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CARTE DU PALATINAT, DE L'ALSACE ET DE LA LORRAINE

pour servir à l'intelligence des opérations militaires de la campagne de 1793-94 comprises dans "Madame Thérèse."

■oOjOÎOo-

Nous vivions dans une paix profonde au village d'Anstatt, au milieu des Vosges allemandes, mon oncle le docteur Jacob Wagner, sa vieille servante Lisbeth et moi. Depuis la mort de sa sœur Christine,

5 Toncle Jacob m'avait recueilli chez lui. On m'appelait le petit Fritzel au village, et chaque soir, en rentrant de ses courses, l'oncle Jacob me faisait asseoir sur ses genoux pour m'apprendre à lire en français dans YHistoire naturelle de M. de Buff on.

lo Je vois encore l'oncle Jacob, élancé, le front haut, surmonté de sa belle chevelure blonde dessinant ses larges tempes avec grâce, le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, le menton arrondi, les lèvres tendres et bonnes.

15 C'était un homme sentimental, amateur de la paix; il approchait de la quarantaine et passait pour être le meilleur médecin du pays. J'ai su depuis qu'il se plaisait à faire des théories sur la fraternité universelle. Je vois aussi notre Lisbeth, une bonne vieille, souri-

2 Anstatt is a small village of Bavaria, situated about twenty-one miles from Kaiserslautem ; not on the map. — Vosges, The Vosges are mountains extending from Belfort in Eastern France to and into Bavaria. — 5 On. The indefinite construction is often best translated by the passive. — g Buffon^ a celebrated French naturalist, was bom in 1707 and died in 1788. — 16 quarantaine, see this word.

ante et ridée, en casaquin et jupe de toile bleue, qui file dans un coin.

Oh ! le bon temps ! Comme tout était calme, paisible autour de nous ! Comme tout se faisait régulièrement ! 5 Jamais le moindre trouble : le lundi, le mardi, le mercredi, tous les jours de la semaine se suivaient exactement pareils.

Chaque jour on se levait à la même heure, on s'habillait, on s'asseyait devant la bonne soupe à la farine lo apprêtée par Lisbeth. Uoncle partait à cheval ; moi, j'allais faire des lacets pour les grives ou les moineaux, selon la saison.

A midi nous étions de retour. On mangeait du lard aux choux, des noudels ou des knœpfels. Puis j'allais 15 visiter mes lacets, ou bien me baigner dans la Queich quand il faisait chaud.

Le soir, j'avais bon appétit, l'oncle et Lisbeth aussi, et nous louions à table le Seigneur de ses grâces.

Tous les jours, vers la fin du souper, au moment où

20 la nuit grisâtre commençait à s'étendre dans la salle, un

pas lourd traversait l'allée, la porte s'ouvrait, et sur le

seuil apparaissait un homme trapu, large des épaules,

coiffé d'un grand feutre, et qui disait :

« Bonsoir, monsieur le docteur.

25 — Asseyez-vous, mausery répondait l'oncle. Lisbeth, ouvre la cuisine. »

Lisbeth poussait la porte, et la flamme rouge, dansant sur l'âtre, nous montrait le taupier en face de notre table, regardant de ses petits yeux gris ce que nous mangions.

14 noudel (Ger. Nudel) , little threads of paste, a kind of macaroni. — Knapfel (Ger. Knopfel), small meat-halls for the soup. - — 15 Queich is a tributary of the Rhine. — 25 mauser (Ger.), here * mole-catcher,* but lit. 'mouse-catcher.'

C'était une véritable mine de rat des champs : le nez long, la bouche petite, le menton rentrant, les oreilles droites, quatre poils de moustache, jaunes, ébouriffés. Il pouvait avoir cinquante ans; ses cheveux grison- 5 naient, de grosses rides sillonnaient son front rougeâtre, et des sourcils blancs lui tombaient jusque sur le globe de Toeil.

On le voyait toujours aux champs en train de poser

ses attrapes, ou bien à la porte de son rucher, avec son

lo masque de fil de fer, ses grosses moufles de toile et sa

grande cuiller tranchante pour dénicher le miel des

ruches.

A la fin de l'automne, durant un mois, il quittait le village, son bissac en travers du dos, d'un côté le grand 15 pot à miel, de l'autre la cire jaune en briques, qu'il allait vendre aux curés des environs pour faire des cierges. Tel était le mauser.

En dehors des taupes et des abeilles, du miel, et de la cire, le mauser avait encore une autre occupation 20 grave: il prédisait l'avenir moyennant le passage des oiseaux, l'abondance des sauterelles et des chenilles.

Mais pour entamer le chapitre de ses prédictions, il lui fallait la présence de son ami Koffel, le menuisier, le tourneur, l'horloger, le tondeur de chiens, le guérisseur de 25 bêtes, bref, le plus beau génie d'Anstatt et des environs. Koffel faisait de tout: il rafistolait la vaisselle fêlée avec du fil de fer, il étamait les casseroles, il réparait les vieux meubles détraqués, il remettait l'orgue en bon état quand les flûtes ou les soufflets étaient dérangés; 30 l'oncle Jacob avait même dû lui défendre de redresser les jambes et les bras cassés, car il se sentait aussi du talent pour la médecine. Le mauser l'admirait beaucoup et disait quelquefois: «Quel dommage que Koflfel

n*ait pas étudié ! . . . quel dommage ! » Et toutes les commères du pays le regardaient comme un être universel.

Koffel, petit, maigre, noir de barbe et de cheveux, le

5 nez effilé, ne tardait pas à paraître. Il entrait quelques instants après le mauser, et, s'avançant à petits pas, il disait d'un air grave :

« Bon appétit, monsieur le docteur.

— Si le cœur vous en dit? répondait l'oncle.

10 — Bien des remerciements; nous avons mangé ce soir de la salade ; c'est ce que j'aime le mieux. »

Après ces paroles, Koffel allait s'asseoir derrière le fourneau et ne bougeait pas jusqu'au moment où l'oncle disait :

15 «Allons, Lisbeth, allume la chandelle et lève la nappe. »

Alors l'oncle bourrait sa pipe et se rapprochait du fourneau. On se mettait à causer de la pluie et du beau temps, des récoltes, etc.

30 Koffel, lui, ruminait toujours quelque invention; il parlait de son horloge, où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi ; ou bien de sa charrue, qui devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule, ou de telle autre découverte merveilleuse.

25 L'oncle écoutait gravement ; il approuvait d'un signe de tête, en rêvant à ses malades.

En été, les voisines, assises sur le banc de pierre, devant nos fenêtres ouvertes, s'entretenaient avec Lisbeth des choses de leurs ménages.

30 Moi, je profitais d'un bon moment pour courir a la forge de Klipfel, dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel

9 si le cœur vous en dit^ see cœur.

et plusieurs autres s'y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coups de marteau ; nous sifflions au bruit de Tenclume.

5 Enfin, à dix heures, toute la bande se dispersait; chacun rentrait chez soi.

Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine ; mais les lundis et les vendredis Toncle recevait la Gazette de Francfort, et ces jours-là les réunions étaient plus

10 nombreuses à la maison. Outre le mauser et Koffel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d'un ancien valet du comte de Salm-Salm. Ni Tun ni l'autre ne voulait s'abonner à la gazette, mais ils aimaient d'en entendre

15 la lecture pour rien.

Que de fois je me suis rappelé depuis notre gros bourgmestre aux oreilles écarlates, avec sa camisole de laine et son bonnet de coton blanc, assis dans le fauteuil, à la place ordinaire de l'oncle ! Il semblait songer

ao à des choses profondes ; mais sa grande préoccupation était de retenir les nouvelles pour en faire part à sa femme qui gouvernait la commune sous son nom.

Et le grand Karolus 'donc, en habit de chasse et casquette de cuir bouilli, le plus grand usurier du pays,

25 qui regardait tous les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm- Salm, combien de fois je l'ai revu en rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutant, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande

30 poche de l'habit de l'oncle, pour lui prendre son paquet

7 Gazette de Francfort (Ger. Die Frankfurter Gazette) is one of the oldest German papers. — 13 Salm-Salm is the patronymic of an aristocratic family of Germany. — z6 Que de fois, see fois.

lO MADAME THERESE

de tabac, bourrant sa pipe et Tallumant à la chandelle en disant:

« Permettez ! »

Oui, toutes ces choses, je les revois.

5 Pauvre oncle Jacob, qu'il était bonhomme de se laisser fumer son tabac, mais il n'y prenait pas même garde ; il lisait avec tant d'attention les nouvelles du jour. Les Républicains envahissaient le Palatinat, ils descendaient le Rhin, ils osaient regarder en face les trois électeurs, 10 le roi Wilhelm de Prusse et l'empereur Joseph.

Tous les assistants s'étonnaient de leur audace.

M. Richter disait que cela ne pouvait durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu'au dernier.

L'oncle finissait toujours sa lecture par quelque ré- 15 flexion judicieuse ; tout en repliant la gazette, il disait :

«Louons le Seigneur de vivre au milieu des bois, plutôt que dans les vignobles ; dans la montagne aride, plutôt que dans la plaine féconde. Ces Républicains n'espèrent rien pouvoir happer ici; voilà ce qui fait 20 notre sécurité, nous pouvons dormir en paix sur les deux oreilles. Ils nous parlent d'amour, d'égalité, de liberté, mais ils n'appliquent point ces principes ; ils se fient à leurs bras et non à la -justice de leur cause. Pourquoi en est-il ainsi?

25 Aussitôt Karolus Richter s'écriait d'un air dédaigneux :

3 permettez = si vous voulez vie le permettre, — 8 Palatinat (Palatinate) is a part of Bavaria. — g Rhin (Rhine), one of the most important rivers of Germany, has its source in the Alps and empties into the North Sea. — les trois électeurs were three dignitaries of the empire residing at Cologne, Treves, and Maintz. — xo Wilhelm, Frederick- William II was king of Prussia from 1786 to 1797. — Joseph, Francis- Joseph II was emperor of Germany from 1792 to 1801, and then emperor of Austria from 1 801 to 1835.

«Pourquoi? C'est parce qu'ils se moquent bien des âmes, et qu'ils envient les puissants de la terre. Et d'abord, tous ces Républicains sont des athées, depuis le premier jusqu'au dernier; ils ne respectent ni le 5 trône ni l'autel, ils ont obtenu quelques succès éphémères, à cause de la surprise qu'ils ont causée à l'univers par leur audace vraiment incroyable et leur absence de sens commun, mais tout cela ne peut durer longtemps, et, la première surprise une fois passée, je 10 suis bien sûr que nos vieux généraux battront ce ramassis de va-nu-pieds à plate couture, et qu'il n'en rentrera pas un seul dans leur malheureux pays ! »

Ayant dit cela, M. Karolus rallumait sa pipe et continuait à se promener de long en large, les mains derrière 15 le dos, d'un air satisfait de lui-même.

Tous les autres réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre, et le mauser prenait enfin la parole à son tour.

«Tout ce qui doit arriver arrive, faisait-il. Puisque ces Républicains ont chassé leurs seigneurs et leurs ao religieux, c'était écrit dans le ciel depuis le commencement des temps : Dieu l'a voulu !

— Vous êtes un jacobin ! s'écriait Karolus indigné.

— Non, au contraire, je suis un bourgeois d'Anstatt, taupier et éleveur d'abeilles; j'aime mon pays autant

25 que vous ; je me sacrifierais pour lui, peut-être plutôt que vous.

— Ah ! s'écriait Karolus Richter, je parierais que Koffel a les mêmes idées que vous ! »

Alors le petit menuisier, qui n'avait rien dit, répon-

30 dait en clignant de l'œil :

« Monsieur Karolus, j'ai besoin de tout le monde pour

18 faisait-il = disait-il, — aa Jacobin was the name given to the most radical members of the French assembly, " La Convention Nationale."

vivre, et je ne dis rien. Je me tais. Seulement je pense que chacun devrait obtenir ce qu'il mérite par son travail.

— Mes chers amis, reprenait alors Toncle gravement, 5 ne parlons pas de ces choses, car nous ne pourrions

nous entendre. La paix ! la paix ! voilà ce qu'il nous faut. C'est la paix qui fait prospérer les hommes et qui remet tous les êtres à leur place véritable. Par la guerre on voit les mauvais instincts prévaloir : le meurtre,

lo la rapine et le reste. Maintenant, voici dix heures qui sonnent, nous pourrions nous disputer jusqu'à demain sans nous entendre davantage. Je propose donc d'aller nous coucher. »

Tout le monde se levait alors, et le bourgmestre^

15 appuyant ses deux gros poings aux bras de son fauteuil, s'écriait:

«Fasse le ciel que ni les Républicains, ni les Prussiens, ni les Impériaux ne passent par ici, car tous ces gens ont faim et soif ! Et comme il est plus agréable

20 de boire son vin soi-même que de le voir avaler par les autres, j'aime beaucoup mieux apprendre ces choses par la gazette que d'en jouir par mes propres yeux. Voilà ce que je pense. »

Sur cette réflexion, il s'acheminait vers la porte ; les

25 autres le suivaient.

({ Bonne nuit ! criait l'oncle.

— Bonsoir ! » répondait le mauser en s'éloignant dans la rue sombre.

La porte se refermait, et l'oncle soucieux me disait : 30 « Allons, Fritzel, tâche de bien dormir.

— Pareillement, mon oncle, » lui répondais-je.

10 voici dix heures qui sonnent ^ see heure. — 17 fasse le ciel, see ciel,

— 18 Impériaux j the soldiers of the Imperialist army, i.e. German. — 31 pareillement = et vous aussi.

Lisbeth et moi nous montions l'escalier.

Un quart d'heure après, le plus profond silence régnait dans la maison.

Or, un vendredi soir du mois de novembre 1793, 5 Lisbeth, après le souper, pétrissait la pâte pour cuire le pain du ménage, selon son habitude. Comme elle devait faire aussi de la galette et de la tarte aux pommes, je me tenais près d'elle dans la cuisine, et je la contemplais en me livrant aux réflexions les plus agréables. 10 La pâte faite, Lisbeth me dit:

«Maintenant, Fritzel, allons nous coucher; demain quand tu te lèveras, il y aura de la tarte.»

Nous montâmes donc dans nos chambres. L'oncle Jacob ronflait depuis une heure au fond de son alcôve. 15 Je me couchai, rêvant de bonnes choses, et ne tardai point à m'endormir comme un bienheureux.

Cela durait depuis assez longtemps, mais il faisait encore nuit, et la lune brillait en face de ma petite fenêtre, lorsque je fus éveillé par un tumulte étrange. On aurait 20 dit que tout le village était en révolution: les portes s'ouvraient et se refermaient au loin, une foule de pas traversaient les mares boueuses de la rue. En même temps j'entendais aller et venir dans notre maison, et des reflets pourpres miroitaient sur mes vitres. 25 Qu'on se figure mon épouvante.

Après avoir écouté, je me levai doucement et j'ouvris une fenêtre. Toute la rue était pleine de monde, et non seulement la rue, mais encore les petits jardins et les ruelles aux environs: rien que de grands gaillards,

zo la péUefaite^ note absolute construction. — 95 On^ see page 5, line 5.

coiffés d'immenses chapeaux à cornes, revêtus de longs habits bleus à parements rouges, — de larges baudriers blancs en travers, — et la grande queue pendant sur le dos, sans parler des sabres et des gibernes qui leur bal- 5 lottaient au bas des reins, et que je voyais pour la première fois. Ils avaient mis leurs fusils en faisceaux devant notre grange ; deux sentinelles se promenaient autour; les autres entraient dans les maisons comme chez eux.

lo Je compris aussitôt que les Républicains avaient surpris le village, et, tout en m'habillant, j'invoquai le secours de l'empereur Joseph, dont M. Karolus Richter parlait si souvent.

Alors je descendis. La porte de l'allée à gauche

15 était ouverte, et je voyais dans le fruitier deux Républicains en train de pétrir la pâte tandis qu'à droite, par la porte de la salle entre-bâillée, je voyais l'oncle Jacob assis près de la table, sur une chaise, tandis qu'un homme vigoureux, à gros favoris roux, le nez court et

20 rond, les sourcils saillants, et la tignasse couleur de chanvre, était installé dans le fauteuil et déchiquetait un de nos jambons avec appétit. On ne voyait que ses gros poings bruns aller et venir, la fourchette dans l'un, le couteau dans l'autre, et ses grosses joues musculeuses

25 trembloter. De temps en temps, il prenait le verre, levait le coude, buvait et poursuivait.

Tout en déchiquetant, l'homme aux gros favoris parlait d'une voix brusque :

«Ainsi, tu es médecin? disait-il à l'oncle.

30 — Oui, monsieur le commandant.

— Appelle-moi «commandant» tout court, ou «citoyen commandant,» je te l'ai déjà dit; les «monsieur» et

31 tout courty see court.

les «madame» sont passés de mode. Mais, pour en revenir à nos moutons, tu dois connaître le pays ; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins. A combien sommes-nous de Kaiserslautern ? 5 — A sept lieues, commandant.

— Et de Pirmasens ?

— A huit environ.

— Et de Landau ?

— Je crois à cinq bonnes lieues.

10 — Je crois ... à peu près . . . environ . . . est-ce ainsi qu'un homme du pays doit parler? Écoute, tu m*as Tair d'avoir peur; tu crains que, si les habits blancs passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m'auras donnés. Ote-toi cette idée de la tête : 15 la République française te protège. »

Et regardant l'oncle en face, de ses yeux gris : « A la santé de la République une et indivisible ! » fitil en levant son verre.

Ils trinquèrent ensemble, et l'oncle, tout pâle, but à 20 la République.

« Ah, çà, reprit l'autre, est-ce qu'on n'a pas vu d'Autrichiens par ici?

— -Non, commandant.

— Est-ce bien la vérité ?

25 — Bien certainement.

— En es-tu bien sûr? Voyons, regarde-moi donc en

face.

— Je n'en ai pas vu.

X sont passés de mode, see mode. — a moutons = affaires ; proverbial expression. — 4 combien = quelle dislance, — 4 Kaiser slaulern, a city of Rhenish Bavaria, has a population of 35,000. See map. — 6 Pirmasens, a town of Bavaria (population i6,coo). See map. 8 Landau, a fortified town of the Palatinate. See map. — xa habits blancs = Autri' chienSf an allusion to the white coats of Austrian soldiers.

— Est-ce que tu n'aurais pas été à Réethâl ces jours derniers ? »

L'oncle avait été trois jours avant à Réethâl ; il crut le commandant informé par quelqu'un du village, et 5 répondit:

«Oui, commandant.

— Ah ! — Et il n'y avait pas d'Autrichiens ?

— Non ! »

Le républicain vida son verre, en jetant un coup d'oeil lo oblique sur l'oncle Jacob ; puis il étendit le bras et le prit au poignet d'un air étrange.

«Tu dis que non?

— Oui, commandant.

— Eh bien, tu mens ! »

15 Et, d'une voix lente, il ajouta :

«Nous ne pendons pas, nous autres, mais nous fusillons quelquefois ceux qui nous trompent ! »

La figure de l'oncle devint encore plus pâle. Cependant, d'un ton assez ferme et la tête haute, il répéta: ao «Commandant, je vous affirme sur l'honneur qu'il n'y avait pas d'Impériaux à Réethâl il y a trois jours.

— Et moi, s'écria le républicain, dont les petits yeux gris brillaient sous ses épais sourcils fauves, je te dis qu'il y en avait. Est-ce clair?»

'25 « Commandant, reprit l'oncle avec fermeté, vous ignorez peut-être qu'il y a deux Réethâl, l'un du côté de Kaiserslautern, et l'autre sur la Queich, à trois petites lieues de Landau. Les Autrichiens étaient peut-être làbas; mais de ce côté, mercredi soir, on n'en avait pas

30 encore vu.

Ça, dit le commandant en mauvais allemand lorrain,

I n^ aurais pas êiê, note use of past conditional instead of past tense in English. — Réethâl^ a small village near Anstatt, not on the map.

avec un sourire goguenard, ce n'est pas trop bête. Mais nous autres, entre Bitche et Sarreguemines, nous sommes aussi fins que vous. A moins que tu ne me prouves qu'il y a deux Réethâl, je ne te cache pas que 5 mon devoir est de te faire arrêter et juger par un conseil de guerre.

— Commandant, s'écria l'oncle en étendant le bras, la preuve qu'il y a deux Réethâl, c'est qu'on les voit sur toutes les cartes du pays. »

xo II montrait notre vieille carte accrochée au mur.

Alors le républicain se retourna dans son fauteuil et regarda en disant :

«Ah ! c'est une carte du pays? Voyons un peu. » L'oncle alla prendre la carte et l'étendit sur la table, 15 en montrant les deux villages.

«C'est juste, dit le commandant, à la bonne heure; moi je ne demande pas mieux que de voir clair! »

Il s'était posé les deux coudes sur la table, et, sa grosse tête entre les mains, il regardait.

20 « Tiens, tiens, c'est fameux, cela ! disait-il. D'où vient cette carte?

— C'est mon père qui l'a faite ; il était géomètre. » Le républicain souriait.

«Oui, les bois, les rivières, les chemins, tout est 25 marqué, disait-il ; je reconnais ça. . . Nous avons passé là. . . C'est bon . . . c'est très bon ! »

Et se redressant :

«Tu ne te sers pas de cette carte, citoyen docteur,

fit-il en allemand ; moi, j'en ai besoin et je la mets en

30 réquisition pour le service de la République. Allons,

a Bitche et Sarreguemines, two towns of Lorraine, conquered by Germany during the Franco-Prussian war (1870-71); see map. — \t à la bonne heure, see heure, — ag je la mets en réquisition, see requisition.

allons, réparation d'honneur ! Nous allons boîre encore un coup pour cimenter les fêtes de la Concorde. »

On pense avec quel empressement Lisbeth descendit à la cave chercher une autre bouteille.

5 L'oncle Jacob avait repris son assurance. Le commandant, qui me regardait alors, lui demanda :

«C'est ton fils?

— Non, c'est mon neveu.

— Un petit gaillard solidement bâti. Allons, aplo proche, " dit-il en m'attirant par le bras.

Il me passa la main dans les cheveux, et dit d'une voix un peu rude, mais bonne tout de même :

«Élève ce garçon-là dans l'amour des droits de l'homme. Au lieu de garder les vaches, il peut devenir 15 commandant ou général comme un autre. Maintenant toutes les portes sont ouvertes, toutes les places sont à prendre ; il ne faut que du cœur et de la chance pour réussir.

A côté du jambon se trouvait une de nos galettes, 20 que les Républicains avaient cuites; le commandant m'en coupa un morceau.

« Avale-moi ça hardiment, dit-il tout à fait de bonne humeur, et tâche de devenir un homme ! >'

Puis se tournant vers la cuisine :

25 « Sergent Laflèche ! » s'écria-t-il de sa voix de tonnerre.

Un vieux sergent à moustaches grises parut sur le seuil.

«Combien de miches, sergent?

— Quarante.

a fetes de la Concorde^ an allusion to the ceremonies that took place on July 14, 1790, to commemorate the fall of the Bastille the year before. — I a tout de même = cependant, — 13 droits de V homme. The "Declaration of the Rights of Man " was the name given to the principles adopted by the National Assembly in 1789. — aa moi^ here untranslatable.

MADAME THÉRÈSE IQ

— Dans une heure îl nous en faut cinquante ; avec nos dix fours, cinq cents : trois livres de pain par homme. »

Le sergent rentra dans la cuisine.

L'oncle et moi, nous observions tout cela sans bouger. 5 Le commandant s'accouda de nouveau sur la carte, la tête entre les mains.

Le jour grisâtre commençait à poindre dehors ; on voyait l'ombre de la sentinelle se promener l'arme au bras devant nos fenêtres. Une sorte de silence s'était lo établi; bon nombre de Républicains dormaient sans doute, la tête sur le sac, autour des grands feux qu'ils avaient allumés, d'autres dans les maisons. .

Cela durait depuis quelques instants, lorsqu'un grand bruit s'éleva dans la rue ; des vitres sautèrent, une porte 15 s'ouvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit à crier :

« Au secours ! au feu ! »

Mais personne ne bougeait dans le village; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi. Le 90 commandant écoutait.

« Sergent Laflèche I » dit-il.

Le sergent était allé voir, il ne parut qu'au bout d'un instant.

« Qu'est-ce qui se passe? lui demanda le commandant. 25 — C'est un aristocrate de cabaretier qui refuse d'obtempérer aux réquisitions de la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d'un air grave.

— Eh bien ! qu'on me l'amène. »

Le sergent sortit.

30 Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde ; la porte se rouvrit, et Joseph Spick parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République. Joseph, épouvanté, regardait à terre.

Derrière, dans Tombre, se voyait la tête d'une femme pâle et maigre, qui attira tout de suite mon attention ; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d'un noir bleuâtre. Elle portait un cha- 5 peau de feutre à cocarde tricolore, et, par-dessus le chapeau, un mouchoir rouge lié sous le menton.

Une fois dans la chambre, nous vîmes qu'elle avait un grand manteau de drap bleu, à triple collet tombant jusqu'au-dessous des coudes, un petit tonneau, dont le lo cordon lui passait en sautoir sur l'épaule ; enfin, autour du cou, une grosse cravate de soie noire à longues franges, quelque butin de la guerre sans doute, et qui relevait encore la beauté de sa tête calme et fière.

Le commandant attendait que tout le monde fût entré, 15 regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s'adressant à la femme, qui venait de relever son chapeau d'un mouvement de tête :

« Eh bien, Thérèse, fit-il, qu'est-ce qui se passe ?

— Vous savez, commandant, qu'à la dernière étape ao je n'avais plus une goutte d'eau-de-vie, dit-elle d'un ton ferme et net; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement j'ai découvert la branche de sapin 25 à la porte de cet homme. Le caporal Merlot, le fusilier Cincinnatus et le tambour-maître Horatius Coclès me suivaient pour m'aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l' eau-de-vie, n'importe quoi ; mais le kaiserlick n'avait rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd. On

24 la branche de sapin» Taverns formerly had as a sign a fir branch placed above the door; hence the proverb: "Good wine needs no bush." — a8 kaiserlick = Impériaux (Ger. kaiserlick), — 29 faisait le sourd, see sourd.

se met donc à chercher, à regarder dans tous les coins, et finalement nous trouvons l'entrée de la cave dans la cour, derrière un tas de fagots qu'il avait mis devant. (( Nous aurions pu nous fâcher ; au lieu de cela, nous

5 descendons et nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de Teau-de-vie ; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, et puis nous remontons sans esclandre. Mais, en nous voyant revenir chargés, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, se mit à

lo crier comme un aveugle, et, au lieu d'accepter mes assignats, il les déchira et me prit par le bras en me secouant de toutes ses forces. Cincinnatus ayant déposé sa charge sur la table, prit ce grand flandrin au collet et le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C'est alors que

15 le sergent Laflèche est arrivé. Voilà tout, commandant.» Quand cette femme eut parlé de la sorte, elle se retira derrière les autres, et le commandant s'adressant en allemand à Joseph Spick, lui dit en fronçant les sourcils : «Dis donc, toi, est-ce que tu veux être fusillé? Cela

20 ne coûtera que la peine de te conduire dans ton jardin ! Ne sais-tu pas que le papier de la République vaut mieux que l'or des tyrans? Écoute, pour cette fois je veux bien te faire grâce, en considération de ton ignorance ; mais s'il t'arrive encore de cacher tes vivres et

25 de refuser les assignats en payement, je te fais fusiller sur la place du village, pour servir d'exemple aux autres. Allons, marche, grand imbécile ! »

Il débita cette petite harangue très rondement ; puis se tournant vers la cantinière :

30 « C'est bien, Thérèse, dit-il ; tu peux charger tes tonneaux, cet homme n'y mettra pas opposition. Et vous autres, qu'on le laisse aller.»

3fl aulrem^ soldati»

Tout le monde sortit, Thérèse en tête et Joseph le dernier. Le pauvre diable n'avait plus une goutte de sang dans les veines ; il venait de l'échapper belle.

Le jour, dans l'intervalle, était venu.

5 Le commandant se leva, plia la carte et la mit dans

sa poche. Puis il s'avança jusqu'à l'une des fenêtres et

se mit à regarder le village. L'oncle et moi nous regardions à l'autre fenêtre. Il pouvait être alors cinq

heures du matin.

lo Toute ma vie je me rappellerai cette rue silencieuse encombrée de gens endormis, les uns étendus, les autres repliés, la tête sur le sac, et le petit jour bleuâtre enveloppant tout cela de sa lumière indécise avec le soleil pâle montant dans la brume.

15 A mesure que le jour grandissait, s'animait aussi le tableau : une tête se levait, s'appuyait sur le coude et regardait, puis bâillait et se couchait de nouveau. Ailleurs un vieux soldat se dressait tout à coup, secouait la paille de ses habits, se coiffait de son feutre et repliait

20 son lambeau de couverture ; un autre aussi roulait son manteau et le bouclait sur son sac ; un autre tirait de sa poche une pipe et battait le briquet.

En face de chez nous, sur la petite place, était la fontaine ; un certain nombre de Républicains, rangés autour

25 des deux grandes auges moussues, se lavaient, riant et plaisantant malgré le froid : d'autres venaient boire au goulot.

Puis les maisons s'ouvraient une à une, et l'on voyait les soldats en sortir. Ils avaient presque tous la pipe

y> allumée.

3 de réchapper belles see belle, — aa battait le briquet, see briquet.

A droite de notre grange, devant Tauberge de Spick, stationnait la charrette de la cantinière, couverte d'une grande toile ; elle était à deux roues, les brancards posant à terre. Derrière, la mule, couverte d'une vieille couver- 5 ture de laine à carreaux rouges et bleus, tirait de notre grange une grosse bouchée de foin, qu'elle mâchait gravement, les yeux à demi fermés d'un air sentimental.

La cantinière, à la fenêtre en face, raccommodait une petite culotte, et se penchait de temps en temps pour 10 jeter un coup d'oeil sous le hangar.

Plus loin se trouvait le tambour-maître Horatius Coclès; près de lui, contre deux vieilles futailles, dormait un petit tambour d'une douzaine d'années, tout blond comme moi, et qui m'intéressait particulièrement. 15 C'est lui que surveillait la cantinière, et dont elle raccommodait sans doute une culotte. Sur ses pieds, couverts de quelques brins de paille, était étendu un grand caniche tout crotté, qui le réchauffait.

Bientôt deux officiers sortirent de la maison voisine ; 20 deux hommes élancés et jeunes. Comme ils passaient devant la maison, le commandant leur cria :

«Duchéne! Richer!

— Bonjour, commandant, dirent-ils en se retournant.

— Les postes sont relevés ?

25 — Oui, commandant.

— Rien de nouveau?

— Rien, commandant.

— Dans une demi-heure on se remet en marche. Fais battre le rappel. Richer. Entre, Duchêne.»

30 L'un des officiers entra, l'autre passa sous le hangar et dit quelques mots à Horatius Coclès, Moi, je regardais le nouveau venu. Le commandant avait fait

ag battre le rappel^ see rappel» .

apporter une bouteille d'eau-de-vie ; ils en buvaient ensemble, lorsqu'une sorte de bourdonnement s'entendit dehors : c'était le rappel. Je courus voir ce qui se passait. Horatius Coclès, devant cinq tambours, parmi les- 5 quels le petit, la canne levée, ordonnait le roulement. Tant que la canne fut levée, il continua. Les Républicains arrivaient de toutes les ruelles du village; ils se rangeaient sur deux lignes, devant la fontaine, et leurs sergents commençaient l'appel. L'oncle et moi, nous

lo étions émerveillés de Tordre qui régnait chez ces gens ; à mesure qu'on les appelait, ils répondaient si vite, que c'était comme un murmure de tous les côtés. Ils avaient repris leurs fusils et les tenaient à volonté, sur l'épaule ou la crosse à terre.

15 Après l'appel, il se fit un grand silence, et plusieurs hommes, dans chaque compagnie, partirent sous la conduite des caporaux, pour aller chercher le pain. La citoyenne Thérèse attelait alors sa mule à la charrette. Au bout de quelques instants, les escouades revinrent,

ao apportant les miches dans des sacs et des paniers. La distribution commença.

Comme les Républicains s'étaient fait la soupe en arrivant, ils se bouclaient l'un à l'autre leur miche sur le sac. «Allons! s'écria le commandant d'un ton joyeux, en

25 route ! »

Il prit son manteau, le jeta sur son épaule, et sortit sans nous dire ni bonjour, ni bonsoir.

Nous pensions être débarrassés de ces gens pour toujours.

3P Au moment ou le commandant sortait, le bourgmestre vint prier l'oncle Jacob de se rendre bien vite chez lui, disant que la vue des Républicains avait rendu sa femme malade.

Ik partirent ensemble aussitôt. Lisbeth arrangeait déjà les chaises et balayait la salle. On entendait dehors les officiers commander: «En avant, marche!» Les tambours résonnaient; la cantînière criait: «Hue!» et 5 le bataillon se mettait en route, quand une sorte de pétillement terrible retentit au bout du village. C'étaient des coups de fusil, qui se suivaient quelquefois plusieurs ensemble, quelquefois un à un.

Les Républicains allaient entrer dans la rue. lo « Halte ! » cria le commandant, qui regardait debout ' sur ses étriers, prêtant l'oreille.

^Je m'étais mis à la fenêtre, et je voyais tous ces hommes attentifs, et les officiers hors des rangs autour de Içur chef, qui parlait avec vivacité.

15 Tout à coup un soldat parut au détour de la rue ; il courait, son fusil sur l'épaule.

«Commandant, dit-il de loin, tout essouffié, les Croates ! L'avant-poste est enlevé ... ils arrivent ! . . .» A peine le commandant eut-il entendu cela qu'il se ao retourna, courant sur la ligne ventre à terre et criant: « Formez le carré ! »

Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient en même temps autour de la fontaine, tandis que les compagnies en moins d'une minute formèrent le carré 25 sur trois rangs, et presque aussitôt il se fît dans la rue un bruit épouvantable ; les Croates arrivaient ; la terre en tremblait. Je les vois encore déboucher au tournant de la rue, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux comme les plis de cinquante étendards, et courbés 30 si bas sur leur selle, la latte en avant, qu'on apercevait à peine leurs faces osseuses et brunes aux longues moustaches jaunes.

z8 Croates (Croatians). Croatia is now a part of the Austrian Empire.

Il faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J'avais bien peur, c'est vrai, mais la curiosité l'emportait encore.

5 Le temps de regarder et de frémir, les Croates étaient sur la place. J'entendis à la même seconde le commandant crier : « Feu ! » Puis un bruit comme un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait

lo de faire feu à la fois ; les vitres de nos fenêtres se brisèrent ; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l'odeur de la poudre remplissait l'air. Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la

15 fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur le carré ; et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d'une voix sauvage : « Forvertz! forvertz/^y

« Feu du second rang ! » cria le commandant, au milieu

ao des hennissements et des cris sans fin.

Il avait l'air de parler dans notre chambre, tant sa voix était calme.

Après les feux de peloton commencèrent les feux de file. On ne voyait plus que les fusils du deuxième rang

25 s'abaisser, faire feu et se relever, tandis que le premier rang, le genou à terre, croisait la baïonnette, et que le troisième chargeait les fusils et les passait au second.

Les Croates tourbillonnaient autour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes ; de temps en temps un

30 chapeau tombait, quelquefois l'homme. Un de ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si

17 forvertz, a corrupted form of the German vorwârts (forward). — 23 feux de peloton, see peloton, — feux defile, refile.

loin qu'il franchit les trois rangs et tomba dans le carré ; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d'un furieux coup de pointe le cloua pour ainsi dire sur la croupe de son cheval ; je vis le Républicain

5 retirer son sabre rouge jusqu'à la garde ; cette vue me

donna froid ; j'allais fuir, mais j'étais à peine levé que

les Croates firent volte-face et partirent, laissant un

grand nombre d'hommes et de chevaux sur la place.

Les chevaux essayaient de se relever, puis retom-

lo baient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes ; d'autres tout sanglants se traînaient à quatre pattes ; quelquesuns, ne pouvant endurer ce qu'ils souffraient, demandaient en grâce qu'on les achevât. Le plus grand

15 nombre restaient immobiles.

Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang ; ils se bandaient la tête, le fusil au pied, sans quitter les rangs ;

20 leurs camarades les aidaient à serrer le mouchoir et à remettre le chapeau dessus.

Le commandant, à cheval près de la fontaine, le sabre au poing, faisait serrer les rangs ; près de lui se tenaient les tambours en ligne, et un peu plus loin, tout près de

25 l'auge, la cantinière avec sa charrette. On entendait les

' trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant

de la rue, ils avaient fait halte ; une de leurs sentinelles

attendait là, derrière l'angle de la maison commune : on

ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups

30 de fusil partaient encore.

3 coup de pointe ^ see pointe, — ^ me donna Jroid, see froid, — 1% à quatre pattes, see pattes, — «3 serrer les rangs, see rang, — a8 maison commune, see maison.

« Cessez le feu ! » cria le commandant.

Et tout se tut ; on n'entendit plus que la trompette au loin.

La cantinière parcourut alors les rangs des soldats, 5 pour verser de Teau-de-vie aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de Teau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à boire d'une voix pitoyable.

Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond lo de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, et causait avec un capitaine appuyé sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en 15 criant:

«Le maître de la maison?

— Il est sorti.

— Eh bien . . . toi . . . conduis-moi dans votre grenier . . . vite ! »

ao Je laissai là mes sabots, et me mis à grimper l'escalier comme un écureuil.

Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d'oeil l'échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord

25 de la lucarne un peu basse, se penchant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde : de la cavalerie, de l'infanteriç, des canons, des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes, des habits blancs, des casques,

30 des cuirasses, des files de lances et de baïonnettes, des lignes de chevaux, et tout cela s'avançait vers le village.

a6 à ptrU de vue, lee vue.

« C'est une armée 1 » murmurait le capitaine à voix basse.

Il se retourna brusquement pour redescendre, mais s'arrêtant tout à coup, il me montra le long du village, 5 assez loin encore, une file de manteaux rouges qui s'enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers.

«Tu vois ces manteaux rouges? dit-il.

— Oui.

— Est-ce qu'un chemin de voiture passe là?

10 — Non, c'est un sentier.

— Et ce grand ravin qui le coupe au milieu, droit devant nous, est-ce qu'il est profond ?

— Oh! oui.

— On n'y passe jamais avec les voitures et les char- 15 rues?

— Non, on ne peut pas. »

Alors, sans m'en demander davantage, il redescendit l'échelle à reculons, aussi vite que possible, et se jeta dans l'escalier. Je le suivais; nous fûmes bientôt en

20 bas, mais nous n'étions pas encore au bout de l'allée,

que l'approcljie d'une masse de cavalerie faisait trembler

les maisons. Malgré cela, le capitaine sortit, traversa la

place, écarta deux hommes dans les rangs et disparut

Des milliers de cris brefs, étranges, semblables à ceux

25 d'une nuée de corbeaux : « Hourrah ! hourrah ! » remplissaient alors la rue d'un bout à l'autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop.

Moi, tout fier d'avoir conduit le capitaine dans le colombier, j'eus l'imprudence de m'avancer sur la porte.

30 Les uhlans, car cette fois c'étaient des uhlans, arrivaient comme le vent. Ce fut comme une vision. Je n'eus que le temps de me jeter en arrière; je n'avais plus une goutte de sang dans les veines, et ce i;i'çst

qu'au moment où la fusillade recommença que je me réveillai comme d'un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.

L'air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le 5 commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval, près de la fontaine; on l'aurait pris pour une statue de bronze, à travers ce flot bleuâtre, d'où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les uhlans, comme d'immenses sauterelles, bondissaient tout autour, lo dardaient leurs lances et les retiraient ; d'autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.

Il me semblait que le carré pliait ; c'était vrai.

« Serrez les rangs ! criait le commandant de sa voix calme, 15 — Serrez les rangs ! serrez ! » répétaient les officiers de distance en distance.

Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu ; le centre touchait presque à la fontaine. A chaque coup de lance, arrivait la parade de la baïonnette comme 20 l'éclair, mais quelquefois l'homme s'affaissait. Les Républicains n'avaient plus le temps de recharger; ils ne tiraient plus, et les uhlans arrivaient toujours, plus nombreux, plus hardis, enveloppant le carré dans leur tourbillon, et poussant déjà des cris de triomphe, car ils 25 se croyaient vainqueurs.

Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l'action, le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre, se mit à chanter une chanson qui vous donnait la chair de poule, et tout le ba- 30 taillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui.

En un clin d'oeil tout le devant du carré se redressa,

27 au plus fort de VacHon^ see action, — 29 chanson. The Marseillaise it here referred to. — chair de poule, see poule.

refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs.

On aurait dit que cette chanson rendait les Républi-

5 cains furieux ; c'est tout ce que j*ai vu de plus terrible ! Et depuis j'ai pensé bien des fois que les hommes acharnés à la bataille sont plus féroces que les bêtes sauvages. Mais ce qu'il y avait encore de plus affreux, c'est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au

10 bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l'entrée de la place, avançaient toujours criant : « Hourrah ! hourrah ! » de sorte que ceux des premiers rangs, poussés par les baïonnettes des Républicains, et ne pouvant plus reculer, s'agitaient dans une confusion inex-

15 primable et jetaient des cris de détresse ; leurs grands chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient la crinière droite, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux uhlans, fous de terreur, se retourner, en frappant leurs

20 camarades du manche de leurs lances pour se faire place,

et détaler comme des lièvres le long des petites cassines.

Deux minutes après, la rue était vide.

On ne voyait plus que des tas de chevaux et d'hommes

morts ; le sang coulait au-dessous et suivait notre rigole

25 jusqu'au guévoir.

« Cessez le feu ! cria le commandant pour la seconde fois ; chargez ! »

Dans le même instant neuf heures sonnaient à l'église. Le village en ce moment n'est pas à dépeindre ; les mai-

30 sons criblées de balles, les fenêtres défoncées, les cheminées chancelantes, la rue pleine de tuiles et de briques fracassées, et ce tas de morts, ces chevaux bousculés, se débattant et saignant : on ne peut se le figurer.

Les Républicains, diminués de moitié, Tair dur et terrible, attendaient Tarme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Je l'entendais très bien :

5 « Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement ; il s'agit de battre en retraite. Dans une heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras ; ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite.

lo Quelqu'un a-t-il quelque chose à dire?

— Non, c'est bien vu, » répondirent les autres. Alors ils s'éloignèrent, et deux minutes après je vis un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires dehors sur un même

15 tas ; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin ; d'autres amenaient des charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l'entrée de la rue une barrière haute comme les maisons ; le foin et la paille étaient au-dessus

ao et au-dessous. Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage ; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu'au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le

25 village. De grands cris s'entendirent alors au loin ; des coups de fusil partirent de l'autre côté ; mais on ne voyait rien, et le commandant donna l'ordre de la retraite. Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d'un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes

30 rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre; le petit que j'avais vu dormir sous notre hangar s'y trouvait; il

g battre la retraite^ cf. page 23, line 29. — zz vu^= pense.

avait sa caisse sur Tépaule et le dos plié pour marcher ; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre ; son camarade lui disait : «Allons, petit Jean, du courage! » Mais il n'avait pas 5 Tair d'entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu'au détour de la rue.

Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait, et tout au loin on entendait des voix mé-

lo lancoliques crier : « Au feu ! au feu ! »

Je regardai vers la barricade des Républicains ; le feu avait gagné les maisons et montait jusque dans le ciel, et déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes pour renverser l'échafaudage de

15 l'incendie.

Après le départ des Républicains, il se passa bien encore un quart d'heure avant que personne ne se montrât dans la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l'autre côté de la barricade, le tumulte aug-

ao mentait ; les cris des gens : « Au feu ! au feu ! » se prolongeaient d'une façon lugubre.

J'étais sorti sous le hangar, épouvanté de l'incendie. Rien ne bougeait ; on n'entendait que le pétillement du feu et les soupirs d'un blessé assis contre le mur de notre

35 étable; il avait une balle dans les reins, et s'appuyait sur les deux mains pour se tenir droit : c'était un Croate ; il me regardait avec des yeux terribles et désespérés. Un peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule.

30 Et comme j'étais là, pensant que ces Français de-

vaient être de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi ; je me retournai et je vis dans Tombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte 5 de la grange entr'ouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l'oreille ; puis, s'étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, il s'élança dehors en brandissant sa hache comme un fu-

lo rieux, et criant :

«Où sont-ils, ces gueux? où sont-ils, que je les extermine tous !

— Ah! lui, dis- je, ils sont partis; mais, en courant, vous pouvez encore les rattraper au bout du village.»

15 Alors il me regarda d'un œil féroce, mais voyant que j'étais sans malice, il courut au feu.

D'autres portes s'ouvraient au même instant; des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, en criant : « Qu'ils soient mau-

ao dits ! qu'ils soient maudits ! » Et chacun se dépêchait d'aller prendre son baquet pour éteindre le feu.

La fontaine fut bientôt encombrée de monde ; il n'y avait plus assez de place autour ; on formait la chaîne des deux côtés, jusque dans les allées des maisons

25 menacées. Quelques soldats, debout sur les toits, versaient l'eau dans la flamme; mais tout ce qu'on put faire, ce fut de préserver les maisons voisines. Vers onze heures, une gerbe de feu bleuâtre monta jusqu'au ciel : dans le nombre des voitures entassées, se trouvait

30 la charrette de la cantinière ; ses deux tonnes d'eau-de-vie venaient d'éclater.

L'oncle Jacob était aussi dans la chaîne, de l'autre

23 on formait la chaîne^ see chaîne»

côté, sous la garde des sentinelles autrichiennes ; il parvint cependant à s'échapper en traversant une cour, et rentra chez nous par les jardins.

« Seigneur Dieu ! s'écria-t-il, Fritzel est sauvé I " 5 Je vis en cette circonstance qu'il m'aimait beaucoup, car il m'embrassa, me demandant :

«Où donc étais-tu, pauvre enfant?

— A la fenêtre,» lui dis-je.

Alors il devint tout pâle et s'écria :

lo « Lisbeth ! Lisbeth ! »

Mais elle ne répondit pas, et même il nous fut impossible de la trouver; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, et nous pensions qu'elle s'était sauvée chez quelque voisine. 15 Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu, et tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors : « Place . . place. . . En arrière ! »

En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous comme la foudre. Ils s'élançaient à la ao poursuite des Républicains; mais nous apprîmes, le lendemain, qu'ils étaient arrivés trop tard : l'ennemi avait gagné les bois. C'est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient barricadé la rue et mis le feu aux maisons : ils voulaient retarder la poursuite 25 de la cavalerie, et cela montre bien leur grande expérience des choses de la guerre.

Depuis ce moment jusqu'à cinq heures du soir, deux brigades autrichiennes défilèrent dans le village sous nos fenêtres : des uhlans, des dragons, des houzards ; puis 30 des canons, des fourgons, des caissons ; puis vers cinq heures, le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand vieillard, coiffé d'un tricorne et vêtu d'une longue polonaise blanche, tellement couverte de torsades et de

broderies d*or, qu'à côté de lui le commandant républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n'aurait eu Tair que d'un simple caporal.

Le bourgmestre et les conseillers d'Anstatf, la tête 5 découverte, l'attendaient sur la place. Il s'y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés autour de la fontaine, et demanda :

«Combien d'hommes les Français étaient-ils?

— Un bataillon, Excellence,» répondit le bourglo mestre.

Le général ne dit rien. Il leva son tricorne et poursuivit sa route.

Les chirurgiens de l'armée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, 15 et l'un de leurs chefs, un petit vieillard à perruque blanche, dit au bourgmestre en montrant le reste :

« Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.

— Pour vous rendre mes devoirs,» répondit le bourgmestre gravement

90 Enfin les dernières voitures partirent; il était environ six heures du soir. La nuit était venue. L'oncle Jacob se tenait sur le seuil de la maison avec moi. Devant nous, à cinquante pas, contre la fontaine, tous les morts, rangés sur les marches, la face en l'air et les yeux

25 écarquillés, étaient blancs comme de la cire, ayant perdu tout leur sang. Les femmes et les enfants du village se promenaient autour.

Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et Ludwig, arrivaient la pioche sur l'épaule, le

30 bourgmestre leur dit :

«Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthal pour

z8 pour vous rendre mes devoirs ss pour vous obéir.

tout ce monde-là ; vous m'entendez ? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux devront les prêter avec leur attelage, car c'est un service public. »

Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la 5 prairie du Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu'il avait choisis.

a II faut pourtant bien que nous retrouvions Lisbeth, » me dit alors l'oncle.

Nous recommençâmes nos recherches, du grenier à lo la cave, et seulement à la fin, comme nous allions remonter, nous vîmes derrière notre tonne de choucroute, entre les deux soupiraux, un paquet de linge dans* l'ombre, que l'oncle se mit à secouer.

Aussitôt Lisbeth, d'une voix plaintive, s'écria : 15 « Ne me tuez pas ! Ah nom du ciel, ayez pitié de moi I

— Lève-toi, dit l'oncle avec bonté ; tout est fini ! »

Mais Lisbeth était encore si troublée, qu'elle avait de la peine à mettre un pied devant l'autre et qu'il me fallut la conduire en haut par la main, comme un enfant, ao Les heures de désolation qui suivirent, et la peine que dut se donner l'oncle pour se rendre à l'appel de tous les malheureux qui réclamaient ses soins resteront toujours présents à ma mémoire. Il ne se passait pas d'instant qu'une femme ou bien un enfant n'entrât chez nous 25 en s'écriant:

« Monsieur le docteur . . . bien vite . . . qu'il vienne ! mon mari . . . mon frère . . . ma sœur sont malades ! »

L'un avait été blessé, l'autre était devenu comme fou de peur ; l'autre ne donnait plus signe de vie. 30 L'oncle ne pouvait être partout.

« Vous le trouverez dans telle maison, disais-je à ces malheureux ; dépêchez-vous. »

Et ils partaient.

Ce n'est que bîen tard, vers dix heures, qu'il revînt enfin. Lisbeth s'était un peu remise ; elle avait fait du feu sur l'âtre et dressé la table comme à l'ordinaire; mais le crépi du plafond, les éclats de vitres et de bois 5 couvraient encore le plancher. C'est au milieu de tout cela que nous nous assîmes à table, et que nous mangeâmes en silence.

De temps en temps, l'oncle relevait la tête, regardant sur la place les torches qui se promenaient autour des 10 morts, les charrettes noires qui stationnaient devant la fontaine, avec leurs petits bidets du pays, les fossoyeurs, les curieux, tout cela dans les ténèbres. Il observait ces choses gravement, et tout à coup, vers la fin du repas, il se prit à me dire, la main étendue : 15 «Voilà la guerre, Fritzel! Regarde, et souviens-toi! . . . Oui, voilà la guerre : la mort et la destruction, la fureur et la haine, l'oubli de tous sentiments humains.

« Hier, nous étions en paix, nous ne demandions rien à personne, nous n'avions pas fait de mal, et tout à ao coup des hommes étrangers sont venus nous frapper, nous ruiner et nous détruire. Ah ! qu'ils soient maudits, ceux qui provoquent de tels malheurs par esprit d'ambition ; qu'ils soient l'exécration des siècles ! »

Ainsi parla l'oncle gravement ; il était très ému ; et 25 moi, la tête baissée, j'écoutais, retenant chacune de ses paroles et les gravant dans ma mémoire.

Comme nous étions ainsi depuis une demi-heure, une sorte de dispute s'éleva dehors, sur la place ; nous entendîmes un chien gronder sourdement, et la voix de 30 notre voisin Spick dire d'un air irrité :

«Attends . . . attends . . . gueux de chien, je vais te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça, c'est encore un animal de la même espèce que ses maîtres : ça

VOUS paye avec des assignats et des coups de dents; mais il tombe mal I »

Le chien grondait plus fort.

Et d'autres voix disaient au milieu du silence de la 5 nuit:

« C'est drôle tout de même. . . Voyez ... il ne veut pas quitter cette femme. . . Peut-être qu'elle n'est pas tout à fait morte. »

Alors l'oncle se leva brusquement . et sortit Je le 10 suivis.

Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se balançait tout de même, et tous ces êtres pâles, avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer. 15 « Pas morte ! criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer ? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l'armée? Non . . . non . . . elle a reçu son compte . . . et c'est bien fait ! C'est cette femme qui m'a payé mon eau-de-vie avec du papier. Allons, ôtez-vous de là que 20 j'assomme le chien et que ça finisse ! »

« Qu'est-ce qui se passe donc ? » dit alors l'oncle d'une voix forte.

Et tous ces gens se retournèrent comme effrayés.

Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s'écar-

25 tèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la

cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux

cheveux noirs déroulés dans une mare de sang, sa petite

tonne encore sur la hanche, et les mains pâles jetées à

droite et à gauche sur la pierre humide où coulait l'eau.

30 Plusieurs autres cadavres l'entouraient, et le chien caniche

X coups de deniSt see dents, — 2^ mais il tombe mal, see tomber. — za il ne faisait pas de venty see vent, — 17 elle a reçu son compte = elle est morte.

que j'avais vu le matin avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres frémissantes, debout à ses pieds, grondait et frissonnait en regardant Spick.

5 Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n'osait approcher, car il était facile de voir que s'il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge. «Qu'est-ce que c'est? répéta l'oncle.

— Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, lo ils disent que la femme n'est pas morte.

— Ils ont raison, dit l'oncle d'un ton brusque, certains animaux ont plus de cœur et d'esprit que certains hommes. Ote-toi de là. »

Il récarta du coude et s'avança droit vers la femme 15 en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s'apaiser et le laissa faire. Tout le monde s'était approché; l'oncle s'agenouilla, découvrit le sein de la femme et lui mit la main sur le cœur. On se taisait ; le silence était profond. Cela dufait depuis près d'une ao minute, lorsque Spick dit :

« Hé ! hé ! hé ! qu'on l'enterre, n'est-ce pas, monsieur le docteur?»

L'oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en face, du haut en bas :

25 « Malheureux ! lui dit-îl, pour quelques mesures d'eaude-vie que cette pauvre femme t'a payées comme elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, et peutêtre enterrée vive !

— Monsieur le docteur, s'écria le cabaretier en se re- 30 dressant d'un air d'arrogance, savez-vous qu'il y a des

lois, et que . . .

6 sHl manquait son coup^ see coup, — 24 du haut en bas ss de la tète aux pieds.

— Taîs-toî, interrompit Toncle, ton action est infâme ! »

Et, se tournant vers les autres :

«Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma mai- 5 son ; elle vit encore. »

Il lança sur Spick un dernier regard d'indignation, tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche ; le chien suivait Toncle de très près.

10 Quant au cabaretier, nous l'entendions répéter derrière nous, près de la fontaine, d'un ton moqueur :

« La femme est morte : ce médecin en sait autant que ma pioche ! La femme est finie . . . qu'on l'enterre aujourd'hui ou demain, cela ne fait rien à la chose . . .On 15 verra lequel de nous deux avait raison. »

Comme nous traversions la place, je vis le mauser et

Koffel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le cœur,

car depuis la nuit, une sorte de frayeur s'était emparée

de moi, surtout en face des morts, et j'étais content

ao d'être avec beaucoup de monde.

Le mauser marchait devant le brancard, une grosse torche à la main ; Koffel, près de l'oncle, semblait grave :

«Voilà de terribles choses, monsieur le docteur, dit-il en marchant.

25 — Ah! c'est vous Koffel! fit l'oncle. Oui, oui, le génie du mal est dans l'air, les esprits des ténèbres sont déchaînés ! »

Nous entrions alors dans la petite allée remplie de plâtras; le mauser, s' arrêtant sur le seuil, éclaira Jeffer 3P et ses fils, qui s'avançaient d'un pas lourd. Nous les suivîmes tous dans la chambre, et le taupier, levant sa torche, s'écria d'un ton solennel :

13 Jinie ss» morU,

« OÙ sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail ... où sont-ils, monsieur le docteur?

— Ah ! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures. » 5 Alors seulement je vis bien Tair désolé de notre vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir des ténèbres; je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous étions malheureux.

10 «Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit Toncle avec tristesse, il ne faut pas que nos propres misères nous fassent oublier que d'autres sont encore plus malheureux que nous. »

Et se tournant vers le taupier :

15 «Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, et Kofîel m'aidera.»

Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de Talcôve. Le mauser les éclairait, ao L'oncle remit quelques kreutzers à Jefîer, qui sortit avec ses garçons.

La vieille Lisbeth était venue voir ; son menton tremblotait, elle n'osait approcher, et je l'entendais qui récitait VAve Maria tout bas. Sa frayeur me gagnait lors- 25 que l'oncle s'écria :

«Lisbeth, à quoi penses-tu donc? Au nom du ciel,

es-tu folle? Cette femme n'est-elle pas comme toutes

les femmes, et ne m'as-tu pas aidé cent fois dans mes

opérations ? Va . . . chauffe de l'eau ; c'est tout ce que

30 je puis espérer de toi.»

Le chien s'était assis devant l'alcôve, et regardait, à

34 Ave Mariât a prayer in honor of the Virgin Mary, the first two words of which mean " Hail Mary."

travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle comme une morte.

«Fritzel, me dit Toncle, ferme les volets, nous aurons moins d'air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le four- 5 neau, car d'obtenir quelque chose maintenant de Lîsbeth, il n'y faut pas penser. Ah ! si parmi tant de misères nous avions encore le bon esprit de rester un peu calmes ! »

Ainsi parla Toncle d'un air désolé. Je courus fermer

lo les volets, et j'entendis qu'il les accrochait à l'intérieur.

En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles

charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.

Koffel venait d'allumer le feu, qui pétillait dans le

poêle ; l'oncle avait déployé sa trousse sur la table ; le

15 mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.

L'oncle prit une sonde et s'approcha du lit, écartant les rideaux: le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa et j'allai voir : la lumière

2o de la chandelle remplissait toute l'alcôve ; la femme était nue jusqu'à la ceinture, l'oncle venait de lui découper ses vêtements ; Koffel, avec une grosse éponge, lui lavait la poitrine couverte d'un sang noir. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas. Lisbeth était aussi revenue

25 dans la chambre ; elle me tenait par la main et marmottait je ne sais quelle prière. Dans l'alcôve, personne ne parlait, et l'oncle, entendant la vieille servante, lui cria vraiment fâché :

a Veux-tu bien te taire, vieille folle ! Allons, mauser,

3o allons, relevez le bras.

— Une belle créature, dit le mauser, et bien jeune encore.

— Comme elle est pâle ! » fit Koffel.

Je me rapprochai davantage» et je vis la femme blanche comme la neige, la tête rejetée en arrière, ses cheveux noirs déroulés. Le mauser lui tenait le bras en Tair, et au-dessous, apparaissait une ouverture bleuâtre d'où cou- 5 laient quelques gouttes de sang. L'oncle Jacob, les lèvres serrées, sondait cette blessure ; la sonde ne pouvait entrer. En ce moment, je devins tellement attentif, n'ayant jamais rien vu de pareil, que toute mon âme était au fond de cette alcôve, et j'entendis l'oncle murlo murer : « C'est étrange ! »

Au même instant la femme exhala un long soupir, et

le chien, qui s'était tu jusqu'alors, se prit à pleurer d'une

voix si lamentable et si douce, qu'on aurait dit un être

humain ; les cheveux m'en dressaient sur la tête. Le

15 mauser s'écria :

«Tais-toi I»

Le chien se tut, et l'oncle dit :

« Relevez donc le bras, mauser ; Koffel, passez ici et soutenez le corps. »

» Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules ; aussitôt la sonde entra bien loin.

La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.

(( Allons, s'écria l'oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, 25 la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l'épaule ; la sentez-vous ?

— Très bien.»

L'oncle sortit, et me voyant sous le rideau, il s'écria: «Que fais- tu là?

50 — Je regarde.

— Bon, maintenant, il regarde 1 II est dit que tout doit aller de travers. »

a4 tenet « voyez. — 3a aUer de travers^ see travers.

Il prit un couteau sur la table et rentra.

Le chien me regardait de ses yeux luisants, ce qui m'inquiétait.

Tout à coup la femme jeta un cri, et Toncle dit d'un 5 ton joyeux :

« La voici ! c'est une balle de pistolet. La malheureuse a perdu beaucoup de sang, mais elle en reviendra.

— C'est pendant la grande charge des uhlans qu'elle aura reçu cela, dit Koffel ; j'étais chez le vieux Kraëmer,

10 au premier; je nettoyais son horloge, et j*ai vu qu'ils tiraient en arrivant.

— C'est possible,» répondit Toncle, qui seulement alors eut l'idée de regarder la femme.

Il prit le chandelier de la main du mauser, et, debout

15 derrière le lit, il contempla quelques secondes cette malheureuse d'un air rêveur.

« Oui, fit-il, c'est une belle femme et une noble tête ! Quel malheur que de pareilles créatures suivent les armées ! Ne serait-il pas bien mieux de les voir au sein

ao d'une honnête famille, entourées de beaux enfants, auprès d'un brave homme, dont elles feraient le bonheur ! Quel dommage ! Enfin . . . puisque c'est la volonté du Seigneur. »

Il sortit, appelant Lisbeth.

25 «Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toi-même. — Mauser, Koffel, venez ; nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude pour tous. »

Il descendit lui-même à la cave, et en revint au

30 moment où la vieille servante arrivait avec sa chemise. Lisbeth, voyant que la cantinière n'était pas morte, avait repris courage; elle entra dans l'alcôve et tira les rideaux, pendant que l'oncle débouchait la bouteille et

ouvrait le buffet pour y prendre des verres. Le mauser et Koffel paraissaient contents. Je m'étais aussi rapproché de la table encore servie, et nous finîmes de souper.

5 Le chien nous regardait de loin ; Toncle lui jeta quelques bouchées de pain, qu'il ne voulut pas prendre.

Lisbeth sortait de l'alcôve ; tout le monde alla voir la

femme vêtue de sa chemise ; elle semblait dormir. Le

chien s'était posé sur les pattes de devant, au bord du

10 lit, et regardait aussi. L'oncle lui passa la main sur la

tête en disant:

«Va, ne crains plus rien; elle en reviendra ... je t'en réponds ! »

Et ce pauvre animal semblait comprendre ; il gémis- 15 sait avec douceur.

Enfin on ressortit.

L'oncle, avec la chandelle, reconduisit Koffel et le mauser jusque dehors, puis il rentra et nous dit :

« Allez-vous coucher maintenant, il est temps. 20 — Et vous, monsieur le docteur? demanda la vieille servante.

— Moi, je veille . . . cette femme est en danger, et l'on peut aussi m'appeler dans le village. »

Il alla remettre une bûche au fourneau, et s'étendit 25 derrière, dans le fauteuil, en roulant un bout de papier pour allumer sa pipe.

Lisbeth et moi nous montâmes chacun dans notre chambre; mais ce ne fut que bien tard qu'il me fut possible de dormir, malgré ma grande fatigue, car de demi- 30 heure en demi-heure, le roulement d'une charrette et le reflet des torches sur les vitres m'avertissaient qu'il passait encore des morts.

la je t^en réponde s» »> te V assure.

Enfin, au petit jour, tous ces bruits cessèrent, et je m'endormis profondément.

C'est le lendemain qu'il aurait fallu voir le village, lorsque chacun voulut reconnaître ce qui lui restait et 5 ce qui lui manquait.

Toutes les portes et les fenêtres étaient ouvertes pour voir le dégât, toute la rue était encombrée de meubles, de voitures, de bétail, et de gens qui criaient : « Ah ! les gueux . . . Ah ! les brigands ... ils ont tout pris ! » 10 Nous autres enfants, Hans Aden, Frantz Sépel, Nikel, Johann et moi, nous allions de porte en porte, regardant les tuiles cassées, les volets brisés, les hangars défoncés, et ramassant les guenilles, les papiers de cartouches, les balles aplaties le long des murs.

15 Ces trouvailles nous réjouissaient tellement, que pas un n'eut l'idée de rentrer avant la nuit.

Il pouvait être alors sept heures ; l'allée était balayée, les vitres remises. J'entrai d'abord dans la cuisine, et Lisbeth, en me voyant, s'écria :

20 « Ah ! le voici ! »

Elle ouvrit la porte de la chambre en disant plus bas :

« Monsieur le docteur, l'enfant est là.

— C'est bon, dit l'oncle assis à table, qu'il entre. » Et comme j'allais parler haut:

25 «Chut! fit-il en me montrant l'alcôve; assieds-toi, tu dois avoir bon appétit?

— Oui, mon oncle.

— D'oii viens-tu ?

— J'ai été voir le village.

30 — C'est bien, Fritzel ; tu m'as donné de l'inquiétude, mais je suis content que tu aies vu ces misères. »

Lisbeth vînt alors m'apporter une bonne assiettée de soupe, et tandis que je mangeais, l'oncle ajouta :

«Tu connais la guerre, maintenant. Souviens-toi de ces choses, Fritzel, pour les maudire. C'est une bonne

5 instruction; ce qu'on a vii jeune nous reste toute la vie. »

Il se faisait ces réflexions à lui-même ; moi, je mangeais toujours, le nez dans mon assiette. Après la soupe, Lisbeth me servit des légumes et de la viande ; mais au

10 moment où je prenais ma fourchette, voilà que j'aperçois, assis près de moi sur le plancher, un être immobile qui me regardait. Cela me saisit.

(( Ne crains rien, Fritzel, » me dit l'oncle en souriant. Alors je regardai, et je reconnus que c'était le chien

15 de la cantinière. Il se tenait là gravement, le nez en l'air, les oreilles pendantes, m'observant d'un œil attentif à travers ses poils frisés.

« Donne-lui de tes légumes, et vous serez bientôt bons amis, » dit l'oncle.

20 II lui fit signe d'approcher; le chien vînt s'asseoir près de sa chaise, et parut bien content des petites tapes que l'oncle lui donnait sur la tête. Il lapa le fond de mon assiette, puis se remit à me regarder d'un air grave.

25 Vers la fin du souper, j'allais me lever, quand des paroles confuses s'entendirent dans l'alcôve. L'oncle prêtait l'oreille ; la femme parlait extrêmement vite et bas. Ces paroles confuses, mystérieuses, au milieu du silence, m'émurent plus que tout le reste; je me sentis

30 pâlir. L'oncle, le front penché, me regardait, mais sa pensée était ailleurs : il écoutait. Le chien venait aussi de se retourner.

*7 P^^f^i^ VoreilU = écoutait attentivement.

Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelques-unes étaient plus fortes.

« Mon père . . . Jean . . . tués . . . tous . . . tous . . . la patrie ! . . .»

5 En regardant Toncle, je voyais qu'il avait les yeux troubles et que ses joues tremblaient. Il prit la lampe sur la table et s'approcha du lit Lisbeth entrait pour desservir ; il se retourna et lui dit :

« Voici que la fièvre commence. »

lo Puis il écarta les rideaux ; Lisbeth le suivit. Moi je ne bougeais pas de ma chaise ; je n'avais plus faim. La femme se tut un instant. Je voyais l'ombre de l'oncle et celle de Lisbeth sur les rideaux; l'oncle tenait le bras de la femme. Le chien était avec eux dans Talis côve. Moi seul dans la salle noire, j'avais peur. La femme se mit à parler plus haut; alors il me sembla que la salle devenait plus noire, et je me rapprochai de la lumière. Mais au même instant, quelque chose parut se débattre ; Lisbeth, qui tenait la lampe, recula, 20 et la femme, toute pâle, les yeux ouverts, se dressa en criant :

«Jean . . . Jean . . . défends-toi . . . j'arrive ! »

Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri : « Vive la République! ...» et retomba.

25 L'oncle ressortit, bouleversé, en disant :

«Lisbeth, vite, vite, monte là-haut . . . dans l'armoire ... la fiole grise à bouchon de verre. . . Dépêche-toi ! »

Et il rentra.

Lisbeth courait; moi je me tenais à la basque de 30 l'oncle. Le chien grondait, la femme était étendue comme morte.

Le vieille servante revint avec la fiole ; l'oncle regarda et dit d'un voix brève :

« C'est cela, une cuiller. » .

Je courus chercher ma cuiller ; il Tessuya, versa quelques gouttes dedans, puis, relevant la tête de la femme, il lui fit prendre ce qu'il y avait mis, en disant avec une 5 douceur extrême :

«Allons, allons, du courage, mon enfant ... du courage. . .»

Je ne Tavais jamais entendu parler d'une voix si douce, si tendre ; mon cœur en était serré, lo La femme soupira doucement, et Toncle l'étendit sur le lit en relevant l'oreiller. Après quoi, il ressortit tout pâle et nous dit :

« Allez dormir, laissez-moi seul ... je veillerai.

— Mais, monsieur le docteur, fit Lisbeth, déjà la nuit 15 dernière. . .

— Allez vous coucher, répéta l'oncle d'un ton fâché ; je n'ai pas le temps d'écouter votre bavardage. Au nom du ciel, laissez-moi tranquille . . . ceci peut devenir sérieux. »

20 II nous fallut bien obéir.

En montant l'escalier, Lisbeth, toute tremblante, me dit : «As-tu vu cette malheureuse, Fritzel? Elle va peutêtre mourir ... eh bien ! la voilà qui pense encore à sa République. Ces gens-là sont de véritables sauvages. 25 Tout ce que nous pouvons faire, c'est de prier que Dieu leur pardonne. »

Elle se mit donc à prier.

Je ne savais que penser de tout cela. Mais après

avoir tant couru, une fois au lit, je m'endormis si pro-

3° fondement, que le retour des Républicains eux-n^êmes,

leurs feux de peloton et de bataillon n'auraient pu

m'éveiller avant dix heures du matin.

6 enfant is often used with a friendly meaning in addressing a woman.

Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait déjà qu'une Française était chez Toncle Jacob, qu'elle avait reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait difficilement. Mais comme il fallait ré- 5 parer les toits des maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres, et ce n'est que le troisième jour, quand tout fut. à peu près remis en bon état, que ridée de la femme revint aux gens.

10 Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu'elle criait: «Vive la République ! » d'une façon terrible.

Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, ayant l'air de fumer sa pipe, et disant aux 15 passants:

« Hé ! Nickel . . . Yokel . . . écoute . . . écoute, comme elle crie! N'est-ce pas abominable? Est-ce qu'on devrait souffrir cela dans le pays?»

L'oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint ao à ce point d'indignation contre Spick, que je l'entendis répéter plusieurs fois qu'il méritait d'être pendu.

Malheureusement on ne pouvait nier que la femme parlât de la France, de la République et d'autres choses contraires au bon ordre ; toujours ces idées lui revenaient 25 à l'esprit, et cela nous mettait dans un embarras d'autant plus grand, que toutes les commères du village arrivaient à la file chez nous.

Et pendant que Lisbeth lavait ses assiettes ou regardait dans ses marmites, il fallait les entendre jacasser.

37 à lafiU ~ Vune après r autre.

« Hé ! bonjour donc mademoiselle Lisbeth. Qu'il y a de temps qu'on ne vous a vue !

— Ah ! c'est mademoiselle Oursoula. Asseyez- vous donc, mademoiselle.

5 — Mais à propos, mademoiselle Lisbeth, vous allez dire que je suis bien curieuse, mais on en parle dans tout le village: votre dame française est toujours malade?

— Ah ! mademoiselle Oursoula, ne ni'en parlez pas ; nous avons eu une nuit . . . une nuit ! . . . lo — Est-ce possible? Comment, cette pauvre dame ne va pas mieux? Que me dites- vous là?»

Et Ton joignait les mains, et Ton se penchait d'un air de commisération, et l'on roulait les yeux en se balançant la tête.

15 Les deux premiers jours, l'oncle pensant que cela finirait lorsque la curiosité de ces gens serait satisfaite, ne dit rien. Mais voyant que cela se prolongeait, un matin que la femme avait beaucoup de fièvre, il entra brusquement dans la cuisine, et dit à ces vieilles, d'un 20 ton de mauvaise humeur:

«Que venez-vous faire ici? Pourquoi ne restez-vous pas chez vous ? N'avez-vous pas d'ouvrage à la maison ? Vous devriez rougir de passer ainsi votre existence à bavarder, comme de vieilles pies.

25 Je suis las de tout cela. Je ne souffrirai pas qu'on vienne m'épier, et prendre de fausses nouvelles chez moi, pour les répandre dans tout le pays. Allez, et ne revenez plus. »

Les commères s'en allèrent toutes honteuses.

30 Ce jour-là l'oncle eut encore une grande discussion. M. Richter s'étant permis de lui dire qu'il avait tort de s'intéresser à des étrangers venus dans le pays

a de temps =: longtemps.

pour piller, il l'écouta froidement et finit par lui répondre :

« Monsieur Richter, quand j'accomplis un devoir d'humanité, je ne demande pas aux gens : «De quel pays êtes-

5 VOUS? Avez-vous les mêmes croyances que moi? Etesvous riches ou pauvres ? Pouvez-vous me rendre ce que je vous donne? Je suis les mouvements de mon cœur, et le reste m'importe peu.

Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer,

10 sans l'entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.

Le mauser, Koffel et moi nous étions présents, et la fermeté de l'oncle Jacob en cette circonstance nous étonna, car jamais nous ne l'avions vu plus calme et

15 plus résolu.

Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis ; chacun à son tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas d'aller à leurs affaires pendant la journée. Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.

2o Or, un matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu ; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre ; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient contre mes vitres. Je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite, tout frileux.

25 Après quoi, sans prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je descendis.

L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite ; sa grosse houppelande fourrée de renard et son bonnet de loutre étaient pendus au mur, et ses grosses bottes debout près

30 du fourneau ; il prenait un petit verre de kirschenwasser avec le mauser, qui avait veillé cette nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur.

30 Kirschenwasser^ a cordial made of cherries and brandy.

« Ainsi, mauser, disait Toncle, la nuit s'est bien passée ?

— Très bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi : la femme dans son lit, moi dans le fauteuil, et

5 le chien sous le rideau. Personne n'a remué.

Ils burent leurs petits verres, et les remirent sur la table en souriant.

« Tout va bien, reprit Toncle, la blessure se ferme, la fièvre diminue, mais les forces manquent encore,le pauvre lo être a perdu trop de sang. Enfin, tout cela reviendra.» Je m'étais assis près du fourneau. Le chien sortit alors de l'alcôve et vint caresser l'oncle, qui, le regardant, se prit à dire :

(«Quelle bonne bête ! Tenez, mauser, est-ce qu'on ne 15 dirait pas qu'il nous comprend ? Est-ce qu'il ne paraît pas plus joyeux ce matin? Je suis sûr que ces animaux comprennent bien des choses : s'ils ont moins de jugement que nous, ils ont souvent plus de cœur.

— C'est clair, fit le mauser.

ao — Allons, mauser, reprit l'oncle, encore un petit verre, il fait froid dehors, et le vieux kirschenwasser vous réchauffe comme un rayon de soleil. »

Il ouvrit le buffet, apporta la miche et deux couteaux, et dit :

«5 « Cassons une croûte. »

Le mauser inclina la tête, et l'oncle me voyant dit en souriant :

« Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont recommencer ! Est-ce que cela ne te réjouit pas? 30 — Si, mon oncle.

— Oui . . . oui . . . amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton âge.

13 se prit sss se mit, — 25 cassons une croûte =i mangeons un peu.

Comme nous causions ainsi, quelques paroles - s'entendirent dans l'alcôve ; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.

« Ceci, mauser, murmura l'oncle, n'est plus la voix du 5 délire, c'est une voix faible, mais naturelle. »

Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser et moi nous étions derrière lui. La femme, bien pâle et bien maigre, semblait dormir ; on l'entendait à peine respirer. Mais au bout d'un instant, elle ouvrit les yeux et nous lo regarda Tun après l'autre, comme étonnée, puis le fond de l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, l'armoire, la vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute ; enfin elle referma les yeux, et l'oncle dit tout bas : 15 « Elle est revenue à elle.

— Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de voir. »

Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les 20 yeux, et, faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la voix, lui dit avec bonté :

«Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n*ayez aucune inquiétude. . . Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien. . . Vous avez été ma- 25 lade . . . maintenant vous allez mieux. . . Mais, je vous en prie, ayez confiance . . . vous êtes chez des amis . . . chez de véritables amis. »

Pendant qu'il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux noirs; on voyait qu'elle le comprenait. 50 Mais malgré sa recommandation, après un instant de silence, elle essaya de parler encore et dit tout bas :

« Le tambour ... le petit tambour. . . »

i^ eUe est revtnue à elle, see revenir^

Alors Toncle, regardant le mauser, lui demanda :

« Comprenez-vous? »

Et le mauser, portant la main à sa tête, dit :

«Un restant de fièvre, docteur, un petit restant; cela 5 passera.»

Mais la femme, d'un accent plus fort, répéta :

«Jean ... le petit tambour ! »

Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif ; et l'idée me vint tout à coup qu'elle parlait du petit tam- 10 bour que j'avais vu couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille.

Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en raccommodant sa petite culotte, et je dis :

« Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était 15 avec les Républicains. »

Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner :

« Oui . . . oui . . . fit-elle, Jean . . . mon frère !

— Restez tranquille, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement ; votre blessure pourrait se rouvrir.

ao Mauser, approchez la chaise. »

Et me prenant sous les bras, il m'éleva devant elle en me disant:

«Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le petit tambour?

25 — Oh ! oui ; le matin de la bataille, il était couché sous notre hangar, le chien sur ses pieds ; il dormait, je me le rappelle bien ! lui répondis-je tout troublé, car la femme me regardait alors jusqu'au fond de l'âme, comme elle avait regardé l'oncle.

30 — Et ensuite, Fritzel?

— Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du bataillon, quand les Croates sont arrivés. Et tout

8 sur la pointe des pieds^ stt pied^

à la fin, quand on a mis le feu dans la rue, et que les Républicians sont partis, je l'ai revu derrière.

— Blessé? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à peine Tentendre.

5 — Oh ! non ; il avait son tambour sur Tépaule et pleurait en marchant, et un autre plus grand lui disait : a Allons, courage, petit Jean, courage ! » Mais il n'avait pas l'air d'entendre ... il avait les joues toutes mouillées.

— Tu es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritzel ? de- 10 manda l'oncle.

— Oui, mon oncle : je l'ai regardé jusqu'au bout du village. »

Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle sanglotait. Des larmes coulaient le long des J5 joues, l'une après l'autre. C'était bien triste, et l'oncle me dit tout bas :

«Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne. Tout ira mieux, les larmes soulagent.»

La neige ne cessa point ce tomber ce jour-là ni la 2o nuit suivante; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés et qu'on ne reverrait plus ni les uhlans ni les Républicains; mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce 25 monde.

C'était le lendemain du jour où la femme avait repris connaissance, entre huit et neuf heures du matin. La porte de la cuisine restait ouverte, pour laisser entrer la

96 avait repris connaissance^ see connaissance»

58 MADAME THÉkÈSE

chaleur dans la salle. Je me tenais à côté de Lisbeth, qui battait le beurre auprès de Tâtre. En tournant un peu la tête, je voyais Toncle assis près de la fenêtre blanche; il lisait Talmanach, et souriait de temps en 5 temps.

Le chien Scipio était assis près de moi, fixe et grave.

Cela durait depuis une demi-heure, et Lisbeth venait de mettre le beurre frais sur une assiette, lorsque des voix s'entendirent dans la rue ; puis la porte de Tallée lo s'ouvrit, des pieds chargés de neige battirent les dalles du vestibule. L'oncle raccrocha son almanach au mur ; il regardait vers la porte, quand le bourgmestre Meyer entra.

«Bonjour, monsieur le docteur, dit le gros homme. 15 J'arrive par un temps de neige ; mais il le faut !

Un pauvre diable, monsieur le docteur, est étendu dans le bûcher de Réebock, derrière un tas de fagots. C'est un soldat, ou bien un caporal, ou bien un hauptmanUt je ne sais pas au juste. Il se sera retiré là pour 20 mourir sans trouble pendant le combat. A cette heure, il faudrait dresser l'acte mortuaire : je ne peux pas vérifier de quoi cet homme est mort; cela n'entre pas dans mes attributions.

— C'est bien, bourgmestre, dit l'oncle en se levant, 25 j'arrive. Mais il faudrait encore un témoin.

— Michel Furst est dehors, dit le bourgmestre; il m'attend sur la porte.

L'oncle piit ses bottes, sa grosse houppelande et son bonnet de loutre. Après quoi il dit :

30 « M'y voilà ! »

a battait le beurre^ see beurre, — z8 hauptmann (German) = capitaine — zg sera y note use of future to express the English 'must.' — az acte mortuaire, see mortuaire.

Ils sortirent, et, malgré les prières de Lisbeth, qui voulait me retenir, je m'échappai et les suivis ; la curiosité m'avait repris : je voulais voir le soldat.

L'oncle Jacob, le bourgmestre et Furst marchaient 5 seuls dans la rue déserte ; mais à mesure qu'ils avançaient, des figures se montraient aux vitres des maisons, et l'on entendait des portes s'ouvrir au loin. Les gens, voyant passer le bourgmestre, le médecin et le garde champêtre, pensaient qu'il devait y avoir quelque chose lo d'extraordinaire ; plusieurs même sortaient, mais, ne découvrant rien, ils rentraient aussitôt.

En arrivant à la maison de Réebock, le bourgmestre, Furst et l'oncle entrèrent dans la petite allée sombre, aux dalles concassées.

15 Je les suivais, ils ne me voyaient pas.

Le vieux Réebock, qui les avait vus passer devant ses petites fenêtres, ouvrit la chambre. «Je vais vous montrer, dit-il, c'est là-bas, derrière la grange.

— Non, restez, père Réebock, répondit l'oncle ; il fait 20 froid, vous êtes vieux ; votre fils nous montrera cela. »

Mais le fils, après avoir découvert le soldat, s'était sauvé.

Le vieux marcha devant. Nous marchions le long du mur.

25 Plus loin nous arrivâmes à la grange, basse, encombrée de paille et de foin jusqu'au toit.

D'abord je ne vis pas grand'chose, à cause de l'obscurité. Tout le monde s'était arrêté.

«J'aurais peut-être bien fait d'allumer la lanterne, dit 30 le vieux Réebock ; on ne voit pas bien clair. »

Comme il parlait, j'aperçus à droite d'une lucarne, étendu contre le mur, entre deux fagots, un grand manteau rouge, puis, en regardant mieux, une tête noire

6o MADAME THÉRÈSE

avec de longues moustaches jaunâtres. Alors la peur s'empara de moi. Cependant je restai.

«Je vois, fit l'oncle, je vois ! »

Et il s'approcha en disant : 5 « C'est un Croate. Voyons, Furst, il faudrait le tirer un peu sur le devant. »

Mais Furst ne bougeait pas, ni le bourgmestre.

L'oncle alors tira l'homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière; il avait la tête couleur de lo brique, les yeux enfoncés, le nez mince, les lèvres serrées, une touffe roussâtre au menton.

L'oncle ouvrit la boucle du manteau, en rejetant les

plis sur les bûches, et nous vîmes que le Croate tenait

son sabre à longue lame bleue recourbée. Au côté

15 gauche de sa veste, une large plaque noire indiquait

qu'il avait saigné là. L'oncle défit les boutons et dit :

« Il est mort d'un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre. Voilà le décès constaté, nous pouvons partir. »

20 Puis se ravisant :

«Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme ! »

Il s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers. Nous partîmes. 25 Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et l'assiette sur la table de nuit.

(( Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous 30 allez mieux?»

Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit :

17 coup de baïonnette f see baïonnette.

MADAME THÉRÈSE 6l

«Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sens revivre. »

Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de compassion :

5 «Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre ! »

L'oncle comprit qu'elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.

« C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame ; encore un mallo heureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n'embrassera plus son fils. »

La femme semblait émue et demanda tout bas :

« C'est un des nôtres ?

— Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en 15 marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois

semaines.

La voix de l'oncle en parlant de ces choses, s'attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.

20 « Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir plus causer d'aussi grandes douleurs à ceux qui m'aimaient. »

Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu très 25 grave, lui demanda :

«Vous n'êtes pourtant pas seule au monde?

— Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse; mon père était commandant du bataillon que vous avez vu ; j'avais trois frères, nous étions tous partis

30 ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Mainte-

30 Fénétrange^ a small town of Lorraine now belonging to Germany. — Lorraine^ a part of which was ceded to Germany in 1871, had been annexed to France in 1766. See map.

nant trois sont morts, le père et les deux aînés ; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour. »

La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L'oncle, le front penché, se promenait de long 5 en large dans la chambre. Le silence revenait.

Tout à coup la Française reprit :

«J'aurais quelque chose à vous demander, monsieur le docteur !

— Quoi, madame?

lo — Ce serait d'écrire à la mère du malheureux Croate. C'est terrible, sans doute, d'apprendre la mort de son fils, mais de l'attendre toujours, d'espérer pendant des années qu'il reviendra, et de voir qu'il n'arrive pas, ce doit être plus cruel encore. »

15 Elle se tut, et l'oncle tout rêveur répondit:

«Oui . . . oui, c'est une bonne pensée! Fritzel, apporte l'encre et le papier. Quelle misère, mon Dieu ! d'annoncer des choses pareilles ! Ah ! la guerre . . . la guerre. »

ao II s'assit et se mit à écrire.

Lisbeth entrait alors pour mettre la nappe ; elle déposa les assiettes et la miche sur le buffet.

Midi sonnait ; la femme semblait s'être assoupie.

Enfin l'oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, 25 écrivit l'adresse et me dit:

«Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, et dépêchetoi. Tu demanderas aussi le journal à la mère Eberhardt; c'est samedi, nous aurons des nouvelles de la guerre. »

30 Je sortis en courant et je mis la lettre à la boîte du village. Mais le journal n'était pas arrivé.

4 de long en large, see large.

En revenant de la poste, j'avais aperçu tout au loin,

5 dans la grande prairie communale, derrière Téglise, Hans Aden, Frantz Sépel et bien d'autres de mes camarades qui glissaient sur le guévoir. On entendait le bruit de leurs sabots sur la glace et leurs cris de joie.

Comme mon cœur galopait en les voyant! comme

10 j'aurais voulu pouvoir les rejoindre ! Malheureusement Toncle Jacob m'attendait alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle.

Pendant tout le dîner, l'idée de courir là-bas ne me quitta pas une seconde; mais je me gardai bien d'en

15 parler à l'oncle, car il me défendait toujours de glisser sur le guévoir, à cause des accidents. Enfin il sortit pour aller faire une visite à M. le curé, qui souffrait de ses rhumatismes.

J'attendais qu'il fût entré dans la grande rue, puis je

ao sifflai Scipio, et je me mis à courir jusqu'à la ruelle des Houx, comme un lièvre. Le caniche bondissait derrière moi, et ce n'est que dans la petite allée pleine de neige que nous reprîmes haleine.

Je croyais retrouver tous mes camarades sur le gué-

25 voir, mais ils étaient allés dîner ; je ne vis, au tournant de l'église, que les grandes glissades désertes. Il me fallut donc glisser seul, et, comme il faisait froid, au bout d'une demi-heure j'en eus bien assez.

Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden,

30 Frantz Sépel et deux ou trois autres, les joues rouges, le bonnet dç coton tiré sur les oreilles et les mains dans les poches, débouchèrent d'entre les haies couvertes de givre.

« Tiens ! c'est toi, Fritzel ! me dit Hans Aden ; tu t'en vas ?

— Oui, je viens de glisser, et Toncle Jacob ne veut pas que je glisse ; j*aime mieux m'en aller.

5 — Moi, dit Frantz Sépel, j'ai fendu mon sabot sur la glace ce matin, et mon père l'a raccommodé. Voyez un peu. »

Il défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers avec quatre lo gros clous à tête pointue. Cela nous fit rire, et Frantz Sépel s'écria : •

« Ça, ce n'est pas commode pour glisser ! Écoutez, allons plutôt en traîneau ; nous monterons sur l'Altenberg, et nous descendrons comme le vent. »

15 L'idée d'aller en traîneau me parut alors si magnifique, que j'en tremblais de plaisir.

« Oui, dit Hans Aden ; mais comment avoir un traîneau ? »

— Laissez-moi faire, répondit Frantz Sépel, je vous 20 en trouverai un. »

Nous le suivîmes pleins de doute et d'espérance. De temps en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moi.

«Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c'est un 25 chien français ; ils ont de la laine comme les moutons et se laissent tondre sans rien dire. »

Frantz Sépel soutenait qu'il avait vu l'année précédente, à la foire de Kaiserslautern, un chien français avec des lunettes et qui comptait sur un tambour jus- 30 qu'à cent.

Scipio, pendant ces discours, s'arrêtait et nous regardait. J'étais tout fier de lui.

Z3 AUenherg^ a hill near Anstatt. — 24 faisait ^ cf. page 11, Une 18.

Nous allions donc ainsi, de maison en maison, et deux heures sonnaient à Téglise, lorsque nous arrivâmes au bout de la grand'rue, devant la maison du père Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric II, qui recevait 5 une petite pension pour acheter son pain et son tabac, et de temps en temps du schnaps»

L'oncle Jacob aimait ce vieux soldat; quelquefois, en le voyant passer, il frappait à la vitre et lui criait : « Adam, entrez donc ! »

lo Aussitôt Tautre entrait, sachant que Toncle avait du véritable cognac de France dans une armoire, et qu'il l'appelait pour lui en offrir un petit verre.

Nous fîmes donc halte devant sa maison, et Frantz Sépel, se penchant sur la haie, nous dit :

^5 «Regardez-moi ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous le prêtera, pourvu que Fritzel entre hardiment, et qu'il dise: «Père Adam, prêtez-nous votre schlitte! » Oui je parie qu'il nous le prêtera, j'en suis sûr ; seulement il faut du courage. »

ao J'étais devenu tout rouge; d'un œil je regardais le traîneau, et de l'autre la petite fenêtre à ras de terre. Tous les camarades, au coin de la maison, me poussaient par l'épaule en disant :

« Entre, il te le prêtera !

25 — Je n'ose pas, leur disais-je tout bas.

— Tu n'as pas de courage, répondait Hans Aden; à ta place, moi, j'entrerais tout de suite.

— Laissez-moi seulement regarder un peu s'il est de bonne humeur.»

4 Frédéric IL Frederick ihe Great was king of Prussia from 1740 to 1786, — 6 schnaps (Ger. Schnapps') is applied to any kind of liquor. — 18 schliOâ (Ger. 5'rM//^»),a kind of a sledge usually used to bring wood down hilL

Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant du coin de Toeil, je vis le père Schmitt assis sur un escabeau devant la pierre de Tâtre, où brillaient quelques braises au milieu d'un tas de cendres. Il fumait sa pipe 5 de terre. Cela ne m'inspirait pas beaucoup de confiance, et je voulais me sauver, lorsque tous les autres me poussèrent dans l'allée en disant tout bas :

a Fritzel . . . Fritzel ... il te le prêtera, bien sûr !

— Non.

10 —Si!

— Je ne veux pas.»

Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j'étais déjà dans la chambre avec Scipio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillés, regardant et prêtant 15 l'oreille.

Oh ! comme j'aurais voulu m'échapper ! Malheureusement Frantz Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée ; il n'y avait de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la pointe des pieds ao derrière lui.

Le vieux Schmitt s'était retourné :

« Tiens ! c'est Fritzel ! dit-il en se levant. Qu'est-ce qui se passe donc ? »

Il ouvrit la porte, et toute la bande s'enfuit comme 25 une volée d'étourneaux. Je restai seul. Le vieux soldat me regardait tout étonné.

«Qu'est-ce que vous voulez donc, Fritzel?» fit-il en prenant une braise sur l'àtre pour rallumer sa pipe éteinte.»

30 Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement en tirant de grosses bouffées de tabac.

Moi, j'avais repris un peu d'assurance.

f Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je

VOUS demande votre traîneau pour descendre de TAltenberg. »

Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l'œil et souriait. Au lieu de répondre, il se gratta l'oreille en 5 relevant son bonnet, et me demanda :

« C'est à vous, ce chien, Fritzel ?

— Oui, père Adam, c'est le chien de la femme que nous avons chez nous.

— Ah ! bon, ça doit être un chien de soldat ; il doit xo connaître l'exercice. »

Scipio nous regardait le nez en l'air, et le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit :

« C'est un chien de régiment ; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésîe. »

15 Alors élevant sa pipe, il s'écria : « Portez armes !» d'une voix si forte, que toute la baraque en retentit.

Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s'asseoir, les pattes de devant pendantes, et se tenir comme véritable soldat!

ao « Ha ! ha I ha ! s'écria le vieux Schmitt, je le savais bien ! »

Tous les camarades étaient revenus; les uns regardaient par la porte entr'ouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait pas, et le père Schmitt, 25 aussi joyeux qu'il avait paru grave auparavant, lui dit :

«Attention au commandement de marche!» Puis, imitant le bruit du tambour, et marchant en arrière sur ses gros sabots, il se mit à crier :

^ Arche! Pan . . . pan . . . rantanplan . . . Une . . . 30 deusse . . . Une . . . deussef^

Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante,

14 Silésie (Silesia), a province of the German empire, has a population of about 5,ooo,cxx3. — ag arche =s marche, — une . . . deusse = un^deux.

ses longues oreilles sur les épaules et la queue en trompette.

C'était merveilleux ; mon cœur sautait.

Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d*ad- 5 miration.

« Halte ! » s'écria Schmitt, et Scipio s'arrêta. Alors je ne pensais plus à la schlitte ; j'étais tellement fier des talents de Scipio, que j'aurais voulu courir à la maison, et crier à l'oncle : « Nous avons un chien qui lo fait l'exercice ! »

Mais Hans Aden, Frantz Sépel et tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés, et se tenaient en extase, le dos à la porte et le bonnet sous le bras.

15 « En place, repos ! » dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur ses quatre pattes.

J'étais devenu muet de joie en voyant ces choses, et je n'osais appeler Scipio, de peur de lui faire honte; mais il vint se ranger de lui-même près de moi, modeste- 20 ment, ce qui me combla de satisfaction.

Le père Schmitt regardait Scipio d'un air attendri; on voyait qu'il lui rappelait le bon temps de son régiment.

« Oui, fit-il au bout de quelques instants, c'est un vrai 25 chien de soldat. Mais il reste à savoir s'il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique. » En même temps, il prit un bâton derrière la porte et le mit en travers, en criant:

« Attention ! »

30 Scipio se tenait déjà prêt.

« Saute pour la République ! » cria le vieux soldat. Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf.

\ la queue en irontpettet see queue. — 15 en f lace ^ repos^ ^^^ place.

« Saute pour le général Hoche I »

Scipio sauta.

« Saute pour le roi de Prusse ! »

Mais alors Scipio s'assit sur sa queue d'un air très 5 ferme, et le vieux bonhomme se mit à sourire tout bas, en disant:

« Oui, il connaît la politique ... hé ! hé ! hé ! Allons . . . viens ! »

Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très 10 content.

« Fritzel, me dit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui vaut son pesant d'or; c'est un vrai chien de soldat. »

Et, nous regardant tous, il ajouta :

15 «Puisque vous avez un si bon chien, je vais vous prêter ma schlitte; mais vous me la ramènerez à cinq heures, et prenez garde de vous casser le cou. »

Il sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar. Mon esprit se partageait alors entre le désir d'aller anao noncer à l'oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre l'Altenberg sur notre schlitte. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser et tirer en galopant comme des bienheureux, je ne pus résister au 25 plaisir de me joindre à la bande.

Schmitt nous regardait de sa porte.

« Prenez garde de rouler ! » nous dit-il encore. Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser 30 notre joie, nos cris et nos éclats de rire jusqu'au sommet de la côte.

X Hochêy one of the most famous generals of the Revolution, was bom in 1768 and died in 1797.

Et quand nous fûmes en haut, Hans Aden devant, les deux mains cramponnées aux patins recourbés, nous autres derrière, assis trois à trois, Scipio au milieu, et que tout à coup la schlitte partit, ondulant dans les or- 5 nières et filant par-dessus les rampes: quel enthousiasme I

Ah ! Ton n'est jeune qu'une fois !

Nous continuâmes à monter et à descendre ainsi jusque vers quatre heures. Alors la nuit commençait à se lo faire, et chacun se rappela notre promesse au père Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldat, nous le vîmes debout sur sa porte. Il nous avait entendus rire et causer de loin.

15 «Vous voilà! s'écria-t-il ; personne ne s'est fait de mal?

— Non, père Schmitt

— A la bonne heure. »

Il remit sa schlitte sous le hangar, et moi, sans dire ao ni bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d'annoncer à l'oncle quel chien nous avions l'honneur de posséder. Cette idée me rendait si content, que j'arrivai chez nous sans m'en apercevoir; Scipio était sur mes talons.

^ « Oncle Jacob, m'écriaî-je en ouvrant la porte, Scipio connaît l'exercice! le père Schmitt a vu tout de suite que c'était un véritable chien de soldat ; il l'a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu'en disant: «Une . . . deusse h 30 L'oncle lisait derrière le fourneau; en me voyant si. enthousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée et me dit d'un air émerveillé:

g a se faire s= à tomber.

« Est-ce bien possible, Frîtzel ? Comment I . . . comment ! . . .

— Oui! m'écriaî-je, et il sait aussi la politique: il saute pour la République, pour le général Hoche, mais

5 il ne veut pas sauter pour le roi de Prusse.»

Uoncle alors se mit à rire, et, regardant la femme, qui souriait aussi dans Talcôve, le coude sur Toreiller :

«Madame Thérèse, dit- il d'un ton grave, vous ne m'aviez pas encore parlé des beaux talents de votre 10 chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses?

— C'est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le caniche qui s'était approché du lit et qui lui tendait la tête d'un air joyeux ; oui, il sait tout cela, c'était

15 l'amusement du bataillon ; Petit-Jean lui montrait tous les jours quelque chose de nouveau. Combien de fois notre père et les deux aînés, à la grande halte, ne se sontils pas réjouis de te voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde par ton air grave et tes talents ;

90 on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait de bon cœur ! »

Elle disait ces choses, tout attendrie, d'une voix douce, en souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par se dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son

25 éloge.

Mais l'oncle Jacob, voyant que madame Thérèse s'attendrissait de plus en plus à ces souvenirs, ce qui pouvait lui faire du mal, me dit :

«Je suis bien content, Fritzel, d'apprendre que Scipio

30 sache faire l'exercice et qu'il connaisse la politique; mais toi, qu'as-tu fait depuis midi ?

— Nous avons été en traîneau sur l'Altenberg, oncle; le père Adam nous a prêté sa schlitte.

— C'est très bien. Mais tous ces événements nous ont fait oublier M. de Buffon et Klopstock ; si cela continue, Scipio en saura bientôt plus que toi. »

En même temps il se leva, prit dans Tarmoire YHis- 5 toire naturelle de M. de Buffon, et posant la chandelle sur la table :

«Allons, Fritzel, me dit-il, souriant eh lui-même de ma mine longue, car je me repentais d'être revenu si tôt, allons I »

lo II s'assit et me fit asseoir sur ses genoux.

Cela me parut bien amer, de me remettre à M. de Buffon après huit jours de bon temps ; mais l'oncle avait une patience qui me forçait d'en avoir aussi, et nous commençâmes la leçon de français.

15 Cela dura bien une heure, jusqu'au moment où Lisbeth vint mettre la nappe. Alors, en nous retournant, nous vîmes que madame Thérèse s'était assoupie. L'oncle ferma le livre et tira les rideaux, pendant que Lisbeth plaçait les couverts.

ao Ce même soir, après le souper, l'oncle Jacob fumait sa pipe en silence derrière le fourneau. Moi, je séchais le bas de mon pantalon, la tête de Scipio entre les genoux, et je regardais le reflet rouge de la flamme avancer et reculer sur le plancher. Lisbeth avait em-

35 porté la chandelle selon son habitude ; nous étions dans l'obscurité; le feu bourdonnait comme au temps des grands froids, la pendule marchait lentement, et dehors

a Klopstock^ an illustrious epic poet of Gennany, was bom in Saxony in 1724. He died in 1803.

dans la cuisine, nous entendions la vieille servante laver les assiettes sur Tévier.

Que d'idées me passaient alors par la tête ! Tantôt je songeais au soldat mort dans la grange de Réebock ; 5 tantôt au père Schmitt faisant faire Texercice à Scipio ; puis à TAltenberg, à la descente de notre traîneau. Tout cela me revenait comme un rêve ; les sifflements plaintifs du feu me paraissaient être la musique de ces souvenirs, et je sentais tout doucement mes yeux se lo fermer.

Cela durait depuis environ une demi-heure lorsque je fus réveillé par un bruit de sabots dans Tallée ; en même temps, la porte s'ouvrit, et la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre :

15 « De la neige, monsieur le docteur, de la neige ! Elle recommence à tomber, nous en avons encore pour toute la nuit. »

Il paraît que Toncle avait fini par s'assoupir, car, seulement au bout d'un instant, je l'entendis se remuer » et répondre :

«Que voulez-vous, mauser, c'est la saison; il faut s'attendre à cela maintenant. »

Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière.

25 Le mauser s'approchait dans l'ombre.

« Tiens I Fritzel est là! dit-il. Tu n'as donc pas encore sommeil ? »

L'oncle rentrait.

«Vous venez pour la gazette, mauser? dit-il. Elle 30 n'est pas arrivée ce matin, le messager est en retard.

En ce moment Koffel entra.

Il secoua son bonnet, puis après avoir souhaité le bonsoir à l'oncle Jacob il lui dit:

« Eh bien ! monsieur le docteur, que pensez-vous de notre victoire ? »

Uoncle et le mauser se regardèrent étonnés.

«Quelle victoire? fit le mauser.

5 — Hé ! celle d'avant-hier, à Kaiserslautern. On ne parle que de cela dans tout le village; c'est Richter, M. Richter qui est revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au Cruchon d^Or^ on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l'honneur des Prussiens ; lo les Républicains sont en pleine déroute ! »

A peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de Talcôve, songeant que la Française était là et qu'elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c'était une brave femme, et nous pensions 15 que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L'onclç leva la main, en hochant la tête d'un air désolé ; puis il se leva doucement et entr'ouvrit les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.

«C'est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt; 20 j'ai tout entendu.

— Ah! madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont de fausses nouvelles.

— Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment qu'une bataille s'est livrée avant-hier à Kaiserslautern, il

25 faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autrichiens : leur aile droite aurait traversé le village. »

Puis élevant la voix :

30 «Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez ? »

8 Cruchon-d^ Or^ the sign of a tayem. — 25 que nous ayons eu le dessous — que nous ayons été battus.

De toutes les choses lontaines de ce temps, celle-ci surtout est restée dans ma mémoire, car cette nuit-là nous vîmes quelle femme nous avions sauvée, et nous comprîmes aussi quelle était cette race de Français qui se

5 levait en foule pour convertir le monde.

Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions tous entrés dans l'alcôve. Moi au pied du lit, Scipio près de moi, je regardais en silence, et, pour la première fois, je voyais que madame Thérèse était de-

xo venue si maigre, qu'elle ressemblait à un homme: sa longue figure osseuse, au nez droit, était appuyée sur sa main ; son bras, sec et brun, sortait presque jusqu'au coude de la grosse chemise de Lisbeth ; un mouchoir de soie rouge, noué sur le front, retombait derrière, sur sa

15 nuque décharnée; on ne voyait pas ses magnifiques cheveux noirs, mais seulement quelques petits au-dessous des oreilles, où pendaient deux grands anneaux d'or. Et ce qui surtout fixa mon attention, c'est qu'au bas de son cou pendait une médaille de cuivre rouge,

20 représentant une tête de jeune fille, coiffée d'un bonnet

en forme de casque ; cette relique attira mes yeux ; j'ai

su depuis que c'était l'image de la République, mais

alors je pensai que c'était la sainte Vierge des Français.

Madame Thérèse regardait Kofîel, qui ne quittait pas

25 des yeux l'oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.

« Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d'un air embarrassé; ce Richter ne mérite pas du tout de confiance.

30 — C'est égal, monsieur Koflfel, racontez-moi cela, ditelle; M. le docteur le permet. N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez?

24 ne quittait pas des yeux = regardait toujours.

y6 MADAME THÉRÈSE

— Sans doute, fit l'oncle d'un air de regret. Mais îl ne faut pas croire tout ce qu'on rapporte.

— Non . . ., on exagère, je le sais bien; mais il vaut mieux savoir les choses que de se figurer mille idées ;

5 cela tourmente moins. »

Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu'à la nuit, ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les re-

lo tranchements ; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers; qu'on ne voyait que des morts dans les ravins, sur la côte, le long des routes et dans la Lauter ; que les Français avaient tout abandonné : leurs canons, leurs caissons, leurs fusils et leurs gibernes; qu'on les

15 massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick, envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.

Madame Thérèse, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés au fond de l'alcôve et les lèvres serrées, ne

20 disait rien. Elle écoutait, et de temps en temps, lorsque Koflfel voulait s'arrêter — car de raconter ces choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de peine — elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait, disant: «On raconte encore ceci ou cela, mais

25 je ne le crois pas. »

Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua à réfléchir. Puis, comme l'oncle disait : « Tout cela, ce ne sont que des bruits. . . On ne sait rien de positif. . . Vous auriez tort de vous désoler,

50 madame Thérèse ; » elle se releva légèrement, pour s'ap-

9 livré de terribles combats, see livrer, — xa Lauter, a river of Bavaria, empties into the Rhine. — 15 Brunswick (i 735-1806) was the general of the European armies allied against France.

puyer contre le boîs de lit, et nous dit d'une voix très simple :

« Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me

s désole ; non, cette affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose pour moi. J*ai vu ce même Brunswick arriver jusqu'en Champagne, à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute la

lo France et ensuite reculer devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins, jusqu'en Prusse. Mon père,

— un pauvre maître d'école, devenu chef de bataillon ;

— mes frères, — de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage, — et moi derrière avec le petit Jean,

15 dans ma charette, nous lui avons fait la conduite, après les défilés de l'Argonne et la bataille de Valmy. Ne croyez donc pas que de telles choses m'effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille : nous sommes six millions de paysans, qui voulons

20 manger nous-mêmes le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C'est juste, et Dieu est avec nous.»

En parlant, elle s'animait, elle étendait son grand bras maigre ; le mauser, l'oncle et Koffel se regardaient stu-

35 péfaits.

« Ce n'est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle ; quand un de nous tombe, dix

7 Champagne^ an old province of France comprising the departments of Aube, Haute-Marne, Marne, and Ardennes. — 8 proclamations refers to Brunswick's manifesto Quly 25, 1 792), in which he said that he would destroy Paris if Louis XVI was not given back his lost power. — 15 nous lui avons fait la conduite = nous V avons poursuivie — z6 Argonne^ the name of a part of Champagne. — Valmy^ a village of the department of Marne, where Dumouriez and Kellermann conquered the Prussians in 1792.

autres se lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour Tempereur d'Allemagne que nous marchons, c'est pour l'abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l'homme !

5 — Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles

lo qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c'est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste. »

15 Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l'oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.

Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les

20 avaient frappés et qu'ils pensaient : « Cette femme a raison. »

Au bout d'une minute seulement, l'oncle dit: «Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux; sur bien des choses nous pensons de même, et

25 si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.

— Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.

30 — Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob ; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.

as Du calme ss soyez cabne.

— Je tâcherai, monsieur le docteur.»

Alors nous sortîmes de Talcôve, et Toncle, nous regardant tout rêveur, dît :

«Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est 5 temps.»

Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou comme à l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà Tescalier.

Cette nuit-là, j'entendis Toncle se promener longlo temps dans sa chambre ; il allait et venait d'un pas lent et grave, comme un homme qui réfléchit. Enfin, tout bruit cessa, et je m'endormis.

Le lendemain, lorsque je m'éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres; il en tombait encore telle-

15 ment qu'on ne voyait pas la maison en face. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l'oncle Jacob, son cheval Rappel hennissait; mais aucun autre bruit ne s'entendait, tous les gens du village ayant eu soin de fermer leurs portes.

ao Je pensai qu'il fallait quelque chose d'extraordinaire pour décider l'oncle à se mettre en route par un temps pareil, et, m'étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être.

L'allée était ouverte; l'oncle, enfoncé dans la neige

25 jusqu'aux genoux, son gros bonnet de loutre tiré sur la nuque, et le col de sa houppelande relevé, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traîneau.

« Tu pars, oncle ? lui criai-je en m'avançant sur le seuil.

Z7 Rappel^ the name of the doctor's horse.

— Ouï, Fritzel, oui, je pars, dit-il d'un ton joyeux ; est-ce que tu veux m'accompagner?»

J'aimais bien d'aller en traîneau, mais voyant ces gros flocons tourbillonner, et, songeant qu'il ferait froid, je

5 répondis:

«Un autre jour, oncle; aujourd'hui, j'aime mieux rester.»

Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l'oreille, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il était de bonne humeur.

lo Nous entrâmes ensemble dans la cuisine, où le feu répandait une bonne chaleur. Lisbeth lavait les écuelles devant la petite fenêtre à vitres rondes qui donnait sur la cour. Tout était calme dans la cuisine ; les grosses soupières semblaient briller plus que de coutume.

15 « Maintenant, tout est prêt, » dit l'oncle en ouvrant le garde-manger et mettant dans sa poche une croûte de pain.

Il mit sous sa houppelande la gourde de kirschenwasser, qu'il emportait toujours en voyage; puis, au

20 moment d'entrer dans la salle, la main sur le loquet, il dit à la vieille servante de ne pas oublier ses recommandations: d'entretenir un bon feu partout, de laisser la porte ouverte, pour entendre madame Thérèse, et de lui donner tout ce qu'elle demanderait, à l'exception du

25 manger; car elle ne devait prendre qu'un bouillon le matin et un autre le soir, avec quelques légumes.

Enfin il entra, et je le suivis, songeant au plaisir que j'aurais, lorsqu'il serait parti, de courir dans tout le village avec mon ami Scipio.

30 « Eh bien, madame Thérèse, dit l'oncle d'un ton joyeux, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau ! »

^1 me voilà sur mon départ, see départ.

MADAME THÉRÈSE 8l

Madame Thérèse, appuyée sur son coude, au fond de l'alcôve, les rideaux écartés, regardait les fenêtres d'un air tout mélancolique.

«Vous allez voir un malade, monsieur le docteur? 5 dit-elle.

— Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d'ici, qui s'est laissé prendre sous sa schlitte; c'est une blessure grave et qui ne souffre aucun retard.

— Quel rude métier vous faites ! dit madame Thérèse lo d'une voix attendrie ; sortir par un temps pareil pour

secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services !

— Eh ! sans doute, répondit l'oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m'est arrivé déjà bien

15 souvent; mais que voulez-vous? parce qu'un homme est pauvre, ce n'est pas une raison pour le laisser mourir ; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les riches.

— Oui, vous avez raison, et pourtant combien d'autres, 20 à votre place, resteraient tranquillement près de leur feu,

au lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien ! »

Et levant les yeux avec expression :

« Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républi- 25 cain.

— Moi, madame Thérèse ! que me dites-vous là ? s'écria l'oncle en riant.

— Oui, un vrai républicain, reprit-elle: un homme que rien n'arrête, qui méprise toutes les souffrances,

30 toutes les misères pour accomplir son devoir.

— Ah ! si vous l'entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondît l'oncle. * Mais dans tous les

7 s^ est laissé prendre = est tombé, — xa reconnaître z^z payer.

partis et dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.

— Alors, monsieur Jacob, ils sont républicains sans le savoir.»

5 L'oncle ne put s'empêcher de sourire :

«Vous avez réponse à tout, dit-il en mettant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter avec vous ! »

Quelques instants de silence suivirent ces paroles.

lo L'oncle battait le briquet. Moi j'avais pris la tête de Scipio entre mes bras, et je pensais: «Je te tiens, tu vas me suivre . . . Nous reviendrons dîner, et après ça nous recommencerons. » Le cheval continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s'était mise à regarder les

15 gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit :

«Je vais rester absent jusqu'au soir; mais Fritzel vous tiendra compagnie, le temps ne vous durera pas trop. » ' \

20 II me passait la main dans les cheveux, et je devenais rouge comme une écrevisse, ce qui fit sourire madame Thérèse.

«Non, non, monsieur le docteur, dit-elle avec bonté, je ne m'ennuie jamais seule ; il faut laisser courir Fritzel

25 avec Scipio, cela leur fera du bien ; et puis ils aiment bien mieux respirer le grand air que de rester enfermés dans la chambre : n'est-ce pas, Fritzel ?

— Oh ! oui, madame Thérèse, répondis-je en exhalant un gros soupir.

30 — Comment ! tu n'as pas honte de dire cela de cette façon? s'écria l'oncle.

— Eh! pourquoi, monsieur le docteur? Fritzel est

iS ne vous durera pas trop = ne vous semblera pas trop long*

comme petit Jean, il dit tout ce qu'il pense, et il a raison. Va, Fritzel, cours, amuse-toi ; Toncle te donne congé. »

Que je l'aimais alors et que son sourire me paraissait bon ! L'oncle Jacob s'était mis à rire, il reprit son fouet 5 au coin de la porte, et revenant :

«Allons, madame Thérèse, s'ecria-t-il, au revoir et bon courage !

— Au revoir ! monsieur le docteur, fit-elle en lui tendant sa longue main d'un air d'attendrissement ; allez,

10 et que le ciel vous conduise. »

Ils restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs ; puis l'oncle dit :

« Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse ; ayez bonne confiance, soyez sans in- 15 quiétude, tout ira mieux. »

Après quoi nous sortîmes ; il monta dans le traîneau, s'enveloppa les genoux de sa houppelande, et toucha Rappel du bout de son fouet, en me disant :

« Conduis-toi bien, Fritzel. »

ao Le traîneau fila sans bruit, remontant la rue. Quelques bonnes gens regardaient à leurs fenêtres et se disaient :

« Monsieur le docteur Jacob est appelé bien sûr quelque part pour un malade en danger, sans cela il ne se 25 mettrait pas en route par ce temps de neige. »

Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, je tirai la porte de l'allée et je rentrai manger ma soupe sur le bord de l'âtre. Après avoir fini ^'allais sortir, lorsque Lisbeth me demanda :

30 «Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici?

— Non, je vais voir le petit Hans Aden.

— Eh bien, écoute : puisque tu mets tes sabots, va

13 je serai de retour^ see retour.

donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française ; monsieur le docteur veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas. Tu diras au mauser que c'est pour Toncle Jacob. Voici

5 Targent. »

Rien ne me plaisait tant que d'avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je pris donc l'écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier.

lo Quelques commères commençaient à balayer le devant de leur porte.

A l'auberge du Cruchon-d' Or, on entendait tinter les verres et les bouteilles ; on chantait, on riait, les gens montaient et descendaient l'escalier. Un vendredi, cela

15 me parut extraordinaire ; je m'arrêtai pour voir si c'était une noce ou un baptême, et comme je me tenais de l'autre côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se pencher devant la

ao flamme, sa petite pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait une braise sur le tabac.

Plus loin, à droite, j'aperçus aussi la vieille Grédel avec sa cornette à rubans ; elle arrangeait des assiettes sur un dressoir.

25 Un instant après, le mauser revint lentement dans l'allée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai : « Mauser ! mauser I »

Il s'avança jusqu'au bord de l'escalier, et me dît en riant :

30 «C'est toi, Fritzel?

— Oui, je vais chez vous chercher du miel.

— Hé ! monte donc boire un coup ; nous irons ensemble tout à l'heure. »

Et se tournant vers la cuisine :

« Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel. »

Je m'étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos talons.

5 Dans la salle, à travers la fumée grisâtre, on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse, en veste, le bonnet ou le feutre sur Toreille ; les uns assis à la file, les autres à cheval au bout des bancs, levant leurs verres pleins d'un air joyeux, et célébrant la grande lo victoire de Kaiserslautern. Quelques vieilles buvaient avec leurs fils et semblaient aussi joyeuses que les autres.

Je suivais le mauser, qui s'avançait vers les fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, l'ami 15 Koffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l'autre coin, en face, l'aubergiste Joseph Spick, son bonnet de laine frisée sur l'oreille, comme un batailleur, et M. Richter, en veste de chasse et grandes guêtres de cuir, buvaient du gleiszeller au 20 cachet vert. Ils étaient pourpres tous les deux jusqu'aux oreilles, et criaient :

« A la santé de Brunswick ! à la santé de notre glorieuse armée !

— Hé ! fît le mauser en s'approchant de notre table, 25 place pour un homme. »

Et Kofîel, se retournant, me serra la main, tandis que le père Schmitt disait :

«A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort. »

30 II me fît asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez, d'un air de vieille connaissance.

19 gleiszeller^ a German wine. — 25 place^ supply /m'^j

« Hé ! hé ! hé ! disait le vieux soldat, c'est toi, Tancîen ; tu me reconnais ! »

Grédel apporta un verre ; le mauser l'emplit.

Au même instant, M. Rich ter se mit à crier à l'autre 5 bout de la table, d'un ton moqueur :

«Hé! Fritzel, comment va M. le docteur Jacob? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille ! C'est étonnant, étonnant, un si bon patriote ! »

Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à 10 Koffel:

«L'oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s'est laissé prendre sous sa schlitte, »

Alors Koffel, se retournant, s'écria d'une voix claire : 15 « Pendant que le petit-fils d'un ancien domestique de Salm-Salm s'allonge les jambes sous la table près clu poêle, et qu'il boit du gleiszeller en l'honneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron ao de la montagne écrasé sous sa schlitte. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts, mais ça prouve plus de cœur tout de même. »

Koffel avait bu un petit coup de trop, et tous les gens l'écoutaient en souriant. Richter, la figure longue et les 25 lèvres serrées, ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un instant il dit:

« Eh ! que ne fait-on pas par amour des Droits de l'homme, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage !

30 — Monsieur Richter, taisez-vous ! s'écria le mauser d'une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la con-

X r ancien = vieil ami. — 27 Droits de Vhomme, sec page 18, Une 13.

naître, est une brave femme. Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie; vous devriez rougir d*exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre ! c'est abominable ! 5 — Je me tairai si cela me convient, s'écria Richter à son tour. Vous criez bien haut. . . Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire ! »

Alors le mauser, les tempes et les joues couleur de brique, frappa du poing sur la table, à faire tomber les

lo verres ; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit :

«J'ai le droit de me réjouir des victoires, de là vieille

Allemagne autant, pour le moins, que vous, monsieur

Richter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon

père, comme mon grand-père, et tous les mausers

15 connus depuis deux cents ans au village d'Anstatt pour l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des

« marmites.»

Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d'un ton calme :

25 «Je n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n'empêche pas qu'en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n'est

30 pas une victoire ordinaire, c'est la fin de cette fameuse République une et indivisible.

— Comment ! comment ! s'écria le vieux Schmitt, la fin de la République? Voilà du nouveau !

— Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu'à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu'à Paris.»

5 Toute la salle était alors de Tavis de Richter, et plusieurs disaient:

«A la bonne heure, voilà qui est bien dit; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses. »

Le mauser et Kofîel se taisaient ; mais le vieux Adam

lo Schmitt hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il. déposa sa pipe sur la table et dit :

« Monsieur Richter, vous parlez comme Talmanach ; vous prédisez l'avenir d'une façon admirable ; mais tout cela n'est pas aussi clair pour les autres que pour vous.

15 Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines ; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par

20 leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même ; par exemple, d'établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu'il en ait le courage et la capacité ; de cette façon, tous les soldats

25 se battent comme de véritables héros. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s'en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer, au premier étage, en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des

3 Hornbach is situated in Bavaria. — Sarrebruck (Ger. SaarbrucM), a town of Rhenish Prussia, where the first battle of the Franco- Prussian war was fought in 1870. — 4 Metz, a fortified city of Lorraine, was ceded to Germany in 1871.

uhlans, des charges magnifiques ; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça ! Et leur commandant m'a fait un véritable plaisir, avec sa grosse figure de paysan lor-

5 rain et ses petits yeux de sanglier. Il n'était pas aussi

bien habillé qu'un major prussien, mais il se tenait aussi

• tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air

de clarinette. Finalement, ils se sont tous retirés, c'est

vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et ils n'ont

10 laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter, il y a de la ressource. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, et s'il leur vient un

15 général ou deux, gare ! Et prenez bien garde que ce n'est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu'entre dix ou douze mille nobles; la race n'est peut-être pas aussi fine, mais elle est plus solide.»

20 Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde l'écoutait, il ajouta :

«Tenez, moi, par exemple, si j'avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d'être Adam Schmitt, sergent de

25 grenadiers, avec cent florins de pension, six blessures et quinze campagnes? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête ; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers, ou bien mes os dormiraient depuis longtemps

30 quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu'à devenir sergent et à faire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau.»

3a garde sa feau, see peau.

Scîpio ne bougeait pas; il se tenait la tête droite, ses yeux luisants sous ses grands poils frisés, et, dans le coin de sa moustache on voyait une dent blanche très pointue.

5 Tout le monde était maintenant contre M. Richter qui, ne sachant que répondre, haussa les épaules comme pour dire: «Ce sont des fous gonflés d'orgueil, des êtres qu'il faudrait mettre à la raison. »

Or le silence commençait à se rétablir et le mauser

lo venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s'entendirent sous la table; aussitôt nous regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de M. Richter qui tournait autour de Scipio. Ce chien s'appelait Max; il était grand, sec et nerveux, et

15 voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute.

En regardant du côté de M. Richter, je vis qu'il excitait son chien ; le père Schmitt s'en aperçut aussi, car il s'écria :

ao «Monsieur Richter, vous avez tort d'exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse et qui connaît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être d'une vieille race ; mais, prenez garde, celui-ci serait bien capable de l'étrangler.

25 — Étrangler mon chien ! s'écria Richter ; il en avalerait dix comme ce misérable roquet; d'un coup de dent il lui casserait l'échiné ! »

En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M. Richter excitait toujours son grand Max, et tous

30 les buveurs se retournaient en riant pour voir la bataille. J'avais envie de pleurer ; mais le vieux Schmitt me retenait par l'épaule en me disant tout bas :

9 mettre à la raison^ see raison. — 31 j* avais envie, see envie.

«Laissez faire, laissez faire ... ne craignez rien, Fritzel; je vous dis que notre chien connaît la politique . . . l'autre n'est qu'une grosse bête qui n'a rien vu.»

5 Et se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours : « Attention ! attention ! »

Le grand roux s'avançait la tête penchée et le poil hérissé tout le long de son échine maigre. Ils grondaient tous deux, jusqu'au moment où Max fit un bond 10 pour saisir Scipio à la gorge. Scipio s'était baissé pendant que l'autre l'attrapait à la tignasse, et d'un coup de dent sec il lui brisa la patte. C'est alors qu'il fallut entendre les cris plaintifs de Max, et qu'il fallut le voir se glisser en boitant sous les tables; il filait 15 comme un éclair entre les jambes, en répétant ses cris aigus.

M. Richter s'était levé furieux pour tomber sur Scipio ; mais, au même instant, le mauser avait pris son bâton au coin de la porte, et disait :

20 (( Monsieur Richter, si votre grosse bête est mordue, à qui la faute ? Vous l'avez assez excitée ; maintenant elle est peut-être estropiée, ça vous apprendra ! »

Et le vieux Schmitt, riant jusqu'aux larmes, faisait mettre Scipio entre ses genoux et criait:

25 «Je savais bien qu'il connaissait les finesses de la guerre ; hé ! hé ! hé ! nous avons remporté les drapeaux et les canons. »

Tous les assistants riaient avec lui; de sorte que M. Richter, indigné, chassa lui-même son chien dans la rue 30 pour ne plus entendre ses cris.

«Allons, s'écria le mauser en se levant, arrive maintenant, Fritzel, arrive ! Il est temps que je te donne ce

az 3 qui: note use of preposition.

que tu veux. Je vous salue, monsieur Richter; vous avez un fameux chien. »

Schmitt et Koffel s'étaient aussi levés, et nous sortîmes tous ensemble, riant comme des bienheureux. 5 Scipio nous suivait de près, sachant qu'il n'avait rien de bon à espérer quand nous serions sortis.

Le mauser marchait devant.

Nous arrivâmes bientôt à sa petite porte enfoncée sous terre ; alors il descendit les marches et me dit : 10 a Arrive, Fritzel, arrive ; laisse le chien dehors, il n'y a pas trop de place dans le trou. »

Il avait bien raison d'appeler sa baraque un trou, car

elle n'avait que deux petites fenêtres à fleur de terre

donnant sur la ruelle.

15 II ouvrit l'armoire et prit sur le plus haut rayon une large écuelle de terre, où le miel couleur d'or, dans des rayons blancs comme la neige, s'élevait par couches régulières. Il la déposa sur la table, et plaça deux beaux rayons dans une assiette très propre, en me

2o disant:

«Tiens, Fritzel, voilà du beau miel pour la dame française. Le miel en rayon est tout ce qu'on peut souhaiter de mieux pour des malades; c'est d'abord plus apétissant, et puis c'est plus frais et plus sain. »

25 J'avais déjà posé l'argent au bord de la table, et sa mère étendait la main d'un air content pour le prendre ; mais le mauser me le rendit:

«Non, fit-il, non, je ne veux pas être payé de cela; mets cet argent dans ta poche, Fritzel, et prends l'as-

30 siette. Tu diras à la dame française, Fritzel, que c'est le mauser qui lui fait présent de ce miel, avec plaisir,

I je vous salue: note ironical meaning of this expression. — 13 h /leur de terre y see^eur.

entends-tu ... de bien bon cœur . . . car c'est une femme respectable. . . N'oublie pas de dire «respectable, » tu m'entends ?

— Oui, mauser, je dirai ça.

Le mauser me reconduisit jusque dehors, et je retournai chez nous, bien content de ce qui venait d'arriver.

Au coin de l'église, je rencontrai le petit Hans Aden, qui revenait de glisser sur le guévoir; il s'en retournait, 10 les mains dans les poches jusqu'aux coudes, et me cria : « Fritzel ! Frîtzel ! »»

S'étant approché, d'abord il regarda les deux beaux rayons de miel, et me dit:

«C'est pour vous, ça?

15 — Non, c'est pour faire de la boisson à la dame française.

— Je voudrais bien être malade à sa place,» dit-il, en se léchant, d'un air expressif, le bord de ses grosses lèvres.

90 Puis il demanda :

« Qu'est-ce que tu fais, cette après-midi ?

— Je ne sais pas; j'irai me promener avec Scipio. » «Écoute, si tu veux, dit-il, nous irons poser des attrapes derrière le fumier de la poste ; il y a beaucoup

25 de verdiers et de moineaux le long des haies, sous les hangars et dans les arbres du PostthâL

— Je veux bien, lui répondis- je.

— Oui, arrive ici, sur le perron de l'église; nous partirons ensemble. »

86 FosÉihàl, the grounds around the post-office.

Chacun de nous reprit alors son chemin, et je rentrai chez nous vers onze heures et demie.

« Ah ! te voilà ! s'écria Lisbeth en me voyant entrer

dans la cuisine, je croyais que tu ne reviendrais plus ;

5 il t'en faut, à toi, du temps pour faire une commission ! »

Je lui racontai ma rencontre avec le mauser sur Tescalier du Cruchon- d' Or ^ la dispute de Kofîel, du vieux Schmitt et du taupier contre M. Richter, la grande bataille de Max et de Scipio, et, finalement, la manière lo dont le mauser m'avait recommandé de dire qu'il ne voulait pas d'argent pour son miel, et qu'il l'offrait de bien bon cœur à la dame française, une personne « respectable. »

Comme la porte était ouverte, madame Thérèse en- 15 tendit ces choses et me dit de venir. Alors je vis qu'elle était attendrie, et quand je lui présentai le miel, elle l'accepta.

« C'est bien, Fritzel, dit-elle les larmes aux yeux, c'est

bien, mon enfant, je suis contente, bien contente de ce

20 présent; l'estime des honnêtes gens nous fait toujours

beaucoup de plaisir. Lorsque le mauser viendra, je

veux le remercier moi-même. »

Puis elle se pencha et passa la main sur la tête de .Scipio, qui se tenait devant le lit, le nez en l'air; elle 25 souriait, et dit :

«Hé ! Scipio, tu soutiens donc aussi la bonne cause?»

Lui, voyant la joie briller dans ses yeux, se mit à aboyer tout haut.

«Oui, oui, je vais mieux maintenant, dit-elle, je me 30 sens plus forte . . . Ah ! nous avons beaucoup souflfert ! »

Puis, exhalant un soupir, elle se remit le coude dans l'oreiller en disant:

5 à toi : note emphatic use of proncNtn.

«Une bonne nouvelle . . . seulement une bonne nouvelle, et tout sera bien ! »

Lisbeth venait de dresser la table, elle ne disait rien ; madame Thérèse redevenait rêveuse.

5 La pendule sonna midi, et, quelques instants après la vieille servante apporta la petite soupière pour nous deux.

A chaque instant je tournais la tête pour regarder si Hans Aden ne se promenait pas déjà sur le perron de 10 Téglise. Enfin il traversa la place; il regardait vers notre maison, épiant du coin de Toeil ; mais il n'eut pas besoin d'épier longtemps: j'étais déjà dans l'allée et j'ouvrais la porte, sans prévenir Scipio cette fois. Puis je courus le long du mur, de crainte d'une commission 15 ou de tout autre empêchement: il peut vous arriver tant de malheurs dans ce bas monde ! Et ce n'est que bien loin de là que Hans Aden et moi nous fimes halte pour reprendre haleine.

«Tu as du blé, Hans Aden?

20 — Oui.

— Et ton couteau ?

— Sois donc tranquille, le voilà. Mais écoute, Fritzel, je ne peux pas tout porter; il faut que tu prennes les briques et moi les tuiles.

25 — Oui ; allons. »

Et nous repartîmes à travers champs, derrière le village, ayant de la neige jusqu'aux hanches. Le mauser, Koffel, l'oncle lui-même nous auraient appelés alors, que nous nous serions sauvés comme des voleurs, sans 30 tourner la tête.

Nous arrivâmes bientôt à la vieille tuilerie abandonnée, car on cuit rarement en hiver, et nous prîmes notre

32 Suis donc tranquille = certainement.

charge de briques. Puis remontant la prairie, nous traversâmes les haies du Postthâl toutes couvertes de givre, juste en face des grands fumiers carrés, derrière les écuries et le hangar. Déjà de loin, nous voyions

5 les moineaux alignés au bord du toit.

« Je te le disais bien, faisait Hans Aden ; écoute ! . . . écoute! ...»

Deux minutes après nous posions nos attrapes entre les fumiers, en déblayant la neige au fond. Les moi-

lo neaux nous contemplaient du haut des toits, en tournant légèrement la tête sans rien dire. Hans Aden se releva, et clignant de l'œil pour observer les moineaux. « Arrive, fît-il tout bas ; ils vont tous descendre. » Nous entrâmes sous le hangar, pleins de bonnes

15 espérances, et dans le même instant toute la bande disparut. Nous pensions qu'ils reviendraient ; mais jusque vers quatre heures nous restâmes blottis derrière les bottes de paille, sans entendre un cri de moineau. Ils avaient compris ce que nous faisions, et s'en étaient

30 allés à l'autre bout du village.

Enfin, las d'attendre et voyant le jour baisser, nous revînmes au village, en suivant la grande route, grelottant, les mains dans les poches et le bonnet tiré sur la nuque d'un air piteux.

25 Lorsque j'arrivai chez nous, il faisait nuit. Lisbeth préparait le souper; mais comme j'éprouvais une sorte de honte à lui raconter la façon dont les moineaux s'étaient moqués de nous ; au lieu de courir à la cuisine, selon mon habitude, j'ouvris tout doucement la porte

30 de la salle obscure, et j'allai m'asseoir sans bruit derrière le fourneau.

Rien ne bougeait; Scipio dormait sous le .fauteuil, et je me réchauffais depuis un quart d'heure, écoutant

bourdonner la flamme, lorsque madame Thérèse, qui semblait dormir, me dit d'une voix douce :

«Cest toi, Fritzel?

— Oui, madame Thérèse, lui répondis-je.

5 — Tu te réchauffes?

— Oui, madame Thérèse.

— Tu as donc bien froid ?

— Oh ! oui.

— Qu'est-ce que vous avez donc fait cette après- 10 midi?

— Nous avons posé des attrapes aux moineaux, Hans Aden et moi.

— Ah ! Et vous en avez pris beaucoup ?

— Non, madame Thérèse, pas beaucoup.

15 — Combien?»

Cela me saignait le cœur de dire à cette honnête personne que nous n'en avions pas pris du tout «Deux ou trois, n'est-ce pas, Fritzel? fit-elle.

— Non, madame Thérèse.

ao — Vous n'en avez donc pas pris?

— Non.»

Alors elle se tut, et je me fis une grande idée de son chagrin.

'( Ce sont des oiseaux bien malins, reprit-elle au bout «5 d'un instant.

— Oh ! oui. . .

— Tu n'as pas les pieds mouillés, Fritzel?

— Non, j'avais mes sabots.

— Allons, allons, tant mieux. Il faut te consoler, 30 une autre fois tu seras plus heureux.»

Comme nous causions ainsi, Lisbeth entra laissant la porte de la cuisine ouverte.

«Hé! te voilà, dit-elle, je voudrais bien savoir où tu

passes tes journées? toujours dehors, toujours avec ton Hans Aden, ou ton Frantz Sépel.

— Il a pris des moineaux, dit madame Thérèse.

— Des moineaux ! si j'en voyais seulement une fois 5 un, s'écria la vieille servante. Depuis trois ans, tous

les hivers il court après les moineaux. Une fois, par hasard, il a pris en automne un vieux geai dépjumé, qui n'avait plus la force de voler, et depuis ce temps il croit que tous les oiseaux du ciel

lo sont à lui."

Lisbeth riait. Elle se remit à son rouet, devant l'alcôve, et dit :

«Maintenant tout est prêt, quand M. le docteur viendra, je n'aurai plus qu'à mettre la nappe. Qu'est-ce

15 que je racontais donc tout à l'heure?

— Vous parliez de vos conscrits, mademoiselle Lisbeth.

— Ah ! oui . . . depuis le commencement de cette maudite guerre, tous les garçons du village sont partis :

30 le grand Ludwig, le fils du forgeron, le petit Christel, Hans Goerner et bien d'autres ; ils sont partis, les uns à pied, les autres à cheval, en chantant: ^Faterlandf Faterland/^ avec leurs camarades, qui les conduisaient à l'auberge du père Fritz, sur la route de Kaiserslautern.

25 Ils chantaient bien, mais ça ne les empêchait pas de pleurer comme des malheureux en regardant le clocher d'Anstatt. Ah ! madame Thérèse, ce n'est pas pour vous faire des reproches, mais sans votre Révolution, nous serions bien tranquilles, nous ne penserions qu'à

30 louer le Seigneur de ses grâces. C'est terrible une

10 à lui : note use of personal pronoun instead of possessive in English. — 23 Faterland (Ger. VaUrland)^ a patriotic German song : << Was ist des Dejitschen Vaterland? "

République pareille qui dérange tout le monde de ses habitudes ! »

Tout en écoutant cette histoire, je sentais une bonne odeur remplir la chambre et je finis par me lever avec 5 Scipio, pour aller jeter un coup d'œil à la cuisine : nous avions une bonne soupe aux oignons, une poitrine de veau farcie et des pommes de terre frites. La chasse m'avait tellement ouvert l'appétit, qu'il me semblait que j'aurais tout avalé d'une bouchée.

10 Après avoir bien regardé, je me mis à faire des vœux pour le retour de l'oncle.

«Ah! Lisbeth ! m'écriai-je en rentrant, si tu savais comme j'ai faim !

— Tant mieux, tant mieux, me répondit la vieille en 15 jacassant toujours, l'appétit est une bonne chose. »

Soudain un bruit lointain, un bruit de grelots se fit entendre, ce n'était encore qu'un bruissement presque imperceptible, perdu dans l'éloignement, mais il se rapprochait vite, et bientôt madame Thérèse dît : 20 u C'est M. le docteur.

— Oui, fit Lisbeth en se levant et remettant son rouet au coin de l'horloge ; cette fois c'est lui. »

Elle courut à la cuisine.

J'étais déjà dans l'allée, et je tirais la porte extérieure 25 en criant :

«C'est toi, mon oncle?

— Oui, Fritzel, répondit la voix joyeuse de l'oncle, j'arrive. Tout s'est bien passé à la maison?

— Très bien, oncle, tout le monde se porte bien. 30 — Bon, bon ! »

Au même instant, Lisbeth sortait avec la lanterne, et je vis l'oncle sous le hangar, en train de dételer le cheval.

7 poitrine de veaufarcie^ see veau.

lOO MADAME THÉRÈSE

Il était tout blanc au milieu des ténèbres, et chaque poil de sa houppelande et de son gros bonnet de loutre scintillait à la lanterne comme une étoile. Il se dépêchait ; Rappel, tournant la tête vers l'écurie, semblait 5 ne pouvoir attendre.

«Seigneur Dieu, qu'il fait froid dehors! dit la vieille servante en accourant l'aider; vous devez être gelé, monsieur le docteur. Allez, entrez vite vous réchauffer, je finirai bien toute seule. »

lo Mais Toncle Jacob n'avait pas l'habitude de laisser le soin de son cheval à d'autres ; ce n'est qu'en voyant Rappel devant son râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu'il dit:

« Entrons maintenant. » Et nous entrâmes tous en- 15 semble.

«Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s'écria l'oncle sur le seuil, bonnes nouvelles ! J'arrive de Kaiserslautern, tout va bien là-bas. »

Madame Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute 30 pâle.

Et tandis qu'il secouait son bonnet et se débarrassait de sa houppelande :

«Comment, monsieur le docteur, fit-elle, vous venez de Kaiserslautern ?

25 — Oui, j'ai poussé jusque-là. . . Je voulais en avoir le cœur net. J'ai tout vu . . . je me suis informé de tout, dit-il en souriant; mais je vous avoue, madame Thérèse, que je tombe de fatigue et de faim. »

Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, et 30 regardait Lisbeth mettre la nappe d'un œil aussi luisant que celui de Scipio et le mien.

«Tout ce que je puis vous dire, s'écria-t-il en se rele-

a5 fai poussé == je suis allé, — a6 ^» avoir le cœur nety see cœur.

MADAME THÉRÈSE lOI

vant, c'est que la bataille de Kaiserslautern n'est pas aussi décisive qu'on le croyait, et que votre bataillon n'a pas donné ; le petit Jean n'a pas couru de nouveaux dangers.

5 — Ah! cela suffit, dit madame Thérèse en se recouchant d'un air de bonheur et d'attendrissement inexprimables, cela suffit ! Vous ne m'en diriez pas plus, que je serais déjà trop heureuse. Réchauffez-vous, monsieur le docteur, mangez, ne vous pressez pas, je lo puis attendre maintenant. »

Lisbeth servait alors la soupe, et l'oncle, en s'asseyant, dit encore :

«Oui, c'est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux points. Tout à l'heure je vous dirai le reste.» 15 Puis nous nous mîmes à manger.

Bientôt cependant notre grande faim se ralentit.

L'oncle but encore un bon coup, puis il alluma sa pipe, et se rapprochant de l'alcôve, il prit la main de madame Thérèse comme pour lui tâter le pouls, en 20 disant:

« M'y voilà !

« Les Républicains sont arrivés devant Kaiserslautern le 27 au soir, dit-il; depuis trois jours les Prussiens y étaient ; ils avaient fortifié la position en plaçant des 25 canons au haut des ravins qui montent sur le plateau. Le général Hoche les suivait et il résolut aussitôt de les culbuter le lendemain. Les Prussiens étaient 40,000 hommes, et les Français 30,000.

«Le lendemain donc, l'attaque commença sur la

30 gauche ; les Républicains, conduits par le général Am-

bert, se mirent à grimper le ravin au pas de charge en

criant: «Landau ou la mort !» Dans ce moment même,

3 donné *b combattu.

Hoche devait attaquer le centre ; mais il était couvert de bois et de hauteurs, il lui fut impossible d'arriver à temps ; le général Ambert dut reculer sous le feu des Prussiens; il avait toute Tarmée de Brunswick contre

5 lui. Le jour suivant, 29 novembre, c'est Hoche qui attaqua par le centre ; le général Ambert devait tourner la droite, mais il s'égara dans les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré cela, l'attaque devait recommencer le lendemain 30 novembre. Ce jour-

10 là, Brunswick fît un mouvement en avant, et les Républicains, de crainte d'être coupés, se mirent en retraite.

«Voilà ce que je sais de positif, et de la bouche même d'un commandant républicain, blessé d'un coup de feu à la hanche, le second jour de la bataille.

15 On peut se figurer avec quelle attention madame Thérèse écoutait ce récit.

« Je vois ... je vois . . . disait-elle tristement, la main appuyée contre la tempe, nous avons manqué d'ensemble.

20 — Justement, vous avez manqué d'ensemble, voilà ce que tout le monde dit à Kaiserslautern ; mais cela n'empêche pas que l'on reconnaisse le courage et même l'audace extraordinaire de vos Républicains. Quand ils criaient : « Landau ou la mort ! » au milieu du roule-

25 ment de la fusillade et du grondement des canons, toute la ville les entendait, il y avait de quoi vous faire frémir. Maintenant ils sont en retraite, mais Brunswick n'a pas osé les poursuivre. »

Il y eut un instant de silence, et madame Thérèse

30 demanda:

<( Et comment savez-vous que notre bataillon n'a pas donné, monsieur le docteur?

18 nous avons manqué d^ ensemble, see ensemble.

— Ah ! c'est par le commandant républicain ; il m'a dit que le premier bataillon de la deuxième brigade avait éprouvé de grandes pertes dans un village de la montagne quelques jours auparavant, en poussant une

5 reconnaissance du côté de Landau, et que, pour cette raison, on l'avait mis à la réserve. C'est alors que j'ai vu qu'il savait exactement les choses.

— Comment s'appelle ce commandant?

— Pierre Ronsart ; c'est un homme grand, brun, les 10 cheveux noirs.

— Ah! je le connais bien, je le connais, dit madame Thérèse, il était capitaine dans notre bataillon l'année dernière; comment! ce pauvre Ronsart est prisonnier? Est-ce que sa blessure est dangereuse?

15 — Non, le docteur m'a dit qu'il en reviendra ; mais il faudra quelque temps, » répondit l'oncle.

Puis, souriant d'un air fin, les yeux plissés : «Oui, oui, fit-il, voilà ce que le commandant m'a raconté. Mais il m'a dit bien d'autres choses encore, ao des choses . . . des choses intéressantes . . . extraordinaires ... et dont je ne me serais jamais douté. . .

— Et quoi donc, monsieur le docteur?

— Ah ! cela m'a bien étonné, fit l'oncle en serrant le tabac dans sa pipe du bout de son doigt et tirant une

25 grosse bouffée les yeux en l'air, bien étonné ! ... et pourtant pas trop . . . non, pas trop . . . car des idées pareilles m'étaient venues quelquefois.

— Mais quoi donc, monsieur Jacob? fit madame Thérèse d'un air surpris.

30 — Ah ! il m'a parlé d'une certaine citoyenne Thérèse connue de toute l'armée et que les soldats appellent tout bonnement la Citoyenne ! Hé ! hé ! hé ! il paraît

4 en poussant une reconnaissance, see reconnaissance*

que cette citoyenne-là ne manque pas d'un certain courage ! »

Et se tournant vers Lisbeth et moi :

«Figurez-vous qu'un jour, comme le chef de leur 5 bataillon venait d'être tué, en essayant d'entraîner ses hommes, et qu'il fallait traverser un pont défendu par une batterie et deux régiments prussiens, et que tous les plus vieux Républicains, les plus terribles d'entre ces hommes courageux reculaient, figurez-vous que

lo cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qu'elle marcha toute seule sur le pont, en disant à son petit frère Jean de battre la charge devant elle comme devant une armée: ce qui produisit un tel effet sur les Républicains, qu'ils s'élancèrent tous à sa suite, et

15 s'emparèrent des canons ! Comprenez-vous ça, vous autres? — C'est le commandant Ronsart qui m'a raconté la chose. »

Et comme nous regardions madame Thérèse, tout stupéfaits, moi surtout, les yeux tout grands ouverts,

20 nous vîmes qu'elle devenait toute rouge.

« Ah ! fit l'oncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses ; ça, c'est grand ; ça, c'est beau ! Oui . . . oui . . . quoique je sois partisan de la paix, ça m'a tout à fait touché. . .

25 — Mais, monsieur le docteur, répondit enfin madame Thérèse, comment pouvez- vous croire? . . .

— Oh! interrompit l'oncle en étendant la main, ce n'est pas ce commandant tout seul qui m'a dit cela ; deux autres capitaines blessés, qui se trouvaient là, en

30 entendant dire que la citoyenne Thérèse vivait encore, se sont bien réjouis. Son histoire du drapeau est connue du dernier soldat. Voyons . . . oui ou non, est-ce

16 autres^ here untranslatable.

qu'elle a fait ça?» dit Tonde en fronçant les sourcils et regardant madame Thérèse en face.

Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant :

5 « Le chef de bataillon qui venait d'être tué était notre père . . . nous voulions mourir, le petit Jean et moi . . . nous étions désespérés.»

En songeant à cela, elle sanglotait. L'oncle, la regardant alors, devint très grave et dit :

10 « Madam^ Thérèse, écoutez, je suis fier d'avoir sauvé la vie d'une femme telle que vous. Que ce soit parce que votre père était mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la .sorte, c'était toujours grand, noble et courageux, et je dis que cette maison, habitée 15 autrefois par mon père et mon grand-père, est honorée de votre présence, oui, honorée ! »

Ainsi parla l'oncle, gravement, en appuyant sur les mots, et déposant sa pipe sur la table, parce qu'il était vraiment ému.

20 Et madame Thérèse finit par dire :

«Monsieur le docteur, ne parlez pas ainsi, ou je serai forcée de m'en aller. Je vous en prie, ne parlez plus de tout cela.

— Je vous ai dit ce que je pense, répondit l'oncle en

25 se levant, et maintenant je n'en parlerai plus, puisque

telle est votre volonté ; mais cela ne m'empêchera pas

d'honorer en vous une douce et noble créature, et d'être

fier de vous avoir donné mes soins. »

Madame Thérèse, ayant essuyé ses larmes, le re- 30 gardait en souriant et lui dit :

«Monsieur le docteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles, merci, merci ! Maintenant je vais aller mieux.

— Oui, répondit Toncle en s'arrêtant, vous irez de mieux en mieux. Mais voici l'heure du repos; la fatigue a été longue, et je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Fritzel, allons, Lisbeth, allons

5 nous coucher ! Bonsoir, madame Thérèse.

— Bonne nuit, monsieur le docteur.»

Il prit la chandelle, et le front penché, tout rêveur, il monta derrière nous.

Le lendemain fut un jour de bonheur pour la maison lo de l'oncle Jacob.

Il était bien tard lorsque je m'éveillai de mon profond sommeil et la première chose que je vis, ce furent mes petites vitres rondes couvertes de ces mille ornements de givre, tels que la main de nul ciseleur ne 15 pourrait en dessiner.

En regardant cela, le nez à peine hors de ma couverture, je me disais: «Fritzel, tu n'oseras jamais te lever, pas même pour aller déjeuner, non, tu n'oseras pas! »

20 Cependant une bonne odeur de soupe à la crème montait de la cuisine et m'inspirait un terrible courage. J'étais là dans mes réflexions depuis une demi-heure lorsque j'entendis l'oncle Jacob se lever dans la chambre à côté de la mienne, ce qui me fît juger que les grandes 25 fatigues de la veille l'avaient rendu tout aussi dormeur que moi. Quelques instants après, je le vis entrer dans ma chambre, riant et grelottant, en manches de chemise. Je sautai de mon lit, descendis quatre à quatre et courus à la cuisine. Je me lavais auprès du feu et je

37 en manches de chemise^ see chemise, — a8 quatre à çuaire, see quatre.

commençai à contempler la soupière d'un œil attendri lorsque Toncle descendit à son tour ; il dit à Lisbeth :

« Eh bien ! eh bien ! comment va madame Thérèse ce matin? La nuit s*est bien passée, j'espère?

5 — Entrez, répondit la vieille servante d'un accent de bonne humeur, entrez, monsieur le docteur, quelqu'un veut vous parler. »

L'oncle entra, je le suivis, et d'abord nous fûmes très étonnés de ne voir personne dans la salle, et les rideaux 10 de l'alcôve tirés. Mais notre étonnement fut encore bien plus grand* lorsque, nous étant retournés, nous vîmes madame Thérèse, dans son habit de cantinière, — la petite veste à boutons de cuivre fermée jusqu'au menton, et la grosse écharpe rouge autour du cou, — 15 assise derrière le fourneau. Elle souriait à notre étonnement, et tenait la main posée sur la tête de Scipio assis auprès d'elle.

«Seigneur Dieu! fît l'oncle. Comment, c'est vous, madame Thérèse ! . . . Vous êtes levée ! »

20 Puis il ajouta d'un air d'inquiétude :

« Quelle imprudence ! »

Mais elle, continuant de sourire, lui tendit la main d'un air de reconnaissance, en le regardant de ses grands yeux noirs avec expression, et lui répondit : 25 « Ne craignez rien, monsieur le docteur, je suis bien ; vos bonnes nouvelles d'hier m'ont rendu la santé. Voyez vous-même ! ... »

Il lui prit la main en silence et compta les battements de son pouls d'un air rêveur ; puis son front s'éclaircit, et 30 d'un ton joyeux il s'écria :

« Plus de fièvre ! Ah ! maintenant, maintenant tout va bien ! Mais il faut encore de la prudence, encore de la prudence. »

Io8 MADAME THÉRÈSE

Et se reculant, il se mit à rire comme un enfant, regardant sa malade qui lui souriait aussi :

« Telle je vous ai vue la première fois, dit-il lentement, .telle je vous revois, madame Thérèse. Ah ! nous avons 5 eu du bonheur, bien du bonheur !

— C'est vous qui m'avez sauvé la vie, monsieur Jacob,» dit-elle, les yeux pleins de larmes.

Elle me fit signe d'approcher, me prit la tête entre ses mains et m'embrassa écartant mes cheveux. 10 «Tu es un bon enfant, Fritzel, me dit-elle; tu ressembles à petit Jean. »

J'étais tout fier de ressembler à petit Jean.

Alors l'oncle dit clignant des yeux d'un air de satisfaction intérieure:

15 « Aujourd'hui, dit-il, je ne bouge pas de chez nous ; il faut aussi de temps en temps que l'homme se repose. Je vais seulement faire un petit tour au village, pour avoir la conscience nette, et puis je rentre passer toute la journée en famille, comme au bon 20 temps où la grand'mère Lehnel vivait encore. On a beau dire, ce sont les femmes qui font l'intérieur d'une maison ! »

Tout en parlant de la sorte, il se coiffait de son gros bonnet et se jetait la houppelande sur l'épaule. Puis il 25 sortit en nous souriant.

Madame Thérèse était devenue toute rêveuse ; elle se leva, poussa le fauteuil près d'une fenêtre, et se mit à regarder la place de la fontaine d'un air grave. Moi, je sortis déjeuner dans la cuisine avec Scipio.

30 Environ une demi-heure après, j'entendis l'oncle qui rentrait en disant :

4 nous avons eu du bonheur, see bonheur, — az On a beau dire, dire, — 21 font l'intérieur^ see intérieur.

« Eh bien ! me voilà libre jusqu'au soir, madame Thérèse ; rien ne m'oblige plus à sortir. •

Depuis un instant, Scipio grattait à la porte, je lui ouvris, et nous entrâmes ensemble dans la salle. L'oncle 5 venait de suspendre sa houppelande au mur, et regardait madame Thérèse encore à la même place et toute mélancolique.

«A quoi pensez-vous donc, madame Thérèse? lui dit-il, vous avez l'air plus triste que tout à l'heure. 10 — Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre pour quelque temps, dit-elle d'une voix émue.

— Pour quelque temps? s'écria l'oncle, dites donc 15 pour bien des années, car. Dieu merci, vous êtes d'une

bonne constitution; d'ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu'autrefois.

— Oui, monsieur Jacob, oui, je le crois, fit-elle; mais quand un homme bon, un homme de cœur vous a re-

20 levée d'entre les morts à la dernière minute, c'est un bien grand bonheur de se sentir renaître, de se dire : «Sans lui, je ne serais plus là !»

L'oncle alors comprit qu'elle contemplait le théâtre du terrible combat soutenu par son bataillon contre la

25 division autrichienne et qu'elle savait aussi le sort qui l'attendait, si par bonheur il n'était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le tombereau. Il- resta comme étourdi de cette découverte, et seulement au bout d'un instant il demanda :

30 «Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse ?

— Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m'a dit ce que je vous dois de reconnaissance.

no MADAME THÉRÈSE

— Lisbeth VOUS a dit cela? s'écria Toncle désolé; j'avais pourtant bien défendu. . .

— Ah! ne lui faites pas de reproches, monsieur le docteur, dit-elle, je l'ai aidée un peu. . . Elle aime tant

5 à causer ! »

Madame Thérèse souriait alors à Toncle, qui, s'apaisant aussitôt, dit :

« Allons, allons, j'aurais dû prévoir cela, n'en parlons

plus. Je voudrais que cette fontaine fût à l'autre bout

10 du village; mais puisqu'elle est là, et que nous ne

pouvons l'ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau

pour ne plus la voir, cela vaudra beaucoup mieux.

— Je veux bien,» répondit madame Thérèse en se levant.

15 Elle s'appuya sur le bras de l'oncle, qui semblait heureux de la soutenir. Moi, je roulai le fauteuil dans son coin, et nous reprîmes tous notre place autour du fourneau, dont le pétillement nous réjouissait.

Madame Thérèse dans sa pâleur, ses grands cheveux

ao noirs tombant avec des reflets bleuâtres autour de ses

épaules, semblait heureuse et calme. Nous causions là

tranquillement, l'oncle fumait sa grosse pipe de faïence

avec une gravité pleine de satisfaction.

« Mais, dites-moi donc, madame Thérèse, je croyais 25 avoir coupé votre veste, fît-il au bout de quelques instants, et je la vois comme neuve.

—•Nous l'avons recousue hier, Lîsbeth et nioi, monsieur Jacob, répondît-elle.

— Ah! bon, bon. . . . Alors vous savez coudre! . . . 30 Cette idée ne m'était pas encore venue. .,• • J^ vous

voyais toujours à la tête d'un pont, ou quelque part ailleurs, le long d'une rivière, éclairée par les coups de fusil.»

3a coups defusUy set fusil

Madame Thérèse sourit.

(( Je suis la fille d'un pauvre maître d*école, dit-elle, et la première chose à faire en ce monde, quand on est pauvre, c'est d'apprendre à gagner sa vie. Mon père 5 le savait, tous ses enfants connaissaient un état. Il n-'y a qu'un an que nous sommes partis, et non seulement notre famille, mais tous les jeunes gens de la ville et des villages d'alentour, avec des fusils, des haches, des fourches et des faux, tout ce qu'on avait, pour aller à la

lo rencontre des Prussiens. La proclamation de Brunswick avait soulevé tous les pays frontières ; on apprenait l'exercice en route.

« Alors . mon père, un homme instruit, fut nommé d'abord capitaine à l'élection populaire, et plus tard,

15 après quelques rencontres, il devint commandant. Jusqu'à notre départ je l'avais aidé dans ses classes, je faisais l'école des jeunes filles ; je les instruisais en tout ce que de bonnes ménagères doivent savoir.

« Ah ! monsieur Jacob, si l'on m'avait dit dans ce

20 temps-là qu'un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu de la nuit, que je ferais passer ma charrette sur dès tas de morts, et que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu'à la

25 lueur des coups de feu, je n'aurais pu le croire, car je n'aimais que les simples devoirs de la famille; j'étais même très timide, un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l'obscurité, quand la patrie en danger

30 appelle ses enfants ! Alors le cœur s'élève, on n'est plus le même, on marche, la peur s'oublie, et longtemps

17 j€ faisais PicoUy see école. — as coups de feUy cf. with page 27, Une 31.

après, on est étonné d'être si changé, d'avoir fait tant de choses que Ton aurait crues tout à fait impossibles !

— Oui, oui, faisait Toncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais ... je vois les choses claire-

5 ment. . . . Ah ! c'est ainsi qu'on s'est levé . . . c'est ainsi que les gens ont marché tous en masse. Voyez donc ce que peut faire une idée ! »

Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi ; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le

lo dîner; nous la regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les couverts, avec un vrai plaisir, et quand enfin elle apporta la soupière fumante :

« Allons, madame Thérèse, s'écria l'oncle tout joyeux, en se levant et l'aidant à marcher, mettons-nous à

15 table.

Elle souriait aussi et quand nous fûmes assis les uns en face des autres, il nous sembla que tout rentrait dans l'ordre, que tout devait être ainsi depuis les anciens temps, et que jusqu'à ce jour il nous avait manqué quel-

20 qu'un de la famille dont la présence nous rendait plus heureux.

Vers la fin du repas l'oncle sortit un instant, et comme je me demandais ce qu'il était allé faire, il reparut avec une vieille bouteille au gros cachet rouge toute couverte

25 de poussière.

« Ça, madame Thérèse, dit-il en déposant la bouteille sur la table ! c'est un de vos compatriotes qui vient vous souhaiter la bonne santé ; nous ne pouvons lui refuser cette satisfaction, car il arrive de Bourgogne et

30 on le dit d'humeur joyeuse.

— Est-ce ainsi que vous traitez tous vos malades,

ag Bourgogne (Burgundy), a part of eastern France, famous for its excellent wines.

monsieur Jacob ? demanda madame Thérèse d'une voix émue.

— Oui, tous, je leur ordonne tout ce qui peut leur faire plaisir.

5 — Eh bien, vous possédez la vraie science, celle qui vient du cœur et qui guérit. »

Il versa alors quelques gouttes dans mon verre, et remplit le sien et celui de madame Thérèse jusqu'au bord, en s'écriant :

10 «A votre santé, madame Thérèse !

— A la vôtre et à celle de Fritzel ! » dit-elle.

Et nous bûmes ce vieux vin qui me parut très bon. Nous devenions tous gais, les joues de madame Thérèse prenaient une légère teinte rose, annonçant le 15 retour de la santé ; elle souriait et disait : « Ce vin me ranime. «

Puis elle se mit à parler de se rendre utile à la maison. «Je me sens déjà forte, disait-elle, je puis travailler, je puis raccommoder votre vieux linge ; vous devez en ao avoir, monsieur Jacob ?

— Oh ! sans doute, sans doute, répondit l'oncle en souriant ; Lisbeth n'a plus les yeux qu'elle avait à vingt ans, elle passe des heures à faire une reprise, vous me serez très utile, très utile. Mais nous n'en sommes pas

25 encore là, le repos vous est encore nécessaire.

— Mais, dit-elle alors en me regardant avec douceur, si je ne puis encore travailler, vous me permettrez au moins de vous remplacer quelquefois auprès de Fritzel ! Vous n'avez pas toujours le temps de lui donner vos

30 bonnes leçons de français, et si vous voulez? . . .

— Ah! pour cela, c'est dîifférent, s'écria l'oncle, oui, voilà ce qui s'appelle une idée excellente, à la bonne heure. Écoute, Fritzel, à l'avenir tu prendras les leçons

de madame Thérèse; tu tâcheras d'en profiter, car les bonnes occasions de s'instruire sont rares, bien rares. »

Elle m'avait attiré doucement et m'embrassait, lors- 5 que la porte s'ouvrit et que le mauser et Koffel entrèrent gravement en habit des dimanches; ils venaient prendre le café avec nous et tous deux saluèrent en se courbant d'un air digne et dirent :

M Salut à la compagnie, salut ! lo — Bon, vous voilà, dit l'oncle, venez vous asseoir. » Puis se tournant vers la cuisine, il s'écria : « Lisbeth, tu peux apporter le café. »

Au même instant, regardant par hasard du côté des fenêtres, il vit passer le vieu3t Adam Schmitt, et, se le- 15 vant aussitôt, il alla frapper à la vitre, en disant :

«Voici un vieux soldat de Frédéric, madame Thérèse ; • vous serez heureuse de faire sa connaissance ; c'est un brave homme.»

Le père Schmitt était venu voir pourquoi monsieur ao le docteur l'appelait, et l'oncle Jacob, ayant ouvert le châssis, lui dit :

« Père Adam, faites-nous donc le plaisir de venir prendre le café avec nous; j'ai toujours de ce vieux cognac, vous savez !

25 — Hé ! volontiers, monsieur le docteur, répondit Schmitt, bien volontiers. »

Puis il parut sur le seuil, disant:

« Pour vous rendre mes devoirs. »

Enfin Lisbeth apporta les tasses et les petites carafes 30 de cognac et de kirchenwasser sur un plateau, et cette vue fit se retourner le vieux Schmitt, dont les yeux s'animèrent. Lisbeth apporta la cafetière, et l'oncle dit : «Asseyons-nous.»

Alors tout le monde s'assit, et madame Thérèse, souriant à tous ces braves gens :

« Permettez que je vous serve, messieurs, » dit-elle. Elle emplit donc les tasses, et tandis qu'on buvait en 5 silence, l'oncle, plaçant la main sur l'épaule du père Schmitt, dit :

a Madame Thérèse, je vous présente un vieux soldat du

grand Frédéric, un homme qui, malgré ses campagnes et

ses blessures, son courage et sa bonne conduite, n'est

lo devenu que simple sergent, mais que tous les braves gens

du village estiment autant qu'un hauptmann, »

Alors madame Thérèse regarda le père Schmitt qui s'était redressé sur sa chaise plein d'un sentiment de dignité naturelle.

15 « Dans les armées de la République, Monsieur aurait pu devenir général, dit-elle. Si la France combat maintenant toute l'Europe, c'est qu'elle ne veut plus souffrir que les honneurs, la fortune et tous les biens de la terre reposent sur la tête de quelques-uns, malgré ao leurs vices, et toutes les misères, toutes les humiliations sur la tête des autres, malgré leur mérite et leurs vertus. Au bout d'un instant, l'oncle Jacob dit à Schmitt : «Madame était cantinière au 2* bataillon de la i'* brigade de l'armée de la Moselle.

25 — Je le sais déjà, monsieur le docteur, répondit le vieux soldat, et je sais aussi ce qu'elle a fait. » Puis, élevant le voix, il s'écria :

« Oui, Madame, si j'avais eu le bonheur de servir dans les armées de la République, je serais devenu capitaine, 30 peut-être même commandant, ou je serais mort ! »

a4 Varmêe de la Moselle was so called because its operations mainly took place along the course of the Moselle, a river flowing through part of Germany and eastern France.

Il6 MADAME THÉRÈSE

Après ces paroles du père Schmitt, chacun se mit à célébrer les idées nouvelles. Kofîel, qui se plaignait toujours de n'avoir pas reçu d'instruction, dit que tous les enfants devraient aller à Técole aux frais du pays. 5 Madame Thérèse répondit que la Convention nationale avait voté cinquante-quatre millions de francs pour l'instruction publique, — avec le regret de ne pouvoir faire plus, — dans un moment où toute l'Europe se levait contre elle, et où il lui fallait tenir quatorze ar- 10 mées sur pied.

Tous ceux qui se trouvaient là pensaient comme

madame Thérèse, et l'oncle Jacob allait répondre,

lorsque le messager Clémentz entr'ouvrit la porte et lui

tendit le journal.

15 «Vous ne prenez pas le café, Clémentz, lui dit l'oncle.

— Non, monsieur Jacob, merci!. . .je suis pressé, toutes les lettres sont en retard. . . Une autre fois. »

Il sortit, et nous le vîmes repasser devant nos fenêtres en courant.

90 L'oncle rompit la bande du journal et se mit à lire d'une voix grave les nouvelles (de ces temps lointains. Quoique bien jeune alors, j'en ai gardé le souvenir.

Le vieux Zeitblatt parlait de la guerre de Vendée et de la bataille de Kaiserslautern, où ces fameux Républicains 25 s'étaient sauvés comme des lièvres, il prédisait la fin de la République pour le printemps suivant.

Alors l'oncle replia le journal et dit :

«Que penser de tout cela? Chaque jour on nous an-

6 La Convention nationale^ the third of the revolutionary French assemblies, was in session from September 22, 1792, to October 26, 1795. — 23 Zeitblatt : the usual German form is Zeitung (nevrspaper). — la guerre de Vendée lasted from 1792 to 1799. It was started by the partisans of Louis XVI, in order to replace him on the throne.

nonce que cette République va finir ; il y a six mois elle était envahie de tous côtés ; la Vendée avait remporté de grande victoires et nous aussi ; eh bien ! maintenant elle nous a repoussés de presque partout, elle tient tête

5 à toute TEurope, ce que ne pourrait faire une grande monarchie ; nous ne sommes plus dans le cœur de ses provinces, mais seulement sur ses frontières, elle s'avance même chez nous, et Ton nous dit qu'elle va périr ! Si ce n'était pas le savant docteur Zacharias

10 qui écrit ces choses, je concevrais de grands doutes sur leur sincérité.

— Hé ! monsieur Jacob, répondit madame Thérèse, ce docteur-là voit peut-être les choses comme il les désire ; cela se présente souvent et n'ôte rien à la sincérité des

15 gens ; ils ne veulent pas tromper, mais ils se trompent eux-mêmes.

— Moi, dit le père Schmitt en se levant, tout ce que je sais, c'est que les soldats républicains se battent bien, et que si les Français en ont trois ou quatre cent mille

ao comme ceux que j'ai vus, j'ai plus peur pour nous que pour eux. Voilà mon idée.

— Et moi, dit le mauser, je pense que ce docteur Zacharias ne sait pas ce qu'il dit; si j'écrivais le journal à sa place, je le ferais autrement. »

25 II se baissa près du fourneau pour ramasser une braise car il éprouvait un grand désir de fumer. Le vieux Schmitt suivit son exemple, et comme la nuit était venue, ils sortirent tous ensemble, Koffel le dernier, en serrant la main de l'oncle Jacob et saluant madame

30 Thérèse.

4 tient tête, see tête.

Il8 MADAME THÉRÈSE

Le lendemain, madame Thérèse s'occupait déjà des soins du ménage. Elle n'avait pas son égale pour les travaux à Taiguille et elle apporta même chez nous Tart de broder des fleurs et de marquer le linge en lettres 5 rouges. De plus elle aidait Lisbeth à la cuisine, sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu'on dérange leurs affaires.

«Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelquefois la vieille servante, comme les idées changent ; 10 dans les premiers temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre République, et maintenant si vous partiez, je croirais que toute la maison s'en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans vous.

— Hé ! lui répondait-elle en souriant, c'est tout sîm- 15 pie, chacun tient à ses habitudes ; vous ne me connaissiez pas, je vous inspirais de la défiance; chacun, à votre place, eût été de même. »

Puis elle ajoutait tristement :

,( Il faudra pourtant que je parte, Lisbeth, ma place 90 n'est pas ici, d'autres soins m'appellent ailleurs. »

Elle songeait toujours à son bataillon, et, lorsque Lisbeth s'écriait:

« Bah ! vous resterez chez nous ; vous ne pouvez plus nous quitter maintenant,» elle hochait la tête, et l'on 2$ voyait bien qu'un jour ou l'autre elle dirait : « Aujourd'hui, je pars ! » et que rien ne pourrait la retenir.

D'un autre côté, les discussions sur la guerre et sur la paix continuaient toujours, et c'était l'oncle Jacob qui les recommençait. Chaque matin il descendait pour

3 travaux à i*aiguiUef see aiguille.

convertir madame Thérèse, disant que la paix devrait régner sur la terre, que toutes les religions recommandent la paix ; que toutes les souffrances viennent de la guerre : la peste, le meurtre, le pillage, Tincendie ; qu'il

5 faut un chef à la tête des Etats pour maintenir Tordre, et par conséquent des nobles qui soutiennent ce chef ; que tel était Tordre naturel et qu'on ne pouvait le changer qu'au détriment des plus pauvres eux-mêmes ; car, disait-il, les pauvres, dans le désordre, ne trouvent plus

10 à gagner leur vie et périssent comme les feuilles en automne, lorsqu'elles se détachent des branches qui leur portaient la sève.

Il disait encore une foule de choses non moins fortes ; mais toujours madame Thérèse trouvait de bonnes ré-

15 ponses soutenant que les hommes sont égaux par la volonté de Dieu ; que le rang doit appartenir au mérite et non à la naissance; qu'il est honteux et misérable d'accorder des honneurs et de l'autorité à ceux qui n'en méritent pas ; qu'il faut combattre un tel état de choses

ao par tous les moyens, même par la guerre, le plus terrible de tous, il est vrai, mais dont le crime retombe sur la tête de ceux qui le provoquent en voulant fonder l'iniquité éternelle !

Chaque fois que Toncle entendait ces réponses, il

25 devenait grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles et plus fortes raisons pour convaincre madame Thérèse. Le soir il revenait plus joyeux, avec des preuves qu'il croyait in-

30 vincibles, mais sa croyance ne durait pas longtemps ; car cette femme simple voyait tout de suite le fond des choses, et détruisait les raisons de Toncle par le bon sens.

Malgré tout cela, Toncle Jacob ne se fâchait pas; au contraire, il s'écriait d'un air d'admiration :

«Quelle femme vous êtes, madame Thérèse! Sans avoir étudié la logique, vous répondez à tout ! Je vou- 5 drais bien voir la mine que ferait le rédacteur du Zeitblatt en discutant contre vous; je suis sûr que vous l'embarrasseriez, malgré sa grande science et même sa bonne cause; car la bonne cause est de notre côté, seulement je la défends mal. »

lo Alors ils riaient tous deux ensemble, et madame Thérèse disait :

«Vous défendez très bien la paix, je suis de votre avis ; seulement tâchons de nous débarrasser d'abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser,

15 faisons-la mieux qu'eux. Vous et moi nous serions bientôt d'accord, car nous sommes de bonne foi, et nous voulons la justice; mais les autres, il faut bien les convertir à coups de canon, puisque c'est la seule voix qu'ils entendent, et la seule raison qu'ils comprennent. »>

20 L'oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m'étonnait beaucoup, il avait même l'air content d'avoir été battu.

Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l'oncle Jacob, c'était de me trouver

25 au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait doucement pour ne pas nous déranger et s'asseyait en silence derrière le fourneau, allongeant les

30 jambes et prêtant l'oreille dans une sorte de ravissement ; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole tant il crai-

x^ je suis de voire avis, see avis, — 16 de bonne foi=^ sincères.

gnait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s'écriait :

«A la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse 5 t'explique si bien. Quel bonheur pour toi d'avoir un maître pareil? Tu ne sauras cela que plus tard.»

Il m'embrassait tout attendri : ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l'estimait plus que pour lui-même.

Un matin l'oncle Jacob lisait derrière le fourneau ; 10 madame Thérèse cousait près de la fenêtre, et moi, j'attendais un bon moment pour m'échapper avec Scipio.

Dehors, notre voisin Spick fendait du bois; aucun autre bruit ne s'entendait au village.

15 La lecture de l'oncle semblait l'intéresser beaucoup ; lorsque tout à coup un homme à cheval s'arrêta devant notre porte. Il avait un gros- manteau de drap bleu, un bonnet de peau d'agneau, le nez camard et la barbe grise, ao L'oncle venait de déposer son livre ; nous regardions tous cet inconnu par les fenêtres.

« On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le docteur, » dit madame Thérèse.

L'oncle ne répondit pas.

25 L'homme, après avoir attaché son cheval au pilier du hangar, entrait dans l'allée.

«Monsieur le docteur Jacob? fit-il en ouvrant la porte.

— C'est moi, monsieur.

— Voici une lettre de la part de M. le docteur Feuerbach, de Kaiserslautern.

— Veuillez vous asseoir, monsieur, » dit Toncle. L'homme resta debout.

5 L'oncle, en lisant la lettre, devint tout pâle et durant une minute il parut comme troublé, regardant madame Thérèse d'un œil vague.

«Je dois rapporter la réponse s'il y en a, dit l'homme.

— Vous direz à Feuerbach que je le remercie; c'est 10 toute la réponse. »

Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager que nous vîmes s'éloigner dans la rue, conduisant son cheval par la bride, vers l'auberge du Cruchoft'd^Or. Il allait sans doute se rafraîchir avant de

15 se remettre en route. Nous vîmes aussi l'oncle passer devant les fenêtres et entrer sous le hangar. Madame Thérèse parut alors inquiète.

tf Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle. » Je sortis aussitôt et je vis l'oncle qui se promenait de

ao long en large devant la grange; il tenait toujours la lettre, sans avoir l'idée de la mettre en poche. Spick, du seuil de la maison, le regardait d'un air étrange, les mains croisées sur sa hache ; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres.

25 II faisait très froid dehors, je rentrai. Madame Thérèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la fenêtre ; moi, je m'assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir.

Toutes ces choses, je m'en suis toujours souvenu

30 durant mon enfance ; mais ce qui vint ensuite, m'a longtemps produit l'effet d'un rêve, car je ne pouvais le comprendre, et ce n'est qu'avec Tâge, en y pensant plus tard, que j'en ai saisi le sens véritable,

Je me rappelle bien que l'oncle rentra quelques instants après, en disant quelles hommes étaient des gueux, des êtres qui ne cherchaient qu'à se nuire ; qu'il s'assit à l'intérieur de la petite fenêtre, non loin de la

5 porte, et qu'il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach; tandis que madame Thérèse l'écoutait debout à gauche, droite et calme.

La lettre disait qu'on avait dénoncé l'oncle Jacob comme un jacobin, chez lequel se réunissaient les

lo gueux du pays pour célébrer la Révolution ; — que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu'un officier prussien, accompagné d'une bonne escorte, devait venir la prendre

15 le lendemain et la diriger sur Mayence avec les autres prisonniers.

Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l'oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres

ao du pays, qu'ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu'ils les envoyaient jusqu'en Pologne, à deux cents lieues de là, pour donner le bon exemple aux autres.

Mais ce qui me parut inconcevable, c'est la façon dont l'oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand ama-

25 teur de la paix, s'indigna contre l'avis et les conseils de son" vieux camarade. Ce jour-là, notre petite salle, si paisible, fut le théâtre d'un terrible orage. L'oncle accusait Feuerbach d'être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l'arrogance des Prussiens, qui traitaient le

15 Mayence (Maintz), a commercial city of 70,000 inhabitants, is situated on the Rhine river.— 2Z Pologne (Poland), which previous to 1772 was an independent kingdom, has been divided by Russia, Prussia, and Austria and annexed to those countries.

Palatinat en pays conquis ; il s'écriait qu'il existait des lois à Mayence, à Trêves, à Spire, aussi bien qu'en France; que madame Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens; qu'on n'avait pas le droit 5 de réclamer les personnes et les choses abandonnées; qu'elle était libre ; qu'il ne souffrirait pas qu'on mît la main sur elle ; qu'il protesterait ; qu'il écrirait, qu'il se défendrait ; qu'on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de la sorte; qu'on serait étonné de ce qu'un

lo homme paisible était capable de faire pour la justice et le droit.

Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait rêveuse; et voyant les choses clairement, comme d'habitude, elle comprenait

15 sa position véritable. Ce n'est qu'au bout d'une grande demi-heure, lorsque l'oncle ouvrit son secrétaire, et qu'il s'assit pour écrire à un jurisconsulte de ses amis, qu'elle lui posa doucement la main sur l'épaule, et lui dit avec attendrissement :

ao « N'écrivez pas, monsieur Jacob, c'est inutile : avant que votre lettre n'arrive, je serai déjà loin. » L'oncle la regardait alors tout pâle.

«Vous voulez donc partir? fit-il les joues tremblantes.

— Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon 25 seul espoir était que les Républicains reviendraient

victorieux et qu'ils me délivreraient en marchant sur Landau ; mais puisqu'il en est autrement, il faut que je parte.

— Vous voulez partir! répéta l'oncle d'un ton déses- 30 péré.

— Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous

a Trêves (Treves), a city of Rhenish Prussia, is famous for its Roman ruins. — Spire (Speyer) is an important city of Rhenish Bavaria.

épargner de grands chagrins ; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre : vous ne voyez que la justice ! Mais en temps de guerre, la justice n'est rien, la force est tout. »

5 L'oncle renversé dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre: seulement il avait pris la main de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraordinaire; puis, se relevant la face toute bouleversée, il lui proposa de monter avec

xo elle sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté ; il lui tenait les deux mains et disait :

— Partons . . . allons-nous-en . . . vous serez très bien chez le vieux Ganglof. . . C'est un homme qui m'est

15 tout dévoué. . . Je les ai sauvés, lui et son fils . . . ils vous cacheront. . . Les Prussiens n'iront pas vous chercher dans la montagne ! »

Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient

ao l'oncle à sa place, et qu'elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route que d'exposer à un tel malheur l'homme qui l'avait sauvée d'entre les morts.

Elle parlait ainsi la voix un peu tremblante. Oh !

25 c'est alors que je sentis combien nous l'aimions, combien cela nous faisait de peine d'être forcés de la voir partir ; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l'oncle, s'asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence; mais de

30 grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put s'empêcher de sangloter; elle me prenait dans

ao eîie*aimaii mieux = elle préférait.

ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant :

a Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi. ^ . Vous penserez quelquefois à moi, n'est-ce pas? Moi, je ne

5 vous oublierai jamais ! »

Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprimes un peu de calme.

Alors Fonde, se mouchant avec force, dit :

10 « Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument: mais il m'est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous emmènent au milieu de tout le village. Si Tune de ces brutes vous adressait

15 une parole dure ou insolente, je m'oublierais . . . car maintenant ma patience est à bout ... je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautern avant que ces gens n'arrivent. Nous

20 partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau ; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons là-bas. Y consentez-vous ?

— Oh ! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser 25 cette dernière marque de votre affection? dit-elle tout

attendrie. J'accepte avec reconnaissance.

— Cela se fera donc de la sorte, dit l'oncle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas

30 trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble. »

aa les chemins de traverse^ see chemin. — 2^ de la sorte » ainsi.

Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées en- 5 semble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle.

Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami Scipio; je n'osais pas le dire, mais en pensant qu'il allait partir, que je ne pourrais lo plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l'admiration universelle, que je n'aurais plus le bonheur de lui voir faire l'exercice, je me sentais prêt à pleurer.

L'oncle, lui, se promenait de long en large. . 15 Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux rouges, avait ouvert l'armoire du vieux linge, et se faisait, avec de la grosse toile, une espèce de sac pour mettre ses effets de route.

Tout cela se faisait dans le plus grand silence; on ao n'entendait que le pas lourd de l'oncle sur le plancher et le tic tac de notre vieille horloge.

Lisbeth étant venue vers midi mettre la table, l'oncle s'arrêta et lui dit :

«Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin; 25 madame Thérèse part. »

Et comme la vieille servante le regardait toute saisie :

«Les Prussiens la réclament, dit-il d'une voix enrouée ; ils ont la force pour eux ... il faut obéir. »

Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table 30 et, nous regardant l'un après l'autre, elle dit:

« Madame Thérèse part ... ça n'est pas possible . . . je ne croirai jamais cela.

— Il le faut, ma pauvre Lîsbeth, répondit madame Thérèse tristement, il le faut, je suis prisonnière ... on

5 vient me chercher.

— Les Prussiens?

— Oui, les Prussiens.»

Alors la vieille, que l'indignation suffoquait, dit: a J'ai toujours pensé que ces Prussiens étaient des lo gueux, de véritables bandits ! Venir attaquer une honnête femme ! Si les hommes avaient un peu de courage, est-ce qu'ils souffriraient ça?

— Et que ferais-tu? lui demanda l'oncle, dont la face se ranimait, car l'indignation de la vieille lui faisait

15 plaisir.

— Moi, je chargerais mes kougelreitefy s'écria Lisbeth, je leur dirais par la fenêtre: «Passez votre chemin, bandits ! n'entrez pas, ou gare ! » Et le premier qui dépasserait la porte, je retendrais raide. Oh ! les gueux !

ao — Oui, oui, fit l'oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils; mais nous ne sommes pas les plus forts. »

Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts.

25 Madame Thérèse ne disait rien.

La table mise, nous dînâmes tout rêveurs. Ce n'est qu'à la fin, lorsque l'oncle alla chercher une vieille bouteille de Bourgogne à la cave, et que rentrant il s'écria tristement :

30 «Réjouissons un peu nos cœurs, et fortifions-nous contre ces grands chagrins qui nous accablent. Qu'a-

x6 kougelreittrt a large pistol used by calvarymen. — 19 je détendrais raide =je le tuerais.

vant votre départ, madame Thérèse, ce vieux vin qui vous a rendu la force, et qui nous a tous égayés un jour de bonheur, dissipe quelques instants les nuages qui nous entourent.»

5 Ce n'est qu'au moment où d'une voix fenne il dit cela, que nous sentîmes renaître un peu notre courage.

Après dîner, l'oncle recommanda surtout à la vieille servante de ne pas parler de ces événements au village, sans quoi Richter et tous les gueux d'Anstatt seraient 10 là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de madame Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très bien et lui promit de modérer sa langue. Puis Toncle sortit pour aller voir le mauser.

Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. 15 Madame Thérèse continua ses préparatifs de départ; Lisbeth l'aidait et voulait fourrer dans son sac une foule de choses inutiles, disant qu'il faut de tout en route. Madame Thérèse souriait.

« Non, Lisbeth, disait-elle, trois bonnes chemises, trois 20 mouchoirs, deux paires de souliers et quelques paires de bas suffisent. A toutes les haltes, on s'arrête une heure ou deux près de la fontaine; on fait la lessive. Vous ne connaissez pas la lessive des soldats? Que de fois je l'ai faite ! Nous autres Français, nous aimons à 25 être propres, et nous le sommes toujours avec notre petit paquet. »

Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu'elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique ; 30 je ne savais pas pourquoi ; mais je le sus plus tard, lorsque l'oncle revint.

La journée s'avançait ; sur les quatre heures, la nuit

9 sans quoi, see quoi. — 22 on fait la lessive, see lessive.

commençait à se faire ; en ce moment, tout était prêt, le sac renfermant les effets de madame Thérèse pendait au mur. Elle s'assit au coin du fourneau, m'attirant sur ses genoux en silence ; Lisbeth rentra dans la cui-

5 sine préparer le souper, et dès lors aucune parole ne fut échangée; la pauvre femme rêvait sans doute à l'avenir.

Cela durait depuis une demi-heure, et la nuit était venue, lorsque Toncle ouvrit la porte, en demandant :

xo « Etes-vous là, madame Thérèse ?

— Oui, monsieur le docteur.

— Bon . . . bon. . . J'ai vu mes mialades . . . j'ai prévenu Koffel, le mauser et le vieux Schmîtt; tout va bien ; ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux. »

15 Sa voix était raffermie. Il alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et, nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.

«Fritzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons ; mais j'espère qu'il s'exercera

30 tout seul à lire en français, et qu'il se rappellera toujours qu'un homme ne vaut que par ses connaissances. Je compte là-dessus. »

Alors madame Thérèse lui fît voir son petit paquet en détail : elle souriait, et l'oncle disait :

25 « Quel heureux caractère ont ces Français ! Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent leur gaieté naturelle; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j'appelle un présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous. »

30 Mais de cette journée, ce qui m'attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les

X à se /aire, see page 70, Une 9.

genoux, et regardant au fond de la salle obscure d'un

air rêveur, madame Thérèse se prît tout à coup à dire :

«Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses . . .

et cependant il faut que je vous fasse encore une de-

5 mande.

— Quoi donc, madame Thérèse?

— C'est de garder 'auprès de vous mon pauvre Scipio ... de le garder en souvenir de moi . . . Qu'il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu'il

10 n'ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière. »

Comme elle disait cela, je crus s^tir mon cœur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse. J'étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau ;

15 je pris mon Scipio, je l'attirai, j'enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues ; il me semblait qu'on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j'avais perdus.

ao L'oncle me regardait tout surpris; il comprit sans doute ce que j'avais souffert en songeant qu'il fallait me séparer de Scipio, car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu'elle s'imposait, il dit simplement:

25 « J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu'il se souvienne combien vous l'avez aimé ; qu'il se rappelle toujours que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement votre propre com-

30 pagnon, mais encore celui de Petit-Jean, votre frère; qu'il ne l'oublie jamais et qu'il vous aime aussi. » Puis, s'adressant à moi :

«Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse?

Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j'allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus.

Après le souper, Koffel, le mauser et le vieux Schmitt

5 arrivèrent gravement, le bonnet sous le bras; ils exprimèrent à madame Thérèse leur chagrin de la voir partir, et leur indignation contre ce gueux de Richter, auquel tout le monde attribuait la dénonciation, car seul il était capable d'un trait pareil.

lo On s'était assis autour du fourneau ; madame Thérèse semblait touchée de la douleur de ces braves gens, et malgré cela son caractère, ferme, décidé, ne l'abandonnait pas.

tf Écoutez, mes amis, dit-elle, si le monde était semé

15 de roses, et si l'on ne trouvait partout que des gens de cœur pour célébrer la justice et le bon droit, quel mérite aurait-on à soutenir ces principes? Franchement, cela ne vaudrait pas la peine de vivre !

Ne me plaignez donc pas; je suis fîère et je suis

20 heureuse de souffrir pour la France qui représente dans le monde la liberté, la justice et le droit. — Vous nous croyez peut-être battus ? C'est une erreur : nous avons reculé d'un pas hier, nous en ferons vingt en avant demain. Et si par malheur la France ne représente plus

25 un jour cette grande cause que nous défendons, d'autres peuples prendront notre place et poursuivront notre ouvrage, car la justice et la liberté sont immortelles, et tous les despotes du monde ne parviendront jamais à les détruire. — Quant à moi, je pars pour Mayence et

30 peut être pour la Prusse, escortée par des soldats de Brunswick ; mais souvenez-vous de ce que je vous dis : les Républicains n'en sont encore qu'à leur' première

a4 par tnalheur^ see malheur.

étape, et je suis sûre qu'avant la fin de Tannée prochaine ils viendront me délivrer.»

Ainsi parlait cette femme fière, qui souriait, et dont

les yeux étincelaient. On voyait bien que les misères

5 n'étaient rien pour elle, et chacun pensait : « Si ce sont

là les femmes républicaines, qu'est-ce que les hommes

doivent donc être ? ... »

Kofîel pâlissait de plaisir en l'entendant parler. Le vieux Schmitt, ayant demandé la permission d'al- 10 lumer sa pipe, lançait de grosses bouffées coup sur coup, et murmurait entre ses dents :

« Quel malheur que je n'aie pas vingt ans ! j'irais m'engager chez ces gens-là ! Qu'est-ce qui m'empêcherait de devenir général comme le premier venu ? Quel 15 malheur ! »

Enfin, à neuf heures, l'oncle dit:

(( Il se fait tard ... il faudra partir avant le jour . . . Je crois que nous ferions bien d'aller prendre un peu de repos.»

20 Et tout le monde se leva dans une sorte d'attendrissement; on s'embrassa les uns les autres comme de vieilles connaissances, en se promettant de ne jamais s'oublier. Koffel et Schmitt sortirent les premiers, le mauser et l'oncle s'entretinrent un instant tout bas sur 25 le seuil de la maison. Il faisait un clair de lune superbe, tout était blanc sur la terre ; le ciel, d'un bleu sombre, fourmillait d'étoiles. Madame Thérèse, Scipio et moi nous sortîmes contempler ce magnifique spectacle, qui montre bien la petitesse et la vanité des choses hu- 30 maines quand on y pense, et qui confond l'esprit par sa grandeur sans bornes.

10 coup sur coup = Vune après Vautre^ rapidement, — 17 il se faii tard, see tard.

Puis le mauser s'éloigna, serrant de nouveau la main

de l'oncle ; on le voyait comme en plein jour marcher

dans la rue déserte. Enfin il disparut au coin de la rue,

et, le froid étant très vif, nous rentrâmes tous en nous

5 souhaitant le bonsoir.

L'oncle, sur le seuil de ma chambre, m'embrassa et me dit d'une voix étrange, en me serrant sur son cœur :

a Fritzel . . . travaille . . . travaille ... et conduis-toi bien, cher enfant ! »

'** Il entra chez lui tout ému.

Moi, je ne pensais qu'au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le bois de lit : il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes, et je n'aurais pas 15 changé mon sort contre celui de l'empereur d'Allemagne.

Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en songeant à ma félicité. L'oncle allait et venait chez lui ; je l'entendis ouvrir son secrétaire, puis 30 faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l'hiver ; je pensai qu'il avait l'idée de veiller, et je finis par m'endormir profondément.

Neuf heures sonnaient à l'église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison : des 35 chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre porte.

L'idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon cœur que l'oncle Jacob n'eût pas aussi longtemps

dormi que moi. Deux minutes après, je descendais l'escalier, et je découvrais au bout de l'allée cinq ou six hussards enveloppés dans leur dolman et le sabre au poing. L'officier qui les commandait se tenait en travers 5 de l'allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d'un air effrayé.

Plus loin, s'étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l'un sur l'autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans 10 les poches, et M. Richter qui souriait comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l'oncle.

«Ainsi, votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce matin? disait l'officier.

15 — Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.

— A quelle heure?

— Entre cinq et six heures, monsieur le commandant ; il faisait encore nuit ; j'ai moi-même accroché la lanterne au traîneau.

» — Vous aviez donc reçu l'avis de notre arrivée?» dit l'officier en lui lançant un coup d'œil perçant.

Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gêne.

«Sauf votre respect, j'ai vu le docteur Jacob hier soir ;

25 c'est un de mes amis. . . Cette pauvre vieille ne sait rien. . . Depuis longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de s'en . débarrasser, et quand il a vu qu'elle pouvait supporter le voyage, il a profité du premier moment.

30 — Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route ? s'écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds.

24 Sauf votre respect^ see respect.

— Hé ! VOUS aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura passé par la montagne ; il y a plus d'un chemin pour aller à Kaiserslautern. »

Uofficier, sans répondre, sauta de son cheval ; il entra

5 dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche ; puis il ressortit et dit en se remettant en selle :

«Allons, voilà notre affaire faite; le reste ne nous regarde plus. »

10 II se dirigea vers le Cruchon-d' Or^ ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d'un œil féroce; ils remontèrent ensemble les marches de l'auberge, et

15 Scipio, qui s'était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.

Les hussards se rafraîchirent au Cruchon-d' Or^ puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n'en eûmes plus de

20 nouvelles.

Lisbeth et moi nous pensions que l'oncle reviendrait à la nuit ; mais quand nous vîmes s'écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre, on peut s'imaginer notre inquiétude.

25 Scipio montait et descendait dans la maison; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant madame Thérèse, reniflant et pleurant d'un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.

30 Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait :

« Bah ! tout cela n'est rien ; le docteur a voulu re-

7 en se remettant en selU^ see selle.

commander madame Thérèse; il aura demandé une audience au feld-maréchal Brunswick, ^pour tâcher de la faire entrer à l'hôpital de Kaiserslautern. . . Toutes ces démarches demandent du temps. . . Tranquillisez-vous, 5 il reviendra.»

Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très calme ; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et la mine rêveuse.

Malheureusement le garde forestier Rœdig, qui de-

10 meurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rap-

' port à la mairie d'Anstatt, et, s'étant arrêté quelques instants à Tauberge de Spick, il raconta que Toncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du

15 matin, devant sa maison et qu'il s'y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et boire un verre de vin. Il dit aussi que Toncle paraissait tout joyeux, et qu'il avait deux longs kougelreiter dans les poches de sa houppelande.

20 Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, et ce fut un grand scandale; Richter et Spick criaient partout qu'il méritait d'être fusillé, que c'était une abomination, et qu'il fallait con-

25 fisquer ses biens.

Le mauser et Koffel répondaient que le docteur s'était sans doute trompé de chemin à cause des grandes neiges, qu'il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droite, mais chacun savait bien que l'oncle

30 Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier, et l'indignation augmentait de jour en jour.

Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades

30 comme pas un = mieux qt^ aucun.

crier que Toncle Jacob était un jacobin; il me fallait livrer bataille pour le défendre, et malgré le secours de Scipio, je rentrai plus d'une fois à la maison le nez meurtri.

5 Lisbeth se désolait surtout des bruits de confiscation : «Quel malheur! disait-elle les mains jointes, quel malheur, à mon âge, d'être forcée d'abandonner une maison où Ton a passé la moitié de sa vie ! »

C'était bien triste. Le mauser seul conservait son air

10 tranquille.

«Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il ; je vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu'on ne confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien et dormez bien.»

15 Malgré ces assurances, tout allait de mal en pis, et la racaille du village, excitée par ce gueux de Richter, commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu'un matin tout rentra subitement dans l'ordre. Vers le soir le mauser arriva, la mine riante, et prit sa place ordi-

20 naire en disant à Lisbeth qui filait :

«Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, hé ! hé ! hé ! »

Il n'en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher

25 en masse par la grande rue ; c'était pire qu'à l'arrivée des Républicains, car personne ne s'arrêtait : on allait . . . on allait toujours !

Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres,

30 je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés s'éloigner en cahotant. C'étaient des Prus-

11 de vous faire du mauvais sar^^ see sar^. — 15 tout allait de mal en pis, see pis.

siens. Puis arrivèrent deux ou trois canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de dragons, pêlemêle dans un grand désordre; puis des cavaliers démontés couverts de boue. Tous ces hommes semblaient 5 harassés ; mais ils ne s'arrêtaient pas, ils n'entraient pas dans les maisons, et marchaient comme s'ils avaient été poursuivis.

Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d'un air morne.

10 En jetant les yeux sur la côte du Birkenwald, on voyait la file des voitures, des caissons, de la cavalerie et de l'infanterie se prolonger bien au delà du bois.

C'était l'armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la bataille de Frœschwiller, comme nous

15 l'avons appris plus tard ; elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien, c'est que le lendemain de bonne heure, le mauser et Koffel arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l'oncle Jacob,

20 et le mauser, en nous la montrant, dit:

« Hé ! hé ! hé ! ça va bien ... ça va bien ! le règne de la justice et de l'égalité commence . . . Écoutez un peu ! »

Il s'assit devant notre table, les deux coudes écartés.

25 J'étais près de lui et je lisais par-dessus son épaule; Lîsbeth, toute pâle, écoutait derrière, et Koffel, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par cœur.

30 Donc il lut ce qui suit, en s'arrêtant parfois pour nous regarder d'un air d'enthousiasme :

14 Frœschwiller is a small village near Wissembourg ; see following note.

« Wissembourg, le 8 nivôse, an II de la République française.

«Aux citoyens Mauser et Koffel, à la citoyenne Lisbeth, au petit citoyen Fritzel, salut et fraternité !

5 « La citoyenne Thérèse et moi nous vous souhaitons d'abord joie, concorde et prospérité.

«Vous saurez ensuite que nous vous écrivons ces lignes de Wissembourg, au milieu des triomphes de la guerre: nous avons chassé les Prussiens de Frœsch-

lo wilier, et nous sommes tombés sur les Autrichiens au Geisberg comme le tonnere.

«Ainsi Torgueil et la présomption reçoivent leur récompense ; quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner de meil-

15 leures ; mais c'est terrible d'en venir à de telles extrémités, oui, c'est terrible !

«Mes chers amis, depuis longtemps je gémissais en moi-même sur l'aveuglement de ceux qui dirigent les destinées de la vieille Allemagne; je déplorais leur

ao esprit d'injustice, leur égoïsme; je me demandais si mon devoir d'honnête homme n'était pas de rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d'adopter les principes de justice, d'égalité et de fraternité proclamés par la Révolution française. Tout cela me jetait dans un

25 grand trouble, car l'homme tient aux idées qu'il a reçues de ses pères, et de telles révolutions intérieures

I Wissembourg (Ger. Weissenburg), a town of Alsace (pop. 6,000) was ceded to Germany by the treaty of Frankfort in 1871. See map. — le 8 nivôsetan II==y> Décembre 1793. The "Convention nationale" had divided the year into twelve months of thirty days, beginning on September 22, 1792, the date of the foundation of the Republic; thus "an II de la République française " means here 1793. Nivôse (the month of snow) was from December 22 to January 21. This calendar was abolished by Napoleon I.

ne se font pas sans un grand déchirement. Néanmoins j'hésitais encore, mais lorsque les Prussiens réclamèrent la malheureuse prisonnière que j'avais recueillie, je ne pus en supporter davantage : au lieu de conduire ma- 5 dame Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose que j'ai faite avec l'aide de Dieu.

« A trois heures de l'après-midi, nous étions en vue des avant-postes, et comme madame Thérèse regardait,

10 elle entendit le tambour et s'écria: «Ce sont les Français ! Monsieur le docteur, vous m'avez trompée ! » Elle se jeta dans mes bras, fondant en larmes, et je me pris moi-même à pleurer, tant j'étais ému !

«Sur toute la route, depuis les Trois-Maisons jusqu'à

15 la place du Temple-Neuf, les soldats criaient: «Voici la citoyenne Thérèse ! " Ils nous suivaient, et quand il fallut descendre du traîneau, plusieurs m'embrassèrent avec une véritable effusion. D'autres me serraient les mains, enfin on m'accablait d'honneurs.

ao «Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de madame Thérèse et du Petit-Jean ; ces choses ne sont pas à peindre ! Tous les plus vieux soldats du bataillon, même le commandant Duchêne, qui n'est pas tendre, détournaient la tête pour ne pas montrer leurs

25 larmes : c'était un spectacle comme je n'en ai jamais vu de ma vie. Le Petit-Jean est un brave garçon ; il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l'aime bien.

«En ce même jour, il se passa des événements ex-

30 traordînaires à Pirmasens. Les Républicains campaient autour de la ville; le général Hoche annonça qu'on allait prendre les quartiers d'hiver, et qu'il fallait çons-

14 Trois-Maisons y the sign of an inn.

truire des baraques. Mais les soldats refusèrent; ils voulaient loger dans les maisons. Alors le général déclara que ceux qui refuseraient le service ne marcheraient pas au combat. J'ai moi-même assisté à cette

5 proclamation, qui se lisait dans les compagnies, et j'ai vu le général Hoche forcé de pardonner à ces hommes, car ils étaient dans le plus grand désespoir.

«Le général ayant appris qu'un médecin d'Anstatt avait ramené la citoyenne Thérèse au premier bataillon

lo de la deuxième brigade, je reçus Tordre, vers huit heures, d'aller à l'Orangerie. Il était là, près d'une table de sapin, habillé comme un simple hauptmann, avec deux autres citoyens qu'on m'a dit être les conventionnels Lacoste et Baudot. Le général vint à ma

15 rencontre : c'est un homme brun, les yeux jaunes et les cheveux partagés au milieu du front ; il s'arrêta en face de moi et me regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme commandait l'armée de la Moselle, j'étais troublé ; mais tout à coup il me tendit la main

20 et me dit : « Docteur Wagner, je vous remercie de ce que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse : vous êtes un homme de cœur.

« Puis il m'emmena près de la table, où se trouvait déployée une carte, et me demanda différents renseigne-

25 ments sur le pays d'une façon si claire, qu'on aurait cru qu'il connaissait les choses bien mieux que moi. Naturellement je répondais ; les deux autres écoutaient en silence. Finalement, il me dit : « Docteur Wagner, je ne puis vous proposer de servir dans les armées de la

30 République, votre nationalité s'y oppose; mais le i**^ bataillon de la 2® brigade vient de perdre son chirurgienmajor, le service de nos ambulances est encore încom-

14 conventionnels = membres de la Convention nationale.

plet, nous n'avons que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d'honneur : Thumanité n'a pas de patrie ! Voici votre commission.» Il écrivit quelques mots au bout de la table, et me prit

5 encore une fois la main en me disant : « Docteur> croyez à mon estime ! » Après cela, je sortis.

« Madame Thérèse m'attendait dehors, et quand elle sut que j'allais être à la tête de l'ambulance du i*' bataillon, vous pouvez vous figurer sa joie.

10 «Nous pensions tous rester à Pirmasens jusqu'au printemps, les baraques étaient en train de se bâtir, quand dans la nuit du surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l'ordre de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse

15 ni sonner de la trompette. Tout Pirmasens dormait. J'avais deux chevaux, l'un sous moi, l'autre en main; j'étais au milieu des officiers, près du commandant Duchêne.

«Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les

2o canons, les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, un cavalier au tournant des chemins disait: «Par ici . . . par ici! . . .» Vers onze heures la lune se montra, nous étions en pleine mon-

25 tagne : toutes les cimes étaient blanches de neige. Les hommes à pied, le fusil sur l'épaule, couraient pour se réchauffer ; deux ou trois fois il me fallut descendre de cheval, tant j'avais l'onglée. Madame Thérèse, dans sa charrette couverte d'une toile grise, me tendait la gourde,

30 et les capitaines étaient toujours là, prêts à la recevoir après moi ; plus d'un soldat avait aussi son tour.

«Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de

25 en pleine montagne^ see montagne»

sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lembach, à trois quarts de lieue de Wœrth. Alors, de tous les côtés on entendit crier: «Halte! . . . halte! ...» Ceux de derrière

5 arrivaient toujours ; à six heures et demie toute l'armée

était réunie dans un vallon, et l'on se mit à faire la soupe.

«Le général Hoche, que j'ai vu passer alors avec ses

deux grands conventionnels, riait ; il semblait de bonne

humeur. Il entra dans la dernière maison du village ;

lo les gens étaient étonnés de nous voir à cette heure, comme ceux d'Anstatt à l'arrivée des Républicains. Les maisons sont si petites ici et si misérables, qu'il fallut porter deux tables dehors, et que le général tint conseil en plein air avec ses officiers, pendant que les

15 troupes cuisaient ce qu'elles avaient emporté.

« Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre.

« A huit heures, en sortant de la vallée de Reichshofen,

20 nous vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Frœschwiller et de Wœrth; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s'élevaient les unes au-dessus des autres.

«Toute l'armée comprit alors que nous avions marché

25 si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes amis, que cette vue me porta d'abord un coup terrible ; plus je regardais, plus il me semblait impossible de gagner la bataille. D'abord

30 ils étaient plus nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fossés garnis de palissades, et derrière on

a Lembach and, farther on in the text, Wœrth and Reichshofen, are small villages situated near Wissembourg.

voyait très bien les canonniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qpi nous observaient, tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte.

5 «Les Français, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très joyeux. Il y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance.

« Nous autres, Tambulance, les voitures de toute sorte, lo les caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable plaisir.

(( Madame Thérèse était à trente ou quarante pas en avant de moi, j'allai me mettre près d'elle avec mes 15 deux aides. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon.

« Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de

cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant,

choisit lui-même tout de suite la place de deux batteries

ao sur les collines de Reichshofen, et l'infanterie fit halte au

milieu de la vallée.

« Il y eut encore une délibération, puis toute l'infanterie se rangea en trois colonnes; Tune passa sur la gauche, les deux autres se mirent en marche sur les re- 25 tranchements l'arme au bras.

«Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une petite hauteur, à gauche de la vallée.

« Tout ce qui suivit, mes chers amis, me semble encore un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied 30 de la côte, un horrible fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit; tout fut couvert de fumée: c'étaient les Prussiens qui venaient de lâcher

3a lâcher leurs batteries, see batterie.

leurs batteries. Une seconde après, la fumée s'étant un peu dissipée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte ; ils allongeaient le pas, des quantités de blessés restaient derrière, les uns étendus sur la face, les autres

5 assis et cherchant à se relever.

«Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le cri terrible des Républicains : h A /a batonnette î"!^ Et toute la montagne se mit à pétiller comme un feu de bois sec où l'on donne un coup de pied. On

10 ne se voyait plus, parce que le vent poussait la fumée sur nous, et l'on ne pouvait plus se dire un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon tonnaient et hurlaient ensemble.

« De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée,

15 alors on voyait les Républicains cramponnés aux palissades comme une fourmilière ; les uns, à coups de crosse, essayaient de renverser les retranchements, d'autres cherchaient un passage ; les commandants à cheval, l'épée en l'air, animaient leur hommes, et de l'autre côté

20 les Prussiens lançaient des coups de baïonnette ou lâchaient leurs fusils dans le tas. C'était effrayant ! Une seconde après, un autre coup de vent couvrait tout, et l'on ne pouvait savoir comment cela finirait.

«Le général Hoche envoyait ses officiers Tun après

25 l'autre porter de nouveaux ordres ; ils partaient comme le vent dans la fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait, et les Républicains commençaient à reculer, quand le général descendit lui-même ventre à terre ; dix minutes après, le chant de la Mar-

30 seillaise couvrait tout le tumulte ; ceux qui avaient reculé revenaient à la charge.

8 A la baïonnettiy see baïonnette, — 21 lâchaient leurs fusils^ cf. with page 145, Une 32. — 2g ventre à terre, see terre.

« La seconde attaque commença plus furieuse que la première. Les canons seuls tonnaient encore et renversaient des files d'hommes. Tous les Républicains s'avançaient en masse, Hoche au milieu d'eux. Nos batteries 5 tiraient aussi sur les Prussiens. Ce qui se passa quand les Français furent encore une fois près des palissades est quelque chose d'impossible à décrire. Si le père ^dam Schmitt avait été avec nous, il aurait vu ce qu'on peut appeler une terrible bataille. Les Prussiens mon-

10 trèrent là qu'ils étaient les soldats du grand Frédéric, baïonnettes contre baïonnettes, tantôt les uns, tantôt les autres reculaient ou poussaient en avant.

« Mais ce qui décida la victoire pour les Républicains, ce fut l'arrivée de leur troisième colonne sur les hau-

15 teurs, à gauche des retranchements; elle sortait des bois au pas de course. Alors il fallut bien quitter la partie ; les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se retirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canons, vingtquatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés

20 et de morts. Ils se dirigèrent du côté de Wœrth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d'impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles. Nous apprîmes le même soir qu'ils avaient fait douze cents prisonniers et remporté six canons.

25 «Voilà, mes chers amis, ce qu'on appelle le combat de Wœrth et de Frœschwiller, dont la nouvelle a dû vous parvenir au moment oii je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire.

«Depuis ce moment, je n'ai rien vu de nouveau;

30 mais que d'ouvrage nous avons eu ! Jour et nuit il a fallu couper, amputer, tirer des balles ; nos ambulances

17 quitter la partie^ see partie, — 22 qui ne se possédaient plus d'impatience = qui étaient très impatients.

sont encombrées de blessés: c'est une chose bien triste.

« Cependant, le lendemain de la victoire, l'armée s'était portée en avant. Quatre jours après, nous avons appris

5 que les conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche et de Pichegru nuisait aux intérêts de la République, avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci, se voyant à la tête des deux armées du Rhin et de la Moselle, sans

10 perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser sur les lignes de Wissembourg ; qu'il l'avait battu complètement au Geisberg, de sorte qu'à cette heure les Prussiens et les Autrichiens sont en retraite et que le territoire de la République est débarrassé de

15 tous ses ennemis.

«Quant à moi, je suis maintenant à Wissembourg, accablé d'ouvrage; madame Thérèse, le petit Jean et les restes du i*' bataillon occupent la place et l'armée marche sur Landau, dont l'heureuse délivrance fera

90 l'admiration des siècles futurs.

«Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons l'armée, nous passerons par Anstatt, couronnés des palmes de la victoire; nous pourrons encore une fois vous serrer sur nos cœurs, et célébrer avec vous le

25 triomphe de la justice et de la liberté.

« La bonne madame Thérèse, petit Jean et moi nous vous embrassons de cœur. Jacob Wagner. »

tt P.S. — Petit Jean recommande à son ami Fritzel d'avoir bien soin de Scipio. »

6 Pickegrut a general of the Revolution, was in 1804 instrumental in organizing a conspiracy against Bonaparte, then First Consul, and committed suicide in the prison where he was confined. — 11 IVurmser^ an Austrian general, was bom in Alsace in 1724. He died in 1797.

La lettre de l'oncle Jacob nous remplit tous de joie, et Ton peut s'imaginer avec quelle impatience nous attendîmes dès lors le P' bataillon.

Cette époque de ma vie, quand j'y pense, me produit 5 l'effet d'une fête ; chaque jour nous apprenions quelque chose de nouveau : après l'occupation de Wissembourg, la levée du siège de Landau, puis la prise de Lauterbourg, puis 'celle de Kaiserslautern, puis l'occupation de Spire, où les Français recueillirent un grand butin, 10 que Hoche fit transporter à Landau, pour indemniser les habitants de leurs pertes.

Autant les gens du village avaient crié contre nous, autant alors ils nous tenaient en vénération. Il était même question de mettre Koffel du coiiseîl municipal 15 et de nommer le mauser bourgmestre ; on ne savait pas pourquoi, car personne jusqu'alors n'avait eu cette idée. Richter avait pris la fuite, sachant bien ce qui l'attendait, et Joseph Spick ne sortait plus de sa baraque. ' Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient 20 sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie ; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne ; on ne voyait passer que des traînards. Cela nous désolait, et nous finissions par 25 croire que notre bataillon n'arriverait jamais, lorsqu'une après-midi le mauser entra tout essoufflé en criant: « Les voilà ... ce sont eux ! »

Il revenait des champs la pioche sur l'épaule, et de

loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout

30 le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait.

Moi, ne me possédant plus d'enthousiasme, je courus à

la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et

8 Lauterbùurg is a small town in Alsace.

Frantz Sépel, que je rencontrai sur la route, et nous ne cessâmes point de galoper. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en criant : « Ils arrivent ... ils arrivent ! » Les idées des gens changent 5 d'une façon singulière, tout le monde était alors ami de la République.

Une fois sur la montée dç Birkenwall, Hans Aden, Frantz Sépel et moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s'approchait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur

10 l'épaule, les officiers derrière les compagnies. Plus loin, sur le grand pont, défilaient les voitures. Tout cela s'avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route; l'un s'arrêtait pour allumer sa pipe, l'autre donnait un coup d'épaule pour relever son sac ; on en-

15 tendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur.

Moi, dans cette foule je ne cherchais des yeux que

20 l'oncle Jacob et madame Thérèse ; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis l'oncle, il était derrière, à cheval sur Rappel, J'eus d'abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à revers rouges et

25 un grand sabre à fourreau de fer; cela le changeait d'une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand ; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate ; elle avait les

30 joues roses et les yeux brillants; l'oncle chevauchait près d'elle, ils causaient ensemble.

Je reconnus aussi le petit Jean, que je n'avais vu qu'une fois. Et le commandant, et le sergent Laflèche.

et le capitaine que j'avais conduit dans notre grenier, et tous les soldats, oui, presque tous je les reconnaissais ; il me semblait être dans une grande famille; et le drapeau couvert de toile cirée me faisait aussi plaisir 5 à voir.

Je courais à travers tout le monde, Hans Aden et Frantz Sépel avaient déjà trouvé des camarades, moi je marchais toujours, j'étais à trente pas de la charrette et j'allais appeler : « Oncle ! oncle ! » quand madame «> Thérèse, se penchant par hasard, s'écria d'une voix joyeuse :

« Voici Scipio ! »

Dans le même instant, Scipio, que j'avais oublié chez nous, tout effaré, tout crotté, sautait dans la voiture. 15 Aussitôt petit Jean s'écria :

« Scipio ! »

Et le brave caniche, après avoir passé deux ou trois fois ses grosses moustaches sur les joues de madame Thérèse, bondit à terre et se mit à danser autour de ao petit Jean, aboyant, poussant des cris de joie.

Tout le bataillon l'appelait :

« Scipio, ici !.. . Scipio ! . . . Scipio ! »

L'oncle venait de m'apercevoir et me tendait les bras

du haut de son cheval. Je m'accrochai à sa jambe, il

25 me leva et m'embrassa ; je sentis qu'il pleurait et cela

m'attendrit. Il me tendit ensuite à madame Thérèse,

qui m'attira dans sa charrette en me disant:

« Bonjour, Fritzel. »

Elle paraissait bien heureuse et m'embrassait les 30 larmes aux yeux.

Presque aussitôt le mauser et Koffel arrivèrent, donnant des poignées de main à l'oncle; puis les autres

3a donnant des poignées de main^ see main.

gens du village, pêle-mêle avec les soldats, qui remettaient aux hommes leurs sacs et leurs fusils pour les porter en triomphe.

C'était une véritable confusion, tout le monde frater- 5 nisait, et au milieu de tout cela, c'était encore petit Jean et moi qui paraissions les plus heureux.

« Embrasse petit Jean, me criait Toncle.

— Embrasse Fritzel,» disait madame Thérèse à son frère.

10 Et nous nous embrassions, nous nous regardions émerveillés.

«Il me plaît, cria petit Jean, il a l'air bon enfant.

— Toi, tu me plais aussi,» lui dis-je, tout fier de parler en français.

15 Et nous marchions bras dessus bras dessous, tandis que Toncle et madame Thérèse se souriaient Tun à l'autre.

Le commandant me tendit aussi la main en disant : « Tu vas toujours bien, mon brave ?

20 — Oui, commandant.

— A la bonne heure ! »

C'est ainsi que nous arrivâmes aux premières maisons du village. Alors on s'arrêta quelques instants pour se mettre en ordre, et le commandant ayant crié : « En 25 avant, marche ! » les tambours retentirent.

Nous descendîmes la grande rue, marchant tous au pas et nous réjouissant d'une entrée si magnifique. Tous les vieux et les vieilles qui n'avaient pu sortir étaient aux fenêtres et se montraient l'oncle Jacob, qui 30 s'avançait d'un air digne derrière le commandant entre ses deux aides. Je remarquai surtout le père Schmitt,

15 bras dessus bras dessous, see bras, — 27 marchant tous au pas, see pas.

debout à la porte de sa baraque ; il redressait sa haute taille voûtée et nous regardait défiler avec un éclair dans l'œil.

Sur la place de la fontaine le commandant cria:

5 « Halte ! » On mit les fusils en faisceaux, et tout le

monde se dispersa, les uns à droite, les autres à gauche ;

chaque bourgeois voulait avoir un soldat, tous voulaient

se réjouir du triomphe de la République.

Le commandant vint avec nous. La vieille Lisbeth 10 était déjà sur la porte, ses longues mains levées au ciel, et criait:

ff Ah ! madame Thérèse ... ah ! monsieur le docteur ! ... »

Ce furent de nouveaux cris de joie, de nouvelles em- 15 brassades. Puis nous entrâmes, et le festin de jambon, d'andouilles et de grillades arrosées de vin blanc et de vieux bourgogne commença : Koffel, le mauser, le commandant, l'oncle, madame Thérèse, petit Jean et moi, vous pouvez vous figurer quelle table, quel appétit, 20 quelle satisfaction !

Tout ce jour-là, le i" bataillon resta chez nous; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d'hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d'Anstatt. L'oncle resta au village, il déposa son grand sabre et 25 son grand chapeau ; mais depuis ce moment jusqu'au printemps, il ne se passa pas de jour qu'il ne fût en route pour Hacmatt : il ne pensait plus qu'à Hacmatt.

De temps en temps madame Thérèse venait aussi nous voir avec petit Jean; nous riions, nous étions 30 heureux, nous nous aimions !

Que vous dirai-je encore? Au printemps, quand commence à chanter l'alouette, un jour on apprit que le 1*^' bataillon allait partir pour la Vendée. Alors

l'oncle, tout pâle, courut à Técurie et monta sur son Rappel ; il partit ventre à terre, la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet.

Que se passa-t-il à Hacmatt ! Je n'en sais rien ;

5 mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le lendemain, l'oncle fier comme un roi, revint avec madame Thérèse et petit Jean, qu'il y eut grande fête chez nous, embrassades et réjouissances. Huit jours après, le commandant Duchêne arriva avec tous les capitaines du

lo bataillon. Ce jour-là, les réjouissances furent encore plus grandes. Madame Thérèse et l'oncle se rendirent à la mairie, suivis d'une longue file de joyeux convives. Le mauser, qu'on avait nommé bourgmestre à l'élection populaire, nous attendait, son écharpe tricolore autour

15 des reins. Il inscrivit l'oncle et madame Thérèse sur un gros registre, et dès lors petit Jean eut un père, et moi j'eus une bonne mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans répandre des larmes.

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