‹ Madame Thérèse ou Les volontaires de '92 [microforme]Chapitre 17 sur 41 · ET RE ES · texte numérisé non relu

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entrait fout doucement pour ne pas nous déranger, et s’asseyait en silence derrière le fourneau, allongeant les jambes et prêtant l’oreille dans une sorte de ravissement; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la lecon était finie, il s’écriait:

‘€ A la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t’explique si bien. Quel bonheur pour toi d’avoir un maître pareil ! Tu ne sauras cela que plus tard.”

Il m’embrassait tout attendri: ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l’estimait plus que pour lui-même.

Je dois reconnaître aussi que cette excellente femine ne m’ennuyait pas une minute durant ses leçons; voyaitelle mon attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites histdires qui me réveillaient; elle avait surtout up certain catéchisme républicain, plein de traits nobles et touchants, d’actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire.

Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs jours. Le mauser et Koffel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude; madame Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir durer jusqu’à la consommation des siècles, lorsqu'un événement extraordinaire vint troubler notre quiétude, et pousser l’oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses.

Un matin l’oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau; madame Thérèse cousait près de la fenêtre, et moi j'attendais un bon moment pour m’échapper avec Scipio.

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Dehors, notre voisin Spick fendait du bois; ancun autre bruit ne s’entendait au village.

La lecture de l’oncle semblait l’intéresser beaucoup; de temps en temps il levait sur nous un regard en disant:

‘Ces Républicains ont de bonnes choses; ils voient les hommes en grand... leurs principes élèvent l’âme.. C’est vraiment beau ! Je conçois que la jeunesse adopte leurs doctrines, car tous les êtres jeunes, sains de corps et esprit, aiment la vertu; les êtres décrépits avant l’âge par l’égoïsme et les mauvaises passions peuvent seuls admettre des principes contraires. Quel dommage que de pareilles gens recourent sans cesse à la violence !...”

Alors madame Thérèse souriait, et l’on se remettait à lire. Cela durait depuis environ une demi-heure, et Lisbeth, après avoir balayé le seuil de la maison, était sortie faire sa partie de commérage chez la vieille Roësel, comme à l’ordinaire, lorsque tout à coup un homme à cheval s'arrêta devant notre porte. Il avait un gros manteau de drap bleu, un bonnet de peau d’agneau, le nez camard et la barbe grise.

L'oncle venait de déposer son livre; nous regardions tous cet inconnu par les fenêtres.

‘On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le docteur,” dit madame Thérèse.

L’oncle ne répondit pas.

L'homme, après avoir attaché son cheval au pilier du

hangar, entrait dans l’allée.

‘Monsieur le docteur Jacob? fit-il en ouvrant la porte.

— C’est moi, monsieur.

— Voici une lettre de la part de M. le docteur Feuerbach, de Kaiserslautern.

— Veuillez vous asseoir, monsieur,” dit l'oncle, 1i

L’homme resta debout.

L’oncle, en relisant la lettre, devint tout pâle et durant une minute il parut comme troublé, regardant madame Thérèse d’un œil vague, Il ‘Je dois rapporter la réponse s’il y en a, dit l’homme.

— Vous direz à Feuerbach que je le remercie: c’est 1 toute la réponse.” À Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le t messager que nous vimes s'éloigner dans la rue, condui- 1 sant son cheval par la bride, vers l’auberge du Cruchon- r d'Or. Il allait sans doute se rafraîchir avant de ge re- t mettre en route. Nous vimes aussi l’oncle passer devant u les fenêtres et entrer sous le hangar. Madame Thérèse parut alors inquiète, P ‘ Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle.” 1e Je sortis aussitôt et je vis l'oncle qui se promenait de le long en large devant la grange; il tenait toujours la lettre, sans avoir l’idée de la mettre en poche. Spick, l du seuil de la maison, le regardait d’un air étrange, les d mains croisées sur sa hache; deux ou trois voisins regar- d daient aussi derrière leurs vitres. q!

Il faisait très froid dehors, je rentrai: Madame Thé- li rèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude €) au bord de la fenêtre; moi, je m’assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir. le Toutes ces choses, je m’en suis toujours souvenu du- la rant mon enfance; mais ce qui vint ensuite, m’a long- vi temps produit l’effet d’un rêve, car je ne pouvais le bl comprendre, et ce n’est qu’avec l’âge, en y pensant plus de tard, que j’en ai saisi le sens véritable. vt Je me rappelle bien que l’oncle rentra quelques in- ul stants après, en disant que les hommes étaient des P:

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Tout cela je le vois, et je vois aussi Scipio, le nez en l'air et la queue en trompette au milieu de la salle. Seulement la lettre étant écrite en allemand de Saxe, tout ce que je pus y comprendre, c’est qu’on avait dénoncé l’oncle Jacob comme un jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution;—que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu’un officier prussien, accompagné d’une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence avec les autres prisonniers.

Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l'oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu’ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu’ils les envoÿaient jusqu’en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres.

Mais ce qui me parut inconcevable, c’est la façon dont l’oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s’indigna contre l’avis et les conseils de son vieux camarade. Ce jour-là, notre petite salle, si paisible, fut le théâtre d’un terrible orage, et je doute que, depuis les premiers temps de sa fondation, elle en eût vu de semblables. L’oncle accusait Feuerbach d’être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l’arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat et le Hundsrück en pays Conquis; il s’écriait qu'il existait des lois à Mayence, à Trèves, à Spire, aussi bien qu’en France;

que mudame Thérèse avait 6té laissée pour morte par les Autrichiens; qu’on n’avait pas le droit de réclamer les personnes et les choses abandonnées; qu’elle était libre; qu’il ne souffrirait pas qu’on mît la main sur elle: qu’il protesterait; qu’il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel, de Heidelberg; qu’il écrirait, qu’il se défendrait, qu’il remuerait le ciel et la terre; qu’on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de la sorte; qu’on serait étonné de ce qu’un homme paisible était capable de faire pour 14 justice et le droit.

En disant ces choses, il allait et venait, il avait les cheveux ébouriftés; il mélait toutes les anciennes ordonnances qui lui revenaient en mémoire, et les récitait en latin. Il parlait aussi de certaines sentences des droits “e l’homme qu’il venait de lire, et de temps en temps il s’arrêtait, appuyant le pied à terre avec force, en pliant le genou, et s’écriant:

‘Je suis sur les fondements du droit, sur les bases d’airain de nos anciennes chartes. Que les Prussiens arrivent... qu’ils arrivent ! Cette femme est à moi, je lai recueillie et sauvée: ‘ La chose abandonnée, res derelicta est res publica, res vulgata.”

Je ne sais pas où il avait appris tout cela; c’est peutêtre à l’Université de Heidelberg, en entendant discuter ses camarades entre eux. Mais alors toutes ces vieilles rubriques lui passaient par la tête, et il avait l’air de répondre à dix personnes qui l’attaquaient.

Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait réveuse; les citations de l'oncle l’étonnaient sans doute, mais voyant les choses clairement, comme d’uabitude, elle comprenait sa position véritable. Ce n’est qu’au bout d’une grande demiheure, lorsque l’oncle ouvrit son secrétaire, et qu’il s’assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu’elle lui posa

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“ N’écrivez pas, monsieur Jacob, c’est inutile: avant que votre lettre n’arrive, je serai déjà loin.”

L’oncle la regardait alors tout pâle.

“Vous voulez donc partir ? fit-il les joues tremblantes.

— Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon

"seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu’ils me délivreraient en marchant sur Landau; mais puisq1’il en est autrement, il faut que je parte. |

— Vous voulez partir! répéta l’oncle d’un ton désespéré.

— Oui, monsieur le docteur, je veux partir pous vous épargner de grands chagrins; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre: vous ne voyez que la justice ! Mais en temps de guerre, la justice n’est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils m’emmèneront parce que c’est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne: la loi, la vie, l’honneur, la raison des gens ne sont rien; leur consigne passe avant tout.”

L’oncle, renversé dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre; seulement il avait pris la main de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraordinaire; puis, se relevant, la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en vouant les oppresseurs du genre humain à l’exécration des siècles futurs, en maudissant Richter et tous les gueux de son espèce, et déclarant d'une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu’il le voyait maintenant, et que toutes les vieilles lois, les vieux fatras des ordonnances, des règlements et des chartes de toutes sortes n’avaient jamais

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profité qu’aux nobles et aux moines contre les pauvres gens. Ses joues se gonflaient, il trébuchait, il ne parlait plus, il bredouillait; il disait que tout devait être aboli de fond en comble, que le règne du courage et de la vertu devait seul triompher, et finalement, dans une sorte d’enthousiasme extraordinaire, les bras étendus vers madame Thérèse, et les joues rouges jusqu’à la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son tratneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté; il lui tenait les deux mains et disait:

— Partons... allons-nous-en... vous serez très bien chez le vieux Ganglof... C’est un homme qui m'est tout dévoué... Je les ai sauvés, lui et son fils. ils vous cacheront... Les Prussiens n’iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz !”

Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arréteraient l'oncle à sa place, et qu’elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route que d’exposer à un tel malheur l’homme qui l'avait sauvée d’entre les morts.

Elle dit cela d’une voix très ferme, mais l’oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l’ennuyait le plus, c’était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus (lu fond de la Poméranie; il ne pouvait supporter cette idée et s’écriait:

‘* Vous êtes faible... vous êtes encore malade. Ces Prussiens ne respectent rien. c’est une race pleine de jactance et de brutalité... Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers... je l’ai vu, moi. c’est une honte pour mon pays... J'aurais voulu le cacher, mais il faut que je l'avoue maintenant: c’est affreux !

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— Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je conzais cela par d’anciens prisonniers de mon bataillon: nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent brutalisés et pressés par l’escorte. Maïs les gens de la campagne sont bons chez vous, ce sont de braves gens. ils ont de la pitié... et les Français sont gais, monsieur le docteur... il n’y aura que la route de pénible et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet: les Français ont des égards pour les femmes. Je vois cela d’avance, fit-elle en souriant toute mélancolique, un d’entre nous marchera devant en chantant un vieil air de l'Auvergne pour marquer le pas, ou bien un air plus joyeux de la Provence, pour éclaircir votre ciel gris; nous ne serons pas aussi malheureux que vous pensez, monsieur Jacob.”

Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à mesure qu’elle parlait je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon cœur se fendait. Oh! c’est alors que je sentis combien nous l’aimions, combien cela nous faisait de peine d’être forcés de la voir partir; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l’oncle, s’asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figur:, resta dans le silence; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque su” son poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant:

‘€ Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi... Vous penserez quelquefois à moi, n’est-ce pas? Moi, je ne vous oublierai jamais !”?

Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin. à

Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous enten. dîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprînes nn peu de calme.

\lurs l'oncle, se mouchant avec force, dit:

‘Madame Thérèse, vous Partirez, puisque vous voulez partir absolument; mais il m'est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une volense, et vous emmènent au milieu de tout le village. £i lune de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m'oublierais.., car maintenant ma patience est à bout. je le sens, je serais capable de me porter À quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautern avant que ces gens n’arrivent. Nous partirons de

grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon tratneau; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons là-bas, Y consentezvous ?

— Oh ! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affection ? dit-elle tout attendrie, J'accepte avec reconnaissance,

— Cela se fera donc de la sorte, dit l’oncle gravement, Et maintenant eSSUYons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble. ”

Il vint m'embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit:

‘€ Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent cœur. Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour: c’est une bonne pensée de se dire qu’on a donné de la satisfaction à ceux qui nous aiment !”

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