‹ Madame PruneChapitre 2 sur 8 · IT A LA COUR · texte numérisé non relu

IT A LA COUR

A la Cour de Corée, quand j’y suis passé, la grande affaire à l’ordre du jour était la translation des restes de l’Impératrice, poignardée par des assassins, environ sept années auparavant, une nuit, dans son vieux palais. Les immuables rites exigeaient qu'étant morte de malemort, elle commençât par deux séjours prolongés en terre, dans deux trous différents, afin de n’arriver à sa dernière demeure, chez ses tranquilles ancêtres, qu'après s'être débarrassée, dans les provisoires sépultures, de certains démons très agités qui s’acharnent toujours aux cadavres des personnes assassinées. Or, l’époque était venue d’opérer le premier transfert 1 ; avant de creuser la seconde fosse, les trois grands nécromanciens de

1 Chacun de ces transports nécessite une voie dallée, établie tout exprès ; chacune de ces étapes mortuaires exige un palais spécial, construit sur le lieu du repos momentané ; à Séoul, les gens bien documentés estimaient à une quarantaine de millions la dépense totale de ces funérailles.

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l'Empereur avaient été consultés sur le choix du terrain, — qui doit être friable, exempt de pierres et même de cailloux ; mais voici qu'à cinq pieds à peine on avait trouvé le rocher ! Les trois nécromanciens donc avaient été sur-le-champ condamnés à mort 1; cependant cela ne réparait rien ; le lieu de la seconde sépulture n’en demeurait pas moins indéterminé ; aussi, paraît-il, était-on fort perplexe, là, en face de chez moi, derrière la muraille impériale.

Oh ! le vieux palais, où cette impératrice mourut sous le couteau, et qui fut depuis la nuit du crime abandonné avec terreur !.. Un matin de juin, par un beau soleil impassible, quel curieux pèlerinage on m'y fit faire, — sous la conduite de deux bonshommes en robe de mousseline blanche et en petit « haut de forme » de crin noir ! Au milieu de parcs silencieux et murés, qui déjà retournaient à la brousse, au hallier primitif, c'était une confusion de lourds bâtiments pompeux ou de kiosques frêles, tout cela fermé et en pénombre sous de grands stores ; quelque chose comme les quartiers de la « Ville jaune » à Pékin, avec les mêmes toitures de faïence

1 Peine commuée le lendemain en la déportation perpétuelle.

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aux lignes courbes, les mêmes terrasses de marbre ; à tous les perrons, des monstres gardiens, accroupis comme là-bas, mais ayant une figure aufre, un rictus de férocité différente. Dans les cours dallées, l’herbe des champs croissait entre les larges pierres blanches ; parmi ces marbres, déjà très disjoints, müûrissaient de petites fraises sauvages, que je cueiïllais en chemin et qui montraient partout leurs gentilles taches rouges sur ces blancheurs mornes. Il y avait aussi, entre des murs ou des rochers naturels, quelques jardinets très enclos pour les mystérieuses promenades des princesses de jadis ; parmi des potiches et de prétentieuses rocailles, il y fleurissait des pivoines, des roses, des iris, malgré l’envahissement des ronces et des graminées folles ; les arbousiers, les cerisiers y semaient par terre leurs fruits rouges, inutiles, perdus même pour les oiseaux, qui ne semblaient guère fréquenter dans ce palais de la peur.

La petite chambre du crime, sombre aussi et les stores baïssés, étalait un funèbre désordre : boiseries brisées, noircies, comme léchées par le feu. La grande salle d’apparat avait une voûte à caissons, d’un rouge de sang, et partout des peintures représentant les divinités et les bêtes qui hantent le rêve des hom-

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mes d’ici ; le trône de Corée, du même rouge sinistre, s'élevait au milieu ; il se détachait, monumental, sur une étrange peinture crépusculaire, déployée comme la toile de fond d’un décor au théâtre, où, dans des nuages d’or livide, une planète se levait, large et sanglante, au-dessus de montagnes chaotiques.

L'Empereur donc, ne pouvant plus se sentir dans ce palais, où il voyait des mains sans corps et trempées dans du sang remuer autour de lui dès qu’il faisait noir, avait ordonné la construction de ce petit palais moderne et mesquin, à l’autre bout de Séoul, près de la concession européenne, là, en face de mon logis ; et tout s’en allait en ruine chez les somptueux ancêtres.

Dans un autre palais, encore plus ancien que celui du crime, nous nous étions ensuite rendus ce matinlà, roulés en des petites voitures par des hommes coureurs qui galopaient à toutes jambes. C'était très loin, par des quartiers morts, par de longues avenues désertes, par des portes surmontées de donjons noirs.

Les cours, les dépendances, les jardins, les parcs occupaient un espace infini, toute une zone sacrée, interdite, à jamais inutilisable et perdue. Là encore

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il y avait des bâtiments immenses, posant sur des terrasses de marbre. Il y avait une salle du trône, abandonnée depuis deux ou trois siècles, où des centaines de pigeons, nichés à la voûte de laque rouge et n’attendant point notre visite, menaient au-dessus de nos têtes un bruit d’ailes effarées ; et ce plus vénérable trône se détachait lui aussi, comme le précédent, sur un paysage de cauchemar, avec des forêts, des cimes escarpées, et le lever d’une lune géante, ou de je ne sais quel fantôme d’astre sans rayons. Les chambres des princesses étaient petites, sombres, sépulcrales, ornées de peintures effrayantes, et on se demandait comment les belles du vieux temps avaient pu, dans cette obscurité, faire leur toilette, revêtir leurs traînants atours. Maïs les parcs avaient une mélancolique grandeur, avec des bouquets de cèdres centenaires, des lacs pleins de roseaux et de lotus, de vraies solitudes, presque des horizons sauvages, en pleine ville, dans l'enceinte des remparts ; les bêtes y vivaient comme dans la brousse, les hérons, les faisans, les cerfs et les biches ; — et mes deux guides me contaient que pendant la nuit les tigres, habitants obstinés des montagnes d’alentour, escaladaient les mursd’enclos pour y venir faire la chasse.

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Trois ou quatre jours après mon arrivée à Séoul, notre amiral y était venu lui-même, avec d’autres officiers, pour une visite à l'Empereur. Et un soir on nous avait vus tous en grande tenue franchir le portique du palais nouveau.

La déception avait d’abord été complète pour nous en entrant là : aucune magnificence, ni même aucune étrangeté dans ces constructions modernes. Les nécromanciens, consultés sur l'appartement où il convenait de nous recevoir pour que notre visite n’eût point de conséquences funestes, avaient obstinément indiqué une sorte de hangar, aux boiseries vert bronze avec quelques peinturlures vermillon ; on y avait jeté des tapis en. hâte et apporté un grand paravent admirable, en soie blanche, seul luxe de cette salle ouverte. C’est devant ce fond d’un blanc d'ivoire, brodé et rebrodé de fleurs, d'oiseaux et de papillons, que nous étaient apparus l’Empereur et le prince héritier, debout tous les deux et dans une attitude consacrée, la main posant sur une petite table ; le père vêtu de jaune impérial, le fils, de rouge cerise. Leurs robes somptueuses, toutes brochées d’or, avec des pans comme des élytres, étaient rete-

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nues à la taille par des ceintures de pierreries. Quelques personnages officiels, interprètes et ministres, se tenaient à leurs côtés en robes de soie sombre. Et tous étaient coiffés de ce haut bonnet, à antennes de scarabée, qui se portait jadis à Pékin du temps des empereurs mings, — et qui est du reste le seul emprunt fait par les Coréens aux modes chinoises. Lui, l'Empereur, un visage de parchemin pâle, très souriant, avec des babines grises ; de tout petits yeux mobiles et vifs ; beaucoup de distinction, d'intelligence et de bonté. Le prince au contraire, le masque dur, l’air irrité et cruel, paraissait supporter à peine nôtre présence ; il nous semblait que tout le temps son père fût obligé de le calmer, d’un regard tendre et suppliant, d’une parole douce prononcée à voix basse, ou bien d’une main caressante qui prenait la sienne pour la reposer sur la petite table et l'y maintenir. Qui dira les drames intimes, peut-être, entre ces deux fétiches soyeux, l’un rouge et l’autre jaune ? L'Empereur, dont la physionomie s’ouvrait de plus en plus, interrogea l’amiral sur la guerre de Chine, que nous venions de finir, sur nos armements, nos cuirassés, nos torpilleurs, et, après une audience très prolongée qui semblait l’intéresser, nous congédia d’un salut courtois.

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Il y eut ensuite, dans une salle toute neuve et quelconque, bâtie spécialement pour les réceptions d’Européens, un grand diner offert à notre amiral et à ses officiers, au ministre de France et aux attachés de sa légation. Tous les vins, tous les plats de chez nous, apportés ici à grands frais ; un dîner qui eût été de mise à l'Élyséet, La seule note exotique, donnée par les hauts bonnets étranges de quelques personnages de Cour, que le souverain, redevenu invisible, avait délégués pour s'asseoir presque silencieusement parmi nous. Mais nous savions que dans la soirée le corps de ballet de l'Empereur devait danser pour nous distraire, et c'était une attente si amusante |

En plein air, par la belle nuit douce, on nous servit du café, des liqueurs, des cigares sur une vaste estrade improvisée, recouverte de tapis européens tout neufs et de draperies clouées de frais. Au milieu de nos petites tables, un large cercle restait vide, — sans doute pour ces danseuses attendues, mais qui ne paraissaient point. La musique de notre escadre,

1 C’est une vieille demoiselle française, d’ailleurs très respectable, qui est depuis longtemps attachée au service de l'Empereur pour faire les commandes en Europe et ordonner les repas.

amenée par l'amiral pour distraire un moment le vieux souverain, jouait bruyamment je ne sais quelle banalité comme les Cloches de Corneville ou la Mascotte. Et on se serait cru à quelque fête foraine, n'importe où, excepté dans le palais haut muré d’un empereur de Séoul.

Mais sitôt que finit la musiquette sautillante, un orchestre coréen, que l’on ne voyait pas, préluda sans transition. L'air s’emplit de beuglements sinistres poussés par des trompes au timbre grave, que des tam-tam en différents tons accompagnaient de leur fracas. C'était brusque, imprévu, déroutant, mais si lugubre à entendre que l’on frissonnait plutôt que d’avoir envie de sourire. Et, durant la première minute de saisissement, deux énormes tigres, sortis comme d’une trappe, avaient bondi au milieu de nous, dans le cercle vide réservé aux danseurs. Deux tigres rayés de Mongolie, beaucoup plus grands que nature, des monstres artificiels en peluche noire et jaune, mus chacun intérieurement par deux hommes dont les jambes simulaient des pattes griffues. Leurs grosses têtes rondes aux yeux louches, aux crinières en chenille de soie, étaient interprétées avec cette science du grimaçant et du féroce, avec cet art transcendant du rictus qui est spécial aux

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gens d'Extrême-Asie. L’orchestre leur jouait quelque chose de triste et de sauvage qui ne ressemblait à rien de connu, mais où l’on distinguait peu à peu d’habiles harmonies. Et eux, les deux tigres, dansaient en mesure, une danse d’ours, en dandolinant leur visage de férocité souriante.

Des acrobates parurent après, étonnamment trapus, avec des cous de taureau, leurs robes de mousseline blanche laissant transparaître les saïllies de leurs muscles épais. Quand ils eurent fait des tours, ils se mirent en cercle pour chanter : des petites voix d'oiseau ou de cigale, des trilles sans fin exécutés à l’unisson avec un ensemble parfait et une virtuosité rare, sur des notes extra-hautes. De loin, cela devait ressembler au bruissement joyeux que font les insectes dans les foins, les beaux soirs d'été. — On nous apprit que c’étaient des sous-officiers de la garde, qui pour la circonstance s'étaient mis en

Des serviteurs apportèrent ensuite des gerbes de pivoines artificielles, d’une grosseur invraisemblable; d’autres vinrent poser un petit arc de triomphe en carton peint ; — et c'étaient les accessoires des danseuses tant désirées, qui enfin parurent.….

Une douzaine de petites personnes si drôles,

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mièvres, pâlottes, avec des airs si pudiques dans leurs robes longues ! De minuscules figures plates, des yeux bridés à ne plus pouvoir s'ouvrir, d'invraisemblables édifices de cheveux en torsade, représentant pour chacune la toison d’une douzaine de femmes normales ; et des petits chapeaux bergère posés là-dessus ! Quelque chose de notre Xvirre siècle français se retrouvait dans ces atours, d’une mode infiniment plus ancienne ; elles avaient un faux air de poupées Louis XVI. Jamais sous de tels aspects on n'aurait imaginé des danseuses asiatiques ; mais en Corée tout est saugrenu, impossible à prévoir.

Les yeux baïissés, le visage inexpressif, elles exécutèrent d'abord une sorte de pas tragique, en brandissant des coutelas dans leurs mains frêles. Ensuite, ôtant leur petit chapeau rococo, elles firent un interminable jeu, d’une puérilité niaise. L'une après l’autre, avec des gestes mous et alanguis, elles venaient jeter une balle légère qui devait traverser le gentil portique de carton par un trou percé dans la frise ; lorsque la balle passait bien, les autres poupées, avec mille grâces prétentieuses, s'empressaient à planter une pivoine monstre, comme récompense, dans les faux cheveux de l’adroïte petite personne ; si au contraire la balle ne passait pas, la coupable

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était punie d’une croix noire, que l’une de ses compagnes venait lui tracer à l’encre de Chine sur la joue, avec force mignardises.

À la fin, toutes étaient barbouillées, et toutes avaient, par-dessus l’extravagant chignon, un édifice de fleurs. C'était lassant, hypnotisant, la continuelle répétition des mêmes poses maniérées et des mêmes lenteurs voulues, au son de cette musique coréenne, non plus terrible et hurlante comme tout à l’heure pour la danse des tigres, mais mystérieusement tranquille, triste sans être plaintive, comme exprimant la résignation à l'immense ennui de la vie. C'était lassant, et malgré soi on regardait, on écoutait, on subissait un peu de fascination ; il y avait de l’élégance dans tout cela, du rythme et de l’art lointain.

Le lendemain, nous quittûmes tous ensemble Séoul pour rejoindre l’escadre, chargés de présents par l'Empereur : quantité de paquets soigneusement enveloppés de papier de riz, et portant notre nom en coréen ; pour chacun de nous, un coffret en acier niellé d’argent et un autre en marbre vert, des stores d’une finesse exquise, des pièces de rabane et des peintures sur soie blanche, signées d'artistes connus dans le pays.

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Combien de temps encore subsistera l'étrange Corée ? À peine vient-elle de secouer le joug débonnaire de la Chine, voici que des menaces de tous côtés l'entourent : le Japon la convoite comme une proie facile, à portée de la main ; et du côté du nord, la Russie s'approche à grands pas, à travers les steppes sibériens et les plaines de Mandchourie. Le vieil Empereur, longtemps momifié, commence de s’éveiller dans l’effarement, à se sentir de jour en jour plus enserré par la douce civilisation du genre occidental. Il veut des chemins de fer, des usines qui fument. Et vite il arme des soldats, il fait venir des fusils, des canons, toutes ces jolies choses que nous avons nous-mêmes pour tuer vite et loin.

30 juin.

Trois mois ont passé. J'ai revu l'immense Pékin de ruines et de poussière, j'ai fait ma longue chevauchée aux tombeaux des Tsin, j'ai visité l’empereur de Séoul et sa vieille cour. Maintenant, je reviens, et les voici qui reparaissent, les gentils îlots annonciateurs du Japon. Nous revenons, fatigués tous, et notre cuirassé lourd, comme s’il était fatigué luimême, a l’air de se traîner sur les eaux chaudes et sous le ciel accablant. Les orages d’été couvent dans de grosses nuées sombres, dont le pays est comme enveloppé.

On étouffe dans la baie de Mme Prune, dans le * couloir de montagnes, quand nous y entrons. Mais comme tout est joli! Et puis je m'y reconnais mieux qu'à notre arrivée précédente ; j'y retrouve comme il y a quinze ans le concert infini des cigales, et aussi les magnificences Le la verdure de juin. Ah !

la verdure annuelle, comme elle écrase de sa fraîcheur la nuance de ces arbres d'hiver, cèdres, pins ou camélias, qui régnaient seuls ici, quand nous étions venus en décembre.

Ce ne sont pas, dirait-on, les mêmes figures de matelots, bien saines et bien rondes, que le Redoutable ramène à Nagasaki ; il y en a vraiment qu’on ne reconnaît plus. Notre équipage a longuement souffert, sur l’eau remuante et empestée de Takou, souffert surtout de la mauvaise chaleur et de l’enfermement, plus encore que des manœuvres pénibles et de la dépense continuelle de force. Sous le soleil de Chine, vivre six ou sept cents dans une boîte en fer où d'énormes feux de charbon restent allumés nuit et jour, entendre un éternel tapage augmenté par des résonnances de métal, recevoir de l'air qui a déjà passé par des centaines de poitrines et qu’une ventilation artificielle vous envoie à regret, respirer par des trous, être constamment baïgné de sueur !.… Il était temps d'arriver ici, où l’on pourra se détendre, marcher, courir, oublier.

Près de quatre heures du soir, quand je puis enfin mettre pied à terre. Dans la rue, je trouve jolies toutes les mousmés ; tant de verdure et de fleurs m'enchante ; après la Chine grandiose et lugubre,

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aux visages fermés et maussades, chacune de ces petites personnes que je regarde ici me donne envie de rire, comme ces petites maisons, ces petits bibelots et ces petits jardins. — Et on va se reposer un mois dans cette île : mon Dieu, que la vie est donc une chose amusante !

Trop tard pour aller dans la montagne d’Inamoto, qui ne m'attend point; j'irai donc d’abord remplir mes devoirs de famille, saluer Mme Renoncule et mes belles-sœurs ; ensuite je monterai chez ma petite amie Pluie-d’Avril, — et peut-être, qui sait, chez Mme Prune, car je me sens dans l'esprit ce soir un certain tour drolatique et badin qui m'y attire.

La rue ascendante qui mène à la maisonnette de la danseuse est solitaire, comme toujours, et triste cette fois, sous le ciel orageux et sombre, avec ces touffes d'herbes, signes de délaissement, que le mois de juin a semées çà et là entre les dalles. A cette porte, là-bas, ce gros chat assis avec dignité et regardant passer les hirondelles, si je ne m'abuse, c’est bien M. Swong-san, le minois pompeusement encadré par sa fraise à la Médicis, en mousseline tuyautée, qu’une rosette attache sous le menton. Et, derrière ce châssis de papier qui vient de s'ouvrir, au premier étage, cette petite fille en robe simplette,

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qui se retrousse les manches, un savon à la main, pour barboter des deux bras dans une cuve de porcelaine, c’est Pluie-d’Avril, la petite fée des maisons de thé et des temples vaquant aujourd’hui à de menus soins d'intérieur, comme la dernière des mousmés.

Et qu'elle est mignonne, surprise ainsi! Je ne l’avais jamais vue dans cette humble robe de coton bleu, ni ne me l’étais représentée lavant elle-même ses fines chaussettes à orteil séparé, faisant acte de ménagère économe. Pauvre petite saltimbanque, somme toute, malgré ses falbalas de métier, pauvre petite, obligée peut-être de compter beaucoup pour faire marcher le ménage à trois : elle, la vieille dame et le chat...

Vite elle veut s’habiller, un peu confuse, mettre une belle robe pour m'offrir le thé :

— Non, je t’en prie, garde ton costume d’enfant du peuple, ma petite Pluie-d’Avril ; je te trouve plus réelle ainsi, et plus touchante; reste comme ça!

En montant chez Mme Prune, une sorte de pressentiment m'était venu du trop galant spectacle qui pouvait m'y attendre. C'était l’heure de la baignade, que les Nippons, les soirs d'été, pratiquent

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sans mystère. Dans ce haut faubourg, où les mœurs sont demeurées plus simples qu’en ville, cela se passait encore comme au temps de Chrysanthème ; des personnes sans malice, tant d’un sexe que de l’autre, se rafraîchissaient dans des cuves de bois, ou des jarres de terre cuite, posées sur les portes ou dans les jardinets, et leurs visages, émergeant de l’eau claire, témoignaient d’un innocent bien-être... Si Mme Prune aussi, me disais-je, allait être dans son bain !.….

Et elle y était !

Quand j'eus fait tourner le mécanisme à secret du portillon, j'aperçus dès l’abord une cuve, qui m'était depuis longtemps connue, et d’où s’échappait une nuque charmante, comme sortirait une fleur d’un bouquetier. Et la baigneuse, spirituelle et enjouée même dans les occurrences les plus prosaïques de la vie, s’amusait gracieusement toute seule à faire : « Blou, blou, blou, brrr ! » en soufflant à grand bruit sous l'eau.

zer juillet.

COMBIEN c’est changé dans les sentiers de la montagne! Une folle végétation herbacée a tout envahi; elle à presque submergé les tombes, comme une innocente et fraîche marée verte, venue en silence de partout à la fois. Quand je monte aujourd’hui chez la mousmé Inamoto, sous un ciel pesant et chargé d’averses, mes pieds s’embarrassent dans les gramens, les fougères, et, le long du mur qui enferme le bois, on ne voit plus la foulée que j'avais faite.

La mousmé Inamoto, je ne me figurais pas qu’elle serait là, à m'attendre, et je me sens tout saisi d’apercevoir, au-dessus du mur gris, son front, ses deux yeux qui me regardaient venir.

— C’est moi que tu attends ? Tu savais donc ?

— Hier, dit-elle, quand les canons ont tiré, j'ai reconnu le grand vaisseau de guerre français. Il n’y

a que le tien si grand et peint en noir.

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Moi qui craignais de ne pas la retrouver, ou d’être désenchanté en la revoyant ! Je crois seulement qu'elle a un peu grandi, comme les fougères de son parc, mais elle est même plus jolie, et j'aime encore davantage l'expression de ses yeux.

De nouveau nous voilà donc ensemble et à l’abri de l’autre côté du mur, installés sur la terre et les herbages, la tête pleine de choses que nous voudrions exprimer, mais obligés de nous en tenir à des mots bien simples, à des tournures bien enfantines, qui ne rendent plus rien du tout.

Et à peine suis-je assis, pan, je reçois une claque sur la main gauche, pan, une autre sur la main droite. « Qu’est-ce qui te prend, petite mousmé ? Autrefois tu étais si correcte. » Ah ! les moustiques. ‘Cet hiver ils n'étaient pas nés. En une minute, sortis par centaines des épaisses verdures, les voici assemblés autour de nous comme un nuage, et c'est pour m'en débarrasser, ‘toutes ces gifles amicales. Alors, moi aussi je lui rendrai la pareille, et pan sur ses mains, et pan sur ses bras nus, où chaque piqüre fait une grosse cloche instantanée, plus rose que l’ambre de sa chair. Avec la plupart des dames nipponnes de ma connaissance, un tel jeu dégénérerait tout de suite ; avec Mme Prune, par exemple, je ne m'y aven-

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turerais point; maïs, avec Inamoto, cela ne risque pas d’être plus qu’un chaste enfantillage.

— Demain, dit-elle, j’apporterai deux éventails, un pour toi, un pour moi ; s’éventer très fort, c'est ce qu'il v a de mieux ; comme ça ils s’en vont tous.

2 juillet,

Mme L’OUuRsE, elle, n’a point grandi comme la mousmé Inamoto, mais il me semble qu'elle s’est encore défraîchie et que son sourire, toujours prometteur, me montre des dents plus longues. Cependant je continue de fréquenter sa vieille petite boutique, aux poutres noircies et mangées par le temps, d’abord parce qu’elle est sur le chemin de la nécropole surplombante, presque dans son ombre, ensuite parce qu’on y trouve maintenant ces beaux lotus, qui sont incomparables dans les vieux cloisonnés de ma chambre de bord. — Je suis persuadé que certaines formes très anciennes des vases de Chine furent - inventées uniquement pour les lotus. Fleurs de juin et de juillet, fleurs de plein été, ces grands calices roses épanouis sur tous les lacs japonais. Mme Chrysanthème jadis en mettait chaque matin dans notre chambre, et leur senteur, plus encore que la guitare que de ma belle-mère, me

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rappelle le temps de mon ménage de poupée, — au premier étage, au-dessus de chez M. Sucre et Mne Prune.

Mais avions-nous autrefois, dans cette baïe, une si énervante chaleur ? Je n’en ai pas souvenance, non plus que de ces accablants ciels d'orage. On étouffe entre ces montagnes. Nos pauvres matelots fatigués ne reprennent point leur mine, loin de là ; Nagasaki, en cette saison, est un mauvais séjour pour des anémiés de Chine qui doivent continuer de vivre, ici comme là-bas, dans une caisse en fer. Entre autres, on vient d’emporter à l’hôpital le fiancé breton qui m'avait confié la petite caisse de présents et la robe blanche. Quant à notre amiral, que le Japon avait miraculeusement remis lors de notre dernier voyage, voici qu’il nous inquiète de nouveau ; lui qui, à la fin de l’hiver, avait retrouvé son bon air de gaieté — et ne manquait jamais, quand je rentrais à bord, de s'informer, sur différents tons impayablement graves, de la santé de Mme Prune, —on ne l’entend plus plaisanter ni rire ; les plis de lassitude et de souffrance ont reparu sur sa figure.

3 juillet.

UNE déception de cœur m'attendait aujourd’hui au temple du Renard, chez Mme La Cigogne, à qui je m'étais fait un devoir d'aller sans plus tarder offrir mes hommages d'arrivée.

Par un temps lourd, sous ces nuées basses emplies d'orage qui ne nous quittent plus, j'avais pris les sentiers de l’ombreuse montagne. Ils étaient tout changés, comme ceux qui mènent chez Inamoto, tout envahis d'herbes folles et de longues fougères ; on y rencontrait de grands papillons singuliers, qui se posaient avec des airs prétentieux sur les plus hautes tiges, comme pour se faire voir ; on y respirait une humidité chaude, saturée de parfums de plantes ; sous la voûte des verdures étonnamment épaissies, tout semblait tiède et mouillé ; on se serait cru en pays tropical à la saison malsaine.

En arrivant là-haut, j'avais aperçu de loin Mme La Cigogne, Se pete aguets, sous sa vé-

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randa qui était enguirlandée des mêmes roses qu’en hiver, toujours ces roses pâlies à l'ombre des arbres, mais plus largement épanouies en cette saison, plus nombreuses, et s’effeuillant sur le sentier, comme des fleurs qui seraient en train de mourir pour s'être trop prodiguées.

Toutefois cette dame n’avait manifesté qu'avec froideur en me voyant approcher, et s'était contentée de m'indiquer une humble place dans un coin.

Ses yeux restaient fixés, là-bas en face de nous, sur le temple ouvert où trois dames de qualité, accompagnées d’un petit garçon de quatre ans au plus, venaient de tomber en oraison, après avoir sonné le grelot de bois de mandragore suspendu à la voûte, sonné, sonné à toute volée, comme pour une communication urgente au Dieu de céans. C'étaient visiblement des personnes très cossues, appartenant à un monde où mes relations ne m'ont pas permis de me faire présenter. Face à l’autel, agenouillées et à quatre pattes, elles s’offraient à nous vues de dos, ou plutôt de bas de dos, et leurs prosternements le nez contre le plancher nous révélaient chaque fois des dessous d’une élégance on ne peut plus comme il faut. Leur enfant, juponné en poupée, semblait prier comme elles avec une conviction touchante ; mais,

chez lui au contraire, les dessous avaient été supprimés, à cause de la température sans doute, et, à chacun de ses plongeons, sa robe de soie se relevait pour nous montrer, avec une innocente candeur, son petit derrière.

Que pouvaient-elles bien avoir à solliciter du Dieu étrange, symbolisé sur l'autel par ces deux ou trois objets aux formes d’une simplicité si mystérieuse ? Quelles conceptions particulières de la divinité tourmentaient leurs petits cerveaux, sous leurs coques de cheveux bien lustrées ? Quelles angoisses de l'au-delà et de la grande énigme les retenaient tant de minutes à genoux devant ce Dieu si inattentif, si fuyant et mauvais, qu’il fallait constamment rappeler à l’ordre en claquant des mains ou en ressonnant la cloche de madragore ?.…

Elles se relevèrent enfin, leur dévotion finie, et ce fut un instant d’anxiété pour Mme La Cigogne, qui, de plus en plus en arrêt, s’avança jusque dans le chemin. Viendraient-elles se restaurer dans l’humble maison de thé, les si belles dames, ou bien redescendraient-elles simplement vers Nagasaki, par le sentier de mousses et de fougères ?.…

Oh! joie! Plus d’hésitation, elles venaient!

Alors Mme La Cigogne tomba soudain à quatre

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pattes, le visage extasié, murmurant à mi-voix des choses obséquieuses qui coulaient comme l'eau d'une fontaine.

Elles étaient du reste agréables à regarder venir, les visiteuses, agréables à regarder franchir le torrent, par le vieil arceau de granit tout frangé de branches retombantes. Jolies toutes trois, les yeux bridés juste à point pour imprimer à leur figure le sceau de l'Extrême-Asie ; fines et presque sans corps, habillées de soies rares, qui tombaient en n’indiquant point de contours et dont les traînes, garnies de bourrelets, s’étalaient avec une raideur artificielle ; coiffées et peintes à ravir, comme les dames que représentent les images de la bonne époque purement japonaise, La pagode ouverte, derrière elles formait un fond d’une religiosité ultra-bizarre et lointaine. Au-dessus, c'était la demi-nuit des ramures, des feuillées touffues et d’un coin de montagne qui s’enfonçait dans les grosses nuées très proches. Au-dessous, c'était la dégringolade rapide du torrent et du sentier, plongeant tous deux côte à côte dans une obscurité plus sombrement verte encore, sous des futaies plus sérrées, — parmi ces roches : polies, grisâtres, qui semblent des fronts ou des dos d’éléphants, vautrés dans l'épaisseur des fougères.

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Elles ’s’avançaient doucement, les trois belles dames, avec des vagues sourires, l’âme peut-être encore en prière chez le Dieu qui règne ici. Et les gentilles cascades, enfouies sous les herbes et les scolopendres, leur jouaient une marche d’entrée calme et discrète, comme en tapotant sur des lames de verre. 1

A la place d'honneur elles s’assirent, et Mme La Cigogne, toujours à quatre pattes, reçut de leur part une commande longue, bourrée de détails, confidentielle même, semblait-il, et entremêlée de saluts, que l’on n'en finissait pas de s'adresser et de se rendre. J'observai que l’on ne se parlait qu’en dégosarimas, ce qui est la manière la plus élégante, et ce qui consiste, comme chacun sait, à intercaler ce mot-là entre chaque verbe et sa désinence. Je n’avais jamais entendu Mme La Cigogne s'exprimer avec autant de distinction, ni s'affirmer si femme du monde.

Mais qu'est-ce qu’elles avaient bien pu commander, ces dames ? Mme La Cigogne, maintenant affairée, venait de se retrousser les manches, de se laver les mains à la source jaillissant du plus voisin rocher, et commençait de pétrir à pleins doigts, dans une grande cuve de porcelaine, une matière dense, lourde et noirâtre, qui semblait très résistante.

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De ce pétrissage résultèrent bientôt une vingtaine de boules sombres, grosses comme des oranges ; Mne La Cigogne, qui les avait tant tripotées, paraissait ne plus oser les toucher du bout de l’ongle, maintenant qu’elles étaient à point ; pour éviter même un frôlement, elle les servit aux dames à l’aide de bâtonnets, avec des précautions de chatte qui a peur de se brüler ; et ces boules faisaient pouf, pouf, en tombant dans les assiettes, comme des choses très pesantes, comme des pelctes de mastic ou de ciment.

Après avoir grignoté quelques menues sucreries, chacune de ces femmes distinguées, avec mille grâces, avala une demi-douzaine de ces objets compacts et noirs. Des autruches en seraient mortes sur le coup. L'enfant aux dessous simphifiés en avala trois. Et, quand il s’agit de régler, ce fut un dialogue dans ce genre : ,

— Combien dégosarimas vous devons-nous 1 ?

— C’est dégosarimas deux francs soixante-quinze.

Mais bien entendu la grossière traduction que j'en donne n’est que trop impuissante à rendre le jeu des intonations adorables, tout ce que Mme La Cigogne, rien que par sa façon de filer chaque syllabe, sut

1 Jkoura degosarimaska ? — Itchi yen ni djou sen degosarimas.

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mettre de ménagements discrets dans la révélation de ce chiffre, et sa révérence un peu mutine, esquissée sur la fin de la phrase pour y ajouter du piquant, l’agrémenter d’un tantinet de drôlerie.

Ces dames, ne voulant pas être en reste de belles manières, offrirent alors l’une après l’autre leurs piécettes de monnaie, le petit doigt levé, imitant l’espièglerie d’un singe qui présenterait un morceau de sucre à un autre singe en faisant mine de le lui disputer par petite farce amicale...

Il n’y a qu’au Japon décidément que se pratique l’aimable et le vrai savoir vivre !

Quand les belles se furent enfin retirées, Mme La Cigogne, après un long prosternement final, essaya bien de se rapprocher de moi et de m'amadouer par quelques chatteries. Mais le coup était porté. Je savais maintenant n'être pour elle qu’un de ces flirts que l’on avoue à peine devant les personnes vraiment huppées de la clientèle.

25 juillet.

LES papillons du sentier de Mme La Cigogne n’étaient encore que de vulgaires insectes, comparés à celui qui paradait ce soir au-dessus du jardin et de ma belle-mère.

Dans le demi-jour habituel de la maison, nous prenions le thé de quatre heures assis sur les nattes blanches, à même le plancher, agitant négligemment des éventails, tant pour nous rafraîchir que pour intimider quelques moustiques indiscrets. Mme Prune, — car elle était là, s'étant remise à fréquenter assidûment chez Mme Renoncule depuis mon retour dans le pays, — Mme Prune, si sujette aux vapeurs pendant la période caniculaire, écartait d’une maïn les bords de son corsage afin de s’éventer l'estomac, et faisait ainsi pénétrer dans son intimité d’heureux petits souffles fripons, que toutefois la ceinture serrée à la taille ee en pudiquement de

se risquer trop bas. Trois de mes jeunes neveux, enfants de cinq ou six ans, étaient assis avec nous, bien sages et luttant contre le sommeil. Nous regardions tous, comme toujours, l'éternel paysage factice, qui est l’orgueil du logis, les arbres naïns, les montagnes naïnes, se mirant dans la petite rivière momifiée aux surfaces ternies de poussière. Un rayon de soleil passait au-dessus de ces choses nostalgiques, sans les atteindre, une traînée lumineuse qui n’effleurait même pas la cime des rocailles verdies de moisissure, des cèdres contrefaits aux airs de vieillard, et rien, dans ce site morbide, ne laissait prévoir la visite du papillon qui nous arriva tout à coup par-dessus le mur. C'était un de ces êtres surprenants, que font éclore les végétations exotiques : des ailes découpées, extravagantes, trop larges, trop somptueuses pour le frêle corps impondérable qui avait peine à les maintenir. Cela volait gauchement et prétentieusement, jouet de la moindre brise qui d'aventure aurait soufflé ; cela restait, comme avec intention, dans le rayon de soleil, qui en faisait une petite chose éclatante et lumineuse, au-dessus de ce triste décor tout entier dans l’ombre morte. Et le voisinage de ce trompe-l’œil, qu'était un tel jardin de pygmée, donnait à ce papillon tant d'importance

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qu'il semblait bien plus grand que nature, Il resta longtemps à papillonner pour nous, à faire le précieux et le joli, sans se poser nulle part. En d’autres pays, des enfants qui auraient vu cela se seraient mis en chasse, à coups de chapeau, pour l’attraper ; mes petits neveux nippons, au contraire, ne bougèrent pas, se bornant à regarder ; tout le temps, les cercles d’onyx de leurs prunelles roulèrent de droite et de gauche dans la fente étroite des paupières, afin de suivre ce vol qui les captivait ; sans doute emmagasinaient-ils dans leur cervelle des documents pour composer plus tard ces dessins, ces peintures où les Japonais excellent à rendre, en les exagérant, les attitudes des insectes et la grâce des fleurs.

Quand le papillon eut assez paradé devant nous, il s’en alla, pour amuser ailleurs d’autres yeux. Et jamais je n'avais si bien compris qu'il y a d'’innocents petits êtres purement décoratifs, créés pour le seul charme de leur coloris ou de leur forme... Mais alors, tant qu’à faire, pourquoi ne les avoir pas inventés plus jolis encore ? A côté de quelques papillons ou scarabées un peu merveilleux, pourquoi ces milliers d’autres, ternes et insignifiants, qui sont là comme des essais bons à détruire ?

Rien n’est déroutant pour l’âäme comme d’aperce-

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voir, dans les choses de la création, un indice de tâtonnement ou d’impuissance. Et plus encore, d’y surprendre la preuve d’une pensée, d’une ruse, d’un calcul indéniables, mais en même temps naïfs, maladroits et à vue courte. Ainsi, entre mille exemples, les épines à la tige des roses semblent bien témoigner que, des millénaires peut-être avant la création de l’homme, on avait prévu la main humaine, seule capable d’être tentée de cueillir. Mais alors pourquoi n'avoir pas su prévoir aussi le couteau ou les ciseaux, qui viendraient plus tard déjouer ce puéril moyen de défense ?.…

Ma belle-mère, après le départ du papillon, avait retiré de l’étui de soie rouge sa longue guitare, qui maintenant me charme ou m'’angoisse. Les cordes commencèrent à gémir quelque chose comme un hymne à l'inconnu. Et les prunelles d’onyx des trois enfants, qui n’avaient plus à regarder que le jardin vide, s’immobilisèrent de nouveau ; mais ils ne s’endormaient plus ; leurs jeunes cervelles félines, sournoises et sans doute supérieurement lucides, s’intéressaient à l’énigme des sons, se sentaient en éveil et captivées, sans pouvoir bien définir.

De tous les mystères au milieu desquels notre vie passe, étonnée et inquiète, sans jamais rien com-

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prendre, celui de la musique est, je crois, l’un de ceux qui daivent nous confondre le plus : que telle suite ou tel assemblage de notes, — à peine différent de tel autre qui n’est que banal, — puisse nous peindre des époques, des races, des contrées de la terre ou d’ailleurs ; nous apporter les tristesses, les effrois d’on ne sait quelles existences futures, ou peut-être déjà vécues depuis des siècles sans nombre ; nous donner (comme par exemple certains fragments de Bach ou de César Franck) la vision et presque l’assurance d’une survie céleste ; ou bien encore (comme ce que me chante la guitare de cette femme), nous faire entrevoir les dessous féroces, épeurants et à jamais inassimilables, de toute japonerie..

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