LA LETTRE DU ROI
Le trouble où ce billet jetait Choisy fut si grand, qu'il ne s'aperçut pas tout d'abord du chemin qu'il arpentait.
Peu soucieux de remonter chez Monsieur, dont la fête s'était vue troublée par ce magicien insolent, il ne songeait guère qu'à regagner au plus vite l'escalier dérobé du Luxembourg, quand il crut entendre dans une rue assez sombre la voix d'un malheureux que des ivrognes assommaient de coups. L'abbé était brave, et de plus, autant par précaution que par goût, il portait sous sa robe deux excellents pistolets, double raison pour être rassuré en cas d'attaque. Il se dirigea du côté d'où partaient les cris, et il trouva un homme étendu sur le pavé, hurlant et se lamentant. Pendant ce temps deux officieux vidaient ses poches.
L'intervention de l'abbé était certes courageuse, car il avait lui-même au cou de fort belles pierreries, et les voleurs étaient bien capables de laisser là ce quidam pour s'attaquer à sa personne.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, dès qu'il eut paru seulement devant ces coquins, dignes émules de Fine-Oreille4.
— Une femme! s'écrièrent-ils, une femme qui sort du bal! Pour le coup nous ne pouvons mieux tomber !
— En avez-vous rencontré beaucoup de cette façon? s'écria l'abbé en leur montrant à chacun ses pistolets.
* Fameux voleur du temps.
Les deux compagnons jugèrent prudent de ne pas s'aventurer.
— Peste! s'écrient-ils, si vous avez, la belle, de pareils arguments dans vos poches de robe, nous vous saluons, bonsoir !
— Un instant, dit l'abbé d'un ton de voix rude et menaçant, il faut d'abord que vous rendiez à ce pauvre diable...
— Pour cela, c'est facile, reprit l'un des voleurs, nous n'avons rien trouvé sur lui depuis un quart d'heure. Rien, ma foi, si ce n'est ce jeton de cuivre que nous vous laissons volontiers. Si c'est votre mari, bonne chance, ramassez-le. Il a assez bu pour qu'un bras charitable le reconduise !
En disant ces mots, ils prirent la fuite avec d'autant plus de vitesse que l'on entendait déjà les chevaux de messieurs du guet qui venaient de ce côté.
L'abbé prit le jeton et n'eut pas de peine à le reconnaître, sous la clarté d'une lanterne, pour celui que le cardinal donnait à ses gardes ordinaires. Un soupir profond et quelques plaintes inarticulées lui apprirent en même temps à qui il avait affaire.
— Au diable ! murmura-t-il en secouant par le bras l'homme qui gisait sur le pavé; allons, Grippefer, lève-toi !
Grippefer, — c'était bien lui, — ouvrit un œil lamentable, arrêta ses plaintes et chercha de son mieux à se mettre sur son séant.
— Merci, répondit-il, merci, mon excellente dame, qui que vous soyez, vous méritez bien le paradis. Imaginez-vous que ces coquins...
Grippefer n'en put dire plus, le guet venait de l'entourer avec l'abbé. Choisy se contenta de dire que le drôle lui appartenait.
— C'est un misérable qui se sera pris de vin, dit-il au commandant de la compagnie; envoyez-moi seulement un carrosse,
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car je n'en ai pas trouvé â la sortie du bal de Monsieur... Je suis l'abbé de Choisy.
A ce nom qui lui était connu, le commandant s'inclina, il pria l'abbé d'attendre que l'un de ses gens lui eût trouvé un carrosse. Dés qu'il fut arrivé, on y fit monter Choisy très-facilement, mais pour Grippefer, ce fut autre chose. Son corps ressemblait à un roseau battu de la pluie, il était plié en quatre, et à chaque instant il menaçait de se disloquer. Enfin, on parvint à l'accommoder sur le devant du carrosse, et dès qu'il y fut, le roulement de la voiture le força de rechercher lui-même son centre de gravité. L'éblouissement où le jetaient les diamants de la dame qui le sauvait si généreusement, n'aurait pu se comparer pour le malheureux qu'au millier de chandelles qui suivent un soufflet bien appliqué. Il se tint de son mieux aux cordons de la voiture, et commença par remercier sa libératrice.
— Ce que vous avez fait là est admirable... admirable, disaitil ; prendre le nom de mon maître pour me tirer de là, c'est bien ! Vous le connaissez donc, vous savez!...
— Monsieur Grippefer, reprit l'abbé, vous méritiez bien pourtant d'être cassé aux gages par le cardinal ; un mot de moi, vous seriez pendu !
— Pendu ! oh ! c'est vrai, madame, c'est bien vrai, dit Grippefer. Mais j'avais passé la soirée avec ma femme, voilà. . . Je m'étais ennuyé, je me suis dit : Avant d'aller rejoindre cet abbé dont je suis l'ombre, ce Choisy qui va me donner sans doute du fil â retordre, buvons un coup ! D'abord j'en ai bu un au cabaret de Y Homme armé, avec un gendarme de mes amis ; puis un autre à la Vested'or, avec un soldat de la compagnie du grand prévôt ; puis enfin . . .
— C'est bien, je comprends, et à cette heure, vous voilà gris comme un Suisse. Il ne s'agit pas de cela, j'ai votre jeton, je ne vous le rendrai pas.
— Ne pas me rendre mon jeton! mais, madame, c'est ma sauvegarde ! Avec ce morceau de cuivre, je suis puissant, je suis l'homme du cardinal ! Oh ! je suis sûr que vous vous gaussez de moi î
— Du tout, monsieur Grippefer, je ne ris point, dit Choisy d'un ton sérieux. Il pourra se faire que j'aie besoin de ce talisman, et comme vous ne me le prêteriez pas...
— Vous me le prenez, c'est cela! Encore une fois, madame, dit Grippefer, qui commençait à se dégriser, qui donc êtes- vous? Oh ! de grâce, ôtez ce masque.
— Vous êtes curieux, l'ami, dit l'abbé en sautant lestement de la voiture, et en mettant sa clé à la petite porte par laquelle il avait l'habitude de rentrer au Luxembourg ; demeurez ici, et pas un mot.
— Je me tairai, madame, oh! mon Dieu! je me tairai, dit Grippefer tout tremblant ; mais, par pitié, du moins ne dites pas à l'abbé de Choisy dans quel état vous m'avez trouvé au coin du Louvre. Je jure Dieu que je consens à vous attendre ici le reste de la nuit.
— C'est cela, attendez-moi, et surtout ne bougez pas, Choisy paya le cocher, tourna son passe-partout dans la serrure et rentra chez lui à pas de loup.
A peine au lit, son sommeil fut troublé par mille visions sinistres. Tantôt c'était Mazarin avec son capuchon de magicien, Mazarin, l'homme insensible aux pamphlets que l'on décochait encore chaque jour contre lui, mais l'homme impitoyable dès qu'il s'agissait d'une infraction à ses ordres. En se dévouant pour Diane d'Herfort, Choisy ne sentait que trop à quelle surveillance du ministre il allait se voir en butte ; dans son rêve, le confident de la reine-mère se dressait devant lui comme un fantôme; il le pressait, l'étouffait. D'un
autre côté, il apercevait le roi jeune et beau, le roi prêt à devenir dans peu le maître absolu de ses volontés, aimant déjà Diane de la même ardeur qu'il avait eue pour mademoiselle de Mancini, et le chargeant lui-même de remettre à la jeune fille ce billet qui devait sans doute décider de ses espérances. De thaque côté qu'il se tournât, il n'entrevoyait que pièges. Le nom de cet Hosberg, ce nom qui avait paru produire sur sa mère une aussi étrange impression, bourdonnait aussi de temps à autre à ses oreilles dans ce cauchemar semé d'ombres menaçantes. Quand il s'éveilla, il était déjà midi, et l'abbé eut besoin de trouver devant lui la figure horriblement dépitée de Grippefer pour se faire un peu de bon sang.
Le pauvre diable se tenait debout sur une jambe, comme un héron, tant il faisait froid ; il avait passé la nuit à attendre la clame aux pierreries, et n'osait cependant interroger l'abbé sur sa visiteuse nocturne.
~ Tout de même, se disait-il, est-il heureux, ce coquin d'abbé ! Ce n'est pas à moi qu'il arriverait de ces bonheurs-là.
Sur un signe de Choisy, il monta et trouva l'abbé à sa toilette.
— Eh bien I monsieur Grippefer, dit Choisy, je vous ai cherché vainement hier soir.
— C'est vrai, monsieur l'abbé, mais il m'est arrivé une aventure ! Monsieur est pressé, je lui conterai cela une autre fois.
— Ma mère et mademoiselle Diane sont- elles dans le salon?
— Toutes deux., monsieur, ont respecté votre sommeil, vous avez tant travaillé ! Quand je pense qu'à trois heures je vous ai entendu moi-même fermer vos fenêtres ! Dame! monsieur l'abbé reçoit aussi des visites pour lesquelles on peut veiller ! Elles en valent la peine, ajouta Grippefer d'un air convaincu, et tenez, cette dame aux beaux diamants.,,
— Que me contes-tu là ?
— Rien, oh! rien, monsieur l'abbé; seulement, voyez-vous, c'est, entre elle et moi, sans qu'elle puisse s'en douter, à la vie et à la mort î Si jamais je la revois ! ... Ah ça ! elle ne vous a donc rien dit.
— Monsieur Grippefer, répondit Choisy sévèrement, vous avez bu sans doute ce matin, et vos idées s'en ressentent. Allez voir plutôt si ces dames sont 'libres de me recevoir. N'est-il venu personne pour mademoiselle d'Herfort? ajouta Choisy d'un air soupçonneux.
— Personne, en vérité, répondit Grippefer : j'ai eu le temps de voir et de guetter ! j'attendais toujours,..
— C'est bien ; dites à ma mère que je descends au salon. Pendant que Grippefer remplissait les ordres de l'abbé, Choisy
tira de nouveau de son portefeuille le billet que le roi lui avait remis pour Diane.
Il resta une seconde à considérer l'écriture de Louis d'un air pensif.
— Les rois sont heureux! murmura-t-il ; c'est pour cela qu'ils veulent prendre le bonheur des autres! Oh! mais nous verrons. Il s'agit ici d'une jeune fille que j'estime autant que je l'aime ! Elle-même décidera. Diane est noble autant que modeste ; elle sort à peine du couvent ; le spectacle de la cour ne l'a point frappée. Exécutons-nous, puisqu'il le faut; avant tout, je l'ai promis !
L'abbé descendit les degrés de l'escalier avec la lenteur d'un homme qui rêve à se dégager d'un mauvais pas.
Madame de Choisy était à son secrétaire : elle écrivait ; mais dès que son fils parut, elle courut à lui pour le gronder du mieux qu'elle pouvait. L'abbé s'échauffait le sang; il travaillait trop; voulait-il donc d'aventure entrer dans les ordres?... Et puis, quel était ce grand escogriffe qui l'accompagnait partout.,- et
comment avait-il renvoyé Brifaut, son laquais de prédilection?... Choisy eut à répondre à cet assaut de questions maternelles; mais il s'en tira mal : il avait affaire à forte partie.
— Ce Grippefer, dit-elle, ressemble fort à un espion de Son Éminence ; vous aurez fait encore quelque escapade, dit-elle à son fils.
Choisy regarda Diane à la dérobée. Retirée dans un coin de l'appartement, près de la fenêtre, Diane était occupée à dessiner. Ce qu'elle dessinait était le portrait du roi. L'abbé réprima un léger mouvement de dépit.
— Il faut croire, monsieur mon fils, que Diane a tous vos secrets, reprit madame de Choisy ; je vous laisse avec votre confidente. Villequier m'attend; je serai de retour dans un quart d'heure.
Madame de Choisy embrassa son fils avec un air de trouble qu'elle ne pouvait déguiser. Fidèle à la promesse qu'elle avait faite au jeune homme, mademoiselle d'Herfort ne lui avait rien dit de son noble dévouement, et cependant ce secret avait failli vingt fois s'échapper de ses lèvres. En se trouvant seule avec Choisy, elle ne put s'empêcher de remarquer sa tristesse; elle lui en demanda la cause avec intérêt.
Choisy s'était placé devant le portrait du roi que Diane venait d'ébaucher.
— Seriez-vous mécontent de mon dessin? lui demanda-t-elle avec ingénuité. Mon maître dit pourtant que je fais quelques progrès.
— Mignard serait lui-même enchanté de voir ceci, dit l'abbé d'un ton voisin de l'ironie.
— Vous croyez ! reprit Diane, qui ne soupçonnait rien de la jalousie du jeune homme. Oh! vous dites cela pour me flatter, je le vois bien.
— Diane, demanda Choisy, comment avez-vous trouvé le roi à la dernière fête du cardinal?
— Fort beau ! il avait surtout un habit éblouissant ! D'abord, je n'osais lever les yeux sur lui quand il a paru ; mais il m'a bien vite encouragée .
— Ne dansez-vous pas ce soir? m'a-t-il demandé, en m'offrant quelques bonbons de sa boîte. Je n'en ai pris qu'un; mais je crois qu'en ce moment mes genoux tremblaient si fort, que, sans le bras de madame de Choisy, je fusse tombée.
— Ah ! le roi vous a offert?. . .
— Mon Dieu, oui; d'abord un bonbon, ensuite...
— Ensuite?... Poursuivez.
— Ensuite, il est venu me prier lui-même de rester dans son quadrille. Vous n'étiez plus là, j'ai dû accepter. Ai-je mal fait?...
— Nullement comment avez-vous trouvé la danse du roi?
— Je l'ai trouvée admirable. D'abord, il ne tient pas sa tête droite etraide comme M. de Saint- Aignan ; il ne regarde pas ses pieds comme M. du Lude;... mais c'est une danse! Enfin, j'entendais chacun le vanter autour de moi.
— Fort bien. Et depuis le bal, vous ne l'avez pas revu; nul endroit, nulle circonstance?...
— Vous savez si je mets le pied hors de cette maison. Le roi, que je sache, n'est point venu au Luxembourg. Allez! j'eusse bien mieux aimé le voir que ce vilain cardinal ! On le dit si doux, si bon !
— Et l'on dit la vérité. Ainsi, Diane, si le roi lui-même, le roi qui vous a parlé déjà, vous écrivait?...
— S'il m'écrivait, dites-vous !
— Oui, une lettre de lui, une lettre à votre adresse?...
-— Une lettre du roi, oh ! mon Dieu! la charmante chose! Un roi doit écrire tout différemment des autres ! Oh ! rien que deux
MADEMOISELLE DE GHOISY. 75
ligneg de son écriture, ce serait pour moi un bonheur inattendu !
— Ce bonheur, reprit Choisy avec effort, vous n'avez pas besoin de le désirer, Diane ; le roi vous a écrit, je suis porteur de sa lettre !
— Vous? le roi ! ah ! de grâce, monsieur, ne vous jouez pas de moi, répondit-elle toute tremblante. A quel propos le roi m'aurait -il écrit, et comment songerait-il?...
Pour toute réponse, l'abbé présenta à Diane le billet qu'il avait reçu la veille.
Mademoiselle d'Herfort tressaillit rien qu'en rompant son cachet. Une aimable rougeur colora bien vite ses joues, son cœur battit avec force, puis bientôt sa joie déborda par mille paroles.
— Un si grand prince écrire à une pauvre fille comme moi ! s'écria-t-elle ; me marquer lui-même l'intérêt qu'il daigne me porter, ah ! j'en mourrai, c'est sûr, je ne mérite pas un tel bonheur !
— Et que faudra-t-il que je dise au roi? demanda Choisy d'une voix altérée par l'angoisse et le chagrin.
— Tout ce que vous voudrez, mon cher Choisy, répondit Diane en serrant le billet dans sa poitrine, vous lui direz que j'ai reçu cet écrit, vous lui direz...
— Eh bien!...
— Eh bien ! vous lui direz que ma réponse sera dans le bouquet que je laisserai tomber demain à ses pieds chez la reinemère...
— Qu'entends-je? quoi! demain?...
— Oui, demain, Choisy, je serai là, chez la reine-mère, avec vous... Oh! je serai bienheureuse! Adieu, mon ami; merci, merci mille fois!
En lui jetant ces mots, Diane s'échappa de l'appartement avec
l'agilité d'une jeune biche, laissant Choisy en proie à la stupeur et au désespoir.
Dans cet instant même, madame de Choisy rentrait...