‹ Madame OlympeChapitre 6 sur 11 · LA CHASSE AU MALHEUR · texte numérisé non relu

LA CHASSE AU MALHEUR

Cependant Félix commençait à s'inquiéter de cette félicité obstinée qui ne lui laissait pas le temps de formuler un désir pour le réaliser. Cet éternel azur le fatiguait; il cherchait un point d'ombre pour reposer sa vue, il désirait une contrariété quelconque qui pût rompre un instant la chaîne de ses prospérités. Vaine attente, — son ciel restait toujours au bleu fixe.

Un jour, Félix pensa qu'il avait dépisté son heureux destin. Au milieu d'une réunion d'amis, il crut voir jaillir une insulte du choc de deux contradictions ; il riposta par une insolence aiguë , qui fut relevée par une autre.

Une rencontre fut décidée. C'était le premier duel de Félix.

Toutes les dispositions lui furent favorables ; le sort avait désigné le pistolet, et il y était de première force.

Au moment où l'on donnait le signal du combat , le

soleil, démasqué par un nuage, frappa en plein dans les yeux de son adversaire, (jui tremblait — et fit feu au hasard.

Félix était de sang-froid.

Il avait au bout de son arme la vie d'un homme et un remords.

Dieu le lui épargna. - Il manqua son adversaire.

Un matin , un de ses amis le vit monter en chaise de poste.

« Où vas-tu donc? lui demanda-t-ii.

— Mon cher, je vais faire le tour du monde, et ce sera bien le diable si je ne trouve pas un malheur en route » , répondit Félix en riant.

Mais il ne trouva rien , sinon quelques jouissances inconnues et quelques plaisirs nouveaux.

i( Serait-ce , se dit-il en revenant, que le malheur est une maladie contagieuse, et qu'il faille vivre parmi des malheureux pour le devenir ? — Essayons. »

Il prit un nom vulgaire , se revêtit de mauvais habits , et alla demeurer dans un quartier dont les habitants paraissaient tous courbés sous le poids des fléaux humains.

La maison qu'il avait choisie était la plus lépreuse

de toutes: c'était un cloaque où le soleil n'avait jamais pu pénétrer. Mais dans cette horrible habitation vivait une peuplade de laborieux artisans qui chantaient du matin au soir.

La première nuit qu'il passa dans cette maison, Félix fut distrait par un bruit de voix ; — il prêta l'oreille, — et il entendit son voisin qui était en train d'égrener des rimes d'or en l'honneur de quelque beauté — idéale.

Le lendemain matin il se mit à sa fenêtre , et vit en face de lui une belle jeune fille, rose et fraîche comme une figure de Greuze. En apercevant son nouveau voisin, elle lui fit un sourire d'étonnement.

Le jour suivant, ce fut Félix qui guetta sa belle voisine.

Celle-ci s'appelait Félicité ; elle avait le cœur sur la main, et tendit la sienne à Félix, qui n'eut point le courage de la refuser.

Il avait fait aussi connaissance avec son voisin le rimeur, et avait ti%uYé en lui une nature généreuse et un talent qui lui étaient complètement sympathiques.

Au bout de six mois, Félix quittait cette maison hi-

deuse où il était venu chercher le malheur, et où il avait trouvé un nouvel ami et un nou*vel amour.

« Le malheur serait-il dans la misère? se dit-il un autre jour : ruinons-nous! »

Il jeta la moitié de sa fortune dans nne spéculation plus que douteuse, et courut à Bade risquer l'autre moitié sur un tapis vert!

En le voyant entrer, — la chance vint s'asseoir h côté de Félix.

Il fit sauter la banque.

De retour à Paris, son notaire lui apprit qu'un vote de la Chambre venait de convertir en une excellente affaire la spéculation douteuse dans laquelle il avait placé ses fonds.

« Vous êtes bien heureux , lui dit-il ; dans six mois vos capitaux pourront être doublés.

— Gourez donc vite les retirer, lui dit Félix , je suis assez riche. »

« Où donc est le malheur? demandait-il à ses amis. Je me lasse de courir après et je ne peux pas l'atteindre.

— Attendez-le, lui répondait-on; — il viendra.

— Qu'il vienne donc, reprit Félix ; la clef est sur ma porte. »

« Parbleu ! s'écria-t-il un jour qu'il était en veine J'ironie, je n'ai plas qu'une chance d'être malheureux.

— Laquelle? lui demanda le poëte Raymond , son ami.

— C'est de me marier. — On je me trompe fort , ou mon heureuse destinée me quittera le jour de mon contrat de mariage.

— Qui épouseras-tu? lui demanda Raymond en riant.

— Je n'en sais rien, reprit Félix; je neveux pas choisir ma femme moi-même : j'ai la main trop heureuse. C'est le hasard que je charge de ce soin. J'épouserai la première jeune fille qui entrera ce soir dans le salon de ma tante. Viens m'y retrouver. »

« Décidément, mon ami est fou », pensa Raymond. Néanmoins , il vint le soir même au rendez-vous que lui avait donné Félix.

Ils se mirent tous deux dans un coin du salon , et braquèrent leur lorgnon sur la porte d'entrée.

« Voyons comment le hasard fera son métier », dit Félix.

Après plusieurs introductions, un valet annonça :

« Monsieur et Mademoiselle de Marènes. »

« Voilà ma femme , dit Félix. — Je vais l'inviter pour le premier quadrille. ;> Et il laissa Raymond aux prises avec les joueurs de whist.

Une heure après, Félix avait rejoint son ami. « Dans un mois la noce , lui dit-il ; ma tante va faire demain les ouvertures matrimoniales. — Je lui ai persuadé que j'étais follement amoureux de mademoiselle Céleste de Marènes... »

Raymond demeura stupéfié.

« Mais, dit-il à Félix, tu ignores donc que mademoiselle Céleste est l'antithèse de son nom? C'est un diable aux cheveux blonds.

— Roux, murmura Félix.

— Sa langue est un dard.

— Je le sais, elle m'a piqué deux fois.

— Elle porte des robes longues pour cacher ses pieds fourchus.

— Et des robes rouge vif pour vous crever les yeux^

— reprit Félix ; — je la connais parfaitement. C'est une fille d Eve , pur sang, qui me paraît avoir un appétit capable de croquer toutes les pommes du monde,

— les pépins avec. — Elle m'a dit tout à l'heure, entre deux parenthèses , des choses à faire dresser les

cheveux sur la tête de l'homme qui aspire à devenir son

If

mari... — Nous avons les goûts les plus opposés en toutes choses. Elle aime Raphaël, — tu sais mes préférences pour Rubens ! — Elle adore Rossini, et j'exècre la musique italienne. Et le diable m'emporte

il m'a semblé qu'elle louchait quelque peu. — Dans un mois la noce.

— Gesse cette folie , reprit Raymond , qui ne pouvait croire que son ami parlait sérieusement. — Ce mariage causerait ton malheur.

— Parbleu, reprit Félix, j'y compte bien. »

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