D UN EFFET DE LUNE EN MATIÈRE CONJUGALE
Un vieux concierge, qui paraissait attendre les deux époux, reçut le comte de Vauxchamps et sa femme , qui demeurait interdite.
« Où sommes-nous donc? demanda Céleste en entrant dans une espèce de salon où était disséminé un mobilier d'hôtel garni.
— Ma chère enfant, répondit Félix, nous sommes dans un endroit où il s'est accompli plus de drames que sur tous les théâtres réunis du boulevard. Chaque pierre de cette ruine porte une trace de sang, — lugubre signature d'un lugubre événement, — et les habitants des alentours assurent que chaque nuit des ombres éplorées , — victimes ou bourreaux , — reviennent conter les horribles mystères de ce château , auprès duqiieile chat eau d' Udolphe serait une bergerie.
— Mais encore , reprit Céleste avec un petit mouvement d'impatience , où sommes-nous?
— Chère amie , répondit Félix , vous êtes la châtelaine de céans. — Vous vouliez m'emmener chez vous, — je vous ai amenée chez moi. — Vous m'aviez promis un Éden , et je vous offre un enfer » , — qui doit être complet maintenant que le diable est arrivé ,» — pensa Félix en observant sa femme.
Un sourire séraphique illuminait alors le charmant visage de la comtesse. Elle leva une de ses mains vers la frise sculptée du salon, et, au milieu d'une guirlande de fleurs précieusement fouillée dans la pierre vive , elle indiqua à son mari les C et les F qui s'y trouvaient enlacés les uns aux autres comme des chiffres amoureux. Puis, se penchant gracieusement vers le comte, qui semblait ne pas comprendre, elle lui dit, en donnant à sa voix le timbre le plus caressant :
«Merci, Félix. »
C'était la première fois qu'il s'entendait appeler ainsi par sa femme ; aussi le comte fut-il profondément ému, et ne put-il qae mal cacher son émotion.
Cependant , il s'obstinait à ne voir qu'une résignation doucement moqueuse dans ce remerciment dont
il ne soupçonnait pas le motif; et il fallut que Céleste lui montrât une seconde fois les écyssons où se trouvaient sculptées leurs lettres initiales pour que Félix comprît la cause de celte câlinerie conjugale.
« Pauvre petite, se dit-il en lui-même , comme elle se trompe ! »
En effet, ces chiffres dans lesquels Céleste aimait à voir une preuve damour n'existaient là que par hasard; ou plutôt ils existaient depuis la fondation de Tédifice, et Félix ne s'en était jamais aperçu depuis deux ans qu'il l'avait acquis pour en faire un rendezvous de chasse.
Un instant le comte voulut détromper sa femme ; mais celle-ci le regardait alors si tendrement qu'il ne se sentit point le courage de briser la charmante illusion qu'elle venait de se créer.
« Non , se dit-il , ce serait là un acte de brutalité sauvage. »
Et comme Céleste s'était rapprochée de lui , il lui prit la main et l'emmena visiter les autres parties du château.
« C'est là un séjour bien affreux, lui dit-il; mais
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rassurez-vous , nous n'y resterons pas ; j'ai seulemen* voulu vous le faire voir en passant.
— Pourquoi ne pas rester? reprit Céleste.
— Nous sommes ici dans un désert, dit Félix.
— Tant mieux, nous serons plus seuls.
— Mais, si vous passiez huit jours dans cette affreuse masure, vous péririez d'ennui, comme IdL Mignon da Goçthe regrettant ses orangers.
— Ah! fit la comtesse en s'animant , — partout où nouS; serons ensemble , je serai bien, moi. — Tout ce que, je verrai avec vous me paraîtra beau. — Ici , du moins, au milieu de ces montagnes, nous serons libres, plus libp^s qu à Yaucluse, pays sillonné de touristes et de curieux , comme tous les endroits qui ont quelque célébrité; et d'ailleurs, ajouta-t-elle, cette contrée sauvage ne manque iji de grandeur ni de poésie : sur cette cime élevée, nous serons bien placés pour voir tous les jours les merveilleux spectacles que doit étal(*; la nature. — Voyez , dit-elle en étendant la main, voyez ces campagnes noyées dans les splendeurs du couchant — Comme cela est grand ! comme cela est beau!
-— Diable ! pensa Félix, voilà bien de la poésie. »
UNE VICTIME DU BOiNHEUR. 147
Et il regarda avec inquiétude si les mains de sa femme n'étaient point tachées d'encre , et si ses pieds n'étaient pas chaussés d'azur. Mais il aperçut alors une cheville coquette et mignonne dont la vue porta un grand trouble dans ses idées.
En ce moment, l'ombre crépusculaire s'étendait lentement sur la plaine et les environs ; les grandes forêts voisines secouaient sur le passage des brises leurs parfums amers et enivrants , et les mille harmonies du soir s'élevaient de toutes parts , et s'unissaient comme pour donner une sérénade aux étoiles qui se montraient une à une à leur balcon d'ébène.
Il sembla alors à Félix qu'un grand bruit venait de s'éveiller dans son cœur. Il écouta , et il entendit la voix de ses souvenirs qui venaient lui rappeler que c'était par une semblable soirée et dans un lieu à peu près pareil qu'il s'était rencontré avec la première femme qu'il avait aimée.
Il regarda alors auprès de lui, et il vit Céleste , qui, n'ayant pas encore de souvenirs, écoutait chanter ses espérances.
« Ah ! dit Félix en se rapprochant de sa feiunie et
en lui prenant la main, qu'il porta à ses lèvres, — vous êtes un ange qui m'avez caché vos ailes. »
Cette seule parole d'amour, la première que lui eût encore adressée son mari , causa un grand tremblement de cœur à Céleste. Elle appuya sa jolie tête sur l'épaule du comte , et lui murmura à l'oreille :
<( Nous serons bien heureux, allez.
— Hélas ! — je le crains , — pensa Félix en conduisant sa femme dans la chambre qui leur avait été préparée.
— Nous restons donc ici? demanda Céleste.
— Oui, lui dit son mari. — Viens voir. »
Et, l'attirant dans un angle de la croisée, il lui montra la lune, qui venait d'écarter un rideau de nuages, et profilait son visage argenté sur Tombre du ciel.
« Ah ! dit la jeune femme en rougissant.
— C'est notre lune de miel qui se lève. »
IJNt: VlCTl^JE ])\] BONHEUR. 149
Vfl
l'amour dans le mariagf.
De Félix à Raymond.
V Hélas ! mon cher ami , j'ai subi le sort commun, — j'ai été trompé.
« Dès le lendemain de mon mariage , l'épouse démentait la fiancée.
i( Les gants blancs sous lesquels je comptais trouver des griffes aiguës cachaient des mains qui eussent fait honte à la statuaire grecque et à la princesse Borghèse.
« En conduisant ma femme à l'autel, je me réjouissais intérieurement en voyant luire à travers son voile ses yeux illuminés d'un fauve rayon, qui devait allumer mon enfer conjugal.
« Amère déception !
« A peine ai-je eu écarté ce voile, qu'au lieu du démon que je m'attendais à voir, je me suis trouvé en
loO UNE VICTIME DU BONHEUR.
face d'un ange ; et, malgré moi, j'ai dû baisser les yeux devant réclal du nimbe d'or qui couronnait son front.
<c Le génie bienfaisant qui m'espionne m'attendait là, — et pour la première fois il a donné tort à mes espérances.
« Non , cela n'est pas possible autrement , — non, — je n'ai pas épousé mademoiselle de Marènes, — ma femme a été changée sous le poêle : c'est une métamorphose dont je ne puis pas douter. Du reste, je ne doute plus de rien maintenant. Je crois à la mythologie, — aux Mille et une nuits, — et généralement à tout ce qui n'est pas croyable.
« Le faux , — c'est le vrai !
(( Céleste est bien Céleste la bien nommée. Elle m'a apporté en dot une beauté devant laquelle tous les peintres briseraient leurs pinceaux et tous les poètes oublieraient leur idéal. En échange de mon anneau , elle m'a mis dans la m.ain une clef avec laquelle je viens d'ouvrir une félicité que j'ignorais encore , — moi qui les connais toutes , et qui les connais tant !
« Il était écrit que je devais être le Christophe Co-
lomb de cette autre Amérique dont tant d'autres avant moi avaient vainement tenté la conquête.
«Enfin, mon cher, pour conclure^ l'Éden que je viens de découvrir, et où nul avant moi n'avait rais les pieds, cette chose fabuleuse et paradoxale qui pour moi devient une vérité , — tout cela s'appelle :
(( L'amour dans le mariage.
« A ces mots ^ je te vois, — ou plutôt je t'entends d'ici pousser des exclamations de quoi remplir trois tragédies.
i( L'amour dans le mariage ! grand Dieu ! — Se peut-il qu'on ose accoupler deux pareilles antithèses, Teau et le feu, — le noir et le blanc s — les chiens et les chats ^ — l'amour et le mariage , — enfin !
« Que veux-tu? cela est ainsi. Car je suis bien marié : les registres de l'état civil en font foi ; et pour amoureux, ma lettre doit te prouver que je le suis plus que je ne l'ai jamais été : plutôt je crois ne lavoir été jamais. — Mes passions précédentes n'étaient que des études élémentaires : alors j'apprenais à aimer, aujourd'hui je le sais.
« Céleste me l'a appris.
« Oui , mon cher, je suis amoureux — de ma femme;
152 UNE VICTIME DIJ BONHUUk.
et, malgré l'énorme ridicule qu'elle peut m'attirer, j'afficherai hautement ma passion. Je braverai les morsures de la raillerie : — car cette fois, sans doute, le monde n'osera pas me donner raison.
(c Mais que m'importe? — j'aime.
« Aimer ! — Certes, depuis que j'existe, ma pensée avait fait bien des fois le tour de ce mot, et jamais je n'en avais compris le sens intime et profond. Pour moi, l'amour était un poëme écrit en langage étranger, je le lisais dans les traductions.
« Aujourd'hui je le lis dans l'original.
i< Quelle singulière destinée que la mienne ! trouver l'amour dans le mariage , — qui est à l'amour ce que la machine pneumatique est à l'oiseau : — un étouffoir.
« Toi , sceptique , tu me répondras que je suis encore sous l'influence de la lune de miel, et que je prends des étincelles pour des étoiles. A quoi je répondrai — que tu ne connais pas Céleste !
« Tu sais dans quelle intention je m'étais marié, et tu te rappelles aussi pourquoi j'avais fait choix de mademoiselle de Marènes. — Mais , je te le répète , — ma femme a été changée pendant la cérémonie.
UNE VICTIME DU BOiNHEUR, 1^3
(( Céleste, en un mot» est l'incarnation de mon idéal.
(c J'ai épousé mon rêve.
« Et pourtant, s'il fut jamais chimère de poëte ou d'amant impossible à réaliser, c'était bien la mienne.
c< J'avais dit un jour au bonheur qui me poursuivait : (( 0 toi, puissance inconnue qui me tiens sous ton égide ; toi, qui peux tout pour moi, tu ne pourras pas me trouver entre les deux pôles une créature humaine qui soit la sœur vivante de mon idéal, — tu ne le pourras pas, — je t'en défie. »
« Mais le bonheur m'a répondu en m'amenant Céleste. — 11 a dû la créer exprès. Encore une fois j'avais raison de l'impossible.
« Aussi, depuis ce temps, il me monte à l'esprit des audaces inouïes, — et je me demande parfois si je ne suis pas un dieu anonyme auquel toute chose doit obéir, — même les éléments. Il faudra que je fasse l'essai de ma puissance en demandant au ciel une couronne d'étoiles pour Céleste.
« Je suis sûr que le lendemain ma femme trouvera la constellation d'Orion dans son écrin
iSi UNE VICTIME DU BONHEUR.
<c J'habite maintenant soiis le plus beau ciel du monde, — dans un pays qui est le vestibule de Vhalie. Autour de moi tout chanté et tout rayonne; car, avec l'amour, j'ai, comme dit le poëte :
Une lumière dans les yeux , Une musique dans Toreille.
« Dans quelques mois je retournerai à Paris avec Céleste , — l'Eve non curieuse de mon beau paradis, — où il n'y a pas de serpent. »
« Si j'y allais?)) — dit Raymond en achevant de lire les étranges divagations de son ami.
VIÏI
TOUJOURS heureux!
Félix n'avait pu éviter sa destinée , qui était d'être, toujours et quand même, le plus heureux des hommes. Son contrat de mariage, au lieu d'être, comme il l'espérait, une rupture définitive avec la félicité.
UNE VICTIME DU BONHEUR. ISo
avait, au contraire, été un nouveau bail qu'il avait passé avec elle.
En outre, ainsi qu on Ta vu déjà, Félix était épris de sa femme , et voyait se réaliser pour lui l'utopie de l'amour dans le mariage. Pendant les premiers temps, il ne se préoccupa que médiocrement de celte passion, et, bien qu'elle prît tous les jours un caractère plus sérieux, Félix se disait à lui-même que cela ne pouvait durer, et que son amour s'éteindrait lorsque sa lune de miel se serait effacée à l'horizon conjugal, ce qui i pensait-il, tie peut manquer d arriver dans lin mois — ou deux au plus tard.
Mais, au bout de ce temps , Félix attendait encore l'éclipsé de l'astre à l'influence duquel il n'avait pu se soustraire ; et un jour ce fut lui-même qui demanda à Céleste si elle ne serait pas bien aise de quitter leur masure pour aller respirer Tair de Vaucluse.
Ils étaient donc partis.
Félix se crut plus libre quand il eut perdu de vue le donjon de son vieux château : il pensait que son amour y resterait.
« Quand nous arriverons à Vaucluse , se disait-il , ma femme ne sera plus que ma femme , et cette fois je
ne me laisserai pas prendre comme il y a six mois. Il est vrai qu'alors il était bien difficile de résister : le prologue du mariage a des charmes. Une fraîche et blanche couronne d'oranger sur un front frais et blanc, cela tente; — ajoutez la solitude, le soleil couchant, les effets de nuit, etc. : ma foi, murmurait Félix, tout autre à ma place se serait comme moi laissé entraîner au courant. Mais, là-bas, nous allons mener une autre existence : j'aurai des distractions, — les promenades solitaires ne seront plus possibles ; — je verrai les défauts de Céleste, — etc., etc. Enfin... continua Félix en manière de conclusion, une lune de miel ne peut pas durer toute la vie ; et il faudra bien que la mienne s'en aille oùs*en vont toutes les vieilles lunes.»
Fragiles résolutions, qui devaient s'évanouir sous le premier regard de sa femme.
A peine avait-il mis les pieds dans cette fraîche oasis provençale , que Félix sentit bondir avec plus de violence son cœur, qu'il avait cru pouvoir immobiliser; les craintes qu'il avait conçues se réalisèrent. La poésie lui monta au cerveau et l'emporta sur les plus hautes cimes de l'exaltation. Il lui sembla alors qu'il s'éloignait du monde réel, et qu'il était invinci-
blement entraîné dans des délices et des voluptés inconnues au reste des hommes.
En effet, Félix avait alors atteint le paroxysme de la passion.
Il était, pour ainsi dire, sousl'équateur de l'amour.
Ce fut à cette époque qu'il écrivit à Raymond la lettre où il lui annonçait son prochain retour à PariSj où il arriva en effet vers 1q commencement de l'hiver.
Dès son entrée dans le monde , le nouveau ménage fut accueilli par une sympathie universelle.
La comtesse de Vauxchamps se vit aussitôt entourée par une cour d'admirateurs; mais leurs hommages discrets ne pouvaient que flatter l'orgueil d'un mari. Et Félix , qui s'était mis aux aguets des yeux et de l'oreille, ne put jamais surprendre une parole qui eût le son d'une calomnie , ni un geste qui eût l'air d une ironie.
Les hauts barons de la séduction , les Valères , les Damis, les Glitandres, tous ceux qui avaient rayé de leur dictionnaire le mot impossible , s'en vinrent néanmoi' .s faire la roue et égrener leurs madrigaux ambrés devant Céleste , qui les foudroya de son regard bleu. Si bien que tous ces don Juan, qui avaient plus ou
moins occis de commandeurs, comprirent qu'il n'y avait rien à faire de ce côté-là, et s'ëii retournèrent cotnttle ils étaient venus.
Félix, qui avait suivi leurs mouvements, les regarda passer en riant , — et ferma son volume d'Othello.
Excepté lui, — personne n'en voulait à son bonheur.