‹ Madeleine de Scudéry et le "Dialogue des héros de roman" de BoileauChapitre 6 sur 6 · SAPHO · texte numérisé non relu

SAPHO

Qui? Tisiplione? Je la connois, et vous ne serés peuteslre pas fasché que je vous en fasse ici le portrait. »

Et à la grande stupéfaction de Pluton, de Diogène et de Minos, Sapho fera ainsi le portrait de « la plus effroyable des Euménides » :

« L'illustre fille dont j'ay à vous entretenir a en toute sa personne je ne sçaj' quoy de si furieusement extraordinaire et de si terriblement merveilleux que je ne suis pas médiocrement embarrassée quand je songe à vous eu tracer le portrait. »

« Voilà, dit Minos, « furieusement » et « terrible- « ment » qui sont bien placés, à mon avis, et tout à faict en leur lieu. »

Et Sapho, sans faire attention à cette misérable chicane, continue :

« Tisiphone a naturellement la taille fort haute et passant de beaucoup la mesure ordinaire des personnes de son sexe, mais pourtant si dégagée, si libre et si bien proportionnée en toutes ses parties que son énormité mesme lui sied admirablement bien. Elle a les yeux petits, mais vifs, perçans, pleins de feu et bordés d'un certain vermillon qui en relève prodigieusement l'éclat. Ses cheveux sont naturellement bouclés et annelés, et l'on peut dire que ce sont autant de serpens qui s'entortillent les uns dans les autres, et se jouent nonchalamment autour de son visage.

Son teint n'a point cette couleur fade et blanchastre des femmes de Scythie, mais il tient beaucoup de ce brun raasle et noble que donne le soleil aux Affriquains qu'il favorise le plus de ses regards. Son sein est composé do deux (îemi-globes, brusiés par le bout, comme ceux des Amazones et qui, s'esloignant le plus qu'ils peuvent de sa gorge, se vont négligemment et languissamment perdre sous ses deux bras. Tout le reste de son corps est presque composé de la mesme sorte. Sa démarclie est extrêmement noble et fière. Quand il faut se haster, elle voie plutost qu'elle ne marche, et je doute qu'Atalante la pust devancer à la course. Au reste, cette vertueuse fille est naturellement ennemie du vice, et surtout des grands crimes qu'elle poursuit partout un flambeau à la main, et qu'elle ne laisse jamais en repos, secondée en cela par ses deux sceurs, Alecto et Mégère, qui n'en sont pas moins ennemies qu'elle; et l'on peut dire de toutes ces trois sœurs, que c'est une morale vivante.

DIOGÈNE

Hé bien ! n'est-ce pas là un portrait merveilleux?

Sans doute; et la laideur y est peinte dans toute sa perfection, pour ne pas dire dans toute sa beauté; mais c'est assez écouter cette extravaguiite. ...»

11 ne f ludrait pas croire que Boilcau ait ici poussé la parodie jusqu'à la charge. Dans le Cyrus, tome X, page 557, on trouvera le portrait do Sapho pointe par

elle-même. Si l'on ne savait que Boileau a pastiché M"" de ScLidéry, on pourrait croire que c'est M"* de Scudéry qui a pastiché Boileau.

Qu'on en juge :

« Quoique Sapho ait été charmante dès le berceau, je ne veux vous faire la peinture de sa personne et de son. esprit qu'en l'état où elle est présentement, afin que vous la connaissiez mieux. Je vous dirai donc qu'encore que vous m'entendiez parler de Sapho comme de la plus charmante personne de toute la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne sauroit trouver aucun défaut ; mais il faut néanmoins que vous compreniez qu'encore que la sienne ne soit pas de celles que je dis, elle est pourtant capable d'inspirer de plus grandes passions que les plus grandes beautés de la terre. Mais enfin, pour vous dépeindre Sapho, il faut que je vous die qu'encore qu'elle se dise petite, lorsqu'elle veut médire d'elle-même, elle est pourtant de taille médiocre, mais si noble et si bien faite qu'on ne peut y rien désirer. Pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur; il a toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau. Mais ce que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit qu'on ne peut ni en .soutenir l'éclat ni en détacher ses regards. En efi'et ils brillent d'un feu si pénétrant, et ils ont pourtant une douceur si passionnée que la vivacité et la langueur ne sont pas des choses incompatibles dans les beaux 3^eux de Sapho. Ce qui fait leur plus grand éclat,

c'est que jamais il n'y a eu une opposition plus grande que celle du blanc et du noir de ses yeux. Cependant cette grande opposition n'y cause nulle rudesse, et il y a un certain esprit amoureux qui les adoucit d'une si charmante manière que je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une personne dont les regards aient été plus redoutables. De plus, elle a des choses qui ne se trouvent pas toujours ensemble, car elle a la physionomie fine et modeste, et elle ne laisse pas aussi d'avoir je ne sais quoi de grand et de relevé dans la mine. Sapho a de plus le visage ovale, la bouche petite et incarnate, et les mains si admirables que ce sont en effet des mains à prendre des cœurs, ou, si on la veut considéi-er comme une fille chèrement aimée des muses, ce sont des mains dignes de cueillir les plus belles fleurs du Parnasse (1) ».

Après le portrait physique, vient le portrait moral, qui commence ainsi : « Mais ce n'est pas encore par ce que je viens de vous dire que Sapho est la plus aimable ; car les charmes de son esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. ... » Et le reste à l'avenant.

11 ne faudrait pas cependant laisser le lecteur sur une trop mauvaise impression, au sujet de M"" de Scudéry.

Sans aller jusqu'à lui dresser des autels, comme l'a fait M. Cousin (2), dans son livre si curieux, si intéressant, intitulé : La Société française au XVIl" siècle (V après le Grand Cyrus de iVi"" de Scudéry, on peut,

(1) Ciirus, tome X, page 557.

(2) Cousin, op. cil., II, 131.

après s'être amusé des beaux sentiments et des belles phrases qu'elle prête à ses héros, lui renilre la justice à laquelle elle a droit, et dire, avec Boileau lui-même, quelle avcnt heaucoup de mérile.

Est-il rien de plus sensé, par exemple, que les paroles qu'elle met dans la bouche de Sapho, h propos de l'instruction qu'on doit donner aux femmes :

« Y a-t-il rien de plus bizai're que de voir comment on agit pour l'ordinaire en l'éducation des femmes? On ne veut pas qu'elles soient coquettes ni galantes, et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce qui est propre à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit. En effet, toutes ces grandes réprimandes qu'on leur fait dans leur première jeunesse, de n'être pas assez propres (1), de ne s'habiller point d'assez bon air, et de n'étudier pas assez les leçons que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouventelles pas ce que je dis?. . . .

« Il ne faut pas qu'on s'imagine que je veuille qu'une femme ne soit pas propre, et qu'elle ne sache ni danser ni chanter; car, au contraire, je veux qu'elle sache toutes les choses divertissantes; mais, à dire la vérité, je voudrois qu'on eût autant de soin d'orner son esprit que son corps, et qu'entre être ignorante ou savante, on prît un chemin entre ces deux extrémités qui empêchât d'être incommode par une suffisance impertinente ou par une stupidité ennuyeuse. ...»

(1) Diins lo sens (Vèb'ijanlen.

A noter encore ce passage qu'eût signé Molière : « Mais ce que je pose pour fondement est qu'encore que je voulusse que les femmes sussent plus de choses qu'elles n'en savent pour l'ordinaire, /<? ne veux pourtant jamais qu elles agissent ni quelles parlent en savantes. Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une personne de mon sexe, qu'elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a l'esprit fort éclairé, qu'elle connaît finement les beaux ouvrages, qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste et qu'elle sait le monde ; mais je ne veux pas qiion puisse dire d'elle : a est une femm,e savante, car ces deux caractères sont si différents qu'ils ne se ressemblent point (1). »

Ce n'est pas Sapho assurément que Molière a eu en vue, lorsqu'il a tracé le caractère de Philaminte dans ses Femmes savantes ; c'est plutôt une certaine Damophile (2), dont se moque Saplio elle-même, Damophile qui savait les mécaniques et parlait fort bien la langue d'Hespérie, Damophile, dont le cabinet était encombré délivres, qui citait dans sa conversation les auteurs les plus inconnus, Damophile, qui rassemblait chez elle cinq ou six savants en astrologie, lesquels raisonnaient en sa présence sur une éclipse, et passaient toute la nuit à parler de l'interposition do la terre entre la lune et le soleil, Damophile, enfin, qui, — pour achever sa ressemblance avec Philaminte — « ne croyant pas que

(1) Voir Cousin, op. àl.,\{, pagos m et suiv.

(2) ma , p. 151.

le savoir pût compatir avec les affaires de sa famille, ne se mêlait d'aucuns soins domestiques. »

Deux mots pour finir. Ce n'est pas seulement dans son Dialogue des Héros de roman qu'il a attaqué M"« de Scudéry.

Dans la Satire III [le Repas ridicule), Boileau fait intervenir deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans, qui « dans leurs longs compliments, lui récitent tout Cyrus. » En effet, les gens de province qui lisaient le Cyrus, et s'imaginaient que le style de ce roman était le style de la Cour, formaient leur langage d'après celui du héros et des héroïnes de M"" de Scudéry.

Dans la satire IX {A son Esprit) Boileau se moque de ces interminables romans qui conduisent leur héros au dixième volume.

C'est surtout dans la Satire X {Contre les Femmes) que Boileau se montre sévère pour les romans de M"® de Scudéry, romans qui, selon lui et surtout selon Arnauld, dans sa lettre à Boileau sur cette Satire (1), étaient très dangereux pour les mœurs.

En parlant des dangers que court une jeune femme dans le monde, le satirique nous dira :

Crois-tu que toujours ferme aux boids du précipice Elle pourra marcher sans que le pied lui glisse? .... D'abord tu la verras, ainsi qtie dans Clélie, Recevant ses amants sous le doux nom d'amis, S'en tenir avec eux aux petits soins permis,

',!) Voir l'édition de 1701, t. II, p. 234.

Puis bientôt en gran'le eau sur le fleuve de Teudre. Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre. Et ne présume pas que Vénus ou Satan Souffre qu'elle en demeure aux ternies du roman; Dans le crime il suffit qu'une fois on débute : Une chute toujours attire une autre chute. L'honneur est comme une ile escarpée et sans bords; On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.

Je comprends que M. Arnauld ait félicité Boileau d'avoir, dans son Dialogue, qu'il connaissait, — bien que l'auteur ne songeât pas encore à le publier — et dans sa X^ Satire, « représenté les pernicieux effets des romans avec une force capable de porter les pères et les mères qui ont quelque crainte de Dieu, à ne pas les laisser entre les mains de leurs enfants. »

Encore une fois je comprends que le sévère, que le farouche M. Arnauld parle ainsi des romans de M"** de Scudérv ; mais j'avoue que je comprends moins la sévérité de Boileau, car les romans de 1' « illustre Sapho » étaient, à tout prendre, plus ennuyeux que dangereux.

PQ Gasté, Amand

1922 I-:adeleine de Scudery

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