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Madeleine de Scudéry et le "Dialogue des héros de roman" de Boileau

En 16G4, Boileau avait écrit quatre satires, non jias les quatre premières, telles qu'elles sont rangées dans ses Œuvres, mais la Satire I [sur Damon, le poète qui se sent trop fier pour vivre à Paris), la Satire VI {les Embarras de Paris), la Satire II {à Molière, sur la Rime), et la Satire IV [à l'abbé Le Vayer, pour lui ptrou-cer que tous les hommes sont fous).

C'est alors qu'il composa uu Dialogue en prose, â l'imitation des Dialogues de Lucien, dialogue qui no devait être publié (dans ses Œuvres) qu'après sa mort.

Boileau mourut, comme on sait, le 11 mars 1711. En 1710, il voulait donner une édition définitive de ses œuvres (la dernière parue en France était celle de 1701, en deux formats, iu-4'' en un volume, et in-12 en deux); mais il interrompit son travail de révision,

parce qu'on ne voulait pas lui permettre d*y insérer la Satire XII, sur V Equivoque.

Donc, en 1710, l'année qui précéda sa mort, Boileau, qjui jusque-là n'avait pas voulu publier dans les différentes éditions de ses œuvres le Dialogue, en prose, sur les Héros de Roman, qu'il avait composé en 1664 — il avait alors vingt-huit ans, — jugea à propos de mettre au jour (à soixante-quatorze ans) cette œuvre de jeunesse.

Pourquoi cet intervalle de quarante-six ans entre la composition et le projet de publication de ce Dialogue?

A cette question, c'est Boileau lui-même qui répondra dans le Discours composé par lui, en 1710, pour être mis en tête du Dialogue.

Dans ce Discours, Boileau nous donnera son opinion très nette sur les interminables romans qui ont amusé la société polie du xvii® siècle.

Après nous avoir parlé de V Astrée de d'Urfé, dont il loue « la narration également vive et fleurie, les fictions très ingénieuses, les caractères aussi finement imaginés qu'agréablement variés et bien suivis », il se moque des maladroites imitations de VAstrée, des romans de Gomberville, de la Calprenède, de Desmarais et de Scudéry, qui, « au lieu de prendre, comme d'Urfé, pour leurs héros, des bergers occupés du seul soin de gagner le cœur de leurs maîtresses, prirent, pour leur donner cette étrange occupation, non seulement des princes et des rois, mais les plus fameux capitaines de l'Antiquité, qu'ils peignirent pleins du même esprit que ces bergers, ayant, à leur exemple, fait vœu

de ne parler jamais, et de nVntendre jamais parler que d'amour. » Boileau, insistant surtout sur les romans de M"^ de Scudéry, ajoutera : « Ceux (les ouvrages) qui s'attirèrent le plus d'applaudissements, ce furent le Cyrus et la Clélie de Ma-lemoiselle de Scudéry, sœur de l'auteur du même nom. Cependant elle tomba dans la même puérilité, mais elle la poussa encore à un plus grand excès. Si bleu qu'au lieu de représenter, comme elle devait, dans la personne de Cyrus, un roi promis par les prophètes, tel qu'il est exprimé dans la Bible, ou, comme le peint Hérodote, le plus grand conquérant que l'on eût encore vu; ou enfin tel qu'il est figuré dans Xénophon, qui a fait aussi bien qu'elle un roman de la vie de ce prince ; au lieu, dis-je, d'en faire un modèle de toute j.erfection, elle en composa un Artamène plus fou que tous les Céladons et tous les Sylvandres (1), qui n'est occupé que du seul soin de sa Mandann, qui ne fait du matin au soir que lamenter, gémir, et filer le parfait amour. Elle a encore fait pis dans son autre roman intitulé Clélie, où elle représente tous les héros de la république romaine naissante, les Horatius Coclès, les Mutius Scévola, les Clélies, les Lucrèces, le.sBrutus, encoie plus amoureux qu'.\rtamène; ne s'occupant qu'à tracer des cartes géographiques d'amour, qu'à se proposer les uns aux autres des questions et (les énigmes galantes, en un mot qu'à faire tout ce qui paraît le plus opjjosé au caractère et à la gravite héro'ique de ces premiers Romains, »

(1) Personnages de IMsircV.

Enfin Boileaii nous dira jourquoi il composa le Dialogue des Héros de Roman, et pourquoi, après l'avoir gardé si longtemps, non pas en portefeuille, mais dans sa mémoire, il se décide enfin à le livrer à l'impression : « Comme j'étais fort jeune dans le temps que tous ces romans, tant ceux de M"^ de Scudéry que ceux de la Calprenède et de tous les autres, faisaient le plus d'éclat, je les lus, ainsi que les lisait tout le monde, avec beaucoup d'admiration, et je les regardai comme des chefs-d'œuvre de notre langue. Mais enfin mes années étant accrues, et la raison m'ayant ouvert les yeux, je reconnus la puérilité de ces ouvrages. Si bien que V esprit satirique commençant à dominer en moi, je ne me donnai point de repos que je n'eusse fait contre ces romans un dialogue à la manière de Lucien, où j'attaquais non seulement leur peu de solidité, mais leur afféterie précieuse de langage, leurs conversations vagues et frivoles, les portraits avantageux faits à chaque bout de champ de personnages de très médiocre beauté, et quelqr.efois même laids par excès, et tout ce long verbiage d'amour qui n'a point de fin. Cependant, comme M^^° ds Scudéry était alors vivante, je me contentai de composer ce dialogue dans ma tête; et bien loin de lo faire imprimer, je gagnai même sur moi de ne point l'écrire et de ne le point laisser voir sur le papier, ne voulant pas donner ce chagrin, à une fille qui, après tout, avait beaucoup) de mérite, ci qui, s'il en faut croire tous ceux qui l'ont connue, nonobstant la mauvaise morale enseignée dans ses romans, avait encore plus de probité et d'honneur

que (Vespril. Mais aujourd'hui qu'enfin la mort l'a rayée du nombre des humains, elle et tous les autres compositeurs de romans, je crois qu'on ne trouvera pas mauvais que je donne au public mon Dkdofjue, tel que je l'ai retrouvé dans ma mémoire. Cela me jiaraît d'autant plus nécessaire, qu'en ma jeunesse l'ayant récité plusieurs fois dans des compagnies où il se trouvait des gens qui avaient beaucoup de mémoire, ces personnes en ont retenu plusieurs lambeaux, dont elles ont ensuite composé un ouvrage qu'on a distribué sous le nom de Dialogue de M. Despréaux et qui a été imprimé plusieurs fois dans les pays étrangers; mais enfin le voici donné do ma main. Je ne sais s'il s'attirera les mêmes applaudissements qu'il s'attirait autrefois dans les fréquents récits que j'étais obligé d'en faire; car outre qu'en le récitant je donnais à tous les personnages que j'y introduisais le ton qui leur convenait, ces romans étant alors lus de tout le monde, on concevait aisément la finesse des railleries qui y sont. Mais maintenant que les voilà tombés dans l'oubli et qu'on ne les lit presque plus, je doute que mon Dialogue fasse le même effet. Ce que je sais pourtant, à n'en point douter, c'est que tous les gens d'esprit et de véritable vertu me rendront justice, et reconnaîtront sans peine que, sous le voile d'une fiction en apparence extrêmement badine, foll<s outrée, où il n'arrive rien qui soit dans la vérité et dans la vraisemblance, je leur donne peutêtre ici le moins frivole ouvi-age qui soit encore sorti de ma plume ».

Il j a deux points à retenir dans la dernière partie de ce Discours.

D'abord l'estime qu'au foml Boileau professait pour M"* de Scudéry, estime qui l'empêcha de publier du vivant de cette illustre personne le Dialogue des Héros de Roman.

En second lieu la question assez intéressante des éditions subreptices de ce Dialogue, du vivant même de Boileau.

Occupons-nous d'abord de cette seconde question : nous reviendrons après cela à M"^ de Scudéry.

Le Dialogue des Héros de Roman (Boileau nous le dit lui-même) a été imprimé plusieurs fois de son vivant dans les pays étrangers, sous le titre de Dialogue de M. Despréauœ. En effet, il parut d'abord en 1688, dans un recueil, intitulé Retour des pièces choisies. Ensuite on l'inséra dans une édition posthume des Œuvres de Saint-Evremond, lequel mourut en 1703. Voici, en effet, ce qu'on lit dans une des lettres de l'infatigable correspondant de Boileau, l'avocat lyonnais Brossette. Cette lettre porte la date du P"" février 1704:

« 11 y a environ un mois que l'on me remit une édition des œuvres de M. de Saint-Evremond (1), à la fia desquelles on a imprimé votre Dialogue sur les Héros de Roman. Je fus bien aise, Monsieur, d'y retrouver

(1) Dans le a» 250 (septembre 1901) de la Revue des autographes, est signalée (n° 207) une lettre de J.-B. Rousseau à Boileau, où on lit : « Je vous adresse la copie de l'édition qui a été faite en Hollande de votre Dialogue sur les Romans... Il n'y a que vous au monde qui soiez capable de faire sentir dans un aussi petit nombre de pages tout le ridicule d'une infinité prodigieuse de gros volumes ».

une partie de ce que vous m'en aviez dit autrefois : le grand Artamène, l'incomparable Clélie, et la tendre Tomyris, et les Tablettes de la délicate reine des Managëttes, et le benêt Horatius Coclès qui chante à l'Echo, et le galant Brutus, et Caton le dameret, que sais-je enfin? Tout cela m'a fait beaucoup de plaisir, quoiqu'il paroisse sous un habit un peu négligé, et comme sous le masque (1) ».

Boileau ne répondit à cette lettre que près de deux mois après (27 mars 1704).

« Je n'ai pas oublié que c'est moi qui ay manqué de respondre à plusieurs de vos lettres, et, entre autres, à celle où vous m'asseùrés que vous avés veu à Lyon, mon dialogue des romans, imprimé. Je ne sçais pas mesme comment j'ay pu tarder si longtemps à \ous détromper de cette erreur, ce Dialogue n'ayant jamais esté escrit, et ce que vous avés là ne pouvant seùrement estre un ouvrage de moi. La vérité est que l'ayant autrefois composé dans ma teste, je le recitai à plusieurs personnes qui en furent frappées, et qui en retinrent quantité de bons mots. C'est de quoy on a vraisemblablement fabriqué l'ouvrage dont vous me parlés, et je soupçonne fort M. le Marquis de Sévignéd'en estre le principal Auteur, car c'est lui qui en a retenu le plus de choses.

« Mais tout cela, encore un coup, n'est point mon Dialogue, et vous en conviendrés vous mesme, si vous venez à Paris, quand je vous en réciterai des endroits.

(1) Edit. Laveidet, p. 175.

J'a}^ jugé à propos de ne le point donner au public pour des raisons très légitimes, et que je suis persuadé que vous approuverés ; mais cela n'empesche pas que je ne le retrouve encore fort bien dans ma mémoire, quand je voudrai un peu y resver, et que je ne vous en dise assés pour enrichir vostre commentaire sur mes ouvrages ( 1 ) ».

Brossette insiste, et, le 10 avril 1704, il prie et supplie Boileau, sinon d'imprimer son Dialogue, du moins de le mettre sur le papier et de le lui confier, h lui Brossette ;

« Je me souviei:is fort bien, Monsieur, que vous m'avez autrefois récité quelques morceaux de votre Dialogue contre les romans, et que vous m'avez dit que vous n'aviez jamais écrit ce Dialogue; aussi n'ai-je pas regardé celui qui a été imprimé en Hollande, comme un ouvrage qui soit purement de vous; c'est pourquoi je vous ai mandé que vous y paroissiez comme sous le masque. Ce n'est pas que ce Dialogue, même tel qu'il est, ne soit plein d'une très fine plaisanterie en plusieurs endroits; mais les agrémens mêmes qui y sont font souhaiter que vous ne laissiez pas périr un ouvrage de cette nature, qui seroit infiniment plus agréable s'il étoit parti de votre main immédiatement.

« Puisque vous pouvez facilemei.t le retrouver dans votre mémoire, pourquoi, Monsieur, ne l'en tirez-vous pas? Car enfin ce Dialogue, outre ses beautés particulières, pourroit être d'une utilité fort grande pour dé-

(1) Op, cit., p. ne, m.

crier la morale des romans, et pour en faire mépriser la lecture. Vous voj-ez bien que c'est par ce même endroit que l'illustre M. Arnauld vous a loué dans sa lettre à M. Perrault, où il fait mention de ce même Dialogue, qu'il couronne non-seulement de son suffrage, mais encore des louanges de deux grandes princesses. Après le témoignage public de M. Arnauld, la postérité qui trouvera votre Dialogue imprimé, ne se mettra pas en peine si c'est votre véritable ouvrage, et vous l'attribuera sans miséricorde.

« Je n'ignore pas les raisons que vous avez présentement de ne pas rendre public ce Dialogue : elles sont très judicieuses, mais rien ne doit vous empêcher de le mettre au moins sur le {lapier, aussi bien que celui que vous avez encore dans la tête contre ceux qui veulei.t faire des ouvrages dans une langue qui ne leur est pas naturelle. Ces Dialogues pourroient se retrouver un jour, surtout si vous aviez la bonté de les confier à quelqu'un de vos amis, à moi par exemple, que vous avez bien voulu rendre dépositaire des mystères secrets de vos ouvrages. Vous avez raison de dire que cela enrichirait bien mon commentaire. »

La requête de Bri)ssette fut entendue. Boi'.eau « mit sur le papier » non seulement son Dialogue, mais encore le Discours préliminaire. Lorsque Prossette apprit la mort de son illustre ami, il écrivit à l'abbé Jacques Boileau pour le priei* de lui envoyer quelques manuscrits de son frère. L'abbé Poileau lui répondit le 27 mars, quinze jours après la mort du poète :

« Je ferai tout ce qui (U?pendra de moi pour vous

donner satisfaction sur les papiers que vous me faites riionneur de me marquer que vous désirez. Je ne crois pas que rien m'échappe, la volonté de mon frère ayant été de me faire l'exécuteur de son testament. Je mettrai à part tout ce qui pourra vous convenir, comme lettres et autres ouvrages que j'aurai soin de vous envoyer. »

L'abbé Boileau tint parole. Il envoya à Brossette beaucoup de papiers, entre autres le manuscrit du Dialogue des Héros de 7'oman, que Brossette fit publier, dans son intégrité, pour la première fois, dans l'édition in-4° de 1713, édition préparée par Boileau, et à laquelle ses deux amis, Renaudot et Valincourt, donnèrent aussi leurs soins.

Nous devons savoir beaucoup de gré à Brossette d'avoir tant insisté auprès de Boileau, pour le décider à « mettre sur le papier » le texte authentique du Dialogue des Héros de roman, car cela en valait la peine.

Revenons maintenant à M"° de Scudéry contre laquelle les traits piquants du Dialogue de Boileau étaient })articuhèrenient dirigés. Chapelain n'y était pas épargné non plus ; mais ce n'est pas le lieu de s'occuper de l'auteur delà Pucelle.

On a vu ce que Boileau pense des romans de M'^^ de Scudéry. Disons quelques mots de la vie de cette illustre « fille ».

Les Scudéry, ou jdutôtles de Scudéry, appartenaient à une famille noble, originaire de la petite ville d'Apt,

en Provence. Le père de Georges (l'auteur d'Alaric), et de Madeleine (l'auteur de Cyrus et de (Jlélie) suivit la carrière des armes et s'attaclia à la fortune d'André (le Brancas (1). Devenu amiral de Villars et gouverneur du Havre, André de Brancas emmena avec lui dans son gouvernement M. de Scudéry et le fit nommer lieutenant du Roi. De même que Malherbe, le normand Mallierbe, s'était établi et avait pris femme en Provence, le provençal Scudéry s'établit et prit femme en Normandie. Il épousa une demoiselle noble et riche, M"^ de Brilly. Il faut croire que M. de Scudéry ne sut pas gérer la fortune de sa femme, car, en mourant, il laissa ses affaires en assez mauvais état. Sa veuve, qui lui avait donné un fils et une fille, ne tarda pas aie suivre.

Georges, d'humeur guerrière et fanfaronne, prit, comme son père, le métier des armes; mais vers 1630 — il avait alors vingt-neuf ans — il quitta le service militaire pour se livrer tout entier à la littérature.

Sa sœur Madeleine, née en 1607, n'avait que six ou sept ans quand elle perdit sa mère; elle fut élevée par un de ses oncles, gentilhomme campagnard, qui frappé des heureuses dispositions de sa nièce, lui fit donner une éducation aussi soignée qu'on pouvait le faire, au commencement du xvii" siècle, aux jeunes filles de condition ; elle y joignit d'elle-môme l'espagnol et l'italien.

Après la mort de cet excellent oncle, qui recevait la

(1) Voir Cousin : l.n Socu'lr franaiisc un Wlll*- sirclr. I. II. p. \1\ et suiv.

meilleure compagnie, et chez qui elle avait pu lire beaucoup d'excellents ouvrages en toutes langues, Madeleine alla rejoindre son frère Georges, dont les ti'agêdies, quoique détestables, faisaient beaucoup de bruit et se vendaient asseye bien.

Pour payer sa part dans les dépenses de l'humble ménage, elle partagea les travaux de son frère : elle devint sa cullaboratrice. Georges usait, ou pourrait dire abusait, du talent de sa sœur. D'après Tallemant des Rêaux (1), ce serait Madeleine qui aurait fait une partie des liarangues des Femmes illustres et tout V Illustre Bassa. Tallemant nous dira encore : « D'abord elle trouva à propos, par modestie ou à cause de la réputation de son frère..., de mettre ce qu'elle faisoit sous son nom. Depuis, quand elle entreprit le C//n<5, elle en usa de même, et jusqu'ici elle ne change point pour Clélie (2)... Ceux qui la connoissoient un peu virent bien, dès les premiers volumes du Cyrus, que Georges de Scudéiy... ne faisoit que la préface et les épîtres dédicatoires.

« Selon une tradition fort vraisemblable, dit M. Cousin, le frère et la sœur composaient de la manière suivante. Ils faisaient ensemble le plan : Georges, qui avait de l'invention et de la fécondité, fournissait les aventures et toute la partie romanesque, et il laissait à Madeleine le soin de jeter sur ce fond assez médiocre son élégante bro.lerie de portraits, d'analyses senti-

(1) nhlorielles, t. V, p. 274.

(2) Celte llhlorienr ;i dii <Mre ('■ciitc ri\;ml IGGO, date où fut tcrniiiU'O kl rjoUe.

mentales, de lettres, de conversations. S'il en est ainsi, tout ce qu'il y a de défectueux dans le Cyrus viendrait du frère, et ce qu'il y a d'excellent et de durable serait l'œuvre de la sœur. »

M. Cousin ajoute : « A en croire Tallemant, Scudèry exploitait le talent de sa spirituelle et féconde collaboratrice : il la tenait pour ainsi dire à la tâche, il l'enfermait quelquefois, et chassait les visiteurs qui auraient pu la distraire. »

Ici, M. Cousin ne me semble pas traduire exactement la pensée de Tallemant. Si Scudèry tenait sa sœur enfermée, c'était moins pour qu'elle ne fût pas distraite de son travail par les visiteurs, que pour la soustraire aux regards de ces visiteurs, qui auraient pu devenir amoureux d'elle. Voici, en effet, les propres paroles de Tallemant : « Ce fou (Georges de Scudèry) a eu les plus plaisantes jalousies du monde pour sa sœur : il l'enfermait quelquefois, et ne voulait pas souffrir qu'on la vît. »

Georges de Scudèry pouvait être tranquille. Outre que sa sœur était soui de, comme nous l'apprend Cotin par une épigramme qui mit Ménage en fureur, et donna naissance au pamphlet de Cotin {la Ménagerie), Madeleine de Scudèry était loin d'être belle. Elle eut pourtant un amant aussi fidèle que platonique; il est vrai que ce soupirant était très laid, plus que laid, l'homtne le plus laid de France et de Navarre, Pellisson, dont une dame disait : « Il passe la pernii>sion que les hommes ont d'être laids », ce qui donna lieu à une épigramme qu'on a attribuée, peut-être k tort, à Boi-

leau, mais qui, en tout cas, se trouve dans ses œuvres complètes (I) :

Sur M. PelUsson.

La figure de Pellisson Est une figure effroyable ; Mais quoique ce vilain garçon Soit plus laid qu'un singe ou qu'un diable, Sapho (2) lui trouve des appas; Mais je ne m'en étonne pas, Car chacun aime son semblable.

Mais, si laide qu'elle fût, Madeleine de Scudéry était, grâce à son esprit, fort appréciée de la meilleure société de son temps. Reçue et très bien accueillie à l'hôtel de Rambouillet, elle s'y lia d'une amitié toute particulière avec M"'' Paulet, celle qu'on surnommait la belle lionne, à cause de son abondante chevelure d'un blond doré, avec Godeau, l'évêque de Grasse et de Vence, surnommé « le nain de Julie », avec Chapelain et Conrart.

Madeleine de Scudéry voulut, elle aussi, avoir son salon. « Elle avait pris le samedi, nous dit Tallemant, pour demeurer au logis, afin de recevoir ses amis et ses amies. Parmi les personnes distinguées qui fréquentèrent le salon de M"* de Scudéry, nous pouvons compter, outre le duc et la duchesse de Montausier, la marquise de Sablé, la comtesse de Maure, M""^ Cornuel et M"'* de Sévigné, les écrivains dont nous venons de citer les noms, les Pellisson, les Chapelain, les Conrart, les Ménage, et bien d'autres encore.

(l)Edit. Viollet le Duc, page 251. Epig. un.

(2) Surnom que s'est donné M"« de Scudéry dans le Cyrus.

D'après Tallemant, qu'on ne saurait trop consulter pour cette période de notre histoire littéraire, c'est dans le salon de M"^ de Scudérv que l'on vit naître « cette sotte mode de faire des portraits qui commence à ennuyer furieusement les gens (!). »

Nous aurons dit tout ce qu'il est intéressant de savoir, pour le sujet qui nous occupe, sur M"* de Scudérj', quand nous aurons donné les dates de ses principaux ouvrages.

Artamène ou le Grand Cy rus, 10 vol. in-8°, 1649-

C/e7ze, histoire romaine, 10 vol. in-8", 1654-1661.

Conversations sur divers sujets, 1681.

Conversations morales, 1686.

Entretiens de morale, 1692.

En 1671, elle remporta le premier prix d'éloquence décerné par l'Académie française. Le sujet était: Delà gloire.

Elle mourut le 2 juin 1701, à l'âge de quatre-vingtseize ans, ayant gardé jusqu'à ses derniers jours toute son intelligence (2).

(1) Tallemant écrivait ceci en 1G68, l'année même de la publication des neuf premières satires de Boileau.

(2) Mademoiselle de Scudéry avait conservé, en province, dos admirateurs fidèles. A Caen, M'"'' d'Osscville qui recevait dans son salon les beaux esprits de 1' « Athènes Normande » rima l'cpitaphe suivante, aussitôt qu'i'lie eut appris la mort de 1' « illustre lille » :

Cy gist la Sapho de nos jouis, Qui sur la Grecque eut l'avantage D'accorder les tendres amours Avec la raison la plus sage.

Il est temps, maintenant, de revenir au Dialogue des Héros de roman. Rarement Boileau a montré plus d'esprit et plus de verve. Admirablement doué pour la parodie, il a pris dans les romans de M"" de Scudéry ce qu'il y avait de plus contraire à cette qualité éminemment française, le bon sens, et en grossissant, comme il convenait dans une satire, les défauts de M"" de Scudéry, il les a rendus souverainement grotesques, et s'est montré le digne continuateur de son illustre ami, l'auteur des Précieuses ridicules. Grâce à ces deux écrivains, le bon sens français insulté était vengé.

Prenons dans ce Dialogue quelques citations, qui nous dispenseront de tout commentaire (1) :

PLUTON

«... Qui est celui qui vient le premier de tous, nonchalamment appuie sur son escuyer ?

DIOGÈNE

C'est le grand Cyrus.

PLUTON

Quoy? ce grand Roy, qui transféra l'Empire des

Jeux innocens, prenez le deuil :

Muses, pleurez sur son cercueil La perte de vos plus doux charmes.

Beau sexe, fondez-vous en larmes :

Votre principal ornement Est caché sous ce monument.

(Voir notre Etude sur Voltaire à Caen, en 1713. Caen, 1901.) (i) Nous donnons ici le texte publié par Laverdet, d'après le manuscrit autographe de Boileau.

Mèdes aux Perses, qui a tant gagné de batailles? De son temps les hommes venoient ici tous les jours, par trente mille et par quarante mille. Jamais personne n'y en a tant envoie!

DIOGÈNE

Au moins ne l'allés pas appeler Cyrus.

PLUTON

Pourquoi?

DIOGÈNE

Ce n'est plus son nom. Il s'appelle maintenant Artamène.

PLUTON

Artamène! Et où a-t-il pesché ce nom-là? Je ne me souviens point de l'avoir jamais lu.

DIOGÈNE

Je voy bien que vous ne scavés pas son histoire.

PLUTON

Qui? moi? je sçais aussi bien mon Hérodote qu'un autre.

DIOGÈNE

Oui. Mais avec tout cela, diriés vous bien pourquoy Cyrus a tant conquis de provinces, traversé l'Assyrie, la Médie, l'Hyrcanie, la Perse et ravagé enfin plus de la moitié du monde?

PLUTON

Belle demande! c'est que c'estoit un prince ambitieux, qui vouloit que toute la terre lui fût soumise.

DIOGENE

Point du tout. C'est qu'il vouloit délivrer sa princesse, qui avait esté enlevée.

PLUTON

Quelle princesse ?

Mandane, Mandane?

DIOGENE

PLUTON

DIOGENE

Oui. Et scavés vous combien elle a esté enlevée de fois ?

Où veux-tu que je l'aille chercher?

DIOGENE

Huict fois.

PLUTON

Voilà une Beauté qui a passé par bien des mains.

DIOGENE

Cela est vrai; mais tous ces ravisseurs estoient les plus vertueux, assurément ils n'ont pas osé lui toucher.

PLUTON

J'en doute. Mais laissons là ce fou de Diogène; il faut parler à Cyrus lui mesme — Hé bien, Cyrus, il faut combattre (1). Je vous ay envoie chercher pour vous donner le commandement de mes troupes. . . 11 ne respond rien ! Qu'a-t-il ? Vous diriés qu'il ne sçait où il est.

{\) Une révolte a éclaté aux Enfers.

CYRDS.

Eh! Divine Princesse!

PLUTON

Quoy?

CYRtIS.

Ah! injuste Mandane !

Plaist-il?

CYRUR.

Tu me flattes, trop complaisant Feraulas, Es-tu si peu sage que de penser que Mandane, l'illustre Mandane, puisse jamais tourner les yeux sur l'infortuné Artamène? Aimons-la toutefi)is. Mais aimerons-nous une cruelle? Servirons-nous une insensible? Adoreronsnous une inexorable? Oui, Cyrus, il faut aimer une cruelle. Oui, Artamène, il faut servir une insensible. Oui, fils de Cambyse, il faut adorer l'inexorable fille de Ciaxare (1).

PLUTON

Il est fou. Je crois que Diogène a dit vrai. *

Au tour de Clélie maintenant! Cette illustre romaine ne dira pas moins de folies que le « grand » Artamène.

PLUTON

« .... Ne viendra-t-il point à la fin une personne raisonnable?

(1) En marge du manuscrit de la main de lîoileau : « Aiïoctalion du style de Cyrus. »

DIOGExXE.

Vous allés avoir bien de la satisfaction, car je voy entrer la plus illustre de toutes les Dames Romaines, cette Clélie qui passa le Tibre à la nage, pour se dérobber du camp de Porsena, et dont Horatius Coclès, comme vous venez de le voir, est amoureux (1).

J'ay cent fois admiré l'audace de cette tille dans Tite-Live; mais je meurs de peur que Tite-Live n'ayt encore menti. Qu'en dites-vous, Diogène?

mOGÈNE.

Ecoutés ce qu'elle va dire.

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