SCENE XIII
LA MARQUISE, Mlle DE BELLE-ISLE.
LA MARQUISE
Ah ! venez, ma toute belle !
M,le DE BELLE-ISLE.
Auriez-vous quelque chose de nouveau à me dire, madame ?
LA MARQUISE
Peut-être... Tout-à-1'heure, en causant avec le duc, je pensais à vous, à la longueur des démarches qu'il vous faudrait faire.
Mlle DE BELLE-ISLE.
Oh ! j'aurai du courage pour tout, même pour l'attente.
LA MARQUISE
Pauvre chère! quelle résignation!... Et il y a bien long-temps que yous n'avez vu votre père?
Mlle DE BELLE-ISLE.
Il y a trois ans, madame... pas depuis son entrée en prison.
LA MARQUISE
Trois ans!... et vous n'avez pas sollicité un laissez-passer pour la Bastille?
Mlle DE BELLE-ISLE.
Oh! madame, j'ai prié, supplié... et jamais on n'a voulu m'accorder cette grâce... Comprenezvous?... refuser à une fille la faveur d'embrasser son père !... Sans doute que ceux à qui je me suis adressée n'avaient point d'enfans !
LA MARQUISE
Et vous seriez heureuse de revoir M. de Belle- Isle?
M1Ie DE BELLE-ISLE.
Vous le demandez ?
LA MARQUISE
Bien heureuse?
Mllc DE BELLE-ISLE.
Ah!...
LA MARQUISE
La personne qui vous procurerait ce bonheur pourrait compter sur votre discrétion ?
Mlle DE BELLE-ISLE.
Que me dites-vous là, et quelle espérance me donnez-vous, madame?... Moi... moi... je pourrais revoir mon père!... entrer tout-à-coup dans sa prison... au moment où il me croirait loin de lui, je pourrais me jeter dans ses bras, en criant : Mon père, c'est moi!... mon père, me voilà!... Oh! madame, pardon... Tenez, tenez, je vous le demande à genoux... que faut-il faire pour obtenir une pareille grâce ?
LA marquise, la relevant.
Écoutez.
Mlle DE BELLE-ISLE.
Ah ! oui, oui, j'écoute.
Faites attention que nous jouons ici avec des positions et des existences.
MlleDE BELLE-ISLE.
Oui, madame : je sais que tout est grave et sérieux; ne craignez donc rien.
LA MARQUISE
Le gouverneur de la Bastille est de mes amis, je puis vous donner une lettre pour lui.
MUe DE BELLE-ISLE.
Une lettre pour lui , madame ! et avec cette lettre...
LA MARQUISE
Vous verrez votre père. Il vous faut deux heures et demie à peine pour aller à Paris: vous partirez à dix heures, vous arriverez à minuit et quelque chose; vous resterez jusqu'à trois heures avec le comte de Belle-Isle, et vous serez revenue ici avant que personne ne soit levé encore.
Mlle DE BELLE-ISLE.
Comment! ce serait pour aujourd'hui, madame! ce serait pour ce soir ! je verrais cette nuit mon père, que je n'ai pas vu depuis trois ans! Oh! mais ayez pitié de moi, car c'est à me rendre folle de bonheur !
LA MARQUISE
Tout cela cependant à une condition que vous comprenez.
Mlle DE BELLE-ISLE.
Dites, dites.
Songez à ce que je fais! je prends sur moi d'ouvrir devant vous une prison d'état qui ne s'ouvre qu'à la voix du premier ministre ou devant la signature du roi !
Mlle DE BELLE-ISLE.
Oui, je comprends et je vous en remercie !
LA MARQUISE
Ce'que je fais pour vous, songez-y, je ne l'ai
jamais fait pour personne. M. de Bourbon l'ignore. Jaloux de son autorité comme il l'est, il ne me pardonnerait pas de m'y être soustraite ; M. de Belle-Isle est au secret le plus absolu; sa liberté, sa vie dépendent de votre fidélité à garder votre serment; une indiscrétion, et M. de Belle-Isle est perdu!
Mlle DE BELLE-ISLE.
Grand Dieu!
LA MARQUISE
Oui; rappelez- vous Fouquet : il pourrait arriver du fils comme du père! Jurez moi donc que, tant que M. de Bourbon sera ministre, vous ne direz à personne que vous avez vu votre père. Pour tout le monde, vous aurez passé la nuit au château; songez-y bien avant de vous engager.
Mlle DE BELLE-ISLE.
Madame, par ce qu'il y a de plus sacré au monde, sur la vie de mon père, je vous jure que, tant que M. le Duc sera ministre, personne ne saura que j'ai revu mon père, et que, pour le revoir, j'ai quitté le château cette nuit.
Eh bien! voilà qui est dit. Vous n'avez pas de temps à perdre : vous prendrez une de mes voitures, des chevaux de poste, et vous serez de retour ici à six heures du matin par la petite porte du parc.
M1Ie DE BELLE-ISLE.
Oh! madame, qu'ai-je donc fait pour tant de bontés?
LA MARQUISE
Rien; je vous aime, voilà tout. De la discrétion.
Mlle DE BELLE-ISLE.
Oh! soyez tranquille!
LA MARQUISE
Tenez-vous prête dans un instant.
Mlle DE BELLE-ISLE.
Tout de suite.
LA MARQUISE
Il me faut le temps de tout préparer.
Mlle DE BELLE-ISLE.
Pardon !
La Marquise sort.
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