence sur mon existence. — Je l'ai reconnu dès son origine. — Habitué à vivre parmi des jeunes gens qui ont pour habitude de traiter fort légèrement l'amour, je ne suis ordinairement ni timide ni embarrassé avec les femmes. — Pourtant , je me suis trouvé tout autre en face de vous. — J'osais à peine vous regarder, et encore moins vous parler; aussi, bien que je sois passé tous les jours devant votre lit, je m'explique parfaitement que vous ayez ignoré mon amour, et que vous ayez peut-être attribué à un autre les lettres que je vous écrivais , et que je n'osais point vous remettre moi-même. Cependant, Christine, si vous m'aviez aimé , vous , malgré tous mes soins , malgré ma discrélion , il est impossible qu'un instinct révélateur ne m'eût pas trahi , — et au fugitif regard que mes yeux jetaient sur vous chaque matin, vous auriez deviné d'où venaient les lettres que vous receviez , et que vous ne lisiez pas, peut-être.

— Je les ai lues, répondit Christine; mais en supposant que j'eusse voulu y répondre, je n'aurais point pu le faire, puisque ces lettres ne m'indiquaient au-

cun moyen pour cela , et qu'elles étaient déposées sur ma table pendant mon sommeil.

— Pardonnez-moi si j'en ai agi ainsi , reprit le jeune homme ; — mais, comme je le disais , j'espérais qu'un pressentiment secret viendrait vous avertir. — Gela vous semble puéril, sans doute; — mais voyez-vous, Christine , je suis jeune encore; — j'ai foi et respect pour toutes les mystérieuses délicatesses de la passion; — et, par cela même que j'aimais et que c'était vous qui étiez aimée de moi , il me semblait que vous deviez lire mon amour sur mon front. — Vous êtes , je le répète , le premier amour sérieux de ma vie. — Jusqu'ici ma jeunesse n'a eu encore que de vagues éveils auxquels mon cœur restait étranger; mais aujourd'hui je sens mon cœur battre; et si vous mourez, Christine, hélas ! mon cœur aussi vous suivra dans la mort. »

La jeune femme avait écouté dans une attitude recueillie ces paroles toutes chaudes d'enthousiasme et de passion sincères , prononcées avec un accent qui ne peut se feindre et une grande exaltation.

« Votre amour est réel , dit-elle ; — et c'est un malheur, un grand malheur; mieux vaudrait cent fois

CHRISTINE. 2i25

que vous ne m'eussiez pas rencontrée. — Mon Dieu , jai pourtant fait ce que je devais faire; — je n'ai point encouragé ce dangereux amour, qui est un trésor d'enthousiasme, de tendresse, et qui renferme toutes les belles poésies de votre âge. — Ah ! je vous l'avoue, un instant, Lucien, j'ai été tentée. — Mais, Dieu merci , j'ai su résister à la tentation, — et j'y résisterai. — J'ai dit : — A d'autres tous ces trésors, à d'autres toutes ces tendresses , à d'autres tout ce bonheur, à celles qui peuvent les augmenter en les partageant. — C'était bien du courage. — Mais c'était aussi mon devoir, et je suis partie pour ne pas vous voir: car jusqu'alors je ne vous connaissais pas. — Mon Dieu ! s'écria Christine en joignant les mains , vous savez bien que je ne voulais pas le voir! — Pourquoi donc , alors , m'avez-vous mise en face de lui , juste à ce moment même où j'allais mourir?

— Mais , dit Lucien en serrant dans les siennes les mains de sa compagne, qui n'osa pas les retirer, pourquoi étes-vous partie? — pourquoi voulez-vous mourir? Que signifient toutes ces mystérieuses réticences

que je remarque dans vos paroles?

— Pourquoi je veux mourir? s'écria Christine; — c'est pour que vous ne mouriez pas, vous.

— Pour que je ne meure pas! — fit Lucien en se redressant. Que voulez-vous dire?

— Je veux dire , répliqua Christine en cachant sa tête dans ses mains, — que je ne veux pas que vous alliez rejoindre les autres. - Ah! s'écria-t-elle tout à coup avec un accent de terreur, — je les vois, les fantômes, — les voilà tous les cinq qui viennent me crier d'une lamentable voix : « Femme , qu'as-tu fait de notre jeunesse ? Pâle figure aux yeux clairs, pourquoi nous as-tu souri , puisque tu te savais fatale? — Pourquoi nous as-tu permis de t'aimer, puisque tu savais que le baiser mis sur nos fronts par tes lèvres devait y appeler la mort, puisque tu savais que chaque pas que tu faisais à nos côtés nous approchait de la tombe? — Sois maudite, — maudite, — maudite ! »

— Christine, — Christine! qu'avez-vous? s'écria Lucien épouvanté, — tandis que la jeune femme, qui s'était redressée sur son fauteuil , jetait des cris dé-

clîirants et repoussait du geste l'approche des spectres

imar^maires.

— Tenez , dit-elle en étendant les bras , voyez-vous là derrière? — C'est le groupe des mères, des sœurs et des fiancées , qui toutes s'écrient : « Sois maudite , toi qui as causé leur mort! — maudite , toi qui nous as vêtues de deuil; — maudite, toi qui nous agenouilles sur la pierre des sépulcres! — maudite , maudite, maudite ! »

— Grand Dieu ! — mais c'est de la folie , dit Lucien.

— De la folie , répondit Christine en lui prenant la main ; — non, c'est vrai, Lucien ; — c'est vrai tout ce que j'ai dit. N'allez point croire que ce soit de la folie : — c'est mon histoire. — Malheureux ! s'écriat-elle en le repoussant , — vous m'aimez ! Mais vous voulez donc aller rejoindre les autres, ceux qui sont morts ayant à peine mis le pied dans la vie? — Mais vous ne comprenez donc pas? — Mon Dieu ! comment lui faire comprendre?. .. Lucien, écoutez, — dit-elle, — si impossible que cela vous paraisse , — tout cela est vrai; — je ne suis pas une femme ordinaire, cet être de consolation et d'amour que chantent les poètes.

i28 CHRISTINE.

— Je suis une créature dangereuse , que la falalitc a choisie pour une mission sinistre. — Je suis condamnée à être aimée sans aimer jamais, et l'amour que j'inspire est mortel. — Tous ceux qui m'ont aimée sont morts. Tous ceux qui m'aiment meurent. Tous ceux qui m'aimeront... mourront. — C'est ma destinée. — Le chemin de mes souvenirs est bordé de tombeaux. J'ai vingt-cinq ans, et jusqu'ici, ce que les hommes appellent ma beauté a été un instrument meurtrier. Oui, Lucien, tous ceux qui m'ont aimée sont morts. — Et ces mains pâles que vous voyez là , tremblantes dans les vôtres, ces blanches mains ont ouvert les cercueils de ceux qui les ont baisées. Tous étaient pourtant jeunes, souriants, pleins de santé; et tous sont partis, au midi de leur jeunesse , en face de l'avenir qui s'ouvrait devant eux ; tous sont morts, de mort violente , et sanglante.

L'un s'est noyé sous mes yeux dans une partie de plaisir. — Trois fois je l'ai vu reparaître sur l'eau, ayant encore aux lèvres un sourire d'amour pour moi.

— Un autre , un mois après m'avoir connue , a été tué par son père à la chasse. -^ Il m'a envoyé pour souvenir une branche de bruyère tachée de son sang. —

Le troisième, un adclescent , beau'comme Tidéal d'un rêve de ieune fille , s'est empoisonné dans un moment de jalousie. — Un autre s'est fait soldat à cause de moi, et a été tué huit jours après son débarquement en Afrique. Il est mort en jetant mon nom aux échos de l'Atlas. — Le dernier, un poëte, Lucien, — un esprit choisi , une âme divine , — un homme attendu par la gloire , et dont toutes les femmes eussent été fières ,

— celui-là aussi est mort à cause de moi. — Pour moi il avait renié toutes les muses inspiratrices de son génie. — Esprit indolent et rêveur, pour moi il est descendu dans un travail aride et ingrat; et, après une lutte héroïque, il est mort de fatigue et de misère. = — Ce fut le dernier, et sur sa tombe j'ai juré que je quitterais la vie dès qu'un homme me parlerait d'amour.

— Alors j'ai cloîtré ma jeunesse dans la réclusion. J'ai vécu solitaire , cachée comme un malfaiteur, dans le silence et dans la misère. Puis un jour la maladie est venue s'abattre sur moi, et un matin je me suis réveillée dans C3 lit d'hôpital où vous m'avez rencontrée. — Vous m'avez aimée , Lucien. — Et c'est alors que j'ai fui pour accomplir mon serment et pour que vous ne pussiez jamais me retrouver. — Vous m'avez

retrouvée pourtant, et voilà pourquoi il faut que je meure; parce que, je vous le répète, moi vivante, votre amour est mortel , et vous tuerait comme il a tué les autres. »

Cette étrange révélation laissa Lucien silencieux et rêveur. Il regarda attentivement Christine , et ne trouva rien dans sa physionomie qui pût indiquer un oubli passager de la raison. Elle était , au contraire , redevenue calme , et une sérénité limpide brillait dans l'azur de ses yeux , qui semblaient des astres de mélancolique douceur.

« Christine, dit Lucien, laissez-moi vous aider à chasser ces pénibles idées qui épouvantent votre imagination. Toutes vos terreurs sont des chimères, et il n'y a rien de raisonnablement possible dans ce que vous m'avez dit. Je ne mets pas en doute la vérité de votre récit ; — ceux qui vous aimèrent sont morts, — c'est là un des mystères de la fatalité. — Mais c'est folie de vous attribuer cette terrible influence; — le hasard a tout fait...

— Oh î dit Christine en secouant la tête , — n'essayez pas de me convaincre, Lucien : c'est inutile. — Je sais quelle est ma destinée; toute jeune encore, elle

ClilllSTINE. 231

m*a été prédite , et la prédiction s'est bien accomplie,

— Que voulez-vous dire? demanda Lucien.

— C'est un souvenir de ma première junesse que je vais vous raconter. — H y a bien longtemps , — j'avais quinze ans, et je sortais du couvent, où mon tuteur m'avait placée. — Une de mes amies, que j'avais retrouvée dans le monde , et à qui sa famille laissait toute la liberté que les mœurs anglaises permettent aux jeunes personnes, vint un jour me chercher, et m'emmena avec elle sous le prétexte de faire des emplettes dans les magasins. — Mais au milieu du chemin elle m'avoua que c'était pour une autre raison qu'elle désirait que je l'accompagnasse. — Elle mourait d'envie d'aller consulter une célèbre bohémienne espagnole , et me supplia de la conduire chez elle. - - J'y consentis, non sans quelque répugnance , et nous arrivâmes à la demeure de la devineresse , qui avait alors une grande réputation. — Après avoir achevé sa consultation, mon amie me demanda si je n'étais point curieuse de savoir ma destinée, — et je cédai à ses instances. — Je ne prêtai d'abord qu'une attention assez indifférente aux prophéties que la sorcière lisait dans les cartes. — Mais à la fin , elle me prédit'des choses si terribles

que je fus un instant épouvantée. — La bohémienne, qui était elle-même dans une grande agitation , - me fit tendre la main ; — mais après y avoir jeté un rapide coup d'œil, --- elle me repoussa presque avec effroi en murmurant des mots que je n entendais qu'à demi , mais qui me parurent effrayants. — Je dus presque la forcer à s'expliquer. — Et c'est alors qu'elle me fit cette sinistre prédiction , qui ne s'est que trop accomplie : « Vous serez aimée souvent, et tous ceux qui vous aimeront mourront, me dit-elle. — Puis un jour vous aimerez un homme , et vous mourrez aussi de mort violente et cruelle. »

— Et , demanda Lucien , ceux qui sont morts , les aimiez-vous ?

— J'ai vingt- cinq ans , répondit Christine , — et je n'ai jamais aimé comme j'ai été aimée par ceux qui ne sont plus. — Je les ai regrettés et pleures comme s'ils eussent été des frères , des amis. - Mais c'est là tout, et je mourrai sans avoir aimé : car vous comprenez bien qu'il faut que je meure, — n'est-ce pas, Lucien? dit tristementla jeune femme. Pourtant... ajouta-t-elle , ce doit être bon d'aimer...

— Non, Christine, s'écria avec vivacité Lucien ,

— vous ne mourrez point, — cela est impossible. — Ce n'est pas sans dessein que le hasard m'a conduit sur vos p?.s ce soir. — Après tout ce que vous m'avez dit, je comprends votre superstition. — Mais, ajouta le jeune homme , puisque vous ajoutez foi à cette prédiction qui vous a été faite jadis, il faut y croire jusqu'au bout. La bohémienne a dit: « Vous aimerez un jour à votre tour. »

— Et vous mourrez après , murmura Christine ; elle a dit cela.

— Eh bien, reprit Lucien , il faut m'aimer, moi. — Cette fois, notre amour rompra la fatalité ; et, quand même, dit-il avec exaltation , quand je devrais mourir comme les autres, — en fussé-je assuré d'avance,* Christine, que je vous dirais encore : Je vous aime, il faut m'aimer, vous.

— Taisez-vous, dit Christine en mettant la main sur la bouche du jeune homme, taisez-vo'is , Lucien,

— je vous écouterais. »

Lucien s'empara de ses mains et les couvrit de baisers.

« Lucien, je vous en prie, laissez-moi , » murmura faibleuient Christine.

234 CHRISTfNK.

Mais, en se déballant, son visage se trouva si près de celui du jeune homme , qu'elle sentit ses cheveux effleurer ses joues. Un nuage passa devant ses yeux; elle étendit la main , et se laissa tomber dans le fauteuil.

Quatre heures du matin sonnaient à l'horloge du Palais-de-Justice.

Huit jours après, un samedi, Christine et Lucien allèrent ensemble au bal masqué de l'Opéra. Gomme ils traversaient la salle de danse, où ils étaient descendus un moment, un formidable galop les sépara, et ils se mirent mutuellement à la recherche l'un de l'autre. Pensant que Christine s'était réfugiée au foyer, Lucien y monta. — Comme il entrait dans l'un des petits salons où quelques personnes se trouvaient seulement, Lucien fut heurté brutalement par deux jeunes gens qui sortaient , et qui ne lui adressèrent aucune excuse.

Lucien f:t une observation. Mais aux paroles qu'il avait dites, l'un des deux jeunes gens se retourna, et, s'approchant de Lucien , lui demanda avec un ton plus qu'impertinent ce qu'il réclamait.

A cette riposte inattendue Lucien répliqua très vivement, — et une de ces insuites qui appellent de sanglantes représailles tomba sur la joue de Lucien.

On intervint enti^e les deux jeunes gens, — qui échangèrent leurs cartes.

Au moment où Lucien quittait le groupe qui s'était formé autour de lui pendant sa querelle , il retrouva Christine.

«Qu'y a-t-il donc? demanda-t-eile en désignant le cercle d'où elle venait de voir son amant sortir.

— Rien , répondiî-il tranquillement, une querelle , je crois. » Et, bien qu'arrivés au bal depuis fort peu de temps, Lucien proposa à Christine de se retirer.

Le lendemain, de très bonne heure, — contre son habitude, — Lucien se leva et se prépara à sortir. -- Comme Christine, très surprise, lui demandait où il • allait aussi matin, il répondit, avec un embarras qui n'écnappa point à sa maîtresse , qu'une affaire importante l'appelait au dehors.

Christine resta tourmentée par une vague inquiétude, — que le retour de Lucien augmenta, au lieu de la dissiper.

Pendant la journée, Lucien avait trouvé deux témoins qu'il avait chargés de régler les conditions de sa rencontre avec la personne qui l'avait insulté au bal de l'Opéra. Les choses n'avaient point traîné en longueur. Les seconds des deux parties s'étaient entendus presque sans discussion , et le duel devait avoir lieu le lendemain matin. — Lucien , qui n'avait jamais touché à aucune arme , avait demandé le pistolet.

Afin de cacher son duel à sa maîtresse , Lucien était convenu avec les deux amis qui lui servaient de témoins qu'il passerait chez eux la nuit qui devait précéder sa rencontre ; et pour tromper Christine par un prétexte, l'un de ces deux jeunes gens vint, le soir, chez Lucien.

i< Qu'est-ce qui t'amène chez nous? demanda à son ami celui-ci en feignant la surprise.

— Je viens t'enlever aux douceurs du foyer, répondit familièrement le jeune homme.

— M'enlever? répliqua Lucien; je ne sors pas ce soir, — il fait trop mauvais temps.

CHiUSTlNE. 237

— Il faut pourtant bien que tu viennes, dit l'autre.» — Et , voyant que Christine devenait attentive , l'ami de Lucien se tourna vers elle en disant :

« Soyez sans crainte. Madame, ce n'est point pour le débaucher, que je veux l'emmener. — C'est un grand service que je veux te demander, dit-il ensuite à Lucien. — Il faut que tu me sacrifies ta nuit. — Je passe demain un examen , — et je compte sur toi pour me faire répéter et m'éclaircir sur certaines questions qui sont encore très obscures pour moi. — Tu es savant comme une bibliothèque; c'est pourquoi je t'ai choisi de préférence.

— Tu ne pourrais pas remettre ton examen à un autre jour? demanda négligemment Lucien.

— Impossible, dit son ami. — Je demande bien pardon à Madame , » ajouta le jeune homme en s'adressant à Christine ; — mais , au lieu de la contrariété qu'il croyait trouver empreinte sur son visage, il y rencontra presque de l'effroi.

Cependant elle dit doucement à Lucien en lui tendant la main : .

« Allez donc, mon ami! »

Lucien mit sou chapeau — et s'enveloppa dans i;::

long manteau ; — puis, s'approchant de Christine , il l'embrassa; mais, quoi qu'il fît en ce moment pour conserver tout son sang-froid, son agitation intérieure se trahit dans ce baiser. — Ce n'était point la caresse familière et tranquille qu'on échange en se disant au revoir : — c'était le baiser de l'adieu.

« Lucien me trompe, dit Christine quand elle fut seule. — Il se passe quelque chose qu'on me cache. — Cette visite est une comédie arrangée. — D'ailleurs, depuis hier, j'ai l'esprit inquiet, le cœur agité par de tristes pressentiments. Serait-ce que je suis jalouse? Mon inquiétude est-elle le résultat d'un soupçon? — Non, dit-elle. Je suis sûre de Lucien, ce n'est pas cela. » Et, comme elle était retombée dans sa rêverie, elle aperçut sur la cheminée un petit paquet enveloppé de papier gris , qu'elle ouvrit machinalement.

Plusieurs balles en plomb roulèrent sur le marbre de la cheminée et tombèrent sur le tapis.

i( Ah ! je comprends ; je sais tout maintenant, s'écria Christine en apercevant une poire à poudre sous l'enveloppe qu'elle venait d'ouvrir. — Ce plomb, cette poudre, c'est l'ami de Lucien qui vient de les oublier. Il tenait ce paquet à la main quand il est entré. —

Lucien va se battre, j'en suis sûre ; il vase battre, — c'est-à-dire il va mourir. »

Christine mit en toute hâte son chapeau , et sortit de la chambre , à peu près comme Lucien et son ami sortaient de la maison : car, étant dans l'escalier, elle entendit la porte qu'ils refermaient derrière eux. — Arrivée dans la rue , elle les ape-rçut à une courte distance d'elle , et les suivit de loin. — Ils entraien^dans un hôtel garni de la rue des Grès. — Christine eut d'abord l'idée de les suivre. — Mais elle y renonça , et prit une autre parti. Elle voulut seulement s'assurer si cette maison était bien celle où habitait l'ami qui était venu chercher Lucien. Et, après être entrée s'en assurer chez le portier, elle retourna rapidement au logement de Lucien. — Christine était à peu près de la même taille que son amant; elle mit des vêtements de Lucien , et sut déguiser assez habilement son sexe pour autoriser une méprise.

Sous ce costume, on pouvait facilement la prendre, en effet , pour un jeune homme de seize ou dix-sept ans.

Un quart d'heure après , elle était dans la rue des Grès, se promenant devant la maison où elle avait vu entrer Lucien et son ami.

240 CHRISIINE.

Mais elle ne tarda point à faire cette réflexion que Lucien ne sortirait probablement que le matin, et que la promenade qu'elle ferait toute la nuit pourrait paraître suspecte à la sentinelle d'un corps de garde voisin. — En outre, une froide pluie d'hiver commençait à tomber, menaçant de durer toute la nuit.

Christine entra dans un hôtel garni mitoyen avec celuioù se trouvait Lucien. Elle prit avec l'hôtesse le ton libre et dégagé d'un jeune étudiant en bonne fortune; et, parmi les chambres qu'on lui montra, elle eut soin d'en choisir une qui donnât sur la rue. — Puis , après avoir payé la location d'avance , elle prévint qu'elle aurait peut-être besoin de sortir de grand matin, et qu'on lui ouvrît la porte.

Christine n'avait point de parti pris ; elle ne savait pas au juste ce qu'elle allait faire. L'embarras qu'elle avait remarqué chez Lucien depuis deux jours, la préoccupation qu'il ne pouvait parvenir à dissimuler, mille détails qui lui avaient échappé d'abord, et dont elle avait maintenant la signification, mais surtout l'absence nocturne de Lucien et la découverte de la poudre et des balles, avaient suffisamment convaincu

« Il va se battre , murmurait-elle , mais ce ne sera pas un duel , ce sera un assassinat : — Lucien sera tué. Mon Dieu! mon Dieu! comment empêcher cette fatale rencontre ? » Et elle se tordait les mains avec désespoir.

Pendant toute la nuit , elle fit le guet à la fenêtre pour voir si , par hasard, Lucien ne sortirait pas de la maison voisine : car alors elle serait descendue et Faurait suivi , — car c'était là la seule idée arrêtée qu'elle eût dans l'esprit : elle voulait suivre Lucien sans qu'il la vît, l'accompagner sur le terrain, et là elle se fiait à une inspiration soudaine pour empêcher le combat.

Bien qu'on fût aux jours les plus courts de l'année, à six heures du matin, une aube grisâtre avait déjà paru , et personne n'était encore sorti de la maison voisine.

Vers les sept heures et demie, Christine, qui n'avait point quitté des yeux les alentours , entendit fermer une porte , et vit paraître Lucien accompagné de ses deux amis.

La jeune femme s'enveloppa dans son manteau, sortit de sa chambre, descendit rapidement l'escalier, et,

212 GllKlSTINE.

la porte de l'hôtel étant déjà ouverte, elle pat sortir sans être vue. — A dix pas d'elle, dans la rue, elle aperçut les trois jeunes [^cns; et en les suivant toujours à distance, elle les vit se diriger vers une place où quelques voitures stationnaient déjà. — Gomme ils venaient de monter dans un fiacre, Christine se fit ouvrir une citadine , et donna ordre au cocher de suivre le fiacre à distance sans trop se faire remarquer.

« Où faudra-t-il que j'arrête ? demanda le cocher.

— A une cinquantaine de pas de l'endroit où le fiacre s'arrêtera, » répondit Christine.

Au bout d'une heure et demie de course , Lucien et ses témoins descendirent à la porte Fleury, au bois de Meudon.

A cinquante pas derrière eux descendit Christine , qui les suivit à petits pas.

Les jeunes gens suivirent une route qui conduit à l'étang de Villebon , où ils arrivèrent après vingt minutes de marche.

L'adversaire de Lucien et ses témoins étaient déjà au rendez-vous.

Christine se glissa derrière un taillis , à portée de voix des jeunes gens ; et , cachée derrière le tronc

d'un chêne gigantesque , elle pouvait tout voir sans être vue.

Venue d'abord dans l'intention d'empêcher la rencontre, Christine résolut ensuite de rester simple spectatrice. Elle avait réfléchi que toute lutte contre la fatalité serait impossible, - et elle attendit le résultat du combat.

« Cette fois, du moins, murmura-t-elle en jetant un regard sur l'étang gonflé par les pluies, je n'aurai pas loin à aller. »

Après quelques paroles échangées entre les témoins, et durant lesquelles les deux adversaires restèrent isolés l'un de l'autre , — on régla les distances et on chargea les armes. Puis, Lucien et son adversaire furent placés à vingt pas l'un de l'autre. A cause d'une inégalité de terrain , les places avaient été tirées au sort, et Lucien se trouva placé à quatre pieds de l'arbre derrière lequel Christine était cachée.

Après un signal donné par les témoins , les deux adversaires pouvaient tirer à volonté , après avoir fait chacun trois pas.

Sans bouger de sa place, Lucien tira le premier ei

manqua son adversaire, qui s'avança alors jusqu'à la limite indiquée par un mouchoir jeté à terre.

En s'effaçant , Lucien , qui avait détourné la tête du côté de l'arbre , aperçut une forme se mouvoir. D'un coup d œil , et malgré le déguisement de celle-ci , il reconnut sa maîtresse.

Son adversaire, qui avait fait ses trois pas , le visait depuis quelques secondes.

Lucien leva le bras en l'air, — en même temps qu'il s'écria : « Ne tirez pas ! » car il venait alors d'apercevoir Christine qui quittait sa cachette , et qui fut dans un bond auprès de lui.

Mais au même instant le coup de pistolet de l'adversaire de Lucien était parti , — et Christine , frappée au cœur, était tombée mourante dans les bras de Lucien.

Cette triple scène s'était passée dans la durée de quelques secondes.

Les témoins s'empressèrent autour de Lucien et de Christine.

Elle agonisait déjà.

« La prédiction s'est réalisée , murmura-t-elle à Toreille de son amant. — Tu sais ce que m'a dit la

bohémienne... Ceux que vous aimerez mourront. — Puis, un jour, v:ns aimerez un homme, et vous aussi vous mourrez de mort violente et sanglante. — Je t'ai aimé, et je meurs; — mais tu vis. Je suis heureuse. - Adieu , mon Lucien ! — Adieu.

— Christine! Christine! » s'écria Lucien éperdu, en mettant la main sur la poitrine de sa maîtresse.

Mais il retira sa main en poussant un cri terrible.

Le cœur de Christine avait cessé de battre.

Au même instant un gai rayon de soleil perça la brume qui couvrait le bois , et un rouge-gorge se mit à chanter sur une branche d'arbre.

Armand habitait , dans un des corps de bâtiment de Thôtel de Sens, une petite tourelle gothique très haut perchée , à laquelle , à moins d'être hirondelle , on n'arrivait pas en moins de dix minutes : car l'escalier qui y conduisait avait été bâti par un architecte ivre de perpendiculaire. Pour tenter sûrement l'ascension de cette Jung-Frau de l'architecture du moyen âge , il fallait avoir, comme Auriol , le génie de l'équilibre. Armand avait choisi ce domicile escarpé pour des raisons où le bon sens se mêlait à la fantaisie.

Habitant des frontières célestes , il échappait d'abord aux poursuites de ses créanciers , car aucun n'avait pu franchir au delà du quatrième étage. Un Allemand , nature obstinée et tailleur, s'était seul acharne après Armand , et , ne pouvant arriver jusqu'à lui , il avait dressé un pigeon qui allait porter au jeune homme des mémoires de fournitures avec requête de payement , le tout proprement attaché à son cou par une faveur.

A la troisième visite , qui eut lieu dans la saison des petits pois , Armand retint l'intelligent messager de son créancier et en fit hommage à sa propre gourmandise.

En outre , grâce à sa position aérienne, Armand se trouvait préservé de la visite des amis importuns ; et, dans les plates-bandes de la solitude , il pouvait, tout à son aise , cultiver cette fleur de la poésie qu'on nomme le sonnet, et qu'il aimait comme un Hollandais ses tulipes.

Peu de jours avant son emménagement à l'hôtel de Sens, Armand avait ébauché une aventure avec une jeune fille qui se nommait Rose, et était première de-

ENTRE QUATRE MTÎRS. 249

moiselle dans uu magasin de fleurs de la rue Richelieu. Cette profession presque artistique avait séduit Armand , à cause des nombreux prétextes à sonnets printaniers qu'elle devait lui fournir. Mademoiselle Rose avait consenti à se laisser prendre au langage d'Armand, dont les discours étaient toujours pleins de phrases traînant après elles une queue de métaphores qui les faisaient ressembler à des comètes de style. C'était, du reste, la manie d'Armand, qui, pour se perfectionner dans son métier, habillait les plus vulgaires conversations en grand costume de rhétorique. Ce qui avait fait dire de lui par un de ses amis :

« Il a toujours l'air de descendre du Parnasse, et, jusqu'à : — Le cordon, s'il vous plaît ! — il demande toutes choses avec des phrases dont la moindre aurait jadis suffi pour ouvrir à son auteur les portes de l'Académie française. »

Mademoiselle Rose n'avait pas été longtemps néanmoins sans s'apercevoir que son adorateur était beaucoup moins riche que les rimes d'un sonnet dans lequel il comparait ses mains au mois de mai, à cause

de loar habileté dans l'art de faire naître les fleur?;. — Le dernier tercet renfermait des concetti capables de faire tressaillir les œuvres de Dorât dans toutes les bibliothèques :

0 fille du printemps ! quand donc suivrez-vous, Rose, I/ordre doux et charmant que vous dicte TAmoui, — Ce fleuriste divin qui vous a mise au jour?

Mademoiselle Rose trouvait certainement cela tort galant, mais elle pensait aussi que la plus habile couturière n'aurait pas pu en faire une robe de soie.

Une autre fois, dans un autre sonnet, Armand commit l'imprudence d'écrire cet alexandrin :

Je veux orner ton front d'une blanche auréole I

« Oui, répondit Rose avec une ingénuité de haute comédie, le blanc me va bien. » Et le lendemain, comme elle passait avec lu: devant un magasin de modes, elle montra à Armand un joli chapeau de velours blanc.

ENTRE QUATRE 3IURS. 2ol

« Voilà une machine comme celle que vous me promettiez dans vos vers, » dit-elle.

« Cette artiste printanière ignore la valeur des mots, pensa Armand, il faudra que je la mette en rapport avec le dictionnaire. »

Quelques jours après, il s'installait à l'hôtel de Sens. Il invita pour cette circonstance mademoiselle Rose à venir pendre avec lui une petite crémaillère sentimentale. La jeune fille, qui n'avait jamais été chez Armand, imagina une petite chambrette bien close, un divan profond fait pour les duos de rêverie, un joli iiouper, dînette amoureuse, composé de friandises, et servi auprès d'un bon feu flambant clair. — Enfin, elle se livra à une grande dépense d'imagination.

Mais une fois arrivée à l'hôtel de Sens, et au fur et à mesure qu'elle montait l'escalier d'Armand, toutes ses petites imaginations redescendaient degré par degré l'escalier de l'espérance. Enfin, arrivée au quatrième étage, qui formait à peine la moitié du chemin, mademoiselle Rose était incertaine, craintive, fatiguée surtout. Elle avait froid dans cet escalier humide et obscur, où le vent soufflait lugubrement. Elle eut

2o2 EiSTKE OLATKE MURS.

peur, et voulut continuer sa route ; mais la force lui manqua réellement. Elle s'appuya à la muraille glacée, sentit ses jambes fléchir, poussa un petit cri, tomba à terre et s'évanouit.

Au cri qu'elle avait poussé, et au bruit de sa chute ^ur l'escalier, une porte s'ouvrit, laissant échapper une bouffée de bruits joyeux, — indices sonores qui trahissaient l'aimable existence qu'on menait à l'intérieur de la chambre. C'étaient, en effet, des jeunes gens qui, emménages de la veille, donnaient, ce soir même, une petite fête d'inauguration. L'un de ces jeunes gens recueillit mademoiselle Rose, et la fit entrer dans sa chambre, toujours évanouie.

Cet évanouissement dura trois mois.

Lorsqu'elle revint à elle, mademoiselle Rose ne se souvenait aucunement d'Armand, qui, de son côté, ne pensait plus du tout à la fleuriste.

L'un et l'autre, ils avaient, du reste, une excuse à leur oubli réciproque.

L'excuse de Rose, c'était le même jeune homme qui Tavait recueillie le soir où elle allait chez Armand, et le cœur de la jeune fille était resté suspendu aux crocs

des bïondes moustaches de ce personnage hospitalier.

L'excuse d'Armand, c'était une figure aristocratique qu'il béatrisait tout à son aise, et qu'il avait rencontrée — dans ses rêves.

L'amour sur la mousse, au clair des étoiles , au chant des cigales ; l'amour dans une petite chambre visitée du soleil , et de la bise aussi ; Tamour qui s'attache à un couvert frugal, et boit dans le même verre ; l'amour en petit bonnet de tulle, en robe de guingamp, en souliers de peau de chèvre et en gants de fil d'Ecosse ; l'amour enfin qui s'allume par un caprice et s'éteint par un autre ; cet amour-là est quelque chose de charmant, surtout quand on est encore sous le soleil levant de la première jeunesse. Mais il arrive un jour où l'orgueil de l'esprit commence à disputer au cœur la liberté de ses sympathies et de ses enthousiasmes. Alors tout change : le naïf vous paraît vulgaire, le quaquetage d'une jolie bouche rose vous semble monotone, le refrain burlesque d'une chanson populaire dont s'égaye votre amie vous impatiente, et vous commencez à trouver tiède le baiser de sa lèvre ardente.

254 ENTRE QUATRE MLRS.

C*est alors qu'on rêve un autre amour : celui qui marche sur les tapis, se drape dans la soie ou le velours, se panache de plumes, se constelle de diamants; habite, — comme disent les poètes classiques,— sous de fastueux lambris; va au bois, à TOpéra; parle un langage pur, écrit sur vélin couronné de vignettes héraldiques, et s'appelle d'un nom qui a ses entrées dans l'histoire.

C'est ce qui arrivait pour Armand. — Il refaisait en rêve la vieille histoire du jeune homme pauvre et obs* cur amoureux de la grande dame, éternelle histoire qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin, à moins que nous nVrivions à cette égalité de positions rêvée par l'école humanitaire.

11 avait ainsi trouvé une femme qui comprenait son langage, un être qu'il habillait de nuages et couronnait d'étoiles, une idole qui posait à son gré sur l'autel qu'il lui avait édifié, créature malléable à loisir pour tous ses caprices d'amant et pour toutes ses fantaisies de poète, enfin une maîtresse chef-d'œuvre, exacte, venant toujours au premier appel du désir, fidèle à l'exagération, et ne faisant jamais quitter k son

amant les olympes de TimaginatioD pour le faire des cendre brutalement au terre à-terre de la réalité par une demande de robe nouvelle ou de bottines neuves.

Amour charmant , poétique , économique -^ et pla^ tonique ^ mais au régime duquel ne sauraient se faire longtemps les charmantes créatures qui étouffent lorsqu'on veut les enlever trop avant au milieu de l'éther poétique , pour qui l'économie est une vertu de nécessité, et le platonisme un substantif sauvage ^ dont elles aiment à rire en croquant ^ tant qu'il leur reste des dents , les fruits qui pendent à l'arbre de la Genèse.

Depuis le jour de sa rencontre avec cet être imaginaire , Armand s'était résolu à mener la vie de stylite. Il ne quittait absolument plus son paradis escarpé , devenu pour lui la banlieue de l'idéal. Il nd tenait plus à la vie réelle que par un fil, — c'est-à-dire par une corde glissant sur une poulie , et à laquelle était attachée une corbeille qu'il descendait , chaque ma^ tin , de sa fenêtre dans la cour, — et qu'il remontait ensuite chargée des provisions quoditiennes que lui procurait son portier.

Afin de n'être même pas troublé par les visites d'un ou deux amis courageux qui, de temps en temps, montaient jusqu'à son aire pour lui serrer la main, il avait arboré en permanence à sa fenêtre un drapeau , — ce qui était un signal convenu entre lui et ses amis pour indiquer son absence.

Armand se trouvait on ne peut mieux de cette vie solitaire. Paresseux comme un lazzarone, l'activité physique lui avait toujours fait horreur, — et l'immobilité lui paraissait le seul bien désirable en ce monde. Il croyait à la métempsycose , et voulait passer sa vie à faire de très beaux sonnets, — dans l'espérance qu'après sa mort , Dieu , pour le récompenser, le changerait en ligne horizontale.

Il passait donc ses jours étendu sur son lit, péchant dans le dictionnaire des rimes toutes sortes de merveilleux joyaux poétiques qu'il étalait aux pieds de son idole, — aux heures où il l'appelait devant lui , en faisant toc-toc à la porte de son imagination.

Cette divinité fantastique pour laquelle il avait; un amour véritable lui apparaissait sous la forme d'une grande dame ; il avait arrangé le roman de sa

fencontre avec elle , et son cœur avait fini par croire à la réalité de toutes les chimères sorties de son cerveau.

Un soir, pendant le carnaval, Armand, enfoncé dans son fauteil et les pieds devant son âtre , s'imaginait qu'il avait rendez-vous avec sa fabuleuse comtesse , et, en attendant l'heure , songeait aux mystérieuses voluptés qui l'attendaient au bal masqué de l'Opéra, où il devait rejoindre son idole. Trois coups frappés à sa porte l'arrachèrent à son hallucination éveillée. Il alla ouvrir.

C'était un de ses amis qui , ayant vu dehors la fenêtre d'Armand éclairée , avait forcé la consigne donnée au portier.

« Quelle visite importune! — pensa Armand. — Et la comtesse qui m'attend ! »

Sans dire un mot , — l'ami tira de sa poche deux bouteilles enveloppées dans du papier et les posa en face d'Armand , après les avoir débouchées : l'arôme d'un vin d'Espagne monta aux narines d'Armand.

« Xérès et Porto, dit l'ami Raymond, — versant à petits flots chanteurs la liqueur divine dans des verres

en crist£tL — C'est du soleil en flacon, -— nous allons boire ça en causant littérature et femmes charmantes ; et d'abord , qu'est-ce que tu fais depuis trois mois qu'on ne te voit plus ? »

Armand était sorti de son rêve pendant dix minutes, mais trois verres de Xérès l'y firent rentrer précipitamment.

«Mon cher ^ répondit -il à Raymond, je suis l'amant d'une personne considérable. » Et il raconta ses amour? fantastique^ avec un tel accent de sincérité, une si grande abondance de détails , que Raymond s'y laissa prendre et sortit à deux heures du matin pour laissera son ami la liberté d'aller rejoindre sa comtesse à rOpéra.

FiXi descendant l'escalier, Raymond rencontra précisément une jeune femme en domino noir. II pensa que c'était la maîtresse d'Armand qui , impatientée de ne pas le voir arriver, venait le chercher.

« Madame , dit Raymond en passant auprès du domino , n'en veuillez pas à mon ami Armand : c'est moi qui suis la cause de ce retard , et je vous prie de m'ejicuser. »

Ce masque et ce domino cachaient mademoiselle Rose. La fleuriste arrivait toute courroucée du bal de rOpéra , où elle avait surpris les moustaches blondes de son amant à portée de baiser de la barbe d'un domino blanc. - Rose avait demandé des explications à M. Léon , — lequel lui avait expliqué poliment qu'il était très amoureux de la femme en domino blanc,

(c Eh bien ! et moi ? avait dit Rose.

— On ne peut pas faire deux besognes à la fois, répondit le jeune homme.

— Nous verrons bien s'il a l'audace d'amener une autre femme chez lui , moi y étant , » murmura entre ses dents Rose furieuse.

Mais en arrivant à l'hôtel de Sens, et comme elle demandait au portier la clef de la chambre de son amant, le portier répondit que M. Léon l'avait emportée , contre son habitude.

tf Bien , avait répondu Rose. — C'est un oubli de la part de M. Léon.— Je vais l'attendre sur le carré. »

C'est au moment où elle attendait que Raymond, qui descendait de chez Armand , l'avait trouvée sur

l'escalier, et Tavait prise pour la grande dame dont son ami lui avait parlé.

« Armand ! dit Rose , qui n'avait compris que ce nom dans les excuses que Raymond lui avait adressées. Mon ancien adorateur... Il est mon voisin... C'est vrai , je l'avais oublié : voilà ma vengeance. » — Et d'un pas rapide elle monta jusqu'à la chambre du poète , poussa sa porte , qu'elle trouva entre-bâillée , et, sans être entendue, arriva jusqu'auprès d'Armand. Le coude appuyé sur une table où brûlait une bougie mourante , Armand était — en rêve — à l'Opéra avec sa comtesse. Mais cette fois, au lieu de mettre une auréole au front de sa Béatrix , le poète semblait vouloir éteindre celles qu'il y avait allumées. Rose était fort étonnée de voir que sa présence n'étonnait point Armand , qui ne dormait pas pourtant , puisqu'il avait encore les yeux ouverts.

« Est-ce qu'il m'attendrait encore depuis trois mois? » pensa Rose pendant qu'Armand couvrait ses mains de baisers.

Ud violent coup de marteau, frappé à la porte.

ébranla toute la maison. -- C'était M. Léon qui rentrait avec le domino blanc.

« Voilà l'heure de la vengeance qui sonne ! » murmura Rose. Et elle abrégea d'un souffle l'agonie de la bougie.

Uae blouse d'étoffe bleue taillée avec élégance et coquettement serrée ^ur les baaches par une étroite ceinture, une toque en velours bien ornée 4'un gland de soie, un pantalon d'étoffe bleue : tel était invariablement le costume auquel notre héros devait son suf r nom.

Bleuet était l'enfant unique de laborieux artisans. Ses premières années s'étaient écoulées en proie à ces cruelles maladies qui déciment l'enfance., et Dieu seul sail, les larmec et les nuits d'insomnie qu'il Ci^Ata |i sa

mère. Aussi, lorsqu'à force de soins elle fut parvenue à lui faire mettre les deux pieds dans la vie, elle fit h ce pauvre enfant une existence comme n'ont point ordinairement les enfants des pauvres. Bleuet fut gâté outre mesure; ses caprices, — et il en était rempli, comme tous les êtres maladifs, — ses moindres volontés , faisaient loi ; sa mère n'avait d'autre préoccupation que de les deviner, et d'autre bonheur que de les satisfaire, au prix de mille privations qu'elle s'imposait en cachette de son mari. Elle tenait, en outre, son fils dans un état de costume fort au-dessus de sa position, de même qu'en toutes choses ; elle le distinguait des autres enfants de sa classe ; la digne femme ne pouvait s'arrêter à cette idée que son fils était condamné à gagner son pain à la sueur de quelque pénible travail; elle l'habituait elle-même à l'oublier, aussi l'oubliai t-il.

Au moment où commence cette histoire, Bleuet était un bel écolier de dix ans dont la nature et le caractère démentaient l'humble origine. Ses manières naturellement maniérées, si cela peut se dire, sa délicatesse, ses traits fins, le tour choisi de son langage.

tout cela n'était pas d'un enfant du carrefour, et on l'eût pris volontiers pour l'héritier de quelque riche et noble maison, tant il avait de superbe en sa petite personne : ce défaut, qui d'ailleurs n'était que superficiel, était dû à l'aveugle tendresse maternelle. Au reste, est-il bien vrai que l'orgueil soit un défaut? Quoi qu'il en fût, l'orgueil de Bleuet le préserva de ces camaraderies de coin de rue qui se forment entre les enfants du même quartier ; et il en résulta qu'il ignora le vocabulaire pittoresque, mais vulgaire, du gamin de Paris. Maintenant que voici notre petit héros posé, faisons-le agir. Dans la même, maison que lui, et au premier étage, demeurait mademoiselle B..., dont le père était alors en voyage. Cette belle personne n'avait pu le suivre à cause d'une grande infirmité qui la forçait à garder la chambre. Elle s'était fracturé la jambe en faisant une chute, et les médecins l'avaient condamnée à une immobilité presque absolue. Confiée par son père aux soins d'une gouvernante, elle ne recevait qu'à de rares intervalles les visites de quelques amis intimes de sa famille. La jeune malade, qui s'ennuyait beaucoup dans son isolement, s'imagina un

jour de faire connaissance avec son jeune voisin , qu'elle avait plusieurs fois surpris immobile à sa fenêtre pendant qu'elle faisait de la musique. Un jour, elle pria sa gouvernante de faire venir l'écolier. Mais Bleuet jugea qu'il était de bon goût de se faire prier, et voulut connaître le motif pour lequel la dame du premier le faisait appeler.

« Elle a un service à vous demander, répondit la gouvernante à tout hasard.

•^^ Mais, reprit Bleuet, que ne vient-elle me le de^ mander elle-même ici ?

— Mademoiselle B,.. ne peut pas marcher, sans cela elle serait venue; vous seriez bien aimable de descendre un instant auprès d'elle.

— €'est bien; dites-lui de ma part que j'aurai l'honneur de passer chez elle tantôt. »

La gouvernante se retira assez étonnée de la façon avec laquelle ce jeune drôle avait accueilli son invitation. Elle en fit part à mademoiselle B.,..

Bleuet fit toilette; il se pommada pendant une heure, mit des gants, et se fâcha contre sa mère, qui ne voulait pas lui laisser emporter une caniie,

« Qu'est-ce que l'on me veut donc ? » se demandait-il en sonnant de façon à tout rompre.

La femme de chambre vint ouvrir:

(c Annoncez-moi à votre maîtresse, » fit brièvement l'écolier.

La camériste le regarda d'un air moqueur, et d'une voix plus moqueuse encore elle annonça : Monsieur Bleuet.

« Vous m'avez fait demander, Mademoiselle, dit l'écolier lorsqu'il se trouva en face de la jolie malade.

— Oui, Monsieur, et je vous prie de me pardonner le dérangement que je vous cause... J'ai un grand service à vous demander, et, comme on m'a dit que vous étiez un jeune homme très aimable , j'ai pensé que vous ne me refuseriez pas. »

Bleuet, qui avait repoussé le fauteuil qu'on lui avait offert, se tenait droit comme un I devant la jeune demoiselle ; et, comme il ne manquait point d'un certain tact, quoiqu'il fût intérieurement flatté de la politesse avec laquelle on le recevait, il eut l'idée que toutes ces belles phrases pouvaient bien servir d'enveloppe à

quelque perfidie ; aussi se tint-il sur ses gardes, et prêt à la riposte, s'il y avait lieu.

« Monsieur, reprit mademoiselle B... en s'efforçant de ne point rire, voici ce que je réclame de votre obligeance. Vous avez une très jolie voix, et je veux vous prier de m'apprendre la chanson Au clair de la lune. »

Pour le coup, malgré son aplomb. Bleuet fut décontenancé : il ne s'attendait pas à celle-là.

Un nuage de pourpre lui monta au visage. Mais mademoiselle B..., qui était une vaillante personne, ne s'émut point du terrible regard que l'écolier lui lança de toute la flamme de ses yeux noirs. Elle continua tranquillement :

<( Ah! oui, je voudrais bien savoir cette jolie chanson que vous chantez si bien , et vous serez fort aimable de me l'apprendre; au reste, je vous payerai vos leçons. »

A ce mot de pay^r. Bleuet commença à battre la mesure avec son pied, ce qui indiquait le degré le plus élevé au thermomètre de sa colère.

« Oui, je vous payerai vos leçons, deux gâteaux le cachet, n

Bleuet devint écarlate, et regarda autour de lui s'il n'y avait rien à casser.

Cette intention était si évidente que la demoiselle eut grand peur pour sa pendule, point que paraissaient menacer les foudres de Bleuet-Ouragan.

« Eh bien! monsieur Bleuet, vous ne répondez pas? » dit la malade.

Mais tout à coup elle s'aperçut qu'elle avait été trop loin avec cet enfant, qui avait une nature de sensitive. Cette innocente plaisanterie avait fait une profonde blessure à l'amour-propre de Bleuet; il éclata en larmes et tomba sur le tapis en proie à une violente crise de nerfs.

Quand il revint à lui, il se trouva à demi couché sur un divan, et la tête appuyée sur la poitrine de mademoiselle B..., qui lui faisait respirer des sels.

En se retrouvant dans les bras de la jeune demoiselle, l'écolier ressentit une singulière impression. Comment était-il là? Il ne s'en rendait pas (/ncore compte; mais il s'y trouvait bien sans doute : car, pour prolonger le charme de cette position, il feignit

un évanouissement qui n'existait plus, et pendant quelque temps encore il put voir les regards de mademoiselle B... arrêtés sur lui avec une tendresse et une inquiétude infinies.

Et il l'entendit murmurer à plusieurs reprises : « Pauvre enfant ! Pauvre enfant ! »

Cette voix caressante, ces belles mains blanches, cette haleine embaumée qui effleurait son visage, tout cela causait au pauvre Bleuet un émoi qui lui était inconnu; mais que devint-il, grand Dieu! lorsque la belle demoiselle, très alarmée de sa pâleur et de son immobilité, essaya de l'en tirer en lui prodiguant toutes ces charmantes câlineriesde langage que savent inventer les femmes pour apaiser les enfants? Et, voyant qu'il ne bougeait pas et qu'il avait toujours les yeux fermés, mademoiselle B..., tout à fait inquiète, étreignit plus étroitement l'écolier entre ses bras et l'embrassa sur le front, en lui disant tout bas :

« Mais réveille-toi donc, parle-moi donc, mon petit ami! » A ce baiser, caresse de sœur aînée à un jeune frère malade, Bleuet tressaillit, rougit extrêmement et ouvrit les yeux.

ft Enfin! dit mademoiselle B..^ Gomment te trouves-tu?

— Laissez-moi m'en aller, dit Bleuet en essayant de se dégager.

— Non , quand tu seras tout à fait remis. » Et la jeune fille le retint auprès d'elle.

(c Dis-moi que tu n'es plus fâché contre moi. )> Bleuet garda le silence.

« Tu m'en veux encore ?

— Qu'est-ce que je vous avais fait pour vous moquer de moi ? »

Mademoiselle B... ne trouva pas de meilleure réponse qu'un second baiser.

A cette récidive , l'écolier sentit mourir le peu de rancune qui lui restait encore.

(( Eh bien! non, dit-il, je ne vous en veux plus; mais laissez-moi m'en aller.

-^ Pourquoi ? Tu es pressé d'aller tout conter à ta mère, pour qu'elle vienne me faire des reproches.

— Je ne suis pas un rapporteur, répondit Bleuet, qui était complètement remis.

— Eh bien ! alors, dit mademoiselle B..., faisons la

paix , et reste encore un peu ici : tu as les yeux rougis , ta mère verrait que tu as pleuré. »

Mais Bleuet insista pour s'en aller.

« Au moins, dit la jeune fille, tu viendras me revoir? » Et elle ajouta : « Excuse-moi si je ne te reconduis pas ; mais, tu le "«ois, je ne peux pas bouger. »

Bleuet vit encore une méchanceté là-dessous. Et, reprenant sa mine grave , il répondit :

« Non, je ne reviendrai pas vous voir. Je ne veux pas vous servir de joujou, moi! »

« Quel drôle de petit bonhomme ! pensa mademoiselle B... quand elle fut seule. Il est bien amusant! »

Cependant cette scène avait porté un grand trouble dans l'esprit de l'écolier, il ne dormit point de la nuit. Le lendemain, il fut distrait à sa classe. Il ne sut pas ses leçons , ne fit pas ses devoirs , et rentra chez lui accablé de pemums,

<c Qu'as-tu donc? lui dit sa mère en le voyant arriver l'air tout triste.

— Rien , » répondit-il. Et, prenant sa grammaire, il s'en alla à la fenêtre , et essaya d'étudier. Mais , hélas ! M. Lhomond n'était pas homme à lui four-

nir ce qu'il cherchait, le pauvre Bleuet : car ce n'était ni l'accord des verbes avec le sujet, ni les règles du participe : — c'était tout simplement un prétexte quelconque pour retourner chez la belle demoiselle qui s'était si bien moquée de lui. Ce prétexte , mademoiselle B... le lui fournit elle-même. Elle était aussi à sa fenêtre, et lisait un roman. Elle aperçut l'écolier qui la regardait à la dérobée , et qui baissait les yeux sitôt qu'elle levait les siens vers lui. Voyant que ses appels de regards n'étaient pas ou ne voulaient pas être compris par Bleuet, mademoiselle B... essaya d'un autre moyen : elle laissa tomber son livre dans la cour, en s'écriant assez haut pour être entendue : « Ah ! mon Dieu , mon livre ! »

L'écolier vit et entendit , et pensa que c'était là un prétexte tout trouvé avec lequel il pouvait se présenter chez mademoiselle B..., tout en sauvegardant sa dignité. Il s'élança dans l'escalier, ramassa le livre, et en toute hâte le reporta à la lectrice, en elle-même très enchantée de son subterfuge , et admirant beaucoup l'intelligence de celui qui l'avait si bien comprise.

Cette seconde entrevue fut beaucoup plus calme

que la première, et mademoiselle B... s'arrangea de telle façon qu'elle s'attira la confiance entière de l'écolier. Il alla fort loin dans ses confidences , et lui avoua même qu'à force de chercher un moyen de se venger de la mystification de la veille , il avait oublié ses leçons, ce qui lui procurait, ajouta Bleuet, trois oii quatre jours de retenue.

« Oh ! mon Dieu ! mon pauvre garçon , dit mademoiselle B... en riant, tu m'en voulais donc, puisque tu pensais à te venger?

— Oui, )) dit Bleuet, qui mentait alors. Et, pour quitter ce terrain , il entama fe longue litanie des chagrins d'école, et fit rire jusqu'aux larmes mademoiselle B... en lui faisant le portrait de son maître, M. Cortier, l'homme féroce qui donnait des j^enswms de trois cents lignes. « Et ce matin même il m'en a donné quatre ! s'écria Bleuet, de façon que je ne pourrai pas jouer d'ici jeudi.

— Mais c'est terrible cela! dit mademoiselle B.... Eh bien, écoute : puisque indirectement j'étais de moitié dans la faute, je partagerai la punition, je t'aiderai à faire tes pensums.

— Toutes les fois que j'en aurai? dit Bleuet enchanté.

— Oui.

— Alors j'en aurai tous les jours, » s'écria l'écolier, qui dévoila ainsi le secret de sa flamme.

A compter de ce jour, Bleuet devint le commensal de la belle malade, à qui ses espiègleries faisaient oublier son triste état. Tous les jours , au retour de la pension, il montait chez elle et y restait jusqu'à minuit. Du reste , tout ce temps n'était pas entièrement consacré à IdL passion, et mademoiselle B... ne voulut pas que l'amour fît oublier la grammaire à Bleuet. Elle lui servait d'institutrice , et elle avait autant à se louer de l'élève que de Vamant , qui , lorsque vint la distribution des prix , apporta trois couronnes aux pieds de sa belle maîtresse.

Nous insistons sur ces mots, parce que nous savons quelle valeur ils auront auprès des lecteurs. Et d'ailleurs, Bleuet était très amoureux de mademoiselle B..., assez amoureux pour prendre au sérieux les enfantillages de cette belle personne ennuyée , et distin-

guant parfaitement les caresses qu'il recevait d'elle d'avec les caresses de sa mère. Enfin , notre héros était en proie à une grande passion en miniature. De son côte , celle qui en était l'objet avait accepté îe rôle de bien-aimée^ et le jouait avec le plus grand sérieux du monde , mettant même une pointe de naturel dans quelques détails , comme si elle voulait se faire illusion à elle-même.

D'ailleurs, les yeux qui la trouvent belle et la voix qui le lui dit seront toujours écoutés par une femme , ne fussent que les yeux et la voix d'un enfant. Les femmes ont toujours besoin d'entendre le mot : Je vous aime ; et , quel qu'il soit , elles savent gré à celui qui le leur dit , surtout s'il est le premier et s'il est le seul.

Les deux amants étaient donc très heureux, et avaient grand soin de se brouiller une fois par semaine, afin de se ménager les douceurs du raccommodement ; les brouilles , du reste , n'étaient pas de longue durée, et chacun de son côté y mettait du sien pour les faire cesser : mademoiselle B... à cause de l'ennui, Bleuet à cause des pensums en retard; tous

deux à cause d'eux , car l'égoisnie est le prénoiii de. l'amour.

Tout fut complet dans cette passion : Bleuet eut un rival et faillit avoir un duel. Ce rival était de îa grande et terrible famille des cousins, et, comme tous les cousins sont des amoureux donnés par la nature , le beau Léon s'en vint soupirer près de sa cousine , qui le laissa faire pour donner de la jalousie à l'autre et rire un peu.

Quand l'écolier trouva le beau Léon aux pieds de mademoiselle B..., il se frotta les yeux avant de croire à une pareille perfidie. Gomment , le matin , sa maîtresse l'avait embrassé sur le front et l'avait appelé son cher Bleuet , et , pendant qu'il s'arrachait l'esprit aux épines de la déclinaison rosa^ elle se laissait embrasser les mains par un autre homme !

Hélas ! oui, mon cher enfant, perfide comme l'onde, Shakspeare vous le dira plus tard.

En voyant l'écolier, le cousin s'écria :

« Ah ! ah ! voici le petit Bleuet, dont vous m'avez

parle; il est gentil. »

Au prix d'un mois de retenue , Bleuet aurait voul

avoir vingt ans pour souffleter ce monsieur qui , non content de lui prendre sa place , se permettait encore rail* insolent ; il n'avait que dix ans, et à défaut d'une épée il affila une épigrammè.

« Si vous m'appelez encore Bleuet, je vous appelle RoUssot , vous , XI dit-il en désignant la flambante chevelure du cousin , qui sortit en riant, quoique piqué au fond-

Après son départ, il y eut une scène. Bleuet fut superbe. Il voulait rompre, je ne sais pas même s'il ne parla pas de se tuer. Mademoiselle B... lui jura qu'elle n'aimait que lui ; cela ne satisfit Bleuet qu'à demi. Le lendemain , il feignit une indisposition pour ne pas aller à sa pension : dès le matin ^ il était chez sa maîtresse, qu'il ne quitta pas de la journée. Le jour sui^ vaut, sa mère le força à aller à sa classe. Ce jour-là fut un jour terrible , et le vénérable M. Gortier, dont il a été parlé , a dû en garder le souvenir. Jamais de mémoire scolaire il n'avait vu pareille insabordination.

Le soir. Bleuet, en arrivant, courut chez mademoiselle B.... Il la trouva seule. Mais avant îout il

regarda s'il n'y avait point traces de cousin. — Aucune.

Hélas ! malheureux Bleuet , comme on vous trompait ! La beau Léon était venu , et il avait profité de votre absence pour embrasser sa cousine : car ça embrasse beaucoup , le cousin.

Le lendemain était précisément la fête de mademoiselle B.... Bleuet s'en souvenait à temps, et songea à la lui souhaiter dignement. En arrivant à la classe , il s'arrangea de façon à se faire mettre au cachot et y passa sa journée à composer une pièce de vers, et quels vers, grand Dieu ! Mais, au moment où il achevait une belle copie de son œuvre, arrive le terrible M. Cortier, qui fourre lepoëme dans sa poche et annonce au poète qu'il ne lèvera son écrou qu'après la récitation , sans faute , de l'histoire des dix premiers rois de la seconde race.

Cependant l'amour fit faire un miracle à Bleuet : il ne recula point devant cette énorme dose de Garlovingiens , et deux heures après il savait sa leçon par cœur. — Quel funeste abus de la mémoire !

Il fut mis en liberté ; mais il était huit heures du

soir, mais il n'avait plus son poëme ; mais quand il arriva chez lui, ou plutôt chez sa maîtresse , il apprit par la gouvernante que mademoiselle B..., avec la permission du médecin , et pour essayer ses forces , était sortie en voiture.

i( Seule? demanda Bleuet.

— Non , avec son cousin, qui était venu lui souhaiter sa fête.» Et la gouvernante fit voir à Bleuet un bel oranger qui était dans le salon.

« C'est bien! » dit l'écolier.

Il remonta chez lui , et redescendit un instant après avec une petite boîte qu'il plaça lui-même sur la table de mademoiselle B. . .

Celle-ci l'ouvrit en rentrant , et y trouva toutes sortes de hochets amoureux donnés par elle à l'écolier dans le beau temps de leur passion.

« Voici le petit Bleuet qui me rend ma foi , dit-elle en riant à son cousin en lui tendant la main. Il m'a bien amusée, ce petit garçon, » ajouta-t-elle.

Ici se terminent les premières amours du jeune Bleuet, si indignement trompé par mademoiselle B..., qui, lorsqu'elle fut guérie, épousa son cousin.

Aujourd'hui , la première idole de Técolier est une splendide étoile de beauté , et lorsque Bleuet la rencontre, il ne rentre jamais chez lui sans regarder, en rêvant , un pensum entièrement écrit de la main de mademoiselle B..., il y a quinze ans : mon Dieu,, oui, Madame, — déjà quinze ans.

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