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Dejouis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au gi-and yide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d'être désolé.
Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami Scipio; je n'osais pas le dire, mais en pensant qu'il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l'admiration universelle, que je n'aurais plus le bonheur de lui voir faire l'exercice, et que je serais comme avant, seul à me l^romener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m'abreuver d'amertume, c'est que Scipio, grave et pensif, était venu s'asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d'un air .aussi chagrin que s'il eût compris qu'il fallait nous séparer dans les siècles des siècles. Oh ! quand je pense à ces choses, encore aujourd'hui je m'étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle; je restais le nez en Fair, mes grosses lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d'un genou.
L'oncle, lui, se promenait de long en large,, et de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.
Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux rouges, avait ouvert Farmoire du vieux linge, et se taillait, dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route; on entendait crier les ciseaux sur la table, elle ajustait les pièces avec son adresse ordinaire. Enfin, quand tout fut prêt, elle tira de sa poche une aiguille et du fil, puis elle s'assit, mit le dé au bout de son doigt, et depuis cet instant on ne vit plus que sa main aller et venir comme l'éclair.
Tout cela se faisait dans le plus grand silence; on n'entendait que le pas lourd de l'oncle sur le plancher et la marche cadencée de notre vieille horloge, que ni nos joies ni notre désolation ne faisaient avancer ou retarder d'une seconde. Ainsi va la vie; le temps qui marche ne demande pas: " Etes-vous tristes ? étes-vous gais ? liezvous ? pleurez-vous ? est-ce le printemps, l'automne ou riiiver ?" Il va, va toujours ! Et ces millions d'atomes qui tourbillonnent dans un rayon de soleil, et dont la vie commence et finit d'un tic-tac à l'autre, comptent autant pour lui que l'existence d'un vieillard de cent ans. Hélas ! nous sommes bien peu de chose.
Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l'oncle s'arrêta et lui dit:
" Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin; madame Thérèse part." " Et comme la vieille servante le regardait toute saisie:
'' Les Prussiens la réclament, dit-il d'une voix enrouée; ils ont la force pour eux... il faut obéir."
Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table et, nous regardant l'un après lautre, elle releva son
bonnet sur sa tête, comme si cette nouvelle avait pu le déranger, puis elle dit:
'^^ Madame Thérèse part... ça n'est pas possible... je ne croirai jamais cela.
— Il le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit madame Thérèse tristement, il le faut, je suis prisonnière... on vient me chercher.
— Les Prussiens ?
— Oui, les Prussiens. ^^
Alors la vieille, que Findignation suffoquait, dit: ^^ J^ai toujours pensé que ces Prussiens n^étaient pas grand^'chose: des tas de gueux, de véritables bandits I Venir attaquer une honnête femme ? Si les hommes avaient pour deux liards de cœur, est-ce qu^ils souffriraient ça ?
— Et que ferais-tu ? lui demanda Fonde, dont la face se ranimait, car Tindignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.
— Moi, je chargerais mes kovrielreitcr,' s^écria Lisbeth, je leur dirais par la fenêtre: ^^ Passez votre chemin, bandits ! n'entrez pas, ou gare V Et le premier qui dépasserait la porte, je rétendrais raide. Oh ! les gueux !
— Oui, oui, fit Fonde, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils: mais nous ne sommes pas les plus forts. ""
Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts.
Madame Thérèse ne disait rien.
La table mise, nous dînâmes tout rêveurs. Ce n'est qu'à la fin, lorsque l'oncle alla chercher une vieille bouteille de bourgogne à la cave, et que rentrant il s'écria tristement :
' Pistolets (le cavalerie.
^^Réjouissons un peu nos cœurs, et fortifions-nous contre ces grands chagrins qui nous accablent. Qu^avant votre départ, madame Thérèse, ce vieux vin qui vous a rendu la force, et qui nous a tous égayés un jour de bonheur, brille encore au milieu de nous, comme un rayon de soleil, et dissipe quelques instants les nuages qui nous entourent. ''
Ce n^est qu'au moment où d^ine voix ferme il dit cela, que nous sentîmes renaître un peu notre courage.
Mais quelques instants après, lorsque, s'adressant à Lisbeth, il lui dit de cherclier un verre pour trinquer avec madame Thérèse, et que la pauvre vieille se mit à fondre en larmes, le tablier sur la figure, alors notre fermeté disparut, et tous ensemble nous nous mîmes à sangloter comme des malheureux.
'' Oui, oui, disait l'oncle, nous avons eu du bonheur ensemble... voilà l'histoire humaine: les instants de joie passent vite et la douleur dure longtemps. Celui qui nous regarde là-haut sait pourtant que nous ne méritons pas de souffrir ainsi, que des êtres méchants nous ont désolés; mais il sait aussi que la force, la vraie force est dans sa main, et qu'il pourra nous rendre heureux dès qu'il le voudra. C'est pour cela qu'il permet ces iniquités, car il a confiance dans la réparation. Soyons donc calmes et fions-nous en lui. — A la santé de madame Thérèse !"
Et nous bûmes tous, les joues couvertes de larmes.
Lisbeth, en entendant parler de la puissance de Dieu, s'était un peu calmée, car elle avait des sentiments pieux, et pensa que les choses devaient être ainsi, pour le plus grand bien de tons dans la vie éternelle, mais elle n'en continua pas moins à maudire les Prussiens du fond de l'âme, et tous ceux qui leur ressemblaient.
Après dîner, l'oncle recommanda surtout à la vieille
3IADAME THÉRÈSE. 173
servante de ne pas roioandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Eicliter et tous les gueux d^Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le déjmrt de madame Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très bien, et lui promit de modérer sa langue. Puis Toncle sortit pour aller voir le mauser.
Toute cette après-midi je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses joréparatifs de départ; Lisbetb Faidait et voulait fourrer dans son sac une foule de choses inutiles, disant qu'il faut de tout en route, qu^on est content de trouver ce qu^on a mis dans un coin, qu^étant un jour allée à Pirmasens, elle avait bien regretté son peigne et ses tresses à rubans.
Madame Thérèse souriait.
" !N"on, Lisbeth, disait-elle, songez donc que je ne voyagerai j^^s en voiture, et que tout cela sera sur mon dos: trois bonnes chemises, trois mouchoirs, deux paires de souliers et quelques paires de bas suffisent. A toutes les haltes, on s^arréte une heure ou deux près de la fontaine; on fait la lessive. Vous ne connaissez pas la lessive des soldats ? Mon Dieu, que de fois je l'ai faite ! Xous autres Français, nous aimons à être propres, et nous le sommes toujours avec notre petit paquet.*'
Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu'elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique; je ne savais pas pourquoi; mais je le sus plus tard, lorsque Toncle revint.
La journée s'avançait; sur les quatre heures, la nuit commençait à se faire; en ce moment, tout était prêt, le sac renfermant les effets de madame Thérèse pendait au mur. Elle s'assit au coin du fourneau, m'attirant sur ses genoux en silence; Lisbeth rentra dans la cuisine préparer le souper, et dès lors aucune parole ne fut
échangée; la pauvre femme rêvait sans doute à Tavenir qui rattendait sur la route de Mayence, au milieu de ses compagnons d'infortune; elle ne disait rien^ et je sentais sa douce respiration sur ma joue.
Cela durait depuis une demi-heure, et la nuit était venue, lorsque Toncle ouvrit la porte, en demandant:
'' Etes-vous là^ madame Thérèse ?
— Oui, monsieur le docteur.
— Bon... bon... J^ai vu mes malades... j^ai prévenu Kolîel, le mauser et le vieux Schmitt; tout va bien; ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux. ■'■'
Sa voix était raffermie. Il alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et, nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.
^' Fritzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons; mais j'espère qu'il s'exercera tout seul à lire en français, et qu'il se rappellera toujours qu'un homme ne vaut que par ses connaissances. Je compte là-dessus.'^
Alors Madame Thérèse lui fît voir son petit paquet en détail; elle souriait, et l'oncle disait:
'' Quel heureux caractère ont ces Français ! Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent un fond de gaieté naturelle; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j'appelle un présent de Dieu, le plus beau, le |)lus désirable de tous."
Mais de cette journée, — dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, parce qu'elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j'aimais; — de tout ce jour, ce qui m'attendrit le j)lus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les genoux, et regardant au fond de la salle obscure d'un air rêveur, madame Thérèse se prit tout à coup à dire:
'^ Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses... et cependant il faut que je vous fasse encore une demande.
— Quoi donc, madame Thérèse ?
— Cest de garder auprès de vous mon pauvre Scipio... de le garder en souvenir de moi... Qu'il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu^il n^ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière.^^
Comme elle disait cela, je crus sentir mon cœur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu^au fond des entrailles. J'étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau: je pris mon Scipio, je Tattirai, j'enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu'on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j'avais perdus.
L'oncle me regardait tout surj^ris; il comprit sans doute ce que j'avais souffert en songeant qu'il fallait me séparer de Scipio, car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu'elle s'imposait, il dit simplement:
'' J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu'il se souvienne combien vous l'avez aimé; qu'il se rappelle toujours que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement votre propre compagnon, mais encore celui de Petit- Jean, votre frère; qu'il ne l'oublie jamais et qu'il vous aime aussi."
Puis, s'adressant à moi:
^"^ Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse?"
Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je Siinglotais, j'allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plu.-; je me tenais près d'elle.
176 MADAME ïnÉRÈSE.
le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses larmes, et le touchant du bout des doigts avec un sentiment de joie inexprimable.
Il fallut du temps pour m'apaiser. Madame Thérèse, en m^embrassant, disait: ^^Cet enfant a bon cœur, il s'attache facilement, c'est bien !" ce qui redoublait encore mes pleurs. Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie.
Après le souper, Koïïel, le mauser et le vieux Schmitt arrivèrent gravement, le bonnet sous le bras; ils exprimèrent à madame Thérèse leur chagrin de la voir partir, et leur indignation contre ce gueux de Richter, auquel tout le monde attribuait la dénonciation, car seul il était capable d'un trait pareil.
On s'était assis autour du fourneau; madame Thérèse semblait touchée de la douleur de ces braves gens, et malgré cela son caractère, ferme, décidé, ne l'abandonnait pas.
'' Ecoutez, mes amis, dit-elle, si le monde était semé de roses, et si l'on ne trouvait partout que des gens de cœur pour célébrer la Justice et le bon droit, quel mérite aurait-on à soutenir ces principes ? Franchement, cela ne vaudrait pas la peine de vivre ! Nous avons de la chance d'arriver dans un temps où l'on fait de grandes choses, où l'on combat pour la liberté; du moins on parlera de nous, et notre existence n'aura pas été inutile: toutes nos misères, toutes nos souffrances, tout notre sang répandu formeront un sublime spectacle pour les générations futures; tous les gueux frémiront en pensant qu'ils auraient pu nous rencontrer et que nous les aurions balayés, et toutes les grandes âmes regretteront de n'avoir pu prendre part à nos travaux. Voilà le fond des choses. Ne me plaignez donc pas; je suis fière et je suis licureuse de souffrir pour la France qui représente
dans le monde la liberté, la justice et le droit. — Vous nous croyez peut-être battus ! Cest une erreur: nous avons reculé d\in pas hier, nous en ferons vingt en avant demain. Et si par malheur la France ne représente plus un jour cette grande cause que nous défendons, d'autres peuples prendront notre place et poursuivront notre ouvrage, car la justice et la liberté sont immortelles, et tous les dcopotes du monde ne parviendront jamais à les détruire. — Quant à moi, je pars j)our Mayence et peutêtre pour la Prusse, escortée par des soldats de Brunswick; mais souvenez-vous de ce que je vous dis: les Républicains n^en sont encore qu\à leur première étape, et je suis sûre qu'avant la fin de Tannée prochaine ils viendront me délivrer."
Ainsi parlait cette femme fière, qui souriait, et dont les yeux étincelaient. On voyait bien que les misères n'étaient rien pour elle, et chacun pensait: 'SSi ce sont l;i les femmes républicaines, qu'est-ce que les hommes doivent donc être ?..."
Koiïel pâlissait de plaisir en l'écoutant parler; le mauser clignait de l'œil à l'oncle et lui disait tout bas:
" Tout ça, je le sais depuis longtemps, c'est écrit dans mon livre; il faut que ces choses arrivent... c'est écrit I"
Le vieux Schmitt, ayant demandé la permission d'allumer sa pipe, lançait de grosses bou:Sées coup sur coup, et murmurait entre ses dents:
^^Quel malheur que je n'aie pas vingt ans! j'irais m'engager chez ces gens-là ! Voilà ce qu'il me fallait... Qu'est-ce qui m'empêcherait de devenir général comme le premier venu ? Quel malheur !"
Enfin, sur le coup de neuf heures, l'oncle dit:
'•'Il se fait tard... il faudra partir avant le jour... Je crois que nous ferions bien d'aller prendre un peu de repos. "
lis MADA3IE THÉRÈSE.
Et tout le monde se leva dans une sorte d^attendrissement; on s^embrassa les uns les autres comme de vieilles connaissances., en se promettant de ne jamais s^oublier. Kotïel et Schmitt sortirent les premiers, le mauser et Toncle s^entretinrent un instant tout bas sur le seuil de la maison. Il faisait un clair de lune superbe, tout était blanc sur la terre; le ciel;, d'un bleu sombre, fourmillait d'étoiles. Madame Thérèse, Scipio et moi nous sortîmes contempler ce magnifique spectacle, qui montre bien la petitesse et la vanité des choses humaines quand on y pense, et qui confond l'esprit par sa grandeur sans bornes.
Puis le mauser s'éloigna, serrant de nouveau la main de l'oncle; on le voyait comme en plein jour marcher dans la rue déserte. Enfin il disparut au coin de la ruelle des Orties, et, le froid étant très vif, nous rentrâmes tous en nous souhaitant le bonsoir.
L'oncle, sur le seuil de ma chambre, m'embrassa et me dit d'une voix étrange, en me serrant sur son cœur:
^^Fritzel... travaille... travaille... et conduis-toi bien, cher enfant !"
Il entra chez lui tout ému.
Moi, je ne pensais qu'au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le bois de lit; il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque respiration, et je n'aurais pas changé mon sort contre celui de l'empereur d'Allemagne.
Jusque passé dix heures, il me fut imjoossible de dormir, en songeant à ma félicité. L'oncle allait et venait chez lui; je l'entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l'hiver; je pensai qu'il avait l'idée de veiller, et je finis par m'endormir profondément.
MADAME TIIKKESE. 179
Xeuf heures sonnaient ù Téglise. lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens j^arler à notre porte.
L'idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon cœur que l'oncle Jacob n'eût pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes après, je descendais l'escalier, et je découvrais au bout de l'allée cinq ou six hussards enveloppés dans leur dolman, la grande sabretache pendant jusqu'au-dessous de l'étrier, et le sabre au poing. L'officier, un petit blond très maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d'un roux fauve, se tenait en travers de l'allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d'un air effrayé.
Plus loin, s^étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l'un sur l'autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. liichter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l'oncle.
*•' Ainsi, votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce matin ? disait l'officier.
— Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.
— A quelle heure ?
— Entre cinq et six heures, monsieur le commandant; il faisait encore nuit; j'ai moi-même accroché la lanterne au traîneau.
180 MADAME TaTÉRÈSE.
— Vous aviez donc reçu l'avis de notre arrivée T' dit Tofficier en lui lançant un coup d^œil perçant.
Lisbeth regarda le mauser^ qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gène.
'' Sauf votre respect^ J'ai vu le docteur Jacob hier soir; c^est un de mes amis. . . Cette pauvre vieille ne sait rien... Depuis longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de s'en débarrasser, et quand il a vu qu'elle pouvait supjDorter le voyage, il a profité du premier moment.
— Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route ? s'écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds.
— Hé ! vous aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura passé par le Waldeck et la montagne; il y a plus d'un chemin pour aller à Kaiserslautern."
L'officier, sans répondre, sauta de son cheval, il entra dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche: puis il ressortit et dit en se remettant en selle:
'' Allons, voilà notre affaire faite; le reste ne nous regarde plus."
Il se dirigea vers le Crnclton-cV Or, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d'un œil louche; ils remontèrent ensemble les marches de l'auberge, et Sci^^io, qui s'était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.
Les hussards se rafraîchirent au CrucJion-cVOr, puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n'en eûmes plus de nouvelles.
Lisbeth et moi nous pensions que l'oncle reviendrait à
MADAMi: THÉRÈSE. 181
la nuit; mais quand nous vîmes s'écouler tout le jour^ puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre, on peut s^imaginer notre inquiétude.
Scipio montait et descendait dans la maison; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir^ appelant madame Thérèse, reniflant et pleurant d'un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.
Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait :
^^ Bah ! tout cela n'est rien; le docteur a voulu recommander madame Thérèse; il ne pouvait pas la laisser partir avec les prisonniers, c'était contraire au bon sens; il aura demandé une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l'hôpital de Kaiserslautern... Toutes ces démarches demandent du temps... Tranquillisez-votis, il reviendra."
Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblaient très calme; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et la mine rêveuse.
Malheureusement le garde forestier Eœdig, qui demeurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rapport à la mairie d'Anstatt, et, s'étant arrêté quelques instants à l'auberge de Spick, il raconta que l'oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière et qu'il s'y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et boire un verre de vin. Il dit aussi que l'oncle paraissait tout joyeux, et qu'il avait deux longs koiigelreiter dans les poches de sa houppelande.
Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, et ce fut un grand scandale; Rich-
ter et Spick criaient j^artout qu^il méritait d'être fusillé, que c'était une abomination, et qu'il fallait confisquer ses biens.
Le mauser et Koff'el répondaient que le docteur s'était sans doute trompé de chemin à cause des grandes neiges, qu'il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droite, mais chacun savait bien que l'oncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier, et l'indignation augmentait de jour en Jour.
Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades crier que l'oncle Jacob était un jacobin; il me fallait livrer bataille pour le défendre, et malgré le secours de Scipio, je rentrai plus d'une fois à la maison le nez meurtri.
Lisbeth se désolait surtout des bruits de confiscation:
'' Quel malheur ! disait-elle les mains jointes, quel malheur, à mon âge, d'être forcée de faire son paquet et d'abandonner une maison où l'on a passé la moitié de sa vie !"
C'était bien triste. Le mauser seul conservait son air tranquille.
^' Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il; je vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu'on ne confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien, dormez bien, et pour le reste, j'en réponds."
Il clignait de l'œil d'un air malin, et finissait toujours pas dire:
^'^Mon livre raconte ces choses... Maintenant elles s'accomplissent et tout va très bien."
Malgré ces assurances, tout allait de mal en pis, et la racaille du village, excitée par ce gueux de Richter, commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu'un beau matin tout rentra subitement dans l'ordre. Vers
MADAMi: TirEiii:i;E. 183
le soir le maiiser arriva, la mine riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui filait:
''Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, hé ! hé I hé V'
Il n^en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande rue; c^était pire qu^à l^arrivée des Républicains, car personne ne s'arrêtait: on allait... on allait toujours î
Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés s'éloigner en cahotant. C'étaient des Prussiens. Puis arrivèrent deux ou trois canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de dragons, péleméle dans un grand désordre; puis des cavaliers démontés, leur portemanteau sur Tépaule et couverts de boue jusqu'à l'échiné. Tous ces hommes semblaient harassés; mais ils ne s'arrêtaient -pas, ils n'entraient pas dans les maisons, et marchaient comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.
Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d'un air morne.
En jetant les yeux sur la côte du Birkenwald, on voyait la file des voitures, des caissons, de la cavalerie et de l'infanterie se prolonger bien au delà du bois.
C'était l'armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la bataille de Frœschwiller, comme nous l'avons appris plus tard; elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien, c'est que le lendemain de bonne heure, le mauser et Kofîel arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l'oncle Jacob, et le mauser, en nous la montrant, dit:
184 MADAME TITÉRÈSE.
^*^Hé ! L6 ! hé ! ça va bien... (;a va bien ! le règne de la justice et de Fégalité commence... Écoutez un peu l"
Il s'assit devant notre table^ les deux coudes écartés. J'étais près de lui et Je lisais par-dessus son épaule; Lisbeth, toute pâle, écoutait derrière, et Koffel, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par cœur.
Donc il lut ce qui suit, en s'arrétant parfois pour nous regarder d'un air d'enthoasiasme:
" Wissembourg. le 8 nivôse, an II " de la République française.
" Aux citoyens Mauser et Koffel, à la citoyenne Lisbeth, au petit citoyen Fritzel, salut et fraternité !
'' La citoyenne Thérèse et moi nous vous souhaitons d'abord joie, concorde et prospérité.
'^ Vous saurez ensuite que nous vous écrivons ces lignes de Wissembourg, au milieu des triomphes de la guerre: nous avons chassé les Prussiens de Frœschwiller, et nous sommes tombés sur les Autrichiens au Geisberg comme le tonnerre.
" Ainsi l'orgueil et la présomption reçoivent leur récompense; quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner de meilleures; mais c'est terrible d'en venir à de telles extrémités, oui, c'est terrible !
" Mes chers amis, depuis longtemps' je gémissais en moi-même sur l'aveuglement de ceux qui dirigent les destinées de la vieille Allemagne; je déplorais leur esprit d'injustice, leur égoïsme; je me demandais si mon devoir d'honnête homme n'était pas de rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d'adopter les princi23es de justice, d'égalité et de fraternité proclamés par la Révolution française. Tout cela me jetait dans un grand trouble.
MADAME TilERK.SE. 185
car riiomme tient aux idées qu'il a reçues de ses pères, et de telles révolutions intérieures ne se font pas sans un grand déchirement. Néanmoins j'hésitais encore, mais lorsque les Prussiens, contrairement au droit des gens, réclamèrent la malheureuse prisonnière que j'avais recueillie, je ne pus en supporter davantage: au lieu de conduire madame Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose que j'ai faite avec l'aide de Dieu,
^' A trois heures de l'après-midi, nous étions en vue des avant-postes, et comme madame Thérèse regardait, elle entendit le tambour et s'écria: ^' Ce sont les Français ! Monsieur le docteur, vous m'avez trompée !" Elle se jeta dans mes bras, fondant en larmes, et je me pris moi-même à pleurer, tant j'étais ému !
'' Sur toute la route, depuis les Trois-JIaisons jusqu'à la place du Temple-Xeuf, les soldats criaient: '^ Voici la citoyenne Thérèse !" Ils nous suivaient, et quand il fallut descendre du traîneau, plusieurs m'embrassèrent avec une véritable effusion. D'autres me serraient les mains, enfin on m'accablait d'honneurs.
" Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de madame Thérèse et du Petit- Jean; ces choses ne sont pas à peindre ! Tous les plus vieux soldats du bataillon, même le commandant Duchêne, qui n'est pas tendre, détournaient la tête pour ne pas montrer leurs larmes: c'était un sj^ectacle comme je n'en ai jamais vu de ma vie. Le Petit-Jean est un brave garçon; il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l'aime bien.
'^ En ce même jour, il se passa des événements extraordinaires à Pirmasens. Les Républicains campaient autour de la ville; le général Hoche annonça qu'on allait prendre les quartiers d'hiver, et qu'il fallait con-
struire des baraques. Mais les soldats refusèrent; ils voulaient loger dans les maisons. Alors le général déclara que ceux qui refuseraient le service ne marcheraient pas au combat. J^ai moi-même assisté à cette joroclamation, qui se lisait dans les compagnies, et j^ai vu le général Hoche forcé de pardonner à ces hommes devant le palais du prince, car ils étaient dans le plus grand désespoir.
'' Le général ayant appris qu'un médecin d'Anstatt avait ramené la citoyenne Thérèse au premier bataillon de la deuxième brigade, je reçus Tordre, vers huit heures, d'aller à TOrangerie. Il était là, près d'une table de sapin, habillé comme un sim|)le liauidtmann, avec deux autres citoyens qu'on m'a dit être les conventionnels Lacoste et Baudot, deux grands maigres, qui me regardaient de travers. — Le général vint à ma rencontre: c'est un homme brun, les yeux jaunes et les cheveux partagés au milieu du front; il s'arrêta en face de moi et me regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme commandait Tarmée de la Moselle, j'étais troublé; mais tout à coup il me tendit la main et me dit: ^^ Docteur AVagner, je vous remercie de ce que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse; vous êtes un homme de cœur."
^^Puis il m'emmena près de la table, où se trouvait déployée une carte, et me demanda différents renseignements sur le pays d'une façon si claire, qu'on aurait cru qu'il connaissait les choses bien mieux que moi. Naturellement je répondais: les deux autres écoutaient en silence. Finalement, il me dit: ^^ Docteur Wagner, je ne puis vous proposer de servir dans les armées de la République, votre nationalité s'y oppose; mais le l"^"" bataillon de la 2'^ brigade vient de perdre son chirurgienmajor, le service de nos ambulances est encore incom-
plet, nous n^avons que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d'honneur: Fliumanité n'a pas de j^atrie ! Voici votre comraission/' Il écrivit quelques mots au bout de la table, et me prit encore une fois la main en me disant: ^'Docteur, croyez à mon estime \" Après cela, je sortis.
^' Madame Thérèse m'attendait dehors, et quand elle sut que j'allais être à la tête de Tambulance du 1'='' bataillon, vous pouvez vous figurer sa joie.
^•'Xous jDcnsions tous rester à Pirmasens jusqu'au printemps, les baraques étaient en train de se bâtir, quand dans la nuit du surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l'ordre de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trompette. Tout Pirmasens dormait. J'avais deux chevaux, l'un sous moi, l'autre en main; j'étais au milieu des officiers, près du commandant Duchêne.
'' Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les canons, les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, un cavalier au tournant des chemins disait: '^^Par ici.... par ici!..." Vers onze heures la lune se montra, nous étions en pleine montagne: toutes les cimes étaient blanches de neige. Les hommes à pied, le fusil sur l'éjoaule, couraient pour se réchauffer; deux ou trois fois il me fallut descendre de cheval, tant j'avais l'onglée. Madame Thérèse, dans sa charrette couverte d'une toile grise, me tendait la gourde, et les capitaines étaient toujours là, prêts à la recevoir après moi; plus d'un soldat avait aussi son tour.
^^Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à ])lanchir le ciel, nous étions à Lembach. sous la srrande
côte boisée de Steinfelz^ à trois quarts de lieue de Wœrth. Alors, de tous les côtés on entendit crier: ^^ Halte !.... halte !..." Ceux de derrière arrivaient toujours; à six heures et demie toute Tarmée était réunie dans un vallon, et Ton se mit à faire la soupe.
" Le général Hoche, que j'ai vu passer alors avec ses deux grands conventionnels, riait; il semblait de bonne humeur. Il entra dans la dernière maison du village; les gens étaient étonnés de nous voir à cette heure, comme ceux d'Anstatt à l'arrivée des Républicains. Les maisons sont si petites ici et si misérables, qu'il fallut porter deux tables dehors, et que le général tint conseil en plein air avec ses officiers, pendant que les troupes cuisaient ce qu^elles avaient emporté.
^' Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre.
''^A huit heures, en sortant de la vallée de Reichshofen, nous vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Frœschwiller et de Wœrth; its étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s'élevaient les unes au-dessus des autres.
'^ Toute l'armée comprit alors que nous avions marché si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes amis, que cette vue me porta d'abord un coup terrible; plus je regardais, plus il me semblait impossible de gagner la bataille. D'abord ils étaient j^lus nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fossés garnis de palissades, et derrière on voyait très bien les canonniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient, tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte.
''Les Français^ avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très joyeux. Le bruit s^étant répandu que le général Hoche venait de joromettre six cents francs jîour chaque pièce enlevée à l'ennemi, ils riaient en se mettant le chapeau sur l'oreille, et regardaient les canons en criant: ''Adjugé ! adjugé V II y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance et d'entendre ces plaisanteries.
"Nous autres, Fambulance, les voitures de toute sorte, les caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable j)laisir.
" Madame Thérèse était à trente ou quarante pas en avant de moi, j'allai me mettre près d'elle avec mes deux aides, dont l'un a été garçon apothicaire à Landrecies, et l'autre dentiste, et qui se sont faits chirurgiens d'euxmêmes. Mais ils ont déjà de l'expérience, et ces jeunes gens, avec un peu de loisir et de travail, deviendront peut-être quelque chose. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon.
"Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même tout de suite la place de deux batteries sur les collines de Reichshofen, et l'infanterie fit halte au milieu de la vallée.
" Il y eut encore une délibération, puis toute l'infanterie se rangea en trois colonnes; l'une passa sur la gauche, dans la gorge de Réebach, les deux autres se mirent en marche sur les retranchements l'arme au bras.
" Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une petite hauteur, à gauche de la vallée.
'' Tout ce qui suivit, mes chers ami>, me semble en-
core un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied de la côte, un horrible fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit; tout fut couvert de fumée: c^étaient les Prussiens qui venaient de lâcher leurs batteries. Une seconde après, la fumée s'étant un peu dissii^ée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte; ils allongeaient le pas, des quantités de blessés restaient derrière, les uns étendus sur la face, les autres assis et cherchant à se relever.
^'Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le cri terrible des Képublicains: '^ A la baïonnette!" Et toute la montagne se mit à pétiller comme un feu de charbonnière où l'on donne un coup de pied. On ne se voyait plus, parce que le vent poussait la fumée sur nous, et Ton ne pouvait plus se dire un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les côtés, les chevaux de notre cavalerie hennissaient et voulaient partir; ces animaux sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille peines à les retenir,
''^De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée, alors on voyait les Républicains cramponnés aux palissades comme une fourmilière; les uns, à coujis de crosse, essayaient de renverser les retranchements, d'autres cherchaient un passage, les commandants à cheval, répée en l'air, animaient leurs hommes, et de l'autre côté les Prussiens lançaient des coups de baïonnette, lâchaient leurs fusils dans le tas, ou levaient des deux mains leur grands refouloirs comme des massues ]30ur assommer les gens. C'était eiîrayant ! Une seconde après, un autre coup de vent couvrait tout, et l'on ne pouvait savoir comment cela finirait.
'' Le général Hoche envoyait ses officiers l'un après
Tautre porter de nouveaux ordres; ils partaient comme le vent dans la fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait et les Eépublicains commençaient à reculer, quand le général descendit lui-même ventre à terre; dix minutes après, le chant de la Marse niaise couvrait tout le tumulte; ceux qui avaient reculé revenaient à la charge.
'^ La seconde attaque commença phas furieuse que la première. Les canons seuls tonnaient encore et renversaient des files d^hommes. Tous les Républicains s^avançaient en masse, Hoche au milieu d^eux. Xos batteries tiraient aussi sur les Prussiens. Ce qui se passa quand les Français furent encore une fois près des palissades est quelque chose d'impossible à décrire. Si le père Adam Schmitt avait été avec nous, il aurait vu ce qu'on peut appeler une terrible bataille. Les Prussiens montrèrent là qu'ils étaient les soldats du grand Frédéric, baïonnettes contre baïonnettes, tantôt les uns, tantôt les autres reculaient ou poussaient en avant.
'^ Mais ce qui décida la victoire pour les Républicains, ce fut l'arrivée de leur troisième colonne sur les hauteurs, à gauche des retranchements; elle avait tourné le Réebach et sortait du bois au pas de course. Alors il fallut bien quitter la partie; les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se retirèrent, abandonnant dix-huit Î)ièce3 de canons, vingt-quatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de morts. Ils se dirigèrent du côté de Wœrth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d'impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s'ébranle. Xous apprîmes le même soir qu'ils avaient fait douze cents pri • sonnier . et remporté six canons.
*^ Voilà, mes chers amis, ce qu'on appelle le combat de
Wœrth et de Frœschwiller, dont la nouvelle a dû vous parvenir au moment où je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire,
''^Depuis ce moment, je n^ai rien vu de nouveau; mais que d'ouvrage nous avons eu ! Jour et nuit il a fallu couper, trancher, amputer, tirer des balles; nos ambulances sont encombrées de blessés: c'est une chose bien triste.
" Cependant, le lendemain de la victoire, l'armée s'était portée en avant. Quatre jours après, nous avons appris que les conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche et de Pichegru nuisait aux intérêts de la Eépublique, avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci, se voyant à la tête des deux armées du Rhin et de la Moselle, sans perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser sur les lignes de Wissembourg; qu'il l'avait battu complètement au Geisberg, de sorte qu'à cette heure les Prussiens sont en retraite sur Mayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que le territoire de la Eépublique est débarrassé de tous ses ennemis.
^' Quant à moi, je suis maintenant à Wissembourg, accablé d'ouvrage; madame Thérèse, le petit Jean et les restes du l®"" bataillon occupent la place, et l'armée marcîie sur Landau, dont l'heureuse délivrance fera l'admiration des siècles futurs.
" Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons l'armée, nous passerons par Anstatt, couronnés des palmes de la victoire; nous pourrons encore une fois vous serrer sur nos cœurs, et célébrer avec vous le triomphe de la justice et de la liberté.
'^ 0 chère liberté ! rallume dans nos âmes le feu sacré dont brûlèrent jadis tant de héros; forme au milieu de nous des générations qui leur ressemblent; que le cœur
de tout citoyen tressaille ù ta voix; inspire le sage qui mérite; porte l^homme courageux aux actions héroïques; anime le guerrier d'un enthousiasme sublime; que les despotes qui divisent les nations pour les opprimer disparaissent de ce monde, et que la sainte fraternité réunisse tous les peuples de la terre dans une même famille !
'^ Avec ces vœux et ces espérances, la bonne madame Thérèse, petit Jean et moi nous vous embrassons de cœur.
''Jacob Wagxer.
" P. >S'. — Petit Jean recommande à son ami Fritzel d'avoir bien soin de Scipio.'''
La lettre de Fonde Jacob nous remplit tous de joie, et Fon peut s^imaginer avec quelle impatience nous attendîmes dès lors le 1" bataillon.
Cette époque de ma vie, quand f\ pense, me produit Fefîet d'une fête; chaque Jour nous apprenions quelque chose de nouveau: après Foccupation de "Ulssembourg, la levée du siège de Landau, puis la prise de Lauterbourg, puis celle de Kaiserslautern, puis Foccupation de Spire, où les Français recueillirent un grand butin, que Hoche fit transporter à Landau, pour indemniser les habitants de leurs pertes.
Autant les gens du village avaient crié contre nous, autant alors ils nous tenaient en vénération. Il était même question de mettre Koiïel du conseil municipal et de nommer le mauser bourgmestre; on ne savait pas pourquoi, car personne jusqu'alors n'avait eu cette idée; mais le bruit commençait à se répandre que nous allions redevenir Français, que nous avions été Français quinze cents ans auparavant, et que c'était une abomination de nous avoir tenus si longtemps en esclavage.
Richter avait pris la fuite, sachant bien ce qui Tattendait, et Joseph Spick ne sortait plus de sa baraque.
Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence^ laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au court par la traverse du Bourgerwald. Cela nous désolait, et nous finissions par croire que notre bataillon n'arriverait jamais, lorsqu'une après-midi le mauser entra tout essoufflé en criant:
" Les voilà .. ce sont eux !"
Il revenait des champs, la pioche sur Fépaule, et de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait. Moi, ne me possédant plus d'enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et Frantz Sépel, que je rencontrai sur la route. Il faisait du soleil, la neige fondait, les flaques de boue éclataient autour de nous comme des obus à chaque pas; mais nous n'y prenions pas garde, et durant une demi-heure nous ne cessâmes point de galoper. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en criant: *'^Ils arrivent... ils arrivent !" Les idées des gens changent d'une façon singulière, tout le monde était alors ami de la Eépublique.
L^ne fois sur la montée de Birkenwald, Hans Aden, Frantz Sépel et moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s'ajDprochait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, les officiers derrière les compagnies. Plus loin, sur le grand pont, défilaient les voitures. Tout cela s'avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route; l'un s'arrêtait pour allumer sa pipe^ l'autre donnait un coup d'épaule pour relever son sac; on entendait des voix
MADA.ME TUÉKÈSE. 195
glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troiq^e, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur.
Moi, dans cette foule je ne cherchais des yeux que l'oncle Jacob et madame Thérèse; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis Fonde, il était derrière, à cheval sur Rappel. J^eus d^abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à revers rouges et un grand sabre à fourreau de fer; cela le changeait d^une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate; elle avait les joues roses et les yeux brillants; Toncle chevauchait près d'elle, ils causaient ensemble.
Je reconnus aussi le petit Jean, que je n'avais vu qu'une fois; il marchait, un large baudrier orné de baguettes en travers de la poitrine, les bras couverts de galons, et son sabre ballottant derrière les jambes. Et le commandant, et le sergent Laflèche, et le capitaine que j'avais conduit dans notre grenier, et tous les soldats, oui, presque tous je les reconnaissais, il me semblait être dans une grande famille; et le drapeau couvert de toile cirée me faisait aussi plaisir à voir.
Je courais à travers tout le monde, Hans Aden et Frantz Sépel avaient déjà trouvé des camarades, moi je marchais toujours, j'étais à trente pas de la charrette et j'allais appeler: '^ Oncle ! oncle !" quand madame Thérèse, se penchant par hasard, s'écria d'une voix joyeuse:
"'' Voici Scipio I"
Dans le même instant, Scipio, que j'avais oublié
chez nouS;, tout efïaré, tout crotté^ sautait dans la voiture.
Aussitôt petit Jean s'écria:
^SScipio."
Et le brave caniche, après avoir passé deux ou trois fois ses grosses moustaches sur les joues de madame Thérèse, bondit à terre et se mit à danser autour de petit Jean, aboyant, poussant des cris et se démenant comme un bienheureux.
Tout le bataillon l'appelait:
'^ Scipio, ici !... Scipio !... Scipio î..."
L'oncle venait de m'apercevoir et me tendait les bras du haut de son cheval. Je m'accrochai à sa jambe, il me leva et m'embrassa; je sentis qu'il pleurait et cela m'attendrit. Il me tendit ensuite à madame Thérèse, qui m'attira dans sa charrette en me disant:
^^ Bonjour, Fritzel."
Elle paraissait bien heureuse et m'embrassait les larmes aux yeux.
Presque aussitôt le mauser et KofPel arrivèrent, donnant des poignées de main à l'oncle; puis les autres gens du village, pôle-mêle avec les soldats, qui remettaient aux hommes leurs sacs et leurs fusils pour les porter en triomphe, et qui criaient aux femmes:
'^Hé ! la grosse mère !... La jolie fille !... par ici !... par ici !
C'était une véritable confusion, tout le monde fraternisait, et au milieu de tout cela, c'était encore petit Jean et moi qui paraissions les plus heureux.
^' Embrasse petit Jean," me criait l'oncle.
— Embrasse Fritzel," disait madame Thérèse à son frère.
Et nous nous embrassions, nous nous regardions émerveillés.
MADAME THÉKÈSE. 107
'' Il me plait, cria petit Jean, il a l'air bon enfant.
— Toi, tu me plais aussi/' lui dis-je, tout fier de parler en français.
Et nous marchions bras dessus bras dessous, tandis que Foncte et madame Thérèse se souriaient l'un à Fautre.
Le commandant me tendit aussi la main en disant: ''^Hé î docteur Wagner, voici votre défenseur. — Tu vas toujours bien, mon brave ?
— Oui, commandant
— A la bonne heure !"
C'est ainsi que nous arrivâmes aux premières maisons du village. Alors on s'arrêta quelques instants pour se mettre en ordi-e, petit Jean accrocha son tambour sur sa cuisse, et le commandant ayant crié: ^'En avant, marche !" les tambours retentirent.
Nous descendîmes la grande rue, marchant tous au pas et nous réjouissant d'une entrée si magnifique. Tous les vieux et les vieilles qui n^avaient pu sortir étaient aux fenêtres et se montraient l'oncle Jacob, qui s'avançait d'un air digne derrière le commandant entre ses deux aides. Je remarquai surtout le père Schmitt, debout à la porte de sa baraque; il redressait sa haute taille voûtée et nous regardait défiler avec un éclair dans l'œil.
Sur la place de la fontaine le commandant cria: " Halte !" On mit les fusils en faisceaux, et tout le monde se dispersa, les uns à droite, les autres à gauche; chaque bourgeois voulait avoir un soldat, tous voulaient se réjouir du triomphe de la République une et indivisible; mais ces Français, avec leurs mines joyeuses, suivaient de préférence les jolies filles.
Le commandant vint avec nous. La vieille Lisbeth
était déjà sur la porte, ses longues mains levées au ciel, et criait:
"Ah! madame Thérèse... ah! monsieur le docteur !...
Ce furent de nouveaux cris de joie, de nouvelles embrassades. Puis nous entrâmes, et le festin de jambon, d'andouilles et de grillades arrosées de vin blanc et de vieux bourgogne commença: Koffel, le mauser, le commandant, l'oncle, madame Thérèse, petit Jean et moi, je vous laisse à penser quelle table, quel appétit, quelle satisfaction !
Tout ce jour-là, le 1" bataillon resta chez nous; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d^'hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d'Anstatt. L'oncle resta au village, il déposa son grand sabre et son grand chapeau; mais depuis ce moment jusqu'au printemps, il ne se ]oassa pas de jour qu'il ne fût en route pour Hacmatt: il ne pensait plus qu'à Hacmatt.
De temps en temps madame Thérèse venait aussi nous voir avec petit Jean; nous riions, nous étions heureux, nous nous aimions !
Que vous dirai- je encore ? Au printemps, quand commence à chanter l'alouette, un jour on apprit que le 1" bataillon allait partir pour la Vendée. Alors l'oncle, tout pale, courut à l'écurie et monta sur son Rappel ; il partit ventre à terre, la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet.
Que se passa-t-il à Hacmatt ! Je n'en sais rien; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le lendemain, l'oncle fier comme un roi, revint avec madame Thérèse et petit Jean, qu'il y eut grande noce chez nous, embrassades et réjouissances. Huit jours après, le commandant Duchéne arriva avec tous les capitaines du bataillon. Ce jour-la, les réjouissances furent encore plus grandes.
Madame Thérèse et Toncle se rendirent à la mairie, suivis d^une longue file de joyeux convives. Le mauser, qu^on avait nommé bourgmestre à l'élection populaire, nous attendait, son écharpe tricolore autour des reins. Il inscrivit Fonde et madame Thérèse sur un gros registre, à la satisfaction universelle; et dès lors petit Jean eut un père, et moi j'eus une bonne mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans réjoandre des larmes.
J'aurais encore bien des choses à vous dire... mais c'est assez pour une fois. Si le Seigneur Dieu le permet, un jour nous reprendrons cette histoire qui finit, comme toutes les autres, — par des cheveux blancs et les derniers adieux de ceux qu'on aime ie plus au monde.