‹ Madeleine BertinChapitre 1 sur 1 · ETIENNE A R A G O · texte numérisé non relu

ETIENNE A R A G O

A l'auteur d'Une voix de l'Exil, au soldat du droit qui nous sert d'exemple ;

Comme un témoignage d'affection profonde & de dévouement . je dédie ce livre où j'ai voulu peindre les douleurs de l'exilé, où j'ai montré la grandeur de la défaite (y les coulisses de la victoire. ù~ où. au-dessus des tourments & des folies de la passion, plane le sentiment du devoir.

Jules CLARETIE.

iD août 1868.

Je me sens triste aujourd'hui, envahi par je ne sais quelle torpeur vague; c'est avec un certain effroi que je compte, comme un riche ruiné, ce qu'il me reste d'espérances, et j'ai besoin de me souvenir. Une date, insignifiante pour tout autre que moi, m'a rejeté vers des années non pas oubliées, mais obscurcies et comme perdues dans la brume. Quelle bizarrerie de ces pauvres cœurs qui sont les cœurs humains! Il leur faut, pour retrouver une palpitation au service de ce qui les faisait battre autrefois si fort, le hasard d'un anniversaire, un prétexte à évoquer l'amour défunt, l'amitié morte, comme il faut un clou où accrocher un vêtement qu'on ne porte plus. Mais je me calomnie, et cette date n'a pas tout fait.

La plaie que je veux étaler devant moi, la blessure

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que j'ai reçue et que je veux étudier est fermée; mais elle était trop profonde et, même après ce temps, on n'y peut toucher sans crier. Je sens pourtant que j'en suis guéri et j'éprouve déjà, quoique je n'aie pas trente ans, une amère joie à revenir sur ce passé.

Quel moment troublé et quelles crises de folie ! Combien peu d'hommes, il est vrai, ont su se faire une existence véritablement une et simple, agrégation d'années qui se continuent les unes les autres, chaîne non interrompue de jours où la force d'âme maîtrise, corrige la destinée, et où le lendemain complète logiquement la veille ! C'est l'idéal pour notre faiblesse , pour notre nature tourmentée et bouillonnante que ces carrières noblement sévères où le crépuscule garde la sérénité de l'aurore, où le matin promet ce que tiendra le soir.

Certes. Mais, — au contraire, et trop souvent — la vie humaine se divise en plusieurs existences distinctes, comme une pièce dramatique dont les actes étranges ne se relieraient pas entre eux et qu'une fantaisie bouffonne ou une ironie méchante aurait cousus T lambeaux par lambeaux, au hasard. Autant d'heures, autant de contradictions et de reniements. Pour moi, j'ai été de mon temps agité par toutes ses passions, ballotté par toutes ses tempêtes, mais du moins exempt de ses vices et pur de ses lâchetés

Ma vie première, ma jeunesse est finie. Je l'étends devant moi, sans colère mais sans amour, et je veux

la raconter comme un prosecteur disséquerait un cadavre. Ces anatomies morales servent aussi, dit-on, aux vivants.

Mes lointains souvenirs s'encadrent dans ces paysages périgourdins, noirs et robustes, grands bois de châtaigniers, champs de maïs, coteaux de vignes cjue j'ai regrettés tant de fois, où je courais, où je rêvais, où je dénichais les oiseaux dans les arbres, où je cherchais dans les bruyères les jaunes oronges, fraîches, dorées. J'étais un enfant; j'habitais, à Limeuil, la vieille maison qui était la maison paternelle. Là-haut, dans cette rue en pente qui descend vers la Vézère, une petite maison du dernier siècle, avec une marche de pierre devant la porte de chêne noir sculpté. Combien de fois me suis-je assis sur cette pierre, au soleil, regardant avec envie courir sur le mur ourlé de joubarbe qui me faisait face les lézards gris, ceux qu'on appelle chez nous des rapiellcs !

D'autres fois, j'usais en les frottant sur la pierre humide des noyaux d'abricots qui, troués, devenaient des sifflets, et je sonnais alors orgueilleusement une fanfare. Chère maison, humble et noire, où mon étail né, où mon aïeul avait vécu, où vivait encore une vieille grand'lante, bien âgée maintenant et toujours bonne! Voilà donc que je m'y retrouve : la haute cheminée à large plaque de fonte, aux chenets brillants, plantés sur deux pieds de chimères; les

bahuts bruns, aux battants luisants où se reflète la vaisselle; les grands portraits dans leurs cadres d'or tarâtes par les insectes, les livres rangés sur les rayons, tout est là devant mes yeux, ce passé date d'hier, et vraiment il me semble sentir encore le parfum de la pâte des tortillons que confectionnait la tante, et dont elle emplissait mes poches à tout hasard — quand je sortais.

Limeuil est une petite ville, bizarrement juchée, comme une ville espagnole, au haut d'un mont, vraie cité du moyen âge, avec des portes farouches, d'un ciment robuste, et qui ont résisté à César. La bourgade, ainsi nichée comme dans une aire, domine les plaines, la large Yézère, qui coule, rougie par le moindre orage, et se jette dans la Dordogne sans se mêler à ses eaux grises, les deux rivières coulant côte à côte comme deux rubans de couleur différente jusqu'à Libourne; puis l'immensité de ces prairies souvent inondées, et que bornent, mais bien loin, les collines fondues de Saint-Cyprien. Comment aurais-je oublié ce coin de terre, le port où je regardais les mariniers pêcher le saumon , et le foirail où je ne passais qu'en tremblant parmi tous les bœufs?

Mais j'ai partout gardé le souvenir de notre jardin à nous, qui monte jusqu'aux murailles de « l'Armandie, » — comme on appelle le château. Il y avait alors contre la muraille un petit cadran solaire et qui a marqué pour moi bien des heures que je passais sous les

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figuiers, feuilletant des livres d'images, épelant ou chantant, pendant que l'ombre de l'aiguille tournait et que venait le soir. Pauvres chers souvenirs d'enfance, miettes d'existence retrouvées dans une case de la mémoire, joies ou chagrins qui feraient sourire de pitié et qui m'émeuvent pourtant et que j'évoque pour me consoler des années qui vous ont suivis !

Mon père était avocat à Limeuil , où mon grandpère, homme fort savant et d'une jurisprudence sans défaut, avait vécu sans autre ambition que de faire un peu de bien autour de lui.

On m'a bien souvent parlé, dans ce temps-là , de cette figure de légiste, que je n'ai jamais aperçue, du vieux de Limeuil , que les avocats de Périgueux, de Bordeaux, de Paris même, en certains cas graves, consultaient, et qui ne voulut jamais quitter son coin de terre, sa maison et son bonheur. 11 mourut vieux, laissant son titre et son exemple à son fils. Mon père, reçu avocat, s'établit à Limeuil, s'y maria et résolut aussi d'y vivre. Il aimait beaucoup ma mère, qu'une maladie devait emporter quand j'avais trois ans. Demeuré seul, il reporta sur moi toute son affection; il eût été sans doute bien empêché pour m'élever sans notre grand'tante, qui l'avait fait sauter sur ses genoux jadis, et qui allait à son tour m'apprendre à grandir.

Elle fut pour moi comme une mère. La pauvre vieille Mlle, après avoir adoré son frère et l'enfant de son frère, ^'«'prit d'une affection profonde pour ce

petit neveu qui lui tendait ses bras et son sourire. Elle fut ma première institutrice; et je me souviens du jour où elle m'enseigna pour la première fois les lettres de l'alphabet. Mon père avait tiré de sa poche une petite grammaire, que j'étudiai plus lard, et la posant sur la table : « Allons Régis, avait-il dit, il s'agit de devenir un savant! » Mais la tante fit en apercevant la grammaire une belle grimace : « Est-ce que tu crois, s'écria-l-elle en croisant les bras devant mon père, que je vais le faire épeler pour la première fois là-dedans? »

La chère femme était fort dévote, d'une dévotion, il est vrai, plus chrétienne que catholique; elle courut (car elle élait agile malgré son âge) chercher je ne sais où une Bible monumentale, et ce fut sur ces larges pages et avec des caractères gros comme l'ongle, que j'appris mon alphabet. Mon père souriait et laissait faire.

Mon père, libre penseur et démocrate, avait, comme la grand'tanle, sa charité, et n'essayait pas plus de convertir la bonne femme qu'elle ne tentait de le ramener aux sermons de M. le curé. Elle poussait des soupirs, lorsqu'en passant ses yeux rencontraient les titres des volumes de la bibliothèque; volontiers se fût-elle signée en apercevant ces noms flamboyants et maudits de Voltaire et de Diderot, mais elle ne laissait jamais échapper une parole de reproche, et je l'ai bien souvent surprise époussetant ces atroces volumes qu'elle eût brûlés pour un peu,

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mais qu'elle ne voulait point laisser couvrir de poussière. En revanche, elle avait établi, dans son alcôve, un petit autel, garni de bougies, de cornets en por celaine dorée avec le chiffre de Jésus et de Marie entrelacés, et, bien souvent, elle allait s'agenouiller, là-haut, et y prier.

«Mais tante Annetle, disait mon père, qu'avezvous donc à prier tant que ça? Vous ne faites que du bien, et vous passez votre temps à demander pardon de vos fautes.

— C'est [jour toi que je prie, mécréant, disait-elle avec un bon sourire qui illuminait sa figure de vieille femme, rose encore, appétissante et gaie. »

Elle n'insistait pas plus que mon père n'insistait lui-même. Et pourtant elle essaya plus d'une fois de m'attacher à ses croyances; elle m'emmenait à l'église, elle me donnait, quand venait la Fête-Dieu, quelque pièce blanche pour me construire un autel, à mon tour; elle voulut un jour me revêtir d'une peau de brebis et me faire jouer le rôle de saint Jean dans je ne sais quelle procession. Mon père s'y opposa — et ce fut une douleur pour la pauvre fille. Je la vois encore avec ses 'yeux rouges, assise sous le figuier du jardin, et me disant, tout en plumant un poulet : « Ton père, mon pauvre petit, ton père mi a damné, vois-tu! Et c'est injuste, un si honnête garçon, — le meilleur des hommes ! »

Mon pire devait passer, en effet, pour un terrible homme aux yeux de la {bourgeoisie de cette petite

ville toute à la dévotion du curé. Il n'avait jamais, jecrois, depuis la mort de ma mère, mis le pied dans l'église où son banc était pourtant marqué. Il causait volontiers avec le curé des choses du temps, de la récolte, des on dit de la politique; mais c'était tout et l'autre n'insistait pas. Je ne me rappelle point, d'ailleurs, un seul mot de mon père qui fût marqué au cachet de cette raillerie niaise qui est le scepticisme des sots.

Il croyait à toutes les grandes et nobles choses,, aux espérances sans cesse frappées à mort, sans cesse renaissantes, au droit, à la justice, à la fraternité, a la raison, a la liberté.

Il voulait, disait-il, demeurer à Limeuil pour faire entendre tous ces mots à ceux qui l'entouraient, pour accomplir, dans son coin, la tâche que chacun doit entreprendre, et collaborer, dans son ombre, à l'oeuvre de lumière.

Ces grands mots, étiquettes de plus grandes choses, m'étaient, au surplus, familiers dès mon enfance. Nous avions pour voisin, et mon père avait pour camarade de collège un ami plus âgé que lui, M. de Puyrenier, un des plus riches propriétaires de notre pays et dont la maison, le jardin, le pré, faisaient face à notre demeure. M. de Puyrenier habitait Paris, mais il venait à Limeuil souvent, il y passait quelquefois tout l'été, et tantôt il nous invitait â diner chez lui, tantôt il venait s'asseoir à la table de mon- père qu'on dressait dans le jardin.

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C'est alors que l'on parlait ! J'avais six ou sept ans, je savais beaucoup déjà; mon père, qui s'était fait mon précepteur, avait façonné avec amour, avec patience, mon esprit qui s'éveillait; j'avais un vague instinct de ces choses brûlantes, et lorsque, — M. de Puyrenier et mon père discutant politique, — on me disait :

« Va jouer, Régis.

— Oh! répondais-je, je vous en prie, laissezmoi là. »

Et je demeurais sur ma chaise, écoutant, regardant celui qui parlait et saisissant à demi des lambeaux d'idées que je ne comprenais pas.

M. de Puyrenier, grand, maigre, le profil net et accentué, le front droit, un nez fin et une bouche d'un dessin aimable qui souriait volontiers, avait alors la quarantaine. Il me semblait gai et je l'aimais tout naturellement. On le respectait beaucoup; on le saluait jusqu'à terre; on l'appelait M. le comte. Mon père, en lui parlant, disait toujours ou Léon ou Puyrenier. J'étais naïvement fier de cette intimité que M. de Puyrenier ne prodiguait pas. On le savait marié, on disait même qu'il avait, à Paris, une fille; mais à Limeuil on n'avait jamais vu ni l'enfant ni la mère.

Les bien informés assuraient que madame do Puyrenier n'était point présentable, parce qu'elle était trop laide. Mais un jour que M. de Puyrenier m'avait ouvert sa bibliothèque, j'aperçus sur le

bureau, côte à côte, deux médaillons, dont l'un représentait une jeune femme d'une beauté éclatante, avec un air triste qui me frappa, moi, enfant, et l'autre une petite fdle de mon âge, avec de grands cheveux blonds retombant en boucles sur une robe de soie bleue qui laissait découvertes ses épaules.

Je crus un moment que c'était le portrait de, la même femme, ici enfant, là mariée et mère ; ici souriante, là mélancolique. Et je crus tout cela d'instinct, comme devinent ou croient les enfants.

M. de Puyrenier se promenait dans son jardin avec mon père. J'allai droit à lui, quand je me sentis las des gravures, des tableaux, des dorures. « En voilà de mauvaises langues, lui dis-je, qui répèlent que votre femme est laide. Je l'ai vue là-haut, elle est très-jolie! »

M. de Puyrenier devint un peu pâle, puis rouge, et mon père me jeta un de ces regards bourrus qu'il avait parfois, en me répondant :

« De quoi te mêles-tu?

— C'est que...

— Ne le gronde pas, dit M. de Puyrenier doucecement. Eh! le pauvre enfant! la curiosité est une vertu à son âge! Seulement, Régis, tu pourras maintenant répondre aux méchants propos que madame de Puyrenier n'est pas un monstre. Va !

— Ah ! j'avais donc deviné, m'écriai-je avec fierté. C'était bien elle ! Et l'autre?

— L'autre?

— La petite!

— L'autre, c'est Madeleine, dit M. de Puyrenier.

— Va donc jouer, reprit mon père. »

J'allai dans quelque coin chercherdesinsectes. J'étais (out heureux. J'en savais maintenant sur madame de Puyrenier plus que tout Limeuil réuni, et quand M. de Puyrenier partit, vers le mois d'octobre, je lui dis gravement : « Si vous vouliez nous faire plaisir, vous amèneriez ici Madeleine (le nom me plaisait) ! Je réponds bien qu'elle ne s'ennuierait pas.

a Voyez-vous le scélérat ! fit M. de Puyrenier en regardant mon père en riant. Allons ! on fera votre commission, monsieur. »

Et il me donna sur la joue un petit coup du bout de ses doigts.

M. de Puyrenier devait revenir l'année d'après, en été. 11 revint plus tôt. Je n'oublierai jamais le soir d'hiver où, mon père rentrant assez pâle, dit devant moi à la tante Annette :

« Il y a bien du nouveau, ma tante, il y a du nouveau : le roi a quitté Paris!

— Ah ! bon Dieu, le roi ? fit la chère femme en lais sant tomber le livre qu'elle lisait (un livre de messe). Le roi est parti ? Ll qu'ont-ils donc mis à la place?

— La république? »

(.'• mut lit à mes oreilles le clair effet d'un coup de clairon : je vis mon père qui rayonnait. Il marchait à grands pas dans la salle du bas, de long en v< i ait parfois auprès du feu, présentait ses

mains à la flamme, ou le bout de ses souliers qui fumaient, et reprenait sa marche. Tante Annette était consternée.

« Il n'y a pas à en douter, disait mon père. Le courrier est arrivé à Périgueux, et l'on a afliché la nouvelle ici, tout à l'heure, sur la porte Réclusou. La république! Mon pauvre père est mort trop tôt!

— Trop tôt! » fit ma tante en hochant la tête. Elle avait joint les mains, et, l'œil fixe, me regardait, — moi, tout étonné, tout inquiet et tout joyeux à la fois, — avec des yeux effrayés. Et je lisais clairement dans ce regard, j'y voyais distinctement une terreur et une douleur. Elle soupirait ; elle me fit signe d'approcher, me pressa contre elle dans ses bras, et me baisant au front :

<( Mon pauvre petit ! » dit-elle, mais tout bas pour que mon père n'entendît point.

Mon père d'ailleurs n'eût pas entendu. II devait avoir la fièvre, il allait et venait, fredonnant des chansons qui faisaient soupirer bien davantage la tante Annette et riait parfois en frappant du pied. Ensuite il se mit à écrire. Il écrivit longtemps et, à minuit, comme il n'avait point fini, ma tante me fit signe qu'il fallait se coucher. J'essayai bien de lutter, j'aurais voulu chasser ce gravier qui m'emplissait les yeux, j'aurais voulu savoir ce qu'écrivait mon père, mais j'étais bienlas, et je sentais que je m'endormais.

« Tu vois, Régis, disait ma tante en me déshabillant, ce que font les révolutions : tu te couches à.

minuit, pauvre petit, tandis que tu devrais dormir depuis trois heures. Une révolution! A quoi pensentils, les malheureux? Enfin, je suis vieille, et s'ils me coupent le cou, je ne suis plus bonne à grand'chose. Toi, tu es tout petit, et ils n'en viendront pas aux enfants, j'espère. Mais ton père? Ah! mon Dieu! mon Dieu! Enfin, dors bien, va, mon Régis, et fais ta prière. Dis : « Mon Dieu, préservez-nous des insurgés ! » Tu n'en as pas vu d'insurgés, encore? Tu en verras. Nous voilà bien heureux maintenant. La république! Seigneur Jésus! c'est donc le diable qui est dans leur Paris! »

La tante Annette couchait à côté de ma chambre dont elle laissait toujours la porte ouverte , de peur que la nuit je ne fusse malade. Jusqu'au matin (car je ne dormis pas beaucoup non plus), je l'entendis qui soupirait, qui murmurait et qui priait Dieu.

Le lendemain, notre petite maison ne désemplit I as do visiteurs, de gens affairés, de voisina ou de métayers qui venaient demander des renseignements ou des conseils à mon père. Je remarquai, car je me mêlais à tout ce monde, que les visages étaient plus souriants que de coutume et que l'on parlait avec une plus grande volubilité du dévouement, de l'affection qu'on DOUS portait, du désir qu'on avait de plaire à tout ce qui nous tenait de près. Un gros paysan, I" père Placial, nie saluait jusqu'à terre et nie disait en patois :

« Notre jeune monsieur aussi est un républicain — comme son père! »

Enfin le maire lui-même vint nous voir et pourtant, deux mois auparavant, au conseil municipal, il avait déclaré nettement la guerre à mon père.

« Eh bien, cher monsieur Buflières, dit-il, vous voilà donc au comble de vos vœux? Vous allez pouvoir me morigéner tout à votre aise (il mettait dans ses paroles une certaine humilité). C'est moi qui, maintenant, serai forcé de vous faire de l'opposition. Oh ! soyez tranquille, je n'en ferai point. Au fond, nous avons été toujours d'accord, et nos petiles piques n'existaient qu'à la surface. On parle de planter des arbres de la liberté: « Qu'on ne plante pas « de peupliers, disait tout à l'heure le père Montpec zat, qu'on plante des chênes. Le chêne est comme « nous; il est dur et il a du cœur jusque dans le « ventre! » Va pour le chêne! Le père Montpezat a raison, et qu'on prenne ma chênaie si l'on veut. Je mets mes arbres à votre disposition. Vive la réforme et donnons-nous la main! »

Je comprenais que mon père, tdéjà aimé et respecté, était devenu, du jour au lendemain, ce qu'on appelle un personnage. Pauvre père, il n'en était pas ni plus fier ni moins soucieux. Après les joies de la veille était venue une certaine tristesse que lui donnaient sans doute les appréhensions de l'avenir. Et j'éprouvais instinctivement une peur profonde à ce nom de république, qui mettait un nuage sur le front

de mon père et qui terrifiait si cruellement la tante Annette. Mais je m'y habituai, en songeant que c'était à ce nom-là que je devais ces petites cocardes tricolores que nous vendait l'épicier, et que nous mettions à nos casquettes pour sortir dans les rues et faire les braves. -

Après trois semaines environ, M. de Puyrenier arrivait seul à Limeuii. J'entends encore le pas de son cheval devant notre porte, et je le vois entrer, en costume de voyage, avec de grandes bottes crottées qui lui montaient jusqu'à mi-jambe. Il embrassa mon père, me prit dans ses bras, s'assit, tandis que son domestique ramenait son cheval à l'écurie, et raconta à mon père tout ce qu'il avait vu du drame qui s'était joué là-bas à Paris. Ses récits me captivaient et m'étonnaient comme des contes. L'odeur de la poudre, brûlée si loin, montait à mon cerveau d'enfant et me grisait. J'entendais le coup de pistolet tiré devant le ministère des affaires étrangères, le roulement du feu de peloton qui lui répondait, je voyais le funèbre cortège de cadavres promenés dans le tombereau, à la rouge lueur des torches. Mon père écoutait avec une attention grave, l'éclair dans les yeux, les lèvres frémissantes et pourtant souriant parfois avec indulgence à certaines paroles de M. de Puyrenier, qui ne partageait point ses opinions.

M. de Puyrenier, descendant d'une famille noble, avait en effet gardé les souvenirs, sinon les préjugés

de sa caste. Il était, — j'ai analysé plus tard ses sentiments, — de ces gentilshommes libéraux qui, malgré les blessures reçues et les coups donnés, rêvent (ceux-là sont rares) la grande transaction finale et essayent de rapprocher ceux des leurs qu'ils catéchisent de ceux de leurs adversaires qu'ils voudraient convertir.

D'une intelligence singulièrement juste, très-spirituel et un peu sceptique, M. de Puyrenier, quoique jeune, mais ridé et bronzé par la vie de Paris, avait mesuré déjà la taille des hommesde son parti; il avait souri à leur culte enfantin ou stérile du passé, à leurs préjugés noblement et pieusement niais qu'ils conservaient comme des cendres qu'on enfermerait, non dans une urne, mais dans un bocal ; il avait étudié un coin de tous les mondes, passant d'un salon du faubourg Saint-Germain à un bureau de rédaction du faubourg- Montmartre, accueillant les artistes par goût et les faisant causer par curiosité, leur empruntant un peu de cette netteté, de cette originalité de vues et de paroles qu'ils ne perdent point, même dans l'effacement continu des castes, et peu à peu, cette armure d'idées de famille, de traditions de classe, et de souvenirs, s'était comme détachée et, le gentilhomme demeurant debout, fidèle par contenance à son parti et au passé des siens, il s'était formé en lui comme un second Puyrenier qui ne savait que penser de tout ce qu'il défendait et qui, détaché de la légitimité par raisonnement, s'y cramponnait par système, roya-

liste en paroles, démocrate d'instinct, riant des burgraves de son parti et les saluant avec respect, voltairien d'humeur et pratiquant d'habitude, assez attristé d'ailleurs de se trouver seul avec son titre inutile et sa fortune qui le faisait envier de tant de hobereaux ruinés, au milieu de ce parti mort, lui, plein de sève et de bouillonnements, semblable à un voyageur jeune et épris de forêts vierges qu'on condamnerait à cheminer à travers des ruines.

Aussi, peu à peu, s'était-il détaché du faubourg et passait-il, aux yeux de quelques-uns des siens, — les plus soupçonneux et les plus formalistes, immortels voltigeurs de l'armée de Condé, — pour un champion tiède et peu certain. On ne le voyait, en effet, que bien rarement dans ces centres d'opérations, élégants et parfumés, dans ces camps où l'on manœuvre en cadence, où l'on conspire sur des airs de valse, dans ce quartier général de la réaction qui s'était établi dans certains majestueux hôtels de la rive gauche et qui, disent les méchantes langues, y est resté. Ce n'était pourtant pas la politique qui éloignait M. de Puyrenier de ce monde où, jeune, brillant, d'une distinction aimable et d'un esprit vif, il avait sa place marquée.

N'eût- il pu facilement encore promener son schisme dans ces salons et même y prendre ce rôle difficile mais important de libéral qui lui eût fait des ennemis sans doute, mais surtout des imitateurs, suprême triomphe des envieux? Rien ne lui était plus facile.

Mais son éloigneraient volontaire tenait à d'autres causes qu'à l'écaillement de ses convictions, à ses hésitations et à ses doutes. Il y avait un drame dans la vie de M. de Puyrenier, et son sourire qui me paraissait si charmant, cachait une véritable amertume, un regret, peut-être un remords.

Mon père avait reçu son ami avec un vif empressement. Tous les jours il passait avec lui plusieurs heures, souvent dans la bibliothèque de M. de Puyrenier, et je les entendais discuter, je les voyais s'échauffer; la tante Annette avait souvent peur «d'une dispute pour tout de bon. »

« C'est encore leur damnée politique, disaitelle. Ils n'en finiront jamais. J'aurais dû mourir il y a deux ans, au moins je n'aurais pas vu cela. Et jusqu'au curé, sainte Vierge! qui déclare qu'il est républicain. La tête lui aura certainement tourné. »

Ce que disait mon père à M. de Puyrenier, je ne m'en inquiétais guère; mais je sus, un jour, que tous deux se portaient candidats à la députation pour notre département. Député! Je ne savais pas trop ce que signifiait ce titre, mais on m'avait conté bien souvent la réception du conventionnel Romme en Périgord, et il m'était resté comme un éblouissement de ces histoires. Quand je vis le nom de mon père. Joseph Baffiercs, affiché en grosses lettres sur les murs de Limeuil, sur la porte de la mairie, et jusque sur le château, je fus satisfait et je passais en me redressant

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devant les enfants de mon âge. Mon père d'abord n'avait point voulu accepter la candidature, il tenait, encore une fois, à demeurer chez nous, à vivre là travaillant, plaidant, étudiant, écrivant pour luimême. Mais M. de Puyrenier, qui se portait en même temps, le décida.

« Voyons, Buflîères, quelle idée est-ce là ? Tu vas donc t'abstenir, toi, lorsque je me présente aux électeurs, oui, moi qui ne saurais leur dire franchement, comme tu peux le faire : Ce sont mes convictions qui s'affirment aujourd'hui et que je vais défendre là-bas ? Tu veux être platoniquement épris d'un gouvernement que tu peux servir en pleine lumière et que tu ne prétends défendre que dans l'ombre? Ah! je te reconnais bien là! Mais quoi! nous avons besoin de toi! Je dis nous, car j'ai peur que ceux qui pensent comme toi ne poussent leurs idées jusqu'à l'extrême, et parce que, dans tous les partis les honnêtes gens sont rares. Tant pis pour toi! la diane a sonné, sac au dos et en route. Ce serait trop beau d'assister aux révolutions comme on prendrait sa place à un drame, et du haut de L'avantscène. Saute par-dessus la rampe et monte sur les planches, nous avons tous un rôle à jouer ! Et Dieu sait si je prétends au premier emploi!... Mon cher Buffières, tu as autant de foi que j'en ai peu... El c'est toi qui parles de t'étendre au pied de tes vignes tandis que j'irai à travers les barricades parisiennes? Tu n'y penses pas!

— Tu as raison, » dit enfin mon père. Et il se présenta aux électeurs.

Notre nom était très-aimé, et je puis bien le dire, du Bugue à Bergerac, populaire. Combien de fois les Bufiîères avaient-ils plaidé pour les pauvres, lutté, défendu les faibles ! Combien de fois, pour gagner un procès, mon père, et le vieux, étaient-ils partis, la nuit, à cheval, par les grandes routes, joyeux d'obliger, et donnant leur science ou leur simple éloquence de braves gens pour le plaisir et pour l'honneur! Les paysans nous adoraient. Les beaux parleurs de campagne faisaient de la propagande dans les clubs; les gamins, envoyés par leurs parents, nous venaient demander des bulletins qu'ils distribuaient à travers les fermes. Mon père fut nommé à une majorité considérable.

Et la pauvre tante Annette! Elle faillit en mourir d'effroi — et, qui sait? de joie. Lorsqu'on nous annonça le résultat, quand des cris s'élevèrent devant la porte, elle devint pâle, et, après avoir hésité, ouvrant la porte, elle mit sur la table du vin, du pain, des confitures, de la piquette, des quartiers d'oies à effrayer Gargantua, disant à tout ce monde :

« Mangez! buvez ! vous êtes chez vous !

Et, maugréant tout bas :

— Il faut bien faire, ajoutait la bonne femme, quelque chose pour ces bandits! »

Puis elle monta à sa chambre et pria longtemps, mais je ne suis pas bien sûr qu'en dépit d'elle-même

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elle ne mêlât point quelques remerciments à sa bonne Vierge pour l'honneur qu'elle procurait à sa maison, car on entendait partir dans la rue des pétards et des gens crier : Vive M. Buffières! Vive M. de Puyrenier!

M. de Puyrenier, lui aussi, était nommé et causait déjà de l'avenir avec mon père. Le lendemain, déjeunant avec nous, il disait gaiement: a Eh! bien, Buftières, nous avons grandi ensemble; élevés ensemble, il ne s'agit plus que de mourir ensemble! Mais vivons, c'est l'essentiel. Eh! bien, Régis, jeune démocrate, tu dois être content? dit-il en me prenant par la main. Achète-toi des cocardes etconstelles-en tes habits! La république, c'est la joie des enfants et l'agacement des parents ! »

Il s'arrêta voyant que mon père fronçait le sourcil.

« Alors, dis-je — prononçant ce nom sans trop savoir pourquoi — Madeleine aussi est joyeuse?

— Très-joyeuse, » fit M. de Puyrenier avec indifférence, tendant la main à mon père comme pour se faire pardonner ses plaisanteries.

Tout cela, chose bizarre, tous ces petits événements que je croyais oubliés à jamais, se présentent à ma mémoire avec une netteté singulière à mesure que j'écris. Je revois les objets qui m'entouraient, je saisis le timbre, l'accent de la voix qui parlait, il me revient un détail insignifiant du costume, et jusqu'à l'impression du temps qu'il faisait. — Et, quel effet imprévu, — je me sens comme rafraîchi à mesure

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que je me souviens. C'est une impression de calm« comme celle d'un bain que me procurent ce regard jeté en arrière, cette évocation, cette confession. Que de tristes souvenirs pourtant! Quand il fallut annoncer à la tante Annette que nous partions pour Paris, car mon père m'emmenait, lorsqu'il fallut se séparer, l'embrasser, lui dire adieu, la laisser seule, quel décbirement! Nous suivre, elle ne l'eût point voulu: elle aimait sa vieille maison noire, ses meubles d( cbéne usé, sa chaise auprès de la fenêtre, dont 1( siège et le dos, garnis d'étoffe à ramages gardaient Is trace de son corps, et cette campagne, ces prés, ce; arbres frissonnants qu'elle regardait à travers ses lunettes, mais surtout elle haïssait Paris, le Paris des révolutions et des théâtres! Pauvre chère excellente femme! Elle ne dormit guère la nuit qui précède notre départ. Elle avait les yeux rouges, le matin, el ses couleurs n'étaient plus lu. Quelle pâleur!

« Est-ce que vous êtes malade, tante Annette? lu dis-je.

— Malade? Tâche de te porter toujours aussi bien que moi, galopin ! »

Elle faisait des paquets, bouclait des malles, surveillait les domestiques qui devaient porter nos bagages jusqu'au Bugue, où nous prenait la diligence. Elle embrassait mon père, elle me dévorait de caresses, elle me gourmandait, me sermonnait, me disait de prier Dieu el a d'écouter toujours mon père, qui avait de si détestables idées. »

(î Vous êtes mes deux enfants, lui le grand, toi le petit, disait-elle. Et vous me quittez! Ah! je vais faire une belle figure, là, toute seule, toute seule!

— Mais nous reviendrons, tante Annelte !

, — Parbleu! je l'espère bien que vous reviendrez. Il ne manquerait plus que cela. Mais qui sait si vous me retrouverez après? Je suis bien vieille, mon pauvre Régis !

— Tante Annette,vous êtes méchante. Est-cequ'on dit cela?

— C'est vrai, je suis une bête. D'ailleurs, je vivrai cent ans, ne crains rien, et je te tirerai encore les oreilles, gamin, et je le ferai encore des confitures. J'ai donné au valet des pots de coings, que tu aimes tant. Ce sera pour tes desserts, au collège. Car voilà pourquoi je te laisse partir: on va te mettre au collège. Tu deviendras savant comme un apôtre et tu nous reviendras en parlant latin comme tous les curés du canton réunis. Cela me console un peu, mon pauvre Régis, mais vraiment n'était cela, je ne sais pas ce que je deviendrais à présent. C'est de ma faute après luul; ^i j'avais su naître à Paris, ton père serait devenu député tout de même — tu seras député aussi, toi, et ministre, si tu travailles bien et si lu es tige — et je n'aurais pas été forcée de le quitter! Tu m'écriras, n'est-ce pas? N'oublie pas la ponctuation, les virgules, et puis tu ne mets jamais de trémas ni de points sur les i, c'est laid. Auras-tu froid avec cette veste-là? Prends un autre gilet de flanelle, va,

n'aîe pas honte. Tu. as les yeux cernés, tu as pleuré aussi, toi, tu aimes donc un peu ta vieille tante? »

Je me jetai à son cou, je l'embrassai, et nous pleurâmes encore, moi ne disant rien, elle continuant son bavardage sublime d'amour et de sacrifice doux, humble et simple. Quand mon père rentra, elle se leva toute droite, essuya brusquement ses yeux, et avec une autorité que je ne lui avais jamais connue :

« Joseph, lui dit-elle, tu sais si je t'aime; mais je te dis au revoir sans trop trembler. Tu es un brave garçon. Sois là-bas ce que tuas été ici, et tu les étonneras bien, tes Parisiens ; en un mot, sois un homme ! » j

Je n'avais jamais vu pleurer mon père (j'étais trop jeune lorsque ma mère était morte), mais ce jour-là, pour la première fois, j'aperçus deux grosses larmes rouler dans ses yeux et tomber sur ses joues brunes. La pauvre tante les but dans un baiser.

J'étais oppressé, j'avais peur, je voulais partir, et désir me prenait maintenant de rester, de me cacher quelque part, là-haut dans le blé, au grenier.

(( Allons, en route, mauvaise troupe!» dit ma tante. Elle m'embrassa encore et tomba comme foudroyée dans son fauteuil. Les servantes l'entouraient. Mon père monta à cheval, me prit en croupe et nous partîmes. Jusqu'à la porte Réclusou, je regardai, tour- j nant la tête, pour apercevoir encore une fois tanfe Annetle, mais la pauvre femme n'avait pas eu la force de se traîner jusqu'au seuil pour essayer de nous revoir.

MADELEINE BEUTIN.

À Paris, nous descendîmes à l'hôtel qu'habitait, rue Saint-Honoré, M. de Puyrenier.

Les souvenirs de ces premières années passées à Paris sont, par un singulier caprice de ma mémoire» plus confus, quoique moins éloignés que ceux des ournées périgourdines. Il y a ainsi dans notre existence des phases entières que l'ombre envahit, ju'on ne peut reconstruire et retrouver dans le r>assé qu'avec peine. Quand je reporte ma pensée v-ers l'enfance, tout m'apparaît, je l'ai dit, jusqu'en ses détails, mais si je veux retrouver mes impressions d'adolescence, je rencontre entre elles et moi lomme un voile, et seuls les événements importants, seules les misères poignantes me remontent au cœur.

Je me rappelle cependant mon arrivée a Paris, ma stupéfaction devant tout ce bruit, ces roulements de toitures, ces grondements de voix et surtout (c'était e soir que nous arrivâmes), ces longues files de umières qui trouaient gaiement l'ombre noire. tétait, le long des quais, une double rangée de joints brillants qui me faisaient l'effet d'une illumination.

Nous fûmes reçus à l'hôtel Puyrenier avec une coriialité grande. Notre ami nous avait réservé un appfertement fout entier, mais mon père n'y voulut de-

Î8 MADELEINE BEUTIN.

meurer que peu de temps, eL loua bientôt un pied-àterre dans le voisinage. Il se sentait plus libre de recevoir qui bon lui semblait, de travailler à ses beures, de causer sans atténuation des hommes et des choses. Je regrettais un peu, je l'avoue, pour ma part, le grand hôtel du faubourg, avec son jardin immense, où je pouvais courir avec Madeleine.

Madeleine m'avait enfin été présentée et nous étions devenus les meilleurs amis du monde. Elle était de deux ou trois années moins âgée que moi ; mais dans cette intimité d'enfants, brusquement née comme toutes les affections de cet âge, elle était, certes, la tête et le bras si j'étais le cœur. Je revois souvent sa petite tête blonde, un peu maigre, si vivante, avec de grands yeux qui regardaient fixement. Elle était frêle, — maladive, disait-on, — quelquefois nerveuse, mais vraiment active et vibrante. Elle avait je ne sais quoi d'aventureux et de décidé; elle m'étonnait par sa témérité. Je me rappelle un gros chien des Pyrénées que le portier de l'hôtel venait soigneusement attacher clans sa niche, et qui m'effrayait (il en effrayait bien d'autres) avec ses grognements, ses dents qu'il montrait volontiers, et ses brusqueries sauvages. Madeleine s'amusait à le détacher, courait tout essoufflée après le chien qui faisait, en aboyant de joie, des bonds de tigre, et se roulait avec lui sur l'herbe quand elle parvenait à le saisir. Aussi avec quelle sollicitude et quelle inquiétude madame de { Puyrenier nous suivait des yeux dans nos jeux d'en- i

fonts! Je m'efforçais de modérer les accès de gaminerie presque farouche qui s'emparaient de Madeleine, car je devinais les anxiétés, les terreurs de sa mère.

Sa mère! je m'étais, dès le premier jour, senti attiré vers cette jeune femme si charmante et qui m'avait accueilli, embrassé comme un fds. Je retrouvais là vivante, avec un sourire de bonté ineffable, la miniature que j'avais entrevue à Limeuil. Madame de Puyrenier avait alors vingt-cinq ou vingt-six ans; elle était la grâce même, une grâce attendrie, un peu rêveuse, légèrement attristée. Je n'ai pas oublié du moins cette attirante et captivante physionomie. Elle était un peu grande, blonde, avec un teint blanc et rosé, je ne sais quoi de calme dans toute sa personne et la plus touchante douceur dans ses yeux bleus, qu'une rêverie habituelle rendait plus charmants encore. Je l'ai toujours vue, en ces années premières qui n'allaient point sans trouble, je l'ai vue toujours et souriante, indulgente jusqu'à la faiblesse, adorant sa lille jusqu'à la yâter, aimant M. de Puyrenier jusqu'à me paraître effacée devant lui, le regardant avec un certain air d'admiration humble, d'abnégation reconnaissante.

Elle demeurait ainsi — autre trait de ce caractère adouci — comme dans une atmosphère de calme et de paix. Elle vivait sans bruit dans cette maison dont elle était n-ine. Elle portait des toilettes d'une simplicité <\<- bon goût qui ajoutaient à la fois à sa beauté

30 MADELEINE BEJRT1N.

et à sa douceur. Ce manque de coquetterie eût pu paraître au contraire la coquetterie môme chez toute autre, tant elle puisait de charme dans cet abandon gracieux, dans cet oubli de la parure, qui était luimême une parure.

Madame de Puyrenier avait en effet une de ces beautés d'un éclat tendre qui s'imposent non par la majesté, comme certaines, mais par un sentiment pénétrant et intime auquel on ne résiste pas. On n'est point dompté, on est conquis. Le charme est d'autant plus pénétrant qu'il agit sans secousses et sans crises. On n'est certes point sur le chemin d'une passion, mais plutôt sur la pente douce d'un dévouement profond, d'une affection sincère. J'imagine que ceux qui l'approchaient devaient deviner une amie dans madame de Puyrenier comme j'y devinais une mère. C'est par un attrait singulier de douceur, de bonté, de fraîcheur, qu'elle m'avait, dirai-je séduit? Elle m'avait enveloppé de son regard un peu mélancolique et je m'étais senti, à côté d'elle, dès la première minute, reconnaissant et ému pour cette ten dresse qu'elle me vouait, sans doute parce que j'étais le fils de l'ami de M. de Puyrenier, ou plutôt parc que j'étais un pauvre enfant sans mère.

Elle aimait à me questionner, à causer avec moir et Madeleine alors survenait, fronçant légèrement ses sourcils. Il fallait que sa mère l'embrassât, la caressât pour effacer cette impression. Madeleine évidemment était jalouse de cette affection que l'on donnait à

MADELEINE BERTIN. lit

l'intrus. Elle me le dit un jour, assez brusquement et sur un ton qui me fit mal.

<( Qu'es-tu venu faire ici, toi? Pourquoi t'aime-t-on comme cela? Tu n'es pas de la maison ! »

Et cette enfant de six ans, en parlant ainsi, avait une expression de dureté qui rendait méchant son visage ridé par la colère. Je me plaignis à mon père, pleurant à demi. 11 se prit à sourire et me demanda si je n'étais pas un homme que j'avais ainsi peur d'une fillette. A ce seul mot, je me redressai. Je suis de ceux qu'on manie à volonté avec certaines phrases.

Il est de ces natures fières qu'on peut rendre capables d'héroïsme en faisant appel à leur orgueil. Il suffît de les toucher au coeur, comme on toucherait un timbre, pour faire battre ce cœur plus fort. J'ai fait de l'orgueil une vertu et je m'en suis toujours bien trouvé. C'est mon orgueil qui m'a sauvé de ma faiblesse, mais si j'aime à me livrer dans la nudité de mon âme et à découvrir mes blessures, je ne permets à personne — fût-ce à l'être le plus aimé — d'y mettre le doigt et, volontairement ou involontairement, de me faire crier. Il y a encore une volupté dans L'amère confession d'une folie, mais le supplice est trop violent, en vérité, si le confident s'arme contre vous-même de votre confiance et de votre douleur Oubliée ou de votre faiblesse expiée. C'est à celui qui connaît l'endroit de la plaie à n'y point porter la main, car ce n'est ni charitable ni prudent.

Je me redressai donc sous l'ironie de mon père, et je résolus de m'imposer à ce fantasque caractère d'enfant que je coudoyais chaque jour. Ce n'était point chose facile. Madeleine avait dans sa frêle petite personne une décision ferme, et son caprice même était une volonté. J.'essaye d'analyser celte nature nerveuse, toute de contraste; qui le pourrait? Échappées de l'âme féminine qui se font jour dans les gestes, les regards, les pensées de l'enfant! Elle était la joie ou du moins le bruit de ce grand hôtel à demi silencieux où ne venaient que peu de personnes, même lors des réceptions, d'ailleurs assez rares et tout intimes.

On lui avait donné une gouvernante anglaise, miss Bird, dont je revois le maigre profil et le nez rougi; quelle martyre que cette pauvre vieille fille entre les mains de cette enfant ! Je l'ai vue pleurer, une fois ! Madeleine l'avait, dans un moment d'humeur, renvoyée avec les domestiques. Miss Bird se laissa tomber dans un fauteuil et se mit à essuyer ses yeux de ses mains sèches..

« Tu l'as fait souffrir, » dis-je, assez ému, à Madeleine.

Madeleine regardait, ses grands yeux dilatés, et ses petites dents mordillant ses lèvres. Tout à. coup, elle se précipita vers l'institutrice, la prit brusquement dans ses bras, la serrant, essayant de lui arracher le mouchoir qu'elle tenait, et lui disant :

« Je vous ai fait mal, miss Bird? Pardonnez-moi!

Voyons, je ne suis pas méchante ; embrassez-moi, je ne le ferai plus! »

Elle avait ainsi de ces contradictions qui réparaient bien des fautes. En revanche, elle avait encore de terribles petits mouvements qui me la rendaient parfois odieuse à moi-même. Combien de fois l'ai-je vue embrassant follement sa mère, jouant avec les cheveux blonds que Mme de Puyrenier portait en anglaises, puis tout à coup, sans que je pusse deviner pourquoi, repoussant la pauvre femme, avec une brusquerie nerveuse, s'échappant de ses bras, courant dans quelque coin et répondant à cette mère inquiète qui lui disait : « Viens m'embrasser.

— Moi, t'embrasser? Non, je ne t'aime plus! » Tantôt Madeleine ne quittait point sa mère, s'asseyait à ses côtés, feuilletant un livre ou brodant, interrompant la rêverie de Mme de Puyrenier par quelqu'une de ces questions grosses d'inconnu qui s'échappent des lèvres de six ans, et qui m'étonnaient, moi son aîné qui ne la comprenais pas toujours ; tantôt elle boudait, s'éloignait de sa mère, et m- jetait dans les bras de M. de Puyrenier en lui tendant le front et l'embrassant avec une sorte de rage, l'entendais alors Mme de Puyrenier soupirer doucement, souvent aussi je voyais ses yeux se troubler, s'emplir de ces larmes qu'on a la force de refouler, mais qui étouffent et font mal. On eût dit que Madeleine prenait plaisir à torturer sa mère, et tout à coup elle revenait, bondissante, se jetait à son cou,

3i MADELEINE BERTIK.

dévorait de baisers la pauvre femme qui se remettait à sourire — puis s'amusait encore à natter les cheveux de sa mère qui se laissait faire et paraissait oublier.

Je remarquais bien que M. de Puyrenier, lorsque Madeleine se précipitait ainsi vers lui avec cette fébrile violence, l'accueillait froidement, lui mettait au front un baiser comme par contenance ou la repoussait doucement. 11 ne semblait pas aimer Madeleine. Tout le bruit qu'elle faisait autour de lui le troublait. Plus d'une fois il laissa échapper des mouvements ou des mots d'impatience qui me paraissaient frapper au cœur Mme de Puyrenier; mais elle ne laissait rien paraître de sa douleur si elle souffrait, et — point du tout par dissimulation mais par résignation — elle affectait de n'avoir rien surpris ou rien compris.

M. de Puyrenier, d'ailleurs, ne me paraissait pas être à Paris ce qu'il était à Limeuil.Je l'avais vu là-bas sous son aspect de gentilhomme campagnard, sans façons et sans luxe, vêtu d'un costume de chasse, chaussé de ses bottes de cuir. II était ici correctement boutonné dans sa redingote qui lui montait jusqu'au col, laissant apercevoir le liséré d'une cravate blanche. Je m'étais tout d'abord senti intimidé devant cet homme aux allures diplomatiques, presque toujours assis dans sa vaste bibliothèque d'aspect sévère avec les bois de chêne et de grands rideaux verts; il m'imposait; mais peu à peu, sous cette enveloppe disT

MADELEINE BËRTIN. 3a

crête et froide, j'avais retrouve l'aimable voisin de notre maison, l'accueillant ami, et je m'étais laissé reprendre à son affabilité de grand seigneur, à ses façons sympatbiquement hautaines qui n'étaient point sans rapport avec la tenue sombre de mon père.

Ce brave père! il avait pris par son rude côté cette vie de représentant du peuple qu'il était venu mener; il travaillait avec le dévouement âpre et sourd d'une manœuvre, passant des nuits à étudier les questions, à écrire à ses commettants, à travaillera apprendre. Dur apprentissage que celui de cette terrible vie politique!

Lorsque la députation de la Gironde quitta Bordeaux pour venir siéger à la Convention, dans la même diligence où montèrent les députés, un Anglais prit place qui voyageait pour son plaisir, par désouvrement et par curiosité. Mais le brave homme fut tellement enthousiasmé par les propos de ces jeunes gens, tous embrasés du feu sacré, il fut tellement surpris, saisi, transformé, qu'en arrivant à Paris, la première chose qu'il fit fut de se faire naturaliser citoyen français. Mais hélas! que dut-il penser lorsque, plus tard, les têtes de ces enthousiastes, de ces Argonautes à la recherche de la liberté, roulèrent sur l'échafaud? Mon père aussi, durant ce voyage qui nous menait de Limeuil à Paris, mon père avait étonné et embrasé d'ardeur nos compagnons de route. Que de conversations pleines de flamme! Il allait.

enivré, vers cette assemblée républicaine qui devait enfin donner à la France une constitution.

Jamais fiancé ne fut plus épris de sa chimère. 11 répétait en chemin qu'il jetterait sa vie tout entière à la république. Arrivé à Paris, il tint parole : il ne lui prenait que les heures qu'il me consacrait à moi, m'instruisant, m 'enseignant et contrôlant la leçon que venait me donner chaque jour un répétiteur.

Durant les quatre années qu'il passa à Paris, mon père ne s'écarta pas du devoir qu'il avait juré de remplir. Je devais le voir, en juin, partir, aller sans autre arme que celte écharpe tricolore qui représentait la loi, sur les barricades, jetant des cris de concorde au milieu des détonations, ramassant les blessés sous les balles. Au 15 mai, mon père et M. de Puyrenier partirent ensemble. J'étais à l'hôtel Puyrenier ce jour-là, et je tremblais. On disait tout haut qu'un mouvement terrible se préparait; les laquais parlaient d'invasion de l'Assemblée, racontaient qu'ils avait vu passer dans le faubourg des bandes armées qui proféraient des menaces. Mme de Puyrenier était pâle, mais je vis aussi qu'elle avait du courage. Elle tenait M. de Puyrenier par la main et ne disait rien, mais elle ne l'arrêtait pas.

« Monsieur le comte, dit un domestique, ferait bien de prendre des revolvers. On ne sait ce qui peut arriver en roule ou dans l'Assemblée , et s'il y a lutte...

— Soit. Donnez-moi ces pistolets, dit M. de Puyenier, qui demanda à mon père : Et toi , Buffières, in veux-tu?

— Moi, dit mon père, j'irai là-bas sans armes. Ne uis-je pas armé ? Je suis le Droit. »

M. de Puyrenier ne répondit pas, mais lorsque le ra!et reparut, il refusa les pistolets. Ensuite, s'ap- >rochant de Mme de Puyrenier :

<( Adieu, Louise, dit-il, en l'embrassant au front. »

Mon père s'était penché vers moi et me regardait ivec un sourire confiant, prêt au sacrifice.

(( A bientôt, dit-il. Il prit la main que lui tendait jme jg pUyrenier et descendit l'escalier de l'hôtel intre la rangée des gens, tous blancs comme des inceuls.

Mon père m'a souvent raconté cette journée téné- )reuse, choc de partis qui se connaissaient mal ou ;e connaissaient trop, turbulences de convictions [ui devenaient factions, assaut donné par la colère i la loi, répétition burlesque par certains côtés des icènes horriblement grandioses du 1er prairial, fouillis nconcevable, heurt de volontés diverses et de diverses imbilions, où tout se retrouve, soif de pouvoir et soif de justice, amour de la patrie et. appétit de déiprdre, héroïsme, folie, gamineries de la farce et grandeur de la tragédie.

Journée déplorable, au surplus, et que suivirent, tomme toujours, les abus peureux des réactions. Salme à son banc pendant le tumulte, qui pouvait,

38 MADELEINE BERTIK.

d'un moment à l'autre, devenir combat, mon père, trempant sa plume dans son encrier, écrivait froidement, au milieu du bruit, de la poussière soulevée, de cette tempête, de cette marée de têtes, de ces remous d'hommes armés, de ces flots de bannières et de fusils, le détail de tout ce qu'il apercevait. 11 m'a dit depuis qu'il écrivait pour moi. J'ai gardé cette relation, page d'histoire tracée sous la dictée de la foule qui, à de certains moments, fait l'histoire ellemême.

Tout à coup une solide main s'appesantit sur son épaule :

« Vous savez, citoyen, dit une voix juvénile et rude, que si vous avez la prétention de rédiger des petits secrets, il faut en faire votre deuil. J'ai tout lu.

— Tant mieux! Je souhaiterais que tout le monde ici en eût fait autant, dit mon père. Cela me prouverait que tout le monde sait lire !

— Comment l'entendez-vous? » demanda un grand vieillard qui se tenait assis à deux pas de là, la main sur son sabre.

Mon père avait parlé avec une certaine colère. Le vieux s'était levé et le regardait d'un œil irrité, presque menaçant.

« Eh bien! je voudrais, dit mon père, que l'on passât par l'école avant d'arriver au club!

— Aie l'œil sur ce malin-là, Rambert, » répliqua le vieillard, en désignant mon père à l'homme qui le premier avait parlé.

Mon père se retourna vers celui-ci. C'était un grand leune homme, taillé en lutteur, le cou presque nu, an cou gras et blanc, vêtu d'une blouse bleue avec un foulard pour cravate. Il était nu-tête ; ses cheveux noirs, bouclés, lui faisaient, sur un front haut et dur, ;omme une toison. Il s'appuyait de la main droite sur un fusil de munition à pierre et regardait mon ïère en souriant largement, montrant des dents Dlanches à travers ses moustaches.

« Ordre du chef de rue, dit-il. Me voilà votre garde lu corps, citoyen. »

Mon père ne répondit pas, se croisa les bras et regarda la salle.

C'est alors que retentit ce terrible cri : « Les tribunes craquent ! » Le long des colonnes, les hommes se laissaient glisser comme au mât de cocagne, les femmes s'évanouissaient dans les couloirs. Le tumulte redoublait dans la poussière étouffante.

Nous avions attendu tout le jour, à l'hôtel, avec une muette inquiétude; Mme de Puyrenier rêvant, prêtant l'oreille au moindre bruit, tandis que Madeleine, les dents serrées et les narines frémissantes, regardait levant elle comme doivent regarderies somnambules. Lorsque M. de Puyrenier rentra, l'enfant ne dit pas un mot; elle se précipita à son cou et se mit à pleurer, tandis que Mm" de Puyrenier, muette, pressait les mains de son mari et les embrassait. Moi seul, le cœur comprimé, je n'osais demander où était mon ■ère.

40 MADELEINE BERTIX.

« Et Buffîères? s'écria M. de Puyrenier après un moment. L'a-l-on vu?

— Y a-t-il encore du danger, monsieur? deman dai-je.

— Non, mon enfant. Sois rassuré. Ton père v revenir tantôt. C'est fini. Ah ! quelle journée! »

Il s'était assis, hochant la tête, et nous racontait les terribles scènes de cette invasion de l'Assemblée, lorsque mon père revint, l'attitude assombrie, et, après m'avoir embrassé, en me serrant avec force, dit à M. de Puyrenier :

(( 11 y a séance de nuit. A bientôt. »

Il m'emmena et dîna avec moi, chez lui, servi par notre domestique. 11 ne disait rien tout en mangeant, mais il me regardait avec cet œil bon qui donnait tant de charme à son visage qu'une barbe noire, de gros sourcils, un nez court et gros, rendaient un peu rude.

Quelques jours après — je me souviens de son étonnement — mon père reçut une lettre, écrite sur un bout de papier mal plié, et qui lui était adressée par un de ces insurgés du 15 mai, arrêté depuis et alors détenu à Vincennes, celui-là même qui lisait, sans plus de façons, ce que mon père écrivait. Le prisonnier demandait au député une entrevue. Il voulait causer! «Pauvre diable! » dit mon père. Il descendit et se fit conduire droit à Vincennes, demandant le citoyen Rambert.

L'ouvrier le reçut avec un franc sourire.

« J'étais bien sûr que vous viendriez !

— Sans doute. Que me voulez-vous ?

— Rien, vous voir. Je n'ai su qui vous étiez, l'autre jour, qu'après l'échauffourée. 11 y a longtemps que je lis vos discours et que j'y applaudis — de loin. C'est peu-être bien tini, ces lectures-là. Aussi avant de partir j'ai voulu vous prouver que nous étions moins noirs que nous n'en avions l'air.

— C'était votre erreur que cette démonstration. On ne nomme pas une assemblée pour violer ses délibérations. »

Rambert hochait la tête.

« Chacun agit là-dessus comme il pense. On croit bien faire, n'est-ce pas? La vérité est que je croyais fermement donner un coup d'éperon à la république, et je ne dis pas que je ne recommencerais point encore. Ce n'est point parce qu'on échoue qu'on est un coquin.

— Qui vous a arrêté ?

— Les gardes nationaux. Je les ai vus poursuivre Louis Blanc, prêts à le cribler de coups de baïonnette. Je me disais : En voilà un qui ferait bien de prendre une assurance sur la vie. J'ai fait diversion, on s'est jeté sur moi, et alors... Où croyez-vous qu'on nous mène? En Algérie ou... plus loin?))

Mon père m- répondait pas.

«Après <;à, reprit Rambert, avec cette ironique gaieté du Parisien, j'ai toujours aimé les voyages.

— Avez-vous besoin d'argent? lui demanda mon père. »

Il avait ouvert sa bourse et tendait à Rambert di louis, que l'autre regardait avec un certain étonn ment. .

<( Ah ça! dit l'ouvrier, avec un peu de tristesse, est-ce parce que je vous ai servi de planton l'autre jour que vous me payez mon mois?

— C'est parce que vous avez femme et enfants sans doute, et que la misère est la grande ennemie.

— Oh bien ! répliqua Rambert, j'ai la consolation d'être tout seul ; casemate ou atelier, peu m'importe le logement. J'y suis toujours mon maître. Pas d'enfants, citoyen, je ne suis point marié et les vieux sonfc partis il y a beau jour, les braves gens. Gardez cet argent-là pour ceux qui ont des affamés à nourrir. Ça ne manque pas, je vous jure!

— Au moins prenez quelque chose pour vous... Partageons... N'ayez pas de honte. C'est moi qui oblige aujourd'hui, c'est vous qui m'obligerez de-i main! »

Rambert prit une pièce d'or, une seule, dans la main de mon père et, la regardant entre le pouce et l'index :

« Eh bien! soit, je garde vingt francs pour le tabac, vous savez. C'est une fortune. Me voila Crésus, maintenant. Quant au reste, le gouvernement s'en charge. Je ne mourrai pas de faim et je fumerai ma pipe à votre santé, citoyen. »

Mon père eut beau insister, l'ouvrier n'accepta pas autre chose. Mon père lui tendit la main, la lui serra

MADELEINE BEKTIX. 43

fortement et sortit profondément ému. Il avait dans les yeux de grosses larmes en quittant la prison. C'est à Doullens que la Haute -Cour de Bourges envoya Rambert et beaucoup d'autres. 11 y resta deux ans. Je devais le revoir plus tard, et que de fois le brave garçon m'a raconté cette scène et comment il avait voué à mon père un dévouement vaillant et sans fin.

J'assistai à bien des discussions entre mon père et M. de Puyrenier pendant les soirées qui suivirent cette journée cruelle, discussions politiques qui, sans cette vive amitié qui unissait les deux adversaires l'un à l'autre, n'eussent pas manqué de finir par une séparation complète. Mais ils s'aimaient vraiment ; puis — ne l'ai-je pas dit? — M. de Puyrenier était alors, avec ses opinions légitimistes, le plus libéral des bommes. Je l'entendais plus d'une fois répondre à mon père qui s'irritait de certaines résistances :

« Je soubaite à ton gouvernement de n'avoir pas d'adversaires plus perfides que moi. Ne vois-tu point que les légitimistes sont des républicains à l'endroit ou à l'envers, si bon te semble? Le lapis des Gobelins est fait de même laine, devant ou derrière. Il n'y a que loi et moi qui soyons logiques au monde, Josepb. Et donne-moi la main : »

Je ne comprenais pas tout, niais en vérité il me semble que je devinai-. C'est ainsi que le ton légèrement railleur que M. de Puyrenier donnait à toutes ses paroles m'irritait secrètement, peut-être parce qu'il irritait mon père.

« Puyrenier, disait alors ce brave père, toujours rude et franc, sais-tu ce qui me fait peur en toi? Ce n'est pas ton opinion... que je comprends, c'est ton esprit. Tu as trop d'esprit, tu railles. La raillerie est chose funeste. Tu es religieux, spiritualiste, croyant, tout ce que tu voudras, dans le domaine de la pensée; tu es sceptique dans l'ordre des faits. Tu ne crois pas à la vie, tu ne crois pas au peuple, toi qui sais ce qu'il vaut pourtant. Tu as au cœur ce ver qui ronge : l'ennui. Tu es un déclassé avec ton titre et ta fortune. Le faubourg Saint-Germain t'a renié, et tu craindrais de te salir les mains au faubourg Saint-Antoine. Tu es un dilettante en politique; oh! je le sens bien et je le vois bien. Prends garde à cela, mon vieil ami. La vie est longue, le voyage est pénible, et sans boussole on ne va pas loin. 11 faut croire aux vertus de ce monde; il faut aimer la vie malgré toutes ses plaies, suivre son droit chemin, dire sa pensée sans faiblesse, faire son devoir sans hésitation, être honnête. L'honnêteté, c'est la religion du citoyen. On peut, quoiqu'on dise, n'avoir qu'un conseiller et qu'un guide, l'honneur, et mériter ce titre qui est le seul qu'on doive ambitionner, parce qu'il devient tous les jours le plus rare, le titre d'homme. »

Madame de Puyrenier, dans ces longues soirées d'hiver, demeurait dans son petit salon, parlant peu, brodant par contenance, à côté de Madeleine qu, feuilletait quelque livre. Miss Bird aussi était là, avec ses grandes mains à demi cachées par des mitaines

noires et ses doigts rouges que je regardais toujours avec des envies de rire, car ils ressemblaient pour moi à des pattes de crabes cuits.

Je passais bien souvent la soirée à ses côtés, étudiant mes leçons du lendemain, mais troublé toujours par ces maudites mains qui n'en finissaient plus et qui remuaient sans cesse, fébrilement accrochées à quelque tapisserie. Madeleine parfois venait à moi, m'apportait son livre et il fallait expliquer les images; elle écoutait avec une passion ardente, ses grands yeux noirs levés sur les miens et immobiles. Regard fixe qui semblait dire : Ne te trompe pas, je sais tout. Elle ne savait point certes, mais elle avait comme une soif de savoir. Ce caractère d'enfant, cette âme déjà inquiète, tant de questions qui devenaient des colères si la réponse se faisait attendre, m'intimidaient; je quittais alors le salon de M. de Puyrenier, je frappais à la porte de la bibliothèque, j'allais, tout joyeux, m'appuyer contre mon père, et j'écoutais toutes ces discussions qui m'intéressaient déjà.

Je m'attarde à ces souvenirs qui, pour moi, ont un prix considérable, mais il faut bien renoncer à ces évocations; ces journées d'ailleurs se confondent un peu dans ma mémoire et se ressemblent toutes. Je p'en aurais point parlé si un désir plus fort que ma volonté ne m'avait entraîné vers ce passé. L'enfant au surplus sert à expliquer l'homme et je veux que ceux qui me lisent me connaissent tout entier et dès mes

premiers pas. Mon père, absorbé à la fin par ses travaux, me mit dans une pension où j'allais chaque matin et d'où je sortais chaque soir comme élève externe libre. Je n'y ai pas laissé de souvenirs. Le coup d'État du 2 décembre vint m'en tirer brusquement.

Mon père, qui me parut horriblement pâle ce matin-là, me remit aux mains de notre domestique Jacques, et me recommanda de ne point sortir. Il était agité, fiévreux, et, celte fois, partit sans m'embrasser. Je demeurai toute la journée dans une attente terrible.

Je regardais machinalement, par la fenêtre, à travers le brouillard jaune, les toits des maisons voisines. Quelle longue journée! J'avais peur; il me prenait des envies de sortir, de tromper la surveillance de Jacques et de courir après mon père, que mon imagination surexcitée me montrait frappé à mort, tombant sur un tas de pavés. Mais où le trouver? La rue, que je ne pouvais apercevoir, car notre appartement donnait sur un jardin, était tristement silencieuse. Pourtant, il me semblait entendre de sourds grondements, .comme des roulements de voitures, des murmures de foules ameutées, des cris. Je fermais les yeux alors, et j'apercevais distinctement une civière sur laquelle on portait mon père. C'était comme une hallucination ; j'appelais Jacques, je me jetais dans ses bras et je pleurais.

La nuit venue, tous ces fantômes grossirent, et ma

terreur devint de la fièvre. Je ne voulais pas me coucher. J'étais resté assis dans un fauteuil, regardant devant moi sans voir et écoutant, avec des tressaillements et des angoisses au moindre bruit.

« Dormez, me disait parfois Jacques, il y a eu quelque séance de nuit: monsieur rentrera demain malin. »

Mais je le regardais dans les yeux, il baissait les paupières et je lui disais :

« Tu vois, tu n'es pas plus rassuré que moi?»

Je m'endormis pourtant, vers la fin de la nuit; la fatigue me brisa, et quand je m'éveillai, je me trouvai dans mon lit, à demi déshabillé, bien couvert, et je vis, au chevet, Jacques, tout pâle, qui avait passé la nuit.

« Est-il venu? demandai-je. »

Le domestique ne répondait pas; je sautai à bas du lit, comprenant bien qu'on n'avait point de nouvelles.

« Eh bien! m'écriai-je, il faut aller le chercher!

— C'est impossible, fit le domestique. Les rues sont gardées, on ne passe plus, on se bat.

On se battait: J'entendais, en effet, mais comme un vague écho, des décharges éloignées, roulements prolongés qui étaient des feux nourris de pelotons répondant à des pétillements de fusils. Mais le combat, où avait-il lieu? Mon père n'y était-il pas? Au premier rang peut-être. Chacun de ces coups de feu pouvait L'atteindre. Encore si j'avais été à ses côtés,,

moi, tout petit, qu'importait! Je l'eusse défendu certainement. Je me sentais un courage de lion. Le soir, après des heures d'angoisses nouvelles , de véritable folie — car, enfermé par Jacques, surveillé par lui, emprisonné dans cette chambre où mon père n'était plus, je devenais fou — M. de Puyrenier se présenta à la maison. Je courus à lui. II savait où était mon père et venait me chercher pour m'emmener. (( Je ne sortirai d'ici que si vous me dites où il es!, répondis-je.

— Mon pauvre enfant, ton père est en prison !

— En prison? Non, non, vous mentez, il est mort ! Est-ce qu'il est mort?

— Je te jure que non, Régis. Tu peux me suivre. Ton père est à Vincennes, mon enfant, et sain et sauf. »

Je regardais M. de Puyrenier qui avait parlé sans embarras, mais avec une émotion violente. Je sentais bien qu'il disait vrai. Je voulus le remercier de celte grande joie qu'il m'apportait ; je tendais mes bras vers lui, je voulais parler; un flot de larmes jaillit de mes yeux, et des sanglots me coupèrent la parole. Je sentis ma tête osciller et je tombai brusquement, à demi évanoui: je n'avais pas mangé depuis deux jours.

Nous allâmes à pied, jusqu'à l'hôtel Puyrenier. Le trajet n'était pas long et personne ne nous inquiéta. L'aspect de la rue, les boutiques fermées, les atiiehes blanches, les inscriptions à la craie que je déchiffrais

en passant : Armes données, armes livrées, ce spectacle nouveau m'impressionna vivement. Je n'avais ; pas vu la bataille de juin. Dans la rue, autour de grands feux, des soldats riaient et mangeaient. On nous attendait à l'hôtel. Madame de Puyrenier m'embrassa avec effusion.

Elle employa toute sa tendressse à combattre mes appréhensions, à calmer mes inquiétudes, à m'assurer que la détention de mon père serait de courte durée. Ce mot de prison avait rendu sérieuse Madeleine, qui me regardait avec des envies de pleurer. Elle aimait donc aussi mon père? Je lui souriais avec reconnaissance, quoique je n'eusse pas alors l'envie de sourire. Il n'était pas enfin jusqu'à cette pauvre miss Bird qui ne me prît dans ses bras pour me donner du courage.

Mon père avait été arrêté dans cette mairie du Xe arrondissement où les représentants, avec M. Vitet et M. Benoist d'Azy, vice-présidents, à leur tête, avaient organisé une assemblée nouvelle. La force armée les en avait délogés, et, entre deux files de soldats, on les avait conduits à la caserne du quai ay, oit, couchés sur des paillasses, ils demeurèrent, faisant tous, ceux de la droite et ceux de la gauche, contre malechanee bon cœur.

Mon père m'a depuis raconté cette histoire etmon-

tableau : tant d'hommes, la plupart illustres,

enfermés là côte à côte, causant, prenant en commun

leurs repas, M. deBroglie déchiquetant un poulet à

côté de M. Colfavru, qu'il eût combattu huit jours auparavant, et un montagnard répétant en riant à ses adversaires de la veille: « Voilà donc où en est réduit le parti de l'ordre ? »

Quant il fallut faire monter les députés dans des voitures cellulaires — pour les transporter ils ne savaient où, — le pauvre Anthony Thouret, énorme comme on sait, ne put passer; on le poussa, il faillit étouffer. Les voitures cellulaires étant trop peu nombreuses, ceux qui demeuraient encore furent transportés du quai d'Orsay au fort de Yincennes en omnibus.

Mon père ne devait sortir de sa prison que pour aller en exil.

Je n'ai rien oublié de cette dernière entrevue ; M. de Puyrenier, blanc comme un linge, embrassant son ami ; mon père me prenant dans ses bras, me serrant contre sa poitrine, couvrant mon front de baisers, mais ne pleurant pas.

« Régis, me dit-il en me montrant M. de Puyrenier, qui sait quand nous nous reverrons? Voilà celui qui te tiendra lieu de père. Aime-le bien, aime-moi bien. »

Il m'embrassait encore.

« Je ne t'ai jamais donné, mon cher enfant, me dit-il encore, de meilleur exemple qu'aujourd'hui. Je serai fier, un jour, de te rappeler ce que j'ai fait. En attendant, travaille et réfléchis. Tu es bon, tu seras brave. J'ai confiance en toi. Je te laisse enfant, je te retrouverai homme! »

MADELEINE BERTIN. 5i

Tout ce que j'avais au cœur d'amour, de tendresse, de dévouement pour mon père, je le tis passer dans une étreinte. J'embrassai ce cher visage avec emportement, je me pendis à son cou, je lui dis tout bas que je voulais le suivre, je le suppliai de m'emmener, de m'emporter.

« Non. 11 n'y a que Paris, mon pauvre Réyis, où tu puisses grandir ! Paris !... (il hochait la tête) y reviendrai-je jamais? »

M. de Puyrenier qui nous écoutait, les bras croisés et se mordant les lèvres, avait les larmes dans les yeux.

« Ainsi, c'est dit, fit tout à coup mon père en allant à lui, tu me l'élèves, ce cher petit ? Merci. C'est ma vie même que jeté laisse, Léon, songes-y. Ta sais quelles sont mes idées. Laisse-lui ma conscience et ma foi et embrasse-moi, mon ami. Je demande au sort de n'avoir jamais un tel service à te rendre. »

Et quand ils se furent embrassés:

« Ah ! que je t'envie, toi, dit encore mon père, tu gardes à la fois ma patrie et mon enfant! »

soir-là, quand je me vis seul, dans ma chambre, lorsque, la lumière éteinte, je n'aperçus plus devant moi que la nuit, je me levai à demi, tendant les bras vers l'absent qui était si loin déjà, et, pleurant, j'appelai comme s'il pouvait m'entendre.

Puis, je un; tus, je liocliai la tête et je sentais l'amertume de mes larmes qui coulaient jusqu'à mes lèvres. Tout seul! Je ne songeais pas à l'exil de mon

père; il me semblait que j'étais le seul exilé, et qu'on m'avait abandonné ou puni. Qu'il fallut de temps pour effacer, emporter ma tristesse! Je n'étais pas de ces enfants que tout distrait et qui oublient. Il y avait en moi déjà cette âpre volupté de la souffrance qui, depuis, en le torturant et le déchirant, a cependant rempli mon cœur d'une amère joie.

M. de Puyrenier tint parole. Il m'éleva avec une certaine fermeté, mais sans m'imposer nullement ses idées, et à chaque difficulté que pouvait faire naître mon éducation, écrivant aussitôt à mon père.

A dire le vrai, je me suis élevé seul. L'âme de l'enfant se nourrit surtout d'exemples. Le souvenir des sacrifices de mon père, la souriante image de la tante Annette , le peu que je savais de l'existence courte et sainte de ma mère , ce cher passé me suffisait. Je ressemblais à un solitaire qui se sent heureux, pourvu qu'il ait des saints à adorer.

J'ai donc reçu, comme tant d'autres, celte éducation loin de mon père, seul à Paris, seul dans ce lycée, d'où je sortais rarement, quoique M. de Puyrenier n'ait jamais manqué d'envoyer un de ses domestiques me chercher, les jours de congé. Mais il ne me déplaisait point de demeurer isolé, là-bas, et d'y travailler à mon aise. J'appelais travailler lire quelque

MADELEINE BERTIX. 53

livre qui me consolait, exaltait mes idées ou les fortifiait. J'écrivais régulièrement à mon père toutes les semaines, et il me semblait moins absent. Nous avions parmi nos camarades des créoles, envoyés en France pour faire leur éducation, et qui grelottaient sous notre ciel comme des fiévreux. C'étaient ceux-là, non pas moi, que je plaignais. N'étaient-ils pas, eux aussi,, des exilés? Je n'ai rien à dire de ces années d'études; je ne les regrette point, je ne les maudis pas. Je travaillais avec une ardeur âpre, comme font les gens, pour oublier. Je voulais dignement porter ce nom proscrit de Buffières, qui retentissait chaque année, aux distributions de prix. Je gardais mes couronnes, et je les apportais à mon père qui, à cette époque, habitait Bruxelles. Son appartement attristé du boulevard de Waterloo retentissait alors de bruit, d'une gaieté que je n'avais pas toujours, mais que je me donnais moi-même pour l'égayer. Il était bien heureux. Le soir, beaucoup de ses amis politiques, réfugiés comme lui, venaient s'asseoir et causer. Je demeurais là, j'écoutais, enthousiasmé ou frémissant. Tout enfant, j'ai été trempé par ce Styx glacé, qui est l'exil.

Puis, les vacances finies, je revenais à Paris. Je trouvais M. de Puyrenier, et cette femme au bon sourire, que j'aurais voulu appeler maman! Je retrouvais Madeleine, toujours grandissante, avec ses inégalités de caractère; ces boutades d'enfant gâté- ou malheureux, ce charme inquiétant, qui la distinguaient déjà.

A l'hôlel Puyrenier, je l'ai dit, on ne recevait pas grand monde. Depuis l'empire, le comte avait même, pour ainsi dire, fermé son hôtel. L'hiver, à peine ouvrait-il ses salons à des intimes. On y voyait surtout peu de femmes. Je m'étonnais, quoique après tout ce ne fût point là ma préoccupation, qu'un homme du rang et de la fortune de M. de Puyrenier, vécût ainsi dans cette façon d'isolement, et fit volontairement autour de lui ce vide.

D'humeur plutôt accommodante que farouche, M. de Puyrenier n'était pas un misanthrope. II avait, à tout prendre, l'élégance de Philinle, bien plutôt que la brusquerie d'AIceste. Je ne m'expliquais point ce goût pour la solitude.

Il partait souvent, l'été, pour la campagne , pour Bade ou les Pyrénées, pour le Périgord aussi. Il voulut m'emmener à Limeuil, un jour, et je refusai de le suivre. Revoir la chère maison, presque déserte maintenant ; la fenêtre où s'asseyait mon père à côté de la tante Annette; son fauteuil vide, ce foyer froid ; revoir cela, seul, sans mon père, c'eût été au-dessus de mes forces. Et pourtant, que j'avais laissé de joies d'enfant nichées dans ces angles, là-bas, et sous ce toit, semblables à des oiseaux, qui, glacés, ne reprendront plus leur volée '.D'ailleurs, c'était, laplupartdu temps au moment des vacances que M. de Puyrenier, emmenant sa femme et Madeleine, s'éloignait de Paris. Et j'avais, moi, ma grande joie: mon père!... M. de Puyrenier m'accompagna lui-même à Bruxelles,

une fois. Mon père et lui pleurèrent un peu, en s'embrassant.il y avait six ans déjà qu'ils ne s'étaient vus. M. de Puyrenier était demeuré le gentleman élégant d'autrefois, avec un peu plus d'embonpoint, peutêtre, les joues plus pleines. Mon père avait maigri. Ses yeux, déjà, avaient pris un certain éclat maladif, et ses cheveux avaient blanchi de chaque côté des tempes. Il avait toujours sa barbe noire; les pommettes se faisaient saillantes sous sa peau, qu'on eût dit tendue. Evidemment, il souffrait beaucoup. Pourtant, il conservait toujours son énergie fière, sa foi robuste, et jusqu'à sa prodigieuse faculté de travail.

Ils causèrent longuement. Mon père remerciait madame de Puyrenier de tous les soins dont elle m'avait comblé; il questionnait Madeleine; il l'embrassait, et elle, de ses grands yeux, le regardait, muette devant lui, tout étonnée de cette tristesse plus sympathique que delà joie.

Nous allâmes visiter ceux des proscrits qui habitaient Bruxelles. Pauvres gens! ils furent heureux, en ■vaut M. de Puyrenier, qui les avait combattus jadis. Adversaires d'hier, réconciliés dans la défaite, ils pardonnaient, el acceptaient avec reconnaissance, sa m aiii tendue, cette main qui, peut-être avait aidé à les pousser hors de la frontière.

Mon père, le visage vieilli, gardait toujours son âme jeune et pleine de vaillance. M. de Puyrenier, lorsqu'ils se prenaient, comme autrefois, à discuter

ensemble, en paraissait comme stupéfait. C'était une chose, en effet, singulière, que l'exilé eût conserva tant d'énergie , lorsque l'autre semblait si las et si près du dégoût. M. de Puyrenier avait l'air d'un homme qui hait la vie. A Paris, combien de fois l'avais-je surpris rêvant, les yeux sur un livre qu'il ne lisait pas, les regards sur un tableau qu'il ne voyait point. Il sortait peu, et presque toujours seul, comme si madame de Puyrenier eût été malade. Quelquefois il m'avait invité à venir faire avec lui une promenade au Bois. On me sellait un cheval, et je partais aux côtés de M. de Puyrenier. Il ne disait mot, rendait çà et là quelques coups de chapeau, et revenait à l'hôtel, un peu plus ennuyé qu'auparavant.

Je l'avais une fois entendu dire:

« Je suis désespérément seul, en vérité. Si le spleen était une maladie française, je l'attraperais certainement. »

11 s'était même excusé, ce jour-là, en voyant madame de Puyrenier devenir pâle, et il avait affecté une gaielé sans cause, qui sonnait mal et faisait peine.

A Bruxelles, il me paraissait, d'ailleurs, moins assombri. Était-ce le vent du voyage qui lui fouettait lesang, les rivalités d'autrefois retrouvées en Belgique, sous la forme d'amitiés ; les causeries avec mon père? Toujours est-il que M. de Puyrenier renaissait.

« Mon bon Butîières, dit- il un matin, j'ai une idée. Il me faudrait peut-être le régime de l'exil pour chasser mes diables bleus! Qu'en dis-tu, eh? »

Je remarquai fort bien que mon père ne répondit pas.

Un soir, — c'était peu de jours après, — le hasard me permit d'écouter une conversation entre mon père et M. de Puyrenier. Mon père avait établi une salle de bibliothèque, qu'une portière en tapisserie séparait seule de sa chambre à coucher. Je m'y tenais souvent, feuilletant ses livres, dont quelques-uns étaient pour moi de vieux amis. Beaucoup étaient couverts de notes manuscrites, — chers compagnons d'exil qui consolaient le père, et que j'ai là, maintenant, tout prêts encore à consoler le fils !

Je lisais, lorsque j'entendis , dans la chambre, M. de Puyrenier qui parlait. Ce qu'il disait, je ne l' écoutais guère. À peine avais-je remarqué l'énergie, le timbre ardent de sa voix. 11 parlait haut, avec animation, lui qui laissait tomber d'ordinaire ses paroles avec une lenteur mesurée ou ironique. 11 fallut sans doute qu'un nom me frappât, que mon père, répondant à M. de Puyrenier, attirât mon attention; instinctivement, je prêtai l'oreille, et, sans me rendre compte de ce que je faisais, poussé ou soutenu par la curiosité, par l'étonnement, par un certain effroi, je demeurai là, écoutant comme si j'eusse assisté à un drame.

<( Eh bien! oui, disait M. de Puyrenier, je l'envie, ton exil, j'envie ton âpre solitude et ta souffrance. Ici, dans cette Belgique, tu es plus libre cent fois que moi à Paris. Quelle est ma vie? La plus stupide des

existences! J'ai rompu avec tout ce qui était ma famille ou mes amitiés. Mes amitiés? Elles m'importaient bien, ma foi! Une seule idée me soutenait et me faisait vivre jadis : cette femme, me disais-je, me tiendra lieu de tout. Ah ! je l'ai bien aimée !

— Et tu l'aimes encore, répondit mon père, non pas comme il eût questionné, mais comme il eût ordonné.

— Eh! oui, je l'aime. Pauvre chère Louise! Ne l'ai-je point perdue, elle aussi? Ne souffre-t-elle pas autant et plus que moi? Ah! quelle folie, mon ami! Voici, voici venir, je le sens bien, l'heure où l'on paye ces dettes du passé. C'était inévitable , cela. Mais, en vérité, je n'ai failli que par amour et j'ai acheté cher le droit de ne pas rougir de moi-même.

— On n'achète jamais trop cher ce droit-là, dit mon père. D'ailleurs (sois franc et regarde -toi en face) lorsque tu as rencontré cette pauvre femme, songeait-elle à fuir, songeait-elle à laisser là son foyer, voulait-elle emporter sa fille, se jeter à cette vie de hasard que tu lui as offerte en somme, vie dorée et déclassée, vie douloureuse qui plisse ton front, à toi, et qui emplit ses yeux de larmes?

— T'ai-je dit comment cet amour m'était venu? fît M. de Puyrenier. La pitié avait parlé bien avant la passion. Mariée, mariée à un sot, — non,pardieu! à un misérable, — elle souffrait avec une patience de martyre. Elle était la plus torturée, la plus digne et la plus sainte des femmes. Mais au fait, je ne te cache

rien, voici les noms, les faits, la vérité entière. Elle est fille d'un médecin, le docteur Mérard. Le nom est illustre, tu le connais.

«Broussais admirait l'homme et l'aimait. Il passait pour riche, ce docteur Mérard. C'était un amateur passionné de tableaux qui, en sortant de sa clinique, courait les ventes, achetait, collectionnait, faisait tapage avec peu d'argent. Cela t'importe médiocrement, je veux pourtant tout te dire, cette fois. Tu sais ma vie, tout ce que je t'en ai révélé ou laissé deviner, mais tu ignores encore bien des détails. Je suis enchanté de me confesser enfin, cela me soulage... Il tait chaud ici! »

Et j'entendais M. de Puyrenier qui allait et venait par la chambre, marchant d'un pas fiévreux, s'arrêlant souvent — devant mon père sans doute — et parlant avec emportement.

« Ce docteur Mérard, continuait -il, avec toute sa science, était le plus faible des hommes, et sa fille, rjue tu sais si douce, lui obéissait aveuglément. On présente un jour au docteur un jeune homme, un fiancé pour sa fille.

« Jamais la pensée de mariage n'était venue à ce père. Tu en connais cent, de ces pères-là, qui voient grandir leur enfant sans se doutep qu'elle est une femme, et qui demeurent stupéfaits quand on leur ilit : Quand la mariez-vous? Le docteur Mérard n'avait point songé au mariage, et pour n'y plus penser, il Sonna sa fille au gendre qu'on lui amenait, — le pre-

mier venu. Celait un avocat, fort élégant, avec un avenir superbe et, disaient ceux qui l'avaient présenté, une fortune suffisante. Il ne déplaisait point à Louise, par cette raison seule qu'il avait l'air de plaire à M. Mérard. On les marie donc, et le brave homme de père revient à ses tableaux et à ses collections. »

J'étais haletant et inquiet, écoutant maintenant, épiant chacune des paroles de M. de Puyrenier.

« Le mari de Louise s'appelait, tu le sais, je crois, Pierre Bertin. C'était un de ces gens sans talent, nés ambitieux, fort élégants, vêtus et cravatés avec la correction voulue et qu'on rencontre partout, on ne sait pourquoi, hôtes de tous les bals, souriants, aimables, bons danseurs, beaux causeurs et médiocres.

« Avec cela celui-ci avait dans les veines une goutte de sang d'aventurier. Sans amour pour Louise, d'ailleurs, rien dans la tête que l'absolu désir d'être riche un jour, un composé d'appétits et d'ambitions, d'ambitions viles et, avant tout, la soif du plaisir. Je le hais vraiment pour tout ce qu'il a fait souffrir à cette femme, je le hais peut-être aussi pour l'influence qu'il a eue sur ma destinée. Sais-tu pourquoi il épousait Louise, toi? Tu le devines. Il croyait, comme tout le monde, à la fortune du docteur Mérard. Des amis, de ces gens empressés qui prêtent leur zèle à toutes les sottises, s'étaient entremis.

« Il avait parlé de la fortune de sa famille, des propriétés qu'elle possédait je ne sais où, en pro-

MADELEINE BERTIN. > Ci

rince, il avait joué une de ces odieuses comédies qui e terminent niaisement par quelque bizarre mariage à la parisienne, mariage où le fiancé s'endette pour donner un à-compte sur une corbeille que la dot de la femme servira à payer demain. L'avocat Berlin voulait acheter une étude d'avoué et Louise devait lui servir à la solder. C'était net et simple.

« Il ne voulut point paraître trop exigeant avant le contrat, se réservant de tout obtenir, peu à peu et comme par ruse, du bonhomme Mérard. Le mariage se fit, et ce qu'il devint, lu le devines, tu le sais. Celte nature vile, d'ambitieuse devint féroce lorsque la vérité se fit jour sur la fortune réelle du médecin. Fortune est un mot bête, c'est pauvreté que je devrais dire. Pierre Bertin eut une colère de voleur volé. On lui avait, à son avis, dérobé, crocheté son ivenir en lui donnant Louise pour femme. L'ambitieux se trouvait acculé dans une impasse. Il eut le courage des lâches, de l'hyène qui se sent perdue. 11 jeta feu et flammes, se démasqua, parla de duperie, de procès et terrifia ce pauvre docteur Mérard qui, un soir, après une scène des plus violentes, en descendant, éperdu, l'escalier de son gendre, tomba frappé d'un coup de sang.

- Il y a de ces meurtres infâmes que la loi ne peut atteindre. Les injures de Bertin avaient frappé, croist bien, le vieux Mérard plus sûrement cent fois que des coups de couteau. Il y avait maintenant comme un abime entre Louise et son mari : le cruel souvenir

de cette victime, et le spectre de ce mort. Elle n'ai-j mait pas Bertin, elle se mit à le haïr. Et qu'est-ce que la haine encore? Elle le méprisait et elle en avait peur à la fois.

« En un mot, il lui faisait horreur. Elle avait, à son approche, ces frissons de crainte et de dégoût qui vous prennent à la vue d'un reptile. Ce que fut sa vie pendant une année, je n'y veux pas songer. Pauvre femme! Elle devint la martyre de cet homme. 11 lui faisait payer au centuple tout ce qu'il y avait en lui d'avidité déçue.

« Point de paix, point de trêve et, comme il re-1 marquait bien que sa présence au logis était pour la. malheureuse une torture, il demeurait là, s'imposant à elle, la contraignant à obéir, passant des soirées entières à lui parler de la misère qui venait, grâce à elle, et de la façon dont les avait mariés le père Mérard. « Un farceur, ton père, et qui a joliment, avecsa manie de bric-à-brac, donné le change sur son porte -monnaie. Voilà ce que j'appelle un homme fort!

« Elle souffrait à se tuer, tu le comprends bien. Et de fait, lentement elle mourait, de ce désespoir profond qui peut devenir une maladie incurable. Voilà bien pourquoi je l'aimais! Je l'avais rencontrée par hasard, dans un salon de médecin, l'air accablé, me regardant assurément sans me voir, avec de grands yeux bleus mouillés de larmes, qui semblaient me demander protection. Je l'avais non pas interrogée,

mais poussée aux confidences; je l'avais suivie, je m'étais — séduit et pénétré par tant de mélancolie, — attaché à la rencontrer souvent, à me trouver sur son chemin, à lui faire sentir que si elle souffrait, elle avait à ses côtés, visible parfois, le plus souvent invisible, un ami tout dévoué, une affection toute prête à la consoler.

« Je te l'ai dit, c'est par la pitié que cet amour m'était venu. Oui, Buflières, je te le jure, dans cette vie mondaine qui fut ma vie, je n'ai jamais aimé une femme comme j'ai aimé Louise, avec cette généreuse ardeur, cette envie de dévouement, ce besoin de sacrifice.

a J'avais toujours vécu ironiquement, comme on vit dans notre classe et dans notre temps. Cette pauvre femme, levant sur moi son clair regard, avec je ne sais quel mouvement qui appelait la protection, me fit comprendre tout ce qu'il y a de sain et de bon pour l'homme dans la responsabilité. « Avoir ce malheur à moi et en faire du bonheur, me disaisje! Et pourquoi pas? Tu vois la série de raisonnements, toute la suite de mes hésitations, de mes espoirs, la lutte intérieure, toute la tempête que je portais en moi. Ah I j'étais fou réellement. J'inventais des prétextes insensés pour la voir, pour lui parler. Je la compromettais, la chère et innocente! Je n'étais pas son amant, et ce misérable Berlin aurait eu le pouvoir de nous brûler la cervelle à elle et à moi. Tout le monde nous eût crus coupables.

« Ah ! ah ! me tuer, reprit M. de Puyrenier après un silence; il y songeait bien, ce mari-là? Sais-tu à quoi il songeait, toi? Non... Eh! bien, cherche... Cherche donc... »

Mon père ne répondait pas.

a C'est odieusement affreux et sale, dit M. de Puyrenier. Il songeait à vivre de moi, à exploiter cet amour, à trouver dans l'amant ce qu'il n'avait pas trouvé dans le père. Il y a de ces êtres-là, paraît-il. Bah! je suis bien bon de les mépriser! Il traitait son époque comme elle le mérite, ce monsieur Bertin! Après tout, c'était peut-être tout simplement un esprit d'élite que cet homme sans préjugés!... »

J'entendis la voix grave de mon père répondre à M. de Puyrenier, qui avait accompagné ses dernières paroles d'un petit éclat de rire nerveux, une toux de rire :

« Ne raille pas, Léon. Indigne-toi, c'est mieux!

— La vérité est que ce souvenir seul m'emplit l'âme de dégoût. A ce moment-là, à cette heure de ma vie dont je te parle, j'étais déjà libre de tous mes biens, ma mère étant morte, comme tu le sais, à Lisbonne, pendant l'ambassade de mon père, qui ne lui survécut pas longtemps. Je n'avais pour juge et pour conseiller que mon oncle maternel, M. de Tranes, — M. de Tranes et le monde. Mais pour ce monde-là, qui est le mien, pour ce faubourg Saint- Cermain, où j'ai mes entrées par droit de naissance, et qui me les a retirées sans façons, j'étais déjà dis-

crédité et marqué au front. J'étais un excentrique et un mal pensant, un libéral, un libérâtre. Ils disent Iibérâtre comme vous dites gentillâtre.

«M. de Tranes restait donc seul. C'était le frère aîné de ma mère. Je l'aimais beaucoup. Je le vénérais. Esprit entêté, il avait le cœur bien placé et l'âme haute, vraiment noble. Cher vieux marquis de Tranes, il a quitté ce monde sans m'avoir pardonné ma folie!

« Cette folie , parbleu ! ce fut l'enlèvement de Louise. Je lui avais dit tant de fois, à cette pauvre femme, que je l'aimais, que je voulais la sauver et la défendre ; tant de fois je l'avais suppliée de me mettre à l'épreuve, que son honnêteté, austère dans sa douceur même, s'était comme fondue à mes paroles. Elle souffrait. On a beau jeu à consoler les soutirants. Elle se sentit gagnée par cette sincérité de passion qui était en moi ; je suivais, dans ses yeux, dans le frisson de sa main, dans la rougeur qui venait à sa joue, tout le chemin que je faisais dans son âme... J'avais une rivale pourtant. J'avais sa fille.

« Oui, Madeleine. Louise l'adorait, elle se cramponnait, pour ainsi dire, à l'amour de cette enfant comme, dans sa chute, un homme saisit une branche, I i iffe d'herbe. Elle se réfugiait près du berceau. Contre mon regard elle avait les yeux ouverts de son enfant. Elle se serait tuée si elle n'eût pas été mère. Et elle aimait d'autant plus sa fille que Pierre Berlin n'avait pour ce petit être, qui bégayait son nom, ni

m MADELEINE BERTIN.

caresses ni amour. Ce n'était pas un enfant qu'il demandait au mariage, c'était une dot!

« Tu n'as que moi, ma pauvre Madeleine, disait parfois Louise, regardant sa fille à travers ses larmes. Tu n'as que moi, vois-tu... Il faut bien m'aimer! »

M. de Puyrenier, en parlant, me semblait ému, et je croyais sentir, dans sa voix, comme un tremblement. Moi-même, debout maintenant, l'oreille tendue, j'écoutais avec des palpitations tout ce qui sel disait là-bas. C'était une révélation. Tout ce nouveau que j'apprenais par lambeaux me troublait et ma faisait l'effet d'un monde inconnu. Madame de Puy-i renier, la femme d'un autre! Madeleine étrangère comme moi dans l'hôtel du Faubourg. Tant de souf-j frances cachées, de misères inconnues! Quel étonne-] ment! Et quel jour soudain aussi sur le passé, sut! cette demeure silencieuse qu'habitait M. de Puy-j renier, sur les propos des bonnes gens du Périgordj sur tout ce drame qu'on devinait, qu'on pressentaij sans le connaître. Mais, dans ce drame qu'on dérou-j lait pour ainsi dire devant moi, dans cette navrante histoire , Madeleine surtout m'intéressait et prenaif pour moi une physionomie nouvelle. Élevée loin d$ son père, par un autre, chez un autre! Je l'eussf •embrassée, si elle eût été là, et couverte de ma larmes. C'est une des plus poignantes journées de ma vie que celle que je raconte, et les paroles dfi M. de Puyrenier me sont restées gravées dans l'âme.] « Eh bien! disait-il, celte enfant qui l'éloignait d.

moi me rapprochait d'elle aussi. J'étais pour la petite Madeleine ce qu'aurait dû être Pierre Bertin. Je la soignais et je l'aimais. Je devinai un jour qu'elle avait le croup, et j'avertis le médecin qui la sauva. Ce petit être m'adorait, me tendait ses mains avides, me disait papa, et je voyais alors pâlir sa mère. Certes, elle m'aimait, Louise. Mais aussi et en vérité j'étais pour elle le plus dévoué et le plus aimant. J'obéissais, moi que tu sais rebelle; j'étais fou, moi, froid et correct, comme on m'a toujours vu. Cet amour m'avait pénétré et transformé.

(( Par notre amitié, Joseph, je t'assure que je ne voulais point la séduire, mais la contraindre à m'aiîner. En elle — et tu vois quel était mon amour — ce n'est point la maîtresse que je voulais, c'était la femme. Je rêvais alors les romans des insensés, la fuite en quelque coin du monde, l'amour caché comme un crime, la chère et vivante solitude à deux... un dénoûment ardent et charmant — impossible!... Il vint à moi, ce dénoûment, sous une forme cruelle. La vie répondait nettement à mon rêve.

a On m'annonce un matin une femme. Je n'attendais personne et je travaillais. Elle entre. C'était elle. Elle portait sa fille sur son bras. Elle jette son voile, me montre son visage pâli, ses yeux rouges, toute ccti<: douce et calme figure bouleversée comme ra-

" Mon Dieu! Ou'avcz-vous, Louise? »

Elle ne me répondit que par cet autre cri :

— M'aimez-vous, M. de Puyrenier?

« Les honnêtes femmes ont de ces résolutions hardies. Je compris que celle-ci était arrivée à ce point de la torture où il faut s'arracher à son bourreau ou mourir. Je devinai dans cette question, qui me laissa interdit, tout un monde de douleurs nouvelles. Et ce fut de la joie pour moi que de la voir arriver brisée, et me demandant mon appui. Voici ce qui s'était passé. Bertin était rentré chez lui, avec le calme résolu d'un homme qui a de terribles conseils à donner.

<( Il avait regardé Louise en face et, sans façon, lui avait exposé, avec une précision mathématique, les obstacles amoncelés devant lui, les espoirs qu'il avait nourris, ceux qu'il nourrissait encore; il avait parlé

— en homme dégagé de tout préjugé, — des soucis, des devoirs et des lois du mariage, puis, ramenant adroitement mon nom dans ses propos , à cette femme, qui l'écoutait avec stupéfaction, à Louise, il avait osé tout froidement proposer une vie en commun, une vie à trois, je ne sais quelle association d'intérêts dans une opération louche, dont l'idée lui était venue.

« Et comme elle frémissait, comme elle s'indignait, cette honnête femme outragée ainsi, le misérable...

— après tout il était peut-être ivre! — il l'avait frappée. Louise me montrait son poignet meurtri. Cette fois, c'était trop. Prise de folie, elle avait fui sans savoir où elle allait, marchant dans les rues, avec ce besoin fiévreux de mouvement qu'on a lorsque les

MADELEINE BEHTIN. G9

nerfs vous entraînent. Elle ne songeait à rien, sinon peut-être à se tuer, elle et sa fille. La nuit venait; tout ce qui tourbillonne en nous, gronde plus fort, à de pareilles heures. Et puis il y a une part de hasard dans toutes nos actions. Elle vint à moi comme elle eût été au courant du fleuve, si elle l'eût rencontré sur son passage.

« Elle entra à l'hôtel, sans savoir pourquoi, pour me parler, pour me voir, pour me dire qu'elle était malheureuse. Nous ne devions plus nous quitter. Il me semble que c'est hier, tout cela, mon pauvre Joseph. Hier? Que d'années passées! que de jours écoulés! Ah! misère! J'étais transporté d'ivresse, je couvrais ses mains de larmes. J'avais des élans d'enfant, je retrouvais un peu d'adolescent en moi pour lui dire : Je t'aime!

« Le lendemain, nous nous regardâmes effarés l'un et l'autre.

« Elle était à moi, mais elle restait à lui. Il pouvait venir me la reprendre, me souffleter de la prison et la déshonorer en plein tribunal. Il pouvait se venger à coups de pistolets. Il pouvait lui arracher sa fille, la laisser libre de redevenir femme, l'empêcher de demeurer mère. Il pouvait tout. Pourquoi n'a-t-on pas le divorce? Notre première heure d'amour fut suivie par cette pensée-là!

« — Mais quoi! il y a des éclairs dans toutes les complicités. Tout à l'heure transportés d'ivresse, nous discutions maintenant froidement ce qu'il fallait

faire. Retourner vers lui, c'était l'impossible. Non, Louise était à moi. Je compris que sa vie, dès cette heure-là, m'appartenait, et je m'en sentis fier.

« Lui disputer Madeleine , quelle folie ! La police était de son côté. « Mourir ensemble ! » dit Louise avec exaltation. Eh! vraiment oui, j'eus, moi aussi, cette pensée. Pensée logique, après tout : la mort, comme le feu, purifie tout. Mais j'aimais la vie, maintenant que Louise m'appartenait. « — Ne mourons pas, dis-je à Louise, j'irai à lui. — Il te tuera. » J'allai droit à Pierre Berlin et lui demandai combien il voulait d'argent pour s'éloigner de France.

« En vérité, s'écria mon père, tu ne m'avais jamais laissé soupçonner cela!...

— Oui, répondit M. de Puyrenier, parbleu oui, ce marché était honteux. Mais je prenais cet homme comme j'ai traité les autres — pour ce qu'il valait. Au fond, j'ai le mépris en moi de la nature humaine comme tu en as l'amour. Il ne me déplaît pas de voir aussi furieusement humilié par moi quelqu'un de ces êtres qui ne valent pas la salive qu'on leur cracherait au visage. Tu crois peut-être qu'il n'accepta pas, ce drôle ?

« Il débattit le prix du marché comme un commis d'agent de change qui fait une affaire de Bourse. Point de révolte, fi donc ! Il ne parla d'autre chose que de l'ennui qu'on a de quitter Paris, cette locomotive qui chauffe toujours pour le plaisir. Au fond, criblé de dettes, les créanciers sonnant l'hallali, plus d'espoir

devant lui, point de moyens nouveaux dans la cervelle, il ne lui déplaisait pas trop d'aller tenter la corde ou la fortune ailleurs. Partie perdue ici, partie gagnée là-bas. C'est ainsi qu'on passe l'Océan et qu'on court l'inconnu. Il dit son prix tout en raillant, et celui de nous deux qui baissait le front, Buffières, ce n'était pas lui.

— L'a-t-onrevu? demanda mon père.

— Jamais. 11 a passé en Amérique. J'ai voulu savoir. On l'a vu à New-York fondant un journal français, directeur de théâtre à Boston, associé avec un Indien pour la tannerie des peaux de bœufs, commissionnaire en marchandises à Mexico, interprète à Saint- Domingue. C'est tout. La trace est perdue. A-t-il fait fortune, changé de nom, changé de vie? Est-il mort étranglé au coin d'une rue ou coutellé au coin d'un bois? Je n'en sais rien. Je le crois mort. Mais comment le constater? Où est la preuve? Il faut trente ans, tu le sais, pour la déclaration d'absence. Trente ansl

« Et celle qu'on appelle madame de Puyrenier est toujours la femme de Pierre Bertin.

— Ah! voilà ce qui me tue, Butlières, dit M. de Puyrenier en élevant la voix et pris d'un soudain accès de colère, tel que je ne lui en avais jamais vu. Cette vie fausse me pèse et m'humilie. Tu es un proscrit, n'est-ce pas? Eh bien, je suis un paria! On sait mon aventure. Lorsque tout le monde oublie, le monde se souvient, « Ah! Puyrenier, le comte de « Puyrenier, celui qui vit avec cette femme? » Je suis

classé. Tout est dit. Moralement je ne compte pas; politiquement, on me traite en transfuge. Je me débats entre ces sentiments, j'essaye de. réagir ; l'ennui, l'immense ennui m'accable et m'étouffe. Inactif comme un homme du monde, je n'ai pas ces distractions vides, mais qui occupent des autres gens de ma situation. Je suis forcé de sortir peu, je ne reçois point. Et qui viendrait chez moi ?

« J'aurais toujours peur qu'on ne me pardonnât la tache de ma vie que pour m'engager à fermer les yeux sur les taches de la vie de mes hôtes. J'ai toujours présentes ces paroles de M. de Tranes, lorsqu'il apprit l'aventure : « Mon neveu, l'honneur vous commandait de laisser cette femme à son mari, l'honneur vous commande de la garder. Mais il n'y a plus de Puyrenier au monde. Envoyez une lettre de faire part à vos amis. Adieu, mon neveu. » Comprends-tu, comprends-tu cela, Buflières? Quelle vie! Ah! mon pauvre ami, mon ami, mon cher Joseph, je soutire bien, va!

— Et Louise, dit lentement mon père, crois-tu qu'elle ne souffre pas? La malheureuse! M. de Tranes avait raison, Léon, la faute est devenue ton devoir. Tu as cédé à cette passion qui t'emportait, tu lui as abandonné une partie de toi-même, la passion est égoïste, elle a pris le tout.

a Cette femme, rencontrée par hasard, aimée par pitié, recueillie par dévouement, est devenue ta femme. Je t'eusse conseillé de la laisser a ce mari

qu'elle haïssait, mais dont elle portait le nom. Martyre, elle eût du moins eu le droit de dire à tous : Je souffre. En lui enlevant le droit de se plaindre, tu lui as arraché le pouvoir de souffrir. Tu lui dois le bonheur, et tant pis s'il te faut le lui acheter au prix de ta vie. C'est la logique des situations fausses et leur punition qu'on ne les puisse redresser, pour ainsi dire, qu'en se sacrifiant. Tu l'as bien aimée, lu lui as rendu son malheur doux, tu lui as donné l'oubli, m&is prends garde.

« Il y a une lutte en toi. Tu regrettes, tu compares. Tu prends pour un obstacle ce qui a été ta joie, tu appelles fardeau ce que tu as enlevé toi-même et ce dont tu as fait ton bien. Elle souffrait, résignée. T'at-elle demandé ton secours? Non. Tu le lui as offert, tu es venu, plein de promesses (tu me le disais tout à l'heure), l'assurant de ton appui, lui promettant à jamais ton dévouement. Tu étais sincère et tu as tenu ta parole. Mais il n'y a pas de prescription pour le sacrifice.

' Ta vie a été modifiée du jour où tu as abandonné l'existence convenue que te dictait le monde pour celte vie librement choisie que te conseillait ton amour. Eh! sans doute, cela dure et cela est long! Le dévouement patient est plus pénible que le dévouement de soubresaut. Mais tu les a promis l'un et l'autre à Louise , tu les as promis à sa fille qui t'appelle son père et qui n'a pas de père. Comprends-tu que tu auras charge de l'âme de l'en-

fant, après avoir accepte de diriger l'âme de la mère'/ Madeleine, qui grandit, a des droits comme Louise qui vieillit. Car voilà le mot que tu n'as pas prononcé, et que j'ai senti venir à tes lèvres : elle vieillit. N'estce pas cela?

— En vérité, non, Joseph, s'écria M. de Puyrenier. - — Eh bien, tant mieux ! Mais prends garde que ce

qui ne vient pas à ta pensée, ton instinct ne le ressente déjà. Louise est ta femme. Elle a les mêmes droits que si elle portait ton nom. Elle a partagé ta vie et tu lui as pris la sienne. Tu as dit tout à l'heure la vérité : il faut le divorce dans la loi. Avec le divorce, Louise Berlin devenait madame de Puyrenier et portait haut la tête, comme elle a droit de le faire. Ah ! j'ai peur pour elle. Pauvre femme !

— Peur? et pourquoi ?

— Pourquoi me racontes-tu tes souffrances, si tu ne souffres point? Et pourquoi souffres-tu, si ce n'est, sinon par elle, à cause d'elle?

— Ah ! décidément ! s'écria M. de Puyrenier en frappant du poing sur un guéridon, décidément il n'y a que le droit chemin au monde!

— Il n'y a que la conscience et le devoir, dit mon père. Songe à cette femme, à cette enfant et continue ton œuvre ! »

Je ne saurais dire combien tout ce que je venais d'entendre m'avait ému. Je sentais les larmes me venir aux yeux, les sanglots me monter à la gorge et, I littéralement, j'étouffais. Il me semblait qu'un mal-

heur menaçait madame de Puyrenier (je l'appelais et l'appellerai toujours de ce nom) et Madeleine avec elle. Je me cramponnais, pour ne point tomber, à un rideau. J'avais la tête en feu, et, tout à coup, ne pouvant plus longtemps me contenir, je me laissai tomber sur ma chaise en pleurant.

J'entendis du bruit dans la chambre voisine; mon père s'élança vers moi une lampe à la main (car la nuit était venue, et je me trouvais dans l'ombre), et me prenant par le bras, me regardant et me voyant pleurer :

« Qu'as-tu donc? me dit-il avec sévérité; tu écoutais?

— Je n'écoutais pas, m'écriai-je. Je n'écoutais pas, répétai-je à M. de Puyrenier que je voyais tout pâle, l'œil inquiet, à deux pas de mon père. »

Il s'avança, et d'une voix un peu étranglée : « Mais tu as tout entendu, pourtant?

— J'ai tout entendu, dis-je.

Mon père et M. de Puyrenier se regardèrent et je

surpris, comme si je l'eusse lue dans un livre, leur pensée dans leur regard.

— Monsieur, monsieur, dis-je avec élan... mon priv... voulez-vous me croire? »

J'étendis la main fermement avec une résolution viril-: :

« Personne, m'écriai-je, ne saura un mot de tout cela, personne ! -

J'avais évidemment dans la voix un accent d'autorité, (11- vérité, d'honnêteté.

« Tu le jures? dit mon père.

— Je le jure.

— Écoute, fit-il, en nie prenant la main : je suis heureux après tout que ce soit dans une circonstance assez grave que je te demande un premier acte d'homme. Donne-moi ta parole d'honneur.

— Ma parole d'honneur, dis-je fermement.

— Léon, fil mon père avec lenteur et d'une vois grave, je te réponds que personne au monde ne saura rien de ce secret-là. Régis est aussi ma conscience ! »

Je passai la nuit qui suivit cette soirée de fièvre a rêver à tout ce que je venais d'entendre, à recoudre, pour ainsi dire, entre elles toutes les phrases qui m'avaient frappé, à demander à chaque mot sa signification exacte, comme après un rêve on essaye de retenir les images effacées à demi. J'étais stupéfait et je croyais avoir mal entendu. Un affreux sentiment de tristesse s était empare de moi, et je ne puis comparer ce que je souffris alors qu'à ces tortures que j'avais éprouvées déjà lorsqu'on avait chassé mon père hors de France.

Il me semblait que la vie s'était tout à coup modifiée pour moi, et j'éprouvais ce sentiment que l'on ressent, lorsqu'en voyage on s'éveille dans une

chambre qu'on ne connaissait pas. Madeleine, madame de Puyrenier, M. de Puyrenier, m'apparaissaient maintenant avec des physionomies nouvelles. J'étais certain de leur trouver, le lendemain, lorsque je les reverrais, un je ne sais quoi dans le regard que je n'avais pas jusqu'alors remarqué. Sans aucun doute, il existait entre eux un sentiment de contrainte qui ne devait pas échapper à l'observateur, à l'ami, à l'hôte, — fùt-il un enfant. Comment n'avais-je pas tout deviné à de certains signes évidents ?

.N'y avait-il pas chez M. de Puyrenier une froideur qui aurait dû tout m'apprendre? Lorsque, nerveuse, avec ses échappées d'enfant gâtée et souffrante, Madeleine se jetait à son cou, sautait sur ses genoux, l'embrassait en le serrant de ses petits bras avec une sorte de fièvre, M. de Puyrenier lui disait parfois :

« Pourquoi n'embrasses-tu pas ainsi ta mère? »

Elle le regardait, de ses yeux surpris, de ses grands yeux noirs, et courait à madame de Puyrenier qui, doucement, la couvrait de baisers comme pour lui dire:

« 11 a raison ! L'être que tu dois aimer ici, c'est moi ! »

Lu pauvre femme! comme elle devait souffrir! Mon père avait raison. La soudaine révélation de ce secret m'avait réellement fait homme; cette responsabilité me grandissait, lit je crois bien que je voyais aussi clair alors qu'à présent dans ce drame intime et déchirant.

Voilà donc pourquoi le grand hôtel du faubourg était vide et restait désert lorsque les chevaux piaffaient devant les portes des maisons voisines, illuminées et souriantes ? Voilà pourquoi le mondain M. de Puyrenier avait renoncé au monde ? Il y avait un remords sous cette abdication comme sous tant d'autres. Tout reclus est une épave. On ne recherche guère l'ombre que pour y cacher une faute ou une blessure. Cet homme traînait, rivé à son pied, le boulet de sa jeunesse. Je ne l'avais jamais au surplus entendu se plaindre, jamais je n'avais surpris la trace d'une souffrance sur son visage régulier et calme. Le politique demeurait homme d'État jusque dans sa vie privée.

II semblait, tant il mettait de grâce à se tenir hors du cercle où l'appelait sa naissance, être le dédaignant plutôt que le dédaigné. Sansrancune d'ailleurs et sans amertume dans sa spirituelle ironie, il parlait du faubourg Saint-Germain un peu comme l'on parle d'une maîtresse qu'on a quittée :

a Noble assemblage, disait-il, que ce coin choisi de notre terre ! On y respire un air épaissi par la poussière des siècles. Qu'un chimiste analyse l'atmosphère de certains salons de *a rue de Grenelle et celle de l'intérieur des pyramides d'Egypte, il y trouvera la même composition. Pour peu qu'on ait respiré le gaz du boulevard ou l'oxygène de la rue, pour peu qu'on se soit <.' déclassé» (M. de Puyrenier souriait toujours à ce mot), on ne peut plus vivre dans ces serres

chaudes où l'on ne parle que du petit monde qui est le grand monde, des mariages qui s'y nouent et qui s'y brisent, des unions qui s'y projettent, des candidatures qu'on y couve, des sonnets pieux qu'on y récite, des réputations qu'on y construit et des gloires qu'on y fait profession d'ignorer, un peu comme dans certaines tables d'hôtes ou mess d'officiers on ne parle que des mutations et des permutations opérées dans les divers régiments de France et de Navarre. »

Je me rappelle cette boutade qui donne le ton de sa plaisanterie. A coup sûr, personne n'eût soupçonné, sous cette raillerie souriante, cette souffrance que M. de Puyrenier venait de révéler à mon père. L'amour-propre, le point d'honneur, sa fierté gentilhomesque donnaient à ce blasé le courage de transformer en sourire la grimace de douleur ou de dépit. Mais, pour être sourde et étouffée, elle n'en était pas moins affreuse, cette souffrance, et maintenant que je connaissais le secret, il me paraissait que madame de Puyrenier devait deviner, devait clairement lire, — et comme dans une page ouverte, — ce qui se passait dans cette âme.

Elle était la femme d'un autre! Elle portait le nom d'un autre! Sa fille était là, dans ce logis, comme une étrangère. Et, pour elle, c'était bien pis encore. Je n'oserais compter aujourd'hui les larmes que cette femme ;i 'lu verser. Mais je me rends cette justice, — qui a son prix, vraiment, car, ce que l'on comprend h' moins . en ce monde, c'est la souffrance des

autres, — je me rends cette justice, que l'affection que j'avais toujours eue pour cette mère se trouva brusquement décuplée, et que je me sentis plus fortement attiré vers elle, et poussé comme d'un élan.

Le lendemain, je courus à madame de Puyrenier, comme, si elle eût vécu, j'aurais couru vers ma mère. Elle avait toujours cette expression de douceur triste qui la faisait si sympathique. Il y eut sans doute, dans mon regard, dans mon sourire, quelque chose de plus ému et de plus filial, car elle s'en étonna tendrement, et me demanda si j'avais quelque chagrin et pourquoi j'étais pâle. Pourquoi ?... Ah! si elle eût entendu la voix qui murmurait en moi des paroles de dévouement, d'affection et de respect!... Je ne répondis pas, certes, chère et sainte femme, je ne pouvais répondre, mais je vous bénissais, mais je vous vénérais tout bas!

Madeleine entra tout à coup, passa devant moi presque sans me voir, et tendit ses joues à sa mère.

« Tune dis pas bonjour à Régis? fit madame de Puyrenier. »

Madeleine me regarda, sourit d'un air ennuyé, et, prenant une chaise à côté de sa mère :

« Maman, dit-elle, quand retournons- nous à Paris ?

— Pourquoi , Paris ? demanda la mère doucement.

— C'est qu'ici je m'ennuie, mère! Bruxelles est

triste ! J'aime mieux Paris. Tu sais, les Tuileries? tout ce monde qui va et vient sous les arbres!... Cane fait pas de bruit, Bruxelles ! On dirait que le monde ici est à la campagne. Quand demanderas-tu à papa de partir? »

A ce mot, à ce nom, instinctivement j'avais regardé madame de Puyrenier. Je surpris une légère contraction de son visage. Elle prit Madeleine entre ses bras, l'attira à elle, la baisa au front, et lui dit:

<( Ne sais-tu pas que nous partons demain?

— Demain ?... Ab ! quel bonbeur ! s'écria Madeleine, en frappant des mains, tandis que cette nouvelle m'atteignait droit au cœur, comme une palpitation. Eb bien! tu n'es pas content, loi, Régis? dit-elle, en me regardant avec une petite moue.

— C'est qu'il laisse son père ici, lui, » dit madame de Puyrenier, en me tendant la main.

Le visage de Madeleine devint tout à coup sérieux, presque triste.

« Ah! fit-elle, j'oubliais, c'est vrai!

Pauvre Régis ! » dit-elle encore un moment après.

Je ne songeais déjà plus à ce qu'elle disait, et je n'avais d'autre pensée que celle-ci: il fallait quitter mon père! Je n'étais pas encore, parait-il, suffisamment instruit. Il fallait travailler, concourir, enlever les derniers prix et les premiers diplômes. Quelle rage de science me prenait soudain ! quelle âpre envie de tout dévorer pour tout savoir, pour quitter Paris,

revenir vers mon père, partager son foyer d'exilé et l'aimer!

« Va ! lui dis-je en le quittant, tu me veux savant ? je le serai! Je veux bien porter ton nom... Oui, je veux être digne de toi! Tu verras. Je te reviendrai bientôt; je serai bachelier; je serai avocat. Je ne te quitterai plus, nous ferons venir la tante Annette. Nous aurons un coin de bonheur que les proscriptions n'atteindront pas ! Je t'aime bien, père, je t'aime et t'aimerai ! Laisse donc, là, que je t'embrasse !... »

Et nous pleurions ensemble comme des enfants. Je le sentais me serrer à m'étouffer contre sa poitrine. J'avais envie de le supplier de me retenir, de me garder auprès de lui. Qu'avais-je besoin de Paris, moi? La science est partout pour ceux qui l'aiment et la veulent. Je m'éloignai pourtant. J'en compterais beaucoup, de ces séparations cruelles, de ces déchirements, dans une jeunesse que les temps ont faite grave, que le sort a faite morne.

M. de Puyrenier ne m'avait pas dit un mot de la scène à laquelle j'avais involontairement assisté. II n'y avait fait aucune allusion. Je l'en eusse volontiers remercié. Je lui savais gré, dans mon juste orgueil d'adolescent, de ce silence confiant. Je me sentais, — comment dirai-je? — devenu son mandataire, et la sympathie réelle que j'avais pour lui s'en augmentait.

Je repris à Paris ma vie d'études, moins rigou-

reuse, mais plus ardente. Je travaillais avec une sorte d'acharnement, de fièvre; j'étais las de ne pas tout savoir. Je suivais les cours du lycée, et je les complétais par mes propres travaux, les études personnelles, celles qu'on fait le soir, à la lampe, seul, les meilleures et les plus solides. J'observais aussi, et je commençais à interroger la vie. Fable du Sphinx, fable éternelle! Tout homme, à son début, se trouve en l'ace du monstre et de l'énigme. Le problème meurtrier réclame sa solution. Les ossements de ceux qui sont tombés masquent la route, et cependant il faut marcher. « Devine ou meurs ! » Je sentais qu'elles approchaient, les heures de doute et de lutte , où, au sortir du livre latin qu'on a traduit, on rencontre l'homme qu'il faut déchiffrer, et la femme, cet autre hiéroglyphe, qui vous fait payer d'une parcelle de votre âme, d'une livre de votre chair, tout contresens qu'on commet en l'étudiant.

Je regardais, et je regardais curieux, anxieux , hésitant , stupéfait parfois ceux qui se mouvaient autour de moi.

Madeleine, décidément, m'intriguait. Elle commençait à grandir. Elle avait douze ans, treize ans, peutêtre. Chose singulière, quand je veux la retrouver dans ma pensée et la rappeler devant mes yeux par le souvenir, je ne puis reconstituer qu'une incomplète image, un visage un peu maigre, de grands yeux, sous un front sculpté comme un clief-d'u'uvre, et de longe cheveux blonds tombant en boucles, caressant

les joues, et se repliant sur les épaules. Ce qui frappait surtout, c'était le grand air élégant de cette enfant, mince, gracieuse, qui semblait s'élancer déjà pour devenir une femme. On sentait, en effet, on devinait en elle je ne sais quels frissons de vie, comme il doit en sourdre dans la fleur qui va s'ouvrir. Elle n'était plus frêle comme jadis, mais nerveuse encore, et non pondérée, passant avec une électrique rapidité d'un extrême à l'autre , avec des fusées de gaieté et de longues heures de tristesse, rêvant, aimant à rêver à l'âge où le pétillement d'un sang jeune pousse à rire et à courir et s'abimant dans des contemplations d'où l'on ne pouvait que difficilement l'arracher.

Elle n'avait plus, comme autrefois, de ces accès de jalousie qui me faisaient haïr d'elle. Tout le terrible de ce caractère s'était retourné contre miss Bird, qui de plus en plus couperosée, souffrait chaque jour davantage, et davantage enlaidissait. Madeleine était sans pitié pour elle. Puis après l'avoir torturée, elle lui sautait au cou, ou lui tendait la main, lui demandait pardon, lui disait, avec des caresses, d'essuyer ses larmes; mais le mal était fait. Elle avait, cette Madeleine, avec son intelligence hors de pair, l'art cruel de frapper juste et d'enfoncer droit l'ironie. Que de fois elle m'effrayait par sa puissance de raillerie, sa netteté de trait incroyable chez une enfant !

Elle avait d'ailleurs un besoin d'aimer, qui, plus fort que sa volonté, était plus puissant encore que cette humeur d'enfant capricieuse. Maintenant, elle ne

quittait plus que rarement sa mère ; elle lisait et étudiait à ses côtés, ou sur ses genoux -, elle la regardait, la parait, la traitait comme une poupée qu'on respecterait, je suppose, ramenant sur le front de sa mère les petites boucles qui s'échappaient des bandeaux , refaisant le nœud d'un ruban, donnant à la jupe le pli qu'il fallait, disant à madame de Puyrenier:

(( Là ! c'est bien, marche... Que tu es jolie, maman !

— Petite folle ! » disait alors la pauvre femme, qui parfois, qui souvent, me sembla prête à pleurer de joie.

Quant à M. de Puyrenier, qu'elle embrassait parfois avec des transports nerveux, Madeleine ne semblait plus l'aimer maintenant, et, lorsqu'elle l'apercevait, elle devenait instinctivement sérieuse. La froideur de cet homme, qu'elle appelait son père, la rendait grave et lui imposait. Il y avait, au surplus, beaucoup moins de réserve que de crainte, dans le sentiment qu'elle éprouvait pour M. de Puyrenier. La correction de langage et de tenue de l'ancien député m'eussent rendu, j'en suis certain, timide devant lui, si je n'avais connu le secret de sa vie et quel foyer de passions cachait cet air glacial et afl'ect*'- !

M. de Puyrenier se montrait, il est vrai, volontiers, souriant avec Madeleine dont le babil et les fantaisies l'avaient toujours égayé; il abdiquait pour elle son air d'ennui endémique, et, si vous voulez, ota.it son

masque. Mais, ce qui me surprenait alors, c'était le sentiment instinctif qui éloignait de lui Madeleine. A. coup sûr, elle n'eût pas éprouvé, elle si aimante et déjà si exaltée, un tel éloignement, s'il eût été son père. Je me demandais vraiment, si la voix du sang. qu'on a tant raillée, ne parlait point, et ne lui disait pas : « Celui-ci est un étranger! » Toujours est-il que, devant lui , elle baissait les yeux, demeurait froide, silencieuse, sans le vouloir, et comme une écolière en pénitence. Quelle âme singulière, pleine de bouillonnements et de tempêtes !

Madeleine devait connaître au surplus tous les orages qui tourmentent les jeunes cœurs, orages dangereux aussi, et qui marquent d'autant plus profondément dans la vie qu'ils sont les premiers. C'est une grande recommenccuse que l'existence. Les émotions de l'âge mûr ne sont que les émotions des premiers ans, grossies plutôt que grandies. L'enfant a ses amours dont il meurt, ses haines dont il souffre, ses douleurs dont il gémit, comme l'homme, ce grand enfant, dont les jouets sont plus hauts et les amours moins sérieuses.

Lors de sa première communion, Madeleine traversa une crise qui eût pu décider de sa vie tout entière. Jamais religieuse, au couvent, jamais sainte Thérèse dans sa cellule, ne fut plus sérieusement la proie de l'éréthisme catholique, que cette enfant, toute de flammes, qui se donna réellement, et du fond de son âme, à son Dieu.

Elle fut comme transformée pendant les jours de retraite qui précèdent le sacrement. On lui avait permis de s'enfermer seule, dans sa chambre, et là, jusqu'à des heures avancées de la nuit, elle rédigeait — les annotant de ses propres réflexions, — les sermons qu'elle avait entendus dans la journée. Le lendemain, elle se réveillait pâlie, fatiguée d'avoir veillé, les yeux cernés, mais avec une flamme ardente dans les prunelles. Il y avait en elle de l'exaltation de la martyre, de la ferveur des premières chrétiennes. Je suis encore étonné qu'elle ne se soit point couronnée d'épines, meurtri, ensanglanté le front, pour ressembler à Jésus.

Sa petite chambre était pleine d'images mystiques, distribuées à l'église ou achetées chez les marchands d'objets de sainteté, qui vendent des scapulaires et des portraits-cartes d'évêques et de danseuses. On y voyait des cœurs embrasés et saignants, avec des versets amoureux, des portraits de Jésus, animés de ce sourire charmant, qui séduira longtemps l'âme fondante des éternelles Marie Magdala. De petites découpures couraient sur les tables, — papiers-dentelles qui s'accrochaient comme des dyptiques, et ■ •nt voir des rondes de chérubins, des ascensions d'anges sur des fonds dorés, des pensées coloriées, des vases argentés, des hosties rayonnantes ou saignantes, — un véritable musée pieux, et qui respirait l'odeur fade de l'encens. Madeleine vivait parmi ces imaj

Miss Bird, après l'avoir accompagnée à l'église du Roule, la ramenait, chaque après-midi, à l'hôtel Puyrenier. Mais un soir, toute tremblante, Madeleine dit à sa mère :

« Tu ne sais pas? j'ai bien failli commettre un sacrilège !

— Un sacrilège? demanda Mme de Puyrenier.

— Oui, répondit Madeleine, c'est l'abbé Germinet qui me l'a dit. Miss Bird m'accompagne à l'église, chère maman... Comprends-tu?

— Eh bien ?

— Comment! Mais miss Bird est protestante!... » On fit venir miss Bird, tout émue. Elle s'excusa de

son mieux, balbutia qu'elle se tenait dans les bascôtés pendant que « mademoiselle, » dans le chœur, écoutait la parole du prêtre, qu'elle n'avait jamais troublé le service divin, que, dorénavant, elle ne quitterait point l'hôtel.

« Et pourquoi cela? dit Madeleine avec une brusquerie ardente, — celle des prédicateurs qui tiennent aux prosélytes, — il y a un moyen de m'accompagner à Saint-Philippe-du-Roule, miss, c'est de vous faire catholique!

La pauvre demoiselle ne répondit qu'en tournant, de mon côté, des yeux effrayés. Elle était absolument pâle, et la couperose de son riez et de ses joues faisait l'effet, sur son visage, du demi-masque italien.

« Oui, reprit Madeleine avec ferveur, convertissezvous, miss Bird, il le faut. Voulez-vous être damnée?»

Je n'avais jamais vu, dans le regard de celte enfant, une telle profondeur; je n'avais jamais senti une telle décision dans sa voix. Cette petite âme de feu brûlait du zèle ardent qui poussait les premiers chrétiens au supplice.

L'idée de damnation produisit, d'ailleurs, un effet singulier sur miss Bird, qui se redressa, et, avec gravité, répondit sur un ton net, que je ne lui connaissais pas:

«Mademoiselle, laissez-moi mourir comme j'ai vécu, et prendre pour dernier oreiller la Bible, que l'on m'a donnée pour guide. J'ai ma foi, que l'on m'a enseignée, comme on vous apprend la vôtre, et je crois qu'il n'y a que les méchants à damner dans le monde futur, comme il n'y a que les méchants à punir dans le monde présent.

— Vous avez raison, miss Bird, fit Mme de Puyrenier. Et toi, ma chère Madeleine, apprends, dès aujourd'hui, à respecter ces choses sacrées chez autrui, qui s'appellent la foi et la conscience. »

de Puyrenier n'était point dévote. C'était un religieux esprit, acceptant avec recueillement les grands problèmes de la vie, et s'effbrçant de les résoudre seule. Elle n'avait, d'ailleurs, aucune velléité de révolte, et demandait simplement qu'on laissât à Chacun le droit de penser librement dans son coin. L'abbé Germinet, qui dirigeait le catéchisme, venait très-souvent à L'hôtel Puyrenier, et essayait bien de combattre ce- qu'il appelait l'abdication de la chré-

tienne. Elle souriait, lui tendait, avec sa grâce sérieuse, un sac de bonbons, où l'abbé puisait largement, et l'on parlait d'autre chose.

Souriante figure que celle de ce prêtre !

L'abbé Germinet n'avait rien de l'inquisiteur, et semblait, au contraire, tout tonsuré pour quelque cure de Thélème. C'était un aimable abbé, tel que le xvme siècle en produisait, fin, sceptique et gras. Son teint avait cette fraîcheur rosée des enfants et des fruits. Il souriait tout naturellement, comme d'autres se fâchent. Ses petites lèvres sensuelles n'étaient évidemment pas faites pour maudire, et les mauvais plaisants prétendaient que, lorsqu'il buvait le calice, il avait l'air de le swotcr. L'abbé Germinet était le confesseur chéri des dames du Faubourg. Il y a l'abbé des dames, comme il y a le médecin des dames. On n'avait pour lui que des attentions. Lorsque l'abbé prenait quelque coqueluche, les équipages s'arrêtaient par files devant sa porte et. jusqu'à ce qu'il fût guéri, on allait, en foule, quêter de ses nouvelles.

Il avait un appartement coquet, avec un petit autel dans une pièce, qui était un chef-d'œuvre. On l'accablait de présents, que sa modestie ne pouvait refuser : coussins brodés par les plus belles mains du monde, paroissiens à son chiffre, dentelles et surplis, qu'on le suppliait de porter. Il s'excusait, refusait, souriait, poussait avec à-propos de petits ah! de petits oh ! des : Vous me gâtez! vous me perdez! vous me forcez à

pïcher! qui séduisaient tout le monde. Sa table était aussi fort renommée; on y mangeait peu, mais chaque plat était une succulence. Il préférait, d'ailleurs, prendre ses repas en ville. Il savait choisir ses maisons. Parfois, il rédigeait lui-même son menu. Il lui fallait de l'eau de Saint-Galmier. C'était le plus prudent des gourmands; il prenait soin de son estomac, comme un père surveille avec tendressee un de ses enfants délicats. L'école de Salerne n'avait pas plus de secrets pour lui que saint Jean Chrysostome. C'était Berchoux ou Cussy tonsuré.

M. de Puyrenier aimait beaucoup l'abbé Germinet, qui avait aussi le mot pour rire. Il l'invitait assez souvent et prenait plaisir à l'écouter; car c'était une chronique vivante que ce bon et gros abbé. M. de Puyrenier l'interrogeait avec curiosité sur tout ce monde, dont il ne faisait plus partie. Il éprouvait une sorte d'acre satisfaction à apprendre, à deviner, sous les réticences aimables et les propos légers de l'abbé Germinet, tous les petits scandales de ceux qui l'appelaient, lui, un déclassé. L'abbé Germinet avait pris, de la sorte, une certaine autorité amicale dans la maison.

Ile que fût la maladresse de son zèle, — car, malgré SOU scepticisme, l'abbé était zélé tout comme un autre. — il n'avait pas essayé de prendre, au de < onfesseur. M. <1<; Puyrenier était catholique, mais ne pratiquait point. L'abbé Germinet n'aurait eu garde d'insister. Mais le prêtre

n'abdique jamais, li n'y avait d'aulres conquêtes à faire dans l'hôtel que la mienne et celle de Madeleine. Il essaya. Après quelques entretiens, il me frappa sur la joue, m'appela mécréant, sourit et parla d'autre chose. Pour Madeleine, en ces derniers temps, il l'avait transformée et conquise.

Lorsque le jour de la première communion arriva, dès le malin il fallut habiller Madeleine.

Elle éprouvait cette joie intense de la petite fille qui se pare, pour la première fois, d'un voile blanc. Il y a déjà comme de la volupté de la fiancée dans l'ivresse de la communiante. Plus d'une a rêvé de Jésus. II se mêle à celte componction, qui remplit son âme, un je ne sais quoi de passionné qui trouble son cœur. C'est une atmosphère nouvelle, semble t-il, que celle qu'elle respire.

Depuis huit jours, la parole d'un prêtre a versé ses prédications sur ces enfants, à la fois charmés et terrifiés. Ils sont pris de cette passion qui fait, au désert, les anachorètes. Leurs jeunes têtes sont remplies des visions du miracle, des terreurs et des séductions d'une religion qui promet des profondeurs bleues, l'infini du ciel, le bonheur dans la contemplation éternelle de toute lumière et de toute beauté, et qui ouvre les perspectives sombres d'un éternel châtiment. Les cantiques qu'ils ont chantés murmurent à leurs oreilles leurs paroles douces, tandis que les menaces du prédicateur retentissent encoreau-dessus de leurs fronts, comme un tonnerre.

Ils ont vécu, pendant des jours, loin de leurs compagnons; elles se sont séparées de leurs compagnes. Chaque mouvement involontaire, toute parole, toute pensée leur semblent, dans cet état de grâce où ils sont entrés, une faute, un péché, un crime. Les yeux se baissent et les âmes se courbent. Rien n'existe plus que le ciel qu'on contemple, et la mère elle-même est oubliée pour le Christ.

Je vois encore cette église tout illuminée de cierges, et cette double rangée de communiants. A gauche, les garçons, peignés et pommadés, avec leurs brassards de soie et leurs pantalons blancs , à droite, les petites filles, coquettes jusque dans leur piété, tenant avec grâce de leurs mains gantées le livre de messe neuf et prenant une attitude pour marcher avec leurs cierges.

La présence des communiants ajoute encore à leur coquetterie, comme leur voisinage ajoute à la timidité des garçons. Seule peut-être Madeleine ne voyait rien, n'entendait rien, était abîmée dans sa contemplation, dans son extase ou sa terreur pendant que la grande voix de l'orgue tombait sur ces enfants prosternés comme par larges nappes et par ondées de mélodie.

Les parents, rouges, émus, en habits de fête, regardaient. Madame de Puyrenier, sérieuse, vêtue d'une robe noire, et appuyée contre un pilier, laissait errer sur tout ce monde son a-il fixe et qui ne voyait rien. J'étais à côté d'elle et je songeais à tout

ce qui devait s'agiter de pensées dans le cœur de cette mère, à tout ce qu'il y avait de douleur dans ce regard.

Le sort l'avait voulu. Elle était seule à cette première communion de son enfant, comme elle le serait à son mariage, comme elle le serait partout et toujours. Pauvre Madeleine qui croyait être l'égale de tous ces enfants! On avait remis son acte de naissance au prêtre, mais on lui avait dit d'appeler Madeleine Bertin, du simple nom de Madeleine.

Pourquoi troubler cette âme d'enfant, ivre, affolée d'amour divin ? Quand elle passa devant nous pour aller à l'autel, je la vis — et je me sentis ému à mon tour — je la vis marcher, toute pâle, les lèvres bleuies et tremblantes, d'un pas mal assuré. On eût dit qu'elle avait peur, mais ses yeux levés, ses grands yeux d'extatique, disaient sa joie suprême.

Elle s'agenouilla devant l'hostie et j'entendis un sanglot à mes côtés; madame de Puyrenier, prosternée, le visage caché entre ses mains, pleurait, brisée à demi, à chaudes larmes.

Madeleine sortit, pénétrée de joie, de cette église. Sur les marches, toutes fourmillantes de monde, et pleines de soleil, elle vida son porte-monnaie blanc dans le tablier d'une pauvresse. Le déjeuner nous attendait à l'hôtel et, tout naturellement, l'abbé Germinet devait y prendre part. Jamais je ne le vis si enjoué. La ferveur de Madeleine semblait lui faire un péché mortel de chacun de ses sourires.

<( Allons, allons, disait-il, il faut maintenant songer à réparer le jeûne. Un peu de ce biscotin, mon enfant !

— Je ;n'ai pas faim, » répondait Madeleine toute recueillie.

Pauvre Madeleine ! son recueillement ne devait pas durer tout un jour. Il fallut que le zèle imprudent de l'abbé... Mais pourquoi ne pas conter brusquement cette scène qui, j'en suis sûr, eut une terrible influence sur la destinée de Madeleine? Comme il faisait beau, on descendit au jardin, le repas achevé. La fin d'avril faisait le ciel plus bleu, les feuilles d'un vert déjà puissant. La belle journée ! « Cela est fait tout exprès pour Madeleine, » disait M. de Puyrenier avec un petit sourire. Nous nous étions assis sous les lilas à peine entr'ouverts, lorsque tout à coup Madeleine dit :

« On nous confirme à deux heures cette aprèsmidi, mon père?

— A deux heures, fit l'abbé Germinet, qui digérait.

— Eh bien, dit-elle, j'ai encore une absolution à vous demander. J'ai péché par pensée tout à l'heure à dtjeuner.

— Oh! oh! fit doucement l'abbé, c'est grave cela ! »

Jl prit par la main Madeleine et l'emmena, toujours causant, au fond du jardin.

«Laissons-les, dit madame de Puyrenier, celte pauvre Madeleine a toute l'ardeur d'une néophyte.

— Je plains l'abbé, » dit M. de Puyrenier.

Ils remontèrent dans les appartements par le perron. Moi, appuyé contre un vase, les yeux sur Madeleine et l'abbé, j'étais demeuré là, regardant, attendant Madeleine à qui je voulais parler.

L'abbé me paraissait avoir écouté déjà la confession de Madeleine, et me semblait parler, au contraire, à son tour. Madeleine, le visage levé sur le sien, l'écoutait avec une attention profonde. Chose bizarre , je n'étais point curieux, et pourtant je me sentais en ce moment mordu du désir d'entendre les paroles de l'abbé. Assurément, j'aurais écouté, me cachant derrière les allées, si j'eusse été près d'eux. J'avais — ceci est la vérité même — le pressentiment de ce qu'il allait dire. Il me semblait deviner, entendre. Il me prenait des envies de lui crier :

« Taisez-vous, monsieur l'abbé ! Taisez-vous ! »

Il parlait toujours, et maintenant il avait pris dans ses mains les mains de Madeleine. L'enfant reculait involontairement, comme effrayée. Tout à coup, je l'entendis pousser un cri, je la vis chanceler, et l'abbé, la soulevant dans ses bras, et se tournant vers moi, me fit un signe désespéré et se mit à appeler. Je courus, bondissant par-dessus les fleurs, écrasant les bandes de terre, j'arrivai jusqu'à l'abbé et je le vis rouge comme une braise, embarrassé et apoplectique, qui tenait Madeleine évanouie.

« Que lui avez-vous donc dit, monsieur l'abbé?

demandai-je d'une voix brutale. Elle ne savait pas qu'elle s'appelait Madeleine Bertin!

— Vous avez entendu? fit l'abbé Germinet essoufflé, tout en frappant dans les mains de l'enfant.

— Je savais et j'ai deviné, » répondis-je.

J'avais pris la pauvre petite tête de Madeleine qui se balançait comme celle d'une morte.

« Au secours! à moi! madame de Puyrenier! miss Bird ! » m'écriai-je.

L'abbé avait assis Madeleine sur un banc de pierre, le banc où madame de Puyrenier venait s'asseoir les jours d'été. 11 lui parlait, l'embrassait et me faisait peur. Un coup de sang pouvait l'abattre aux pieds de l'enfant.

«Ah! l'imbécile que je suis, disait-il, j'agissais pour son bien. Un jour de première communion, les parents ne refusent rien à leurs enfants. Je lui suggérais cette idée de faire marier madame Bertin avec M.' de Puyrenier. C'était parfait... Madeleine, ma petite Madeleine... Voyons, il faut aller se faire confirmer... Elle va revenir à elle... Maudit propos, va:... Mais, vous comprenez, une commission ainsi faite... Je devais l'avertir... Elle sait quel est son devoir, maintenant... Appelez miss Bird, vous avez la voix plus forte que moi! Criez!... Bon!... 11 me semble qu'elle va mieux... Je lui ai dit ceci: « Ma « chère enfant, le Seigneur a pour serviteurs sur • terre ceux qui sont en état de grâce... Il vous « donne une tâche noble et pure, mon enfant. M. de

D8 MADELEINE BEKTIN.

« Puyrenier n'est pas voire père... » J'aurais dû m'arrêter en voyant son regard effrayé. « Pauvre « petite! Il n'est pas votre père. Vous vous appelez « Madeleine Bertin. Votre mère est la femme d'un « M. Bertin, votre père, dont je retrouverai l'acte « de décès, je m'en charge. Et, pour régulariser « devant le monde et devant Dieu une situation « pénible, je vous supplie de faire promettre, ce soir, « après la confirmation que vous donnera monsei- <( gneur d'Alger, de faire jurer à M. de Puyrenier et à « Mme votre mère qu'ils seront mariés avant la fin de « l'an... » Ah! bon Dieu! qui eût pu prévoir!... Une enfant , si sensible ! Ah ! voici Mme de Puyrenier qui vient... Nous avons l'habitude de dire toujours cela aux communiants. Dans combien de familles... — Ah! elle rouvre les yeux! — n'avons-nous pas rétabli l'ordre. C'est notre rôle, mon cher enfant... Vous vous étonnez, là, vous protestez... Eh bien! Madeleine, ma chère mademoiselle Madeleine... c'est moi... l'abbé Germinet... votre ami Régis Buffières... Ne faites donc pas ces yeux-là... Et votre mère qui vient!

— Qu'y a-t-il donc, monsieur l'abbé? demanda Mme de Puyrenier effrayée en voyant Madeleine, à peine revenue à elle, et qui nous regardait de son œil noir à la fois troublé et menaçant.

— Rien, ce n'est rien, dit l'abbé. Une faiblesse... la chaleur... le déjeuner... »

11 donna brusquement un coup dans le col de sa soutane qu'il déchira net. Il étouffait.

MADELEINE BERTIX. 9»

Madeleine avait l'air de profondément souffrir. Lorsqu'elle aperçut sa mère, elle se leva toute droite, se précipita, les bras en avant, serra Mme de Puyrenier avec rage et lui dit avec élan :

« N'est-ce pas, mère, que je ne m'appelle pas Madeleine Bertin, moi? »

Louise Bertin devint aussi pâle que sa fille, regarda le gros abbé qui courba son front où la sueur perlait par grosses gouttes, et, pour toute réponse, embrassa son enfant avec un tremblement de lèvres qui me fit mal à voir.

<( Tu n'as pas répondu, mère! reprit Madeleine... Parle-moi, mais parle-moi donc. Je veux savoir!

— Ma pauvre enfant, pardonne-moi, » dit lentement M'"e de Puyrenier.

Madeleine laissa alors échapper un cri que je n'oublierai jamais.

(( Ah! c'est donc vrai? »

Elle se rejeta brusquement en arrière, se dégagea des bras de sa mère qui voulait la retenir, nous regarda tous avec une expression de colère, hésita un moment à fuir, comme fuient les furieux, et se laissa retomber sur le banc de pierre, en pleurant avec des cris nerveux.

(( Voilà votre ouvrage, tenez ! dis-jeà l'abbé, en lui montrant cette enfant brisée et la mère effrayée, humiliée et voulant embrasser Madeleine qui la repoussait.

— Triple sot, niais de Germincl, faisait l'abbé...

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Ah! que j'ai mal à l'estomac!... Cela me tuera, et ce sera bien fait... Essuyez-lui les yeux au moins pour le moment de la confirmation. Monseigneur d'Alger s'étonnerait de voir pleurer de chagrin une communiante. J'avais bien besoin de parler! »

Madeleine était frappée cruellement, frappée au cœur, et le coup lui semblait d'autant plus terrible qu'il avait été reçu dans ce moment d'exaltation religieuse où la terre disparaissait, pour ainsi dire, dans une apothéose. Elle était retombée brusquement. L'espèce de névrose, d'accès religieux dans lequel elle venait de vivre , avait tout à coup disparu, pour faire place à une fièvre bien autrement dangereuse. Il y avait un grand orgueil dans cette grande intelligence d'enfant.

La première parole qu'elle prononça lorsque ses larmes cessèrent fut celle-ci :

« Je suis donc une étrangère dans cette maison? Je veux partir ! Emmène-moi ! Emmène-moi ! disait-elle à sa mère. »

La pauvre femme l'embrassait, la couvrait de caresses.

« Madeleine, ma chère Madeleine!...

— Emmène-moi ! Je veux partir ! »

Elle demandait encore :

« Où est-il, mon père? Pourquoi nous a-t-il quittées?... Je veux le voir!... Madeleine Bertin!... Je veux voir mon père, moi ! »

Elle déchira en morceaux, avec ses dents, son

MADELEINE BERTIX. iOI

mouchoir de communiante où l'on avait brodé des initiales qui n'étaient point les siennes.

Les domestiques, dans l'hôtel, se regardaient avec des airs mystérieux, chuchotaient, ne comprenant pas ou devinant trop. M. de Puyrenier s'était enfermé, tout pâle, dans son cabinet, et j'avais laissé Mme de Puyrenier dans la chambre de Madeleine qui, bientôt prise d'une complète prostration, s'était laissé mettre au lit et s'était endormie. Seul, entendant des pas affairés dans les corridors, devinant tout le mouvement de l'hôtel, je songeais, la fenêtre ouverte, regardant le soleil qui jaunissait les murailles des maisons voisines, ce ciel de printemps qui riait, et comparant cette après-midi, ce soir qui venait si triste, à cette joyeuse matinée.

Tant de choses en quelques heures!

Le sort mauvais fait du malheur un chapelet. J'ai toujours été stupéfait en songeant à ce seul fait de l'histoire : Camille Desmoulins, arrêté un soir de germinal, avait reçu le matin même la nouvelle de la mort de sa mère. Il perdait tout à la fois. C'est la vie. Et vraiment je ne fus pas trop étonné lorsque, ce même jour, M. de Puyrenier me fit demander. Je le trouvai le visage contraint, froid, et il me sembla que sa chevelure était ravagée.

« Mon cher enfant, me dit-il de sa voix brève, je suis un peu, moi aussi, comme l'abbé, et vous voyez un oiseau de mauvais augure. Ne vous effrayez pas, votre père esl malade. >

II s'arrêta. Je m'étais élancé et le regardant en face :

« Mon Dieu, m'écriai-je, dites-moi la vérité, monsieur, mon père est mort ?

— Rassurez-vous, fit-il. Non, vraiment. Et je ne crois même pas que sa vie soit sérieusement menacée, mais il souffre. Vous n'en saviez rien, il vous cachait cela dans les lettres qu'il vous adressait. Un de nos amis communs m'avertit. Votre père ne vous demanderait pas d'aller le rejoindre dans son exil. Il aimerait mieux, vous le savez, dissimuler son mal jusqu'à la fin. Eh bien! provoquez vous-même votre éloignement de Paris. Partez, vous apporterez à mon pauvre ami la joie qui est après tout, peut-être, la seule santé qui lui manque.

— Monsieur, demandai-je lentement, comme si j'eusse attendu des ordres, quand dois-je partir? »

J'avais appuyé sur ces derniers mots.

« Mon cher Pxegis, reprit M. de Puyrenier, vous vous méprenez. Ce n'est pas moi qui vous éloigne. Ce ne sont pas (il fronça les sourcils) tous ces chagrins que vous connaissez qui me poussent à renoncer à avoir un témoin auprès de moi. Vous êtes un ami, vous, mon pauvre enfant. Ne croyez, je vous prie, que ce que je vous dis, et croyez-le strictement. Votre père souffre de cette maladie qui s'appelle l'exil. La solitude le fait souffrir. A Bruxelles, il avait encore nombreuse compagnie; à Neuchâtel, il est bien seul : voilà le vrai de la situation. Quant à

ma douleur personnelle, an lien qui m'unit à celle que je nomme, ainsi que vous, madame de Puyrenier, je vous sais un gré infini de les avoir respectés. Je n'ai pas peur d'avoir en vous, malgré votre jeunesse implacable, un juge sévère. Ce qui arrive aujourd'hui, ce que je souffre depuis longtemps, ce que me réserve l'avenir, tout cela doit m'avoir, je pense, absous à vos yeux, je l'espère et j'y compte, mon cher Régis. Vous voyez que je vous traite comme vous le méritez. Je n'ai attendu jusqu'aujourd'hui que parce qu'il ne fallait pas troubler cette maison... Ne pas la troubler!... Madeleine allait communier. Je voulais ne vous parler que plus tard. Mais pourquoi demeurer ici? Éloignez-vous, allez, Régis, et laissez-nous le fardeau de cette douleur qui naît. Souvenez-vous enfin, mon ami, que ma maison sera toujours la vôtre. »

Il m'avait tendu la main. Je la serrai avec force.

u Je vous remercie, lui dis-je, et je vous crois. Je partirai dans deux jours. »

Je remontai à ma chambre et j'écrivis à mon père. Ai-je dit qu'il avait été contraint, lui aussi, de quitter la Belgique et que c'était maintenant en Suisse qu'il s'était réfugié? L'amnistie de 1850 dont il n'avait i devoir profiter l'avait trouvé à Neuchâtel. Je lui dis que Paris m'ennuyait, me fatiguait, que, bachelier maintenant, je pouvais seul continuer mon éducation, préparer à ses côtés des examens que je nsuite en France. J'ajoutais que d'ailleurs je

lOi MADELEINE RERTIN.

voulais le voir, que j'avais été trop longtemps privé de lui, de sa ferme raison et de sa conscience, que je partirais presque aussitôt après ma lettre et qu'il eût à me retenir un logement à ses côtés. J'allai jeter moi-même la lettre à la poste. Pauvre père! L'embrasser, quelle joie !

Mais était-il vraiment souffrant? Je songeais aux. paroles de M. de Puyrenier. Assurément, il avait dit vrai. Cette terrible scène l'avait seule décidé à me conseiller plus tôt ce départ. Je passai la nuit qui suivit dans l'insomnie ou plutôt dans ce sommeil coupé de cauchemars qui brise le corps. Le lendemain, je m'occupai déjà du classement de mes papiers, je pris mes mesures pour me mettre en route. Je ne voulais d'ailleurs emporter qu'une valise, on se chargerait ensuite de m'expédier mes livres, mes cartes, mes instruments de travail.

Je m'informai de la santé de Madeleine. Elle était un peu calmée. Madame de Puyrenier, que j'allai voir, me tendit la main d'un air navré. Je n'ai jamais vu un changement si soudain dans une physionomie. L'abbé Germinet n'avait pas osé se représenter à l'hôtel. 11 me fit demander, et j'allai jusqu'à son logis :

« Eh bien? me dit-il avec ses gros yeux inquiets. »

Je lui racontai ce que je savais, je calmai de mon mieux ses inquiétudes, tout en lui laissant bien entendre quelle avait été sa maladresse.

« Ah ! je suis un peu soulagé, fit-il, par ce que vous m'apprenez là ! Quelle aventure, Jésus Dieu!

Mais, vous savez, on ignore la portée de ses paroles, et l'on est si flatté de ramener une âme dans le droit chemin, qu'on fait de son mieux pour y réussir. J'ai cru vraiment avoir une attaque d'apoplexie; j'étais congestionné ; — voyez, mes yeux ont encore des fibriles rouges, — et j'ai passé une nuit déplorable. C'est mon mea culpa, mon absolution. Seulement quelle enfant impressionnable, monsieur! »

J'avais bâte maintenant de quitter Paris. J'étais inquiet et j'eusse voulu déjà me sentir emporté vers la Suisse. Je laissais pourtant Madeleine encore souffrante, mais domptée et consolée, eût-on dit, par les larmes et les caresses de sa mère. Elle me parut un peu émue lorsque je me séparai d'elle, et, avec une effusion profonde :

(( Tu reviendras, Régis? demanda-t-elle.

— Je reviendrai avec mon père, » répondis-je.

Madame de Puyrenier me laissa partir comme les mères laissent s'éloigner leurs fils. Chère femme ! Je mis tout mon respect et toute mon affection pour elle dans mon adieu. M. de Puyrenier m'accompagna jusqu'au wagon; il était triste aussi; il me chargea d'une lettre pour mon père. 11 m'embrassa et je me sentis touché par ce témoignage d'une sympathie qui n'était point démonstrative.

J'avais écrit le matin même à la tante Annelte. Je ne laissais derrière moi ni une affection que je n'eusse point remerciée, — pas même celle de miss Bird, — ni un regret que je n'eusse point remarqué. Je par-

tais, le cœur battant de joie, avec la fierté que me donnait cette responsabilité nouvelle : consoler, fortifier mon père.

Je ne regrettais point dans Paris les séductions banales qui ne m'avaient pas effleuré, les griseries de plaisir que je n'avais jamais connues, cette fièvre et ce bruit qui, loin de m'attirer, m'avaient toujours repoussé. J'étais libre, — avec mon devoir.

Pourquoi me rappelé-je cette date ? Je quittai la petite chambre de l'hôtel Puyrenier, — où j'avais tant rêvé, si souvent pleuré, bercé tant d'espoir, nourri tant de chimères, — par un de ces soirs de printemps, qui font poudroyer au fond des rues leur éblouissement de soleil couchant, leur lumineuse poussière d'un rouge d'or, le 22 avril 1860. Il y a déjà huit ans!

Je devais passer à Neuchâtel de longs mois, des années entières. M. de Puyrenier ne m'avait point trompé ; l'exilé avait besoin d'appuyer son bras sur un bras ami; je retrouvai ce pauvre père bien changé.

Mon père, qui n'était pas vieux, ressemblait déjà à un vieillard. Ses longs cheveux, qu'il rejetait en arrière, laissant son front à découvert, et qui s'enrou-

îaient légèrement près de la nuque, avaient, non pas grisonné, mais blanchi, et donnaient à sa belle physionomie, énergique et pleine de calme, un caractère à la fois imposant et triste. Il ne portait plus de barbe, et son nez droit, un peu gros, se dessinait sur des lèvres charnues, la plupart du temps soulevées par l'ironie, par le sourire méprisant et altier qu'ont les vaincus.

Les yeux s'enfonçaient, ardents, sous des sourcils rudes ; les pommettes des joues un peu saillantes, les arêtes du menton, les méplats des joues s'étaient accusés avec une vigueur singulière. Ce visage, ainsi transformé et comme sculpté par l'âge et l'exil, me frappa moi-même qui le connaissais, et il se mêla autant d'admiration artistique que d'émotion fdiale dans le mouvement qui me jeta dans ses bras.

Il m'attendait. Il avait préparé lui-même mon repas, mis en ordre la chambre qu'il me destinait, on sentait qu'il eût voulu donner à tout ce qui l'entourait un air de fête.

« Ainsi, tu viens vers moi, mon cher Régis, et pour tout à fait?

— Sans doute. J'éprouve la lassitude de vivre làbas, et comme la nostalgie de tes conseils. Tu ne vas pas me chasser, j'espère?

— Te chasser? Allons donc ! A table ! Tu dois mourir de faim. Sais-tu ce que sont ces grands pots jaunes? Des quartiers d'oie qu'a faits à Lhneuil tante Annette, qui ne laisse point vide mon garde-manger.

Cela sent le Périgord, ne trouves-tu pas? Tu es grand, fort, superbe. Mange donc! »

Il me semble encore le revoir, assis devant moi et me couvant réellement des yeux. Je remarquai avec une émotion qui ressemblait à un pressentiment, qu'il se mêlait à sa joie je ne sais quel attendrissement inquiet peu habituel à cette âme fortement trempée. On eût dit qu'il avait eu peur, un moment, de ne plus me revoir jamais. Cette crainte ne se manifesta d'ailleurs que ce premier soir, et je devais le retrouver toujours tel que je l'avais connu.

Nous sortîmes pour donner un coup d'œil à cette ville qui allait être notre refuge, et qu'il appelait, en souriant, sa prison. Neucbâlel, au premier aspect, est calme et triste. Des monuments froids, des rues quasi désertes, des murailles hautes, au-dessus des maisons des ornements en fer-blanc, boules, vases, pignons, sculptures médiocres qui étincellent. Les noms des habitants sont inscrits sur des plaques ; au bord du lac une grêle statue, signée David (d'Angers), se dresse sur son piédestal ; il y a partout un sentiment grave et religieux: les sociétés bibliques et les unions chrétiennes ont leurs enseignes et leurs bureaux. L'ennui, dès l'abord, vous prend à la gorge. Mais l'horizon des Alpes, Je bercement du lac vous enveloppent, pour ainsi dire, bientôt et vous consolent.

C'était là pourtant que vivait mon père, depuis des années , comme enseveli dans l'ombre et l'ou-

MADELEINE BERTIN. ICO

bli, travaillant à un livre resté inachevé et dont j'ai gardé les fragments! Pauvre ville silencieuse, où il s'est endormi, affamé de repos, je songe à toi bien souvent, aux journées que j'ai passées avec lui, causant ou rêvant, sur le bord de ton lac bleu. Je m'étais habitué à mon tour à cette paix, à cette existence solitaire ; Nëuchâtel, morne d'abord, m'avait peu à peu séduit par ce calme même et je ne sais quoi de désolé que gardent quelques coins de la vieille ville. Mon père avait pris, rue de la Collégiale, un logement qu'il avait rempli de livres achetés en Suisse, non de ces chers livres demeurés au pays et qu'il n'avait pu faire transporter là-bas, mais de compagnons d'exil réunis en route et groupés avec la piété filiale de ceux qui aiment le délicieux papier imprimé.

Cette rue de la Collégiale, je la revois, avec ses murailles droites et grises, dont quelques-unes sont crénelées ; elle a vraiment je ne sais quoi de glacial et de claustral; elle sent l'Espagne, quelque chose comme l'Escuriaî. Que d'heures j'ai passées à regarder ces murailles sombres I A gauche la tourelle ronde , couleur de cendre, avec sa grande porte cintrée; l'escalier qui montait vers la plate-forme où le gros marronnier ouvrait ses feuilles, tout est là encore présent et visible pour moi : les murs qui s'écroulent à demi, les fontaines dont l'eau tombant dans la vasque a tant de fois bercé mes rêveries, et, là-haut, ce clocher d'église trouant li! ciel bleu et dont les ornements de fer-blanc brillaient si joyeusement sur ce

coin sombre, lorsqu'aux beaux jours le soleil les illuminait.

Et mon père était demeuré là sept ans ! Sept ans de séjour, à peine interrompu par quelques visites d'amis politiques, de pasteurs protestants qui venaient causer et discuter. Je ne m'étonnais pas de l'avoir retrouvé si cruellement vieilli, si courbé. Quelle distraction? Aucune. Ce lac bleu, monotone et affadissant comme tous les lacs de Suisse, se perdant luimême dans un horizon de montagnes d'un bleu gris, noyé, fondu avec le ciel. Ou encore l'église collégiale, avec ses tombeaux polychromes des comtes de Neuchâtel, seigneurs de pierre, leurs mains gantées de fer réunies par la mort dans l'attitude des suppliants, une bande d'argent et de gueules sur la cotte de mailles, et leur poignard a poignée d'or à leur flanc, debout dans leurs armures argentées, leurs écus sous leurs souliers à la poulaine, parmi des figures bizarres, guivres ou chimères qui montrent les dents. A leurs côtés, les comtesses, en robes blanches, avec leurs cheveux d'or, regardaient fixement de leurs yeux bleus éternellement immobiles, et fermaient à jamais leurs lèvres pétrifiées. Deux d'entre elles se distinguaient dans ce groupe mortuaire, Tune vêtue de sa robe bleue, l'autre couverte d'un costume rouge. Mon père entrait souvent avec moi dans cette église froide, où l'atmosphère semblait jaune comme la pierre, où la lumière, filtrant péniblement à travers les rideaux de serge verte pendus aux fenêtres

ogivales, éclairait dans la pénombre les tuyaux brillants de l'orgue ; — et me montrant ces comtes de pierre coloriée, avec leurs armoiries, l'éclat de ces verts, de ces ors, de ce rouge brillant, de ces scintillements d'argent, il me menait vers la petite plaque de marbre noir, à lettres d'or, incrustée sur un pilier et avec son sourire de superbe ironie :

« Ceci, disait-il en me montrant l'inscription, a tué cela. )> Et sa main me montrait les tombeaux. Cette inscription! je ne l'ai pas oubliée: « 1530. Le « XXIII Doctobre fut ostée et abbatue l'idolâtrie de u céans par les bourgeois. » A côté, c'était le nom de Guillaume Farel, le réformateur, et sous ce nom de révolté, ce cri de soumission : Gloire à Dieu ! Et nous allions rêver au fond du temple, dans l'ombre majestueuse de la galerie de cbêne. 11 y avait aussi des tombes d'ofticiers prussiens, chevaliers de l'aigle noir ou rouge, reste de féodalité, noblesse du militarisme, deuxième idolâtrie qui attend son Farel.

Quand nous montions au château (et nous y allions souvent) mon père, en passant par ce faubourg calme et froid, avec ses bornes silencieuses, ses portes du xvir siècle discrètement entr'ouvertes, de l'herbe entre les pavés des ruisseaux, ce caractère religieux et recueilli qu'a toute la partie vieille de la ville, me racontait cet assaut tout récent donné par les habitants, renforcés par les patriotes de la Chaux-de-Fonds, et qui venait de faire tout nouvellement Neuchâtel ville

112 MADELEINE BERTIX.

libre. Je pouvais encore toucher la trace des balles. C'était là que nous allions le plus souvent, emportant des livres et lisant ou regardant, au loin, le bleu du lac et les teintes adoucies des Alpes. Chose étrange. Là, dans ce coin perdu de la Suisse, à deux pas de ce château dont le temps effrite les armoiries et crevasse les murailles, forteresse hier, ruines demain, je retrouvais, avec une netteté singulière, mes impressions d'enfance, Limeuil, l'Armandie, les grandes plaines et nos horizons périgourdins. Cette terrasse du donjon envahie plkr l'herbe, ces murs gris aux pierres rongées de mousse, ces arbres qui frissonnaient, à la sève affaiblie par l'âge, aux branches à demi dégarnies comme les ormes de chez nous; cet acacia que le vent courbait, emportant au loin comme un tourbillon de feuilles, c'était, — me semblait-il parfois, — la terrasse même du jardin paternel ; — et le rebord de pierre où, à Neuchâtel, j'aimais à m'asseoir, y restant des heures entières comme absorbé, me rappelait, avec une force qui ajoutait à mon émotion, ce coin où je me tenais d'habitude là-bas, dans mon enfance, regardant passer les paysans qui menaient leurs troupeaux au foirail.

Nous l'avions nommé, mon père et moi, ce coin d'habitude, « notre Périgord. » Nous ne manquions point d'y aller. Lorsque la maladie retenait mon père à la maison, j'y allais seul. 111e voulait.

u Eh ! bien, me disait-il au retour avec son sourire affligé, quelles nouvelles de France?

— On t'y aime toujours, et l'on m'a chargé de l'embrasser. »

II prenait ma tête dans ses mains et le pauvre homme était heureux un moment.

Joies de l'exilé qui feraient sourire tout le inonde, excepté celui qui souffre, vous êtes les temps d'arrêt de ces dures épreuves que tant d'autres que lui ont connues, connaissent encore et connaîtront demain ! On s'étonne des accablements qui saisissent ces gens et les courbent, et font les plus désespérés des plus enthousiastes. C'est que l'exil est comme la prison : c'est la cellule à l'étranger, et ce régime prend un homme, le triture et vous le rend vieillard ou, ce qui est plus triste, enfant.

Mon père n'était pourtant pas aussi courbé que cela. 11 avait encore des rauquements de lion à ses heures.

Quand il parlait, avec son grand geste sobre et ferme, qui, du haut de la tribune, ressemblait à un commandement, ses yeux s'allumaient et sa voix profonde paraissait trembler. Cette émotion contenue, et d'autant plus violente, gagnait peu à peu celui qui écoutait. On sentait bien, à chaque parole qni s'échappait de ses lèvres tremblantes, que c'était là vraiment l'écho' d'une déception, le cri d'une âme, l'explosion d'une conscience ; il y avait dans son accent je ne sais quoi de douloureux et de brisé et pourtant une espérance aussi, le tremblement de voix d'un amoureux qui, tout souffrant qu'il est, ne

désespère point de son rêve ! Et quel rêve ! Et quel amour !

Parfois, mon père aimait à chanter encore, comme autrefois, les airs ardents de ce temps qu'il avait traversé sans souillures, chansons du peuple, saines et robustes poésies qui célébraient le travailleur courbé sur l'enclume ou penché sur le métier et levé à l'aube, l'ouvrier à l'établi, le paysan semant le blé, l'étable à la senteur et a les grands bœufs blancs tachés de roux, » naseaux fumants, traînant la charrue et creusant le sillon.

Je respirais, à ces refrains de Pierre Dupont qu'accentuait si bien mon père, un parfum honnête et rustique. Il y a de l'herbe dans ces vers, uni' fraîcheur de campagne, et aussi le mouvement des villes. Nos poètes épris de l'Inde, et respirant la fleur de lotus — si fort à la mode — donneraient tous les chants de 48 pour un sonnet bizarre. Je donnerais tout leur Parnasse pour une chanson d'ouvriers accompagnée par le marteau ou la varlope.

D'autres fois, nous passions en revue les hommes et les choses de l'histoire contemporaine, évoquant des jours oubliés, éclatants ou sombres, demandant à chacun des acteurs sortis du théâtre ou restés en scène ce qu'ils avaient su faire île leurs rôles et comment ils les avaient tenus.

Que d'abjurations, de palinodies, d'écœurants spectacles! Il me montrait les origines de certains illustres, les antécédents de plus d'un, les revers de ces

médailles, le titre de cette monnaie. Combien des anciens amis qui n'avaient plus le droit de tendre la main à ce fier honnête homme qui était mon père ! J'ai beaucoup appris là, car je savais peu, et ce n'était pas le sceptique M. de Puyrenier qui m'eût instruit de la sorte. Nous causions de la France, chère nation qu'on aime d'autant plus qu'on est plus éloigné d'elle, et nous lui demandions son secret, le secret de sa faiblesse et de son anémie.

« Hélas! disait mon père, j'ai peur de la génération qui grandit. Elle vaut moins que celle qui s'en va. Si le peuple n'est pas demeuré bon, c'est tant pis, car de la bourgeoisie je ne crois pas qu'il faille maintenant espérer grand'chose. Et je l'aime, cette bourgeoisie dont je suis sorti, et j'ai foi en elle, et je ne crois pas qu'elle ait déjà fini le rôle qu'elle a commencé en 89. Mais elle est dans une mauvaise voie. Eile abdique son passé; elle renie ceux qui l'ont fondée; elle a escamoté à son profit la révolution que ses pères ont accomplie, et c'est pour que M. Jourdain appelle le marquis de Mascarille « mon cher, » que Danton et Vergniaud ont joué leur tête et payé leur partie dans le panier de Samson. J'imagine un bourgeois du tiers état, un de ces hommes noirs qui, sous la pluie, entrèrent un jour à Versailles, dans la salle du Manège, pour y prêter le serment d'affranchissement, se promenant aujourd'hui sur la plage de Trouville ou sur le galet d'Étretat. Parmi cette mascarade bizarre, ce mardi gras de modistes, cette Cour-

tille de coquettes, il sera fort déplacé et ne comprendra pas grand'chose. Qu'est-ce que le tiers état? Tout. Mais un tout qui ne représente ni un total d'efforts ni une somme de dévouements.

« Qu'importe ! reprenait mon père, les âmes de peuple ne meurent pas. Qui l'a dit ? N'est-ce pas Michelet? La science marclie, la chimie recrée un monde, la mort recule, la guerre agonise en hurlant ses dernières batailles, le mal devient odieux en levant le masque. Il y a peut-être une renaissance dans cette décomposition même et la vie fait son œuvre latente qui germera au grand jour sans doute comme une fleur s'épanouit d'un fumier ! »

Le nom de M. de Puyrenier revenait souvent dans nos propos que je cite un peu au hasard, au courant de mes souvenirs les plus émus.

« Je l'ai beaucoup aimé, disait mon père, je l'aime encore et profondément. 11 lui aura manqué un peu de haine ou un grand amour. Son doux libéralisme et sa liaison avec Mme de Puyrenier n'ont été, à vrai dire, que des caprices. C'est un dilettante. Il faut savoir sacrifier sa vie pour qu'elle profite, non-seulement aux autres, mais à soi-même. La foule, qui est naïve, ne se donne qu'aux naïfs. Il y a toujours, pour les dédaigneux, une heure de règlement de comptes qui est tragique. J'ai peur, je l'avoue, pour Louise Bertin; j'ai peur pour Louise, j'ai peur pour Madeleine. Les lendemains de la passion sont un peu comme les lendemains d'orcie. La tête est lourde et l'on souffre.

On maudit alors les fièvres et les folies de la veille et l'on brise avec rage le verre dans lequel on a bu avec volupté. C'est que la vie bien comprise, mon cher Régis, n'est faite que de devoir. Avec ce guidelà, on peut se sentir torturé, on ne connaît ni regrets ni remords. »

Nous parlions surtout de la tante Annette. Je ne l'avais jamais oubliée, la chère et sainte femme, que les nécessités de la vie m'avaient contraint de laisser tant d'années durant, seule, dans ce vieux logis de Limeui!, qui me semblait si grand autrefois et qui en réalité était si petit.

Je n'ai parlé que rarement d'elle en ces pages. Pourquoi? J'y songeais bien souvent, je lui écrivais, je recevais des lettres, tracées de cette écriture nette et franche d'autrefois. Je les ai gardées, je les rouvre et les relis. Elle écrivait aussi à mon père. Je retrouve, sous ma main, celle-ci que nous lûmes, un soir, à Neuchâtel, près de la cheminée, — mon père appuyé sur mon épaule pendant que je lisais loul haut chacune de ces lignes :

Limeuil.

« Comment vas-tu, mon cher Joseph, depuis ta dernière lettre ? Ta pauvre tante est toujours la même, Dieu merci! et l'âge ne lui enlève rien de sa foi et de son amour pour vous. As-tu reçu la caisse de raisins confits? Je l'ai mise à la diligence bien soigneusement et l'adresse était de ma main. Iïégis demeurant

avec toi, c'est bien mieux, vois-tu. Il n'est pas toujours gai d'être seul. Ah ! mon pauvre petit (tu seras toujours mon petit) si je n'avais pas eu cet autel chez moi dont tu souriais, peut-être bien que je ne t'écrirais pas cette lettre que voici. C'est ma consolation à moi. Cela me soutient, comme ta politique te fait vivre. Limeuil est triste, et la véritable exilée, c'est moi.

« Chaque jour m'emporte un ami, un de ceux qu'on a l'habitude de voir et d'entendre. Il n'en reste plus beaucoup de mon temps. Et ceux de ton temps même, mon pauvre Joseph, commencent aussi à partir. Je survis à tout ça, je ne sais comment. Peut-être bien que je suis oubliée dans ma taupinière.

« Dis à Régis que je garde toutes les bonnes lettres qu'il m'a écrites. C'est un brave garçon que je n'aurai pas vu bien souvent. J'ai ses deux portraits et je les regarde. Les moustaches lui vont bien. Des moustaches à lui ! Il n'y a plus d'enfants! Et je ne t'embrasserai donc jamais plus, toi, mon cher Joseph? Ah ! que j'aurais beau jeu de te sermonner. J'ai toujours envie, quand je prends la plume, de t' écrire : <c Eh bien! et les révolutions, qu'en dis-tu? Où ça « t'a-t-il conduit? » Mais après tout, j'aime mieux te savoir là-bas, chez ces protestants, loin de moi, mais fidèle à tout ce que tu as toujours cru, que dans ta vigne, ici, faisant tes vendanges et ne pensant plus au bonheur des autres.

a Tu vois, tu m'as presque convertie. Ta vieille bavarde de tante est tout à fait grave lorsqu'il s'agit de

toi et de ton fils. Je vous aime bien tous les deux. Je pense à vous tous les jours et je prie pour vous, parpaillots, tous les soirs. Ne fais pas attention à mon écriture. Si elle est aussi mauvaise ce n'est pas moi qu'il faut accuser, c'est ma plume. J'y vois encore assez clair, ne crains rien, pour ramasser une épingle à terre, mesurer le blé avec les métayers, et tracer mes lettres pour mes neveux.

« Écrivez-moi souvent l'un et l'autre. Je ne lis que vos lettres et mon livre de messe. Pourtant l'autre jour, en rangeant des courges sur l'armoire, j'ai fait tomber un vieux Corneille où Régis apprenait à lire. 11 s'était amusé à dessiner sur la première page Abd-el-Kader avec une pipe. Ça m'étonnerait si tu devenais un grand peintre, mon cher Régis! Mais, tu sais, on peut être, sans tenir de pinceau, un grand homme tout de même.

<t J'envoie Catissou, qui vous fait tous ses compliments, porter ma lettre à la boîte. Elle vieillit bien, et elle a moins de jambes que moi, mais après tout, nous vieillissons tous. Je ne m'en plaindrais pas si j'étais sûre de vous voir, tous deux, comme autrefois, assis à la vieille table où le grand-père a mangé. (( Avez-vous reçu mes confitures?

« Jo vous embrasse de bon cœur.

« ANNETTE BUFFIÈKES. »

Il faut, je le sens bien, passer rapidement sur ces souvenirs qui m'attristent. Volontiers je m'y attarde-

rais, comme pour revivre chacune de ces chères heures qui nous étaient comptées d'une main avare. Et pourtant des années passèrent ainsi, des années entières pendant lesquelles j'étudiais, je me sentais, dans le voisinage et au contact des hommes éminents qui entouraient mon père, grandir de toutes les façons. J'ai conservé avec plus d'un des relations suivies. Je leur écris, ils me répondent. Ce sont des amis et des conseillers que j'ai là-bas.

Je ne m'occupais point de moi seul, mais aussi de mon père, dont la santé décidément déclinait. Je le voyais, je le sentais, et ma vigilance discrète — car il ne fallait pas l'importuner — redoublait chaque jour. Ce n'était pas une maladie aiguë, c'était un mal lent et sûr. La phthisie laryngée, disait le médecin. Mais meurt-on fatalement d'un mal catalogué par la science? C'était beaucoup moins l'air du Midi que l'air de la France qu'il eût fallu à cette douleur.

J'avais obtenu que mon père quittât sa froide maison de la rue de la Collégiale pour un logement de cette place du Marché, propre, gaie, d'une netteté flamande, où, sur deux tourelles merveilleuses dont les toits à losanges verts et rouges sont bordés de jaune, courent des rinceaux et des frises. Cela était plus vivant du moins. Nous avions, en ouvrant nos fenêtres, la vue de ce grand lac superbe, que j'ai si souvent regardé. Au lever du soleil bleu, coupé de larges bandes d'un pourpre sombre, il semblait caresser, à l'horizon, les coteaux du Jura dorés comme

MADELEINE BERTIX. 12*

un fond de tableau byzantin ; ou parfois partagé en deux zones : ici bleu et là-bas vert, avec une ligne nette entre les deux couleurs aussi crues que celles d'une aquarelle d'anglaise. Il allait ainsi jusqu'à l'horizon de montagnes qui se fondaient dans une teinte violette. Le soir, ce golfe ressemblait à une mer.

Le couchant violaçait encore les grandes courbes de l'horizon; l'eau, toujours bleue, déferlait sur les bords comme une Méditerranée en miniature. Nous regardions cela souvent, toujours, nous restions là jusqu'à ce que tout se fût fondu dans le crépuscule et que les montagnes, devenues d'un bleu intense, eussent annoncé la nuit. Des laveuses revenaient, leurs paquets sur la tête; des passants s'asseyaient sur les bancs de bois verts, je ne sais quelle odeur de savon courait dans l'air et les marronniers frissonnaient sous le vent.

Alors mon père disait :

« Rentrons. »

Que d'heures de pareilles contemplations muettes ! Nous n'oubliions pas non plus « notre Périgord. » Mais l'air y était vif, mon père toussait, et c'était moi qui ordonnais la retraite.

Nous avions trouvé, un peu loin, vers la promenade, un coin où, sur de petits rochers, moussus et Congés, bruns et verts, venait se briser la vague du lac. C'était notre promenade habituelle, et le bruit du Ilot berçait noire rêverie, accompagnait nos propos.

Si vous allez à Neuchâtel, cherchez ce coin fait pour ceux qui pensent : sous le petit rocher qui se creuse comme une grotte le flot mugit, écume, crache, hurle, éclate, se brise, se fond, se jette partout, s'émiette et s'égrène comme un obus. Grandissez l'effet, ce sera superbe et terrible.

Mais cela nous suffisait. Nous aimions à contempler ces colères du flot contre la pierre, ces chocs impuissants de l'eau contre le roc.

« Eh bien, disait parfois en souriant mon père, va, pauvre flot bleu, frappe et tonne ! La pierre tient bon. Redouble d'efforts. Tu la déracineras ou tu l'useras. La résistance n'a qu'un temps et ton ardeur est éternelle. Ah! parbleu, nous ne verrons pas disparaître le roc, mais il disparaîtra, mon cher Régis, et le flot ne mugira plus, et le grand lac calmé ne fera plus entendre que son doux murmure ! »

Il m'a fallu bien souvent, fils d'un temps triste, songera mon père et me rappeler ses paroles pour ne point désespérer. Mais son exemple m'a fait la foi tenace. Il est mort, on peut le dire, comme il a vécu, dans l'intégrité de son espoir. Je n'aurais pas la force de raconter ses dernières journées si je n'avais en même temps, comme pour me raffermir, la vision toujours présente de ce sage qui tomba si bien.

Nous n'allions plus que rarement sur cette terrasse du château. Il s'essoufflait à marcher, il devenait faible, il s'arrêtait bien des fois pendant cette montée rapide.

Il hochait la tête. — « Le Périgord est trop loin ! Il est trop haut! » Nous y parvenions, cependant. II s'asseyait, se laissait aller sur le banc et demeurait là, les yeux tournés du coté de la France.

Mais tous les jours elle était plus pénible, l'ascension. Elle devint un jour impossible. Mous n'allâmes plus voir que les couchers du soleil au bord du lac au pied de la statue de David de Parry. Puis il fallut demeurer à la fenêtre, et puis il s'alita, le pauvre père, et je compris, avec un affreux serrement de cœur, je devinai, je pressentis que tout était fini.

II le savait bien, lui aussi. Et il souriait.

Quels efforts je fis pour le sauver, avec quel acharnement je disputais cette chère vie au mal qui l'étranglait, ai-je besoin de le dire? J'étais son meilleur médecin , certes. Je l'eusse sauvé si le bourreau pardonnait. Ce fut comme un duel implacable avec le mal. J'écrivais à la tante Annette que tout allait bien. Elle nous répondait, la chère femme: Allons, tant mieux; aimez-vous, aimez-moi!

« Régis, me dit un soir mon père, sans être riche, tu pourras vivre avec cette fortune modeste que je te laisserai. Allons, point de faiblesse, je sais ce que je dis. C'est la médiocrité cela, c'est-à-dire tout ce qu'il faut à un homme de cœur pour être; indépendant et travailler à devenir libre. Je n'ai pas besoin do. te demander, mon cher enfant, de continuer l'œuvre que nous avons commencée. Je t'aime et je suis fier, — je dis lier — d'avoir un fils comme toi. Veux-tu

124 MADELEINE BERTIBT.

un conseil, le conseil d'un ami qui s'en va, sa journée finie, à l'ouvrier qui demain devra travailler dès l'aube? Ne désespère jamais! Le désespoir est aussi une abdication. Nous avons deux sortes d'ennemis, ceux qui ne croient pas et ceux qui ne croient plus. Le sort m'a frappé. Il en a frappé bien d'autres. Ma vie aura été malheureuse, — encore ne l'échangorais-jc pas contre de plus brillantes, mon œuvre ne sera pas inutile. C'est à un tyran que Shakspeare a dit son : a Désespère et meurs ! » La formule du citoyen est celle-ci : « Vis et espère ! »

Il avait ainsi de ces échappées, de ces conseils où. dans un mot, il résumait son existence même. Il me disait cela simplement, doucement, luttant contre la toux ou buvant le remède que je lui tendais. Il essayait quelquefois aussi de railler, de sourire :

<( Au moins, je ne reverrai point Paris. Tu me dis qu'on l'a bien changé... Je ne m'y reconnaîtrais pas !

« Il faudra prendre garde à ne point effrayer la tante Annette. Pauvre femme ! Je t'ai embrassé du moins, mais elle, j'avais aussi de bons baisers pour elle !

(( De mes ouvrages inachevés , tu feras ce que tu voudras. Il n'y a peut-être pas un écrivain lùdedans, mais tu y rencontreras un homme! »

II attendait ainsi le dernier coup, avec une douceur stoïque.

Comme il avait souvent des crises de toux pendant

la nuit, malgré ses protestations je demeurais à son chevet, clans un fauteuil. Je lisais ou je le regardais. Le jour venu, je me couchais un moment, tout vêtu sur mon lit, et je dormais une heure ou deux. Mais bientôt il ne fallut plus le quitter. Je restais debout, toujours surexcité par cette fièvre nerveuse qui décuple les forces et rend faciles ces tâches cruelles.

« Tu es pâle, tu es brisé, Régis, me disait-il. Repose-toi.

— Mais je me repose, père.

— Et quand cela?

— Quand lu dors!

— Qui te dit que je dors?

— Tu fermes les yeux, tu sommeilles !

— Crois-tu ? »

Dès ce moment, pendant tout la nuit, il ferma les yeux. Je m'approchais doucement de lui, pour savoir s'il était endormi.

« Eh bien ! Régis. . .

— Tu le vois, père, tu ne dors pas...

— C'est que tu m'as réveillé, mon enfant! »

II me jouait, ce mourant, une comédie poignante, douloureuse et chère. Il tenait ses paupières closes pour me faire croire à son sommeil.

Mais il l'avait dit. J'étais brisé. Pauvre faible corps qui ne peut jusqu'au bout se dévouer et faire son devoir ! J'avais, un soir, approché mon fauteuil du chevet, et, un livre ouvert, je lisais sous la lampe.

« Que lis-tu là? dit sa voix faible — cette voix que j'avais entendue si éclatante et si superbe.

— Montaigne, dis-je.

— Éteins ta lampe, et demain lis La Boétie... Dors, je t'en prie! »

J'éteignis la lampe. Il ne restait plus que la veilleuse.

« Tu vas dormir, n'est-ce pas, mon enfant?

— Je vais dormir.

— Bonne nuit. Ah! que j'ai sommeil! »

II retourna sa tête contre la muraille comme pour dormir. Je m'étendis dans mon fauteuil ; mais, les yeux à demi fermés, je le regardais.

La veilleuse, avec ses transparences jaunes, ouvrait ses yeux ronds et sa bouche où la lumière vacillante avait comme des souffles d'baleine, reflétant sa lueur assoupie sur les draps, sur les fioles, sur cet attirail attristant de malade. La chambre prenait parfois des aspects fantastiques, et la veilleuse faisait au plafond des taches lumineuses qui se mouvaient, semblaient expirer, renaissaient. Mon œil allait de la veilleuse a mon père, qui, retourné de mon côté, me regardait à présent. Je le voyais, ce regard — dans la pénombre — brûlant d'une expression d'amour profond, entier, sublime...

Peu à peu, la fatigue me gagnant, je laissai tomber ma tête sur mon épaule, le sommeil vint, je perdis connaissance. Et quand je m'éveillai, frissonnant et écrasé, le petit jour pénétrait déjà dans la chambre.

J'allai droit au lit de mon cher malade. Mon père, la bouche ouverte, les yeux clos, semblait endormi. Mais il y avait dans ce sommeil une telle immobilité que je me penchai sur le lit, pour écouter le bruit de la respiration. Je n'entendis rien, je saisis, éperdu, une des mains qui sortaient des draps. Elle était glacée. Je sentis que la terre me manquait, que quelque chose se brisait en moi. Je tombai à genoux, criant, pressant sur mes lèvres cette main qui retombait inerte.

Mon père était, mort !

11 était mort comme on s'endort, doucement, sans plaintes, sans secousse, et sans m'éveiller. Quelles journées suivirent celle-ci ! J'étais fou. Je ne me souviens de rien. Il me semble que j'ai fait alors un mauvais rêve. Je restais accroupi devant ce corps, soulevant parfois les draperies pour revoir encore ce fier visage si aimé; le jour finissait, la nuit venait, on s'occupait autour de moi de la cérémonie funèbre. Moi, je demeurais là, cloué à ce cadavre, lui parlant tout bas, me répétant ses paroles, croyant l'entendre murmurer, soupirer encore, les oreilles pleines du son de sa voix comme j'avais le cœur rempli de son amour.

Je veux oublier cela. Je laisserais la plume et ne songerais qu'à lui. 11 y eut une foule nombreuse derrière le cercueil de cet obscur et grand honnête homme. Los plus vénérables tinrent à honneur do l'accompagner. Il en vint do France, il en vint de

Suisse, de ces anciens amis qui avaient été autrefois au combat avec lui, qui voulaient être à la peine avec moi.

Comme je m'éloignais, à pas lourds, les pieds attachés à cette terre du cimetière qui me prenait et allait me dévorer mon père, un homme s'approcha, que je vois encore, de grands cheveux noirs mélangés déjà de fils blancs, la barbe pleine de mèches grises, qui me tendit la main, la serra fortement et me dit :

« Vous ne me connaissez pas?

— Non.

— Moi, je vous reconnais. Je m'appelle Rambert. Vous êtes venu me voir avec celui qui n'est plus, au fort de Vincennes. J'ai appris cette mort par les journaux de Paris et je suis venu. C'est le devoir. J'ai mis ma montre et celle de ma femme au Mont-de-Piété pour payer le voyage. Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

Il me tendait les bras. Je me jetai en pleurant contre sa poitrine. Pendant les longs jours qui suivirent, Rambert demeura avec moi, me parlant de lui, et me répétant ce que je suis fier de tracer ici r « On peut dire que celui-là a été un homme ! »

MADELEINE BEUTIX. 129

Rien ne me retenait plus en Suisse maintenant, rien qu'une tombe. J'ai déjà bien souvent refait le pèlerinage de Neuchâtel, et c'est peut-être là-bas que je dormirai, comme il y dort. Je me décidai à partir après avoir expédié sur Paris tout ce qui avait appartenu à l'exilé, reliques chères qui m'entourent pendant que j'écris. Je passai parle Périgord,je m'arrêtai à Limeuil, j'appris toute la vérité cruelle à la pauvre tante qui, depuis cette heure, n'a plusquitté le deuil. Elle me remercia d'être venu tout lui dire. Si je n'avais pas été là, si quelque nouvelle brutale de cette mort lui fût arrivée sans préparation, l'émotion l'eût foudroyée peut-être. Pauvre femme, lorsqu'elle m'eut consolé, elle qui avait tant besoin de consolations, quand elle sentit que la plaie, sans se fermer, saignait pour ainsi dire moins, elle me rappela le désir de son neveu : « Je voudrais bien te garder, pauvre petit, et mon égoïsme me conseillerait de te retenir, mais il me semble que mon Joseph est là, qui me dit : (( Sa place n'est pas ici, et le village n'est pas digne de lui!)» Je partis donc, je partis laissant la vieille tante accablée, mais décidée à demeurer dans son coin de terre et à y mourir.

Je revenais à Paris, non-seulement sans émotion,

sans désir, sans curiosité, mais avec l'immense désespoir, et ce sentiment de nécessité qu'éprouvent lescondamnés qui se constituent prisonniers. A Paris seulement, — la tante Annetle avait raison, — je pouvais compter sur la vie; dans cette foule, je pouvais lutter avec d'autant plus d'acharnement que j'étais un anonyme perdu dans le grand anonymat. Mais j'avais dans le cœur une vaste amertune, et il me fallait évoquer les derniers espoirs de mon père pour ne •point désespérer avant d'avoir combattu.

Celte mort de l'exilé m'avait navré. Cette criante injustice du sort faisait bouillonner ma colère. « Ainsi tombent les meilleurs, me disais-je, tandis que les autres... » Je m'arrachais volontairement à ces pensées qui m'irritaient. J'approchais de Paris. J'allais revoir M. de Puyrenier, j'allais revoir Louise Bertinr j'allais revoir Madeleine.

Madeleine ! C'était bien réellement le seul nom qui me causât une émotion. Il signifiait pour moi tant de choses. 11 y avait déjà, entre cette compagne d'enfance et moi, des pensées communes, des chagrins et des secrets. Je n'avais point laissé s'écouler les longues années sans écrire à Paris, et je savais qu'il ne s'était rien passé à l'hôtel Puyrenier et que l'enfant, devenue jeune fille, semblait avoir oublié la terrible scène de la première communion. Madeleine, dans les lettres qu'elle nous écrivait, n'y avait du moins jamais fait allusion. Elle n'avait même ajouté aucune réflexion un jour qu'elle nous annonçait

qu'une indigestion avait failli emporter l'abbé Germinet.

.Mon étonnement fut profond lorsque je revis Madeleine. On ne m'attendait pas à l'hôtel Puyrenier. J'avais annoncé mon retour sans dire le jour de mon arrivée, et ce fut avec une certaine surprise qu'on m'accueillit. J'y démêlai pourtant une joie sincère, très-expansive dans sa douceur même chez Mme de Puyrenier, légèrement curieuse chez Madeleine, d'une affabilité élégante chez M. de Puyrenier. Je le trouvai d'ailleurs bien changé.

Sa chevelure était un peu ravagée, le temps avait légèrement coloré ce visage dont la pâleur était autrefois caractéristique. Les joues me parurent gonflées, et sous la peau couraient de petites fibrilles violettes. La désinvolture pourtant était toujours la même, et, à dire le vrai, avec son dandysme dont la correction me parut cependant un peu affectée , M. de Puyrenier avait l'air d'un jeune homme.

Quant à Mine de Puyrenier, en vérité elle n'avait point vieilli. Elle avait dépassé maintenant de trois ou quatre années la quarantaine, mais sa beauté calme et son air de bonté étaient demeurés les mêmes. Elle me parut un peu plus triste peutêtre, elle p, niait d'une voix plus basse et son visage avait une pâleur soutirante qui me frappa.

premières paroles furent comme une caresse maternelle.

'< Ali ! mon cher enfant, dit-elle, vous voilà devenu

un homme! Eh bien! croyez-vous que cela s'achète assez cher? »

Pendant que sa mère parlait, Madeleine m'avait tendu la main, et, avec une pitié profonde, me regardant de ses grands yeux noirs :

« Mon pauvre Régis! » dit-elle.

Il me sembla que c'était une inconnue qui me parlait. Cette voix m'enveloppa tout entier d'une harmonie singulière et troublante. Quoi ! c'était Madeleine! L'enfant était devenue cette femme? Quel changement! Je me sentais comme intimidé devant elle, et je la regardais comme j'eusse étudié une inconnue. Tout ce que promettait de séduction la jeune fdle, s'était épanoui dans la femme.

C'était une grâce vivante. En me regardant, elle avait un sourire plein d'une pitié douce qui me charma. Vêtue d'une robe de soie rose, qui dessinait, avec des plis caressants, sa taille d'une souplesse élastique, elle avait relevé, sans apprêts, ses cheveux châtain sombre qui, enroulés et découvrant son cou, doré comme la chair d'un Titien, semblaient prêts à s'échapper sur ses épaules. Ce visage, d'une expression d'intelligence vibrante, questionnait tout entier, ses lèvres frissonnaient et ses yeux se fixaient sur les miens avec une expression émue.

Non, vraiment, je ne croyais pas éprouver, en la revoyant, une telle secousse. Elle s'en aperçut, et, tout à coup, lorsque le hasard nous eut laissés seuls pendant un moment :

« Eh bien, Régis, dit-elle, vous ne nous quitterez plus, cette fois? Je suis, je vous le jure, bien heureuse de vous revoir. M'avez-vous oubliée?

— Moi? .Mais ne vous ai-je point écrit bien des fois, Madeleine?... n'ai-je point...

— Que dit une lettre? fit-elle, que peut-elle dire? Rien. Un mot est plus éloquent parfois que tout un livre. Moi, j'ai souvent pensé à vous, Régis. Nos destinées sont un peu communes. Pendant que vous souffriez, je m'ennuyais! »

Elle paraissait, dès la première entrevue, vouloir me tout dire, sa vie, ses pensées, et me faire connaître, dès l'abord, le fond même de son cœur.

«Car, j'espère bien que je puis tout vous dire, comme autrefois. L'exil ne vous a point changé?... Vous êtes toujours mon ami?

— A quoi pensez-vous, Madeleine? Et pourquoi me demandez-vous cela?

— Ah ! qui sait? J'ai vu tant de changements. Je suis devenue méfiante. Vous ne le croyez pas? C'est pourtant bien naturel... en vieillissant... savez-vous •que j'ai vingt-quatre ans, Régis? Je serai bientôt une vieille fille.

— Que dites-vous lu?

— Ali! oui, vous ne savez pas... Je ne veux point me marier, moi. Cela vous étonne? (Elle avait un petit rire nerveux.) Je ne suis pas comme les autres, que voulez- vous?... j'ai bien réfléchi depuis vous, Régis, j'ai beaucoup appris et beaucoup vu... Ce

n'est pas gai, la vie. Vous me trouvez maussade? Ne craignez rien, je ne suis pas toujours ainsi. .Mais je ne sais... votre soudaine arrivée... tout ce monde de souvenirs que votre présence a remué en moi... je suis attristée. Est-ce bien attristée qu'il faut dire? J'ai envie de pleurer et je ne saurais dire si c'est de souffrance ou de joie.

— Dites-moi que c'est de joie, Madeleine, m'écriai-je tout ému. Dites-moi que ce sont les heures de notre enfance que nous croyions mortes, qui n'étaient qu'endormies et qui s'éveillent. Ah! pour moi, je puis vous le jurer, c'est bien de la joie que j'éprouve à vous entendre, à vous revoir, à vous retrouver telle que je vous vois devant moi, toujours la même et pourtant transformée, mon amie d'autrefois et pourtant la jeune fdle d'aujourd'hui. C'est de la joie vraiment. Il me semble — c'est le sentiment que j'éprouve et je vous demande pardon de ma franchise, Madeleine — il me semble que je retrouve une sœur!

— Votre sœur, c'est cela, dit-elle en me tendant la main. »

Je pris cette main dans la mienne. Elle était un peu fiévreuse et je la tins un moment, serrée, disant à Madeleine :

« Êtes-vous souffrante ?

— Bah1 ne faisons point attention à cela. La fièvre, mon ami, c'est ma vie.»

Madeleine fit un mouvement pour retirer sa main; je la tenais doucement pressée.

« Madeleine, lui dis-je, mon amitié est à vous tout entière, et je ne vous pardonnerais jamais si vous ne me donniez point une part dans vos souffrances !

— Dites mes caprices, répondit-elle avec un sourire soudain. Oui, ce ne sont là que des caprices peut-être. Après tout ne suis-je pas heureuse et mon sort n'est-il point de ceux qui font envie ? M. de Puyrenier obéit à mes moindres gestes comme jadis, lorsque j'étais enfant. Ma mère m'adore. J'ai mes flatteurs aussi et mes courtisans. On s'est imaginé de me découvrir un grand talent de peintre. Vous verrez mon atelier et mes toiles. Je n'aurais qu'à me laisser vivre... Lorsque je vois des gens ramer pour remonter le courant, je suis tentée de les traiter de fous. Cela est si charmant de se coucher dans sa barque, les yeux sur le ciel, et d'oublier, tandis que les deux rives disparaissent à nos côtés, comme des songes. Et voilà cependant ce que je ne puis me décider à faire. Oublier? C'est impossible. Allons, laissons cela. »

Elle se pencha vers un petit griffon qui venait d'entrer, et qui la tirait par sa jupe, mordillant l'étoffe de ses dents impatientes. Elle le prit sur son bras gauche, lui souriant en l'agaçant de la main et fronçant vers lui ses lèvres :

« Tenez, voilà mon seul ami. Je vous présente sir Love, un [gentleman qui me vient de Londres. Kiss me, Love! Je vous avertis, Iîégis, qu'il ne faut pas

être jaloux de lui. Il est le souverain maître ici. »

Et comme le chien, en aboyant, avançait vers moi sa tête de lord insulté :

a Love, dit-elle, il faut êfre poli pour ce nouveau venu. C'est mon meilleur ami. Vous voilà présenté, dit-elle en remettant sur le parquet le griffon qui se prit à bondir, tout en déchirant le tapis. »

Quand je songe à cette première entrevue (car c'était comme une autre Madeleine que je retrouvais là), je me demande s'il n'y a point dans la vie de chacun une part de fatalité. Jusqu'alors je n'avais entrevu dans cette jeune fille qu'une compagne de jeux, une amie, et, comme je le lui disais, une sœur. Il m'était bien souvent venu cette pensée, et j'avais plus d'une fois adressé cette question à mon père : Quand Madeleine se mariera-t-elle ? Il me semblait qu'elle était un peu de la famille.

En la voyant, j'éprouvai* un sentiment tout nouveau et qui me surprit, car j'essayai de l'analyser dès le premier moment. Sa vue me troubla et je dus lui paraître intimidé. 11 m'était resté dans l'idée que j'étais un peu pour elle comme un conseiller et comme un guide. Tout au contraire, elle prit aussitôt l'autorité et je n'éprouvai plus qu'un désir, qui n'était plus celui de commander, mais d'obéir. Elle en fut flattée, je le vis bien, et m'en témoigna par d'involontaires paroles sa satisfaction. Il y avait toujours eu dans cet esprit si rapide et si net quelque chose d'impératif. L'enfant aimait à imposer son

caprice. Je compris tout d'abord qu'il plaisait à la femme de dominer autant que de séduire.

« Eh bien ! me demanda madame de Puyrenier, comment trouvez-vous Madeleine?

— C'est votre douceur devenue vivacité , votre bonté devenue énergie.

— Trouvez-vous qu'elle me ressemble? »

Je cherchais avant de répondre.

« Elle ressemble à son père , dit Louise Bertin avec une franchise simple. »

Elle ressemble à son père! Il y avait dans ces mots doucement prononcés un monde de souffrances. L'absent était toujours présent aux yeux de madame de Puyrenier dans le visage de Madeleine. Le mort (s'il était mort) survivait dans son enfant. Assurément, la mère aussi devait avoir, comme la fille, ses heures de tortures et de larmes.

Cette maison n'était point changée. Le temps avait passé sans cicatriser la plaie. Madeleine, devenue femme, se taisait sans rien oublier; Louise cachait sa blessure, et M. de Puyrenier las, un peu concentré, s'était fait doucement à cette existence déclassée dont il ne paraissait plus souffrir. Il avait assez profondément modifié sa vie.

Ce n'était plus le reclus volontaire d'autrefois. Il avait repris peu à peu son rang, sinon dans le monde, au moins dans quelqu'une de ces fractions de monde qui changent de nom à Paris selon les quartiers. Son cercle intime tenait légèrement à la religion, à cette

138 MADELEINE BERTIX.

société bienfaisante et aimable qui danse avec dévotion pour les pauvres et invite les comédiens qu'elle fait jouer pour des gens dont elle veut opérer le salut.

M. de Puyrenier, je m'en aperçus bien vite, avait d'ailleurs tempéré son ironie d'autrefois par une sorte de gravité élégante qui lui permettait de tout voir et de tout entendre en ayant l'air de tout approuver. Le sceptique était devenu indifférent au point de renoncer à affirmer son scepticisme même. Il se montrait, au surplus, fort accueillant et me témoignait une certaine sympathie ; il m'avait offert d'habiter dans l'hôtel un petit pavillon , au fond du jardin. J'avais refusé. J'aimais mieux être tout à fait libre. Je m'étais installé avenue Frochot, dans cette cité pleine d'arbres, de fleurs, et qui est comme une petite province, au cœur de Paris. J'y travaillais.

Bien souvent aussi je descendais vers le faubourg Saint-Honoré ; j'entrais, non pas d'un pas délibéré comme jadis, mais avec une vague émotion, presque de l'inquiétude. J'apportais à madame de Puyrenier qui sortait peu, les nouvelles du dehors, les bruits parisiens, le chœur tapageur des « on dit. » J'échangeais avec Madeleine quelque propos rapide qui me semblait furtif, quelque banalité qui me paraissait une confidence. C'est que les pensées comme les choses n'ont d'autre valeur que celle qu'on leur prête.

Déjà un seul mot de Madeleine, tout bas murmuré,

MADELEINE BERTIX. 139

déjà un de ses sourires, un soupir surpris, une larme devinée, un pli du front, un signe de tête prenaient pour moi un sens important et nouveau. J'essayais d'analyser tout, de tout deviner, de tout traduire. Le rêve, chaque jour, se faisait plus puissant et s'imposait à moi. Pour tout dire, et sans prolonger ici l'explication d'une passion qu'on devine , j'aimais Madeleine et chaque jour je l'aimais davantage.

Je me sentais peu à peu gagné, envahi par ce sentiment que j'aurais voulu combattre. Mais il y a dans la naissance de l'amour une part d'abdication ; on se laisse aller, comme au cours de l'eau, avec une volupté tremblante. On voudrait résister et l'on n'ose. On ressemble à un homme qui écouterait une musique de sirènes et qui, comprenant le danger, voudrait d'un cri faire cesser la mélodie, mais se tairait, de peur de ne plus entendre ce concert qui l'attire et l'enivre. Je ne sais comment ce soudain changement devint si fort. Il me prenait parfois des envies de fuir, de ne plus reparaître à l'hôtel Puyrenier, de passer une année en voyages, dans les distractions et dans l'oubli. Ces hésitations ou ces résolutions duraient peu; je retournais chaque jour au poison, me payant moi-même de prétextes, tantôt me disant que je revenais voir madame de Puyrenier, cette mère, tantôt que je ne pouvais m'éloigner ainsi, brusquement et brutalement de Madeleine, cette sœur.

D'autrefois, je me sentais tout à coup pris d'accès

de complète sagesse. Je calculais, avec la froideur d"un commis aux écritures, l'état de ma petite fortune, le revenu que pouvait me donner mon métier d'avocat, et si j'étais en mesure d'offrir à Madeleine une situation pareille à celle qu'elle occupait. Je n'ai jamais tant souhaité la richesse qu'en ces heures de doute où, par des prodiges d'équilibre, j'établissais mon budget, faisant ma part la plus mince possible et donnant tout, dans ma pensée, à cette compagne rêvée, trouvée, et (je ne me le cachais même plus maintenant) adorée.

Vingt fois, cent fois, me trouvant auprès d'elle, pendant ces causeries qui m'étonnaient toujours, et où elle passait, soudain, d'une gaieté d'enfant à une mélancolie qui me faisait mal, il me vint aux lèvres celte prière que je lui adressais tout haut quand elle n'était plus là: « Voulez-vous m'épouser, Madeleine?» Mais, comme si elle eût compris ma pensée, toujours, au moment où j'allais parler, elle m'arrêtait, soit par un de ces éclats de rire nerveux qu'elle avait, soit par un mot attristé et d'une tristesse sans cause.

Elle me rendait fou, d'ailleurs, par cette humeur bizarre qui m'étonnait et m'obsédait comme un problème. Tout ce qu'elle avait de charmant se trouvait aidé de tout ce qu'elle avait de mystérieux. Elle m'eût attiré par sa grâce, elle me retenait par sa mélancolie ou sa gaieté souffrantes. Ah! le rêve de la vie à deux avec Madeleine, combien de fois l'ai-je

MADELEINE BERTIN. lil

bercé à l'écart, adorable chimère qui me troublait et m'emplissait d'une joie craintive! L'épouser, lui dormer mon nom, l'emmener, l'emporter au loin, passer ma vie à ses genoux, la cacher et nous cacher dans un coin perdu, lui faire un univers de mon amour, trouver un monde dans un de ses sourires, oublier et aimer.

Puis, l'ivresse passée, une maison quelque part, à Paris, la vie paisible en pleine fournaise, la lutte durant le jour, le retour chaque soir, auprès d'elle, les longues soirées d'hiver, la main dans la main et les yeux sur les yeux, une tête d'enfant souriant à la clarté de la lampe , des cris de joie sur le tapis où le baby se roule avec le chien, qui se laisse faire du mal sans grogner. Combien de fois ai-je évoqué ces tableaux d'une simplicité sacrée, bonheur banal et facile, banal comme tout ce qui est saint, calme, pur, éternel !

C'est que, tout jeune, j'étais apaisé déjà et que j'avais soif de calme. Mon enfance éprouvée m'avait fait une jeunesse sévère. L'idéal avait toujours été pour moi le juste et le vrai. Et il me semblait que dans l'âme de Madeleine pareil besoin de repos et de tendresse devait exister. J'expliquais par une lassitude et une série de réflexions déçues, son humeur changeante qui m'affligeait. Je la plaignais sérieusement cette enfant, élevée ainsi, loin de son père, chez un étranger, et qui, pour ne pas effleurer la respectueuse tendresse qu'elle devait à sa mère, était

forcée de ne jamais évoquer le passé. Madeleine avait-elle souvenir d'autrefois?

Ne voyait-elle point, dans ses journées d'enfant, le visage irrité de son père qui semblait lui dire : De quel droit m'oublies-tu? Et à qui, si elle souffrait de ces visions, pouvait-elle confier ses souffrances? Elle eût frappé au cœur sa mère et M. de Puyrenier en laissant échapper une allusion, un regret, un soupir. Quel supplice pour cette pauvre fille ! Il se mêlait de la pitié dans mon amour. Je me disais encore qu'il fallait l'arracher à ce milieu faux, à cette maison où la douleur, pour elle, était comme tapie à tous les angles.

Ah ! vraiment oui, je l'aimais!

Je ne les raconterai pas, ces souvenirs, je dirai tout, excepté ces premières et chastes journées, où l'on retrouve comme par enchantement l'homme sous l'enfant, où l'amour qui naît fait tout renaître en vous de vos espoirs bafoués, de vos rêves finis. Chères caresses de la passion encore hésitante ! Le ciel du matin, d'un bleu pâle et tendre, n'est pas plus pur que vous. C'est l'heure — dont on rira plus tard — où quelque Heur fanée, tombée d'un bouquet ou d'un corsage, vous paraît un trésor. C'est l'heure où le bruissement d'une jupe, le timbre d'une voix, une main pressée, un sourire reçu comme une aumône, vous font monter du cœur aux lèvres des hymnes qui rendraient poète.

C'est l'heure bénie où les désenchantements eux-

mêmes, les amertumes et les craintes ont leur charme puissant et doux. Chaque jour amenait sa peine ou sa séduction. C'était une longue causerie. Une promenade improvisée, où nous marchions ensemble, tandis que Mme de Puyrenier nous regardait, des pauvres qu'on allait visiter, des tableaux qu'on allait acheter... Elle me disait parfois, en me donnant la paire de gants qu'elle portait ce jour-là : « Tenez, cela nous rappellera cette après-midi. J'aime à attacher ainsi un bon souvenir à un objet. Êtes-vous comme moi? »

Elle savait bien, elle devinait qu'elle me rendait alors ivre de joie. Que j'eusse voulu lui rendre bonheur pour bonheur, dissiper ses tristesses, effacer l'ombre de son front, apaiser cette âme que le passé troublait sans doute et que l'avenir devait effrayer !

Quand je pensais à la scène terrible de la première communion, je n'étais point rassuré moi-même. Ne songeait-elle point à son père ? Ne se demandait-elle pas ce qu'il était devenu? Ne devinait-elle pas quelle vie déclassée était la sienne?

Je me sentais un besoin de réparer, un appétit de sacrifice, une soif de justice. «Qui l'épousera? me disais-jf. Personne. Quelle situation douloureuse! Que si l'un des rares amis qui viennent à l'hôtel s'avisait de lui demander L'explication de ce nom de Madeleine Bertin qu'elle ponte, où trouverait-elle la force d'articuler la réponse ? On l'appelle Madeleine Bertin et sa

mère porte le nom de Puyrenier. Eh bien! il faut lui donner un autre nom, un nom d'honnête homme qui mette à l'abri le bonheur de cette femme et aussi son orgueil.

« Mon père m'eût conseillé ce mariage. Elle est charmante et bonne, cette Madeleine ! » Bonne ! charmante! Et tout à coup je me souvenais de ces accès d'une gaieté soudaine ou de rêverie qui me déconcertaient. Je me rappelais des mots presque cruels qu'elle laissait échapper, quelque dur coup d'œil après un charmant sourire. « A. quoi bon bâtir ce château au pays des songes? Elle ne m'aime pas. Tout est là et ces changements d'humeur expliquent et disent tout. Elle ne m'aime pas. Comment n'a-t-elle pas deviné tout ce qui se passe en moi et ce que j'ai peur de lui faire connaître?

« Elle ne m'aime pas. Elle ne m'aime pas, elle a grandi avec moi , elle m'a voué cette fraternelle affection que je lui promettais, elle est une amie, elle est une sœur. Elle ne m'aime pas ! » Ces heures de doute, qui me mordaient le cœur et m'enivraient en même temps, je ne voudrais, non, je ne voudrais pas les faire revivre ! Fumées de jeunesse envolées et disparues ! Dans le foyer éteint, il ne reste que des cendres.

Un matin, je me rendis à l'hôtel Puyrenier avec une résolution ferme. J'étais décidé à demander à Madeleine son secret en échange du mien. On me dit qu'elle avait été un peu souffrante cette nuit là, et

l'on me pria d'attendre dans cette petite pièce, dont elle avait fait son atelier de peinture. Love était entré, courant après moi, et pendant que j'attendais, assis, me regardait de son air curieux.

Le petit griffon inquiet s'arrêtait haut sur ses pattes, redressant les lambeaux de ses oreilles coupées, et guettant avec des flammes dans ses yeux noirs. Il semblait frémissant, poussait parfois une petite plainte d'enfant qui souffre. Je m'imaginais — folie des amoureux! — qu'il me parlait d'elle. Machinalement, je lui présentai le bout de mon gant. Le griffon se dressa sur ses pattes de derrière, le museau en avant, montrant ses petites dents blanches et pointues, et ouvrant sa gueule noire. Il s'appuyait sur ma jambe et s'efforçait d'atteindre le gant, et l'on n'apercevait, dans sa petite tête hérissée, que son nez noir comme une truffe et ses yeux brillants comme du jais.

— Ainsi, pensais-je, le chien voudrait mordre le ganl comme la maîtresse mord le cœur!

Elle entra tout à coup, me donna la main d'un geste fatigué. Elle s'étendit à demi sur sa causeuse: « Allons, Love, à la niche ! » dit-elle. Elle croisa les bras, et, tout en échangeant les premiers mots d'une conversation que je voulais décisive, elle regardait d'un œil fixe, le paysage qu'elle laissait se sécher bot le chei

Elle étail pâle, les yeux Légèrement cernés, ses cheveux emmêlés encore el retombant sur son front, en frisures, tout entier enveloppée dans une robe

de chambre, une simple cravate de guipure blanche autour du cou.

— Voyons, dit-elle, puisque vous êtes mon médecin, ai-je la fièvre aujourd'hui?

Elle tourna les yeux lentement de mon côté et, sans se relever, me tendit son poignet où les veines se dessinaient en bleu, en relevant sa manche.

« Qu'avez-vous, Madeleine ? lui dis-je, cette fois vous souffrez?

— Non, répondit-elle avec une certaine ironie, c'est bien plus bête, je m'ennuie!

— Qu'avez-vous fait hier? Qu'est-il arrivé?

— Rien. Que voulez-vous qu'il arrive? L'imprévu est mort. C'était jour d'Italiens. Nous avons passé la soirée à voir des gens lorgner et se faire lorgner. La musique m'a donné sur les nerfs. Mario vieillit. Je suis rentrée maussade, je n'ai pas dormi de la nuit et je me lève avec des envies de pleurer ou de rire comme une folle, à votre choix. Vous savez bien comme je suis. Êtes-vousgai, vous?

— Je suis malheureux.

— Vous êtes bien heureux, en ce cas, mon ami! Moi, je ne sais même pas si je suis malheureuse. Et je n'ai prs le droit de l'être. De quoi me plaindraisje? Tout me sourit, je vous l'ai déjà dit, je vous le répète. Je n'ai pas le caprice d'un caprice qu'on ne s mette en quête de le satisfaire. Je suis comme ces princesses des contes de fées qui n'ont pas un souhait à formuler sans qu'aussitôt il se réalise. C'est peut-

MADELEINE BERTIN. lil

être pour cela que je suis maussade. Qu'est-ce que vous dites de mon esquisse ? »

Elle me montrait le tableau inachevé que je connaissais bien : un coin de forêt, le coucher de soleil d'un soir d'automne.

— Je parie, fit-elle, que vous allez me dire que c'est charmant? Non ? A la bonne heure! J'ai envie d'effacer tout cela, c'est niais comme un barbouillage de pensionnaire. Et puis, que me fait la peinture ? Je ne suis pas artiste ; — ou plutôt je le suis assez pour juger que ce que je fais est exécrable. Tenir un pinceau m'agace. Que diles-vous de mon maître de dessin qui me répétait : « Mademoiselle, apprenez à ne faire qu'une seule figure, ou un seul paysage : un Romulus d'après David ou un crépuscule d'après Claude Lorrain ; on ne sait pas combien cela aide à trouver un mari ! a Un mari, j'y songe bien !

J'avais instinctivement tressailli à ce mot et, les yeux fixés sur Madeleine, j'avais nettement interrogé son regard. Il était froid, un peu raillleur, et je n'y lus vraiment autre chose que cet ennui dont tout à l'heure elle avait parlé.

« Madeleine, lui dis-je avec effusion, pourquoi justement n'y songez-vous pas? Croyez-vous qu'il n'y ait point de cœur capable de vous comprendre et de mettre son courage à supporter cette lourde vie, à vous la rendre plus légère? Non, ce n'est pas l'ennui qui vous pèse, Madeleine, c'est la douleur, quelque

intime souffrance que je ne connais point, que vous nous cachez et qui vous tue. Je voudrais ma part de cette douleur. Si vous m'écoutiez, si vous m'aimiez, Madeleine , vous pourriez encore être heureuse ! C'est mon existence entière que je vous dévouerais, c'est tout ce qu'il y a en moi de bon et de hardi que je mettrais à votre service. J'ai fait un rêve, Madeleine pardonnez-le-moi. J'ai fait le rêve de continuer avec vous cette vie commencée avec vous. J'ai bâti ce roman d'un honnête garçon mettant son honneur à faire le bonheur d'une honnête fille, et je vous demande, Madeleine, si ce mari, ce compagnon, cet ami, ce frère, vous voulez que ce soit moi? »

J'avais parlé comme à moi-même, tout étonné des mots qui me venaient aux lèvres, ému, tremblant et les yeux sur les yeux étonnés de Madeleine. Elle écoutait, fermant à demi les paupières, elle avait laissé glisser sa tête sur la causeuse et ses deux mains croisées se tendaient vers moi avec je ne sais quel geste suppliant. J'étais à genoux, je pris ces mains dans les miennes, les serrant, les baisant, et répétant tout bas comme un suppliant:

« Eh! bien, Madeleine?... Madeleine, Madeleine, répondez-moi! Je vous aime, Madeleine !

Et elle, les yeux fermés toujours, semblait attendre encore d'autres paroles ; on eût dit que ces murmures tombés de ma bouche la berçaient ; ses lèvres, devenues un peu pâles, souriaient avec un petit frémisse-

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nient de volupté. Ses mains, tout à l'heure fiévreuses, me semblaient froides maintenant, et sa poitrine se soulevait, oppressée, haletante, avec ivresse; involontairement, et comme poussé vers elle par une autre volonté que la mienne, je me penchai, me traînant à demi, sur cette tête couchée, et, littéralement fou, la tête en feu, je me jetai sur ces lèvres entrouvertes qui laissaient voir l'éclat des dents serrées. Elle frémit et bondit sous ce baiser qui fit couler en moi comme une lave et me couvrit tout entier d'un frisson. Elle se redressa toute pâle, les yeux un peu égarés, et, drapée avec cet art savant qui semble de hasard, elle me regarda avec une certaine hauteur, un éclair de passion ou de colère — et me dit, frémissante, en faisant un pas vers la porte de sa chambre :

« Je ne me marierai jamais avec vous, Régis! » Elle avait disparu que je la voyais encore. J'étais demeuré comme anéanti. Le coup était entré droit, comme il avait été porté. « Ah! je le savais bien, criai-je, je le savais bien que vous ne m'aimiez pas ! » J'eus une envie folle de courir après elle et de me venger. Comment ? Le savais-je? Je fis un pas brusquement, puis me laissant tomber sur celte causeuse, chaude encore de sa présence, je mis mon front où elle avait mis sa joue et je me mis à pleurer comme un enfant, mordant mon mouchoir et me contenant pour ne point crier. La crise fut courte. Je me relevai au bout d'un moment, tout soulagé.

Ce qui m'avait si fort blessé tout à l'heure semblait à présent me faire du bien. « Au moins, pensais-je, je saurai maintenant à quoi m'en tenir. » Et je cherchai mon chapeau le plus naturellement du monde.

Je jetai un coup d'œil à une glace, je me mis à rire de mes yeux rouges et je sortis sans chercher à la voir, chantonnant intérieurement un air d'opéra.

Il me semblait que je venais de subir une amputation qui m'avait délivré d'un membre malade.

« Ainsi, me répétais-je, elle ne m'aime pas. J'étais un insensé de bâtir en Espagne ces châteaux d'amour. Ouf! j'ai échappé belle une terrible passion. Si je l'avais aimée pourtant. „? »

Mais à mesure que je marchais, cette gaieté de faux brave qui fredonne pour endormir sa peur s'évanouissait lentement. Ce n'était plus des larmes qui me venaient aux yeux, c'était un désespoir immense qui m'entrait au cœur. Il me semblait que j'avais vu s'éteindre la dernière lueur de mes espoirs battus par le vent. J'avais, en vérité, éprouvé quelque chose d'analogue lorsque mon père était mort. L'amer sentiment de ma solitude me revenait, m'envahissait; j'étais comme noyé dans une brume malsaine et froide qui me pénétrait, et quand je fus seul dans ma chambre, ouvrant le tiroir où j'avais mis, pauvre niais, ces accessoires de l'amour qu'on couvre de baisers et qu'on baigne de pleurs : nœuds de rubans, gants fanés, squelettes de bouquets desséchés et liétris, je demeurai longtemps, regardant, prenant, re-

jetant et reprenant ces choses, avec l'impression mélancolique de l'enfant devant un jouet brisé.

Elle ne m'aimait pas ! Cette pensée murmurée par le vent, par ces voix invisibles qui vous crient votre bonheur aux heures de joie, qui vous susurrent ironiquement votre désespoir aux jours de deuil, cette âpre pensée me revenait sans cesse, mordante et empoisonnée. Tantôt j'essayais de lutter, de résister, de protester. « Bah! qu'importe! Eli! bien, elle en épousera un autre! Et moi aussi! Si je me marie jamais! Se marier?... »

Ah! je me rappelle alors mes colères! — Se marier? Avoir des enfants? Leur léguer ses maux, ses infirmités, ses faiblesses, les jeter en pâture à la douleur, à tout ce qu'on a souffert, à ces mille griffes aiguës et mordantes qui attendent l'homme à chaque détour de chemin ; faire naître des malheureux et des misérables qui supporteront ce qu'il nous a fallu supporter, quel égoïsme! Sans doute, il sera doux de baiser ces petites têtes bouffies, de caresser ces cheveux blonds, d'assister, étonné et penché, à l'éveil de cette intelligence et de cette âme, de voir grandir ce petit être, de doubler ses joies, d'effacer sa peine par un sourire, de se chercher dans ce miroir vivant qui est son regard... Mais est-ce pour lui ou pour vous que sont ces satisfactions? Avait-il demandé de naître? Vous vous complaisez à revivre dans un enfant qui traînera le boulet de votre existence. Mais, lui, ne serait-il pas plus heureux mort

ou demeuré dans son néant? Que de gens reculent devant cette pensée : Mourir! Mais tous se sentent attirés par cette autre rêverie, cet autre songe : N'être pas ne!

J'étais littéralement fou. Jusqu'alors la douleur chez moi avait été calme dans sa tragique cruauté; ce jour-là elle fut atroce et nerveuse. Je me sentais devenir mauvais; j'avais des envies de retourner à l'hôtel Puyrenier et de demander compte à Madeleine de ce cri méchant : Régis, je ne me marierai jamais avec vous!

« Et pourquoi? me disais-je. Pourquoi ne m'aimet-elle point? »

C'est la question éternelle. On s'imagine que la femme aimée doit vous rendre amour pour amour. Ce n'est point la fatuité, c'est le sentiment instinctif de justice. Quelle terrible nuit je passai ! Le sommeil malsain qui s'appesantit sur mon front vers le matin peupla mon cerveau de bizarreries. Je voyais distinctement Pierre Bertin, l'avocat, le père de Madeleine, assis à mon chevet et me demandant compte du bonheur de son enfant. Il ressemblait à Madeleine, et j'avais peur de le regarder en face.

Je me levai brisé. Je passai la matinée devant le feu, transi, grelottant comme un malade. En vérité la fièvre m'avait saisi et m 'al lait terrasser. Vers midi, on me monta une lettre; je ne l'attendais point, mais d'instinct je devinai de qui elle était. Je déchirai l'enveloppe.

Pourquoi n'ai-je pu me décider depuis à brûler toutes ces lettres? Voici ce que Madeleine disait :

« Ce soir, ma mère me conduit au bal de l'ambassade de Prusse. J'ai tenu à y assister. Xous ne serons point à l'hôtel pendant tout le jour, mais je pourrai vous expliquer pourquoi je vous ai fait hier cette réponse. M. de Puyrenier m'a remis pour vous l'invitation que vous trouverez avec ce billet. Viendrezvous, mon ami?

u Quelle folie! m'écriai-je. Est-ce que c'est dans un bal d'ambassade que je pourrai lui dire tout ce qu'elle m'a fait souffrir? »

11 me vint bientôt cette idée que Mideleine ne me donnait cette espèce de rendez-vous que pour éviter, dans la cohue des quadrilles, une entrevue qu'elle pressentait douloureuse. Elle avait dû être effrayée de ma déception, de l'expression de mon visage.

« Oui, me disais-je, c'est cela! Je serai forcé de me taire, dans ce bal, de prendre sa main tendue et de tout oublier. »

réprouvais une certaine répugnance à me rendre à ce bal. J'étais dans un de ces moments où la solitude, avec ses assombrissemcnts, fait l'effet d'une

caresse. S'enfoncer dans un fauteuil, au coin du feu, ouvrir un livre aimé, un de ceux qui vous parlent au cœur de vos propres souffrances, de ceux qui causent avec vous, qu'on ferme à demi pour ruminer les pensées qu'ils font naître en vous. 11 me semblait que seul, chez moi, je serais plus près d'elle encore. Une femme au bal, même la plus aimante, appartient à qui la regarde. Elle peut n'aimer qu'une personne, mais elle veut plaire à toutes. Le valseur, avec sa féodalité née d'hier, a conservé le droit du seigneur sur toutes les femmes. Sous les yeux de Roméo, Juliette danse avec le premier venu.

<( Je n'irai pas à ce bal, me disais-je avec l'acharnement d'un homme qui, au fond du cœur, ne songe qu'à être un des premiers arrivés. »

En réalité, j'aurais tout manqué plutôt que ce bal. J'y arrivai à temps. Mme de Puyrenier n'avait pas encore paru. C'était toujours cette foule qu'on dirait vêtue du même habit, coiffée par la même main, fournie du même esprit. Les décorations mouchetaient les vêtements noirs comme des étoiles fausses dans une nuit sombre. Je rencontrai quelques amis et je causai. On me montra là le baron de Bem.

Paris a oublié ce héros de la chronique qui, de par sa fortune et son rang, eût pu devenir un héros de l'histoire. Le baron de Bem était secrétaire de l'ambassade autrichienne et faisait de la politique dans les restaurants à la mode. C'est de lui que l'on a dit : « On ne saura jamais combien il a déployé de qua-

lités diplomatiques dans les baignoires des petits théâtres. » Ce baron de Bem, furieusement riche, fort élégant, d'une morgue qu'il s'efforçait de rendre sympathique, est un de ceux qui ont le plus contribué à faire de cette capitale française, Paris, un grand hôtel international.

C'est Blùcher, je crois, qui, regardant Paris du haut de la colline de Montmartre en 1815, voulait donner ordre de le détruire. A quoi Bulow répondit : « Laissez faire, Paris se détruira bien tout seul. » Les étrangers ont pourtant singulièrement contribué à cette ruine, car il y a ruine et décadence. De ce phare intellectuel ils ont fait quoi? Une lanterne où ils viennent allumer leur cigare. Leurs désirs, leur soif de plaisir, leur insouciance de l'argent et l'esprit mercantile du Parisien né aidant, la grande ville est devenue le caravansérail vicieux de toutes les passions et de tous les appétits. Si l'on construisait jamais un Panthéon nouveau, pour les gloires parisiennes, il ne faudrait pas écrire sur la frontière : Aux grands hommes la patrie reconnaissante, mais y graver simplement : Ici on loge à la nuit.

Le baron de Bem payait d'ailleurs le logement du roi. Dans ses promenades à travers les excentricités de Paris, il laissait tomber l'or en prodigue. Hommes et femmes n'avaient qu'à se baisser. 11 y avait encore bien des vertus dans ce grand seigneur, pour qui l'argot n'avait pas de secrets, et, entre autres et avant toutes, la générosité. Je ne me suis jamais ren-

contré avec des gens de sa sorte sans éprouver le désir de les étudier ou de les deviner.

Je me fis présenter par un ami, que je retrouvai là, attaché d'ambassade, et nous causâmes. M. de Bem me parla de la France avec une galante impertinence. « Vous voyez, me dit-il, un homme enchanté. Je suis réactionnaire-né, comme vous dites, étant Autrichien. Quoique étranger, j'ai eu à souffrir de votre révolution : un de mes grands-oncles est monté sur l'échafaud qu'avait gravi son archiduchesse, et mon aïeul maternel a été tué net à Fleurus. Peste! la France alors n'y allait pas de main morte! Quelles audaces et quelles équipées! Ce volcan ne laissait pas que d'inquiéter le reste du monde. 11 y avait ici une tribu de boute-feu qui n'entendaient pas la plaisanterie. Votre vieil esprit gaulois tant vanté était une sorte d'esprit de vin qui eût enflammé toute l'Europe. Nous usions nos grenadiers — je veux dire nos pompiers — à l'éteindre, et nous n'y parvenions pas. 1830 répliquait à 1815, et I8/18 répondait à 1830. C'était fatigant. Mais voyez comme la patience est une belle vertu ! Il a suffi d'un quart de siècle pour assoupir cette belle flamme et noyer ce salpêtre qui menaçait de tout faire sauter.

« La poudrière est une glacière, une glacière charmante. Le club est un jardin de plaisance. La ville tapageuse a remplacé la Marseillaise par les Évohès, et nous y gagnons tous de dormir tranquilles. Nous ne vous détestons plus depuis que nous ne vous crai-

gnons plus, et la fraternité universelle a recruté un nouvel auxiliaire. La France, au lieu d'être une nation hargneuse qui attendait les rois au coin d'un bois, une baïonnette à la main, n'attend plus les souverains que dans les allées du Bois, le sourire aux lèvres et des camellias à la main. Votre humeur même s'en ressent. Vous voici accommodants et gais, point irritables, faciles à l'enthousiasme et conquis par nous sans fureur.

« Offenbach vous a domptés mieux que Blùchcr. Vous avez voulu repousser Richard Wagner par la force, mais il reviendra avec de plus gros bataillons. Vous portez des vêtements anglais, vous vivez de musique italienne ou allemande, la cuisine russe combat la cuisine française et le caviar gagne du terrain; le bottier à la mode est Polonais, le parfumeur est Américain, vos chanteuses sont Suédoises et vos brasseries sont autrichiennes. On ne parle plus même français à Paris, on parle ce dialecte international qui s'appelle l'argot. L'invasion étrangère est un fait accompli, et je m'en félicite. Frottez le Parisien, vous trouverez le cosaque. »

Tout cela dit d'un ton de suprême politesse et d'exquise raillerie, avec ce léger accent tudesque qui prend parfois comme un vague écho d'accent gascon. J'allais répondre lorsque j'aperçus Madeleine qui entrait avec sa mère. Je saluai un peu brusquement M. de Bem.

« Messieurs les Autrichiens, dis-je, vous avez tiré

les premiers. Vous me devez un feu de peloton. A bientôt.

— Frappez, j'écouterai, fit le diplomate, en souriant. »

J'allai vers Mme de Puyrenier, que je trouvai un peu pâle et fatiguée. Madeleine s'était légèrement redressée. Elle me parut animée, joyeuse. Dans sa robe de tulle blanc garnie de semis de violettes, elle me parut d'une chasteté, d'une grâce adorables.

« Eh bien! me dit-elle avec un petit sourire, vous ne me dites pas que je suis charmante?

— On vous le dira assez ce soir.

— Ah! fit-elle avec un peu d'humeur. Vous m'en voulez toujours?

Et elle regarda d'un autre côté.

« M. de Puyrenier, madame, ne vous a pas accompagnés? demandai-je à Mme de Puyrenier.

— Non, » dit-elle avec une certaine tristesse.

Il y avait bien des choses dans ce non, une vraie douleur combattue, une résignation navrante. Je n'insistai point.

« Êtes-vous souffrante, madame?

— Jusqu'au dernier moment, j'ai eu bien peur de ne pouvoir venir, fit Mme de Puyrenier, mais Madeleine y tenai tant.

— J'adore le bal, » fit Madeleine avec passion.

Un jeune homme s'avançait justement pour l'inviter, arquant ses jambes et tendant le cou selon l'usage.

MADELEINE BERTJN. 159

« C'est un quadrille ? J'accepte. Mais je n'aime que la valse.

— Me ferez vous donc, mademoiselle, l'honneur de danser avec moi le premier quadrille et la première valse ? »

Madeleine salua et promit.

La jalousie est chose sotte. J'étais venu attristé et hésitant. Le sourire joyeux de Madeleine m'exaspéra.

J'aurais voulu — égoïsme éternel — qu'elle ne fût qu'à moi, qu'elle ne me quittât point, qu'elle dedemeurât là, assise près de sa mère et de moi. Quelle folie ! « Yai-je pas le droit d'exiger cela, me disaisje. ISe l'aimé-je pas plus que tout ce monde ici? Ne suis-je pas prêt à lui donner ma vie, tous mes jours, sans compter? » Je regardais le baron de Bem, valsant, regardant sa valseuse du haut de sa barbe blonde, — et je me disais qu'elle accorderait sans aucun doute à ce fat une valse qu'elle pourrait me refuser, — en ami. Parfois, ne songeant pas à ce que je disais, je demandais à Mme de Puyrenier si elle se sentait mieux. Elle répondait oui, je n'écoutais pas et je regardais.

Ce bal ! j'entends encore sa musique qui me raille, ses valses qui emportent les danseurs, je vois cette longue galerie aux boiseries blanches nervées d'or, ces groupes enlacés, ces vases chargés de fleurs, ce parquet où les bouquets des corsages et des fronts essaimaient leurs roses. J'étais assis sur un divan, la tête en arrière et regardant les cristaux du lustre

avec des envies folles de les briser. Je détournais d'elle les yeux quand elle passait près de moi, la tête renversée, la main dans la main de son valseur. J'aurais voulu arrêter cette musique, faire cesser le bal, arracher à tous ces sourires cette femme que j'aimais, lui jeter un manteau sur les épaules et l'emporter comme si je l'eusse volée.

Quand la danse l'avait fatiguée, elle s'asseyait ou plutôt se laissait tomber sur le divan à côté de sa mère, et, tout essoufflée, découvrant ses petites dents dans un sourire, elle murmurait un je suis contente qui me faisait mal. Sa poitrine se soulevait brusquement, une teinte rose montait à ses joues pâles, et les petites mèches de ses cheveux se collaient enroulées sur son front.

a Madeleine, Madeleine, disait tout bas sa mère, tu es folle...

— Je suis heureuse, » répondait-elle.

Elle se remettait à valser.

Elle passait, repassait, tourbillonnait devant moi, sa longue jupe battant le parquet, dans les bras de M. de Bem, impassible avec son sourire immuable.

« Un valseur accompli, disait-on à mes côtés.

— Merveilleux.

— Les Allemands seuls savent valser!

— II est charmant.

— C'est M. le baron de Bem.

— Ah! ah! M. de Bem! »

Et des noms d'actrices, et des aventures de courses, et des propos échangés tout bas ou étouffés par l'orchestre.

Je trouvais ce M. de Bem sot et fat. Il nie montait à la tête des bouffées de colère, et j'avais envie de lui chercher querelle. « Cet Autrichien qui méprise la France ! »

J'étais assis, je me levai brusquement, lorsque tout à coup je sentis une main saisir ma main gauche et la serrer; je me retournai et j'aperçus Mme de Puyrenier, horriblement pâle, murmurant je ne sais quelles paroles que je n'entendis pas.

« Mon Dieu! qu'avez-vous?... » m'écriai-je.

C'était un évanouissement. La fatigue, l'éclat des lumières, la chaleur du bal avaient donné sur les nerfs de Mme de Puyrenier, déjà souffrante. On s'empressa autour d'elle, ce fut un frisson par toute la salle, et Madeleine, inquiète, s'élança vers sa mère qui déjà revenait à elle. J'avais déjà donné ordre de faire avancer la voiture. Madeleine saluait, recevait les regrets de ses danseurs, tandis que Mme de Puyrenier, respirant des sels, se soulevait et, s'appuyant sur mon bras, descendait l'escalier plein de fleurs dont les parfums lui faisaient mal encore.

" Vous nous accompagnez, n'est-ce pas, Régis? » demanda Madeleine. Enveloppée dans ses fourrures, elle sauta dans la voiture où Mmc de Puyrenier, étendue à demi, nous attendait. Durant tout le chemin, nous n'échangeâmes pas une parole.

L'hôtel était comme endormi. M. de Puyrenier était encore au cercle. Un valet de pied rêvait couché tout vêtu sur une banquette dans l'antichambre. Il fallut le secouer pour le remettre sur pied. On sonna la femme de chambre qui, aidée de Madeleine, déshabilla Mme de Puyrenier et la mit au lit. J'attendais, assis auprès du feu, un peu inquiet et revoyant la pâleur de la pauvre femme, lorsqu'un froissement de soie me fit retourner et j'aperçus Madeleine, dans sa toilette de bal, qui venait à moi. Les lampes éclairaient son visage légèrement fatigué, ses bras et ses épaules nues.

Je ne l'avais jamais vue ainsi ; tout à l'heure dans ce bal, elle me paraissait plus velue; le grand éclat du lustre rendait moins provoquants cette toilette, ce sourire, ce bout d'épaule, cette poitrine soupirante. Elle se parait maintenant de tout le charme pénétrant, à la fois mystérieux et discret, que donne le demi-jour. Elle me fit l'effet d'une apparition, elle semblait apporter la lumière même. Elle s'assit sur une chaise longue , présentant au foyer ses petits pieds qui, chaussés de blanc, sortaient d'un flot de mousseline, et me dit :

« Ce n'était rien ; nous aurions pu demeurer au bal.

— Quelle intrépide danseuse vous faites, » répondisse avec un reste d'humeur.

Elle ne répliqua point, me regarda en fronçant les sourcils avec un demi-sourire, comme si elle eût

voulu dire : « Je comprends, vous êtes iriité, » et se laissa doucement couler sur la chaise longue, les bras croisés sur sa poitrine et comme brisée de fatigue. Il y avait dans sa pose un abandon chaste et provoquant à la fois qui me troublait.

Étendue près de moi, comme couchée, lasse, revenue de cette fièvre du bal qui l'agitait tout à l'heure, je la regardais tout frissonnant. Son visage devenu pâle n'exprimait plus qu'une fatigue, une langueur profonde. Elle avait ramené sur elle son manteau de fourrure qui lui descendait jusqu'aux pieds et où elle paraissait enfoncée. Enveloppée dans un nid de coussins, on n'apercevait de son visage que sa bouche entr'ouverte, ses petites narines palpitantes et ses paupières baissées. Elle fermait les yeux pour y retrouver les images de cette valse qui l'emportait, elle soupirait doucement, penchant sa tête de mon côté de telle façon que je n'apercevais que ses cils baissés. Je ne disais rien, je regardais : j'aurais voulu la serrer dans mes bras et la couvrir de baisers, et je ne sais quelle timidité ou plutôt quelle colère grondait encore et m'arrêtait.

11 se mêlait une acre amertume à mon besoin d'amour. Le même mouvement involontaire qui m'attirait vers elle m'en repoussait. Je l'eusse broyée sous un baiser.

Elle, soupirant toujours, et toujours comme endormit-, songeait à cette soirée où j'avais souffert,

disant avec ce ton de voix mourant que les femmes vous enfoncent au cœur comme des épingles :

« Ce jeune homme dansait bien, c'est un Allemand!... Je n'ai jamais vu de danseur pareil! Quel dommage qu'il soit si laid! »

Je me mis à sourire involontairement. Je l'avais vue, souriante tout à l'heure, couvrant de ce regard caressant des femmes qui remercient ce grand jeune homme roux, M. de Bem, qui n'était pas plus laid que moi, et maintenant elle tenait, par ce déplorable besoin de coquetterie, à renier ce moment de volupté que lui avait donné la valse.

<( Avez-vous entendu ce que me disait ce M. de Bem? me demanda-t-elle.

— Non!

— En voilà un qui méprise les femmes!

— II a raison. »

Elle retourna la tête d'une façon imperceptible, leva ses paupières et me regarda avec de grands yeux et un sourire un peu railleur. J'avais eu cet accent net et bref que donne la passion.

— Ah ! vous les méprisez aussi, vous!

— Et comment ne les mépriserais-je pas? Race faible qui aime à faire souffrir les faibles, et ne s'incline que devant le dompteur. Tout amour est un duel où l'homme se servirait de l'épée et la femme du poignard. Vous voilà, vous, par exemple, qui valez certes mieux que la généralité des femmes, qui comprenez tout, qui pensez, lorsque tant d'autres ne

rêvent même pas; vous savez que je vous aime, je vous l'ai dit et surtout je vous l'ai laissé voir, je me suis livré, vous avez pénétré dans ma pensée et dans mon cœur. Tout ce que peut faire un homme pour prouver à une femme qu'il l'aime, je l'ai fait. Pour vous j'ai souhaité l'improbable, j'ai désiré l'impossible. Je méprise l'argent et je ne suis pas ambitieux ; pour vous, je voudrais être riche et je saurais arriver.

« C'est en un mot, une possession que vous avez prise, je suis à vous, je vous appartiens, je suis dompté. Cela doit flatter votre vanité cependant de m'avoir fait souffrir, et si vous aviez bien regardé dans mes yeux tout à l'heure, peut-être y auriez-vous aperçu des larmes. J'aurais eu honte de pleurer pourtant ! Comme si les pleurs déshonoraient ! Pleure, triple niais, mieux vaut une larme de désespoir qu'un sourire de coquetterie, et je ne donnerais pas ma douleur, Madeleine, pour toutes vos joies.

— Vous êtes fou, mon ami, me dit-eile en se relevant, le coude appuyé sur la causeuse, ses yeux sur mes yeux <-l me regardant comme si elle m'eût étudié, avec un mélange de curiosité et d'effroi.

— Certes, oui, je suis fou. Je suis fou, puisque je suis ici encore, puisque je ne vous ai pas fuie, puisque je n'ai pas «'u la force de m'arracher à cette séduction, et que je supplie quand je devrais...

— Quoi 7 que voulez-vous dire? Eh bien, parlez, mais parle/, dune! vous voyez bien, vous n'osez pas...

— Ah ! c'est qu'aussi, Madeleine, c'est insensé, cela ! Je vous ai toujours aimée. Je vous aimerai toujours. Eh! sans doute. Mais aurais-je laissé cette affection se transformer, et devenir la passion qui me tue, si je n'avais cru à vos regards, Madeleine, à vos paroles, à ce je ne sais quoi que vous ne me disiez pas , si je n'avais cru que vous m'aimiez, vous aussi, et que votre secret vous échappait?

« Ce sont vos sourires, tenez, qui m'ont trompé. C'est vous qui pouviez garder en moi un ami et qui avez fait de moi un amant. Cette colère, cette souffrance, c'est votre ouvrage. Vous m'avez comme à plaisir bercé d'espérances irréalisables, vous m'avez exalté et enivré, vous vous êtes jouée de moi, vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais, et le premier fat venu fait sur vous plus d'impression que moi, avec mon inutile amour et mes larmes bêtes. Voilà, voilà, Madeleine, ce que je ne vous pardonne point. »

J'étais fou, réellement fou, comme elle disait. Je sentais toutes ces paroles amères me sortir du cœur et me monter aux lèvres.

Une excitation fébrile me secouait et m'excitait. Je devais être pâle et je voyais distinctement le regard étonné de Madeleine attaché à mon visage.

J'avais de ces envies folles de mouvement, je m'étais levé froissant mes doigts les uns contre les autres , et marchant à grands pas dans la chambre ; j'allais, ne disant plus rien, ne regardant plus Made-

leine, éprouvant réellement pour elle une sorte de répulsion momentanée; il y avait entre nous comme une de ces électricités de même nature et qui se repoussent. Alors, brusquement, comme une femme qui prend un parti, elle se leva toute droite, toute pâle, vint à moi, et me dit, d'un ton suppliant, ce simple mot, mon nom :

« Régis !

Elle l'avait prononcé bien doucement, avec cette musique qu'elles savent donner à leurs tendresses. Je la repoussai pourtant d'un mouvement brusque:

« Laissez-moi! laissez-moi! lui dis-je. Vous voyez bien que vous me faites mal ! »

A la vérité, je souffrais horriblement. La secousse avait comme détraqué la machine nerveuse. J'avais mis une telle dureté dans le ton de ces mots et dans le geste qui les accompagnait qu'elle recula, disant assez haut :

« Mais savez-vous que vous me faites peur? »

Cette idée de l'effrayer me parut, à ce moment, cruellement ironique. Elle me broyait, me torturait, et je lui faisais peur, disait-elle. Je me mis à rire.

« Allons donc, est-ce que vous croyez par hasard que je vais vous battre? »

Elle eut, dans le regard, une lumière rapide qui me parut un éclair de l'orgueil outragé.

Je venais de lui parler, a elle, Madeleine, comme on parle à une courtisane. C'était impardonnable.

« Me battre ! » fit-elle avec un accent singulier, et qui me fit honte.

J'allais lui demander pardon, à genoux, peut-être. Et quand je songe maintenant à l'intonation qu'elle donna à ce mot: Me battre ! je ne sais, je ne sais plus si elle n'eût pas, avec la volupté acre de certaines femmes, supporté ma colère et mon égarement. Je la vis tout à coup me regarder avec une fixité d'un calme effrayant, les prunelles incendiées d'une flamme sourde , les lèvres entr'ouvertes par une respiration courte, ardente, le corps tout entier secoué par des frémissements hésitants.

Puis, sans rien dire, tandis que je la contemplais, elle s'avança, résolue, me prit la tête dans ses mains, et me dit, de cette voix basse, qu'on entend et qu'on devine, me dit, me cria, me répéta : Je t'aime !... et je sentis ses lèvres chercher les miennes, et les baiser longuement, en avare, comme on vide un coupe d'élixir ou de poison.

Il me passa un frisson par tout le corps. Je l'étreignis avec fièvre, et je sentis bientôt ce corps charmant ployer entre mes bras. Son baiser de feu devenait glacé. Elle était livide; je la portai sur la chaise longue, comme une malade , pressant ses mains , caressant son front, écartant ses cheveux qui lui tombaient sur le visage.

« Ce n'est rien, ce n'est rien, disait-elle... Les nerfs!... la tête !... Ah ! je suis folle à mon tour! »

Elle déchira brusquement son corsage, et un petit

MADELEINE BERrlIN. 169

paquet de violettes, qu'elle avait gardé sur sa poitrine, tomba sur le tapis.

« Ce sont ces fleurs qui me font mal !

Et les yeux fermés à demi, comme si elle s'évanouissait, elle tendait les mains vers moi, et se laissa tomber dans mes bras avec un balancement de liane. Elle se donnait, elle se livrait. J'avais tout oublié, comme elle. Les souvenirs de la veille, les tortures de l'heure précédente, passé ou avenir, tout s'effaçait devant cette réalité foudroyante, devant ce regard ardent et devant ce baiser. Elle semblait s'étourdir, se griser ; elle se perdait avec une sorte de volupté courageuse; elle me retenait, affolée, avec des crispations et des élans, des échappées de remords, des bondissements de joie, riant, pleurant et me répétant : Je t'aime! Point d'autres mots, d'ailleurs, mais de ces soupirs qu'on n'oublie pas; ef, tout à coup, un effarement terrible et soudain :

« Je suis perdue! On ne t'aura pas vu sortir de l'hôtel, et l'on devinera que tu n'as point veillé auprès de ma mère!... Lina saura tout!

— Lina?

— Oui. Ma femme de chambre! Bah! dit-elle tout à coup, avec une brusquerie altière... eh bien ! on la payera pour se taire. Elle vend aussi le silence! Mais va-t'en! »

Elle s'était levée, et, tirant les rideaux à demi : — C'est le jour, dit-elle.

Elle jeta tout à coup sur ses épaules, en voyant que

in

je la regardais à cette lumière pâle du matin naissant, le manteau qu'elle avait laissé sur la causeuse. Puis, en passant devant sa glace : « Je suis bien laide ! » dit-elle.

Elle n'était point troublée, d'ailleurs. A ce moment où l'ivresse, la stupéfaction de l'amour heureux m'hébétait, elle 'avait repris déjà assez d'assurance pour redevenir coquette. Je me baissai pour ramasser les violettes qu'elle avait jetées tout à l'heure; et, les baisant, je les pris comme un souvenir.

« Non; celles-ci, me dit-elle, en me donnant quelques fleurs égarées encore dans ses cheveux dénoués. »

Elle me sauta au cou, m'embrassa, et me conduisit à la porte, sans quitter mes lèvres.

Je sortis, étouffant mes pas, comme un voleur, avec un sentiment de honte. Je descendis les escaliers; et, dans la cour, avant de faire ouvrir la porte parle portier, je regardai instinctivement du côté de l'hôtel. Une tête brune, ébouriffée, en bonnet de nuit de dentelle, se montrait souriante à la fenêtre. C'était la petite Lina qui me regardait partir.

J'eus un moment de colère, réprimé bientôt... Lina, la Parisienne pervertie, avait tout deviné, tout compris. J'étais humilié de me sentir à la merci de cette fille.

Quand je veux retrouver dans sa sincérité l'état de mon âme à ces heures de fièvre, quand je songe au lendemain de cette ivresse, quand je demande à ces moments d'amour ardent ce qu'ils contenaient de joie, je ne puis me souvenir que de la somme de leurs inquiétudes. J'avais été comme emporté par la passion, j'avais tout oublié en me trouvant auprès de Madeleine, mais, au réveil, j'eusse ressenti, sans aucun doute, des amertumes et des remords, si une autre pensée ne me fût venue en même temps : Madeleine sera ma femme! Cette promesse, que je me faisais ainsi à moi-même, calmait toutes mes appréhensions, imposait silence à toutes mes craintes. Je n'essayai pas longtemps d'ailleurs d'analyser cette situation, de chercher le secret de ce tempérament hardi.

Sans doute Madeleine avait souffert, et dans l'inquiétude et l'isolement de son esprit, elle avait demandé une consolation à la solitude même. Cette imagination de feu s'était consumée dans son ombre. Elle avait exagéré sa part de douleur, tout ce que lui réservaient les années à venir de déceptions et de tristesses. Comparant à la veille les lendemains qui allaient se lever, elle voyait comme une menace dans

chaque aurore. Elle s'était sentie déclassée, et cette pensée cuisante l'avait mordue au cœur. Morsure empoisonnée, eût-on dit, et qui avait fait circuler comme un venin dans tout son être.

Je m'imagine les phases d'exaltation et de découragement par lesquelles Madeleine dut passer , seule dans une maison où elle n'était qu'une étrangère, vivant aux côtés de sa mère qu'elle pouvait se croire le droit de juger et de condamner. Alors, quelles souffrances cachées, torture de l'orgueil humilié, outragé, larmes dévorées, douleurs volontairement secrètes, cris de colère que l'oreiller étouffe, quelle vie, quelle lourde vie de rancœur ! Et puis, des colères naissaient, les folles idées de fuite, les pensées de liberté conquise, de retraite, d'existence dissimulée en quelque coin. Puis l'amour bouillonnait dans cette tête ardente.

Ce foyer de passion où elle vivait exaltait sa pensée et ses sens. Elle essayait de dompter ces tempêtes intérieures, d'éteindre ce feu qui coulait en ses veines comme une lave.

Pauvre fille, douloureusement ballottée de la solitude peuplée de rêves fous à cette vie partagée avec M. de Puyrenier. Comment sa fierté ne finit-elle point par l'emporter? Comment ne disparut-elle pas un jour , comme elle dut en avoir l'idée ? Comment cette exaltation se transforma-t-elle en amour?

Il y eut de la curiosité autant que de la passion

MADELEINE BERTLN. 173

dans le mouvement soudain qui la jeta dans mes bras.

Ce n'était pas mon amour, c'était l'amour qui la poussait vers ce roman béni que nous lisions à nous deux.

Je n'avais d'ailleurs qu'à me laisser être heureux. J'étais véritablement enivré par cet amour, et moralement je titubais. Je ne voyais plus que Madeleine. J'éprouvais ces alanguissements charmants, ces besoins d'oubli, ce détachement de toutes choses qui font presque un saint de l'amoureux. Rien n'existe alors que l'objet aimé; le monde s'est replié sur un seul point ; la vie ambiante est supprimée, et l'on s'étonne qu'on aille et qu'on vienne autour de vous sans s'inquiéter de ce qui vous hante, sans frissonner de ce qui vous inquiète, sans s'épanouir de ce qui vous charme. L'amoureux ressemble à un aveugle qui ne verrait clair qUe sur un atome.

Elle était bien faite d'ailleurs pour rendre égaré un être confiant comme moi. Elle était de ces femmes qui ont l'intuition de l'amour. Vierge, elle était déjà courtisane. Elle avait non-seulement le désir, mais la fièvre de l'inconnu. Elle s'y jetait, délirante, avec de douloureuses joies qui m'inquiétaient. Qui m'inquiétaient? non, qui m'affolaient, voilà le mot. J'étais à la fois séduit, saisi par ce trouble et caressé dans cet amour-propre indéracinable qui, chez les meilleurs, est fatalement comme le tuteur, comme l'état de l'amour.

Être aimé ainsi, avec cet élan et cet 'abandon! La

voir à mes genoux, suppliante, quand elle devait ordonner! Entendre sa voix se faire douce et murmurer à mon oreille des mots fous qui finissaient en baisers. Est-il vrai que j'aie pu supporter tout cela sans mourir de joie?

Elle était de ces femmes irrésistibles, moins jolies que belles, et dont la beauté même n'est, après tout, qu'une sorte de rayonnement électrique et soudain, ravissante de cette grâce souple et élastique qui donne à la femme les ondulations félines du tigre. Cet admirable corps, d'une souplesse exquise, était une harmonie vivante qui me grisait. Elle n'était ni petite ni grande, elle était de celles dont on rencontre les lèvres en se baissant un peu. Ses cheveux châtains, blonds à la racine, presque bruns au chignon, découvraient un front large et s'enroulaient au-dessus de son cou doré comme les chairs d'un Titien.

Il y avait une flamme singulière, attirante, dans ces grands yeux noirs d'une ardente profondeur, qui s'ouvraient, pleins de rêves, sous des sourcils d'une délicatesse charmante. Ce regard, qui étonnait, changeait d'ailleurs bien souvent d'expression ; tantôt paré de sourires, tantôt lourd de mélancolie. Aucune créature ne fut moins pondérée que celle-ci. La vie semblait déborder en elle et la jeter vers les extrêmes. Elle se levait heureuse ou navrée, inquiète, tantôt avec l'air résigné d'une recluse , tantôt avec l'air déchaîné d'une bacchante.

Son visage même changeait d'expression ; son

MADELEINE BEUTIN. 175

teint, légèrement rosé d'ordinaire , devenait d'une pâleur mate quand une préoccupation ou un désir traversait sa pensée. C'était, au surplus, par ce perpétuel changement qu'elle me séduisait en me décontenançant. Cet amour unique avait pour moi tout l'imprévu des multiples amours.

Quand je l'attendais, palpitant de craintes; quand j'allais, avec cette hâte des amoureux ou des ambitieux vers l'hôtel Puyrenier, savais-je qui j'allais rencontrer? Tantôt je la trouvais affaissée dans sa causeuse, le corps enveloppé dans une façon de péplum qui la couvrait tout entière, le bras pendant, me regardant d'un œil allan^ui, m'accueillant avec des paroles d'une tristesse désespérée; tantôt je la voyais accourir comme enivrée, joyeuse, les yeux brillants ; elle se mettait au piano, et, détournant la tête vers moi qui la regardais, elle souriait, pressant les touches de ses doigts nerveux, passant de la symphonie au quadrille, s'interrompant, parlant, chantant comme une folle échappée.

On eût dit vraiment qu'elle répétait des rôles. Dans certains costumes simples, en petits manteaux soutachés de rouge, elle avait l'air d'une pensionnaire ; en robes longues et traînantes, les cheveux dénoués, avec ses balancements de corps électriques, on l'eût prise subitement pour une courtisane. Madeleine, au surplus, était libre â l'hôtel Puyrenier. Elle pouvait sortir, à son aise, la plupart du temps, s'échapper et venir à moi :

Ma pauvre chère chambre de l'avenue Frochot bien longtemps garda trace d'elle! Nid que j'ai quitté, nid de mes amours, où nicheront d'autres amours encore.

Je la parais, ma chambre toute parfumée de sa présence, avec un soin ému et jaloux. Ici des fleurs, de ces fleurs qu'elle aimait, qu'elle brisait, qu'elle emportait et que je retrouvais le soir ou le lendemain dans ses cheveux. Là, le fauteuil bas où elle s'asseyait, ses pieds sur le coussin, moi à ses côtés, lui tenant les mains, posant ma tête sur ses genoux comme pour y dormir. Était-ce bien ainsi ? Et ce miroir où elle se regardait d'habitude, bouclant ou relevant ses cheveux. Il était un peu haut placé, elle se levait sur la pointe des pieds, je la soutenais doucement, elle riait, puis tout à coup se renversant à demi, elle me prenait la tête dans ses mains et m'embrassait brusquement en arrière.

C'était le jour surtout qu'elle venait, trompant je ne sais quelles surveillances, toute fière d'arriver jusqu'à moi, à travers les obstacles, et de me dire: Eh bien ! me voici ! D'autres fois, d'un seul mot sur ce papier à son chiffre, portant pour devise : J'aime qu'on m'aime, elle m'avertissait qu'elle viendrait.

Je passais les longues heures d'attente non pas assis (pouvais-je demeurer assis?) mais debout, la main appuyée sur la cheminée et l'œil fixé sur ce petit lambeau de rue que découpait la fenêtre, comme à l'emporte-pièce.

Je n'apercevais les voitures, les passants, qu'à demi ; mais tout roulement de voiture, toute roue qui semblait s'arrêter me faisait tressaillir.

Qui n'a ressenti ces oppressions, ces petites colères concentrées, ces angoisses, ces espoirs et ces désespoirs qui semblent se heurter en vous et se combattre... ? Ah! que l'on souffre vraiment! On regarde la pendule, ses heures marquées en noir sur le cadran blanc comme des larmes funèbres; on ouvre un livre, on lit sans comprendre, on contemple, — sans le voir, — le tableau accroché a la muraille, la statuette en biscuit qui tourne vers vous ses yeux blancs; tout vous semble terne, fade, impossible, vers du poëte aimé, paysage du peintre préféré.

On attend, on s'inquiète. Ne viendrait-elle pas? Mais elle vient toujours! Qui est là? Ce coup de sonnette est le sien. Et, jetant le livre entr'ouvert, vous courez à la porte, bras tendus, cœur palpitant, bouche haletante. Oh ! folies des amours premières !

Elle avait pris possession de cet appartement où je la retrouvais à chaque angle, lorsqu'elle était partie. Elle s'amusait à ranger et déranger l'étagère, les livres, à ouvrir les tiroirs, à interroger, à dénicher les secrets. »

« Je n'ai pas de secrets, lui disais-je. Je n'ai que toi, et tout ici est toi, tout est parfumé de ton amour! »

Elle voulait me laisser, toutes les fois qu'elle venait

178 MADELEINE B;ERTIN.

— comme jadis quand nous sortions ensemble — un souvenir, la cravate de dentelle qu'elle portait au cou, l'épingle qui retenait les torsades mille fois baisées de ses cheveux. J'appelais cela mes reliques.

« Je verrai bien, répétait Madeleine, si tu les garderas toujours. »

Quelles chères heures! Madeleine avait une gaieté nerveuse sans cesse fouettée et rajeunie. Ce n'était plus cette jeune fille d'humeur bizarre, un peu altière qui me charmait en m'étonnant. Son rire partait par fusées, il y avait de l'esprit en même temps que de l'amour sur ses lèvres, des saillies d'enfant, d'adorables mignardises. Je la contemplais parfois avec surprise. Tout à l'heure éperdue, me serrant dans ses bras, maintenant me regardant avec des yeux doucement attendris. Elle demeurait parfois songeuse, ses épaules frissonnant un peu , ses petits pieds nus enfoncés dans le doux coussin de velours qui semblait les cacher et les caresser.

Et comme je sentais des larmes me monter aux yeux et que je demeurais muet devant elle:

« A quoi songes-tu, Régis? demandait-elle lentement.

— Je songe qu'il faut nous quitter, Madeleine. »

Je me jetais à genoux et j'embrassais ces petits pieds qui tenaient dans ma main.

Se quitter! c'était la minute cruelle. Comme ils passaient vite ^ces instants d'oubli ! Elle regardait tout d'un coup d'un air effaré la fenêtre, que le

jour qui baissait rendait plus sombre, elle disait: « C'est l'heure. » Elle me donnait longuement le dernier baiser, celui qu'on voudrait ne voir jamais finir, et partait, laissant mon logis vide et mon âme triste.

Alors je demeurais, les yeux fixés sur ces meubles qui gardaient, me semblait-il , encore la pression de son corps, et, dans un état de félicité douce, fermant les yeux, respirant le bouquet qu'elle avait tout à l'heure à son corsage, le gant qu'elle avait quitté, je demeurais là, songeant à elle et me répétant, — comme on cherche après une symphonie, — les notes qui vous ont charmé, les paroles qu'elle m'avait dites.

Puis je sortais, ivre de mouvement, entendant chanter en moi comme des hymnes.

Par ces jours d'hiver, l'avenue Frochot prend des aspects d'une poésie pénétrante ; les arbres ourlés de neige, les petits hôtels, dont les toits disparaissent sous une nappe blanche, ces jardinets aux allées cachées, envahies, l'allée qui monte avec sa rangée d'arbres, tout est discret et pénétrant. Au fond, les maisons baignées de cette lumière d'un bleu pâle des lunes d'hiver, découpent avec une netteté singulière leurs fenêtres à vitraux éclairées d'une teinte rouge, clarté assoupie, qui semble se coller aux carreaux comme une buée chaude.

Il y a là je ne sais quoi d'anglais, un faux air de cottage aux soirs du Christmas, des fonds de brouil-

lard, britannique et l'on s'attend à voir déboucher, ensevelis dans leurs haillons, les musiciens ambulants des nuits de Noël.

Que j'ai fait de pas dans cette allée, parlant tout haut parfois, demandant au vent glacé de rafraîchir mes tempes ! Qu'ils en ont entendu de mes confidences soupirées à demi, ces arbres muets qui, le printemps venu, semblaient sourire à nos amours toujours nouvelles.

Mois doucement passés, heures savourées avec délices! Et puis avril était venu, puis mai, pendant que nous nous aimions, cachés et seuls dans ce grand Paris ! Comme les heures passent vite ! Ces longs mois, lorsque je m'en souviens, me font l'effet du plus rapide rêve.

Pourtant il n'est pas une heure qui ne soit marquée en moi par un souvenir. Je me rappelle tout, et comme dans une fantasmagorie railleuse et chère encore, je revois ce passé mort s'agiter, sourire, et je l'entends chanter. La robe qu'elle avait, certain jour, les fleurs qu'elle portait, la couleur de ses rubans, le parfum de ses cheveux je n'ai rien oublié. Le vent m'apporte, à cette heure où j'écris ces paroles perdues, ces senteurs envolées, et comme si ces journées rayonnantes n'avaient pas eu de lendemain, il me semble que je les revois, une à une, et que rien n'est fini. »

Madeleine, ai-je dit, était libre dans l'hôtel Puyrenier. Elle pouvait sortir, aller, venir. Sa situation

bizarre lui donnait cette liberté dont jouissent les Américaines.

Nous allions par les bois souvent, fuyant Paris, choisissant les endroits où l'on est le plus seul. Notre coin de terre béni et préféré, c'était Chantilly, sa forêt, son parc, où nous passions inconnus. Les cabarets de la petite ville, bruyants et tapageurs les jours de courses, calmes et déserts durant les autres semaines, étaient à nous seuls, et nous ne rencontrions dans leur silence que quelques Anglais, leur guide Bradshaw à la main, qui nous prenaient pour deux nouveaux époux.

Ces rues semblent faire pénitence, tout le long de l'an, des folles échappées de désordre qu'elles entendent lorsque la gentilhommerie d'écurie, les jockeys et les filles descendent vers Chantilly ; ces coins de forêt, ces étroites allées où la terre se fait plus douce comme pour assoupir les pas, cette vaste pelouse, où l'herbe parsemée de fleurettes est une caresse, tout cela, tout cela a gardé la meilleure part, la plus heureuse, la plus chère part de mes amours. « Quand nous serons vieux, lui disais-je, nous reviendrons ici, visiter ces mêmes ruines, nous asseoir à cette table même, et nous demanderons à ces choses si elles nous ont oubliés, nous qui ne les oublierons pas! » C'est l'éternelle pensée de ceux qui aiment. Madeleine me regardait, souriait, répondait : « Oui, » et m'entrainait follement vers le parc qu'elle aimait.

Que de fois, avant d'y entrer, s'est-elle arrêtée sur

r8'2 MADELEINE BERTIN.

le petit pont, accoudée au parapet, regardant, curieuse, les carpes qui nageaient dans l'eau jaune ! Elle avait pris du pain qu'elle égrenait en riant. Son bras avait l'ondulation des cous de cygnes et l'on voyait, dans le soleil, briller au bout de son oreille un petit diamant qui ressemblait à une goutte d'eau au bout d'une feuille de rose.

(c Allons, disait-elle, gourmandes ! »

Les miettes de pain tombaient dans l'eau. Les carpes accouraient, montrant l'arête de leur dos blanc ou brun, leurs grosses lèvres gloutonnes, leur bouche en o. Elles attaquaient la croûte, l'attiraient, l'émiettaient. On entendait une sorte de gloussement, un bruit pareil à celui que font les paysans mangeant leur soupe. L'avidité de ces poissons nous égayait. Parfois l'une des carpes disparaissait tout entière, se coulant dans la croûte de pain dont elle avait avalé la mie, et qui, devenue cylindre, lui faisait comme une carapace. Tout cela pullulait. On les eût prises pour de la vase animée, et nous songions a la gloutonnerie atroce des murènes.

« Décidément, faisait Madeleine, j'aime mieux les oiseaux ! »

Nous allions, elle appuyée sur moi, les mains serrées, ne disant rien, nous parlant du regard, dans le bois. Quelquefois, sur la terre humide et noire, Madeleine apercevait, sautillants et peureux, de petits crapauds qui fuyaient comme des atomes animés. Elle poussait un cri nerveux, reculait, puis disait :

« Bah! ils ne nous feront pas de mal! » Un jour, et je ne sais pourquoi j'en fus attristé, elle en écrasa un du bout de son ombrelle.

Ces belles journées de printemps semblent encadrer pour moi tous ces printaniers souvenirs. Je revois ces bois tapissés où nous mettions nos pieds, ces allées où le soleil n'arrivait que par rayons qui caressaient Madeleine, illuminaient d'un reflet plus chaud son visage et lui faisaient, riante, fermer les yeux. J'entends chanter la fauvette à la tête noire répondant à l'oiseau jaseur qu'on nomme l'aile blanche. Je sens tous ces parfums de fleurs passer dans une caresse du vent. Tout ce bois, d'un vert tendre, « beauté du diable du printemps, » était un sourire. Le cytise laissait frissonner ses grappes jaunes et tombantes ; la glycine, d'un violet pâle, s'ouvrait au soleil. L'aubépine blanche riait dans les buissons, les arbres étaient poudrés en rose. Que de maraudes dans les haies, de pillages dans l'herbe haute !

Souvent aussi nous demeurions absorbés et dans une contemplation inquiète devant les sources, cette merveille de Chantilly. Magnétisme des sources, charme attirant de l'inconnu. Ces petits gouffres s'ouvrent, nuancés de vert, de rose, de turquoise, avec des promesses alléchantes, au fond de l'eau claire comme du cristal. Ces trous, semblables à des ouvertures de cavernes, à des grottes de féeries, aux bords découpés, irisés, respirent. On les voit rejeter ou aspirer des poussières de sable fin, des brins d'herbe

et de petits cailloux. On sent là une vie inconnue un je ne sais quoi d'ignoré; c'est comme une artère du monde qui, ouverte, laisse couler son sang. Parfois la veine se ferme et se cicatrise. La saignée s'arrête, la source est tarie. Quelles couleurs étonnantes ! C'est le monde des pierreries , le chatoiement das saphirs, le jet fauve des émeraudes, le vif éclat du diamant.

Ces verts, ces bleus, ces roses, presque toujours adoucis, se mêlent et se fondent, avec des reflets nacrés, comme dans les coloris des coquillages. Us ont je ne sais quoi d'indistinct et de perfide, comme tout ce monde de l'eau; un jet de lumière et la couleur varie, une ride sur l'onde, et tout disparaît. Un rayon de soleil, un baiser du vent, et le spectacle change. Le trou seul reste béant comme s'il avait faim. Au-dessus, les insectes volent, les libellules se poursuivent et semblent braver tous ces vides. A côté, le sable s'étend, velouté ou soyeux, moiré, se déroulant comme une étoffe , tandis que les herbes molles, vertes ou blanches, s'agitent retenues par leurs dures racines, flottent découpées, indistinctes, comme des dentelles mouillées. On dirait la guipure de ces robes à reflets changeants que l'eau caresse sans les décolorer.

« Ah! que cela est beau ! disait Madeleine enivrée. Se perdre là ! deviner cela! voir cela! Le plongeur de Schiller a disparu. Mais quoi ! il a vu cet inconnu, il a touché ces merveilles! »

Nous aimions surtout dans ce parc un coin féerique et séduisant où le murmure de l'eau a bien souvent bercé nos rêves. C'était là qu'Ibrahim-Pacha, l'hôte de Louis-Philippe, allait songer, perdu dans sa contemplation. Un tronc d'arbre jeté sur la source, moussu, formant un pont où l'on peut s'asseoir et songer. L'eau court rapidement sur le sable gris, riant en chemin sur les cailloux ronds, baisant au passage les brins de lierre qui tombent en rinceaux sur le courant, — bordure verte où se mêlent les fleurettes et les brins d'herbe. Aux heures d'accablement qu'il ferait bon s'arrêter sous ce berceau de buis dont les petites feuilles luisantes ressemblent à des gouttelettes ! Le bruit incessant du ruisseau, à la fois monotone et gai, serait aux soucis comme une berceuse, les endormirait dans cette fraîche atmosphère de silence et de paix. On est perdu, on est au bout du monde.

Les grands arbres où se joue le soleil bordent la vue, laissent apercevoir à peine un lambeau de ciel, quelque parcelle d'un bleu doux qu'on dirait découpée dans une toile du Corrége ; les oiseaux y chantent, piquant leur note claire sur le bruissement et le froissement des feuilles. Les branches de buis s'entrelacent avec leurs attitudes tourmentées, forment une voûte, ; joutent à la fraîcheur de l'eau la fraîcheur de l'ombre. On comprend pourquoi les anciens logeaient leurs divinités dans ces lieux bénis, pourquoi la légende place là ses fées et ses willis. Ces coins de terre semblent faits pour des êtres supérieurs, pour

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des corps plus charmants, pour les êtres nés de la poésie et du rêve.

Mettez là un être simple et crédule comme un clerc du moyen âge, un paysan maladif, il écoutera le bruit du courant; peu à peu, magnétisé, pris entre le trouble et le charme, il découvrira une voix et démêlera des mots dans la mélopée, il conversera avec l'invisible qui parle : la source deviendra femme, la nature s'animera, et, entre l'erreur de l'ouïe et le fantôme de la vision, la distance n'est pas grande. Le pauvre petit bientôt reviendra tout troublé, criant qu'il a vu la fée et qu'elle a voulu l'attirer.

Elle attire, elle berce, elle caresse, elle chante. Ses remous limpides enivrent et retiennent. Autour des petits îlots faits d'arbustes et d'herbes, elle frissonne doucement avec des reflets de moire blanche. Elle se perd là-bas, sous les arbres, riant encore, pailletée de soleil, avec des éclairs d'acier ou de cristal, reflétant les branches, la rive, verte par moments, ou bleue, comme un ruban qui chatoierait, coulant avec des perfidies et des mollesses de serpent, sautillant contre un caillou, avec des agilités de chèvre, riant et sifflant avec des railleries de merle.

Madeleine, Madeleine, c'est là que nous nous sommes aimés ! On trouverait ton nom et le mien sur ces arbres, sur ces arbres fidèles qui ne laissent point s'écailler leur écorce comme ces squammes du platane tombant par plaques et semblables aux faux serments. Assurément alors cette femme partageait

l'ivresse qui m'avait envahi. Elle m'aimait, — je veux me le répéter, ce mot, — elle m'aimait. Elle avait des réveils saccadés et presque irrités où je ne retrouvais pas toujours la Madeleine qui m'était chère, mais elle se laissait bien souvent aussi aller à cette musique amoureuse, qu'il nous semble entendre en nous, autour de nous, lorsque nous aimons.

« Je ne souffre plus, me disait-elle alors. Je suis calme. Je me reprends à espérer. Tu m'as peut-être sauvée, Régis!

— Sauvée?

— Sauvée de mes rêves, de mes désespoirs, de mes pensées de colère...

— Je t'aime, Madeleine ! C'est là ma seule force et ma seule vertu. Espère en moi, espère en la vie. Nous sommes deux, nous sommes forts !

— Nous sommes heureux ! » murmurait sa voix. Heureux! Certes, lorsqu'elle parlait ainsi, sincère,

apaisée, elle était heureuse. Mais cette âme troublée avait des soubresauts encore. Je me souviens d'un soir, après une journée de joie où, regagnant par les bois notre voiture laissée loin de nous — c'était à Livry, — je sentais que Madeleine, dont le bras s'appuyait sur le mien, était loin de moi par la pensée, et je m'en attristais, essayant de deviner sa peine, La nuit venait, tombant lentement, versant sur le chemin comme une ombre humide et grise. Les dessous de bois, aux deux côtés de la route, se faisaient plus sombres, les chênaies devenaient noires. Parfois,

au bout d'une avenue qui, à droite, à gauche, s'étendait à perte de vue, une buée montait semblable à la vapeur d'une étuve. Le ciel gris, au levant, chargé de nuages brouillés teintés d'encre, se rayait au couchant de bandes rougeâtres qui se retlétaient dans les flaques d'eau des ornières. Les herbes hautes, les bruyères envahissaient ce désert, ce long ruban de terrain qu'enserraient les arbres noyés déjà par la nuit qui venait. Aucun bruit, et bientôt aucune lumière. Le terrain blanc de la route, les troncs de peupliers, coupés, taillés et couchés comme des moignons près des fossés, formaient seuls, dans ce crépuscule qui devenait ténèbres, des points encore distincts.

Madeleine marchait, la tête baissée, comme si quelque grand chagrin l'eût courbée. Je la regardais, pris à la fois de pitié et d'impatience. De quoi souffrait-elle ? Son long silence, qui m'inquiétait tout d'abord, avait fini par m'irritera demi. Nous arrivâmes sans avoir dit un mot au bord de ce lac qu'on rencontre en allant vers les domaines Sévigné. Elle s'arrêta tout à coup, me prit la main, la serra et me dit d'un ton bref:

« Regarde! »

Ce lac paraissait l'attirer.

L'eau tranquille, froidement unie, avait ces miroitements fauves, ces remous silencieux des lacs endormis. Les grands arbres sans mouvement, sans un frisson de feuilles, projetaient dans la glace de l'étang

leurs longues ombres immobiles. Deux grandes masses sombres noircissaient le cristal de l'eau, les hauts rideaux de peupliers qui s'y miraient, semblaient tomber comme les plis funèbres d'un voile de deuil. Sur l'étang, dans les parties qu'éclairait encore la fauve lueur du crépuscule, et qui étinceiaient, bleuies, avec des éclats sinistres d'acier, on voyait courir les araignées d'eau décrivant avec leurs pattes des ronds bientôt effacés, comme si des gouttes d'eau invisibles eussent tombé en silence sur ce glauque miroir. Et pas un bruit, sinon le saut brusque de la grenouille qui disparaît d'un bond dans l'eau sans la rider, avec un bruit de bouteille qu'on débouche.

Parfois aussi la plainte lugubre du crapaud, traînant tristement son âpre vie de malade, ses pustules et ses mélancolies dans quelque fossé. L'herbe était douce au bord du lac, le terrain glissait avec de magnétiques tentations vers cette eau sans murmure qui, sans gémir, eût enveloppé un désespéré de ses baisers glacés.

Instinctivement, je frissonnai. Madeleine regardait cette eau perfide avec des éclairs de tentation.

Elle s'approchait du terrain glissant, elle avançait la tête comme si des voix invisibles l'eussent appelée. Ses lèvres avaient pris tout à coup un étrange sourire, un sourire de folie.

« Sais- tu à quoi je pense ? me dit-elle brusquement.

— Oui... Mais, je vous en conjure, Madeleine...

— Vois-tu, si je n'étais point lâche, je ne. ferais plus un pas en avant. C'est ici que ma vie s'arrêterait.

— Mais tu souffres donc bien, m'écriai-je, que tu veux mourir?

— Ali ! je n'en sais rien, fit-elle. Je crois qu'une douleur profonde me torturerait moins que tous les ennuis mesquins qu'il me faut supporter. Celte eau attire. Il ferait bon éteindre là toutes ses craintes. J'ai peur de la vie, Régis, j'ai peur de moi-même. Je ressemble à ces peureux qui se brûlent la cervelle clans la terreur parfois chimérique d'un danger prochain. Je ne me sens point le courage de supporter toutes les angoisses de l'avenir. Qu'est-ce que je suis dans le monde, et qu'y ferai-je? Ah! je suis vraiment lasse. Vous me diriez sérieusement : « Mourons ensemble, » Régis, que je mourrais, je vous le jure. Mais, au fait, pourquoi mourriez-vous? je suis folle. Allons, partons !

— Restons, au contraire, dis-jo en la retenant. Que tu me fais de mal, Madeleine ! Je t'aime et te voudrais heureuse! J'épie tes regards pour y lire tes peines, je suis aise lorsque je n'y vois que cette gaieté que tu as parfois, et si vive qu'elle me fait peur. Je croyais toutes tes douleurs éteintes, je voulais à force d'amour te bâtir une nouvelle vie, sans frayeurs et sans peines. Je voulais que, appuyée sur mon bras, tu n'eusses plus de crainte d'un avenir qui est certain, maintenant que je le partage avec toi. Je croyais

tout cela fini, conquis. J'étais assez aveugle pour ne pas deviner qu'il y avait une douleur cachée clans ton sourire, un soupir étouffé dans ton cri de joie. Madeleine, aimons-nous! Oublie le passé, Madeleine, regarde avec confiance les jours qui suivront et que nous parcourrons pas à pas, côte à côte, comme nous avons lentement suivi cette allée sombre où descend la nuit. Ne crois-tu pas que le dévouement d'un honnête homme soit assez puissant pour assurer le bonheur d'une femme? Tu le sais bien, Madeleine, nous ne nous quitterons plus. Nous aurons demain notre nid, à nous, comme aujourd'hui nous avons notre secret. Nous ferons envie aux autres. Tu seras la plus heureuse, tu es déjà la plus aimée. »

Je ne pouvais plus l'apercevoir. La nuit était tombée, mais je la sentais trembler sous mes lèvres qui cherchaient son visage. Je l'embrassai sur les yeux; elle pleurait.

« Oui, j'oublierai ! j'oublierai, disait-elle; aime-moi bien, Régis! »

Je bus cette rosée amère, et je séchai ses larmes sous mes baisers.

Je m'attarderais à conter une à une ses chères crises amoureuses. Celui qui aime est un peu comme le savant qui étudie la nature au microscope': il voit

des mondes dans des atomes. Nous nous imaginons tous que notre amour est différent des autres amours.

Nous savons bien, mais nous oublions, que tout ce qui nous charme et nous touche est banal depuis des milliers d'années. L'amoureux ressemble beaucoup au hargneux qui s'écrie, à chaque petite misère commune à l'humaine espèce : Cela n'arrive qu'à moi ! Volontiers aussi l'amant dirait, en savourant ses voluptés : Cela n'est fait que pour moi ! Il s'aperçoit bientôt que cela est fait pour tout le monde. A côté de lui, on aime comme il aime, et bien heureux est-il lorsque ce n'est pas précisément ce qu'il aime que l'on aime à ses côtés.

Laissons donc au fond de l'oubli ces souvenirs que chacun de nous, sans trop chercher, retrouverait au fond de son cœur. Quand je les évoque, ils ne viennent point d'ailleurs sans remords. Il me prend de soudaines révoltes contre moi-même. Comment ai-je pu dissimuler, cacher cet amour à tous les yeux ? Comment pouvais-je affronter le regard de Mme de Puyrenier? Comment ne me suis-je point trahi cent fois devant les gens de l'hôtel ? Comment ai-je pu supporter durant un si long temps le sourire discret de Mlle Lina, et son salut qui me choquait comme une impertinence? Sans doute, il est des grâces d'état, mais je rougis aujourd'hui de ce qui me paraissait alors tout simple.

L'hôtel Puyrenier était, au surplus, devenu un peu plus animé et la vie semblait y être rentrée. Las de

cette retraite qu'il s'imposait après tout presque volontairement, car à Paris les quarantaines sont faciles à braver, M. de Puyrenier avait secoué d'une façon presque soudaine la torpeur qui l'accablait. Il donnait à dîner, invitait à des soirées, parlait de bals prochains. Il ressemblait à un homme qui s'éperonne lui-même pour bondir. Il disait que l'hôtel Puyrenier courait le risque de sentir bientôt une odeur de sépulcre.

« En vérité, disait-il, est-il rien de plus comique que de garder un burg clos et muré en plein faubourg Saint-Honoré? La bouderie à la longue me fatigue, et j'éprouve fe besoin d'ouvrir toutes grandes ces fenêtres pour y faire entrer le soleil. »

Il s'était composé un salon. Le plus grand nombre de ses anciens amis ne figurait point, il est vrai, parmi ses hôtes ordinaires, mais il y en avait et tout son clan ne lui tenait pas rigueur. Le faubourg Saint- Germain capitule parfois. On vit arriver alors et se rassembler à l'hôtel Puyrenier des épaves politiques et des gloires effacées, d'incorrigibles pécheurs tout prêts à recommencer les fautes de la veille, et qui se croyaient de la fermeté parce qu'ils avaient de l'entêtement. Peu de femmes.

lies baronnes dont le tortil me paraissait doré par le procédé Ruolz, des comtesses dont le comté pouvait fort bien être situé au pays de Trébizonde, toutes d'un certain âge, d'une affabilité un peu hautaine avec M"" de Puyrenier, et qui laissaient tomber

leurs paroles syllabes par syllabes et comme goutte à goutte. On eût dit qu'elles avaient eu toutes le même professeur de diction. Mme de Puyrenier leur donnait charitablement la réplique, mais je sentais que la pauvre femme en devait souffrir.

Au milieu du salon, toujours souriant et poupin, mais plus ridé, l'abbé Germinet étalait avec modestie son ventre que les boutons de sa soutane sertissaient agréablement. L'âge n'avait pas entamé ce souriant égoïsme et cet incomparable appétit. Aumônier maintenant dans un séminaire de la rue des Postes, l'abbé Germinet avait accepté cette façon de retraite, et se trouvait absolument heureux.

Il digérait en dormant, l'hiver au coin du feu, l'été dans le jardin du séminaire, à l'ombre d'un catalpa, et il digérait à merveille, saupoudrant maintenant les mets de pepsine. On l'accablait toujours de présents qui sont à la religion ce que les petits cadeaux sont à l'amitié ; ils l'entretiennent. C'était le roi du salon. M"'e de Puyrenier l'accueillait à merveille, Madeleine le traitait avec indulgence; mais une nouvelle venue que l'abbé lui-même avait présenté, et qui peu à peu avait pris à l'hôtel Puyrenier le premier rang, Mme de Nauve le comblait de prévenances, lui élevait chaque jour d'un degré plus haut le petit piédestal qu'il occupait déjà et qui semblait être fait de moquette et de coussins.

Je ne connaissais point Mme de Nauve; je n'avais pas eu le temps de l'étudier, qu'elle tenait déjà dans

cette maison une situation importante. Un étranger, entrant dans le salon de M. de Puyrenier, eût pris sans aucun doute Mme de Nauve pour la maîtresse de la maison. Elle s'était imposée. Tandis que Madeleine, heureuse de toute nouveauté, avait fait bon accueil à Mme de Nauve, Mme de Puyrenier, timide et triste comme toujours, avait vu surgir celte nouvelle venue avec un élonnement résigné.

Je ne m'expliquais pas très-bien la puissance indiscutable qu'avait prise tout à coup dans l'hôtel celte étrangère, vers laquelle d'instinct je ne me sentais attiré par aucune sympathie.

Mme de Nauve avait évidemment un point d'appui, un allié dans la place, et ce n'était pas seulement l'abbé Germinet. 11 ne me fallut pas longtemps pour tout connaître. Ce n'était même pas l'abbé en réalité qui avait introduit Mme de Nauve dans l'hôtel, c'étaitM. de Puyrenier lui-même. Sans aucun doute, M. de Puyrenier aimait cette femme. Non pas qu'il eût la naïveté de se montrer visiblement empressé auprès d'elle, mais on devinait bientôt le goût et peut-être la passion qui le rapprochait de Mme de Nauve en surprenant au vol ces regards furtifs, ces mots à double sens qui sont un peu comme le langage chiffré de toute conspiration amoureuse. Ces correspondancs mystérieuses sont au reste le meilleur moyen et le plus court pour se trahir. Le spectateur ne saurait lire exactement la phrase, mais il devine qu'il y a complot.

J'ai su depuis que M. de Puyrenier avait rencontré, dans un salon, Mme de Nauve, veuve, jeune et charmante. Elle ne me plaisait point : à première vue, elle lui tourna la tête. Il savait qu'il la pouvait revoir, elle connaissait, comme tant d'autres, l'abbé Germinet. L'idée vint à M. de Puyrenier d'ouvrir son salon et de se rapprocher ainsi de Mme de Nauve, qu'il pourrait voir fréquemment, sous les yeux mêmes de Louise Bertin. Mme de Nauve était inoccupée. Un commencement d'intrigue ne lui déplaisait point. Elle entra, comme en pays conquis, à l'hôtel Puyrenier, et, dès son début, y prit le pas, avec une grâce insolente.

Mme Antoinette de Nauve était une de ces petites femmes poétiques qui semblent se perdre à jamais dans les nuages, et dont les pieds mignons demeurent attachés à la terre avec une singulière ténacité. Elle avait des aspirations, des désirs, des rêves, tout un monde de chimères dans la tête, et toute une colonne de calculs dans le cœur. Elle était pleine de pitié pour toutes choses : pour un chat, pour un chien, et eût été absolument flattée qu'un de ses cavaliers servants se brûlât la cervelle pour elle, de désespoir. Elle était mince, frêle, charmante, la voix brisée comme un soupir de harpe ; elle avait une petite toux qui ressemblait furieusement à un tic; elle alanguissait ses yeux noirs, et parlait de chute des feuille», et elle essoufflait, en tourbillonnant de minuit au matin, une demi-douzaine de valseurs. C'était

le produit le plus complet et le plus élégant de l'éducation de couvent. Dévote, par ce besoin quasi hystérique qu'ont certaines femmes de s'agenouiller dans des coins remplis d'odeur d'encens, elle ne détestait pas non plus le parfum de poudre de riz, et menait habilement de front la tendresse religieuse et l'amour mondain. Libre d'elle-même, elle pouvait avouer tout haut l'amant qu'elle avait, mais elle préférait jouer doucement, devant le monde qui n'était point sa dupe, la comédie de la vertu. Elle avait des hypocrisies maladroites, des douceurs fausses, doublées de férocités félines. Sans avoir précisément de l'esprit, elle savait agréablement plaisanter ou causer, affiler le trait et le ficher dans la plaie avec adresse. D'une coquetterie implacable, comme elle était petite, d'un visage sans autre caractère que ce retroussé des figures de grisettes, elle avait mauvaise grâce à jouer à la Célimène. Elle y tenait pourtant ; elle se figurait qu'elle maniait comme il faut cet éventail de perfidie, plus terrible qu'une massue.

M. de Puyrenier s'était senti attiré vers elle par je ne sais quel charme souffrant qu'elle avait ou qu'elle savait se donner. Les femmes seules ont gardé cet alanguissement que les hommes s'inoculaient volontairement au temps d'Antony. Comme l'idéal de l'homme est la domination, il se sent gagné par ces créatures attendries, qu'il croit non-seulement protéger, mais dominer, et qui cachent une volonté de

recors dans une enveloppe d'Ophélies. Ils savent bientôt à quoi s'en tenir. Ces regards de velours ont des lueurs implacables, comme des éclairs d'épées; ces lèvres souriantes prennent des rictus minces et mordants; celte voix caressante a des railleries et des commandements faroucbes. Le vergiss-meinnicbt se fait chardon : le Nc-m' oubliez-pas vous pique les doigts comme un buisson d'épines.

J'assistais avec une rage sourde à la comédie qui se jouait entre cette femme et M. de Puyrcnier. J'avais vu tout d'abord le manège adroit de la coquette; j'avais surpris les colères mal dissimulées du soupirant dépité. Il suppliait; elle refusait. Toute leur pantomime, leurs attitudes, leur façon de se saluer, ces paroles, en apparence cérémonieuses qu'ils échangeaient, disaient clairement cela. M. de Puyrenier avait des mouvements fébriles, Mme de Nauve, de petites moues, des chatteries, de petits rires narquois.

C'est la première fois que je me suis senti pris contre M. de Puyrenier d'un sentiment de révolte. Mme de Puyrenier pouvait tout deviner! IS'avait-elle pas tout deviné? Elle avait accueilli Mme de Nauve avec une réserve qui allait jusqu'à la froideur. Son instinct lui murmurait qu'elle avait là une rivale. Elle s'éloignait toujours, sans affectation mais sans merci, de Mme de Nauve qui se rapprochait volontiers de Madeleine.

J'eusse voulu dire à M. de Puvrenier combien ces

intrigues, dont nul détail ne m'échappait, me navraient et m'irritaient.

J'aurais pu décrire, heure par heure, le chemin cjue suivait M. de Puyrenier. Je lisais clairement, comme si j'eusse feuilleté un roman, dans ces deux âmes, et j'eusse prédit à coup sûr le jour de la chute de Mme de Nauve. Hahituée sans nul doute à tomber, elle voulait tomber avec grâce.

Je devinai quand M. de Puyrenier n'eut plus à supplier. Depuis longtemps d'ailleurs Mme de Nauve était en pensée sa maîtresse.

J'en éprouvai comme une colère profonde. J'avais au fond de- l'âme un tel respect, un attachement si dévoué pour M,ne de Puyrenier, que cette trahison m'exaspérait. Pauvre femme! Il valait bien la peine de l'avoir aimée, de l'aimer encore! La lassitude était venue pour M. de Puyrenier. Cet état d'ennui et de regret dont lui avait autrefois, dans la petite chambre de Bruxelles, parlé mon père s'était emparé de lui.

Il avait été attiré vers Mme de Nauve par ce besoin de changement, cet appétit d'inconnu qui le tourmentait. Peut-être n'aimait-il point Mme de Nauve, mais à coup sûr il se reprenait à aimer le plaisir. Il arrivait à cette époque climatérique où l'âge mûr qui finit jette des "'clairs de jeunesse, comme les ciels d'octobre ont parfois, le soir, des embrasements de thermidor. Il secouait avec une sorte de fièvre l'alanguissement auquel il s'était résigné. Il voulait revi-

vre, il adoptait les modes nouvelles; on le voyait reparaître au théâtre, il pariait aux courses, parlait de s'associer dans l'exploitation d'un haras fameux et tenait a son club les plus fortes parties.

La femme qui causait cette métamorphose paraissait d'ailleurs parfaitement heureuse de sa puissance. Elle rayonnait. Elle affectait même un peu trop d'étaler son pouvoir, et plus d'une fois je vis Mme de Puyrenier pâlir devant elle. Louise se taisait pourtant, et nul, excepté moi peut-être, ne voyait, ne soupçonnait son chagrin. C'est que Madeleine, elle aussi, avait été comme séduite par Mme de Nauve. Je ne m'explique, encore une fois, cette sympathie que par le vaste ennui qui rongeait Madeleine au cœur et l'eût jetée, en ces heures de vague tristesse, à toute aventure. Ces deux jeunes femmes, liées d'une amitié soudaine, ne se quittaient point maintenant.

Le caractère exalté de Madeleine n'était point fait pour s'allier à cette raison froide et précise, à cette calculatrice qui était Mme de Nauve, mais les rêveries d'Antoinette, son mysticisme, ses ardeurs d'une religiosité bizarre, avaient quelque peu surexcité tout ce qu'il y avait dans Madeleine de romanesque et de faux. Elles couraient les églises comme elles eussent couru les allées du Bois. Mme de Nauve emportait dans sa voiture Madeleine et l'on allait écouter les sermons des pères, jeter un coup d'œil aux grilles des couvents et rendre visite à l'abbé Germinet, qui faisait servir aussitôt une collation et

donnait à goûter à ces lèvres dévotes quelque verre de son vin de Grenache.

Je souffrais, — oui je souffrais vraiment, — de ces heures d'amour et de liberté qu'on me volait ainsi. Je la maudissais doublement cette Mme de Nauve qui m'enlevait, m'arrachait Madeleine.

Madeleine s'échappait bien, laissait là son amie, venait à moi, jetait son chapeau et me disait :

u Tu vois, je viens!

— Mais quand viens-tu, Madeleine? Quelles heures avares me laisses-tu donc maintenant? Ce n'est plus que par échappées que je te vois, loin de tous, et que je puis te parler selon mon cœur. Est-ce que tu ne m'aimerais plus?

— Tu es fou, » disait-elle alors en entourant ma tête de son bras et en la courbant vers son visage.

D'autres fois, elle me donnait rendez-vous à la porte même du séminaire où elle allait avec Mma de Nauve. J'étais là, en voiture, et je l'attendais pour l'emporter vers l'avenue Frochot, baissant les stores et lui disant :

u Tu venais seule, toute seule, jadis! »

Mais elle riait, me tendait ses petites mains gantées, ne répondait pas et disait :

« Pourquoi ne nous accompagneriez-vous pas, Régis, lorsque prêchera le père Hilarion? »

Souvent elle me faisait attendre. Alors j'allais à pied, le cœur ulcéré, dans cette longue et triste rue que je n'ai jamais revue sans colère. — Étrange rue

que cette rue des Postes, jetée comme uu recoin de Bruges entre. la place du Panthéon et la fourmillante rue Mouffetard. Sa teinte grise, ses maisons mornes, ses fenêtres grillées, rappellent encore certaines ruelles cléricales des hauteurs de Fourvières. On se sent en pays contrit, les passants sont rares, haïssent la tête et longent les murailles, comme des pauvres honteux. De petites vieilles se glissent de porte en porte, comme des larves. On dirait le couloir d'un vaste béguinage.

Le silence est religieux, coupé de vagues échos d'orgue ou de cantique venus on ne sait d'où. L'air sent le cierge. Les maisons ont la hauteur froide des presbytères riches et l'aspect sinistre du couvent. Tout ce qui donne sur la rue est grillé, parfois muré à demi, séparé du monde. On ne sait qui loge là, on ne soupçonne point la vie derrière ces pierres, l'imagination évoque des parloirs froids, des salles nues, des images bénites, de grands jardins où des séminaristes maigres traînent trois à trois leurs robes noires sur le sable pieux des allées. On a rétrogradé de plusieurs siècles en entrant là.

Cette rue n'est point parisienne, elle est flamande; elle n'est point contemporaine, elle sent le moyen âge. On y étouffe. Le gaz qui l'éclairé y semble un anachronisme; on cherche, aux angles des maisons, la petite lampe fumeuse de la madone éclairant les ex-voto. Des figures de prêtres glissent sur ces pavés, sans bruit, et disparaissent par des portes qui s'en-

tr'ouvrent. Des robes grises de religieuses se détachent tristement sur ce fond terne. Parfois, de la rue d'Ulm , débouche un équipage , valets galonnés, chiffres sur les voilures; quelque élégante en descend doucement, avec un air recueilli, frappe à la porte d'un de ces couvents et s'y engouffre. Puis rien. Des maisons muettes, un recueillement claustral, un je ne sais quoi d'obsédant qui vous prend à la gorge et ne vous lâche qu'au bout de la rue, vers la pente rapide qui mène au jardin de l'école de pharmacie et aux bourdonnements, à la cohue et au bruit, à la gaieté du quartier Mouffetard.

Que de fois, l'attendant, L'ai-je maudite là, ai-je maudit surtout Mme de Nauve! Cette dévotion affectée, brusquement descendue, comme par une opération de la grâce, sur ces têtes mondaines, m'irritait. Et puis il y avait je ne sais quoi de cruel et d'ironique dans cette amitié de ces deux femmes. Il me semblait que c'était sacrilège et lâche. Un jour, Madeleine essaya de me railler sur ma haine — car c'était presque de la haine — contre Mra- de Nauve :

« Laissons cela, lui dis-je, Madeleine. Vous ai-je parlé jamais de votre amitié pour cette femme?

— En vérité, non, fit-elle. Mais ne puis-je point choisir les amies qui me plaisent?

— Vous n'avez point choisi celle-ci. Elle est venue à vous et s'est imposée.

— Suis je une de ces faibles têtes à qui l'on s'impose ?

— Vous êtes de ces esprits chimériques que l'on égare, Madeleine. Mais il y avait une autre raison pour vous à vous séparer de Mme de Nauve.

— Laquelle? demanda Madeleine..

— Vous la connaissez.

— Je n'interrogerais pas si je savais ce que vous voulez dire.

— Mais c'est insensé, Madeleine! Veux-tu donc que je parle net et que je dise à quel titre Mme de Nauve est entrée à l'hôtel Puyrenier?

— Oui, parbleu! dites-le, répondit-elle. Je sais bien quel est votre soupçon. Quelle folie! Mme de Nauve n'est point la maîtresse de M. de Puyrenier.

— Elle est sa maîtresse, Madeleine. Elle est la rivale, elle est l'ennemie de votre mère. Elle la torture et l'outrage, oui, l'outrage. Elle se tient le front haut devant cette femme qu'elle devrait respecter. Elle ne comprend point tout ce qu'il y a de sacré, de bon, de tendre, de méconnu, de délaissé dans cette femme qui se tient dans l'ombre avec un sourire. Cœur sec, elle briserait ce cœur débordant de tendresse. Ah! Madeleine, vous seriez bien coupable! Prenez garde, Madeleine, c'est votre mère, c'est ta mère qui souffre de cette amitié indigne d'elle, indigne de toi!

— Vous êtes fou, » dit encore Madeleine. Elle me laissa stupéfait.

J'avais dit vrai pourtant. Mme de Puyrenier souffrait cruellement de cette intimité, qui eût été dangereuse toujours, mais qui, de plus, était atroce. Chaque pa-

MADELEINE BERTIxN. 205

rôle amie de Madeleine à Mme de Nauve entrait dans le cœur de celte mère comme une lame de couteau. Et vraiment il me semblait que Madeleine mettait une certaine affectation à montrer quelle sympathie l'unissait à cette Antoinette. Elle se parait de son amitié, elle en faisait montre, on eût dit, en vérité, qu'elle en était fière. Je ne pouvais m'empêcher de lui laisser voir combien cette camaraderie bizarre m'offensait. Elle haussait alors les épaules et elle répondit un jour avec un sourire un peu dédaigneux :

c. Oh! vous, je sais bien, vous êtes un puritain. »

Puritain! Certes, non, je n'avais pas le droit de l'être, et si quelqu'un devait parler bas dans cette maison, c'était moi. J'avais honte de mon rôle. J'eusse voulu commander, tonner, crier la justice. Il fallait me taire, ruser, tromper. Chose singulière et vraie, et que quelques esprits comprendront, j'aimais d'autant plus Mme de Puyrenier, que je lui prenais sa fille, que j'aurais dû devant elle m'incliner, rougissant et m'humi liant. Je lui payais en dévouement absolu ce que je lui volais de son enfant. Après tout, j'étais certain de réparer, de donner mon nom à Madeleine, et Louise Berlin était déjà pour moi ma nère. Madeleine le comprenait-elle, cet amour filial, sincère, absolu?

Nous causions un matin devant Mme de Puyrenier de cette dévotion de certaines femmes qui va jusqu'à la fièvre, connue chez d'autres saintes Thérèses.

« Moi, mes chers enfants, dit Louise Bertin en souriant, je passerais volontiers pour une impie. J'ai ma religion à moi qui n'est point la petite religion facile et sensuelle de l'abbé Germinet, qui n'est pas l'âpre et sévère culte que prêche, paraît-il, le père Hilarion. On me damnera si l'on veut. Je suis une libre penseuse. Non pas que je réclame même ce titre. Il serait encore bien ambitieux pour une femme qui n'a d'autre ambition que ton bonheur, ma chère Madeleine. Mais je tenais à dire qu'on peut élever son enfant et l'aimer sans être comme Mme de Nauve une pratiquante zélée. »

Elle était assise et nous regardait.

c Madeleine! » dit-elle.

La jeune fille leva ses yeux noirs sur le clair regard de sa mère.

u Viens là, » dit Mme de Puyrenier avec un geste tendre et bon, un geste de mère.

Madeleine s'approcha.

(( Madeleine, dit Mme de Puyrenier de sa voix musicale et douce, tu sais combien je t'aime, ma chère petite Madeleine, je t'ai aimée jusqu'à te laisser faire souvent tes volontés d'enfant. Tes caprices longtemps — toujours — ont été des ordres. Je t'obéissais, tyran adoré qui fus mon espoir et qui es demeuré ma vie. Ah! que tu m'as causé de terreur avec ta tête exaltée, ton humeur passant si vite d'une tristesse qui me navrait à une joie qui me faisait peur! Mais tu étais intelligente et bonne, ma Made-

leine, et tu es demeurée cette enfant gâtée qui est encore ce que ta mère a rencontré de meilleur en ce monde!

— Chère mère, » dit Madeleine avec un élan qui me fit plaisir. Elle se jeta sur la main que Mme de Puyrenier lui tendait et l'élevant jusqu'à ses lèvres l'embrassa à plusieurs reprises, presque follement, puis la laissa refomber, me regarda comme si elle m'eût bravé, se remit bien vite de cette rapide émotion, et, redevenue froide, elle ne dit pas une parole tandis que sa mère parlait.

« Tu vois, disait Mme de Puyrenier, tu m'aimes bien, tu m'aimes toujours, tu m'aimes comme autrefois. Eh bien, comme autrefois, mon enfant, écoute-moi et crois-moi. Mme de INauve n'est point l'amie qu'il te faut. (Madeleine souriait de son inquiétant sourire.) Je n'aime point ces âmes couvant sous la cendre de sourdes et hypocrites passions. L'humilité vraie et la vraie vertu sont moins bruyantes. Je ne crois qu'aux âmes qui aiment l'ombre; si la vertu réclame sa part "au soleil, elle perd son nom aussitôt et s'appelle l'ambition.

« Ambition de paraître ou de parvenir, peu importe. Pour Mme de Nauve, il s'agit de conserver ce renom d'affable austérité qu'elle porte comme un diadème.

«Je ne veux pns savoir si les diamants en sont faux, mais je n'aime pointée luxe si fièrement affiché.

« Il y a des Cydalisesde sacristie comme il y a des

Cydalises de boudoir et qui manient leur paroissien comme d'autres leur éventail.

u M. de Puyrenier m'appellerait encore voltairienne s'il m'entendait. Je ne rougis point de penser et de dire tout haut ce que je pense. Et d'ailleurs cela blesse-t-il quelqu'un, je me tais. Mme de Nauve est de ces femmes qui aiment à voir les hommes à leurs pieds, quitte à ne les relever jamais ou à les relever en secret, après un signe de croix.

« Ce n'est point là, Madeleine, encore une fois, l'amie qu'il te faut. Et tu le sais bien, toi, qui comprends tout. Mon cher petit torrent, comment peuxtu cheminer avec cette eau qui dort? »

Le ton attendri et caressant avec lequel Mmede Puyrenier avait parlé m'avait touché, et j'aurais eu envie de tendre la main à cette pauvre honnête femme.

« Votre mère a raison, Madeleine, dis-je, et votre amie véritable, la voici ! »

Mon geste grave indiquait Mme de Puyrenier.

u Je sais, je sais bien, fit Madeleine d'un ton net, et je n'ai pas besoin que M. Régis Buftîères me dise ici qui je dois aimer. On aime qui l'on veut ou qui l'on peut, je pense ! Est-ce que l'affection se commande. Les jacobins voudraient donc aussi décréter l'amour ? »

Elle m'avait regardé avec un certain défi, et, le î plus simplement du monde, j'avais supporté ce re-1 gard. Elle se tourna vers sa mère qui , les mains" croisées, penchée sur le dos de son fauteuil, la con-

templait avec une évidente anxiété. Chère sacrifiée, elle soutirait, et cette âme apprenait la jalousie, sans savoir ce que c'était que la haine.

Ma mère, dit Madeleine, je vous aime, vous n'en doutez point, je vous aime beaucoup (elle parlait rapidement). Mais, en vérité, suis-je toujours une petite fille? Me faut-il prendre le mot d'ordre pour connaître l'amie qui me convient, comme une pensionnaire qui s'informe chaque matin du livre qu'elle pourra feuilleter jusqu'au soir? Antoinette est mon amie. Je l'aime et elle m'aime. Dévote ou esprit fort, peu m'importe. Elle a de l'esprit, elle est gaie et elle me charme. Il me faut un peu d'air, je vous jure, pour secouer la torpeur qui règne ici. Sans Antoinette j'étoufferais!

« Et de quoi l'accuse-t-on? La belle criminelle que cette jeune femme de vingt-cinq ans qui aime les fleurs, les promenades, l'opéra et les chants d'église, tout ce qui est bon et tout ce qui est beau, tout ce qui fait du bien aux nerfs et comble les vides de l'âme. Me défendrez-vous aussi d'aller entendre à Notre-Dame cette messe de Weber, parce que c'est Antoinette qui m'y conduit? Allons donc et ne suis-je pas libre? Torrent si vous voulez, je cours donc où je veux! Mais ne remarquez-vous pas combien sont prompts à accuser les autres ceux qui ont euxmêmes une faute à se reprocher, un secret à cacher, une erreur ou une honte?

— Madeleine, dit Mme de Puyrenier en se levant

toute pâle, toute troublée et presque honteuse... Madeleine,..

— Eh bien! dit Madeleine d'un ton impérieux. Je défends mes amies, voilà tout! »

Mme de Puyrenier, pâle tout à l'heure, était devenue rouge et baissait la tête sous une confusion cruelle.

« Que parles-tu de honte, Madeleine? dit-elle doucement.

— Ah ! ne dites rien, madame, m'écriai-je alors, je vous en conjure! Cette honte-là subsiste toujours et fait tache. C'est pour moi que mademoiselle parlait. J'ai compris... Madeleine est impitoyable, madame, comme tout ce qui est jeune et tout ce qui s'impose. — Venez (et je l'entraînais vers le jardin, car je sentais, je voyais qu'elle étouffait et que ses larmes allaient éclater). »

Le grand air lui fit du bien. Elle s'assit près du perron, et les yeux fixes, se mit à songer. Elle me disait parfois.

« Ainsi, c'est pour vous, Régis, que parlait Madeleine?

— Pour moi seul, madame. »

Et sans insister, elle répondait : « Ah ! » et retombait dans sa rêverie. Ce simple coup, ce simple mot : « la honte, » prononcé par Madeleine venait d'atteindre cette mère plus avant qu'elle n'avait jamais été frappée.

Je souffrais à mon tour et mes nerfs s'irritaient.

J'avais besoin de revoir Madeleine et de lui parler. Je m'éloignai doucement de Mme de Puyrenier et je rentrai dans l'appartement. Madeleine n'était plus là. J'allai à l'atelier où elle peignait d'ordinaire. L'atelier était vide. Je montai à sa chambre et je trouvai Lina qui me dit que « mademoiselle » n'avait point paru.

<c Allons donc! » répondis-je.

Et j'entrai.

Madeleine, à demi couchée, s'occupait à se limer les ongles. Elle se leva toute droite en me voyant et me dit d'un ton bref.

« Ah! vous voilà, vous?

— Vous paraissez étonnée, vous deviez cependant m'attendra.

— Je vous attendais si peu que j'avais dit à Ml,e Lina de ne point vous laisser faire un pas. 11 paraît que cette fille est de vos amies?

— ISon, c'est une amie de Mme de Nauve.

— Encore Mme de Nauve ! Ah ! vous devenez fatigant, mon cher! Et comment va ma mère? Peste! quel dévouement! Vous prenez pour vous les paroles à double sens que je jette en l'air. C'est beau, cela; c'est du sacrifice.

— C'est de l'honnêteté, » répondis-je.

Elle me regarda d'un air étonné.

« C'est de la vérité aussi, ajoutai-je. Vous parlez de bonté, Madeleine, mais ne voyez-vous pas que je n'ose plus regarder votre mère en face? Ai-je le droit d'accuser quelqu'un? Ai jo le droit de défendre quel-

qu'un? Votre mère? Elle est mon juge... Vous, je suis votre complice ! Ah ! Madeleine, il faut en finir avec cette situation terrible! Je ne puis pas, je ne veux pas attendre plus longtemps avec cette tache sur le front. 11 me semble que cela se voit. Et puis, Madeleine, je vous aime, vous le savez bien. Ce n'est pas seulement pour réparer une faute, effacer une faiblesse, c'est pour retrouver ces moments de bonheur, cette ivresse dont vous me privez, cet amour que vous me confisquez miette à miette, que je vous dis aujourd'hui, comme je vous le disais déjà : quand voulez-vous être ma femme ?

— Votre femme?

— Oui. »

Elle me regarda de son œil profond , d'un regard droit, dans les deux yeux.

« Régis, dit-elle, crois-tu que je t'ai aimé?

— Oui, répondis-je.

— Crois-tu que je t'aime encore? »

Je ne répondais pas.

Elle me prit les mains, les serra fortement, et me demanda, rapprochant son visage de mon visage, sa bouche de ma bouche :

a Le crois-tu ?

— Oui, m'écriai-je, enivré.

— Eh bien ! je t'aime, Régis ! je t'aime encore, je t'aime toujours, et je refuse. Je ne serai point ta femme !

— Mais c'est odieusement méchant! C'est faux,

Madeleine ! Qu'est-ce que tu m'as dit, voyons? Je n'ai pas entendu !

— Est-ce que l'amour ne vaut pas mieux que cette chaîne ? Je te connais, Régis ; marié, tu ne m'aimerais plus. II te faut une maîtresse, une amie, il te faut ces fièvres mêmes dont tu te plains, que tu trouves douloureuses. Pauvre fou! N'est-il pas mieux de courir libres, tous deux cœur contre cœur, vers nos désirs, comme deux insensés, comme deux grands enfants que nous sommes, oubliant tout : parents, amis, le monde, la vie, ne voyant que nous, que notre amour, comme hier, comme toujours?... »

J'étais écrasé. Il me semblait qu'un coup inattendu me frappait. J'avais envie de pleurer. Je regardais Madeleine d'un air égaré.

« Tu crois?... Vous croyez, Madeleine ? disais-je. Alors, cela ne te tente donc point, le foyer aimé, la longue vie d'habitude, tous nos rêves de bonheur jaloux, dérobé au monde?

— Ne coupons pas les ailes à l'amour, Régis. Amant, je t'aime... Mari, ah! mari... qui sait?...

— Oh! c'est trop, m'écriai-je ; vous me faites souffrir. Non, non, tu ne m'aimes pas. C'est lâche !

— Régis !

— Laisse-moi... »

J'avais soif du grand air libre. J'étouffais, je sortis de l'hôtel presque en courant, et une fois dans la rue je m'en allai au hasard, tournant et retournant

par les mêmes carrefours, et répétant vaguement, ruminant cette pensée:

« Elle ne veut pas m'épouser ! Elle ne veut pas porter mon nom ! Elle ne m'aime pas ! »

J'étais resté comme écrasé sous cette réponse de Madeleine, réponse qui me paraissait improbable, et m'avait à la fois stupéfié et navré. Je ressemblais à un homme qui verrait en plein soleil la foudre tomber à ses pieds. J'avais jusqu'ici vécu avec celte idée que Madeleine serait un jour ma femme, que je réparerais bientôt ce qui pour moi était comme un crime et pesait sur ma conscience. Pourquoi n'avais-js pas plus tôt demandé à Madeleine si elle voulait enfin m'épouser ?

J'avais vécu sans trop penser, comme on vit lorsqu'on est heureux, bercé par le courant qui vous entraîne.

11 me semblait que le réveil ne viendrait jamais et que tous ces beaux songes étaient sans fin. J'en venais à maudire ma demande, à regretter d'avoir parlé.

« Imbécile, me disais-je, pourquoi interroger? pourquoi souhaiter mieux? Tu te croyais aimé, c'était assez, c'était tout. Qu'avais-tu besoin de porter ton

joyau à l'essayeur pour savoir ce que valait ce que tu regardais comme un trésor? Et de ce qui faisait ta vie, ton espoir et ta force, que te reste-t-il ? — Des cendres ! »

Et puis je me reprochais bientôt cette désespérance même. Madeleine assurément devait m'aimer encore. Elle avait refusé, l'indomptable, par horreur de toute chaîne. Son esprit romanesque voulait la liberté entière; cette jeune fille était avare de ses caprices qui faisaient sa vie. Oui, c'était bien cela.

Je m'efforçais de me convaincre moi-même et le doute me reprenait encore. II m'était venu cette idée que Madeleine avait reculé devant la médiocrité de ma fortune. J'avais tant de fois surpris en elle des appétits de luxe, des rêves de haute vie. Elle meublait magnifiquement ses châteaux en Espagne. Elle bâtissait dans sa tête tout un plan de somptueuse existence partagée entre les hivers parisiens, les automnes des bords du lac de Côme, les courses dans les Pyrénées. Elle se voyait châtelaine et souriait à ces espoirs. Moi, j'offrais simplement la vie modeste, calme, retirée, songeuse, du penseur adorant à l'écart — comme tous les fervents — la vérité qui est sa foi.

C'était trop peu pour l'ambitieuse. Elle devait sourire a ces promesses d'avenir qui faisaient trembler les larmes dans mes yeux. Quelle folie! Et je ne voyais point qu'elle méprisait peut-être tout ce que j'étalais devant elle comme si c'eût été là des trésors.

Elle m'avait accueilli avec sa grâce pénétrante en

me revoyant après cette scène qui m'avait ulcéré, poignardé. Je me contraignis pour demeurer froid. J'avais à la fois envie de l'attirer à moi, de la presser dans mes bras et de la maudire. J'étais exaspéré d'ailleurs contre moi-même et j'eusse voulu garder la force de ne point la revoir. Elle me reçut dans son atelier, et nous causâmes. J'affectais de ne parler que du temps qu'il faisait, des menus propos du jour, de la pièce nouvelle, et tout en causant, assis devant une table, j'avais pris un livre que je feuilletais sans le lire.

Madeleine se leva, vint vers moi doucement. Je la sentais venir. Elle appuya, par derrière, son coude sur mon épaule, croisant les mains sur ma tête, et, se courbant vers moi :

« Voyons, méchant, dit-elle en me baisant au front, vous ne m'avez point pardonné ?

— Qui vous dit cela ?

— Parbleu, je vous vois assez maussade.

— C'est vous tromper de mot : je suis malheureux.

— Ainsi, mon pauvre Régis, me demanda-t-elle avec sa grâce caressante, je t'ai- fait du mal?

— Un peu, répondis-je ironiquement.

— Cela ne m'arrivera plus. C'est fini. Mon ami, je ne suis point mauvaise pourtant, va. Je donnerais des années de ma vie pour racheter un de tes chagrins.

— J'en suis persuadé.

— Qui entre là ? » s'écria Madeleine en voyant la porte s'ouvrir.

Le visage chiffonné de Lina se montra souriant de cet air égrillard des soubrettes et des moineaux parisiens.

« C'est moi, mademoiselle, M. le baron de Bem demande si mademoiselle peut le recevoir.

— Je n'y suis pas, fit vivement Madeleine. Vous savez bien que je n'y suis pas.

— C'est que M. le baron prétend...

— M. le baron n'a rien à prétendre, reprit Madeleine. Allez. »

La porte s'était refermée. Je regardais Madeleine, à qui je trouvais une animation singulière et presque du trouble.

« Vous ne m'aviez point parlé du baron de Bem, lui dis-je, et je ne savais point qu'il fût de vos amis.

— M. le baron de Bem n'est pas de mes amis. 11 vient à l'hôtel assez souvent, rendre visite à M. de l'uyrenier, etilacru, sans doute, m'honorer beaucoup en venant me saluer en même temps.

— S'il vient souvent, dis-je, je n'ai point la rencontre heureuse. Je ne l'ai jamais trouvé ici sur mon chemin.

— C'est qu'apparemment, répondit Madeleine d'un ton presque sec, vous ne vous présentez point à l'hôtei au\ mêmes heures que lui. »

La conversation prenait un ton légèrement agressif, et les paroles avaient ce silllement particulier des mot-, qui volent par les salons comme des flèches.

« En vérité, dit tout à coup Madeleine, il ne vous

manquerait plus maintenant que de vous aviser d'être jaloux !

— Moi, jaloux! »

Je pourrais faire le serment que je n'avais jamais douté de Madeleine.

« Jaloux, répondis-je , quelle folie !

— C'est qu'on pourrait s'y tromper... Regardezvous donc... Vous avez des yeux d'Othello. »

Elle parlait sérieusement sous un grand air de raillerie.

Pour parler franc, ce nom de M. de Bem, ainsi jeté entre nous, tout à coup, m'avait brusquement reporté àcebal où, tourbillonnant devant moi, ils passaient l'un et l'autre emportés par cette valse ardente et sensuelle du Bacio. J'avais tellement souffert pendant cette nuit, que j'avais ressenti de nouveau la morsure. Les paroles que Madeleifie m'avait dites me revinrent à l'oreille. Il me sembla qu'elles se dégelaient tout ù coup comme les mots cristallisés dont parle Rabelais, et j'entendis tout bas la voix de Madeleine, semblable à un susurrement qui me répétait: « Il est charmant, ce M. de Bem ! »

« En somme, dit Madeleine brusquement , je l'ai mis à la porte pour vous. Vous n'avez pas à vous plaindre. J'aime beaucoup son esprit et j'ai bien peur, mon cher Régis, qu'avec vos sévérités, vous ne me fassiez regretter ses paradoxes.

— Une autre fois, j'insisterai pour qu'il entre, répondis-je en prenant mes gants.

— Tu pars ?

— Oui, je vous ennuie !

— Régis, dit-elle, reste, reste avec moi, je le veux. Méchant caractère, tu sais bien que je t'aime. Allons, voyons... Non, tu resteras. D'ailleurs, j'ai un conseil à te demander. Tiens, regarde, que dis-tu de ce bouquet?

Elle me montrait un gros tas embaumé de fleurs qui rayonnait sur sa fenêtre, et, levant le rideau de serge verte qui cachait une toile sur le chevalet, elle découvrit un tableau presque achevé et vraiment beau.

Le soleil donnait sur ce bouquet charmant, I'éclairait d'une lumière vive. C'était comme un brin de campagne sur une fenêtre parisienne, une féerie naturelle et parfumée. Les lilas dressaient leurs petits grains entr'ouverts à demi comme des yeux qui s'éveillent.

Avec leur cocarde jaune au liséré rouge, des narcisses paraissaient briller comme des soleils enfouis dans les feuilles vertes, les rougeurs jaunes des giroflées et la neige candide des aubépines.

Deux tulipes épanouies, ouvertes comme des vases, s'épanouissaient plus largement sous les rayons comme sous une caresse. Striées, pourpres, luisantes, elles laissaient filtrer la lumière à travers leur transparence lumineuse. I n fil de la vierge unissait encore ses fleurs aux fleurs. Des brindilles folles, de petites branches, des feuilles frissonnaient à l'air et, tout

à côté de cette couleur et de ce parfum un petit rosier poussait, fouillis de feuillettes, où le soleil passait comme des gouttelettes d'éclairs.

Par un miracle, le dernier tableau de Madeleine, improvisé en quelques heures, rendait toute cette grâce avec une vérité et un charme singuliers. Elle avait mis toute sa passion à cette œuvre et elle l'avait réussie comme ne l'eût pas fait un artiste de profession.

« C'est superbe! lui dis-je.

— Vrai?

— Vous êtes une artiste décidément , Madeleine.

— Moi? Ah! bah ! Si j'en étais sûre... Mais ce n'est pas du Saint-Jean, cela; c'est du Desgoffe sans patience, voilà tout. Des esquisses. N'importe, je t'aime mieux lorsque tu me complimentes. Ce bon bouquet! Il nous a raccommodés. Je te l'enverrai ce soir chez toi. 11 est joli, n'est-ce pas ? Moi, j'aime mieux ces fleurs véritables que les chefs-d'œuvre de serre. Un camellia, c'est bête! ne trouves-tu point? On dirait qu'il y a de la poudre de riz dessus. Même les plus rouges paraissent anémiques. Empalés au bout de leurs fils de 1er, ils tremblent et grelottent : une tleur n'est belle que sur sa tige. Eh bien, ce bouquet monstre, c'est encore à M. de Bem que je dois de l'avoir copié. Il me l'a adressé par son valet de pied, hier.

— Ah ! en ce cas, dis-je, vous laisserez ce bouquet

ici. Quand je veux des fleurs, il ne me déplaît point de les cueillir moi-même. »

Décidément, ce baron de Bem jouait dans la vie de Madeleine un rôle plus important qu'elle ne voulait me le laisser croire. Il occupait cette tête inoccupée; il lui parlait, en outre, le langage qu'elle brûlait d'apprendre. Cet élégant et ce bruyant devait avoir, aux yeux de Madeleine, un rayonnement réel. Misère! Elle subissait, sans aucun doute, l'influence de cette gloire tapageuse qui faisait du baron autrichien un héros haut coté sur le turf parisien.

L'attrait de cette renommée bizarre la charmait, je le voyais bien, et il ne lui déplaisait point de tourner la tête à ce fou impertinent. Elle avait beau nier, je devinais tout. Elle allait au bois, maintenant, faisait le tour du lac dans la voiture de Mme de Nauve, et que de fois elle y rencontrait M. de Bem !

J'avais le courage de façonner mon visage et mes paroles à l'ironie. Je n'aurais eu garde de reprocher, je raillais. Mais cette promiscuité m'irritait et me faisait mal. Madeleine entre cette femme et cet liomme ! Il me prenait des envies insensées d'épier une de ces sorties, de suivre Madeleine et Mme de Nauve et de me jeter en travers de ces promenades (jui ressemblaient si fort à des rendez-vous. Mais à quoi bon? Je me calmais. Il me venait aussi des idées cruelles.

Je me demandais si parfois M. de Puyrenier ne se trouvait point, lui aussi, au bois et ne se joignait

pas à ce groupe que j'avais peur maintenant de haïr.

J'avais souri à ce mot de jalousie que m'avait jeté Madeleine. J'en ressentais maintenant tout le supplice et, dans les premières heures de doute, en vérité, j'en souffris à crier. Pour la première fois, je pris en dégoût la vie, je me sentis las et j'eus l'idée d'en finir, comme un soldat qui jette au fossé son fusil et déserte. J'aimais Madeleine de toute mon âme et je ne pouvais supporter la déception qui venait. J'avais dans la tète de bourdonnantes idées de suicide, je trouvais atroces les pensées nouvelles contre lesquelles il me fallait lutter et je me souviens qu'un soir, amené parle hasard de la promenade sur les quais, à l'heure où tombe le crépuscule, un de ces soirs menaçants de pluie qui sont, en plein été, des soirs d'hiver, je me demandai s'il ne valait pas mieux platement, lâchement en finir.

Ce n'était là qu'une faiblesse, bientôt domptée. Les désespérés ne me tentaient point. Je n'avais jamais nourri ces pensées d'abdication mises à la mode par l'école romantique. Dans Gœthe, j'aimais mieux le chimiste que l'auteur de Werther, dont le pistolet me semblait armé par l'orgueil. Il fallait prendre la vie pour ce qu'elle était. J'en connaissais d'ailleurs de plus malheureux que moi. Pourtant, à vrai dire, ma douleur était grande. Je n'avais que des doutes, j'allais avoir des preuves. J'étais allé, cherchant des livres à la bibliothèque de l'Arsenal, lorsqu'on sortant, je

MADELEINE B Eli TIN. 223

n'avais point fait dix pas, une voiture passa rapidement devant moi et me fit reculer avec stupéfaction.

Ce n'avait été qu'une vision, mais dans ce coupé à l'intérieur sombre, j'avais aperçu, causant, M. de Bem et Madeleine.

« Allons donc, c'est impossible, » m'écriai-je.

.Mais non, je ne révais point. Je l'avais bien vue. Je l'avais reconnu aussi, lui. Sans doute, ils étaient venus de ce côté parce que personne ne les y pouvait reconnaître. Quand nous sortions avec Madeleine, il n'y avait pas si longtemps, c'était dans ces quartiers ignorés que nous allions aussi. Ah! Madeleine! Madeleine !

« Voyons, me disais-je en m'efforçanl de me calmer, de surmonter l'émotion terrible qui m'avait saisi; elle avait un chapeau bleu. Je cours à l'hôtel, je l'attends. Si elle a un chapeau bleu, plus de doute. Mais bah! puis-je douter encore? Je ne me tromperais point ainsi. C'est elle et c'est lui. Quel triple sot je fais et quel rôle de niais m'a-t-on fait jouer? M'enverra-t-elle aussi le bouquet qu'elle aura trouvé dans sa voiture? Un fat, un séducteur de coulisses. M. le baron de Hem ! Et celte dévote de rencontre qui prêle son aide à leurs amours. Le dégoût m'envahit le cœur et la nausée me prend.

l'avais envie <!<• me faire jeter à l'ambassade d'Autriche, «l'y prendre l'adresse de M. de bem et de le souffleter.

« Non, le mieux est de rire ! »

Et je riais (de quel rire !) de ma naïveté, de ma confiance, de ma stupidité, de leur trahison.

« Un espoir à la mer! On vit bien sans maîtresse. Comme elle sait mentir ! »

J'arrivai à l'hôtel Puyrenier. J'y trouvai Mme de Puyrenier causant avec Madeleine.

« J'ai à te parler, » lui dis-je tout bas.

Elle vint à son atelier. Nous étions seuls.

a Avec qui es-tu sortie aujourd'hui ?

— Avec Mme de Nauve.

— Je sais, oui, je sais, mais Mme de Nauve t'a quittée.

— Moi?

— Toi.

— Non.

— Ne mens pas.

— Je te jure...

— Ce n'est pas vrai !

— Allons donc, dit-elle avec un étonnant aplomb. Vous êtes impertinent, mon cher !

— Je vous dis que je n'ai point quitté Mme de Nauve. Faut-il plaider l'alibi devant votre juridiction? J'étais au bois. Esl-ce que vous m'épiez, par hasard ? Vous êtes fou, tenez; mais une femme pardonne toujours la folie qu'elle cause. Faisons la paix, dit-elle en me tendant la main. »

J'étais stupéfait de tant d'assurance.

« Vous boudez? » dit-elle.

Elle tendait toujours la main, cette main que j'avais embrassée, pressée tant de fois.

« Je vous dis que vous êtes fou. Qui soupçonnes-tu? Oh! le jaloux qui va rugir pour un doute. Voyons, est-ce qu'on tue son bonheur comme cela ? Je te dis que je t'aime! Tu ne me crois plus? Tu pleureras ta colère, sois-en sûr. Ah ! tu as pris ma main. C'est bien. Mon Régis! Oui, je t'aime! Tes lèvres, que j'y prenne mon pardon et le tien ! »

Faible cœur que j'étais ! je n'avais qu'à la foudroyer d'un mot, a lui dire: Je t'ai vue! M. de Bem était avec toi. J'hésitai, j'eus peur. Je voulais oublier, je me contraignais à me dire: Je me suis trompé.

« Tu ne sais pas, fit tout à coup Madeleine en riant, on m'a demandé en mariage aujourd'hui.

— En mariage? Je me sentis mal affermi.

— Oui, vraiment. Un député, s'il vous plaît, M. Malurel (de Rouen).

— M. Malurel?

— 11 est riche, fit Madeleine en me regardant en dessous avec un sourire railleur.

— Très-riche, répondis-je.

— Madame Malurel... Qu'en dis-tu?

— Ah ! Madeleine, je vous en prie, ne riez point de ce qui me torture. Brisons là.

— Ktes-vous insupportable, mon Dieu! Je me faisais une fête de rire avec vous de cet époux qui me tombe du Corps législatif. Vous devenez grave, Régis!

— A qui la faute? » répondis-je.

Assurément, Madeleine ne pouvait épouser M. Malurel, un grand et gros homme, dont le crâne chauve brillait, sur les gradins du Palais-Bourbon, à l'extrême et turbulente droite. Je connaissais parfaitement ce soupirant, qui inclinait vers la cinquantaine.

D'une santé merveilleuse, millionnaire et d'humeur gaie, il portait haut sa tête apoplectique, dont les lèvres riaient imperturbablement, découvrant des dents intactes et blanches. Malurel, qui était fier du rayonnement de sa mâchoire, la montrait volontiers en disant :

«Je l'ai gardée ainsi parce que je n'ai jamais fumé. Ah! le tabac, pouah ! Il a fait de nous des Allemands. Leur bière a continué l'affaire. Parlez, parlez-nous de notre cidre normand. » Et arborant son ventre majestueux :

« Le cidre fccit, » disait-il.

C'était tout ce qu'il savait de latin.

Dès 1835 àl8/!|0, Gaston Malurel voyageait pour les nouveautés au compte de la maison Garasse et Duban. II faisait, comme on dit dans le métier, les villes du Midi et le centre de la France. C'était la gaieté même des voyages, le boute-en-train des tables d'hôte, le plus irrésistible des commis voyageurs. Personne ne l'égalait dans l'art de découper un poulet en l'air au bout de sa fourchette, et de conter au dessert les aventures du grenadier Pelle-Sèche.

« Dis-moi donc, Pelle-Sèche, on me dit que tu n'as pas été en Egypte ? — J'ai pas été en Egypte, mon capitaine, là qu'il y a un polisson de soleil qui vous coupe la tête en quatre, là que j'ai vu des crocodiles avaler les sapeurs-pompiers avec leurs haches. Les conscrits, ça passait comme de la purée ! »

Malurel imitait à la fois le grognard et l'officier, faisait les gestes, se dandinait, passait sa main doite sur ses lèvres comme pour caresser une moustache absente, et soulevait autour de la table des tonnerres d'applaudissements... Et comme cette verve le rendait redoutable à ses rivaux! il enlevait d'assaut les commissions en riant, en faisant la cour aux clientes déjà mûres, en disant à ses clients qui l'invitaient à dîner:

Vous avez là du vin comme on n'en boit pas au Cadran-Bleu! parole d'honneur. Mais où diable avezvous pris ce vin-là, vous? Encore un verre... Et vous dites que les jaconas ne se vendent pas, quand vous tendez votre cave de ce velours-là. Farceur! Je voudrais bien avoir pour capital l'intérêt de votre dernier inventaire!

Malurel avait ces façons brusques de railler qui sont des llatteries irrésistibles. Il caressait en égratignant. 11 apportait à ces provinciaux épaissis et arriérés les nouvelles de Paris, le dernier refrain de Déjazet, le calembour d'Odry, la charge de Chariot ou de Monnier. Il imitait Bocage dans la Tour de Nés le et chantait (Ic^ vers de quatorze pieds, qu'il attribuait à Déranger.

228 MADELEINE DERTIN.

Le client, émoustillé par cette verve, trinquait, faisait chorus au refrain et dictait une commande en s' interrompant pour dire : « Ce coquin de Malurel! Diable de Malurel! va, il n'y a que lui! »

La bonne fortune — qu'il aida légèrement — voulut que la fille de son patron, Mlle Zélia Garasse, s'éprît de ses dents blanches et de ses cheveux, qu'il avait blonds. 11 l'épousa. Voilà Malurel associé et donnant, comme il le disait, le coup d'éperon à la maison. Lorsque notre sieur Duban se retira — un an avant la mort de notre sieur Garasse — l'établissement alignait des bénéfices prodigieux. Après la mort de Garasse, Malurel, demeuré seul, au lieu d'enrayer les affaires, acheta — dans l'Eure — des fabriques importantes et fabriqua outre mesure.

Il prétendait avoir le génie des grandes transactions, non le goût des petits carottages. En marchand d'un tel train, il pouvait tomber dans la faillite. Il alla droit à la fortune. L'audace de ce Danton, marchand de nouveautés, fut couronnée de succès. En outre, il enterra Mme Zélia Malurel. Fils de petits bourgeois, élevé avec avarice jusqu'à quinze ou seize ans, il se trouvait à quarante ans riche, grand propriétaire et gros fabricant, et tenant une partie de la population ouvrière des environs d'Évreux. La fantaisie, non, l'appétit, la soif, la gourmandise lui vint d'être député. On le patronna de la meilleure façon ; il fit rédiger par un professeur du lycée une profession de foi qu'il apprit par cœur et qu'il récitait aux comices agricoles,

MADELUlliNE BERTIN. 229

et il fut triomphalement nommé député contre un de ces mauvais esprits qui prétendent connaître quelque chose à la politique, parce qu'ils l'ont étudiée toute leur vie et qu'ils lui ont tout sacrifié. Malurel était donc satisfait, mais j'entends satisfait de tout. 11 était copieusement fortuné, il se portait bien, il se trouvait beau, il avait en Normandie un château où il recevait monseigneur l'évêque et M. le préfet. Il était fier de porter ce titre de député qui sonnait bien, mais qu'il transformait volontiers en celui de législateur.

Il avait, à la Chambre, l'attitude digne et immobile, et votait avec empressement; mais il gardait pourtant un visage sybillin. Dans le monde, au contraire, il ouvrait son âme et, selon son expression, se déboutonnait franchement.

« Je ne sais pas, disait Malurel, de quoi se plaignent les esprits chagrins. La Révolution est faite, et tout ce qui était à accomplir est accompli. Les nobles? il n'y en a plus. Tout ce qui reste de marquis dans le canton est bien heureux de venir manger mes dîners et boire à ma table du vin comme ils n'en dégustent pas tous les jours.

Le peuple? il est heureux comme il ne l'a jamais été <t mes ouvriers gagnent autant que moi. Comment autant que moi? Plus que moi ! Ils n'ont ni soucis ni tracas, <•( se moquent pas mal que la Bourse baisse.

Le clergé? Bah! il entend la gaudriole tout comme nous, et les calottins, que j'ai détestés au temps jadis, ne -oui pas il" mauvais diables! Je lésai vus â l'œuvre.

Le tout est de se mieux connaître. En 1830, je les aurais volontiers guillotinés. J'étais si jeune! Maintenant, vous savez, pourvu que je digère bien, que mon oreiller de crin soit bien fait et éloigne l'apoplexie, ah! Dieu de Dieu, ce sont ces bêtises-là qui me sont bien égales !

Il était volontiers gai, souriant, chantait du Désaugiers au dessert et même au potage, et colportait le dernier calembour fait à la Chambre par ses collègues de la droite.

Mais quand Malurel reprenait sa gravité, il devenait sentencieux comme le Koran. II proclamait, avec ses grimaces importantes, invariablement soulignées par une cravate blanche, que le salut de la société exigeait une main de fer et que la France avait assez souffert des écrivains et des bavards — journalistes et avocats — pour se reposer pour le moment.

Il avait cet implacable entêtement que donnent l'ignorance et la peur.

Dans ces crânes admirablement complets parce qu'ils sont solennellement vides, il est plus difficile de faire entrer une idée nouvelle, même avec un marteau de Vulcain, qu'il ne fut difficile de tirer Minerve, tout armée, du cerveau de Jupiter.

Cet homme, qui n'était point méchant, devenait féroce lorsqu'on parlait de simples choses qui eussent paru banales à Vergniaud et à II. de Séchelles , morts pour les Malurels. La révolution française avait, par exemple, le privilège de l'exaspérer. « Ne me parlez

MADELEINE BERTIX. 231

pas de ces cannibales ! Et pourtant ils avaient du bon : ils ont purgé la terre de l'aristocratie. »

L'aristocratie était sa bête noire. L'ancien commis voyageur exigeait d'ailleurs que ses domestiques lui apportassent ses lettres sur un plateau d'argent. 11 se lâcha tout rouge, un jour qu'un valet lui tendit un pli avec une main dégantée.

« Je ne veux pas, dit Malurel, voir à nu une patle de rustre ! »

Le fds du boutiquier s'était, comme on voit, affiné.

Madeleine, évidemment, ne pouvait épouser un tel homme. Tout son être se serait révolté à cette idée. Pourtant je ne considérais point sans inquiétude cette demande de Gaston Malurel. Encore une fois il était riche et les ambitions de Madeleine se trouvaient ainsi subitement éveillées. M. de Puyrenier, d'ailleurs, je le savais, ne détestait point ce Malurel, qui lui apportait un peu de gaieté. Les sceptiques maigres se plaisent à se compléter parles habiles gras. C'était à M. de Puyrenier que Malurel, allant droit au but, avait demandé la main de Madeleine.

M. de Puyrenier (Madeleine m'avait conté toute cette histoire) avait d'abord souri et indiqué à Malurel la différence d'âge qui rendait une telle union peutêtre difficile.

« Allons donc, répondit Malurel, j'ai vingt-ans! »

11 allait, venait, levait les mains, soulevait des chaises à bras tendu comme des haltères, se frappait sur la poitrine, toussait et disait :

<( Hum ! c'est solide ! Dans notre famille on meurt centenaire. Défunte ma pauvre Zélia seule a fait mentir cette vérité... Il est vrai que les alliances ne donnent point la santé. »

M. de Puyrenier parut enchanté de cette demande deMalurel. La situation fausse dans laquelle se trouvait Madeleine n'était point faite pour attirer de pareilles demandes et peut-être avait-il pu croire ou craindre que la fille de Pierre Bertin ne se marierait jamais.

Il était, je ne dirai point las, mais comme agacé de la continuelle présence de Madeleine, et, tout en admettant cette jeune femme de vingt-quatre ans dans son intimité avec Mme de Nauve, évidemment il s'en irritait. Madeleine avait, sans qu'il s'en doutât, pris possession de son esprit, et sur cet irrésolu elle gardait, à ne point le nier, un certain empire. M. de Puyrenier avait d'ailleurs des velléités de liberté qui pouvaient trouver dans Madeleine, non pas un juge, mais un témoin.

Il devait donc souhaiter que ce témoin s'éloignât, le laissât maître de ses actions. Non pas que Madeleine fût bien gênante. Après tout, elle n'était point sa fille. Elle faisait volontiers, et sans fausse honte, une amie d'une maîtresse de M. de Puyrenier, mais il y avait encore comme une pudeur chez le comte, et il supportait difficilement le regard de Madeleine. Le pouvoir de la jeune femme sur cet homme si maître de lui-même était fait d'habitude plutôt que de charme. Elle l'avait étonné jadis par ses saillies, .elle le domi-

nait vaguement aujourd'hui par ce caractère bizarre,

inconséquent et séduisant comme tout ce qui est bruit I et lumière; mais les gens comme M. de Puyrenier

n'acceptent que difficilement d'être domptés, et se

défendent quand il est encore temps.

Il mit donc à l'agréer, à engager Madeleine, un I certain empressement, un zèle d'une vivacité qui

pouvait étonner peut-être. Madeleine elle-même en

fut surprise. Elle fut émue, et nettement :

« Vous voulez donc bien, dit-elle, que je quitte

cette maison?

— Moi? » fit M. de Puyrenier.

Il était devenu tout pâle.

« Ma pauvre Madeleine, dit-il en lui prenant les

mains, vous ne me comprenez pas. Je voudrais, au contraire, vous garder toujours auprès de moi. Je vous aime beaucoup, mais votre bonheur consiste dans un établissement solide, et vous ne pouvez rencontrer un meilleur parti que Malurel. Sans doute il n'est point jeune ; mais il a le cœur excellent, en somme, et sa fortune considérable, la double situation qu'il occupe à Paris et en Normandie, vous permettront de satisfaire des goûts que vous avez raison d'avoir, et de vivre selon votre guise.

— Ah! dit Madeleine, ainsi vous me conseillez ce mariage?

— Je vous le conseille. Votre situation, ma chère enfant, est tout exceptionnelle... Malurel la connaît, peu lui importe, il vous aime. Ce serait folie à vous

de refuser. C'est la fortune dont vous êtes digne qui vous arrive. Votre beauté vous permettait d'espérer un époux plus charmant, mais non un mari plus dévoué et plus épris.

— En vérité, dit Madeleine, M. Malurel est devenu Céladon à ce point! Je ne l'épouserai pourtant pas. Vous pouvez le lui dire.

— Vous refusez, Madeleine !

— Je refuse.

— Mais, mon enfant, songez...

— Ah ! c'est que je suis ambitieuse ; mais, dit-elle avec un singulier sourire en regardant M. de Puyrenier en face, je veux mieux que Malurel ! Je veux quelqu'un qui m'aime et que j'aime!

— Madeleine, aimez-vous donc quelqu'un? demanda vivement M. de Puyrenier.

— Ceci est mon secret, » dit Madeleine. Elle laissa M. de Puyrenier sans réponse.

Le soir, elle me racontait cette conversation. Je l'écoutais avec anxiété.

« C'était à moi, c'était donc à moi que tu pensais, Madeleine?

— Et à qui donc veux-tu que ce soit?» fit-elle avechumeur.

Elle me promit de venir le lendemain, chez moi, dans cette avenue Frochot où elle se glissait d'un pas furtif, un double voile de guipure sur le visage.

Ah! comme je l'attendis! J'étais furieux d'avoir

été assez lâche la veille pour ne point lui dire : Tu mentais, M. de Bem est ton amant.

J'étais là , avec ces frémissements d'impatience , ces ennuis, cette impossibilité de demeurer immobile, cette excitation nerveuse que tous connaissent. Je m'ennuyais, je parlais tout haut, je riais, je frappais du pied, je battais aux vitres de ma fenêtre des marches fantastiques. La fièvre de mes premiers rendez-vous, leur alanguissement et leur ivresse me reprenait. Et Madeleine ne venait, pas. Quel relard! Des heures entières. Je froissais mes mains l'une contre l'autre, je m'habillais pour sortir, pour aller au-devant d'elle, je mettais, j'ôtais et remettais mes gants, que je déchirais en les mordillant.

Je revoyais, je ne sais pourquoi, cette voiture où j'avais aperçu Madeleine ; il me semblait percevoir la voix de M. de Bem. Tout à coup, j'entendis ce léger coup de sonnette qui était signé de sa main tout aussi bien qu'un de ses billets. C'est alors qu'on oublie tout. Il fallut faire sur moi-même un effort pour ne point, la porte ouverte, l'embrasser follement, l'emporter... Je me domptai, pour ainsi dire, je passai nia main sur mon front, et j'ouvris la porte au moment où elle sonnait encore, légèrement impatiente.

Elle n'avait pas de voile, j'aperçus son sourire et l'illumination de son regard. Puis elle me sauta au cou et m'embrassa.

« Tu m'as attendue? dit-elle en entrant comme un

ouragan de soie dans ma chambre. Pauvre cher ! je t'ai fait attendre! »

Elle avait enlevé son chapeau, et, revenant à moi, les lèvres froncées et avançant d'elles-mêmes audevant du baiser :

<t Tu m'en veux, dis? »

Elle prenait cette voix d'enfant, câline, qui me berçait. J'avais de folles envies de ne rien dire, d'oublier toute question, toute suspicion, de ne plus voir que cette femme avec son charme, cette idéale maîtresse qui venait à moi, toute souriante. Je lui trouvais une animation singulière, une gaieté sans cause qui me surprenait, et je la regardais, je la contemplais sans mot dire, avec cette expression de doute qu'on ne peut cacher lorsque ce sentiment cruel — le plus cruel, certes! — vous emplit le cœur.

(( Allons, dit-elle en s'asseyant, voilà encore les diables bleus! Qu'est-ce que tu as à me reprocher aujourd'hui? Malurel? Don Juan Gaston Malurel? »

Et elle se mit à rire en appuyant sur le prénom Gaston.

« Madeleine, dis-je gravement, vous êtes une malheureuse fdle dont je ne comprends plus la folie. D'où venez- vous? Pourquoi m'avez -vous fait attendre? Vous m'avez fait bien du mal. Soyez franche... Vous avez assez de moi... et vous avez pris un autre amant. »

Elle était devenue légèrement pâle.

« Quelle brutalité, dit-elle, en se levant, et ses yeux noirs m'enveloppèrent d'une flamme irritée. Vous faites des questions au fer rouge, vous! Ah! vous êtes encore jaloux ? Ou plutôt vous êtes encore maussade? C'est bien, je m'en vais! »

Et sa main, gantée encore, se tendait vers son chapeau.

« Madeleine, je vous en prie, Madeleine, écoutezmoi. Ah! parbleu, vous ne sortirez pas, et vous m'écouterez. Eh bien! que voulez-vous, c'est de la folie; je suis persuadé que vous êtes la maîtresse de M. de Bem (elle ne tressaillit pas), mais je ne demande qu'à être détrompé. Je vous en prie, dites-moi quelque chose, donnez-moi — je ne dis pas une preuve... et pourtant si, car je ne vous croirais pas... prouvezmoi que vous n'êtes point la maîtresse de M. de Bem. »

Je revenais, avec la persistance des amoureux qui doutent, au même nom, au même sujet.

« Ah! Régis, dit-elle presque gaiement en croisant les mains et en me regardant avec une certaine pitié, mon pauvre Régis, que tu es enfant! Quelle idée te vient? Moi, la maîtresse de M. de Bem? C'est de la folie. Je ne l'ai point revu depuis des siècles! Je vous l'ai déjà dit. Allez-vous encore me demander la couleuf de mon chapeau? Vous êtes fou, tenez! Et des preuves avec cela? Mais je vous en donnerais cent, je vous en donnerais mille, vilain jaloux, que vous ne me croiriez point. Je veux que vous ayez la foi sans

'238 MADELEINE BERTIA.

toucher les blessures. Des preuves? mais la preuve, Régis, c'est que je t'aime, que je t'aime, entends-tu! Est-ce que c'est un mensonge, cela, je t'aime, je t'aime... »

Elle se suspendait à moi avec des attractions magnétiques, me regardant en détournant à demi sa tête •levée vers moi. J'apercevais son cou charmant où la lumière éclairait , sous les torsades qui semblaient noires, un duvet blond; et en détournant sa tête, creusait comme un sillon dans la chair de ce cou qui tentait irrésistiblement mes lèvres. Comédienne! Elle m'enivrait. Je la repoussai brutalement d'un mouvement nerveux. Son sourire même, le son adouci de su voix, tout mentait.

« Ah ! voilà qui est indigne, Madeleine, m'écriai-je. Je t'ai vue !

— Avec M. de Bem? Où cela? Quand? Ce n'est pas vrai !

— Hier, au détour du quai, dans un quartier perdu, près de l'arsenal ! »

Elle rougit, puis devint plus pâle encore que tout à l'heure. Ses narines roses avaient des frémissements, et ses lèvres frissonnaient.

« Ce n'était pas moi , dit-elle.

— Je t'ai vue!

— Tu es fou.

— De quelle couleur est ce chapeau? Bleu. Eh bien! tu avais ce chapeau-là hier. Je te vois encore?

— Allons ! Régis, c'est assez , fit-elle avec une di-

gnité de souveraine outragée. Je vous disque c'est de la folie cela. Ouvrez-moi cette porte.

— Tu veux partir?

— Certes. Tout est fini entre nous. Ouvrez cette porte !

— Mais tu ne m'as donc pas compris, m'écriai-je. Je te pardonnais, Madeleine, je te pardonnais d'avance, comme un faible cœur que je suis. Je savais que tu étais la maîtresse de M. de Bem, mais je voulais t'entendre t'excuser. Tu as menti! tu as menti! Ah ! que tu me fais de mal !

— C'est indigne, savez-vous, ce que vous faites là? s'écria Madeleine. C'est lâche!

— Malheureuse, tu accuses ici. Tu n'as donc pas peur de moi. »

Elle avait raison; j'étais fou. Je levai la main comme un furieux. Madeleine se redressa avec une bravade voluptueuse, j'eus honte de ma menace. Je saisis une coupe de Bohême et je la brisai d'un coup violent sur le velours de la cheminée. La coupe vola en éclats et je retirai ma main dont le pouce saignait.

A la vue de la blessure, Madeleine s'élança vers moi, tira un mouchoir de sa poche, et, après avoir regardé ma main , l'enveloppa dans la batiste en me disant :

« Grand fou, puisque je t'aime! »

Elle avait mis tant de fièvre, tant d'élan dans ce mouvement, tant de caresses dans ces mots que je

«2iO MADELEINE BERTIN.

me sentais ému malgré moi. J'étais retombé assis, regardant ce mouchoir dont elle enveloppait ma main, la regardant, elle aussi, et me demandant, avec des doutes, si l'on pouvait ainsi tromper.

Tout à coup, j'aperçus sur le mouchoir une broderie, des chiffres tracés, j'eus une vision nette des choses, il me passa un éclair dans le front, et j'eus un petit ricanement singulier, tant la découverte était bouffonne.

« Comment s'appelle M. de Bem? demandai-je froidement.

— Allons, vous continuez, Régis.

— Ne s'appelle-t-il pas Arnold?

— Arnold?

— Tiens, » lui dis-je en lui montrant le mouchoir où l'A et le B s'entrelaçaient sous un lortil de baron.

Elle pâlit affreusement.

« Vous venez de chez lui; ce mouchoir est le sien. Vous êtes une misérable. Étais-je assez absurde! J'allais douter de moi! J'ai collé mes baisers sur ses baisers! Vous sortez de ses bras! Allez-vous-en. , — Régis...

— Allez-vous-en! Partez! Voyons, regardez-moi! Est-ce que je suis maître de moi. Allez-vous-en, malheureuse !

— Je te jure... Régis... Au nom du ciel! »

Je ne dis rien. Je la pris par les poignets, je la traînai jusqu'à mon seuil, je la poussai durement et je refermai la porte sur elle.

MADELEINE BERTIN. '2 il

J'avais peur de moi-même.

Quand elle fut partie, je tombai écrasé sur mon lit. Quel vide dans ce cœur maintenant!

J'étais seul. Comme j'étais seul! Je regardais ce mouchoir taché de sang. Ainsi, il n'y a plus à douter! J'essayais de secouer toute douleur, de me railler moi-même. Je garderai ce mouchoir. Il m'a rendu service. Triple sot que j'étais ! Confiance niaise, amour stupide. Allons, je suis délivré. Je respire. Eh bien! elle était indigne de toute affection. Je suis bien heureux de ne point l'aimer davantage. Tout est dit. Cela vaut mieux.

« Mon Dieu ! disais-je, qu'est-ce que je vais faire maintenant?

Il y avait en moi, il y avait pour toujours une corde de mon cœur qui venait de se briser.

J'avais envie de la rappeler et de lui dire, de lui crier tout ce que je souffrais. Je courus à ma fenêtre. Elle descendait l'allée de marronniers de l'avenue. Elle avait une démarche mesurée qui me disait clairement qu'elle avait repris toute sa présence d'esprit. Elle ne se retournait point pour voir si je l'appellerais. J'aurais cru qu'elle serait demeurée à ma porte, suppliante. J'aurais eu une volupté si grande à la retrouver là, agenouillée, et à la maudire encore. Elle partait. Elle disparut au bout de l'avenue.

îi

242 madeleinl; bertin.

Je ne sais rien de plus banal que les plaintes de l'amant trahi. Toutes les larmes sont composées de même. 11 y a, d'ailleurs, dans la douleur, un peu de ridicule. Le monde aime assez à railler à son tour celui qu'on bafoue. C'est le vx victis ! murmuré par la grande majorité. Je n'estime pourtant que les dupes. Tout homme que l'on a trompé une fois peut être un scélérat plus tard. Il y a une minute de sa vie où il a cru à quelque chose et où il a donné de soi-même à sa foi!... Être dupe ! que de gens ne pourraient l'être, et n'ont jamais connu celte intime et suprême joie de se sentir supérieur à ceux qui vous trompent, et de mépriser ceux qui vous trahissent!

La souffrance même de la dupe a sa volupté !

Je me levai, pourtant, le lendemain de cette journée d'écroulement, brisé et accablé, après une nuit d'insomnie.

Un temps jaune, triste et bête! un de ces réveils accablés où l'on pense au dernier sommeil. Il y a toujours, dans ces cas-là, un orgue sous les fenêtres, qui joue un air lugubre, et dont les notes vous entrent au cœur. J'avais passé comme dans le brouillard malsain. Je me sentais pénétré d'ennui, glacé, seul. Que manquait-il à ma vie, pourtant? Tout. J'avais

rencontré quelque chose de ce sentiment nouveau qui avait rongé tous les autres et s'en était nourri. C'était l'hypertrophie de l'amour. — Maintenant, me disais-je, quoi que je fasse, il y aura un grand vide à la place de cette chose que j'aurai arrachée de moi, la prenant pour une plante parasite, lorsque, tout au contraire, cette fleur que je nourrissais me faisait vivre.

L'homme est insensé. Ce n'est donc pas assez que le temps, le hasard, les chocs inévitables, le désunissent et le détachent de ce qu'il devrait aimer et conserver toujours; il faut encore qu'il aille au-devant de la séparation, qu'il n'en entende pas sonner l'heure, qu'il avance l'aiguille lui-même, comme si la souffrance était un amer plaisir! Se laisser vivre, aller au hasard; s'endormir bercé par un songe ; ne penser au réveil que lorsqu'il est venu ; s'attarder aux premiers pas, comme si on ne devait faire que ceux-là ; se boucher les yeux pour ne pas voir, et les oreilles pour ne pas entendre; fumer la vie comme un narghilé ; oublier les déceptions passées, et croire chaque matin que le malheur est mort la veille ; jouir du présent, parce qu'il est le présent, et qu'il n'a ni pour aîné, la veille, qui ricane ; ni pour cadet, le lendemain, qui pleure. Voilà, peut-être, le bonheur ou le calme. Horace, l'égoïste, l'avait trouvé, ce bonheur-là! Encore si, lorsque viennent ces heures troublées, on avait le courage de vivre avec ces fous et ces écervelés, épris; de gaieté résignée] Mais non ; comme un malade, at-

teint d'anémie, qui, au lieu de se nourrir de viandes saignantes, croquerait des pommes crues, on choisit pour confident un cœur blessé, un vaincu de la vie, un Musset! et c'est ù sa coupe d'amertume qu'on va se désaltérer!... Puis, après avoir bu, les lèvres sont mieux consumées, la douleur plus forte, les larmes plus chaudes et plus lourdes. On se repaît de sa douleur. Et pourquoi pas? Quand tout vous échappe, lorsque, à tire- d'aile, le rêve caressé s'enfuit, on le cherche où il se tenait tapi; et, pour l'y retrouver, pour le découvrir, on fouille son cœur, quitte à le déchirer ! En vérité, me demandais-je, est-ce que, trahi ainsi, et la sachant infâme, je l'aimerais encore? C'est impossible! J'avais peur de ces abîmes de faiblesse que je découvrais en moi.

L'amour peut-il exister sans l'estime, dans une âme droite, dans un cœur bien placé ? En vérité oui, car nul ne saurait me faire baisser le front devant un acte de ma vie ; et j'aimais encore — il faut bien l'avouer — Madeleine, sans l'estimer comme jadis. Je l'aimais avec ce singulier mélange de colère et de haine, qui fait qu'on se maudit de n'avoir point le courage de fuir ce qu'on méprise. Lorsque je songeais qu'elle m'avait trompé ; lorsque mon imagination me la représentait dans les bras d'un autre, avec ses poses enivrantes que je lui connaissais, murmurant les mêmes mots dont elle m'avait électrisé, il me montait au cerveau des bouffées de folie. Ma passion se triplait par le souvenir et la comparaison. Je con-

çois qu'en de telles circonstances, les faibles altérés d'amour, acceptent le partage et descendent jusqu'à la lâcheté ! Tout est possible dans ces crises, où l'abdication de la fierté apparaît comme un bail nouveau avec la volupté ou le bonheur. En ces secousses, où tout s'écroule en nous, il vous passe de folles idées de se révolter contre vous-même, et pour un peu, l'on briserait avec rage tout ce qui est l'honneur même, et ce qu'on appelle le préjugé ! Je demeurai plusieurs jours seul, fuyant l'hôtel Puyrenier, m'imposant des courses inutiles dans le brouhaha de Paris, le monde bruyant, m 'enfermant dans un théâtre, me contraignant à écouter des pièces qui faisaient pleurer mes voisins, et que je ne comprenais pas, ou qui m'im-

: portaient peu; secouant avec énergie je ne sais quel abattement, qui m'eût amené à tout accepter, à tout

i oublier, car j'étais effrayé, vraiment effrayé et navré de ma solitude soudaine.

J'étais bien résolu à quitter Paris pour quelques mois, à me cloîtrer quelque part ou à voyager. J'avais songé à provoquer M. de Bem, mais je n'en avais point le droit, et je sentais pourtant que si je l'apercevais jamais je ne pourrais contenir ma colère. Le roman de Madeleine, avec lui, devait être, pourtant, de courte durée. J'appris bientôt que M. de ieni <Hait parti pour Vienne. Il s'y mariait. A cette Nouvelle, je ressentis l'âpre envie de courir aussitôt à lliôt. •! Puyrenier, el d'accabler Madeleine de mes larcasroes. Il me sembla que j'étais assez vengé parce

ti.

soudain abandon. Je me prenais parfois à en rire. Cette idée que Madeleine s'était prise à son propre piège me consolait. D'autres fois, mon mépris pour M. de Bem débordait, et je regrettais qu'il ne fût pas là pour aller le lui jeter à la face. Je connaissais l'orgueil de Madeleine; elle avait dû souffrir cruellement. — Et, me disais-je, si l'abandon et la lassitude venaient d'elle, si, prise de dégoût, elle l'avait chassé comme un valet que l'on congédie ? — Elle m'aimerait donc encore? Je domptais l'élan qui m'appelait vers elle. L'idée ne me venait point qu'après M. de Bem, elle en pût aimer un autre. J'étais prêt à pactiser, à pardonner.

Un matin, on me remit une lettre de Madeleine. J'eus la tentation et non le courage de la renvoyer, sans l'avoir ouverte. Mais je rompis le cachet, et je lus :

« Viens, écrivait-elle, je suis malheureuse! je souffre! et je t'attends... »

Je froissai la lettre avec colère ; puis, je la dépliai et je la relus.

Je regardai, sans battements de cœur, cette écriture, que j'eusse — y avait-il si longtemps? — baisée et couverte de larmes... Elle me semblait tracée par une autre main que la sienne. II me semblait que cette simple ligne contenait un mensonge, et je cherchais, au coin de ce papier, le chiffre et le tortil du baron de Bem. Je me mis à mon bureau pour répondre. II me venait des phrases foudroyantes, que

je traçais avec volupté, et que j'effaçais avec rage. J'avais envie de ne point répondre. J'écrivis, enfin, un laconique billet d'excuses et de refus ; mais, la lettre faite, je la déchirai, la jetai au feu et m'habillai pour sortir. J'allais à pied, marchant lentement, ennuyé de cette visite, las, amer, et entendant toujours, — comme s'il eût été prononcé par une voix invisible, — ce nom de M. de Bem.

En montant l'escalier de l'hôtel, je me heurtai contre M. Malurel, qui causait, en riant, avec mademoiselle Lina. Il prit un air grave, en m'apercevant, et me salua avec dignité.

« Mademoiselle vousattend, » me dit mademoiselle Lina, qui avait rougi, — mais modestement.

Madeleine m'attendait, en effet, toute pâle, drapée dans un long peignoir de cachemire blanc, et couchée à demi. Je lui trouvai l'air accablé, un cercle bleu autour des yeux. En prenant la main qu'elle me tendait, je la sentis qui brûlait. Après avoir craint un moment de paraître faible, en venant, je me félicitai tout à coup d'être venu pour ne point sembler cruel.

« Mais vous avez la fièvre, Madeleine ? dis-je vivement.

— Oui, j'ai beaucoup souffert; je n'ai pas dormi; j'ai tenu cette pauvre Lina éveillée toute la nuit. »

« Pauvre Lina ! » me fit sourire.

«Pourquoi souriez-vous, Régis? Je vous assure que votre Madeleine est brisée!... Ah ! tu ne me crois

i>48 MADELEINE BERTIX.

pas? dit-elle, en m'attirant vers elle et en me serrant la main de toute son énergie... Je suis bien malheureuse, va! C'est parce que, maintenant, tu ne croiras jamais à ce que je te dirai, que je suis accablée... Dis, tu ne me croiras plus?

— Laissons cela. Madeleine, répondis-je. Je vous assure que vous me faites du mal.

— Ah! tu m'en fais bien davantage avec tes soupçons ! »

Elle s'était relevée, et me regardait de ses yeux profonds, avec une expression de tendresse ardente. Je voulus résister à ce regard même ; je me mis à sourire avec ironie :

a Mes soupçons? lui dis-je. Allons. Madeleine, un peu de dignité. Je vous assure que j'ai beaucoup de pardons.

— Eh ! je n'en veux pas de tes pardons, dit-elle, c'est ton amour que je veux, c'est ta confiance, c'est l'oubli de cette scène atroce, et dont le souvenir me tue! c'est un seul mot de tes lèvres, un mot qui me sauverait : Je me suis trompé! »

Son exaltation me parut sincère, et, vraiment, elle avait la fièvre. En me parlant ainsi, elle me torturait. Volontiers, je l'eusse écrasée encore une fois sous mon mépris. Mais je ne sais quelle pitié m'arrêtai!. Elle suppliait et souffrait. Elle se leva toute droite, et brusquement se jeta à mes pieds.

« Régis, aime-moi! Régis, disait-elle, je suis bien malheureuse ! »

Je sentais, comme une rosée, ses larmes chaudes me couler sur les mains. Je voulais la relever. Elle demeurait là, s'accrochant à moi, et me répétait : « Pardonne ! »

Et cette femme, que j'avais adorée, — que j'aimais encore, — j'éprouvais, en même temps que je m'apitoyais sur sa douleur, une certaine joie maligne et cruelle à la voir humiliée ainsi, et suppliante. Cela me vengeait de mes tortures, et ses larmes effaçaient les miennes. J'aurais voulu essuyer ses pleurs, et pourtant il me plaisait de les voir couler. C'est ainsi qu'on doit s'enivrer de la vue du sang de l'ennemi qui vous a hlessé. Je la relevai; je voulus la consoler ; je lui répétais, me reprenant à ce venin d'amour que je respirais à côté d'elle, — je lui répétais que j'oubliais, que c'était fini ; que le passé ne comptait pas; mais, en dépit de tout, mes paroles résonnaient mal et mes pardons sonnaient faux. Je devais ressembler à un homme fatigué d'un drame, et qui, pris de lassitude, en souhaite désespérément la fin, plutôt qu'à celui qui, saisi par le spectacle, s'émeut, et mêle ses cris et ses larmes aux clameurs de la tragédie.

Elle devait être sincère, pourtant, à celte minutelà : ou je suis me abusé, ou elle souffrait vraiment. Elle sentait que je lui échappais, et son amour-propre en était blessé. Elle n'avait même plus cette coquetterie de la femme qui sait pleurer. Ses larmes coulaient de ses yeux rouges, et son visage grimaçait, affligé el défiguré par une douleur vraie. Elle hochait

la tête, regardait un coin dans la chambre, et semblait dire : Ainsi, je suis seule?

Il me montait alors aux lèvres de méchantes paroles, et je me taisais avec peine.

« Oui, seule! murmurais-je tout bas; seule, avec cette pensée que tu avais rencontré un être qui t'aimait, et que tu l'as sacrifié à un fat, qui s'est distrait de toi, comme il l'eût fait d'un amour de rencontre. Eh! parbleu! il savait bien qu'il te prenait en passant, comme on aime en voyage, au hasard de la rencontre et de la bonne étoile!... Pauvre fille! Et j'aurai beau faire, et promettre et jurer, efforts et serments seront vains ! Tes larmes n'effaceront pas ses baisers! »

On eût dit qu'elle avait deviné ma pensée. Son œil agrandi, fixé droit sur la muraille, comme sur un objet invisible, toute son attitude affaissée, cette prostration douloureuse, la faisaient ressemblera quelque malheureux qui assiste au naufrage de son espoir.

« Je te remercie de ne point m'accabler, Régis, me dit-elle, orsque tu le pourrais. Tu es bon! tu vaux mieux que mo ! Si tu m'avais trahie, vois-tu, je ne te l'aurais point pardonné!... C'est que je t'aime! je t'aime en dépit de tout. Nous aurions été si heureux ensemble, l'un et l'autre, l'un à l'autre! J'en ai fait des rêves, moi aussi. Châteaux de cartes! le vent vient. Tout est dit. A qui la faute?... A moi. Eh bien oui, à moi! Ce n'est pas pour t'attendrir que je pleure. Ces larmes-là sont des larmes de colère, de regret.

Je pouvais être ta femme!... Quand je songe à ce

bonheur possible je me déteste... Je t'ai fait bien du mal, mon ami!

« Ah ! parbleu, oui, je suis une malhonnête fille, une fille indigne , comme les autres ! J'ai marché droit à ma chute, froidement, dans mon exaltation même, en sachant bien ce qu'était la chute. Je me suis perdue avec volupté ; je me suis donnée avec une ivresse amère et joyeuse. Je voulais le braver, moi, ce monde, dont l'hypocrisie me repousserait, si j'allais à lui... Ah bah! qui faut-il accuser? Moi, peutêtre? Et pourquoi moi? Qui m'a fait ce sort bizarre, cette situation fausse? Où suis-je ici? chez qui? Chez mon père? Non-, chez l'amant de ma mère! Que puisje faire? je suis pauvre!... travailler. Eh! certes, j'aurais travaillé; il fallait qu'on m'élevât pour cela. Puisque mon père n'est plus là, on devait me donner un état, et dès mon enfance me dire : Tu es pauvre! On a fait de moi je ne sais quelle déclassée, qui soutire à se tuer, avec son orgueil impuissant et son ambition terrassée... Je dois avoir du sang de mon père, qui est mauvais; je dois lui ressembler. Je voudrais être comme lui, mort, ou dans quelque désert, au bout du monde. 11 est plus heureux que sa fille, va!... Quelle vie, Régis! Ah! quelle vie! une vie manquée, — parbleu! Et devant une fiole de laudanum on recule pourtant. C'est lâche!...

« Bah ! dit-elle tout à coup en se redressant comme électrisée et en essuyant brusquement ses yeux gonilés et rouges : c'est l'existence, après tout ! »

Et elle ajouta, d'un ton dégagé :

« Ainsi, tu m'as pardonné, vrai?

— Oui, répondis-je, un peu étonné.

— Embrasse-moi ! »

Elle dit encore :

« Va, je ne suis pas méchante, mais je m'ennuie ! Ah! je m'ennuie de tout cela! Toi, tu es fait pour être marié, aimer ta femme et avoir des enfants... En voilà une idée, d'avoir cru que je serais ta femme! Je te tuerais, mon pauvre Régis!... je suis trop folle. Laisse-moi à mes nerfs, à ma tête, à ma tempête !... Oh! je t'ai aimé et je t'aime pour tout de bon!... A quoi penses-tu ?

— A rien , » lui dis-je.

J'étais effrayé. Passer de cet accablement à cette surexcitation! Tout à l'heure, mourante et alanguie, maintenant, vibrante comme une torpille; elle allait et venait, se regardant dans ses miroirs, échauffant son mouchoir de son haleine et le promenant sur ses yeux.

« C'est ridicule de pleurer! disait -elle ; mais vrai, Régis, je souffrais! Ah! tu es bon! vous êtes bon, mon ami ! vous avez eu pitié de moi ! »

Elle prit un bouquet dans un vase, un bouquet de camellias déjà fanés, qu'on gardait là — eût-on dit — comme un souvenir. Puis elle le jeta dans les cendres du foyer.

J'avais envie de me précipiter sur ces fleurs, et de les broyer d'un coup de talon. Elles venaient peutêtre de lui!

Madeleine s'était assise déjà au piano, et elle jouait, comme si cette gymnastique des doigts, cette symphonie, l'eût apaisée.

u Écoutez, me dit-elle, ce sont des airs russes! »

L'incomparable puissance de la musique, c'est qu'elle fait jaillir en nous des pensées nouvelles, et en même temps des mots pour les exprimer. Qui n'est éloquent, et ne traduirait son impression, tandis que l'orchestre joue? Je me sentais enivré, et soudain calmé par ce bain de mélodies glacées.

Les airs russes, — Madeleine en joua plusieurs, — ont, tantôt la froide et majestueuse poésie des steppes, tantôt la gaieté robuste, et un peu lourde, des danses :1e paysans dans les kermesses. Des accents plaintifs, Jes murmures doux, de lentes mélodies, se mêlent à les sautillements imprévus, à des accès de joie vailante; un air chevrotant, joué comme sur un biniou breton, avec des sons de clochette argentée, comme jn brouillard de matin, — chanson de peuple enant, — semblable à ces complaintes de vieilles feuilles dont nous ont bercés nos nourrices, se termine wr une valse entraînante, échauffée, dirait -on, par 'eau-de-vie d'Arrack. Des mélancolies de pâtre, — orsque la nuit tombe, — se confondent dans des rerains ardents de cabaret. La chanson d'amour, l'éléie désolée, la mélodie trempée de larmes, est coupée oudain par une énergique bourrée; le Weber tombe 'ans rofienbach, et la mélancolie dans l'ivresse. iprfcs des mugissements de tuyaux d'orgue, mi air

se déroule, à la fois majestueux et grotesque, comme un cantique de carnaval. 11 y a dans ces airs des assoupissements de neige qui tombe et s'entasse, et des gaietés de desserts arrosés de kwass. L'air national est un plain-chant imposant et sombre, qu'on dirait chanté par les popes, sous leurs voûtes byzan tines. Les airs campagnards sont des romances rési gnées, tendres, alanguics et douloureuses comme les hymnes des peuples asservis et fous, électriques, tels que devaient l'être les évohés sans frein des esclaves aux revanches des saturnales. C'est ainsi que le serf pleure, lorsqu'il pense, et qu'il entonne ses chants affolés pour s'étourdir.

Elle avait, d'ailleurs, joué tout cela avec un art étonnant, je ne sais quel accent personnel , un sentiment pénétrant ! Elle fermait les yeux à demi , penchait la tête, et parfois une torsade de ses cheveux dénoués battait le dossier de son siège. Ses mains cou* raient sur le clavier avec une inspiration un peu fiévreuse. Tout à l'heure en larmes, elle s'était maintenant transfigurée. J'avais envie de me lever, de courir à elle, de me jeter à ses pieds ou de la prendre dans mes bras, et de lui demander pardon à mon tour. Elle me berçait et me faisait oublier... Quelle folie!

« Qu'est-ce que vous dites décela! fit-elle, en s'arrêtant tout à coup. C'est M. de Kouracheff qui m'a apporté ce cahier-là ! »

Elle avait bien fait de parler. Le charme fut soudain rompu. J'avais vu souvent M. de Kouracheff

dans la loge de M. de Bem aux premières représentations.

« Ah! dis-je simplement. »

Puis j'ajoutai :

« C'est parfait! Et vous êtes une grande artiste, Madeleine !

— Vraiment?... Excellente chose quand on n'a point de fortune, n'est-ce pas, Régis? Si les concerts n'étaient pas une des sept plaies parisiennes, je donnerais volontiers des concerts!

— Vous?

— Moi! Mais vous ne me croirez peut-être pas, si je vous dis que je regrette de n'avoir pas une jolie voix: j'aurais déjà débuté?

— Pourquoi ne débutez-vous point? si l'on n'est cantatrice, on peut être comédienne. »

Elle devina l'intention ironique.

« Bah!... Pour être comédienne, dit-elle presque gaiement, on n'a pas besoin de débuter! »

J'étais confondu. Je m'éloignai.

u Eh bien, me dit-elle, en inclinant la tête, vous ne me donnez pas la main?

— Comment donc? plutôt dix fois qu'une, » dis-je, •n affectant une sorte de détachement.

Hypocrite!... Je souffrais si bien, que mon cœur, *ros, m' étouffai t. Je descendis l'escalier comme un •bu, et ce ne fut qu'en remontant la rue Saint-Honoré, ■«que le grand air me frappa au visage, que je me ■Dis de celte émotion et de cette douleur.

Ah! cette fois, cette fois, Madeleine, me disais-jc, l'idole est bien brisée, et la poussière de la statue, je la jetterai au vent avec volupté!

Je m'imposai le lendemain de revenir à l'hôtel, comme un soldat peureux se contraindrait à aller au feu. Je trouvai Madeleine tout à fait gaie, rayonnante, comme si, pour elle, se fût levée l'aurore d'un jour nouveau. Je ne pris même point, d'ailleurs, le souci de m'étonner tout haut de cet éclat inattendu qui me surprenait. Elle voulut bien m'indiquer qu'elle était un peu consolée.

« Vous avez raison , Madeleine. Tout le monde se console ici -bas. C'est une sottise que d'avoir institué des hospices pour les incurables; il n'y a rien d'incurable au monde, — pas même l'amour vrai.

— Ah! dit-elle, est-ce une petite politesse, cela?

— C'est une vérité! »

Je n'affectais pas la bravoure, notez-le; je commençais déjà à surmonter ce sentiment si profond et si fort.

Nous étions dans l'appartement de Mrae de Puyrcnier. .Madeleine s'éloigna lorsque sa mère entra. La pauvre femme me fit de ces reproches doux qui m'allaient au cœur; me demanda pourquoi je la négligeais depuis quelque temps, et pourquoi mes visites étaient si rares. Elle avait bien remarqué, disait-elle avec son ton maternel, et comme si elle eût parlé du frère et de la sœur, une froideur inaccoutumée entre

Madeleine et moi. — Mais, ajoutait-elle, dois-je donc supporter la peine des caprices de Madeleine ! Elle en a trop, vraiment! Et c'est moi que vous punissez, Régis, de ce qu'elle vous fait souffrir!...» Elle ne m'avait jamais demandé si j'aimais Madeleine. On eût dit qu'elle le savait. Elle m'avait dit seulement un jour, — et Madeleine était déjà ma maîtresse : — « Madeleine ne pourrait être votre femme; un tel caractère vous briserait!... » Avec son touchant instinct du bien, elle n'avait rien deviné; mais que de fois elle avait pris mon parti contre Madeleine, condamnant sa fille, et donnant raison à celui qu'elle aimait comme un fils.

Madeleine, irritée de cette situation terrible qui la torturait, en était venue, d'ailleurs, à dominer entièrement cette pauvre femme, qui, devinant ses douleurs, ses colères, ses déceptions, se faisait humble devant son enfant; et, par son abdication présente, semblait lui demander le pardon du passé.

J'ai toujours devant les yeux cette figure de martyre. Depuis quelques mois, Mme de Puyrenier avait vieilli de plusieurs années; son beau visage, calme et d'une gravité douce, s'était empreint d'une tristesse qu'elle voulait dissimuler sous un sourire, mais qu apparaissait comme un gouffre dans un lac tranquille. Le vent, en se jouant, peut bien rider cette surface mince, qui esl comme l'épiderme de l'eau. Le trou noir et béanl apparaît bientôt au fond, avec son ombre. Mm< de Puyrenier avait beau sourire, il me

semblait toujours qu'il y avait dans ses yeux bleus , dont la rêverie devenait mélancolie, une larme mal essuyée.

Eile sortait peu, et gardait la chambre comme une malade. Elle était encore moins bruyante, et l'on eût dit que, dans cette maison troublée, elle cherchait, avec plus de soin encore qu'auparavant, à se faire oublier. Je ne la revoyais sans me sentir tout prêt à me jeter à ses pieds et à couvrir ses mains de pleurs. Il me semblait que j'étais pour quelque chose dans cette douleur, qu'elle portait si paisiblement. — Et quand je devinais, à sa pâleur, à son abattement, a sa contrainte, à sa voix, qu'elle s'efforçait de rendre un peu gaie, — qu'elle souffrait davantage, je me demandais si je n'étais point le complice de ces souffrances, et j'avais envie de lui crier: — Pardonnezmoi!...

Je la trouvais presque toujours au même endroit, assise dans un grand fauteuil, sa broderie sur ses genoux et le regard fixe, songeant. Elle avait pris, peu à peu, les vêtements d'un autre âge que le sien. Elle mettait comme une coquetterie attendrie à se vieillir, à combattre cette beauté persistante, qui, malgré elle, malgré la tristesse, peut-être même à cause de cette tristesse et de ces accablements, la rendait si charmante encore. Je l'entendais parler doucement d'ellemême, au passé, comme si tout eût été fini; et volontiers, cette adorable femme eût dit aussi, comme une autre Mme Du Défiant : Du temps que j'étais femme...

Elle m'appelait son fils, en souriant ; elle disait assez souvent: — J'ai l'àged'une grand'mère... Je ne saurais exprimer quel charme pénétrant avaient cette tristesse, cette abdication résignée, ce sublime et paisible renoncement. Ces humbles sacrifiés ont d'héroïques dévouements, dévouements assoupis et ignorés, qui étonnent, rendent mélancolique aussi, mais réconcilient le contemplateur avec l'humanité.

Ce qui m'irritait, — ou plutôt non, ce qui me navrait, — c'était l'insouciance ou le volontaire aveuglement de M. de Puyrenier. Celui-ci ne voyait rien de ce qui se passait à deux pas de lui, et ne semblait pas soupçonner qu'il courbait chaque jour davantage une créature, heureuse de se sentir brisée ; ivre, — pauvre femme ! — de cette torture. Il s'était fait je ne sais quel travail sinistre dans la tête de cet homme. Tout s'était dissous, pour ainsi parler, — de ce qui était autrefois sa personnalité un peu hautaine et d'élite. Physiquement même, la transformation lente avait été complète. Cette homme, qui jadis jeune et charmant avait l'air pensif, maintenant un peu empâté et coloré, avail l'air presque gai. Il y avait comme du Malurel dans cet ex-Richelieu. Lorsqu'il venait prendre des nouvelles de cette femme, qui réellement souffrait, il le faisait d'un Ion dégagé, presque insouciant, ou encoro impatient, gêné. Il n'avait même pas l'adresse de trouver un de ces mots diplomatiques, qui font du bien à la plaie, sans la guérir. Non, on sentait qu'il avait hâte de s'arracher à cette préoccupation de tous

les jours; qu'on l'attendait ailleurs; que sa vie s'était déplacée ; que le foyer était devenu pied-à-terre ; que le passé lui pesait maintenant de toute la lourdeur d'une chaîne haïe; que de fois, comme il s'éloignait, ai-je vu Mmt; de Puyrenier se détourner doucement ou baisser la tête pour laisser couler une larme.

Je puis le dire, dans cet hôtel je demeurais seul à m'inquiéter de cette femme. Madeleine ne paraissait pas souvent. Elle venait, d'ailleurs, avec un visage composé, une gaieté trop bruyante, ou des nerfs. Sa mère lui tendait la main, lui donnait un pâle sourire, et ne disait rien, attendant qu'elle parlât. La plupart du temps, Madeleine se retirait sans avoir prononcé une parole.

Je sentais que ma présence gênait Madeleine et l'irritait. Depuis que je m'étais imposé de surmonter mon amour, je voyais clair en elle et autour d'elle. Il devait y avoir parfois dans mes yeux des regards de juge. Elle avait de ces ports de tête hardis qui voulaient me braver ; une ironie qu'elle voulait rendre acérée; une provocation incessante. Elle semblait me dire :

<( Eh bien, si je suis ainsi, moi? »

Quelle singulière destinée ! J'en étais venu à me maîtriser, pour ne point bondir, comme un fou, sur cette femme, et pour ne point broyer, entre mes mains, ces mains que j'avais couvertes de baisers. Mes mépris, quelquefois, allaient jusqu'à la rage. Qu'elle

m'eût trahi, trompé, j'aurais pu le lui pardonner encore, — et, au fond, ne le lui pardonnais-je point ? — Mais, ce qui m'irritait et me faisait mal, c'était de la voir lentement empoisonner la vie de cette femme, qui était sa mère. Empoisonner ! c'est bien là le mot. Ainsi doivent procéder ces assassins lâches, qui n'osent point tenir un poignard, et qui versent la mort goutte à goutte, à petites doses, et comme avec un raffinement savant.

C'est que j'avais deviné ; c'est que je venais de découvrir quelque chose d'atrocement odieux dans cette maison, et que j'étais maintenant dans le secret de la vaillance de Madeleine. J'avais compris, peu à peu, le secret de son rayonnement au lendemain du jour où elle s'était traînée à mes genoux. La veille tout s'effondrait pour elle; le lendemain, l'espoir renaissait. Je ne sais par quelle subite intuition cette malheureuse tille avait trouvé une ressource dans son isolement même. Elle avait eu, j'imagine, la vision rapide et le mouvement instinctif du noyé ! D'un geste il s'accroche, pour ne plus la lâcher, à la planchede salut.

Avec ce magnétisme puissant de la femme, qui devine le pouvoir qu'elle a sur les gens, Madeleine pressentait qu'elle pouvait trouver un aide assuré dans \i. de Puyrenier. Il y avait déjà, entre elle et lui,

Un Secrel lait de mille secrets, que je devinais, et

qui m'effrayait, i n œil plus clairvoyant que celui de Louise Berlin eût deviné que, par un adroit calcul, Madeleine, peu à peu, s'efforçail de se rapprocher de

is.

M. de Puyrenier, à qui Madeleine s'était évidemment montrée sous un jour nouveau, depuis la demande en mariage formulée par Malurel. Lorsque M. de Puyrenier sortait, que de fois Madeleine lui disait :

a Ne pouvez-vous point me jeter chez Antoinette, en passant? »

M. de Puyrenier acceptait avec une satisfaction évidente. Madeleine redoublait d'esprit, de bizarrerie, de cette humeur originale qui m'avait séduit tant en elle. M. de Puyrenier ne semblait plus se rendre chez Mn'° de Nauve que pour avoir ce plaisir de causer, pendant quelques moments, avec Madeleine. Cette jeune fille prenait, sur cet homme, un ascendant chaque jour plus fort, et d'autant plus fort en vérité, que M. de Puyrenier, avec une naïveté grave, se croyait toujours le plus obéi et le plus respecté des hommes.

Il s'amusait fort à voir les mines comiques de Malurel, qui croyait de son devoir de prendre un air élégiaque depuis le refus de Madeleine. Imaginez un lutteur forain jouant au Werther. Ce refus ne déplaisait point maintenant à M. de Puyrenier.

« Ma foi, mon cher ami, dit-il un jour à Malurel, avouez que Madeleine n'était point faite pour vous. »

La figure tout entière du gros homme devint rouge comme le bout gras de ses oreilles qui ressemblait à une cerise.

« Oui-dà! dit-il. On en a dompté de plus rebelles et qui la valaient bien. j>

Malurel commençait, au surplus, à ne point cacher qu'il connaissait de par le monde « une brunette qui ne lui voulait point de mal. » La brunetle ressemblait fort, ou je me trompais, à Mlle Lina. Malurel parlait de lui meubler un appartement et de se consoler du mariage par la galanterie et de l'amour par les amours. Mais il remettait la chose à quelques mois de là. L'heure des élections approchait, il avait fort à faire, il lui fallait courir de Paris en Normandie, demander ici l'appui du ministère, surchauffer là-bas l'enthousiasme des populations, et faire bravement le métier de candidat.

« Je tiens à conserver, disait Malurel, ce titre de a législateur » que je m'honore de bien porter. Aussi je suis chaste. Est-ce que j'ai le temps de courir? Inviter les curés, boire à la santé des gardes champêtres, caresser les baudriers des brigadiers de gendarmerie, dîner chez les paysans, leur rendre du Marsala-des-Princes ou de l'Etna-Madère pour leur cidre ou leur poiré, éviter à la fois l'échec électoral et l'indigestion, que d'affaires! Je sue à grosses gouttes, rien que d'y penser. Quel métier que celui de député ! Mais quoi, on assoit sur des bases plus solides les sociétés que les efforts des factions ébranleraient sans notre dévouement. Vive la France! Ah ! <;a, mon cher Puyrenier, pourquoi n'étes-vous point député, vous aussi? »

C'était la question invariable, et M. de Puyrenier l,i laissait toujours sans réponse.

(i Pourquoi diable ne vous présentez-vous point?... J'entends, je comprends... vos antécédents... mais il y a prescription... Vous avez protesté, je vous donne tort, notez bien! parce que vous n'aviez pas le droit de protester. Mais je vous donne raison parce qu'il était beau de le faire. Toujours est-il que c'est de l'histoire ancienne! Fini le passé! Il n'y a que les temps nouveaux. Vous vous devez à votre pays. Voyons, Puyrenier, nous nous mettrions à côté l'un de l'autre, nous dînerions souvent ensemble après la séance,et, sans nous quitter, nous irions à l'Opéra en sortant du club. Vous êtes très-populaire dans la Dordogne. Vos Périgourdins voteront tous pour vous, comme un seul homme. Prenez la plume, je vous dis, et rédigez la profession de foi. Entre nous, vous savez, celle de 18^8 peut vous servir encore! »

Enfin Malurel vint un jour, accompagné de M. de Yalogncs, proposer tout net à M. de Puyrenier l'aide absolue du gouvernement dans les élections qui allaient avoir lieu. M. Martin (de Valognes) était ce député fougueux qui eût volontiers traité les journalistes comme les grands seigneurs traitaient les écrivains au xvme siècle, par la bastonnade, « La seule loi sur la presse que je reconnaisse, disait-il, c'est ma canne.» On l'appelait aussi Martin-Bâton. M. de Puyrenier fut assez flatté de la démarche et, sans doute intérieurement il accepta dès l'abord ; il demanda pourtant à réfléchir, à consulter, dit-il, quelques anciens amis politiques, a tout bien peser et soupeser.

a Sans doute, dit-il, je ne veux pas être rangé dans la catégorie chagrine des boudeurs, mais encore mon passé m'oblige-t-il à faire mes réserves et me dois-je à moi-même de n'accepter point sans mûr examen. »

Malurel, en sortant, se pencha vers M. Martin (de Yalognes) et lui dit à l'oreille, tout bas :

« Il recule pour mieux sauter. L'affaire est faite! »

M. de Puyrenier n'avait plus un nombre bien grand d"amis politiques, et d'ailleurs la réponse des acharnés mécontents lui était connue d'avance. 11 agit de prudence et ne voulut point la provoquer. Il consulta seulement Mme de Puyrenier, cette raison calme et ce cœur honnête. Louise répondit nettement, avec sa douceur résolue, qu'il fallait repousser bien loin cette candidature et demeurer, sans protestation orgueilleuse, simplement fidèle à son passé.

« Le passé, le passé!... dit alors M. de Puyrenier avec un mouvement d'humeur. Encore faut-il que ce culte des choses tombées ait une raison d'être, et que la fidélité ne soit pas de l'entêtement. Je crois que vous ne voyez pas tout à fait juste, ma chère, en ne comprenant point que plus de quinze ans, déracinant lentement et emportant les choses, ont en même temps mis leurs rides au front des hommes. Le passé est mort, el !<■ pire des défauts, en ce temps électrique où tout double, triple et centuple le pas, est de se promener dans une société transformée, avec un masque de btUTgrave.

— Est-ce bien votre avis, Léon ? » dit Mnu' de Puyrenier.

Madeleine écoutait, tout en feuilletant au piano, sans poser ses doigts sur les touches, une partition qu'elle ne regardait point.

« N'obéissez-vous point, continuait Louise, à je ne sais quel malaise nerveux qui vous pousse à reprendre place dans cette assemblée, comme l'on éprouve la tentation de demander la parole au président, lorsque l'on assiste ù une séance de la Chambre du haut des tribunes publiques? Il y a quelque chose de fébrile, mon ami, dans la hâte que vous témoigne/ de reprendre la lutte. Lutter? Mais ne remarquezvous pas que vous lutteriez contre ces idées mêmes que vous avez jadis défendues?

— Ah! fit encore M. de Puyrenier qui hésitait, qui protestait, mais qui pourtant se rendait à l'évidence de ce simple mot, honnête et doux. Les temps sont changés !

— Les idées se taisent devant les faits, dit Madeleine en se levant. Et vraiment, après tout, cette candidature n'est pas tellement pernicieuse qu'on la doive repousser avec un fier courroux.

— Tu trouves? » demanda vivement M. de Puyrenier tout heureux de s'accrocher à celte branche tendue.

Madeleine, au surplus, et je l'avais remarqué plus d'une fois déjà, — prenait sur lui un évident empire. Cette intelligence souple, ardente et comme virile

s'imposait à l'humeur flottante de M. de Puyrenier par la double puissance de l'ascendant moral et de la séduction. Sans bien étudier ses sentiments, il acceptait la souriante tyrannie. Entre les conseils de ces deux femmes, dont l'une était la droiture et l'autre le caprice, il n'eût certes pas hésité. Et d'ailleurs il n'hésita pas.

« L'important, dit Madeleine, l'indispensable pour un homme politique de votre talent et de votre rang, est d'éviter ce rongeant oubli qui dévore à la longue les plus éclatantes gloires. Pourquoi abdiquer? Pourquoi rechercher systématiquement ce coin d'ombre où l'on rêve au passé avec douleur? Croyez-vous que ces chartreux de la politique, protestant dans leur cellule ou leur exil, ne seraient pas bien aise de jeter à l'air leur défroque (M. de Puyrenier se prit à sourire) et de reprendre leur place dans la vie? Je les trouve bien orgueilleux pour ma part, ces gens que leur grandeur attache ainsi au rivage, bien orgueilleux ou bien ambitieux.

». Mais «'il vérité le pays a besoin de toutes ses forces vives, et l'homme politique boudeur ressemble aux émigrés et aux voltigeurs du temps défunt. « L'honneur est à Goblentz, «chantaient les soldats de Condé en poudrant leurs cheveux ef en déployant l'envergure comique de leurs ailes de pigeons. Puis un beau jour vint où ces héros, frais débarqués à Paris, s'y promenèrent avec des allures de caricatures. Ils curent un Charlel pour Homère, el adieu le renom

-20S MADELEINE BKRTIN.

de fidélité aux choses déchues! En France, si l'on ne veut pas, en deux ans devenir un ancêtre, il faut, tous les matins, se rajeunir et se modifier.

— Se modifier ou se momifier, thaï is the question, » dit M. de Puyrenier, décidément enchanté d'avoir trouvé un mot et un auxiliaire.

Mme de Puyrenier soupira lentement, regarda Madeleine avec une expression douloureuse, baissa la tête et ne dit plus un mot.

Madeleine s'était remise au piano et M. de Puyrenier se promenait, les bras croisés, par la chambre.

Il s'arrêta tout à coup devant Mmo de Puyrenier.

« Eh bien ! votre dernier mot, Louise?

— Je l'ai dit, fit-elle avec une certaine assurance.

— Je dois refuser?

— Absolument.

— C'est pourtant une élection sûre.

— Raison de plus !

— Je ferai ensuite à la Chambre ce qui me conviendra. On ne me dicte point mes votes d'avance, vous le voyez bien! On ne me demande rien.

— On vous demande votre nom, mon ami.

— Mon nom! mon nom! Mais le public l'oublie, mon nom! Et c'est parce qu'il me tarde... Allons, je réfléchirai encore... Vous êtes une Romaine, par ma foi? Que je regrette cette démarche? Ah! je serais nommé certainement...))

Il sortit assez troublé, indécis en apparence, mais

déjà convaincu et converti par les observations de Madeleine.

« Mon enfant, dit Mme de Puyrenier, lorsque la porte se fut refermée, tu connais M. de Puyrenier et tu lui donnes là les plus dangereux conseils du monde.

— Ai-je donné des conseils? fit Madeleine en souriant avec une teinte d'ironie.

— Toute parole fait impression sur un esprit comme le sien. Il hésite, il m'eût écoutée. J'ai peur de le voir avec son humeur alanguie, rentrer dans cette assemblée, y rentrant en faisant litière des jours d'autrefois. L'unité dans la vie morale, c'est la vertu. Quelle force possède M. de Puyrenier, loin de l'agitation, vivant encore dans le souvenir de quelques-uns par des actes ou des discours passés. Le public connait-il comme nous ses hésitations et ses défaillances? N'est-ce pas à nous de les cacher soigneusement et de l'en corriger? Elle me fait peur, cette élection qui te tente. Tu n'y vois qu'une illustration, j'y vois une défection. Ah ! tu me trouves exagérée, Madeleine, je [>• trouve bien imprudente.

— Et que pouve/.-vous craindre?

— Je ne sais, — tout.

— M. de Puyrenier est ambitieux. 11 souffre. 11 lui faut la scène, cette scène politique qu'il a quittée. Engageant la lutte avec ses seules forces, il serait vaincu. Il quelle blessure pour lui ! Patronné, sacandidature a toutes les chances. Laissez donc les bulle-

•2711 MADELEINE P.ERTIN.

tins aller à l'urne. La grande affaire est que M. de Puyrenier soit élu !

— La grande affaire est qu'il soit honoré et aimé !

— L'en aimera-t-on moins? Dans tous les cas, on l'honorera davantage.

— Ah ! Madeleine, tu m'effrayes, tu me terrifies quelquefois, dit Mme de Puyrenier. A t'entendrc, on te croirait plus âgée que moi.

— J'ai beaucoup vieilli parce que j'ai tout deviné, fit Madeleine avec une autorité fière.

— Devine donc que tu perds M. de Puyrenier.

— Quelle idée ! ! Je le sacre député. Et c'est là l'important. Ah! tu ne connais pas les ambitieux, mère! M. de Puyrenier est un résigné malgré lui à qui tu as dicté ta philosophie paisible, un peu triste et silencieuse. Il semble t'écouter et t'obéir. Eh bien! il étouffe dans son assoupissement. Il faut qu'il agisse. Il nous demandait conseil. Son parti était pris. Cette candidature, il l'acceptera. 11 sera député. Il renaîtra. Et que lui importent les on-dit du voisin et les murmures de la foule? Il faut qu'il arrive ! »

Le hasard des conversations, des discussions et les rencontres fortuites me mettaient ainsi dans toutes les confidences, et je suivais avec une irritation curieuse toutes les péripéties, tous les actes du drame. Je sen-

tais bien qu'il allait se faire, dans cette maison, un grand changement. Je ressentais, comme Mm0 de Puyrenier, une certaine angoisse. Je n'aurais point voulu que M. de Puyrenier se laissât aller à cette abdication; je me rappelais ces belles et fières espérances qu'il avait échangées jadis avec mon père, et il me semblait que j'avais le droit de lui rappeler, au nom du mort, les choses d'autrefois. Si je ne le fis point, ce ne fut point par faiblesse , mais par retenue. L'occasion me manqua. Un mot dit par M. de Puyrenier et qui eût ressemblé à un interrogatoire m'eût donné le prétexte pour dire ma façon de penser. Peut-être l'eussé-je formulée avec trop de violence.

Je me contentai d'observer.

Pourquoi m'étonnais-je, au surplus, de ce qui arrivait ?

M. de Puyrenier, en somme, avait toujours été d'un scepticisme élégant en matière politique ; les événements avaient peu à peuécaillé ses croyances dernières, et maintenant, fort ennuyé de son inaction, las de se tenir à l'orchestre ou dans les coulisses lorsqu'il pouvait, de par son nom et son influence, entrer en scène, bâillant sa vie, comme eût dit M. de Chateaubriand, il éprouvait la nostalgie du Corps législatif, comme la plupart des acteurs ressentent la nostalgie des planehes. Il lui déplaisait de ne plus entendre, à son entrée dans un salon, ce murmure curieux ou flatteur que fait naître l'arrivée d'un orateur applaudi. Il était jaloux de retrouver dans le Moniteur les noms

de ses anciens collègues devenus sénateurs ou restés députés, d'autres transformés en ministres, la plupart brûlant galamment, sans être de bien fiers sicambres, tout ce que jadis ils avaient adoré.

Il ressemblait à ces gens qui deviennent amoureux d'une femme simplement parce qu'ils la rencontrent tous les jours. Ses relations le mettaient en rapport quotidien avec tout ce groupe de gens, ce personnel politique, qui de loin ressemblent à des personnages, et de près à des médiocrités. 11 prenait à ce contact cette maladie de la discussion et ce besoin de parlementarisme qui demeurent à l'état endémique dans toutes les salles de Pas-Perdus, et y saisissent les passants à la gorge.

M"10 de Nauve, dont le pouvoir ne déclinait point, mettait en présence, dans son salon, M. de Puyrenier et plus d'un personnage politique. M. de Puyrenier y avait rencontré un jeune et élégant législateur, comme eût dit Malurel, qui devait emporter d'assaut les derniers scrupules de cet homme hésitant.

M. Prosper de Courbonne avait à peine dépassé la trentaine. C'était un charmant garçon, très-insignifiant, qui représentait son département de la plus souriante façon du monde. Assez riche et fort répandu, il avait cette élégance légèrement factice des gens qui passent la plus grande partie de leur temps entre l'écurie et le boudoir, entre les jockeys et les filles. C'était un homme d'État, non de cabinet, mais de champ de courses. Au Corps législatif, il se distinguait

surtout par ses nœuds de cravate d'une rectitude irréprochable, ses pantalons gris qu'il ne mettait jamais trois fois de suite, et sa façon de lorgner les femmes. C'est lui qu'on entendit un jour s'écrier, pendant que l'on discutait une loi d'intérêt général : « Tiens! Antonia qui est dans les tribunes! » Le sténographe crut de son devoir de faire la sourde oreille et le Moniteur n'enregistra point cette parole historique, qui eût pu servir de pendant à l'apostrophe de Mirabeau et au vote de Sieyès. M. de Courbonne, qui ne pensait à rien, était un des députés les mieux pensrfnts de la majorité! Il votait, il est vrai, en sceptique, mais il votait sans se faire tirer l'oreille.

Une seule fois, lorsque vint le dépouillement du scrutin, son nom se trouva, par grand hasard et par pure méprise, mêlé aux protestations de la gauche. M. de Courbonne vit, sans trop de déplaisir, que cette nouveauté faisait sensation dans l'assemblée. Il dînait, le soir même, chez un ministre qui voulut tirer au clair l'aventure, et se résolut à pousser l'opposant dans ses retranchements. Mais M. de Courbonne, n'ayant point de camp où il logeât ses idées, n'avait point de fossés bien larges pour les protéger. Il avoua ingénument que cet acte d'indépendance audacieuse était une simple et modeste erreur.

Deux jours après, le ministre définissait ainsi Prosper de Courbonne :

« Ce n*est pas un homme dangereux, c'est un amateur en politique, un dilettante. Il ne représente

ni un groupe, ni un parti, ni une couleur, ni une nuance, c'est le député du café Riche. »

Au physique, M. de Courbonne était grand, mince, le dos légèrement voûté et la chevelure un peu endommagée, assez volontiers vêtu d'étoffes claires, ce qui est l'indice d'une médiocrité dans le goût. 11 plaisait aux femmes, qui le trouvaient « drôle, » et à qui il répétait, en les gâtant, les bons mots des chroniques imprimées et des chroniques des salons. Chez Mme Antoinette de Nauve, M. de Courbonne faisait depuis un mois la pluie et le beau temps.

Il y cédait volontiers le pas à M. de Puyrenier, qui ne s'apercevait point du manège et qui, flatté tout au contraire par les compliments de ce nouveau venu, l'avait, non pas en affection, mais en habitude, et si bien cela qu'en vérité M. de Courbonne, avec sa verve niaise et ses raisons sans raison, le décida à accepter la candidature offerte. L'influence seule de Madeleine Berlin avait tout fait d'ailleurs.

uAh! cher monsieur, disait M. de Courbonne, quelle bonne fortune! On vous dira que vous avez varié! Laissez dire. Vous rappelez-vous M. Moulin (de l'Allier), Moulin de Moulins, comme on l'appelait? Eh bien! il accepte d'être porté par l'admininistration, et pourtant en 1830 il a fait des barricades et tué des Suisses. Puis, la fortune lui étant venue en vendant des pavés, il a mis de l'eau dans ses opinions. C'est de lui que Mme de Nauve disait justement l'autre jour, comme on lui parlait de M. Moulin : —

« M. .Moulin? je connais ce nom -là. Mais est-ce le paveur ou le dépaveur ? »

Ce fut comme une consternation pour Louise Berlin lorsqu'elle apprit la décision prise enfin par M. de Puyrenier. Madeleine, au contraire, rayonna. Elle triomphait. M. de Puyrenier, en suivant ainsi ses conseils, reconnaissait tacitement son pouvoir.

Les journaux faisaient grand tapage de cette élection. On traitait M. de Puyrenier en acteur renommé qui fait sa rentrée. Les officieux publiaient la biographie du député, donnaient des extraits de ses anciens discours, le représentaient comme le type achevé du libéral ami de l'ordre. M. de Puyrenier se sentait revivre. Il sortait de sa torpeur, il s'agitait, il écrivait des lettres, entamait des polémiques, secouait, pour ainsi dire, en quelques heures, la poussière des années. L'élection se présentait bien. On croyait là-bas retrouver M. de Puyrenier tel qu'on l'avait connu jadis, et on lui savait gré d'être revenu chercher des sulfragcs qu'on ne lui avait jamais marchandés. Le candidat était satisfait de son métier.

Je ne le voyais guère gêné que devant moi. 11 évitait assez soigneusement de me rencontrer et lorsque la nécessité des heurts fréquents le mettait en face de moi, il prenait soin de détourner la conversation de tout sujet palpitant et actuel. On eût dit qu'il retrouvait eu moi mon père et ses rudes paroles.

Je m'efforçais pourtant de no rien laisser paraître de l'ardeur irritée que soulevait en moi cette abdication. Et je sentais l'amertume déborder et la colère venir. De gaieté de cœur, M. de Puyrenier marchait comme pour les briser, sur toutes les idoles de sa jeunesse, et l'on eût dit qu'il en éprouvait comme une volupté intérieure.

Il tenait Mme de Puyrenier et Madeleine au courant de la campagne électorale. Il laissait faire ses agents, ne voulant se montrer en Périgord qu'au dernier moment, cl comme un général qui arrive sur le champ de bataille pour décider de la victoire. Louise Bertin écoutait toutes ces nouvelles avec froideur, et M. de Puyrenier ne trouvait plus d'encouragements que chez Madeleine. C'était maintenant entre cette mère et cette fille une lutte muette et terrible autour de cet homme; j'y assistais avec une anxiété navrée. Je soutirais, je souffrais profondément, horriblement de ce duel impie. Que de fois n'ai-je pas vu, surpris, compris l'hostilité qui poussait Madeleine contre Mme de Puyrenier ;

Celle-ci, faible et saintement résignée, avait trouvé pour défendre l'honneur compromis de M. de Puyrenier, des éclairs d'un ardent courage. Cette femme dont la douceur surprenait et attirait, mettait maintenant comme des reproches dans chacune des paroles qu'elle adressait à sa tille.

Elle semblait lui dire :

» C'est toi qui l'as perdu! »

MADELEINE BKRTIN. -277

Car elle sentait M. de Puyrenier perdu. Elle ne se laissait point griser par tout ce bruit, par ces clameurs d'une popularité factice. Elle ne voyait là qu'un orage, et elle le disait tout haut, sans atténuer les termes, avec une netteté qui chez elle étonnait et qui me faisait mal. Comme il fallait que son honnêteté fût torturée pour que la pauvre femme laissât échapper de telles récriminations ! Madeleine avait accepté la guerre sur ce terrain. Elle défendait devant Louise Bertin tous les actes de M. de Puyrenier.

Elle approuvait avec une violence calculée, elle avait des louanges adroites, et, avec une énergie acerbe, elle plaidait cette cause compromise. Elle avait hardiment pris le parti de M. de Puyrenier contre sa mère. Dans ces discussions qui de jour en jour devenaient plus fréquentes et que faisait naître la lecture d'un journal ou d'une lettre, Madeleine apportait une âpre violence, une cruauté qui, plus d'une fois, lit venir une larme aux yeux de Louise.

l'étais navré.

J'eusse voulu prendre ouvertement la défense de cette femme que mon amour filial était impuissant à défendre; j'eusse voulu combattre, dans l'esprit et peut-être dans le cœur de M. de Puyrenier, l'influence de Madeleine, l'arracher à sa trahison, lo remplacer dans son ombre et dans son chemin. Mais quoi! la lâche eûl été impossible. M. de Puyrenier,

flatté et étonné à la fois de cet appui qu'il rencontrait chez Madeleine, semblait vivre dans une atmosphère nouvelle.

Toutes ses ambitions se réveillaient en même temps. Je suis persuadé que, dans l'état fébrile où il se trouvait, surexcité par ces escarmouches électorales qui duraient déjà depuis des semaines, il eut alors un enivrement subit. Je l'entendais au surplus causer avec Malurel. Il prétendait avoir bientôt un salon, faire parler de ses réceptions, mener la haute vie à laquelle il avait droit. Jusqu'à présent, comment avait-il vécu? D'une existence ennuyeuse, fade et molle.

« Vous aviez raison, Malurel, il fallait en sortir. Ce mandat de député sera le salut. Ah ! je devenais lugubre dans mon coin ! »

Il avait comme le mirage d'une vie nouvelle. Tous ses désirs lui revenaient comme à fleur de peau. Je le voyais à la fois passionné et inquiet, tantôt dévoré d'une activité prodigieuse, tantôt las et attristé. C'était un monde que sa tête où roulaient pêle-mêle des regrets amers et des espérances reverdies de la veille. Je jurerais, — certes oui, je le jurerais, — qu'il bâtis-ail des châteaux en avenir dont Madeleine était la châtelaine. Il la regardait souvent avec cette expression qui dit clairement : « Voilà la femme, la seule femme qui m'ait su comprendre! » Je frémissais à l'idée que Louise pouvait surprendre un de ces regards.

La pauvre femme ! Il se détachait d'elle de jour en jour, attiré par Madeleine. On devinait tout ce qui bourdonnait en lui, ces pensées contradictoires, ces chocs de rêves :

« Avec une telle femme, on remuerait Paris, on deviendrait ministre ! »

En vérité M. de Puyrenier se disait cela, il ne pouvait se dire que cela.

L'ambition refoulée, domptée, jusqu'alors éteinte, repoussait ses flammes dévorantes et le consumait.

Il lui fallut bien partir pour le Périgord. Il allait revoir Limeuil, que j'avais à peine entrevu de nouveau au retour de Suisse. 11 allait s'asseoir peut-être à cette tabJe aux pieds sculptés, autour de laquelle, il y a vingt ans, il causait avec mon père, tandis que, dans un coin, tout en écoutant ce qu'ils disaient, je regardais les images. Il entrerait par cette porte que j'avais tant de fois franchie, là, devant notre seuil à nous, et la tante Annette, assise dans son grand fauteuil de cuir jaune, en entendant le pas du cheval retentir sur le pavé, et la porte crier sur ses gonds, allait sans doute croire que rien n'était arrivé, et qu'au bras de M. de Puyrenier, son Joseph allait revenir comme autrefois...

Chose singulière ! Ma colère contre M. de Puyrenier redoublait quand je me l'imaginais là-bas, chez nous, reniant son passé devant son passé même, u Les pierres vonl crier 1 » me disais-je.

Allons donc ! Les pierres sont muettes, et les hommes ne parlent que pour acclamer.

M. de Puyrenier allait s'éloigner lorsque par contenance peut-être, et ne trouvant pas un mot d'adieu devant mon mutisme :

« Pourquoi, me dit-il, ne m'accompagneriez-vous point, Régis? »

Je fus tellement étonné de la question que je n'y répondis point sur-le-champ.

« N'avez-vous point le désir de revoir Limeuil? reprit M. de Puyrenier.

— Ma foi, non, répliquai-je. J'aurais trop peur de le trouver changé !

— Est-ce que l'on change? fit-il avec un sourire.

— C'est juste, mon père affirmait en effet que non ! »

Il ne répondit pas et me quitta sans m'adresser de nouvelles paroles.

Il revint de là-bas triomphant, élu avec une majorité considérable. Ce n'était plus le même homme. Son succès l'avait transformé. Il avait rajeuni, il témoignait à Madeleine une reconnaissance profonde, et toutes les paroles qu'il adressait à M'"e de Puyrenier étaient des reproches.

L'hôtel ne désemplissait pas. 11 lui fallait recevoir les félicitations, la visite de ses collègues, les lettres de ses commettants. Des photographes faisaient antichambre pour obtenir la faveur d'apporter leurs objectifs à l'hôtel et de faire des portraits-cartes; les

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lithographes des petits journaux illustres sollicitaient de M. de Puyrenier une autorisation de publier sa caricature.

« La caricature, disait Malurel, c'est la gloire à bon marché, le Panthéon en gros sous. Eh bien ! Puyrenier, vous le voyez, vous voilà de nouveau dans la circulation.

— Vous faites prime sur le turf, ajoutait M. de Courbonne. »

L'élection avait fait du bruit, et ce revenant politique était à la mode. On se montrait M. de Puyrenier au théâtre et on le cherchait au Bois. 1! donna, pour fêter son triomphe, un dîner somptueux où Mn" de Puyrenier se montra, pâle et défaillante.

« Si vous ne pouvez pas recevoir, ma chère, lui avait dit M. de Puyrenier, ne vous gênez point, Madeleine fera à nos hôtes les honneurs de la maison. »

Je n'aurais pas assisté à ce repas sans souffrir. Je m'étais excusé. Malurel y porta des toasts au nouveau député dont la Chambre avait validé l'élection le jour même. M. de Courbonne, placé à côté d'un journaliste orné de plaques et qui avait fait le coup de feu pour M. de Puyrenier, lui tenait des propos de ce

- Ainsi vous aimez Shakespeare? Je ne puis pas le souffrir, il m'ennuie. J'ai voulu voir Hamlet. — Ridicule. Mais franchemenl qu'y a-t-il là ? Une affaire de cour d'assises, un roman de meurtre, un drame découpé dans la Gazette des Tribunaux. Laissons le

Danemark et le moyen âge de côté. Hamlet est un petit monsieur nerveux qui rêve, une belle nuit, que son oncle a empoisonné son père pour épouser sa mère. Il obtient la permission d'exhumer le cadavre que l'on passe à l'appareil de Marsh. C'est bien simple. On trouve quelques taches insignifiantes. Mais cela ne suffît pas à Hamlet qui mène ses parents à l'Ambigu voir jouer un drame. Au cinquième acte, au moment où Castellano empoisonne Lacressonnière, Hamlet examine la physionomie de sa mère et celle de son oncle. Les deux époux se troublent. Plus de doute ! Hamlet rentre chez lui, tue son père, tue sa mère, et se figure que tout est fini là, lorsqu'on le traduit devant la cour d'assises où il est condamné à avoir le cou coupé. C'est vulgaire comme une cause célèbre. Et vous aimez ça? To be or nol to be .'... Ah ! non, vous autres littérateurs, vous êtes superbes, stupéfiants! Vous voulez tout nous faire absorber... Vous nous prenez donc pour des niais? Il n'existe pas, votre Shakespeare? Du Château-Iquem, je vous prie, sommelier! »

M,n0 de Puyrenier me dit depuis combien elle souffrit dans cette soirée où l'on célébrait avec fracas ce triomphe éclatant qui n'était qu'une éclatante désertion.

Froide et silencieuse, elle assistait à ce spectacle avec des larmes clans les yeux. Elle avait cru — avec quelle naïveté et quelle confiance! — à la grandeur d'âme de M. de Puyrenier. Elle lui avait donné sa vie;

elle l'avait aimé pour tout ce qu'elle voyait en lui de noble et de dévoué, de généreux et d'ardemment sacrifié à toute noble cause. Elle l'eût adoré pauvre et battu du sort. Elle eût travaillé avec lui, lutté et combattu. Elle lui voulait le rayonnement de la vertu autour du front, la conscience du devoir accompli au profond du cœur. Et cette femme, jadis séduite par tout ce qu'il y avait de chevaleresque dans M. de Puyrenier, éprise de cette fierté et de cette honnêteté, assistait maintenant à la ruine lente et sûre de tout ce qu'elle avait aimé avec une foi de croyante, admiré avec des éblouissements d'enfant.

Elle voyait pour ainsi dire s'écailler, se crevasser, tomber son passé au bruit des toasts, au choc des verres. Il y avait, dans le brouhaha de ce même banquet, comme une ironie et comme des injures, et le rire des conviés criait plus haut que les sanglots étouffés de la pauvre honnête femme.

Madeleine, au contraire, semblait partager le triomphe de M. de Puyrenier. Elle s'était décidément imposée à lui. Elle redoublait d'esprit.

Elle avait au surplus un double but, et il ne s'agissait pas seulement pour elle de faire oublier sa mère, mais d'éloigner M""; de Nauve dont la présence commençait à lui peser. Il y avait eu rupture, — je ne sais pourquoi, entre ces deux femmes. Peut-être Antoinette avait-elle trop imprudemment affirmé son pouvoir sur M. de Puyrenier. Peut-être Madeleine voyait-elle un danger sérieux dans ce voisinage. Peut-

être y avait-il on elle (tout est explicable) un certain sentiment de jalousie. Toujours est-il que la lutte s'engagea ouvertement et que, plus d'une fois, dans celte soirée même , de ces paroles barbelées comme des (lèches furent échangées entre ces amies d'hier divisées aujourd'hui par la rivalité ou l'intérêt.

Chacune d'elles se servait de ses armes, Antoinette combattait avec cette douce perfidie qu'elle dissimulait sous des dehors romanesques, et la sensitive se faisait ortie. Madeleine, plus décidée, levait franchement le masque.

La guerre, en tous cas, ne devait pas durer bien longtemps. Implacable dans son acharnement, d'un tempérament qui aimait les décisions promptes, Madeleine devait triompher. M. de Puyrenier lui appartenait déjà, et d'ailleurs rien ne lui coûtait pour vaincre. Elle aborda de front cette situation et alla droit à M. de Puyrenier, jouant cartes sur table, avec la froideur résolue d'un homme d'affaires.

« Vous aimez Mme de Nauve, lui dit-elle, et Mme de Nauve vous trompe ! »

M. de Puyrenier eût été étonné, foudroyé, s'il eût aimé encore Antoinette et s'il n'eût pas connu l'humeur hardie de Madeleine. Mais que lui importait Antoinette et qu'avait-il besoin de nier son amour pour elle à la fille de Louise Bertin? Madeleine elle-même n'avait-elle point comme favorisé ses amours avec Mme de Nauve.

MADELEINE BEBTIN. 285

« Tenez, dit Madeleine, en montrant une lettre à M. de Puyrenier, lisez ! »

C'était un billet niais de M. de Courbonne à M'nede Nauve.

En quelques lignes le secret, s'il y avait secret, de ta liaison de Courbonne avec Antoinette était livré.

M. de Puyrenier lut le billet, le replia et le rendit à Madeleine en souriant.

<c Eh bien ? dit Madeleine.

— Souvent femme varie, » dit Puyrenier avec une grande désinvolture.

11 prit un papier à son chiffre et écrivit :

« Que n'avez-vous eu confiance en moi, ma chère Antoinette? Il vous plaisait d'en finir. Ces choses arrivent. Je vous aurais su gré pourtant de m'avertir. J'eusse montré à M. de Courbonne plus d'affection puisqu'il devenait deux fois mon collègue.

« L. de p. »

Il allait cacheter l'enveloppe lorsqu'il montra le billet à Madeleine.

• A votre tour, lisez! »

Madeleine lut et se mit à rire.

<( Pauvre Antoinette, dit-elle.

— Bah ! Courbonne n'est point un pis-aller; il est à la mode. Mais je vous sais gré de m'avoir averti. Un pas de plus et j'étais ridicule peut-être. J'aimerais mieux, je crois, être odieux.

— Quand j'aime quelqu'un, dit Madeleine, je le défends.

— Vous m'aimez donc, Madeleine?

— Beaucoup, » dit-elle.

Elle sourit de son sourire étrange et sortit, laissant M. de Puyrenier troublé.

Le soir même MmL- de Nauve arrivait à l'hôtel, le visage composé, pour se disculper, mettre en avant son honneur, jouer l'adorable comédie de l'hypocrisie. M. de Puyrenier lui baisa les mains et la renvoya bien convaincue que tout était fini. Peu lui importait, mais elle éprouvait ce sentiment de la femme battue et jouée. Elle devina tout en rencontrant sur son chemin Madeleine qui la regardait d'un air railleur :

« C'est vous qui lui avez tout dit, dit-elle.

— Vous devinez bien ; c'est moi !

— Ceci est de la guerre déloyale.

— Y a-t-il des guerres loyales? En vérité, savezvous ce que j'ai fait? J'ai trouvé chez vous une lettre de M. de Courbonne, et je l'ai apportée à M. de Puyrenier, tout simplement.

— Vous avez fait cela, dit Antoinette, qui ne pouvait, avec son caractère assoupi, comprendre tant d'audace, un cynisme si grand.

— Parbleu! oui, je l'ai fait! Voici cette lettre, tenez, je n'en ai plus besoin. »

Mmo de Nauve prit la lettre et la déchira avec colère.

a Tudieu ! ma chère, dit-elle avec ironie en regardant Madeleine, vous êtes une fille forte!

— On le dit.

— Et que vous avais-je fait?

— Rien. Je ne vous suis nullement hostile. Vous pouvez aimer M. de Courbonne à votre aise, et qui vous voudrez après lui. M. de Puyrenier, et c'est l'important, ne vous appartient plus.

— La sotte! fit Mme de Nauve en riant d'un air contraint. Et si vous vouliez M. de Puyrenier pour vous, il fallait me le demander, je vous l'eusse cédé volontiers.

— Qui vous a dit que je voulais M. de Puyrenier ? Je veux qu'il soit libre et honoré, c'est tout, — et c'est bien assez. — On ne fait pas d'un homme comme lui le rival d'un M. de Courbonne!... Oh! soyez tranquille, ajouta Madeleine, il ne vous le tuera pas ! »

Mme de Nauve accepta avec esprit sa défaite. Elle eut l'adresse de n'en point paraître blessée. Sans aucun doute, elle dissimulait son dépit sous des sourires, et en gardait, au fond du cœur, une profonde amertume; mais personne ne l'eût deviné. Elle battit en retraite, en s' accordant à elle-même les honneurs delà guerre. Comme pour braver l'ennemi, elle s'afficha plus qu'il ix' convenait, avec M. de Courbonne, [oui ébahi de cette conquête «'datante, et s'en fiant de fatuité. Elle fil, par dépit, ce qu'elle eût l'ait par amour. Elle eul le courage étonnant de renoncer à te i dehors sévères. La colère transformait cette nature i ci chétive, h lui donnail des élans qui pou-

vaient ressembler à la passion. L'abbé Germinet en était stupéfait; mais il songeait à Madeleine, à Mlle de La Vallièrc, à toutes les pécheresses illustres, et disait, sans plus s'inquiéter : — Elle nous reviendra... Le repentir arrive avec la première ride... Nous n'y perdons rien... En effet, il n'en perdait pas une bouchée à la reine.

Quant à Madeleine, il y avait déjà une certaine hauteur dans son triomphe. Ella avait fait cette épreuve avec un succès qui lui donnait de l'assurance. Le terrain lui semblait vraiment solide et sûr. Elle sentait que, désormais, elle pourrait risquer, sur M. de Puyrenier, bien des tentatives. Jamais stratégïste n'a déployé, pour assiéger une place, une science pareille à celle dont fait preuve une femme qui veut, à jamais, s'emparer d'un homme. Le travail de l'araignée est le seul terme de comparaison qu'on puisse trouver, avec celte différence que l'araignée fascine et que la femme charme. — J'assistais au lent ouvrage de Madeleine avec la stupéfaction haletante d'un homme qui voit une créature tomber dans un fdet où elle se débat.

M. de Puyrenier devenait, chaque jour, un étonnant sujet d'étude. Il se faisait encore, dans cet homme, des modifications, des transformations nouvelles. Après la fièvre, presque joyeuse, que lui avait causée son élection, étaient venus de longues crises, des accès nerveux, des mélancolies, ou plutôt des malaises qui effrayaient Louise Bcrtin, mais dont je de-

vinais bien la cause. Avec quelle satisfaction presque farouche je voyais cet homme glisser et tomber jusqu'au fossé!... On a inventé des instruments pour tracer matériellement sur du papier les battements du cœur. Je retracerais avec une facilité aussi grande le tableau des pulsations morales de M. de Puyrenier. Je devinais, je voyais tout; je lisais en lui certes plus clairement qu'il n'y lisait lui-même.

Il y avait pour lui une part d'inconnu, dans les irritations dont il soulfrait. Il ressemblait à ces gens qui, pris d'insomnie, cherchent, dans un perpétuel mouvement, dans une agitation qui décuple leur fièvre, une position meilleure pour dormir. Il y avait dans son esprit de l'ennui et du doute. Il ne s'expliquait point ce qui se passait en lui de nouveau et d'imprévu. Peut-être, par un dernier sentiment du passé, avait-il peur de le deviner, de l'apercevoir trop clairement. Je le voyais parfois regarder Madeleine avec des yeux fixes et étonnés. Sans doute, il la revoyait, comme jadis, toute enfant, avec cette humeur fantasque et souffrante, qui la faisait passer, avec un Égal élan, des bras de sa mère aux bras de M. de Puyrenier. 11 ressemblait alors à un homme qui, sous une peinture transformée par le temps, cherche à retrouver la couleur première. Il semblait demander à la femme ce qu'était devenu l'enfant. Ce regard disait tout haut ce que, cet homme pensait tout bas: — Est-ce bien là Madeleine?

M. de Puyrenier se levait ensuite avec une sorte de

colère, sortait brusquement, faisait seller un cheval, et courait au Bois. Il disparaissait pendant des journées, des soirées entières... Quelles modifications dans sa vie ! Il s'amusait à causer de Mme de Nauvfj avec M. de Courbonne ; lui, si froid, d'une gravité sympathique et un peu attristée autrefois, il se condamnait au rire! A la Chambre, au lieu de discuter des lois, il cherchait des mots. Il s'ennuyait d'ailleurs sur ces bancs, dont il avait eu la nostalgie. A peine soulevée, une question lui paraissait épuisée. Il en était fatigué, blasé, frappait de son couteau sur son pupitre, et demandait l'ordre du jour, ou encore, il s'absorbait dans une contemplation quasi maladive, et, dans le tumulte des discussions, il n'écoutait que sa pensée intérieure, qui le ramenait invinciblement à cette maison où vivait Madeleine. M. de Courbonne, un soir, en lui portant un toast, lui reprochait, avec atticisme, d'avoir « acheté le fonds de Werther. »

Malurel avait sur M. de Puyrenier une influence très-grande. Quel étonnement ! Ce gros homme jouait de cet ancien compagnon de mon père, comme d'un toton. L'ennui, la lassitude, le dédain, rendaient M. de Puyrenier désarmé. Pour fuir sa propre pensée, il ne quittait point Malurel, dont la gaieté bruyante l'amusait. On les voyait, bras dessus, bras dessous, descendre les escaliers des restaurants, ou entrer à I l'Opéra dans le foyer de la danse.

Il y a toujours dans l'homme un inassouvi, qui se

réveille à de certaines heures, ou plutôt à de certaines époques climatériques. Le vieil homme, — c'est le jeune homme qu'il faudrait dire, — l'homme à bonnes fortunes reparaissait chez M. de Puyrenier. Mais l'âge l'avait rendu moins difficile. Il ne les enlevait point d'assaut maintenant, il les ramassait. On le voyait en habit, un camellia à la boutonnière. — avec son élégance habituelle, qui reparaissait pour ainsi dire malgré lui, — causer, caqueter avec ces fillettes en jupe de gaze, dont les yeux et les épaules ont dixhuit ans, et dont le cœur est centenaire. Il éprouvait une volupté niaise, et comme des caresses d'amourpropre, à salir les revers de son habit à cette poudre de riz. Tandis que Malurel, bourrasque vivante, entrait là, comme un bourdon dans un essaim de guêpes, — il s'amusait à faire conter son histoire à quelqu'une de ces enfants, déjà brisée physiquement et moralement, et qui racontait, d'une voix faubourienne, l'idylle boueuse de son premier amour. M. de Puyrenier, à dire vrai, devait trouver une acre volupté à tout cela; il s'y enfonçait avec une sorte de rage. On eût dit qu'il acceptait et tenait quelque infâme gageure.

Cet homme s'était lancé dans cette assourdissante vie, comme pour s'étourdir. Il y avait de la colère dans son besoin de volupté, et il semblait s'éperonner lui-même dans cette course folle, où le suivait gaiement Malurel. Assurément, lorsque son sang-froid lui revenait, il devait se mépriser lui-même. Mais il

mettait, à étouffer tout remords, une énergie que je ne lui soupçonnais pas. Je fus stupéfait, un soir, en sortant de l'hôtel, de rencontrer Malurel qui s'arrêtait à la porte, descendant de sa voiture, et qui me dit en riant:

« Ali ! monsieur Buffières!... Eh bien, avez-vous vu Puyrenier, vous? »

Je regardai Malurel ; il était terriblement rouge. Ses yeux brillaient, ses oreilles étaient en feu ; et toute sa tête, couverte de taches qui ressemblaient à des rubis, me fit l'effet d'une grenade mûre.

« Qu'y a-t-il donc? demandai-je.

— Ah! le farceur!... Vous allez voir... Figurezvous... Il fait le renchéri; c'est absurde! Il m'en veut!... Devinez pourquoi?... Nous étions à table; nous y sommes encore... On le voit, n'est-ce pas?... Oui, j'ai largement bu; c'est le plaisir... Vous êtes sobre, vous, mais ce n'est point par vertu. Vertu, tu n'es qu'un mot! Vous êtes comme tous ceux qui ont mal à l'estomac!... Voyons, soyez franc. N'est-ce pas, que vous avez mal à l'estomac?... Non, je ne vous dirai rien, si vous ne m'avouez pas que vous avez mal à l'estomac!... C'est un renseignement; je tiens à savoir si vous avez un bon estomac.

— J'ai un estomac déplorable, dis-je, pour contenter ce Falstaff bourgeois.

— Ah! ah! fit triomphalement Malurel. Vous voyez! je connais les hommes, allez!... Profond politique; manufacturier, mais profond politique. J'ai lu Ma-

chiavel; avez-vous lu Machiavel? Enfin, n'importe, nous dînions. Ils sont encore attablés à la Maison-d'Or ; j'y retourne à l'instant. Y venez-vous? Nous avons Courbonne, Bouchard, oui, Bouchard, un peintre que je ne connais pas plus que le Grand TurcetPuyrenier... Mais non, nous n'avons plus Puyrenier. Je viens le chercher. Savez-vous ce qu'il nous a fait? Savez-vous ce qu'il m'a fait? Une impolitesse, vraiment, il a été impoli ! Je lui pardonne, c'est une belle âme, mais il a été impoli!... Nous dînions... Nous attendions des dames, vous comprenez... Je veux présenter à la société une jeune personne que je protège (Malure me tenait par le bouton de ma redingote, me parlait dans le visage et souriait d'un air fin). Je la présente... une perle, une trouvaille !... Eh! parbleu! vous la connaissez, c'est Lina, la petite Lina, la femme de chambre ! Elle entre... « Bravo! Malure], elle est charmante ! » — C'est Courbonne qui me fait un succès Courbonne n'a pas de préjugés, il est de son temps ; il est démocrate au moins — comme moi ! Mais voilà la question, Puyrenier se fâche. Il lui déplaît de voir s'asseoir à la table où il soupe la femme de chambre de M,le Berlin... Quel dégoûté! Ces gentilshommes sont tous les mêmes! Il se lève; il quitte le restaurant, il s'en va ; on l'appelle ; je me mets à la fenêtre ; je le vois passer sur I* ; boulevard: « Puyrenier, plié 1 dites donc, Puyrenier, c'est absur bel... » Il avait déjà pris sa voiture... Et fouelle rocher!... Non, je ne voulais pas en avoir le dernier mot. Je me tourne

vers Lina : « Patientez, la belle enfant! — Elle a la bonté de me dire : » Ne vous pressez pas, je n'attends pas après vous!... Je descends, je hèle mon cocher, je me fais jeter ici. Je veux ramener Puyrenier... Où est Puyrenier? Il me le faut! Je veux Puyrenier mort ou vif! »

— M. de Puyrenier n'est pas à l'hôtel.

— Le diable l'emporte ! voilà le souper manqué ! Il commençait comme un opéra de Rossini. On faisait la petite fête en mesure. C'était charmant. Et, pour une femme de chambre... Lina! une Andalouse! Bégueule de Puyrenier!... Ah çà ! mais toutes les citoyennes ne se valent donc pas? Est-ce que j'ai cru déroger en lui meublant un entresol, moi? Jamais de la vie! La démocratie coule à pleins bords. Je vous demande un peu ! Mais je payerais un mobilier à la fille d'un forçat, si elle me plaisait ! Êtes-vous comme moi?... Si j'envoyais des témoins à Puyrenier ? Mais non, ce serait lugubre; je n'aime pas les choses lugubres... Ouf! Il fait une chaleur!... Je l'attends ici. Dès qu'il arrivera, je l'enlève dans ma voiture et je le ramène à la Maison-d'Or. Je ne veux pas entrer à l'hôtel ; on étouffe.

Il tenait son chapeau à la main, et se promenait sur le trottoir.

Son cocher, du haut de son siège, le regardait sans sourciller.

« Promenons-nous un instant, voulez-vous? me dit Malurel. Je ne suis pas fâché de prendre l'air. J'étais

congestionné dans ce restaurant... L'été n'est pas la saison des soupers... Non ; mais, franchement, Puyrenier devait-il nous quitter ainsi ? Je ne suis pas susceptible; j'avoue pourtant que c'est trop... Moi, monsieur, je ne me fâche de rien, mais de rien!... Les gens irritables m'ennuient. On a de la bonne humeur, que diable! Je me rappelle une plaisanterie de ma jeunesse. Voulez-vous rire? Écoutez ça! Nous avions en face de chez nous, dans notre petite ville, un vieil artificier qui était riche et qui avait été célèbre au temps du premier Empire, — un bien beau temps, où l'on illuminait pour nos exploits. — Les artificiers sont mortels. Celui-ci trépassa, ma foi, un beau jour, et l'on tendit de noir notre église. C'est bête comme tout, un enterrement, c'est triste ! Est-ce qu'on ne pourrait pas égayer cela? Nous avons joliment animé celui de l'artificier. Savez-vous ce que nous avons fait? Non?... Pourquoi diable vous raconter cela? Ne le dites pas aux journaux, surtout; vous concevez ! un député ne doit pas s'amuser. Je suis grave, il est grave, nous sommes graves... Vive la cravate blanche !... Eh bien, nous prenons dans le tiroir de l'artificier de vieux soleils, des feux de Bengale et des morceaux d'illumination qu'il avait là. Nous entrons de bon matin dans l'église ; nous substituons aux cierges les chandelles romaines, et nous plaçons les pièces d'artifice derrière l'autel. Non, mais figurez-vous le tableau... Attention! la bière arrive ; les parents derrière la bière ; les invités

derrière les parents; toute la ville. On bénit la bière, on dit la messe. On pleure. Tout ça pleurait. C'est parfait. Tout à coup, pan ! Nous allumons un des cierges, et la fusée part sur tout ce monde. Une, deux fusées ! On se presse, on a peur, on est ravi, on crie au miracle... Pan! c'est une chandelle romaine qui s'élève! pouf! c'est un soleil qui tourne! Bing ! Bang! Tout le monde fuit, le curé, le bedeau, les enfants de chœur, et la bière reste seule, tandis que les inscriptions s'allument, et qu'on lit ces mots tout flamboyants : Vive l'Empereur ! — A l'armée du Rhin ! — A la garde impériale! — J'en ris encore... Voilà comme je suis, moi. Je comprends les farces! Vive la farce ! . . . Et vous ?

La gaieté de Malurel, — cette bonne humeur que le Champagne rendait confiante, — m'irritait. Il me semblait voir, en l'écoutant, ce souper qu'avait fui M. de Puyrenier, enfin pris de honte... Quelle promiscuité ! quel assemblage de hasard ! C'était révoltant ! J'allais laisser là ce personnage, lorsqu'il médit, avec un cri de joie véritable ;

« Ah ! Voici Puyrenier! »

La voiture de M. de Puyrenier s'arrêtait, en effet, devant l'hôtel. Le gros Malurel s'empressa, et arriva juste à point pour tendre les bras à son collègue.

<( Je viens vous chercher, dit-il.

— Vous? fit M. de Puyrenier.

— Vous ne pouvez pas nous quitter ainsi. Eh! voyons, ce n'est point Mlle Lina qui vous fait fuir?

— Si, vraiment, dit M. de Puyrenier avec une expression sérieuse et presque sévère, qui ne lui était pas habituelle; je ne peux pourtant pas choquer mon verre au verre de la servante de ma belle-fille !

— Aristocrate! fit Malurel. Mais si vous connaissiez l'origine de tous ces anges , vous en trouveriez de moins huppées que Lina.

— C'est bien, Malurel, c'est assez... Ah ! vous étiez là? » dit M. de Puyrenier en m'apercevant.

Je le saluai sans mot dire.

« Adieu ! » dit- il.

Malurel voulut le retenir.

« Ce n'est pas possible, vous allez revenir là-bas. Je jetterai Lina par la fenêtre, s'il le faut!

— Mon cher, dit M. de Puyrenier, n'insistez pas, vous me désobligeriez. »

Il avait l'air las, attristé. On le sentait, pour tout dire, irrité contre lui-même.

« Allez donc! » fit Malurel.

Il se retourna vers moi, tandis que le portail de l'hôtel se refermait sur M. de Puyrenier, et me dit en riant:

(( Ils seront toujours les mêmes!... A leur aise! l'our moi... Il fit un grand geste, et dit en déclamant:

— le suis du peuple, ainsi que mes amours! »

Puis, me prenant le bras:

" Eh bien, venez avec moi, parbleu 1 je vous invite.

Je me dégageai de son étreinte.

208 MADELEINE BERTIX.

« Vous refusez? »

II remonta dans son coupé.

« Ah ! jeunes gens! dit-il en riant, et en mettant sa grosse tête apoplectique à la portière, ah ! jeunes gens, vous ne savez plus vous amuser! »

II jeta l'adresse du restaurant au cocher, et la voiture disparut au bout de la rue, en faisant trembler le pavé...

M. de Puyrenier, je l'avais bien vu, s'était réellement senti pris à rougir. La présence seule de Lina dans ce cabinet de restaurant lui avait montré, comme par une vision rapide, jusqu'où il était tombé. Toute son attitude, pendant cette minute où il avait parlé à Malurel, disait éloquemment : Quoi ! en suis-je donc venu là? L'homme qui se noie a la perception semblable du danger. M. de Puyrenier eut encore la force et le courage d'essayer de réagir, de se retrouver luimême et tout entier dans cette débâcle de sa conscience.

Il sembla rompre tout à coup avec l'existence décousue et folle des derniers mois. Il se jeta, avec une ardeur singulière et je ne sais quelle expression de défi, dans la lutte parlementaire. On fut étonné de lui voir rompre le silence. Il fit brusquement un jour, et sans nécessité , un de ces discours complets qu'on

appelle discours-ministres, parce que ceux qui les débitent à la tribune ont eu ou espèrent avoir un jour l'autorité. Il développa un plan de gouvernement, amalgama d'une façon bizarre les doctrines les plus despotiques avec les formules de la liberté ; se fit applaudir çà et là et prit, en un moment, une attitude. Ce fut comme un soubresaut qui le replaça, pour quelque temps, au premier rang de l'attention.

Il revenait le soir à l'hôtel, le regard fier et quêtant les félicitations de tous. Madeleine avait toujours une de ces flatteries aiguisées finement qui portaient juste. Mme de Puyrenier seule, selon son habitude, se taisait.

Mme de Puyrenier pouvait s'appeler le remords.

L'été venu, M. de Puyrenier abandonnait Paris et allait s'établir aux environs, près de Saint-Gratin. Je suppliais cette fois M"* de Puyrenier d'y partir bien vite. Elle me paraissait souffrante. Je tremblais que sa tristesse incurable ne devînt de la maladie. La vie bizarre, les changements successifs de M. de Puyrenier avaient écœuré la pauvre femme. Elle se sentait définitivement délaissée. Encore ne soupçonnait-elle point la vérité tout entière et ne voyait-elle point clairement la cause de son abandon. Elle avait bien deviné la liaison de M. de Puyrenier et de M,ne de Nauvc, mais le secret actuel de M. de Puyrenier, mais le secret de cet état nerveux, de ces accablemenlset de ces secousses soudaines lui échappait.

Elle n'avait plus de ces entretiens où elle sentait autrefois, où elle croyait sentir battre le cœur de sa

fille, mais elle ne devinait pas ce que je voyais comme dans un miroir : les luttes intérieures de M. de Puyrenier et la tactique écrasante de Madeleine.

Comment eût-elle deviné? Elle était sa mère. Pouvait-elle croire à ce qui m'avait semblé l'impossible? Eût-elle accepté la possibilité de ce qui me faisait reculer d'horreur? Non. Elle se sentait accablée et perdue, mais elle n'accusait personne, et, dans les longues heures que je passais à ses côtés, il ne lui venait jamais une parole amère.

Combien je l'aimais! comme j'étais fier d'être demeuré le dernier auprès de cette femme! « Je la défendrai, » me disais-je, car je prévoyais que ce qui s'était passé jusqu'ici n'était que le prologue d'un drame plus terrible encore.

Tout ce que je voyais, tout ce que je pressentais, tout ce qui venait souiller le passé et désenchanter l'avenir, emplissait mon âme d'une amertume profonde. Je crois bien n'avoir jamais souffert, j'espère ne plus souffrir jamais comme j'ai souffert alors.

Cette femme que j'avais aimée, que j'aimais encore la veille, je la suivais dans une œuvre atroce comme j'eusse, au mouvement de la terre remuée, suivi la taupe creusant sa galerie dans le champ. Je la connaissais si bien! elle s'était, involontairement ou non, si complètement livrée! elle avait eu tant de ces mots qui trahissent un secret, de ces gestes qui, pour ainsi dire, mettent un cœur à nu ! Je n'avais qu'à la regarder pour lire sa pensée sur son visage.

MADELEINE BEP.T1N. 301

Maintenant son but pour moi était évident. Je n'aurais pas cru cela possible. J'étais prêt d'ailleurs à lutter de toutes mes forces. Quel implacable ennemi je serais, quel adversaire j'étais déjà; sans aucun doute, Madeleine l'avait, elle aussi, deviné. Terrible chose que l'amour aigri qui se change en haine !

On peut d'autant mieux se combattre et porter des coups plus sûrs, que les défauts de la cuirasse et, pour ainsi dire, les fissures de l'âme sont connus. Avoir pour bourreau l'être aimé, voir l'arme meurtrière dans la main qui vous caressait les cheveux, la calomnie ou la menace sur les lèvres où vous cueilliez les baisers, quel changement! II y a de quoi effrayer les plus braves!

Je n'avais point peur cependant. J'avais cette pauvre femme à défendre d'un dévouement filial.

Peut-être Madeleine avait-elle plus de craintes. Elle commença leshostilités. Elle profita de ce changement de vie, de ce transport à la campagne pour essayer de me fermer la porte de cette maison où j'avais été traité en fils. M. de Puyrenier ne m'aimait point. 11 ne m'avait, je crois, jamais pardonné d'avoir, dès mon enfance, tenu son secret dans mes mains. Depuis cette Boiréeoù, à Bruxelles, j'avais entendu les confidences qu'il faisait à mon père, il avait eu pour moi une certaine froideur presque respectueuse. Je lui imposais.

J'avais grandi. L'homme, emporté par les passions, torturé oq tenté, était cependant demeuré un honnête

homme. II y avait dans mon regard l'assurance ferme d'une conscience. M. de Puyrenier y voyait comme un défi, — comme un reproche. A n'en pas douter, il nourrissait contre moi cette jalousie sourde des déclassés ou des déchus. Je l'eusse aimé pourtant, je le plaignais. Cette admiration un peu craintive de mon enfance, c'était avec un serrement de cœur et de désespoir que je la voyais se changer en mépris.

Sans doute, je ne cachais point ma désillusion et ma tristesse, car M. de Puyrenier me traitait déjà, dans les rares et courts entretiens que nous avions ensemble, en adversaire déclaré. Je sentais, au surplus, l'ironie et les conseils de Madeleine dans la froideur de plus en plus accentuée avec laquelle M. de Puyrenier m'accueillait. J'allais, on le conçoit, plus rarement à Saint-Gratien qu'à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré. J'y trouvais maintenant une hospitalité un peu contrainte. Il me fallait surmonter un courroux toujours prêt à éclater.

Comme j'eusse laissé déborder mon âme et dit tout haut la vérité qui m'étouffait si, moi absent, moi parti — disons le mot, moi congédié et chassé — Mmc de Puyrenier n'eût pas été seule.

Je n'allais plus dans cette maison que pour la protéger.

Elle était pour moi toujours la même, malgré sa souffrance profonde. Elle avait le même sourire et la même caresse de voix. Elle aimait à me parler de moi, à détourner d'elle et de sa destinée nos propos,

elle me conseillait ou nie grondait, lisait les pauvres chères lettres que m'écrivait encore la tante Annette et parlait de voyages en Périgord — un jour...

Je la trouvai, un soir, plus animée, l'air plus inquiet qu'à l'ordinaire et seule. Madeleine, lasse, malade, disait-elle, reposait dans sa chambre ; M. de Puyrenier était au Corps législatif.

« Mon Dieu, Régis, me dit-elle, je tremblais de ne pas vous voir aujourd'hui. Vous m'avez coûté un effort que je ne me croyais plus capable de tenter. Savez-vous que Madeleine cherche à vous éloigner d'ici, mon cher enfant?

— Je le sais, répondis-je.

— Quel étonnement ! fit-elle. Vous vous aimiez, autrefois. J'avais bâti sur cette affection bien des châteaux en avenir ! Ah ! mon pauvre R'gis, que vieillir est une cruelle chose ! Tout s'écroule en vous et autour de vous. J'ai bien peur de n'avoir au monde d'autre ami que vous !

— Vous avez raison de croire et de dire que je suis à vous du fond de l'âme, madame, répondis-je; mais toutes les affections qui vous entouraient ne sont pas éteintes, j'en suis certain. On vous aime ; il vous aiment. »

Je savais bien que je mentais.

MinP de Puyrenier hochait la tête.

« Enfin, vous me restez, mon cher enfant, c'est beaucoup. J'avais toujours souhaité un fils. Oui, un fils. Je ne pouvais le désirer meilleur. Maisqu'avez-vous

30i MADELEINE BERTIN.

fait à Madeleine? Elle a presque exigé aujourd'hui une rupture entre M. de Puyrenier et vous.

»— En vérité ?

— C'est donc une guerre entre vous. Votre en vérité est presque menaçant? Grands enfants que vous êtes, est-ce qu'il peut y avoir de la haine entre vous?

— Dans le fond de mon âme il n'y a que du regret, madame.

— C'est donc Madeleine qui vous hait ? Étrange fille! Elle m'effraye. Elle est irritée contre vous. M. de Puyrenier, qui l'écoute volontiers, eût cédé. Mais si vous m'êtes dévoué, Régis, je suis à vous de toutes mes forces. J'ai résisté ; je devrais résister plus souvent. Ce n'est point lâcheté, vous savez, mais faiblesse. Je veux la paix. On abuse ici de mon abdication.

« Mais j'ai retrouvé, mon cher enfant, pour vous défendre, un peu de cette énergie que je devrais déployer pour moi-même. Une rupture entre M. de Puyrenier et vous, pour vous c'était l'exil et pour moi c'était encore une amitié qui s'enfuyait. Non, c'était impossible ! Et quelle raison pouvait-on trouver contre vous? La méchante humeur de cette malheureuse enfant ne suffit pas. El puis, n'avais-je point promis à votre père d'être une mère pour vous? Cette maison attristée doit vous être ouverte comme si la joie l'emplissait. Vous avez grandi à mes côtés, vous connaissez toutes nos douleurs, vous avez partagé toutes nos peines. Nous avons souffert de vos maux.

« Est-ce qu'on peut rompre, en un moment, conti-

nua Mme de Puyrenier, une affection qui date de si loin? Je vous suis toute dévouée, Régis, car j'ai résisté à Madeleine et j'ai défendu en égoïste ce dévouement dont on voulait me priver. Que deviendrais-je, ditesmoi, si vous n'étiez plus là? Je suis seule, et quand vous me parlez, il me semble que j'ai deux enfants, dont l'un s'est éloigné de moi, mais dont l'autre me restera toujours.

— Oui , toujours , répondis-je gravement. Mon énergie tout entière et mon affection sont à vous. Est-ce que je ne vois point cet abandon qui vous accable? Croyez-vous que j'eusse accepté sans lutter un congé déguisé ou une rupture? Non, madame, et certes ce n'est point pour moi que je tiens à demeurer

« Le vent du sort me jettera où il voudra; plante humaine, je germerai toujours et pousserai droit vers la lumière. Ma vie est fixée et je me sens maintenant sûr de moi-même. De dures épreuves m'ont fait ce que mon père souhaitait que je fusse, un homme. C'est pour vous que je tiens à ne point quitter cette maison, à ne pas m'éloigner, a vous apporter l'espérance qui vous fuit, la consolation qui vous manque. C'est à mon tour, madame, de veiller sur vous comme un avare. le la ressens cette volupté des fils qui rendenten protection à celle qui les a mis au monde toute la tendresse qu'elle leur a donné.

« Il me semble, pardonnez-moi, madame, que je vous paye cette dette sacrée de reconnaissance. J'étais

un enfant quand vous essuyiez mes larmes, et maintenant que vous pleurez, j'ai le droit — j'ai ce droit, n'est-ce pas? — de calmer votre douleur et de partager toutes vos peines !

— Mon cher enfant, mon cher Régis, » disait-elle. Et, en effet, elle pleurait.

Ses sanglots, qu'elle étouffait d'ordinaire, maintenant s'échappaient avec une force douloureuse. Quel abîme de souffrance ! Je pouvais voir alors combien la pauvre femme avait, pour ainsi dire, entassé d'amertumes, de déceptions, de rancœur, cachées au fond de son âme !

« Je vous demande pardon de ces pleurs, me ditelle tout à coup en essuyant ses yeux, gros encore de larmes. C'est ma faiblesse éternelle. Bah! pourquoi se plaindre ? Bien d'autres qui ont moins mérité que moi de souffrir souffrent davantage et ne se plaignent pas.

— Que parlez-vous d'avoir mérité votre souffrance ! m'écriai-je. Chère et sainte femme, je voudrais vous avoir pour mère. »

Elle me regarda avec une expression d'ineffable joie, hocha la tête, et me tendant la main :

« Vous êtes bon et honnête, mon cher enfant, et vous le savez, un mot de vous dissipe toute ma douleur. Mais, je vous en prie, ne parlez point de votre mère en pensant à moi. (Elle avait une expression de voix d'une gravité inaccoutumée.) Votre mère était plus heureuse.

« Elle avait le droit de porter plus haut la tête. Ah ! les enfants sont des juges implacables! Régis, ne me comparez jamais à votre mère! »

Elle souriait toujours et sa main tenait la mienne. Je sentais que sa joie même était doublée d'une atroce douleur. Les sanglots lui revenaient.

Elle détourna la tête et, sans dire un mot, lentement, elle passa dans l'autre chambre.

Je l'avais, sans le vouloir, frappée au cœur en la consolant.

Je sortis, j'étouffais. J'avais besoin de jeter au vent, si elles pouvaient jaillir, s'ils pouvaient éclater, mes larmes et mes sanglots. Quelle souffrance! Je me trouvai dans le parc, tout seul, regardant dans la nuit. Les grands arbres se massaient par larges ombres, montaient en taches noires sur le ciel d'un bleu laiteux, et découpaient comme des cartonnages sur le paysage opalisé par la lune. Cette lumière indistincte baignait le coteau tout entier dont les replis, la courbe, disparaissait sous cette sorte de rideau de gaze et n'apparaissaient plus que comme une blancheur calme, une eau immobile, un grand lac endormi. Par les trouées des grands pins, au bout des allées noires et mystérieuses, une parcelle de ciel faisait pétiller ses étoiles, semblables à des grains de lumière cousus à un lambeau d'étoffe. C'était comme un décor d'opéra où l'air passerait, agitant les branches. Alors toutes mes tendresses refoulées, toutes mes terreurs, toutes mes craintes, me parurent plus terribles encore en

présence de cet immense sourire d'un soir d'été.

L'antithèse poignante de mon émotion et de ce calme me fit mal et me rendit furieux. C'est l'éternelle colère qui saisira l'homme que la douleur frappe en présence de l'impassibilité ambiante:

« Imbécile nature, pensais-je, cadre majestueusement niais à des drames atroces! Égoïsme, injustice des choses! Voilà ce que vous ornez, et de ce coin de terre où l'intérêt s'affirme bassement, vous faites ce tableau séduisant où l'on aimerait à cacher ses amours et ses rêves ! »

J'étais là, seul, lorsque j'entendis sonnera la grille du parc. Le portier ouvrait. Je vis arriver par l'avenue M. de Puyrenier, qui marchait lentement. Je le devinai plutôt que je ne le reconnus et, sans songer à ce que je voulais lui dire, j'allai droit à lui, comme si l'on m'y eût poussé.

Il me parut tressaillir en entendant qu'on se dirigeait de son côté, s'arrêta d'un mouvement sec et regarda devant lui avec défiance :

« Ah! c'est vous, Régis?

— C'est moi.

— Je reviens delà Chambre, je suis accablé, » ditil, tout en se remettant à marcher et comme un homme qui ne tient pas à lier conversation.

Sa grande ombre s'allongeait dans l'allée, entre les deux rangées de tilleuls que perçait la lune de rayons tombant découpés sur le sable comme une guipure.

« M. de Puyrenier, lui dis-je lentement, je vous ai

aimé longtemps. Ma présence ici vous gêne et vous avez souhaité une rupture avec moi. Je vous jure pourtant que je resterai.

— Je ne vous comprends pas, fit-il.

— Alors, il me faut citer les noms. Madeleine a exiyé que je quittasse cette maison. Il y a ici une femme qui souffre et une mère qui pleure. Si vous me revoyez à Saint-Gratien, c'est que je veux qu'elle garde son fils, celle qui n'a plus de fille. »

J'avais singulièrement accentué mes paroles et mis dans cette déclaration une fermeté décisive. M. de Puyrenier ne répondit pas. Je le sentais hésitant devant moi et stupéfait. Il y avait entre nous, à cette minute, un sous-entendu cruel. Il devinait bien que je ne disais pas tout et qu'un autre nom. le sien, me venait aux lèvres en même temps que le nom de Madeleine. J'eusse voulu qu'il répondît, qu'il m'arrachât les paroles dernières, terribles celles-ci, qui m'étouffaient. Avec quelle volupté terrible j'eusse dit à cet homme tout ce que je pensais!

11 se contenta de sourire:

« Tête exallée, dit-il. Vous n'avez ici ni adversaires ni ennemis, et je vous sais gré d'apporter des sourires dans un foyer aussi éprouvé. Pourquoi ce courroux? Je suis à vous, Régis, croyez-le bien, de tout mon cœur, i)

A coup sûr, sous cette désinvolture et cette affabilité il y av;u't de l'inquiétude. Je voyais bien qu'il avait hâte de s'éloigner. Mon brusque abord le tenait

encore décontenancé: d'un seul coup, et comme d'un éclair, je venais de m'atiîrmer à lui et il devinait en moi un danger. J'étais certain, dès à présent, de le dominer à jamais. Il avait eu peur du mot qui me venait aux lèvres. Il se sentait deviné, percé à jour. D'ailleurs, en ces positions fausses, l'homme a peur de tout, et, dans ce duel qui se livrait (car c'était un duel) par un magnétisme auquel il ne résiste pas, M. de Puyrenier devait être mal à l'aise et affaibli. 11 me quitta, me renouvelant ses protestations.

Je demeurai seul, je sortis du parc, je me jetai dans une voiture de louage et me fis reconduire à Paris. Je ne dormis point. J'avais hâte de retourner à Saint- Graticn et de revoir Madeleine. M. de Puyrenier dompté, il fallait regarder la lionne dans les yeux et lui faire baisser les paupières. J'allai droit au but, comme je l'avais fait la veille.

«Vous êtes, me paraît-il, mon ennemie? lui dis-je.

— Ne dit-on pas que vous êtes le mien?

— Prenez garde, Madeleine ! Entre deux tempéraments comme les nôtres, une guerre ne peut pas être courtoise, mais implacable.

— En sommes-nous encore à épeler ce mot de courtoisie ? En vérité, il y a longtemps que je l'ai oublié, dit-elle avec son sourire ironique et en se faisant les ongles.

— Vous êtes très-effrayante, je le sais, repris-je en la regardant bien en face, mais je suis très-courageux.

— Oh! mais, dit-elle en me regardant avec ce

regard de côté et cette ondulation de cou, qui eût uppelé le baiser si je l'eusse aimée encore, vous êtes plein de menaces, mon cher !

— Je suis plein de douleur... Votre mère souffre. Vous la torturez et lentement. Vous avez voulu m'éloigner d'elle.

— Vous éloigner, moi ? En vérité , vous tenez trop peu de place dans ma vie, mon cher Régis, pour que je m'occupe de vous.

— Sans doute, mais je tiens une place dans la sienne, et cela vous fait peur. Si vous pouviez m'oublier ! Mais non, on n'oublie point les gens que l'on a aimés, on les exècre. Croyez-vous que je vous puisse chasser de mon souvenir, moi? Hélas! non. Misère! Vous emplissiez mon cœur par l'amour, vous l'emplissez maintenant par la haine. Je voulais vous laisser à votre vie nouvelle, il faut que vous me disputiez ceux que j'aime et que vous me brisiez entre les mains — qui ? — votre mère que je défends contre vous. C'est odieux.

— Qui l'eût dit? fit-elle! Ah! vous êtes devenu maussade! Eli bien, faites-vous le paladin de qui vous voudrez, vous êtes libre.

— Ce n'est point une permission que j'en ai, c'est un droit. Il y a ici une femme que je respecte et devant laquelle vous devez incliner votre orgueil. Je suis chez ''11*: comme vous y êtes vous-même.

— Kn 6le8-VOU8 bien sûr 'i demanda Madeleine avec un singulier accent. Louise ISeitin, mon cber, comme

Madeleine Bertin, est une étrangère chez M. de Puyrenier.

— Madeleine ! Ah ! malheureuse que vous êtes ! » m'écriai-je.

Je n'ajoutai pas un mot, je m'éloignai. M. de Puyrenier s'était incliné; Madeleine me bravait. Et que m'importait, après tout ! Je les tenais, elle et lui, dans ma main, et, j'en étais bien sûr, ils avaient peur. Entre eux et Louise Bertin, entre eux et ce mystérieux inconnu qu'ils n'osaient pas s'expliquer l'un l'autre et qui les séparait encore, ils allaient me trouver toujours, énergique adversaire, inévitable reproche, obstacle ou remords.

Et pourtant, en dépit de ma volonté ferme, je n'allais pas souvent à Saint-Gratien. Ces visites armées ne m'effrayaient point, mais elles me lassaient. Je choisissais d'ordinaire les heures où j'étais assuré de trouver seule Mme de Puyrenier. Il me déplaisait d'échanger avec Madeleine des paroles qui devenaient aiguës comme des poignards. Surveiller sa tactique, n'abandonner point M"ie de Puyrenier me suffisait. J'étais là comme un assiégé va, je suppose, examiner les travaux, les tranchées de l'ennemi. J'étais le bienvenu.

L'automne venait. Autour de Louise Bertin l'ombre se faisait plus épaisse. Elle était l'oubliée dans un logis où jadis elle avait commandé. Elle sortait peu, passait les journées à sa fenêtre, écoutant les frissons du vent, les grandes symphonies des branches, regar-

dant l'horizon joyeux ou triste avec l'expression du prisonnier qui sait bien que tout cela n'est pas fait pour lui.

a Je vieillis, disait-elle avec mélancolie, je tiens à mon fauteuil de ravaudeuse. 11 m'en coûterait d'aller par les bois, et je suis folle de ma cheminée. »

II me semblait — et cette idée me faisait mal — qu'elle choisissait déjà son coin pour y mourir. Mais non, c'était bien l'âge en effet, et non la maladie qui venait. Je chassais bien vite les idées de deuil. Quelle folie! Un rayon d'espoir eût rendu toute sa jeunesse à cette femme. Mais l'espoir est la denrée la plus rare.

Je fus effrayé instinctivement et je devinai un malheur nouveau, une complication et comme un coup de foudre, un jour, lorsqu'on sonnant à la grille je vis, au bout de l'avenue, Mme de Nauve sortir de la maison. 11 me sembla qu'on me portait dans la poitrine un grand coup. J'avais la main sur le timbre, mais j'attendis, pour arrêter Mme de Nauve au passage si elle se dirigeait de mon côté. Mais elle ne sortait point par l'avenue et devait assurément sortir par la porte du parc qui donnait sur la route d'Enghien.

Je ne sais pourquoi j'éprouvais le désir aigu de parler à Mme de Nauve avant de revoir Mme de l'uyrcnier. Pourquoi Antoinette, congédiée de l'hôtel, y rentrait-elle, sinon pour se venger de son échec? Je voulus me trouver devant elle lorsqu'elle sortirait, et je courus, longeant les murailles du parc, jusqu'à la roule. J'arrivai trop tard. Mm« de Nauve était déjà

31i MADELEINE BERTIN.

monlée dans une voiture qui l'attendait là, et où se prélassait, tenant un bouquet, M. de Gourbonne. Je la vis disparaître dans la poussière et il me sembla — je me trompais assurément — que le rire de la jeune femme arrivait jusqu'à moi.

La petite porte était demeurée ouverte, j'entrai par là avec la certitude que j'allais retrouver dans la maison la trace de Mme de Nauve. Tel pressentiment est une conviction. Je trouvai Mme de Puyrenier horriblement pâle, presque défigurée et qui me regarda d'un œil égaré. Je sentais qu'elle ne me reconnaissait point. Et puis, je la vis venir à moi, me saisir les mains et elle me dit:

u Vous ne savez pas, Régis (sa voix était brisée, désespérée) — Madeleine... Madeleine est ma rivale!»

Je demeurai pétrifié. Le malheur nouveau était là.

« Oui, ma rivale... Ah! vous ne le croyez pas I... Parbleu! qui le croirait?... Mais c'est vrai cela, affreusement vrai. Qui me l'a dit ? M",e de Nauve. Elle est venue là, elle était à cette place, elle m'a montré ce que je ne voyais pas, moi, et ce dont tout le monde s'aperçoit ici, que M. de Puyrenier ne m'aime plus, — eh ! je le savais ! — mais qu'il aime Madeleine. Madeleine ! Et je ne le devinais pas! Ah! vraiment, je suis niaise et sotte. Malheureuse que je suis! Estce que ces choses arrivent ? Eh bien, regardez. Ma fille! Madeleine ! Est-ce possible, cela? Vous avez déjà vu cela, vous? Non, n'est-ce pas? N'est-ce pas que ce n'est pas vrai? Eh bien, si, cela est vrai. Tout me le

prouve. Cette femme a raison. Elle a voulu se venger de Madeleine, elle m'a dit tout ce que Madeleine pensait, rêvait... Pourquoi me l'a-t-elle dit? Est-ce que je m'en doutais ! Est-ce que je l'eusse vu, moi ! Non, j'étais abandonnée, mais non trahie; M. de Puyrenierme délaissait, mais Madeleine me restait. Ah! mon Dieu! »

Elle se cachait la tête dans ses mains. On eût dit qu'elle avait peur de regarder l'horrible vérité en face.

« J'étais pourtant bien assez punie, disait-elle. Ceci est de trop. Régis, je veux fuir, je ne resterai pas plus longtemps ici. Eh! qu'ils restent face à face. Emmenez-moi, Régis. »

Je lui prenais les mains en essayant de la calmer, de la détromper , lui répétant que Mme de Nauve calomniait Madeleine, que cette odieuse machination était un mensonge.

« Est-ce qu'une fille est la rivale de sa mère? » disais-je avec force.

Et sais-je maintenant ce que je disais?

« Vous avez raison, fit tout à coup Louise Rertin, je ne partirai pas! »

Elle frappa du doigt sur un timbre et dit à un domestique :

« Priez mademoiselle de descendre ici.

— Quoil m'écriai-je, vous voulez?...

— Je veux la questionner, lui arracher la vérité ou l'en souffleter. Ah ! j'ai la tête en feu, je souffre!

— Madame, madame, je vous en prie, ne dites rien, ne faites rien. Ce caractère volcanique de Madeleine est

capable de toutes les folies, de tous les excès... Je crains...

— Que craignez-vous ? En vérité, Régis, dit-elle avec une hauteur et une majesté soudaines, vous oubliez que je suis sa mère! »

Madeleine entra avec un air d'une insolence impériale. Elle traînait une longue jupe qui chuchotait derrière ses pas. Son regard fier alla de Mme dePuyrenier à moi, et se fixa sur mon regard. Je ne baissai point les yeux, et la considérai froidement, sans menace.

« Madeleine, dit Louise Bertin, vous a-t-on calomniée? Il se passe quelque chose d'atroce dans cette maison. Savez-vous ce que l'on dit? On vous accuse de chercher à vous faire aimer par M. de Puyrenier!

— Qui dit cela ? monsieur? fit Madeleine sans répondre et en me désignant d'un mouvement de tête.

— Ce n'est point Régis qui vous accuse, reprit Louise, et tout à l'heure il vous défendait...

— Je n'ai pas besoin d'être défendue, dit Madeleine avec une hauteur qui se changea en ironie. Moi, chercher à me faire aimer de M. de Puyrenier ! Et pour qui me prend-on? Ai-je donc besoin de jouer à la sirène pour captiver les cœurs? Fi! quel métier me donne-t-on là ? Je ne suis pas de celles qui se font aimer, mais de celles que l'on aime. Ài-je interrogé M. dePuyrenier? Est-ce que je connais sa pensée? Lui ai-je demandé s'il avait pour moi de l'amour ou de la haine? Je suis seule et je vis seule ici, libre, et sans questionner personne. De quel droit m'interroge-t-on?

— Du droit qu'ont les mères de demander raison à leurs enfants de ce que leurs enfants les font souffrir ! »

M"10 de Puyrenier avait prononcé ces paroles d'une voix lente et douloureuse qui me déchira le cœur. Madeleine ne laissa pas échapper un mouvement d'cmotion. Elle était debout, les bras croisés dans une attitude calme et résolue. En vérité, c'eût été là une fille persécutée bravant sa mère criminelle, une Éiectre levant le front et le regard devant une Clytemneslro, que l'expression de bravade hardie eût été la même. J'en éprouvais comme une rage et je fis un pas pour m'éloigner.

'< Non, restez, dit Louise..., je vous en prie... »

Je demeurai. J'étais en face de Madeleine comme un juge.

« Ainsi, dit-elle en regardant tour à tour sa mère et moi, ainsi c'est un interrogatoire? Il faut répondre ! On me demande compte, non pas de mes actions, mais de mes pensées. On scrute ma conscience, on exige que je dise tout haut mes secrets. Ce que chacun peut cacher ici de tentations ou de remords, il faut que je le déclare tout haut sans crainte comme on se confesse en demandant grâce! Eh bien, non ! je no le ferai pas. Je garderai pour moi tout ce que je rêve ou tout ce que j'espère. Mes Itistesses <-t mes joies, mes regrets, mes souvenirs, tout m'appartient.

« Nul n'a le droit do me demander compte de ma vie, ni vous qui m'êtes un étranger, ni vous-même

qui êtes ma mère ! Ah! c'est qu'enfin je veux dire cette vérité qui me torture ! Si je suis telle qu'on me voit, malheureuse, hésitante, tourmentée, déclassée, à qui la faute? Qui suis-je ? Où suis-je ici ? Quel est mon nom ? Qui a veillé sur moi? Qui m'a aimée ? Qui m'a dit : Ceci est bien, ceci est mal? Qui m'a prêché d'exemple? Où est mon père et qui est mon père ? Je traîne son nom comme un boulet, je n'ai jamais vu même son image! Mes souvenirs d'enfant, ces premières journées souriantes pour les autres, sont empoisonnées pour moi !

« Comment n'ai-je pas tout haï, et cet homme, qui est mon père et qui m'a jetée au monde comme une bâtarde, et tous ceux qui m'ont élevée , mal élevée, qui m'ont appris à détester la vie en m'enseignant à la connaître, qui m'ont condamnée à rougir! Qu'est-ce que je dis, souffrir ?

— Rougir de qui ? demanda tout à coup de sa douce voix devenue grave, Louise Bertin.

— Eh ! rougir de moi ! fit Madeleine. Est-ce que j'accuse quelqu'un? Est-ce que je maudis personne ? Laissez-moi, je réclame seulement le droit d'aimer et d'être aimée !

— Celui-là t'aimait, Madeleine, » dit Louise en me désignant par un geste d'un élan maternel.

Et cette fois, son accent avait une tristesse inexprimable. Je me sentis remué au fond du cœur. Il me fallut résister à un mouvement de colère ardente et de regrets, et j'allais à la fois affirmer mon amour

MADELEINE BERTTX. 319

passé et mon courroux actuel. Mais je compris que si je prononçais une parole, j'en disais trop, et toute mon amertume allait déborder. Non, devant Mme de Puyrenier, il fallait me taire.

« Il t'aimait, reprit-elle, — et Madeleine donnait à ses lèvres cet ironique sourire qu'on eût étouffé de la main sur la bouche d'un homme, — il t'aimait. Il t'eût tout donné de ce qui te manquait, un nom honoré et une vie heureuse. Ah ! Madeleine, malheureuse enfant, tu as tué ton bonheur ! Tu ne les sauras pas, tu ne les sauras jamais , tous les rêves que j'ai faits pour toi! Ils n'étaient pas de ceux qu'on ne saurait saisir à portée de la main ; ils étaient là. C'eût été ma joie de te savoir aimée ainsi. On t'a fait une enfance triste, une jeunesse sombre. Mais j'aurais donné ma vie tout entière pour t'assurer une année de bonheur. Ingrate ! Non, tu viens de me frapper là, tiens, droit au cœur. Tu en connais le chemin, tu as la main sûre. Je n'ordonne plus, va, je ne te reproche plus rien, je te plains. Tu es une malheureuse fille, Madeleine... tu es injuste. Ah! tu m'as fait mal, tu m'as fait mal !

— Madeleine, dis-je lentement et presque avec une prière, demandez pardon à votre mère! »

Elle me regarda avec une expression qui voulait dire :

« Vous êtes fou ! »

Puis se tournant vers Mme de Puyrenier:

« Chacun souffre ici, dit-elle en scandant ses mots avec une cruauté inouïe, l'un l'autre nous avons,

paraît-il, la science de nous torturer. Mais laissez-moi dans ma solitude et mon orgueil. Je ne frapperai point. Je ne sais et ne dois que me défendre. Qui m'a soupçonnée?qui m'a accusée? qui m'a demandé mon secret ? Vous réclamé-je des comptes du passé ? Laissez-moi envisager l'avenir à ma guise.

— Ah ! l'avenir, s'écria Louise, que ce mot et la façon dont Madeleine le prononça rejetèrent dans sa douleur et dans ses soupçons. Mais je le connais cet avenir. Allons donc, soyez franche, je vous l'ai dit, vous voulez que M. de Puyrenier vous aime.

— Eh bien, après tout? Et quand cela serait ? répondit Madeleine avec son incroyable audace. M. de Puyrenier n'est-il pas libre? »

J'étais écrasé.

Louise Berlin regarda sa fille avec un effroi mêlé de pitié. Lorsque leur victime tombe, un tel regard doit se fixer ainsi sur les parricides. La pauvre femme ne dit pas un mot, elle montra la porte à Madeleine, qui hésita un moment, puis sortit le front levé, en haussant un peu les épaules.

La mère, effarée, se tournait vers moi comme pour y trouver un appui. Elle eut un geste de noyée, me tendit les bras, en me répétant, mais d'un ton navré qui me sembla d'une mourante :

« Eh bien?... eh bien ?... »

Et tout à coup, se laissant retomber dans son fauteuil, elle se mit à pleurer avec des secousses nerveuses.

Bienvenues sont les larmes ! 11 me semblait que c'était, pour la pauvre femme , le meilleur remède à sa douleur. Elle me parut, en effet, un peu calmée, et quand elle revint à elle, je n'osai plus lui parler de sa fille. N'avez-vous point remarqué qu'au réveil immédiat d'une grande souffrance, la notion du temps, pour un moment, semble altérée ? Une minute a comme endormi la douleur qui tout à l'heure peut être se réveillera plus lancinante et plus cruelle. On sort d'un sommeil, on essuie ses yeux mouillés, on secoue la torpeur ou la tristesse. On éprouve le besoin d'essayer de l'oubli, — comme on fait trêve avec l'ennemi après quelque sanglant combat.

Je connaissais ces caprices de la nature humaine, cette pente vers la réaction qui fait venir le rire strident aux plus navrés spectateurs des plus navrantes funérailles. J'entraînai Mme de Puyrenier comme on conduirait un enfant malade dans le parc, et, comme nous marchions ne disant rien, côte à côte, elle appuyée sur mon bras et songeant, moi risquant quelque mot d'une gaieté dissimulée, elle me dit :

« Si nous allions à pied par la campagne? »

On eût dit qu'elle éprouvait le désir inconscient de fuir celte maison.

Ces beaux jours de l'automne ont des caresses de printemps, de ces douces chaleurs indécises des premières heures de mai, plus mélancoliques el plus pâles cependant, comme un souvenir est plus attendri qu'une promesse. Il fait bon marcher; cette illusion

vous prend, que les premiers froids ont avorté et que revient la saison clémente. Le ciel est d'un bleu tendre, un bleu de pervenche comme les yeux de certaines blondes.

Il y a là-haut comme des illuminations de soleil. Les grands murs blancs des maisons ont des teintes roses et joyeuses. Les feuilles rouillées des arbres retrouvent comme des reflets' verts sous la poussière et la sécheresse. Les poudroiements de lumière noient les horizons, qui semblent joyeux, entourent les clochers, les hauts monuments d'un nimbe doré. Je ne sais quoi de vivant, de gai, de tendre, enveloppe toutes les choses. Les quais, à la ville, fourmillent de monde, qui nettement se détache sur les fonds ensoleillés, allumés et joyeux — et, tout au contraire, la solitude des champs semble peuplée de bruit, de mouvement et de lumière.

« Vous ne trouvez point, disais-je, parlant à Mme de Puyrenier comme à moi-même, que le spectacle vaut mieux que les spectateurs? Ah! si l'on n'avait point l'ardent amour des vérités éternelles qui doivent régir la passagère humanité ; si l'on ne comprenait pas qu'on se doit à ceux qui vivront après vous, avec quelle volupté âpre on quitterait la partie pour s'enfoncer, amoureux panthéistes, pour se perdre dans le grand mouvement ou le grand sommeil des choses !

— Y trouvera-t-on le sommeil? » fit Mme de Puyrenier. Le seul repos est là, tenez.

Elle me montrait la porte surmontée d'une croix du cimetière. On y enterrait justement quelqu'un, et des bruits de chants et de voix arrivaient jusqu'à nous. Elle voulut entrer là, franchir ce seuil et voir. Les mendiants accroupis psalmodiaient, à la porte, une prière nasillarde. Le soleil frappait sur le crâne nu d'un pauvre vieux agenouillé dans l'herbe.

On se pressait devant la fosse. — Qui enterrait-on? « Une femme, nous dit un petit; la femme au père Gaud. — La femme au père Gaud? Ah! » fit Louise. Le trou était creusé au pied d'un saule béant. Il n'y a pas à le nier, la terre qui va nous prendre un mort a l'air avide. Les enfants de chœur en surplis blancs, pressés les uns contre les autres, regardaient de leurs yeux curieux et tenaient droits leurs petits cierges. À travers les feuilles, des rayons frappaient sur leurs grosses joues rouges, dans leurs cheveux blonds. Le suisse, majestueux, soutenant son épée qui tombait d'un baudrier usé, s'appuyait, à la fois fatigué et solennel , sur une hallebarde au velours défraîchi. Tout cela était gai et douloureux en même temps. Des vignes s'enroulaient le long de la muraille, les croix blanches tachaient l'herbe haute, drue, trouée de fleurettes. Des fils de la Vierge qui riaient au soleil, unissaient les croix aux rosiers déjà morts, Voletaient des dernières fleurs aux tombes. La mort se faisait coquette, enveloppait la douleur de verdure et la earessait de lumière. Volontiers on se fût arrêté lu pour rêver, pour dormir, pour mourir.

On voyait les parents, le mari, un vieillard, qui pleuraient.

Pauvre cimetière de campagne, ignoré, paisible, plein de silence, où l'herbe assoupit les pas. Lorsque nous nous en éloignâmes, Mme de Puyrenier marchait la tête baissée et songeait! Elle éprouvait sans aucun doute ce charme magnétique des gens qui s'arrêtent devant un gouffre. Le gouffre attire, et, pour un peu, on s'y jetterait avec ivresse.

« Voilà une femme heureuse, me dit-elle tout à coup. Cette femme-là est bien heureuse. »

Nous ne dîmes mot jusqu'au parc.

Au moment d'entrer, Louise me dit en me regardant bien en face :

« Vous ne la trouvez pas heureuse, vous? »

Elle avait des larmes plein les yeux.

M. de Puyrenier quitta Saint-Graticn peu de jours après. Mme de Puyrenier était souffrante. Et puis la campagne déplaisait décidément à Madeleine et à M. de Puyrenier qui aimait Paris, non pas jusque dans ses verrues, comme Montaigne, mais surtout dans ses verrues, comme, je suppose, M. Prosper de Courbonne. L'hôtel du faubourg Saint-Honoré, dont les fenêtres étaient demeurées fermées, reprit sa vie ordinaire, une vie paisible et un peu sombre. Mmc de

MADELEINE BERTIH. 325

Puyreoier, rivée toujours à son fauteuil, ne disait mot, ne soupirait même pas, et ne tenait point dans cette maison plus de place que jadis la pauvre et meurtrie miss Bird. Non pas qu'elle affectât de garder le silence et qu'elle s'imposât le rôle attristé, mais elle n'avait plus, semblait-il, l'énergie ni la velléité de parler.

En peu de jours, elle avait vieilli tout a coup. II lui était venu des rides et, un soir, comme je la regardais sans doute avec une expression de pitié ou de tristesse :

« Ce sont mes cheveux que vous regardez? Oui, j'en ai beaucoup de gris. J'en suis bien contente : la vieillesse, après tout, c'est la fin.

« Savez-vous, me disait-elle encore, que l'élégie de Gray est d'une vérité éternelle? Je ne sais rien de tendre et de charmant comme ce cimetière de campagne, vous savez... La femme au père Gaud... On y serait bien... »

Elle avait maintenant de ces retours sinistres vers les plus douloureux souvenirs de sa vie. Elle se complaisait à les évoquer. Elle ressemblait à ces gens qui écorchent volontairement et avivent les plaies de leurs blessures. Lorsqu'elle sortait de cet abattement qui élait maintenant -on état normal, c'était pour parler ■'autrefois, de sa jeunesse, de mon père. I ne ou deux fois ell<- prononça le nom île son mari. Elle disait : ; est-il!... Est-il puni?... Il est mort misérable,

sans doute. . Pauvre fou !... A ins el elle souriait)

3'2G MADELKINE BliRTIN.

qu'il n'ait fait fortune là-bas et épousé quelque Péruvienne.

Je ne connaissais à cette femme ni cette amertume ni cette ironie. Elle était pourtant bien résignée, ne se plaignant point, n'accusant personne et souffrante vraiment, pâle, décolorée, avec une maladie nerveuse dont les premiers symptômes apparaissaient maintenant. Plus d'une fois je vis M. de Puyrenier inquiet. Il voulut provoquer une consultation.

« Non, non, dit Louise, jamais je ne me suis mieux portée. »

L'inquiétude était d'ailleurs devenue , avec le temps, le fond même de la nature de M. de Puyrenier. Il n'était plus seulement mal à l'aise, il était affaissé, effaré; il s'ennuyait, mais non plus en secouant son ennui avec ces soubresauts énergiques qu'il avait encore naguère, mais en homme fatigué, qui se sent sombrer et qui ne résiste plus. Cette vie factice qu'il avait menée pendant de longs mois avec des compagnons de l'école de Malurel l'avait d'ailleurs lassé. Il ne quittait plus l'hôtel que rarement. Il avait tourné, comme disait Malurel, qui l'accusait mythologïquement de filer aux pieds d'Omphale. A la vérité, M. de Puyrenier demeurait fréquemment auprès de Madeleine, causant, ou plutôt l'écoutant causer ou jouer, sur le piano, ces mêmes airs qu'elle jouait jadis pour moi et qui chantaient encore dans ma tête.

II semblait être attaché à cet hôtel qu'il fuyait

auparavant. Madeleine le traitait avec un respect affectueux qui, je le voyais, irritait et piquait au jeu cet homme, jeune encore, et pourtant sénile déjà. Madeleine, qui m'avait grisé et séduit par ce je ne sais quoi d'innocent et de candide qu'elle avait encore parfois, enveloppait au contraire M. de Puyrenier d'un fluide, des regards, d'une séduction de courtisane. Ses moindres mouvements étaient rhylhmés comme des pas de bacchante.

M. de Puyrenier était comme saisi dans un engrenage. Je sentais bien, je devinais bien qu'il résistait. Mais l'énergie n'était plus suffisante. Ce n'élait point de l'abattement qu'il y avait dans son regard lorsque je le surprenais songeant. C'était — faut-il dire le mot? — de l'hébétude.

J'entrai un jour, un peu brusquement, dans le salon de l'hôtel. Il était là, debout auprès de la porte vitrée qui donnait sur le perron. 11 ne m'entendit pas entrer. Il se tenait la tête penchée, absorbé par la contemplation de deux médaillons qu'il avait à la main, et que j'aperçus sans chercher à les voir. Quel étonnement que la mémoire ! Ces médaillons, je les reconnaissais; je les avais vus autrefois à Limeuil, dans la bibliothèque de M. de Puyrenier. Cette jeune femme h l'œil triste^ celle enfant aux longs cheveux bouclés, m'étaient restés dans l<; souvenir. Et M. de rayrenier, comme j<; L'avais fait moi-même, enfant, au temps jadis, comparait les deux médaillons l'un à l'autre.

Elle avait vieilli, la jeune femme, et l'enfant blonde avait grandi, une enfant rieuse, une petite fille alors, et maintenant...

M. de Puyrenier entendit mon pas; il se retourna brusquement, par ce mouvement de rotation soudaine des coupables pris sur le fait, et, cachant en même temps les deux médaillons, il dit en me voyant :

« Ah!... vous, Régis... Je vais à la Chambre... Je suis en retard. »

Il s'inquiétait bien de la Chambre! Il y apparaissait tout au plus, ou plutôt il y disparaissait. On le respectait encore à cause de son passé, et il dissimulait assez bien sous une tournure d'emprunt la mollesse qui l'envahissait. Aucune des discussions qui agitaient l'Assemblée et, après l'Assemblée, le pays , ne l'intéressait; il trouvait cela fatigant. Son éloquence, réelle autrefois, ne se traduisait plus que par des interruptions lancées d'un ton qui ressemblait à un bâillement; elles avaient cependant un tour heureux et entretenaient son nom dans le Moniteur.

On ne se doutait point du scepticisme écrasant de celui qui lançait ainsi ces membres de phrases dont la publicité faisait son profit. On a beau dire que les réputations se font lentement et se perdent vite, elles sont aussi lentes à détruire qu'à bâtir. C'est bien là ce qui explique l'incroyable durée de certaines gloires usurpées; ce sont des gloires d'habitude. La conduite de M. de Puyrenier, il y a vingt ans, était déjà de l'histoire. Si l'homme n'avait plus de valeur, le nom

MADELEINE BERTIX. 329

en avait encore. Au bas d'un vote, son titre et sa renommée « faisaient bien. » C'était une autorité, une de ces autorités creuses devant lesquelles le vulgaire s'incline. Les journaux, qui n'étaient point sa dupe, raillaient sa mollesse et souffletaient son présent avec son passé; mais, pour le public, toute attaque est de la gloire à l'envers.

Mine de Puyrenier ne lui parlait pas de ce passé et ne lui reprochait plus rien; elle ne voulait plus compter dans cette maison : elle y avait l'air d'un atome. Sa pâleur m'effrayait; cette décoloration qui l'envahissait me paraissait le plus terrible des symptômes : je devinais une anémie, un affaiblissement complet dans cet organisme tourmenté , l'anémie, la grande maladie du temps, maladie physique et morale d'une époque au sang appauvri, sans globules.

M de Puyrenier, faible et lasse, rêvait comme

d'une vie intérieure et factice. Elle n'avait appétit ni d'exister ni de manger. Je me demandais parfois si, dans sa tristesse et son dégoût, elle ne se laissait point accabler volontairement par le mal, si elle ne cherchait pas à mourir.

Malgré ses refus, on avait pourtant provoqué une consultation.

L'inquiétude de M. de Puyrenier était visible. Madeleine, sans se donner la peine de feindre la douleur, attendait dans un calme odieux. Les médecins ne dissimulèrent point l'état de consomption de la naïade, et, quoique, dirent-ils, il y eût là plus de

souffrance morale que de douleur physique, ils ordonnèrent le Midi. Un voyage sauverait assurément madame de Puyrenier, mais il le fallait long et complet. L'hiver approchait, on pouvait aller passer la froide saison à Pise.

Un autre proposa Naples. Le grand spectacle du golfe , la senteur tonique de la mer, valaient mieux que les grandes places de la cilla morte, où les cadavres d'Orcagna semblent seuls vivants.

« Nous irons donc à Naples, fit M. de Puyrenier. »

Louise était là; elle hocha la tête.

« Et pourquoi? » dit-elle lentement.

L'expression de son visage semblait ajouter : pour le repos, on est bien partout.

Il fut convenu que M. de Puyrenier et Madeleine accompagneraient la malade. On n'emmenait qu'un domestique et une femme de chambre. Là-bas, on louerait une villa sur la Chiaja, et on prendrait les gens dont on aurait besoin. La Chambre accordait un congé à M. de Puyrenier.

Je me sentis pris au cœur et plus effrayé qu'auparavant lorsque je vis à l'hôtel des préparatifs de départ. J'aimais, je l'ai dit bien des fois, comme j'eusse aimé ma mère, cette femme qui peut-être allait mourir là-bas. Il me semblait qu'on m'arrachait, en me l'enlevant, une de mes affections les plus profondes et les plus saintes. J'avais peur de la voir partir. J'étais effrayé aussi de la voir partir avec Madeleine : c'était

MADELEINE BKRTIN. 331

la victime voyageant avec le bourreau , l'ennemi de tous les jours.

Mon imagination, d'ailleurs portée vers les images sombres, me montrait le supplice incessant qu'allait endurer cette mère face à face avec sa tille. On eût dit, au surplus, que Madeleine était heureuse de ce départ; tandis que M. de Puyrenier ne songeait qu'à sauver Louise, Madeleine, je le jurerais, voyait là un moyen plus certain de jouer quelque partie suprême. Dominant tout à fait M. de Puyrenier à Naples, elle allait risquer son dernier enjeu; je devinais tout cela dans son regard décidé, le regard qu'elle avait lorsqu'elle s'était donnée à moi, hardiment, froidement.

u Eh bien ! non, non, je le jure ! me disais-je ; Louise Bertin ne sera point là-bas sans défenseur. »

Ils partirent. Mme de Puyrenier me répéta avec intention ce mot cruel, cruel à tous les instants et dans toutes les langues, adieu!

M. de Puyrenier prit littéralement congé de moi et timidement. Le dernier mot que je dis à Madeleine fut : « A bientôt! »

l'y avais mis comme une menace.

Je partais trois jours après pour Marseille et de là pour Livourne. M. de Puyrenier avait pris, L'avant» veille, le bateau de Civita-Vecchia. Allaient-ils s'arrêter à Rome? Peu m'importait. Ils allaient à Naples. Je m'embarquai le soir même sur le paquebot, et le surlendemain au matin, dans un ébiouissement d'aurore, je débarquais à Naples.

A l'hôtel où je descendis, les premiers noms qui me frappèrent dans le tableau exposé sous le vestibule des voyageurs nouvellement arrivés furent ceux-ci :

Monsieur, madame cl mademoiselle de Puyrenier.

» Vous remettrez cette carte à ce monsieur, dis-je au garçon.

— Au monsieur anglais?

— Non, à M. de Puyrenier.

— Le mari de cette dame qui se meurt? Je regardai brusquement le garçon.

— Est-elle bien malade?

— Ah! fit-il avec ces gestes pittoresques des méridionaux, si Naples la rend, Naples aura l'humeur bonne.

— Pauvre femme ! »

Je montai droit, midi venu, à l'appartement de M. de Puyrenier. Je le trouvai pâle et nerveux. Il m'accueillit avec une politesse contrainte. L'œil de Madeleine flamboya en m'apercevant, et Louise, couchée dans une chaise longue, Louise, accablée, brisée par la traversée, me tendit les bras et me baisa au front, en disant, en murmurant avec une voix qui n'était qu'un soupir :

a Mon enfant! »

Je sentis, dès les premiers pas, que la fin du duel allait avoir lieu là.

Ces journées passées à Naples me semblent maintenant comme des heures de rêves. Ai-je bien vu ce

ciel vasle, celte mer d'un bleu doux, ce grand volcan dont je regardais le cratère la nuit, les yeux fixés sur ce feu sombre qui s'allumait et s'éteignait là-bas comme sous le souffle d'une invisible baleine. On a, sous nos cieux gris, la nostalgie de ces climats dès qu'on a respiré une fois leur air chaud. Quels souvenirs douloureux évoque pour moi la vision de ces rues fourmillantes, tachetées d'étoffes claires, illuminées de soleil!

A quelles scènes de tristesse sombre sont liés ces paysages bleus, ces couchers de soleil magiques empourprant le Vésuve, baignant le golfe entier de leur couleur violacée; ces tièdes soirées de la Villa-Reale, ces promenades ou ces rêveries au pied de la statue de Vico, ce Ilot vibrant et tournoyant de voitures, ou ces nuits claires et sereines où les mille lumières de Naples et les étoiles du ciel se reflétant dans la mer calme changeaient l'étendue en un vaste manteau d'un bleu sombre et troué d'étincelles.

Naples, [es longues courses au bord des grèves, où les enfants, peau bronzée, têtes crépues, dorment les bras enfoncés dans le sable ; les villas perdues sous les arbres verts, baignées par le Ilot ou accrochées à la montagne; les palmiers s' élançant des touffes de cactu-,; la grotte profonde toute bruyante et criarde; les toits enguirlandés de vigne où les paysans dansent, aux jours de fête, leur tarentelle arrosée de vin de Capri ; le poudroiement des voiturines surchargées de inonde, emportant, dans une course folle, des grappes

de gens, le rire aux lèvres et l'éclair aux yeux.

Les mouvements du marché, les cris, le bruit, le flot, le tournoiement de ces vicoli encombrés de fruits, de poissons, à'acquaioli, de marchands, d'acheteurs, où toutes les caresses et toutes les injures d'une langue qui sue le pittoresque , se croisent et se heurtent comme des baisers ou des jets de boue; les caves où Pulcinella gambade; les autels où saint Janvier plaisante; la chanson du matelot qui part; la crécelle du gamin qui passe, tout m'est resté présent dans l'esprit et devant les yeux, cadre éclatant, entourant un drame terrible, décor superbe où s'est joué, où s'est terminé le drame de ma vie.

J'avais bien fait de venir. Isolée à Sainl-Gratien, Louise Bertin était abandonnée à Naples. Elle ne pouvait guère sortir de l'hôtel, il fallait la porter jusqu'à la voiture pour lui faire prendre l'air de la mer. J'avais des pressentiments sinistres; je ne croyais pas, en accourant en Italie, la trouver si profondément frappée, atteinte au cœur. Un brave médecin napolitain, en qui, scientifiquement, je n'avais pas grande confiance, venait à l'hôtel une ou deux fois par jour. C'était un petit vieillard à l'air paterne, qui ressemblait beaucoup plus à un mercier qu'à un docteur; il s'appelait Buttarini.

Je le voyais arriver, prendre une chaise, l'approcher du fauteuil où Louise était étendue, s'asseoir à côté de la* malade, l'interroger et hocher la tête avec des petits eh! eh! qui m'irritaient. Ce brave homme, avec

MADELEINE DERTIN. 335

son allure bourgeoise, son ton de médecin Sangrado, me semblait l'ignorance même. Il ne prescrivait rien, ne disait rien, faisait seulement de petites moues. J'avais des envies de le congédier et d'envoyer chercher un autre docteur ; mais on m'avait assuré que ce Buttarini était le meilleur praticien de la ville.

« Docteur, lui dis-je un jour à brûle-pourpoint, comme il s'éloignait, voyez-vous bien clair dans la maladie de cette femme ? »

Il leva sur moi de petits yeux noirs, et, avec son accent napolitain , me demanda au lieu de me répondre :

« QiC entendez-vous par la question ?

— J'entends que la malade se meurt et que vous n'indiquez pas de remèdes.

— Ah! fit le petit homme... le remède? J'en connais un, mais difficile, il est à le trouver pour tous que nous sommes! »

Il levait les yeux au ciel et soupirait. « Et ce remède, quel est-il ?

— C'est le bonheur.

— Le bonheur?

— La denrée difficile à être rencontrée!... Pour la pauvre qu'elle est là toute souffrante, signor, c'est moins la médecine que l'oubli qui lui est besoin. Eh! ch! il lui faudrait la joie pour la sauver, comme il faudrait la liberté à d'autres. »

Je demeurai stupéfait. Cet homme, simple et bon, d'aspect plus que modeste, il avait tout deviné et tout

compris. Je sentais mes yeux s'emplir de larmes.

« Docteur, lui dis-je en lui tendant la main, vous avez raison ; il faut la disputer a la douleur.

— Certes. Ah ! que la douleur en tue ! Eh ! eh ! l'anémie de la malade est d'ailleurs compliquée d'une névralgie qui m'inquiète. Prenez l'ordonnance, à savoir une potion où Ton versera de trois centigrammes à'aconilo jusqu'à un gramme, si la nécessité demande. Et qui sait? Eh! eh! nous la sauverons. Oui, oui, ditil en voyant mon émotion, j'ai bien aperçu tout, je l'ai aperçu. Vous doutiez de moi, parce que je n'ai point cravate blanche et parler grave comme les médecins de France ils ont. Affaire d'enveloppe. Ces yeux que voilà se sont usés sur les livres et les anatomies. Ah! misère! Eh! eh! Il peut tenir, la science, signor, dans un paletot fait à la vieille mode comme dans un habit d'académicien de notre Bologne et de votre Paris. »

La confiance m'était revenue; je ne sais pourquoi je me reprenais à espérer. Louise Bertin élait heureuse de me voir à ses côtés; elle souriait avec ce sourire pâle des malades. Quel que fût le cercle d'antagonisme que je sentais contre moi, autour de moi, j'étais libre de passer mes journées auprès de la mourante, lisant tout haut quelque livre de France ou causant tout bas du passé. Elle fermait les yeux , la pauvre femme , écoutant et comme calmée par tout ce que je pouvais meLLie de mélancolie douce et résignée dans mes paroles; souvent elle me regardait, et tandis que je lisais,

je sentais , — car on sent les regards , — ses yeux fixés sur moi; et quand je me retournais vers elle, j'apercevais ses prunelles emplies de larmes.

« Cher et bon Régis, me disait-elle alors en me tendant la main, cette main pâle, couleur de cire et. dont la maladie avait fait une main d'enfant, on est toujours récompensé de ce qu'on a fait de bien, comme toujours on est puni de ce qu'on a fait de mal. Quand je vous tenais lieu de mère, mon enfant, qui m'eût dit que vous me veilleriez ainsi à mes dernières heures, comme un fils?

— ?\"e parlez donc pas de ces dernières heures, je vous en prie. Est-ce qu'on meurt à votre âge et quand ceux qui vous aiment vous disputent à la maladie?

— Ah! disait-elle alors, vous êtes donc bien méchant, Régis, que vous ne voulez pas que je meure? »

Et, laissant aller sa belle tête amaigrie sur l'oreiller du fauteuil, baissant sur ses yeux agrandis ses paupières, qui, transparentes, laissaient apercevoir ses prunelles bleues, se laissant aller, comme au courant d'un tleuve, au magnétisme de la lin :

« Mourir! disait-elle... le sommeil, le repos, l'oubli ! Vous voulez donc, m'arracher tout cela, Régis?... Non, je vous dis, les fleurs sont belles sur.les tombes; on dort bien sur les lits de terre. Ah ! si vous saviez combien je suis lasse! il y a bien longtemps que j'ai mérité de faire halte. Quand je ne dors pas, la nuit, \c, le revois, ce petit cimetière tout bourdonnant et tout plein de soleil, et j'entends celle voix d'enfant

qui nous dit : « C'est la femme au père Gaud!... » Vous ne pouvez pas comprendre tout ce qu'il y a là d'attirant et d'enivrant... Ah ! j'ai mal partout, comme après une journée de marche. Je ne puis et ne veux aller plus loin; laissez-moi là, Régis, c'est la bonne place, allez. »

Nous ne parlions jamais de Madeleine et jamais de M. de Puyrenier. Chose singulière ! il semblait maintenant qu'ils n'existaient pas pour cette femme. Lorsqu'ils entraient dans sa chambre, elle leur souriait tout naturellement, comme si elle n'eût rien soupçonné ou rien appris. Elle avait à coup sûr tout pardonné, et, mieux que cela, elle avait tout oublié. Il n'y avait plus, dans ce cœur de martyre, qu'un seul désir, l'envie, la nostalgie du repos. Elle parlait cependant quelquefois de son mari, de l'avocat Bertin, demandant : « Où est-il? » disant : « Que la vie est bizarre et triste! J'ai fait son malheur, il a fait le mien.))

Elle ajoutait encore :

« Le devoir était de soutfrir avec lui ou de souffrir seule. Pourquoi n'ai-je pas résisté à cette passion qui m'entraînait? J'aurais le droit de lever la tête devant tous; il n'y aurait pas de tache sur le front de mon enfant. Vous êtes bien heureux, Régis, d'être inattaquable et pur; il y a un jour où la tache devient plaie et où , si ce n'est pas l'ennemi qui y porte la main pour l'envenimer, c'est ce qu'on a de plus cher et de plus près de vous qui la déchire ! Il y a une sanction, Régis, je le vois bien : tout se paye, tout. Mais,

n'est-ce pas, mon enfant, n'est-ce pas qu'on me fait payer bien cher le passé? »

Est-ce que je pouvais répondre? Je pleurais, j'étouffais. Cette lente et sublime agonie, cette douceur résignée, cette bonté qui se fondait, ce corps qui n'était plus animé que par une flamme intérieure, le spectacle navrant d'un tel supplice, me faisaient passer de la colère à l'effroi. Je demeurais auprès de cette femme, la soignant, la disputant à la mort, comme si j'eusse été pour quelque chose dans sa souffrance et que j'eusse voulu réparer le mal que je lui avais fait.

Pendant les longues et douloureuses soirées où je restais là, M. de Puyrenier et Madeleine — quelle haine j'avais alors contre eux! — se mêlaient au tourbillon des voitures de la villa Reale. Ils allaient, sous les étoiles, en bateau jusqu'à Capri; ils regardaient partir les pêcheurs et fumer le Vésuve ; ou encore, à San Carlo, écoutant Verdi, ils oubliaient celle que je n'oubliais jamais. Le lamento du Trovatore étouffait le soupir de la mourante, et quand ils rentraient, à minuit, je regagnais mon appartement, laissant Louise Bertin toute seule. La chambre de Madeleine communiquait avec la chambre de sa mère, et la porte demeurait ouverte toute la nuit, mais Louise eût étouflé un râle plutôt que d'appeler à elle Madeleine Bertin.

Quanl à M. de Puyrenier, retiré dans son appartement assez éloigné, il regardait, accoudé à son balcon durant une partie de la nuit, absorbé, hébété, les

Mi MADELEINE BERTIX.

lueurs de soufre du Vésuve qui rougissaient l'ombre par bouffées semblables à des haleines.

A l'hôtel, les gens s'étaient réellement épris de Mme de Puyrenier. On l'avait vue descendre, soutenue par quelques domestiques, le vaste escalier : on la savait malade. Que de fois interrogeait-on le docteur Buttarini ou moi-même: Elle était, on peut le dire, entourée d'une sympathie latente dont je lui parlais et qui la touchait.

Vous voyez bien qu'on vous aime, disais-je.

— Eh bien, je préfère être oubliée! le silence est si bon... Ah! le silence! »

Un soir, nous avions ainsi parlé, moi. essayant encore de consoler, elle, se résignant [tour ainsi dire à être consolée. Je ne l'avais, depuis longtemps, jamais vue aussi calme ; il y avait sur son visage pâle comme une souriante expression que je ne lui connaissais plus.

« Ouvrez la fenêtre, Régis, » dit-elle.

En rayonnement intense entra soudain dans cette chambre , que la pénombre du crépuscule commenç lit à envahir. Louise se souleva doucement sur sa chaise longue.

- Ah! que c'est beau, » dit-elle.

Le ciel , au couchant , avait ces flamboiements bizarres, ces colorations de rubis et de topazes, ces tons ardents qui, sortis de la palette d'un peintre, sembleraient faux, et qui s'harmonisent en se heurtant dans la magie d'un coucher de soleil.

MADELEINE BERTIX. 341

a Que c'est beau! » disait-elle encore avec un sourire enfantin.

Je roulai le fauteuil jusqu'à la fenêtre, et nous regardâmes, elle assise, moi debout, Naples qui s'étendait à nos pieds. Au premier plan, un reste d'église, des terrasses, des gargouilles, des croisées d'ocre et des murs roses, jonquilles ou rouges, la coupole jaune d'une église, un campanile sortant de l'amas des maisons qui, pour ainsi dire, se déroulaient jusqu'à la mer.

Et loin, là-bas. des drapeaux aux mâts des vaisseaux, la guipure de la côte entourant une mer semée de barques noires, non pas une mer, mais plutôt un lac immense miroitant avec des zones ou plus bleues ou plus grises; à l'horizon, tout un semis de villes aux noms harmonieux : Porlici, Torre del Greco, Torre Anunziata ou Sorrente, et, au-dessus, le Vésuve, 1" Vésuve à la fois vert et rosé , avec de larges taches d'un indigo sombre que fait sur lui la réflexion des nuages; puis, le fond bleu des monts trouant le bleu de la nier; à droite, le phare droit et rouge , des nuages d'un ton attendri comme les ciels d'André del Sarte, avec quelques mouettes blanches, et la mer d'un azur profond et plus intense, au loin, vers l'immensité.

le n'avais jamais vu cela si beau, dit Louise.

— 11 faut guérir, répondis-je, et nous retournerons au bord de la mer, où, s'ouvrant comme des éventails, la chaude vague vient mourir, expirer sur le

sable.

— Eh bien, oui, dit-elle, je veux guérir. C'est vrai, Régis, tout cela console, tout cela enivre. Je demandais l'oubli, l'oubli du malheur est peut-être là! »

C'était la première parole d'espoir que, depuis longtemps, elle avait prononcée.

Le docteur, qui entra presque aussitôt, la trouva animée et plus forte.

« A la bonne heure, dit-il, il faut réagir. La seule réaction honorable, c'est celle qu'on fait sur soimême. »

Il prescrivit quelques centigrammes de plus d'aconit, et sortit d'un air satisfait.

« Ainsi elle va mieux, docteur? dis-je en l'accompagnant.

— Mieux.

— Ah ! si vous la sauviez!

— Ce que je peux, il est fait. Courage. »

La nuit venue, je me retirai pendant que la femme de chambre aidait Louise Bertin à se mettre au lit. Puis je rentrai et voulus fermer la fenêtre.

« Non, dit la malade, laissez, Régis. Je vois encore un lambeau du paysage de tout à l'heure , mais non plus éclatant, mystérieux maintenant, piqué de lumières, avec ce feu de forge qui est le volcan. Asseyezvous et causons.

— Vous vous sentez mieux? lui dis-je.

— Oui, ce soleil m'a fait du bien. Et puis, vous triomphez. Je suis faible. Vous me rattacheriez, sa-

vez-vous, Régis, à cette existence qui est faite de douleur.

— De douleur et de sacrifices, oui, mais n'est-il pas bon de mépriser ceux qui font souffrir, et cela ne suffit-il point?

— Non , quand ceux qui vous frappent sont ceux qu'on aime! »

Elle redevint rêveuse, et , comme je lui parlais, ne répondit pas.

Puis un moment après :

« Je suis fatiguée , » dit-elle.

Elle laissait aller son front sur les coussins, fermait les yeux à demi. Le sommeil venait.

« Dormez, disais-je , tout bas et comme à moimême, dormez, pauvre chère femme!... C'est la santé et le repos qui vous reviennent. »

Et, jusqu'à ce qu'elle se fût endormie, et longtemps encore après je demeurai là, la contemplant et l'écoutant dormir. On eût dit un sommeil d'enfant. Point de fièvre. Les paupières closes. Une régulière et faible respiration. Elle souriait même, oui, il me semblait qu'elle souriait dans son sommeil.

Je me retirai lentement sur la pointe du pied. Au moment où j'allais sortir, Madeleine apparut sur le seuil de la porte. Je lui fis signe de marcher doucement, mais elle parut ne point comprendre.

« Eh! taisez-vous, dis-je alors un peu brusquement. Elle dort! »

Madeleine était vêtue d'une robe blanche, et sur

34Î MADELEINE BERTIX.

ses cheveux portait un chapeau de paille garni de rose. Elle rentrait sans doute de quelque promenade sur le golfe. Elle referma la porte de la chambre de sa mère, et de sa voix railleuse :

« En vérité, me dit-elle alors, vous êtes un gardien bien sévère! quelle fidélité et quelle exactitude!

— 11 faut bien, répondis -je froidement, que je veille auprès de votre mère, puisque vous l'abandonnez!

— En vérité? dit-elle, je l'abandonne? Vous reprenez à Naples le rôle de censeur que vous jouiez à Paris. Ce personnage ne vous fatigue donc point, mon cher lîutlières? Il est cependant usé.

— Malheureuse! » pensai-je.

Elle changea tout à coup de ton, et, d'un air dégagé, presque souriant :

« Ah ça! vous me détestez donc, décidément?

— Moi? j'aime votre mère. Je vous l'ai dit, c'est une lutte, c'est une guerre. Abandonnez toute entreprise sur M. de Puyrenier, retournez à Paris, mariezvous ou courez l'aventure, mais laissez là votre mère qui se meurt par vous, et je vous oublie, et je vous crois encore ce que je vous ai crue longtemps, inconsciente.

— En vérité? dit-elle avec dédain. Le beau marché que vous m'offrez là! Votre désarmement contre le bonheur? Que m'importe votre haine ou votre estime? Ma mère ne meurt point par ma faute, et si M. de Puyrenier ne m'eût pas aimée, il en eût aimé une autre...

C'était fatal... Votre estime? mais vous ne savez donc pas que je tiens là, à portée de la main, tout ce que j'ai convoité et souhaité, le nom, les litres, la fortune! Ah ! c'est fort hien, parbleu! me rejeter aux hasards de la vie, du vent d'orage, à la merci de tous les caprices? Voilà ce que vous me conseillez? Non, c'est trop facile, vraiment, ou trop dur, comme vous voudrez... Mon rêve est là, je n'ai qu'à le saisir, je le saisirai!

— Ainsi, vous l'avouez , vous voulez que votre amant vous épouse?

— Quel amant? De quel amant parlez-vous?

— Je sais que vous en avez eu plusieurs, dis-jeavec rage, et sans réussir à la faire pâlir ou rougir, mais je veux parler de M. de Puyrenier. »

Elle eut un petit rire sec et me regarda de façon hautaine :

« M. de Puyrenier? vous êtes fou! M. de Puyrenier, mon amant? Pour qui me prenez-vous? Pour une niaise qui se laisse prendre, ou pour une folle qui se jette à la tête du premier venu? Est-ce que M. de Puyrenier m'obéirait si j'étais sa maîtresse. Est-ce que je le pétrirais à ma guise, pantin dont je tiens le fil et dont je tiens le cœur.

— Je voudrais qu'il vous entendit, dis-je en affectant de paraître ironique quand j'étais stupéfait, épouvanté.

— Personne ne nous entend. Allons^ il faut vous résigner à reconnaître ma supériorité. Oui, M. de Puyrenier est fou de moi , je puis à mon gré le rendre

lâche ou violent, je le domine et je le tiens. Est-ce comme cela? Eh ! pardieu ! il a fait le malheur de la mère, pourquoi ne ferait-il pas le bonheur de la fille?

— Parce que cela est infâme et odieux, Madeleine; parce que c'est impossible, et que cela ne sera pas!

— 11 y a des choses aussi infâmes, dit-elle, et vous le savez bien.

— Quoi?... Qu'y a-t-il encore? »

Je devinais une atrocité nouvelle.

a De quel droit me parlez-vous? qui êtes-vous ici? reprit-elle. Parce que je vous ai fait un jour l'aumône de mon amour, vous croyez avoir des droits sur ma vie. Je ne vous connais pas, je ne vous connais plus. Laissez-moi!

— Non , oh ! non , Madeleine , ce n'est pas au nom de cet amour passé que je parle, amour mort, amour détesté, c'est au nom de votre mère, qui agonise là, à deux pas, que vous brisez, que vous torturez, que vous tuez.

— Ma mère vous a-t-elle donné le droit de la défendre? Ah! prenez garde, Régis, vous forceriez la vérité à sortir. Ne voyez-vous pas que je sais tout , moi aussi ?

— Tout? Je ne comprends pas. Vous parlerez ; je vous dis que vous parlerez.

— Eh biçn, s'écria-t-elle avec une expression terrible, jouez mieux votre rôle, monsieur. On pourrait voir que si vous défendez si bien ma mère... »

Elle y mit un intervalle, comme par une barbarie nouvelle, entre ces mots et ce dernier cri :

« Si vous la défendez si bien , eh ! parbleu ! c'est que vous êtes son amant ! »

Son amant! Je fus écrasé; je demeurai muet, comme sous un coup de massue. Et ce fut tant mieux. Si j'avais nettement compris, si cette injure atroce et lâche et bête m'eût laissé ma liberté entière de pensée et de mouvements, j'eusse bondi sur la misérable, et la traînant aux pieds de sa mère pour la forcer à demander grâce, je l'eusse étouffée peut-être.

C'est que c'était affreux. Quand j'y songe ! Louise, cette mère! Mmede Puyrenier, celte sainte! Ah! Madeleine! Madeleine! comme je t'ai maudite, et maintenant comme je te plains !

Elle n'était plus là quand, pour ainsi dire, je revins à moi. Sans doute, elle avait eu peur. Elle avait vu le sang me monter aux yeux, mes mains se crisper et menacer. Je regagnai ma chambre presque chancelant. L'amant de Louise! On avait pu croire, elle avait pu dire... Cette nuit, cette nuit entière, je la passai, étendu tout vêtu sur mon lit, et pleurant ou criant. C'était le dernier coup. C'était trop. Demain je partirais, je leur arracherais Louise Berlin ou je les chasserais de l'hôtel, comme un furieux, comme Il II fou.

Il était à peine jour quand on frappa brusquement à ma porte.

re! signorel »

Je me levai, j'ouvris.

C'était un domestique de l'hôtel. Il était pâle, boule vers.' :

« Ahîsignore! Quel accident! quel malheur! signore, la povera...

— Mon Dieu, m'écriai-je, est-elle plus mal?

— Elle est morte. »

C'était impossible. Je descendis à l'appartement. M. de Puyrenier, blanc comme un suaire, à demi vêtu, se tenait debout dans la chambre de Louise, écrasé.

Il ne fit pas un geste en me voyant.

Je m'approchai du lit. Elle était froide, défigurée, les lèvres violettes, les dents contractées.

« Morte ! i

Je me penchai sur elle, avec cette colère qui vous prend contre la mort : on voudrait alors lui arracher ceux qu'elle a enlevés.

« Elle est bien morte, n'est-ce pas? » dit lentement sans bouger, avec un son de voix terrible, M. de Puyrenier.

Je ne répondais pas. Je regardais sur la table de la malade, auprès de la veilleuse, une fiole d'aconit. Elle était presque vide.

« Vide! mais cette fiole était pleine!

— Elle était pleine, dit Madeleine en entrant, — pâle cette fois et émue. Elle était pleine, en effet.

— Eh bien ! demandai-je avec un cri sinistre.

— Oh! lit-elle, vous n'allez pas me soupçonner, j'espère?

— Empoisonnée ou suicidée , dis- je , en prenant .Madeleine par le poignet , vous voyez bien cette femme, cette mère, c'est vous qui l'avez tuée. Allons, à genoux! parricide.

— Vous nie faites mal, dit Madeleine.

— Vous voyez bien que vous lui faites mal, repri! M. de Puyrenier doucement de son air hébété.

— C'est vous qui l'avez tuée. Eh bien, elle est morte, êtes-vous satisfaite? Morte! morte! Non, tenez, allezvous-en, je vous méprise, je vous hais, partez! »

Elle se releva et s'enfuit. Maintenant elle avait peur. Le docteur Buttarini montait l'escalier. Il examina le cadavre, souleva les gencives, ouvrit les paupières, examina la fiole, la position des mains de la morte. Louise Bertin, les bras croisés sur sa poitrine, semblait dormir et de ce sommeil souriant qu'elle avait la veille. Je suivais avec anxiété les mouvements du docteur.

<( Eh bien, lui dis-je en le regardant bien en face lorsqu'il eut fini son examen.

— Eh bien? fit-il en soupirant, la douleur a été la plus forte. Pauvre femme ! Ne s'est-il rien passé hier de plus terrible ou de plus douloureux?

— Bien.

— L'avez-vous quittée endormie?

— Endormie.

— Celte femme s'esl tuée pourtant. Je remarquais qu'auparavant elle ne prenait point les remèdes; ce que j'ordonnais restai! là intact, comme si elle eut

ijjO madeleine bertin.

voulu mourir lentement. Trop longue elle a trouvé la vie. Elle a pris l'aconit , elle a porté la mort à ses lèvres. Agonie douce et voulue. Elle a croisé les bras, tenez, et a fini comme on s'endort. »

J'étais écrasé. Elle semblait sourire hier, sourire à ce ciel si bleu, à ce soleil qui lui jetait ses derniers rayons. Elle m'avait promis de vivre. Mourir! Pourquoi mourir? Tout à coup je poussai un cri. J'entendais, dans la chambre à côté, parler des gens, des bruits de voix, des bruits de pas.

« Mais on entend dans cette chambre, m'écriai-je, on entend tout. »

Pauvre femme 1 elle l'avait donc entendu, il était donc venu la frapper au cœur, ce mot infâme : « Vous êtes son amant! » C'était de ce mot, je n'en doutai plus, qu'elle était morte. Ce suprême outrage l'avait tuée. « Vous êtes son amant ! » Elle écoutait sans doute, haletante, silencieuse pourtant, étouffant ses cris, étouffant ses larmes. Quand elle l'avait compris, ce mot, quand il était venu aux lèvres de sa fille, sa tête s'était penchée, elle avait, cette fois, désespéré de la vie , désespéré de ce reste d'espoir qui avait brillé sous ses yeux, là, comme un éclair, là, devant ce ciel en flammes. Comme elle avait dû regarder la nuit avec effroi , cette nuit étoilée, sa dernière nuit! Plus d'appui, tout l'abandonnait!

Cet amour filial, qui était le mien, lui devenait une injure. Alors elle avait étendu la main vers cette fiole mise à son chevet, elle avait approché le flacon de ses

lèvres, elle avait bu la mort avec joie, calme, résignée, heureuse, consolée; elle avait, mettant en croix ses bras sur son noble cœur honnête et meurtri , fermant les yeux , évoquant quelque image consolante , prononçant mon nom peut-être comme une mère qui se retourne vers son fils pour mourir, songeant encore à M. de Puyrenier, qu'elle avait aimé, peut-être à Madeleine, et, la voyant, avec sa tête blonde, oubliant la femme pour la petite fille , elle s'était endormie pendant que je songeais à la sauver.

Ce fut une rumeur dans l'hôtel. On l'aimait. Instinctivement, on comprenait qu'elle mourait de souffrances. Je demeurai tout le jour dans ma chambre , rêvant, regardant machinalement le haut des monts, le peu de verdure, cette villa rouge , une terrasse en aqueduc, les rinceaux de vigne, un lambeau de ciel, quelque pin-parasol sur le ciel bleu qu'on apercevait de ce côté. Le docteur Buttarini s'était chargé des funérailles. Je suivis Louise Bertin jusqu'à ce cimetière assez éloigné où elle repose encore. M. de Puyrenier n'était point venu. Cette mort l'avait atteint et navré. En grand deuil, Madeleine accompagnait le convoi. Je ne voulais point la regarder. Les filles de l'hôtel, des femmes vinrent jeter des fleurs sur la tombe de la pauvre Louise. Klles pleuraient.

Jamais, jamais, songeais-je, l'abandonnée n'aura eu autour d'elle autant d'affection.

« Pauvre femme! me disait tout bas le docteur Buttarini. Mourir à l'étranger! Moi, monsieur, j'ai

mon fils ainsi : exilé, il est mort à Londres, dans le brouillard, un enfant de notre soleil. »

Je lui pris la main, la serrai fortement, et quand tout le monde fut parti, je demeurai jusqu'au soir, devant cette tombe de martyre.

Le lendemain, j'appris que M. de Puyrenier et Madeleine Berlin avaient quitté l'hôtel. Je ne voulais point les poursuivre... Que le vent du sort les emporte! Je me sentais navré, et encore une fois seul. J'avais hâte de partir aussi. Où aller? Comme un enfant battu, qui court à ceux qui l'aiment, je songeai à la vieille tante Ànnette, au foyer de Limeuil, à ce coin de terre où je pouvais enfouir ma douleur. C'était un âpre besoin qui me poussait maintenant. Je partis brusquement. Le vieux docteur m'accompagna jusqu'au bateau. Il me sembla, en le quittant , que je quittais un ami.

« Soignez-vous bien, me dit- il, vous avez la fièvre. »

Je débarquai, à demi brisé, en France. J'arrivai malade en Périgord. J'avais écrit à la pauvre tante. 11 fallait bien ne pas la tuer de joie. Mais avait-elle reçu ma lettre?

Le chemin de fer ne va pas jusque chez nous. 11 faut aller à cheval à Limeuil. J'en pris un à Mussidan,

MADELEINE BERTIX. 3S3

et me lançai dans le pays. J'avais la droite route pour me guider. C'était déjà l'hiver. J'éperonnais le cheval. J'avais froid.

Je me revois encore seul, revenant lassé, vers ma petite ville, après tant d'années, de chocs, tant de pleurs!

La plaine s'étendait sous ce ciel gris, silencieuse, et les gens que je rencontrais de temps à autre, et qui m'ôtaient leur chapeau sans me connaître , apparaissaient nettement comme dans un air moins dense, marchant au loin, penchés, pour éviter le vent dans le visage. Une lumière bizarre, comme un reflet d'acier, enveloppait toute cette campagne, roussie par les premiers froids. Devant une allée s'ouvrait, avec des masses d'arbres brûlés, rougis, des chênes, couverts encore de leurs feuilles, qu'on eût dit consumées par quelque incendie. Elles tombaient parfois une à une, tournant sur elles-mêmes et s'amoncelaient des deux côtés du chemin, sur l'herbe lépreuse, usée comme du velours fané qui montre lu corde. L'horizon, qu'on apercevait à des distances grandes, — car celte atmosphère de novembre, en pleins champs, ressemble à la parodie des atmosphères d'Orient, — était nu , triste et glacé, déjà envahi par un rideau qui était la brume, cette brume pénétrante, grelottante des soirs d'hiver.

Ainsi j'allais, un peu semblable à ce chasseur d'idéal, Don Quichotte, qui revient au logis, veuf de Bes rêveries, battu, berné, fouaiilé par le sort ou les

sots, et répétant avec amertume : « Les oiseaux sont dénichés! » Et moi aussi, j'avais eu mes songes, mes chevaleresques espoirs! Moi aussi, j'avais abordé les moulins à vent, et je voulais combattre le bon combat contre l'injustice!... Pauvre fou! A mesure que le cheval faisait un pas en avant et me rapprochait de Limeuil, il me semblait qu'une voix me criait : — Le bonheur était là!,..

Je l'aperçus enfin cette colline, où l'Armandie est juchée; la Vezère, la large Vezère, où je regardais prendre des lamproies jadis. Un paysan, qui rentrait du bois, chantait dans ce cher patois qui me caressa les oreilles, une bourrée du pays :

Enqueyro neï pas jour Qu'ei lo luno que, rayo.

Il n'est pas encor jour, C'est la lune qui brille; Il n'est pas encor jour, C'est la lune d'amour!

Le cœur me battit. J'éperonnai mon cheval ; la porte Réclusou fut franchie. Voilà le vieux logis , la petite maison. Je saute à bas de mon cheval. J'entre. C'est la salle du bas, avec ses grandes armoires luisantes, ses faïences, ses tables, sa cheminée haute. Rien n'est changé, rien! Il n'y a que moi de transformé ici... Mais la tante Annette ! ma tante! la pauvre vieille tante, où est-elle?

« Tante Annette ! tante Annette ! »

J'appelle; on ne répond pas.

On ne répond pas, et l'habitude du malheur me serre le cœur et m'étouffe... Si elle était morte , elle aussi! Qu'elle me paraît triste, soudain, la maison où je viens chercher l'oubli !...

Mais non, la tante est là ! Elle descend, elle descend vite l'escalier de bois qui conduit à sa chambre. Elle pousse un cri. Elle tombe dans mes bras... Pauvre tante Annette, sevrée de mes baisers!... Elle pleure et je pleure. Quand je me rappelle cette scène, je m'attendris encore.

« C'est toi? comment, c'est toi? disait-elle... toi, le petit Régis?... mon Régis!... Ah ! le bon Dieu est bon, qui m'a permis de te revoir! Sais -tu où j'étais? A mon autel; je priais qu'il te ramenât, qu'il te ramenât aujourd'hui! Et tu étais là?... Et personne pour te recevoir!... Comme tu es grand, beau... pâlot!... oui! pâlot!... Ah! tu as dû souffrir, là-bas! Ce Paris! il ne vaut pas ton Limeuil , va!... Oh! rien n'est changé. La table où tu t'asseyais; le fauteuil du pauvre Joseph ; ses livres, les tiens; la maison de M. de Puyrenier... Regarde... Ça ne change pas... ni ta vieille tante, qui est bon teint... Allons, tu vas manger! — Marianno, Murianno, le couvert!... Voilà les tortillons d'autrefois; les quartiers d'oie, les confitures de coings... Non, tu ne veux point manger? qu'est-ce que tu as donc? Tu pleures?

— Je vous regarde, ma tante, ma chère et chère

tante!... Ah! si vous saviez, si vous saviez , comme vous me faites du bien!...

— On est donc malheureux? Laissons ça! ça passe. Je t'enlèverai ton chagrin, petit... Tu as froid? — Elle éperonnait la servante , aussi vieille qu'elle. — Du bois au feu, Marianno, mettez des panouilles. — Tu ne sais plus ce que c'est, toi, Parisien, des panouilles? — Des épis de blé d'Espagne Mettez-en beaucoup!... Chauffe-toi... Oui, tu es pâle! Embrasse ta tante... Là! mon Dieu Jésus! je ne croyais pas qu'il y eût encore du bonheur pour moi en ce monde... Régis, tu vois, il y en a toujours. »

J'arrivais à Limeuil pour y tomber malade. Tant d'émotions m'avaient écrasé. J'eus comme une fièvre cérébrale, qui faillit m'emporter. La tante Annette en fût morte. Elle retrouva sa jeunesse pour me soigner, pour me sauver. Ce fut sur son bras que je fis ma première sortie.

« Nous n'irons pas, me dit-elle, dans le jardin de M. de Puyrenier... Pauvre homme! J'aime mieux mon Joseph mort que vivant comme son ancien ami ! »

M. de Puyrenier n'était pourtant qu'à mi-chemin dans sa voie nouvelle. 11 devait épouser bientôt Madeleine, la fille de Louise Bertin.

Madeleine Bertin s'appelle aujourd'hui Mme de Puyrenier. Les journaux de Hïgh-Life ont parlé des magnificences de son mariage à Saint-Roch.

J'ai su, par plus d'un ami, fort au courant de la vie parisienne, ce qu'elle est devenue, et comment elle

porte sa couronne de comtesse. Elle la porte bien. M. de Puyrenier a eu la main heureuse. Louise Berlin n'eût pas eu cette irrésistible autorité!

Mme de Puyrenier n'a plus, comme Madeleine Berlin, le teint pâle, les yeux profonds, élincelants et légèrement bleuis. Son regard s'est adouci. Le succès calme et amène la bonté. Son teint, délicatement coloré, la rajeunit. Un léger embonpoint lui donne un charme nouveau. Arrivée à cet âge, que M. de Courbonne appelle Y âge des épaules, — elle découvre, au besoin , sa poitrine et ses bras , devenus splendides , avec cette confiance de la femme convaincue de son incontestable beauté! Elle n'est plus indomptable, hardie, bizarre. Au lieu de ses toilettes d'autrefois, élégantes, mais un peu excentriques ou en désordre, elle affecte une tenue légèrement austère, et pourtant d'une rare coquetterie. Elle a, d'ailleurs, comme on dit aujourd'hui, des costumes en harmonie avec ses occupations nouvelles, et qu'elle modifie au courant des occasions. Mme Madeleine de Puyrenier est la bienfaisance en personne. Le jour où elle réunit à l'hôtel l'élite de ses amies, associées comme elle à des institutions de charité, et formant comité directeur de certains asiles pour l'enfance, elle ressemble vaguement, m'a-t-on dit, à la belle madame de Maintenon, par sa grâce discrète et son air de divine humilité. C'est alors que, de ses jolies mains, elle a l'air de confectionner des objets de trousseaux pour ses pauvres. Elle a abandonné la peinture, qui salit

les ongles. Les broderies qu'elle a offertes pour la vente, au profit des petits Chinois, sont célèbres. Les chroniqueurs bien informés, ceux qui fréquentent volontiers les buffets, ont vanté ses doigts de fée. Elle prend la peine de bien choisir les chefs-d'œuvre avant de les acheter.

Parfois aussi, plus mondaine, au milieu de ses pieuses amies, Mme de Puyrenier prend bravement l'initiative de ces merveilleuses toilettes, inaugurées le soir ou le lendemain, en haut lieu, dans quelque bal travesti. Une de ses inventions vaut la dot d'une honnête fille. Mme de Puyrenier se fait, en outre, un devoir de visiter souvent les pauvres désignés par le curé de sa paroisse, son confesseur et son ami. Elle est adorée et bénie pour ses délicates aumônes, si bien distribuées.

Louise Bertin n'avait pas su conquérir une si belle renommée.

M. et Mme de Puyrenier n'ont pas d'enfants. Ils en auront sans doute. C'est là ce qui manque encore à la fortune de l'ex-député, dont la situation dépasse aujourd'hui, je suppose, ce que son ambition avait osé espérer. On parlait dernièrement de lui donner un portefeuille.

Et maintenant tout est fini. Il me semble que j'ai fait un rêve. Mauvais et triste rêve que celui de cette jeunesse troublée, altérée d'amour, qui cherche, interroge, tend les mains vers tous les fantômes, et ne serre entre ses bras que le vide! Que serais-je devenu

si je n'avais eu, pour me consoler au réveil, un autre amour, plus profond et plus pur? Quel désespoir immense et quelle incurable misanthropie me seraient restés dans le cœur, si l'idée de sacrifice et de devoir ne les en avait point chassés aussitôt ! Il faut souffrir! . . . Et, après tout, je ne regrette point ces souffrances. Malheur à ceux qui échappent à cette loi suprême! Tout homme dont le sourire est immuable et qui n'a point cru sentir se briser son cœur en lui; qui, dans le tourbillon du monde , passe sans être atteint par nos misères, décontenancé par nos douleurs, troublé par nos faiblesses, tenté par nos lâchetés, et qui marche, sans entendre siffler dans ses cheveux le vent d'orage qui hérisse la crinière de lion des prophètes de la Sixtine; celui-là a été joyeux peut-être, jamais il n'a été heureux; il n'a point connu la volupté cuisante de la trahison, et ce que Herder appelle si bien « les bonheurs de la tristesse et les tristesses du bonheur.» Mais que deviendrions -nous, en vérité, si, pour supporter tous ces fardeaux, qui, accumulés, sont la vie, — que deviendrions-nous si, à côté de ces velléités de joie, nous n'avions pas en nous le sentiment de la nécessité des souffrances? C'est peu de chose que la recherche du bonheur! C'est beaucoup que le dévouement à une idée! Amour du devoir, qui m'as sauvé «les autres amours, tu es le vrai soutien de L'hommel Quant tout s'est écroulé en moi, lu es resté debout; et de la ruine de moi-même je suis sorti plus vaillant cl plus fort!

3G0 MADELEINE BKRTIN.

Qu'est-ce que l'homme qui n'a point l'énergie de se taire, pour être plus libre, l'esclave courageux d'une idée? Qu'est-ce que le dilettante, dans la vie, satisfait de tout et prenant tout comme un spectacle, comme les modifications diverses d'un monde qu'il se garderait bien de souhaiter meilleur, de crainte de le voir devenir moins curieux? Il faut croire, lutter et se sacrifier ; tout est là.

Il faut surtout n'oublier point que la morale est une, et que l'honneur, ce vieux saint que quelquesuns, heureusement, chôment encore, n'admet ni atténuations ni compromis. Que j'en ai vu, de ces sceptiques, acceptant avec un sourire toutes les capitulations, tous les à-peu-près de la conscience! Ceux-là peuvent réussir. Mais, en vérité, je ne voudrais point de leur succès... Que j'en ai vu, de ces triomphes éclatants, qui semblent donner un démenti à la justice , mais dont le flamboiement éphémère affirme davantage l'éternité du droit et la vérité du bien!

Par ce beau soleil de mai , j'écris ces pages, la fenêtre ouverte, et mes yeux plongent sur la campagne où verdit la vigne, où les épis de blé se couchent sous le vent comme avec un murmure. Les grands champs de luzerne jaune et de trèfle pourpré s'étendent làbas comme des tapis. J'entends vibrer dans les arbres le murmure sourd de l'air qui passe. Une odeur de sureau entre par la fenêtre, et les pigeons du colombier volent à deux pas de moi, laissant tomber parfois, comme un flocon, une plume de leurs ailes.

Quelle paix! J'entends aussi la voix de la tante Annette, qui murmure, tout en donnant à manger aux pintades. Tous mes souvenirs d'enfance s'éveillent en même temps, et dans cette atmosphère de rajeunissement et de bonté, il me semble que je n'ai point vieilli ; que je n'ai point quitté cette vieille maison , dont les grands bahuts luisants me servaient de miroir autrefois... Mon père est en bas, il travaille ; je le vois aussi devant sa table, chargée de livres; tante Annette, dans quelque coin, bat la pâte d'un tortillon que nous mangerons ce soir. Rien n'est arrivé. Tout est oublié.

Mais non, rien ne s'oublie. Nous sommes tous deux seuls, la vieille femme et moi, dans la maison déserte. Le père n'y reviendra plus. Je suis venu là , comme dans un refuge, demander le calme et reprendre des forces. Quel abîme j'avais dans l'âme lorsque j'y suis rentré!... Puissance du foyer natal! Maintenant, les plaies sont cicatrisées; et le soir, lorsque nous veillons en tête à tête avec la tante qui n'y voit plus, mais qui, dans son livre aux angles usés, lit encore sa prière, par habitude, tout en m'appelant mécréant, le soir, quand nous causons de lui, je me reprends à trouver la vie bonne, à respirer, et je remercie le sort qui m'a laissé cette mère, et qui me permet de la consoler.

— Tu lui ressembles, me dit-elle parfois. C'est un compliment, va!... Il était beau comme il était brave, mon pauvre Joseph! il a fallu que je lui survive!...

Si le bon Dieu ne faisait pas bien ce qu'il fait, je dirais que c'est injuste... Une vieille bête comme moi!... Quand on m'eût mise entre quatre planches, qui y aurait perdu quelque chose? Tandis que lui!... VI- Ions! Au moins tu continues ce qu'il a fait. C'est bien; va!... Il y a tant de mauvais garnements dans le monde!... Il faut bien se figurer, d'ailleurs, qu'ils ne sont pas plus heureux que les autres! Dans la droite voie, on peut être misérable, on n'est jamais malheureux!... Qu'il serait content, le cher enfant, s'il te voyait!... Mais il te voit, sois- en sûr, Régis, et ne l'oublie pas!

Cette idée, en effet, me soutient que si mon père «■tait à mes côtés, il serait content de moi. J'ai repris ici l'œuvre interrompue. Ces idées de liberté qu'il a défendues, je veux en assurer le triomphe; je lutterai comme il a lutté! Ce nom aimé de Bufiières, les paysans du canton ne l'ont pas oublié ! Et le mois passé, lors des élections au conseil général, ils m'ont choisi pour les représenter. Certes, ce n'était pas moi qu'ils nommaient ainsi, et l'hommage rendu par eux était comme un hommage funéraire. Mais ils espèrent rencontrer dans le fils ce dévouement et cette abnégation qu'ils ont trouvés dans le père jadis... Je suis fier de pouvoir me dire à moi - même que les braves gens ne se trompent pas.

Toute la vie de l'homme tient dans un seul mot : « Responsabilité ! » Cette mémoire honorée de Joseph Bufiières, je veux la transmettre sans tache à ceux

MADELEINE SERTIR. 36:î

qui viendront après moi; je veux l'emporter avec moi, sans tache, si je suis le dernier de mon nom !

Cette pensée me console, ces espérances me font vivre.

Je lisais hier, dans VÉcho de Vèsom, ïe compte rendu de l'ouverture du concours régional de Ratevoul et le discours qu'y a prononcé M. de Puyrenier:

« Lundi, ont commencé les cérémonies du concours régional. Ces fêtes de l'agriculture ont toujours le privilège d'attirer les populations rurales, qui y voient un encouragement légitime donné à leurs travaux. Cette année, l'intérêt du concours se trouvait, d'ailleurs, comme décuplé par la présence de M. L. de Puyrenier, dont on attendait avec raison un discours. Notre illustre et honorable compatriote, malgré les graves et importants soucis de sa haute situation parisienne, a voulu, en venant à nous, témoigner de l'intérêt qu'il porte au déparlement qui le compte, avec un juste orgueil, au nombre de ses enfants. .M. L. de Puyrenier, accompagné de M. le préfet et du sous-préfet, de M. le général Gourgousse, membre du conseil général, de M. le comte de Laranout, conseiller d'État, et entouré des membres du conseil municipal et des maires des communes environnantes, ;i prononcé, du haut de l'estrade où l'un avait fort habilement disposé <\c* écussons ornés de drapeaux et d'inscriptions, le discours suivant : « Mes chers compatriotes, 1 'esl avec une émotion véritable et une satisfac-

Mi MADELEINE BERTIX.

tion dont je ne chercherai pas à dissimuler la profondeur que je me retrouve au milieu de vous. 11 est doux de revenir pour un moment aux lieux où s'écoulèrent nos premiers ans, et ce que tout homme de cœur doit aimer et défendre après sa patrie, c'est sa province. Je n'ai pas oublié, croyez-le bien, mes chers compatriotes, ou plutôt je n'ai point coupé les liens qui me rattachent à vous, et votre bienveillant accueil comptera, ai-je besoin de vous le dire, parmi mes meilleurs souvenirs. Les plus beaux jours de la vie de l'homme, accablé par les déceptions de l'âge ou les fatigues d'un noble labeur, sont ceux où il peut se retrouver face à face avec ses souvenirs d'enfant. (Applaudissements.)

« Me voici près de vous, mes chers compatriotes, et ma satisfaction est extrême. [Marques d'approbation.) Que de temps écoulé depuis que j'ai quitté ce cher et noble pays. Quantum mortalis xvis spatium! (Assentiment général.) Et pourtant je vous retrouve, laissez-moi vous le dire, et je vous retrouve avec joie, tels que je vous ai quittés. Vous avez, je le sens, pieusement gardé les traditions saintes que le sophisme voudrait vainement arracher de nos cœurs. Vous avez conservé le respect des choses sacrées qui sont la base d'une société bien organisée et, je l'affirme bien haut, le palladium de l'ordre public. (Applaudissements.)

« Ah! Messieurs, vous ne pouvez, non, vous ne pouvez comprendre quelle est la joie d'un homme

habitué au trouble des assemblées politiques, à la lutte ardente des partis, quelle est sa joie, dis-je, lorsqu'il peut librement respirer un air pur, sans délétères émanations, et, pour ainsi dire, une atmosphère morale et salubre, parce qu'elle est salubre, parce qu'elle est morale. [Vive M. de Puyrenier!) Ce n'est pas vous, ce n'est pas vous, ô mes chers compatriotes, qui vous laisseriez entraîner par ces nouveautés, hélas! vieilles comme le monde, que les esprits faux prétendent imposer aux peuples. Vous feriez, d'un seul coup, justice de ces velléités de réyolte intellectuelle qui sont comme les protestations impies de la folie humaine. Rationalisme, matérialisme, pseudonymes divers de l'orgueil et de l'erreur! Ils sont, dans les villes, bien fiers et bien vains de leur science, de leurs découvertes, de leur raison; mais je les donnerais, mes chers compatriotes, je les donnerais toutes pour votre courageuse ignorance! (Frénétiques applaudissements.)

« Au moins, à vos humbles foyers viennent s'asseoir la foi , la croyance et la vertu , et c'est un consolant spectacle que celui de vos âmes simples lorsqu'on est fatigué par l'éternel va-et-vient des esprits troublés et ambitieux. Gardez, gardez toujours cette humeur respectueuse et fidèle. « 0 trop heureux, a dit le poète latin, trop heureux les laboureurs s'ils connaissaient leur félicité! » Mais quoi! ils la connaissent, n'est-il pas vrai, mes chers compatriotes, ils la connaissent, et vous donnez tort au doux Virgile, car

vous lui répondez : Nous connaissons notre amour pour le travail, notre dévouement aux lois, et notre respect de l'autorité.

« Soyez respectueux, tout est là. Laissez les factieux vomir leurs phrases dangereuses qui, pleines de vent, ne feraient germer que les tempêtes.

<( Il est doux, lorsqu'on arrive comme moi à ce déclin de la vie que dore un dernier soleil, il est consolant de se dire que, si l'on vaut quelque chose, c'est par sa soumission continuelle aux choses établies : vertu , devoir, vertu poussée jusqu'au stoïcisme, devoir poussé jusqu'à l'abnégation, tels ont été mes guides. (Applaudissements.) Et vous le savez bien, vous qui ne m'avez jamais vu varier, vous qui m'avez vu toujours fidèle à ce que j'ai aimé et à ce que j'aimerai jusqu'à mon dernier souffle. (Bruyantes acclamations.)

« Permettez-moi donc quelques conseils, mes chers compatriotes. Croyez, aimez, soyez fidèles et laborieux. Fuyez le cabaret, où le vin arrose les passions mauvaises; lisez, mais ne lisez que de bons livres que l'estampille désignera à votre goût et à vos plaisirs. Formez ces chœurs harmonieux qui font fraterniser les âmes en même temps que les voix ; multipliez ces orphéons et ces fanfares philharmoniques qui rendent Beethoven populaire et en font le bonhomme Gluck de la maison. J'ai voulu contribuer moi-même à vos plaisirs, et je puis vous annoncer que j'ai commandé pour vos fanfares de nombreux instruments

de cuivre perfectionnés. (Applaudissements.) Désormais vous n'aurez rien à envier à l'Allemagne. (Applaudissements prolongés.)

« Mes chers compatriotes, ou plutôt et pourquoi hésiterais-je à vous donner ce nom, mes chers et bien chers amis, votre accueil me touche, et les applaudissements qui partent de vos mains amènent des larmes à mes yeux. 0 nobles et vaillantes populations rurales, vous dont rien ne peut ébranler la foi, égarer le clairvoyant amour, du fond du cœur je vous dis merci. Vous comprenez que notre salut est dans le calme, l'attachement, l'exercice sobre du suffrage universel. Vous êtes moraux et vous ne demandez qu'à être éclairés. Le prestige d'une liberté, qui trop souvent s'appelle licence, ne vous trouble et ne vous égare point. Vous savez que le pouvoir, la vertu, le travail, sont les bases que nul ne doit chercher à ébranler.

■ Votre juste orgueil national est satisfait, vos yeux ne se ferment pas volontairement devant le spectacle <'clalant de nos prospérités. Je vois, je vois sur vos poitrines, briller çà et là de nobles médailles vaillamment conquises sous des cieux étrangers. Le soleil du Mexique a bronzé vus fronts sans entamer vos cœurs, et la médaille de cette expédition, je la retrouve sur quelques-unes de vos poitrines, à côté de celle de Mentana. Nobles enfants du Périgordje suis heureux et fier d'être et de pouvoir me proclamer votre compatriote. [Acclamations.)

« Et maintenant, je me tais. La voix de ces charrues perfectionnées, la muette éloquence des instruments aratoires doit parler, si je puis m'exprimer ainsi, plus haut que moi. Que cette solennité agricole, que ce comice glorieux reste comme un souvenir pour vous. Il restera, oui, il restera pour moi, je vous le jure, comme une date et une date de honneur. (Applaudissements enthousiastes.) »

« Nous publierons demain le discours, plus éloquent encore, s'il est possihle, que celui que nous donnons aujourd'hui, et qu'a prononcé M. de Puyrenier au banquet que lui ont offert, le soir, les agriculteurs de la commune. 11 y a eu feu d'artifice et illuminations. »

Pendant que je recopiais cet article de journal, pourquoi entendais-je soupirer, murmurer et mugir le grand lac de Neuchâlel où mon père mourant allait, s'appuyant sur mon bras, regardant sans rien dire les tristes couchers de soleil?

Janvier à juin 18G8.

fi:\.

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