‹ Madame PruneChapitre 5 sur 8 · LIT · texte numérisé non relu

LIT

Mardi, 15 octobre.

APRÈS beaucoup de tergiversations, de contre-ordres, nous voici cependant de retour dans ce Nagasaki, que je ne pensais plus jamais revoir : je me dis cela, dès ce matin au réveil, et, d'avance, je m'en amuse tant ! Au moins trois semaines à y rester, et pendant la plus délicieuse saison de l’année, les jardinets pleins de fleurs, le tiède soleil d'octobre mürissant les mandarines et les kakis d’or, du haut d’un ciel tout le temps bleu.

Mon empressement joyeux à m'habiller pour aller courir est comme un regain de ce que j'éprouvais, tout enfant, chaque fois que je venais d'arriver chez mes cousins du Midi, où se passaient mes vacances ; je ne tenais pas en place, le premier matin, dans ma hâte d’aller rejoindre mes petits camarades de l’autre été, d'aller revoir des coins de bois où l’on avait fait tant de jeux, des coins de vignes où l’on

avait tant ri aux vendanges d'antan...

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Je me retrouve tel aujourd’hui, ou peu s’en faut, ce qui prouve décidément que le Japon possède encore un charme d’unique et ensorcelante drôlerie. Vite une embarcation, ensuite un pousse-pousse rapide, et je suis enfin dans les gentilles rues, cueillant au passage des révérences de petites amies quelconques, mousmés, guéchas, marchandes de bibelots, qui rient sous le soleil, au milieu d’une fête générale de couleurs et de lumière.

La boutique de Mme L’Ourse éclate de loin, comme un énorme et frais bouquet sur fond sombre ; tout son étalage est de roses roses et de chrysanthèmes jaunes. En face, les soubassements énormes de la nécropole et des temples, murs ou rochers primitifs, ont des garnitures, comme des volants de dentelles vertes, en capillaires, avec çà et là des grappes de campanules qui retombent.

C’est chez la mousmé Inamoto que je me rends d’abord, il va sans dire.

Pour être aperçu d'elle qui ne m'attend point, il faut me risquer jusque dans la cour de la pagode où elle demeure, et me poster au guet, derrière le tronc d’un cèdre de cinq cents ans. Jamais je n'avais fait une station si longue, caché et observant tout, dans ce lieu vénérable où vit Inamoto, ce lieu où son âme

s’est formée, singulière et tellement respectueuse de tous les antiques symboles d'ici. L’herbe pousse entre les larges dalles de cette cour, où les fidèies ne doivent plus beaucoup venir ; des cycas se dressent au milieu, sur des tiges géantes, et l'arbre qui m’abrite étend des branches horizontales étonnamment longues, qui se seraient brisées depuis un siècle si des béquilles ne les soutenaient de place en place. On est environné de terrasses qui supportent des bouddhas en granit et des tombes : on est dominé par toute la masse de la montagne emplie de sépultures. Juste devant moi, il y a le vieux temple de cèdre, jadis colorié, doré, laqué, aujourd’hui tout vermoulu et couleur de poussière ; de chaque côté de la porte close, les deux gardiens du seuil, enfermés dans des cages comme des bêtes dangereuses, dardent depuis des âges leurs gros yeux féroces, et maintiennent leur geste de furie,

Je veille comme un trappeur en forêt. Au Japon, rien de bien terrible ne peut se passer, je le sais bien ; mais je regretterais tant de lui causer le moindre ennui, à la pauvre petite innocente que je suis venu troubler !.. Personne... Aucun bruit, que celui de la chute légère des feuilles d'octobre. Et tant de calme autour de moi, tant de calme que l’ attitude de ces

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deux forcenés dans leur cage ne s'explique plus... Ce silence commence de m'inquiéter. Est-ce que tout serait abandonné alentour, et ma petite amie envolée...

Avec un gémissement de vieille ferrure, la porte du temple enfin s'ouvre, et c’est Inamoto elle-même qui paraît, en robe simplette, les manches retroussées, un balai à la main, poussant les feuilles mortes en jonchée sur les marches. Oh ! si jolie, entre les deux grimaces atroces des divinités du seuil, qui grincent les dents derrière leurs barreaux |

Un brusque nuage rose apparaît sur ses joues ; en moins d’une seconde, elle a jeté son balai à terre, baissé l’une après l’autre ses deux manches pagodes, pour courir vers moi, dans un élan d’enfantine et franche amitié...

Maïs comme elle m'étonne de n'avoir pas peur, elle si craintive d'ordinaire !.…

C'est que je suis tombé, paraît-il, à un moment choïsi comme à miracle : ses petits frères, à l’école ; sa servante, en ville ; son père, qui ne sort jamais, jamais, parti depuis un'‘instant pour conduire à sa dernière demeure un ami bonze. Verrouillé, le grand portail en bas, par où quelque pèlerin aurait ou

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venir. Donc c’est la sécurité complète et nous som-

\ mes chez nous.

® De l’île sacrée, j'ai apporté pour elle une petite "D déesse de la mer, en ivoire, qu’elle cache dans sa

robe. Et elle rit, de son joli rire de mousmé, qui n’est pas banal comme celui des autres ; elle rit parce qu'elle est contente, émue, parce qu’elle est jeune, parce que le soleil est clair, le temps limpide et berceur.

— Veux-tu venir voir notre temple? proposet-elle.

Et nous pénétrons dans le vieux sanctuaire obscur, empli de symboles agités, de formes contournées, de gestes menaçants qui s’ébauchent dans l'ombre. Un peu de paix seulement vers le fond, où des lotus d’or, dans de grands vases, s’étalent et se penchent avec une grâce de fleurs naturelles, devant une sorte de tabernacle voilé d’ancien brocart. Mais sur les côtés, des dieux de taille humaine, rangés contre les murs, gesticulent avec fureur. Et, au plafond, embusqués entre les solives, des êtres vagues, moitié reptile, moitié racine ou viscère, nous regardent avec de gros yeux louches.

— Veux-tu venir voir ma maison ? dit-elle ensuite.

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Et j'entre, après m'être poliment déchaussé, dans un logis centenaire, mais propre et blanc, où la nudité des parois et l’élégance d’un vase de bronze, empli de fleurs, témoignent de la distinction des hôtes. L’autel des ancêtres, en laque rouge et or, très enfumé par l’encens, est encore fort beau, et très longues sont les généalogies inscrites sur les saintes tablettes.

Épouvantée tout à coup, comme de quelque sacrilège commis en me montrant cela, ma petite amie me regarde, au fond des yeux, avec une interrogation ardente. — Mais non, mes yeux à moi n’expriment rien d’ironique, du respect au contraire, et je ne souris pas. Alors, sa jeune conscience aussitôt se calme ; elle m'ouvre des coffrets en forme d’armoire, enfermant chacun une divinité dorée qu’elle vénère.

Bientôt l'heure d'aller ouvrir le portail en bas de la cour, à cause des petits frères qui vont rentrer de l’école. Et elle me reconduit, par le sentier vertical aux marches de terre, jusqu’à la jungle murée, làhaut, où se donnaient nos rendez-vous autrefois, et d’où je m'en irai par escalade comme j'étais venu.

Ainsi nous nous retrouvons ensemble, dans ce même bois, qui nous réunira encore presque chaque soir pendant au moins trois semaines, — quand

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j'avais si bien cru que c'était fini, qu'entre nous était tombé le rideau de plomb d’une séparation sans retour, sans lettres possibles, aggravé d'immédiat et éternel silence.

— Quel dommage, me dit une heure plus tard Mlle Pluie-d’Avril, assise sur les nattes blanches de son logis, avec M. Swong dans les bras: quel dommage que tu ne sois pas venu tout droit chez nous ce matin! Ma grand’mère t’aurait indiqué... Tu serais allé vite à la pagode du Cheval de Jade, où il y avait une grande fête et des danses religieuses ; nous y étions presque toutes, les meilleures danseuses de Nagasaki, et moi je me tenais en haut, comme sur un nuage ; je faisais le rôle d’une déesse, et je lançais des flèches d’or. Maïs, ajoutet-elle, demain après-midi, tu m'entends bien, c’est la fête des guéchas et des maïkos ; ça ne se fait qu’une fois l’an ; nous sortirons toutes en beau costume, par groupes, sous des dais magnifiques, et nous représenterons des scènes de l’histoire, sur des estrades que l’on nous aura préparées dans les rues. Ne va pas manquer ça, au moins |

En approchant de chez Mme Renoncule, je faisais de louables efforts pour être ému. C'est que, vrai-

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semblablement, j'allais y rencontrer les époux Pinson, ma belle-mère m'ayant annoncé autrefois qu’ils viendraient avec l'automne s'installer auprès d’elle.

Frais superflus, inutile dérangement de cœur : à la suite d’un pèlerinage efficace à certain temple, très recommandé pour les cas rebelles comme le sien, Mme Chrysanthème, après quatorze ans de mariage stérile, s'était tout à coup sentie dans une position intéressante très avancée, qui n'avait pas permis de songer à un plus long voyage. — Et ce n’est pas sans une teinte d’orgueil maternel que Mme Renoncule me fait part de telles espérances.

Allons, le sort en est jeté, nous ne nous reverrons point, Après tout, c’est plus correct ainsi. Et puis, il faut savoir se mettre à la place de son prochain : M. Pinson n’aurait-il pas éprouvé quelque gêne à m'être présenté ?

Mon Dieu, qu'est-ce qu'il se passe donc chez Mme Prune ? Ce n’est pas le même incident que chez Mne Chrysanthème, les suites d’un pèlerinage trop efficace ?.… Non, vraiment je me refuse à le croire. Cependant je vois sortir de chez elle un médecin ; puis deux commères affairées qui ont des visages de circonstance. Et je presse le pas, très perplexe.

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L’aimable femme est étendue sur un matelas

léger ; les formes, dissimulées par un ffon, — qui est une couverture avec deux trous garnis de manches pour passer les bras. — La tête, qui repose sur un petit chevalet en bois d’ébène, me paraît plutôt engraissée, mais avec je ne sais quoi de calmé, de moins provocateur dans le regard. Et je m'étonne surtout du peu d'émotion que paraît causer ma présence. RS. |.

Deux dames agenouillées s'occupent à lui faire avaler une prière, écrite sur papier de riz qu'elles pétrissent en boule, comme une pilule. Et debout se tient une personne que je n’avais pas vue depuis quinze ans, mais qui certes me reconnaît, et qu’un grain de beauté sur la narine gauche me permet aussi d’identifier au premier coup d’œil : Mile Dédé, l’ancienne servante du ménage Sucre et Prune, devenue aujourd’hui une imposante matrone, un peu marquée, mais agréable encore.

Avec un sourire spécial, gros de confidences intimes, Mlle Dédé, qui a vu mon émoi, me donne d’abord à entendre que ce n’est rien de grave.

Dans le jardin où elle me reconduit ensuite, — car je ne prolonge pas davantage une entrevue qui semble à peine plaire, — elle m'explique comment

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Mme Prune, après une jeunesse interminable, vient de traverser enfin, et victorieusement du reste, certaine crise, certain tournant de la vie par où les autres femmes passent toutes, mais en général nom- - bre d’années plus tôt.

Elle me conte aussi qu’elle-même, Dédé-San, après avoir consacré quatorze années de sa jeunesse à l’une des maisons les mieux fréquentées du Yoshivara, se voit aujourd’hui revenue de tant d'illusions, de tant et tant qu’elle a résolu de se retirer, avec son petit pécule, sous l’égide indulgente de Mme Prune.

LIIT

Mercredi, 16 octobre,

—- NE va pas manquer cela, au moins |! m'avait dit hier Mlle Pluie-d’Avril, en me parlant de la fête d'aujourd'hui.

Et le beau soleil de une heure me trouve à flâner, dans les rues par où les petites fées doivent passer.

Un premier dais, là-bas, s’avance lentement, suivi d’un cortège de curieux. Il est rond et semble une immense ombrelle plate. Au-dessus tremble une folle végétation de lotus roses, plus grands que nature. Il est très nettement cerclé par un large bourrelet de velours funéraire, où se reconnaît le goût de ce peuple pour la couleur noire et aussi pour la précision des contours. Un seul homme porte péniblement l’édifice, par une hampe centrale, comme serait le manche d’un parasol. Et des draperies de brocart d’or, qui retombent en rideaux à demi fermés, laissent entrevoir On ou six dames nobles

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d'autrefois, ayant bien douze ans chacune : des figures qui paraissent encore plus enfantines, encadrées par de si solennelles perruques, — et peintes, et attifées avec quel art stupéfiant et lointain !… Mais je ne connais personne dans ce petit monde. Passons.

Un quart d'heure après, rencontre d’un nouveau daïs, cerclé de velours noir comme le précédent, mais au-dessus duquel des branches d'érable à feuilles rouges, en place des lotus, simulent une broussaille de forêt. On me sourit là dedans ; deux ou trois des invraisemblables petites bonnes femmes, aperçues entre les rideaux de brocart, me disent bonjour : danseuses, que j’ai vaguement connues dans quelque maison de thé. Mais ce n’est pas ce que je cherche. Passons encore !

Troisième dais qui apparaît dans le lointain, avec aussi son bourrelet noir. Il est surmonté, celui-là, d'un cerisier en fleurs, chaque rameau tout neigeux de frais pétales blancs ; un cerisier si bien imité qu’il apporte presque une impression de printemps frileux au milieu de ce tiède automne. C’est du reste le dais le plus riche, et aussi le plus suivi : derrière, cheminent une centaine d'enfants, mouskos 1 ou

1 Mousko, petit garçon.

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mousmés, qui viennent sans doute de s’échappér de l’école, car ils ont encore sur le dos leur carton et leurs livres. Oh ! mais qu'est-ce qu’il y a là-dessous, quels étranges petits êtres ?.. Des petits guerriers d'autrefois, armés de pied en cap, portant beau et farouche, mais lilliputiens, et paraissant plus comiques encore auprès du solide garçon qui tient à l’épaule la hampe du dais somptueux.

Et un de ces petits personnages, qui ressemble au chat botté, passe entre les rideaux sa tête casquée, pour me faire signe, et encore signe, avec une singulière insistance. — Est-ce possible? Pluied'Avril !.. Pluie-d’Avril en samouraï à deux sabres ! Non, jamais je ne l’avais vue si étonnante et si drôle ; une cuirasse, toute une armure, un casque et des cornes ; sur le minois, des traits au pinceau pour donner l’air terrible qu'ont les guerriers des vieilles images, et, par je ne sais quel procédé spécial, des sourcils remontés jusqu’au milieu du front. Auprès d’elle, son amie Matsuko, en samouraï également, la figure aussi peinturlurée dans le genre féroce, et les sourcils changés de place. Et puis trois ou quatre nobles douairières, dans les douze du treize ans, fort blasonnées, avec des robes à traîne. |

Cette fois, je fais cortège, bien entendu.

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A certain carrefour, le mieux fréquenté de la ville, une estrade était dressée, sur laquelle tous ces petits guignols exquis prennent place avec dignité.

Alors commence une scène historique de haute allure. Pluie-d’Avril, qui a le premier rôle et brandit son sabre en beaux gestes de tragédie, déclame tout le temps sur sa plus grosse voix de moumoutte en colère. Une voix qu’elle tire on ne sait comment du fond de son gosier menu. Une voix qui, parfois, tourne, se dérobe en son de petite flûte, en fausset de petit enfant, — et c’est alors qu’elle est le plus adorablement impayable, ma sérieuse tragédienne.

Jeudi, 17 octobre.

Daxs le cabinet particulier de la maison de thé, où je les ai mandées aujourd’hui pour leur faire compliment, elles arrivent languissantes et en négligé intime, mes deux petites amies, Pluie-d'Avril et Matsuko qui ne boude plus. Elles n’ont apporté ni masques ni guitares, sachant bien que ce n’est point comme autrefois pour leurs chants et leurs danses, mais pour elles-mêmes que je continue de venir les voir, en vieux camarades que nous sommes à présent.

Mais sont-elles changées ! Ce n’est pas seulement la fatigue d'hier, il y a autre chose. Ah ! leurs sourcils qui manquent ! Elles les avaient rasés, les petites barbares, pour s’en mettre de postiches à deux centimètres plus haut! Les voilà donc presque vilaines, jusqu’à ce qu'ils aient repoussé. Et puis,

aucun apprêt dans la chevelure, point de coques

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élégantes ni de piquets de fleurs ; les cheveux encore tout collés et tout plats, comme la veille sous les casques lourds, elles ressemblent à deux pauvres petites moumouttes qui seraient tombées à l’eau et en garderaient encore le poil mouillé. Presque vilaines, oui, mais fines et mignonnes créatures quand même.

Elles m'ont apporté leurs photographies promises, auxquelles il s'agit maintenant de mettre la dédicace. Et, sur leur ordre, des mousmés servantes déposent à leurs côtés, par terre, une boîte à écrire en laque, avec pinceaux délicats, encre de Chine, godets, l’attirail qu'il faut. C’est par terre aussi qu'elles sont assises, et c'est par terre aussi que tout cela va se passer, bien entendu. D'abord elles discutent gravement sur-les termes, et même, je crois, sur certain point obscur d'orthographe. Et puis, à main levée, à main sûre et vive, elles tracent de haut en bas, sur les petits cartons où est leur image, un grimoire sans doute fort aimable, que je me ferai traduire plus tard.

A présent, laissons-les se reposer, d'autant plus que le soleil d'automne rayonne dehors, mélancolique et doux, et qu'Inamoto m'attend sur la délicieuse montagne, — où partout les fougères sont

devenues longues, longues, dans leur dernier développement de fin d'été, et où déjà les sentiers se parent de tapis couleur de rouille et d’or, à la chute des feuilles mortes.

Qu'’elles auront donc passé vite et légèrement, ces trois dernières semaines dans la ville de Mme Prune. Est-ce possible qu’elles soient déjà si près de finir ?

Aujourd’hui, vrai dimanche d'automne, premier jour sombre, froid; les montagnes alentour, comme écrasées sous un ciel bas et lugubre.

Et puis, éternels changements de la vie maritime : hier, on était encore tout à la joie de cette dépêche, annonçant le retour du Redoutable en France ; aujourd’hui, découragement sans bornes en présence d’un nouveau contre-ordre qui maintient le navire et son équipage une troisième année dans les mers de Chine. Mes plus proches camarades et moi, nous rentrerons quand même au printemps prochain, par quelque paquebot, avec notre amiral dont nous composons la suite ; mais nos pauvres matelots resteront à bord, exilés pour une année de plus, y compris le mélancolique fiancé, avec sa petite caisse de présents et sa pièce de soie blanche pour la robe de mariée.

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De toute façon, si le Redoutable plus tard revient à Nagasaki, je n’y serai plus, et quand il quittera ce pays mercredi prochain pour faire route vers l’Annam, il me faudra dire l’éternel adieu à toute japonerie…

Aujourd’hui, mon suprême rendez-vous dans la montagne avec Inamoto, ma gentille amie, que son père emmène demain je ne sais où, dans l’intérieur de l’île, bien loin d'ici. Sous le ciel obscur, je m’achemine donc une dernière fois vers le vieux parc abandonné, là-haut, en pleine ville des morts. Par ce temps gris, automnal pour la première fois de la saison, je retrouve dans les chemins grimpants, parmi les feuilles mortes et les longues fougères somptueuses, mes nostalgies de l’automne passé. Combien m'étaient déjà familières les moindres choses de ces parages, chaque tournant des sentiers, chaque tombe enlacée de son lierre japonais aux feuilles en miniature, et les vieux petits bouddhas de granit au sourire d'enfant mort, et les lichens vert pâle sur le tronc des grands cèdres... Vraiment je n'arrive pas à me figurer que tout cela, je ne le reverrai jamais, jamais plus.

De l’autre côté du mur aux fines capillaires, Inamoto m'attendait, agitée, inquiète, disant que je

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n'étais pas à l’heure, que son père allait l’appeler, qu'on aurait à peine le temps de se voir.

Est-ce possible qu’au fond de sa petite âme il y ait eu sincèrement un peu d'amitié pour moi ? Il le faut bien, à ce qu’il semble, pour qu’elle soit tout le temps revenue. Et d’ailleurs je ne crois pas que l'affection ait toujours besoin de paroles, de connaissance approfondie, ni même de cause raisonnable quelconque ; elle peut jaillir comme cela, d’un regard, d'une expression d’yeux, d’un rien moindre encore, qui échappe à toute analyse.

Et maintenant il va falloir se séparer d’une façon brusque et absolue sans même de lettres pour se rappeler l’un à l’autre, sans communication possible, jamais. C’est comme une brutale coupure de sabre, entre nos deux existences pendant un an rapprochées.

On l'appelle d’en bas, dans la cour de la pagode, sur un ton de commandement. Elle répond : « Oui, mon père, je viens. » Je n'avais jamais entendu sa voix, à elle, vibrer si loin, une voix claire et jolie. Allons, il faut se dire adieu. Et je l’embrasse, ce que je n'avais pas osé faire encore ; une embrassade de bonne amitié attristée. Elle croit devoir me rendre mon baiser, — et s’y prend avec tant de gentille

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gaucherie, comme un bébé qui ne sait pas !.. On dirait qu’elle n’a jamais de sa vie embrassé personne.

Au fait, s'embrassent-ils entre eux, les Japonais ? Je ne l’ai jamais vu. Même les petites mamans nipponnes, qui sont si tendres, n’ont jamais, en ma présence, mis un baiser sur la joue de leur enfantpoupée.

On appelle à nouveau d’en bas. Elle va quitter Nagasaki tout à l'heure, son petite bagage prêt, ses socques et son parapluie ; impossible de prolonger. Et l'instant de la séparation s’éclaire tout à coup d’une sorte de feu de Bengale, comme pour un effet au théâtre : c'est le soleil couchant qui, au bas de l’horizon, vient d’apparaître dans une déchirure du grand nuage en voûte fermée ; alors les mille tiges des bambous ont l'air d’avoir été soudainement peintes à l'or rouge. Elle se sauve, la mousmé, qui aujourd'hui ne pourra même pas, comme les soirs habituels, risquer les yeux par-dessus l’enclos pour surveiller ma fuite au milieu des tombes. Et, en escaladant le mur, j'arrache cette fois une poignée de capillaires, que j'emporte.

Il y a maintenant un reflet d'incendie sur la montagne des morts, que le soleil illumine en plein ; la

nécropole où j'aimais tant venir se met en frais pour mon dernier soir.

| Je m'en allais avec lenteur, dans les petits sentiers encombrés de fougères, et, m'étant retourné par hasard, voici que j'aperçois, là-bas au-dessus du mur, les cheveux noirs, le gentil front et les deux yeux qui avaient coutume de me regarder descendre. Elle est donc revenue sur ses pas, la mousmé !.… Et le sentiment qui l’a ramenée là me touche infiniment plus que tout ce qu’elle aurait pu me dire. J'ai envie de remonter. Mais elle me fait signe : non, trop tard, et il y a un danger, adieu !.….

Pourtant, je l'oublierai dans quelques jours, c’est certain. Quant à ces capillaires que j'ai prises, par quelque rappel instinctif de mes manières d’autrefois, il m’arrivera bientôt de ne plus savoir d’où elles viennent, et alors je les jetterai — comme tant d’autres pauvres fleurs, cueiïllies de mêmé, dans différents coins du monde, jadis, à des heures de départ, avec l'illusion de j jeunesse ae LA tiendrais jusqu'à la fin. er |

Lundi, 28 octobre,

ENCORE les nuages bas et sombres, avec un de ces premiers brouillards qui annoncent l'hiver.

Pour moi, l'âme de ce pays s’en est un peu allée hier au soir avec la mousmé Inamoto, je le sens bien.

J'ai préféré ne pas retourner seul dans son vieux parc, ni dans la nécropole alentour, et ma promenade d'aujourd'hui, sans but, sur une montagne à peu près déserte que je ne connaissais point, m'a fait rencontrer par hasard le sentier des cadavres. Ils passaient devant moi, tandis que j'étais assis tout au bord du chemin, sous la véranda d’une maison de thé isolée, misérable et de mauvais aspect, où l’on avait paru très surpris de me voir. Ils passaient chacun dans une espèce de grande cuve enveloppée de drap blanc et attachée à un bâton que deux portefaix à mine spéciale tenaient sur. l'épaule. Sans

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cortège, seuls et sournois, ils allaient se faire brûler, un peu plus haut, dans la brousse, me frôlant présque de leur linceul drapé, — moi qui ne savais pas, moi qui trouvais seulement un peu étranges et inquiétantes ces cuves enveloppées, allant toutes vers le même endroit comme à un rendez-vous. Au cinquième qui passa, le brusque soupçon vint me faire frissonner : j'avais senti une odeur de pourriture humaine.

— Qu'est-ce qu’ils emportent, ces hommes? demandai-je à la vieille pauvresse qui versait mon thé.

— Comment, tu ne sais pas ?

Et elle acheva sa réponse par une plaisanterie macabre, fermant les yeux, ouvrant sa bouche édentée et s’affaissant tout de travers, la tête dans sa main. Oh ! non, j'aurais préféré n'importe quels mots à cette mimique effroyable. Horreur, j'étais à deux pas des bûchers, dans la maison de thé des brûleurs et des croque-morts |

En me sauvant, par le sentier de descente, j'en croisai encore un autre, qui montait à la fête avec son petit. Sa cuve était énorme, à celui-là, et il devait peser lourd, si l’on en jugeait par l'expression angoissée des deux portefaix en sueur ; quant à son petit,

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un enfant tout jeune sans doute, il s’en allait dans un seau, également enveloppé de linge blanc, que l’un des deux croque-morts s'était pendu à la ceinture. Et, tant le chemin était étroit, il fallut me jeter dans les épines et les fougères pour n'être point frôlé. Quelle figure cela pouvait-il avoir, ce qui était accroupi dans cette cuve, quelle sorte de grimace cela pouvait-il bien faire à Mme la Mort ?..

Ainsi j'avais habité longuement Nagasaki à plu: à sieurs reprises, sans découvrir où on les brûlaÿt, tous ces cadavres, avant de les promener si allégrement en ville dans leur gentille châsse, avec cortège de fleurs artificielles et de mousmés en robe blanche. Non, ce n'était qu'aujourd'hui, par ce temps brumeux d'hiver, rendant lugubres toutes choses, et à la veille même de m'en aller pour toujours, que je devais tomber par hasard sur le lieu clandestin de cette cuisine.

Mardi, 29 octobre.

ENCORE un des matins charmants d'ici ; l’avantdernier, puisque demain, à la première heure, ce sera le départ. Une aube rosée et adorablement confuse,. sur les grandes montagnes qui entourent le Redoutable et sur l’appareillage silencieux des jonques de pêche, aux voiles à peine tendues, glissant toutes vers le large comme ces bateaux de féerie qui n’ont pas de poids et que l’on fait passer doucement sur de l’eau imitée. à

C'est étrange, je me sens plus triste à ce départ qu'à celui d’il y a quinze ans, — sans doute parce que tout l'inconnu de la vie n’est plus en avant de mon chemin, et que je suis à peu près sûr aujourd’hui de ne revenir jamais.

Demain donc, ce sera fini du Japon ; le grand large nous aura repris, le grand large apaisant et

bleu, qui fait tout oublier. Et nous irons vers le 276 RS

TROISIÈME JEUNESSE DE Mne PRUNE 277

soleil ; dans cinq ou six jours, nous serons dans les pays d’éternelie chaleur, d’éternelle lumière. Tant d’adieux j'ai à faire aujourd’hui,ayant su me créer en ville de si brillantes relations : Mme L’Ourse, MneIchihara, Mme Le Nuage, Mne La Cigogne, etc.! Un temps à souhait ; un doux soleil d’arrièresaison, qui rayonne sur mon dernier jour. Il n’y -a vraiment pas de pays plus joli que celui-là, pas de pays où les choses, comme les femmes, sachent mieux s’arranger, avec plus de grâce et d’imprévu, pour amuser les yeux. C'est le pays lui-même que je regretterai, plus sans doute que la pauvre petite mousmé Inamoto ; ce sont les montagnes, les temples, les verdures, les bambous, les fougères. Et, tous les recoins qui me plaisaient, j'ai envie cet aprèsmidi de les revoir encore. | En allant prendre congé de Mme L’Ourse, je passe devant une pagode où il y a fête et pèlerinage ; depuis quinze ans je n'avais plus revu de ces fêtes-là et je les croyais tombées en désuétude. C’est un de ces lieux d’adoration, au flanc de la montagne, où l’on grimpe par des escaliers en granit de proportions colossales. Suivant l'usage, le vieux sanctuaire en bois de cèdre, qu’on aperçoit là-haut, est enveloppé pour la circonstance d’un velum blanc, sur

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lequel tranchent de larges blasons noirs, d’un dessin ultra bizarre, mais simple, précis et impeccable. Et la porte ouverte laisse voir, même d’en bas, les dorures des dieux ou des déesses assis au fond du tabernacle.

Des mendiants estropiés, des idiots rongés de lèpre ont pris place au soleil d'automne des deux côtés de l'escalier pour recevoir les offrandes des pèlerins. Et un pauvre petit chat, galeux et crotté, est aussi venu d’instinct s’aligner avec ces échantillons de misères.

Mais comme il y a peu de fidèles! Décidément la foi se meurt, dans cet empire du Soleil-Levant. Quelques bons vieux, quelques bonnes vieilles, qui se préparent à fixer bientôt dans cette montagne leur résidence éternelle, grimpent avec effort, à pas menus, courbés, leur parapluie sous le bras ; ils ont l’air bien naïf, bien respectable ; ils traînent des bébés par la main ; et les socques en bois de ces braves gens, enfants ou vieillards, font clac, clac, sur le granit des marches.

Au premier palier, à mi-hauteur, stationne un groupe de petites mousmés ravissantes, d’une dizaine d'années, qui sortent de l’école avec leur carton sous le bras. Que regardent-elles ainsi, avec

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tant d'attention et de stupeur, ces petites beautés de demain ? — Oh ! une horrible chose ; un vieux mendiant aux yeux obscènes et goguenards, qui est là couché, étalant avec complaisance devant lui un innommable tas de chair hypertrophiée, de la grosseur d’un quartier de porc. Et c’est on ne peut plus japonais, cet assemblage ; ces gracieuses petites écolières à côté de cette monstruosité qui, chez nous, serait internée tout de suite par la police des mœurs.

Je me rends ensuite chez Mme Renoncule. Très corrects, très bien, avec juste la dose d'émotion qui convenait, mes adieux à ma belle-mère — et à son jardinet, que je suis sûr de revoir dans mes son- " ges, aux périodes de spleen.

Plus gentils, mes adieux à ma petite Pluie-d’Avril, qui reste prosternée au seuil de sa porte, avec M. Swong dans les bras, tant que je suis visible au bout de la rue solitaire. Pauvre mignonne saltimbanque ! Obligée par métier d'être un peu comme ces jeunes chats qui font ronron pour tout le monde, je crois cependant qu'elle me gardait un peu plus d'amitié qu’à tant d’autres.

Pour la fin j’ai réservé Mme Prune et ses effusions probables. Depuis cette visite du mois dernier, où je

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la trouvai aux prises avec son médecin, croirait-on que je n’ai plus songé à m'informer d’elle.

Je commence donc l'ascension de Dioudjendji, et c’est par ce sentier à échelons si raides, qui jadis arrachait tant de soupirs à la petite Mme Chrysanthème, quand nous rentrions le soir, avec nos lanternes achetées chez Mme L’Heure, après avoir fait la fête anodine dans quelque maison de thé. Il me semble que rien n’a changé ici, pas plus les maisonnettes que les arbres ou les pierres.

L'air est doucement tiède, et un petit vent sans malice promène autour de moi des feuilles mortes. Mne Prune, l’avouerai-je, est bien loin de ma pensée ; si je remonte vers son faubourg tranquille, c'est pour dire adieu à des choses, des lieux, des perspectives de mer et des silhouettes de montagne, où quelques souvenirs de mon passé demeurent encore ; je suis tout entier à la mélancolie de me dire que, cette fois, je ne reviendrai jamais, — et ce sentiment du jamais plus emprunte toujours à la Mort un peu de son effroi et de sa grandeur.

Là-haut dans le jardinet de mon ancien logis, dont j'ouvre le portail en habitué, une vieille dame à l'air béat est assise au soleil du soir et fume sa pipe. Robe d'intérieur en simple coton bleu. Plus

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rien de fringant dans le port de tête. Ni apprêts ni postiches dans la chevelure; deux petites queues grises, nouées sur la nuque à la bonne franquette. Enfin, une personne ayant complètement abdiqué, cela saute aux yeux de prime abord, et je n’en reviens pas.

— Madame Prune, dis-je, voici l’heure du grand adieu.

Petit salut insouciant, en guise de réponse. Debout derrière elle, replète aussi, niaise et un peu narquoise, se tient Mile Dédé.

— Madame Prune, insisté-je, ne me croyant pas compris, je m'en retourne dans mon pays; entre nous l'éternité commence.

Second salut de simple politesse, et, pour m'inviter à m'asseoir, geste aimable sans chaleur.

Comment, tant de calme en présence de la suprême séparation !. Mais alors, c'est donc que, seul, mon corps périssable aurait eu le don d'émouvoir cette dame, puisque aujourd’hui, délivrée enfin de la tyrannie d’une imagination trop romanesque, elle ne trouve plus dans son cœur un seul élan vers le mien. s

— Eh bien ! non, Madame Prune, s’il en est ainsi, je ne m’assoirai point : je croyais vos sentiments

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placés plus haut. La déception est trop cruelle. Je m'en vais.

La fermeture à secret du portail, que j'ai fait de nouveau jouer pour sortir, rend son bruit familier, son toujours pareil crissement, que j'entends ce soir pour la dernière des dernières fois. Quand je jette ensuite un coup d'œil en arrière, sur cette maisonnette où j'ai passé jadis un été sans souci, au chant des cigales, j’aperçois encore la petite vieille bien grasse, bien repue, bien contente, et tassée maintenant sur elle-même, qui secoue sa pipe contre le rebord de sa boîte (un pan pan pan que je ne réentendrai jamais) et qui me regarde partir, d’un air très détaché. Non, décidément rien ne vibre plus dans cet organisme gracieux, qui fut durant des années la sensibilité même; l’âge a fait son œuvre |...

Ainsi finit brusquement cette troisième jeunesse de Mme Prune, que la déesse de la Grâce avait, je crois, prolongée un peu plus que de raison.

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