Mademoiselle de Kérouare
A six lieues de Nantes, non loin deClisson, sur le bord de la Sèvres, s'élève à mi-côte, au milieu des bois , le château de Kérouare, un des plus poétiques débris qui couvrent à cette heure la terre de Bretagne. Incendiées par l'armée républicaine , après la bataille de Torfou , les habitations qui se groupaient autrefois au pied de la colline n'ont pas été
relevées; le château seul est resté debout, pareil à un guerrier qui, ayant vu tomber autour de soi tous ses concipagnons d'armes, cesse de combattre et attend gravement la mort. Cette demeure est inhabitée , mais depuis quelques années à peine , et il s'y est accompli tout récemment un drame touchant et simple.
Ce fut en 1815, que le comte de Kérouare rentra dans le domaine de ses pères. C'était un de ces vieux fidèles , dont la légitimité aura pour jamais emporté le type dans un pli de son linceul ; race de preux avec laquelle menacent de s'éteindre en France la poésie du dévouement et la religion du passé. 11 rentra pauvre dans son château ruiné, sans songer à demander compte de son sang et ' de sa fortune. Il s'oubliait, on l'oublia : l'histoire des restaurations est aussi l'histoire des grandes ingratitudes. Il importait peu d'ailleurs au comte de Kérouare , qui ne pensa pas un instant qu'on dût se souvenir de lui : noble cœur qui s'ignorait lui-même , et n'é-
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tait pas plus avant dans le secret de ses sacrifices que les maîtres qu'il avait servis. 11 suspenditmodestementàson chevet sonépée vendéenne , et se voua tout entier à l'amour de sa fille, fruit unique et tardif d'un hymen qui n'en espérait plus. Madame de Kérouare était morte en lui donnant le jour.
Marie de Kérouare grandit et s'éleva dans ce château féodal, comme une fleur dans un vase gothique. Son enfance égaya le toit sombre ; sa jeunesse l'embellit d'une grâce divine. Elle fut à seize ans l'orgueil et la joie de son père. On parle d'elle encore à Clisson, où elle allait entendre la messe les dimanches et les jours de fêtes. C'était une belle fille à la fois grave et souriante, qui portait sur son visage la fière dignité des Kérouare, adoucie par le suave éclat de la jeunesse. Elle tenait de sa mère une âme délicate et tendre , et de ses aïeux un caractère aventureux et chevaleresque qu'avait encore développé son éducation solitaire. Son père l'avait bercée avec de belliqueuj récits; tout
ce qui l'entourait l'avait entretenue de cette guerre de Vendée , féconde en héroïsmes de tout genre, si bien que dans cette atmosphère de glorieux souvenirs , sur ce sol toujours brûlant, sous ce ciel peuplé de grandes ombres , son imagination dut naturellement s'exalter de bonne heure, et ne point s'attarder dans les sentiers battus delà réalité. C'est en effet ce qui arriva. Mais elle tempérait cette exaltation précoce par une adorable bonté. A cheval, les cheveux auvent, on eût dit une jeune guerrière ; près de son père, on l'eût prise pour Antigone. Son père fut, à vrai dire , la grande passion de sa trop courte vie. Elle l'aimait d'une tendresse non commune, les besoins de son cœur n'allaient pas au-delà, et lorsque M. de Grand-Lieu demanda au comte de Kérouare la main de sa fille, Marie n'avait point encore songé qu'il existât un autre amour et d'autres liens que ceux qui l'attachaient à son père.
Cependant celte union était depuis longtemps le rêve des deux familles. Le comte
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de Kérouare et le père de M. de Grand-Lieu avaient été frères d'armes. Rentrés en même temps dans leurs châteaux voisins , après avoir, durant près de vingt ans , partagé les mêmes dangers et combattu sous le même drapeau, ils avaient achevé de vieillir dans ^ le doux espoir d'unir un jour leurs enfants l'un à l'autre, et lorsque M. de Grand-Lieu mourut, précédant son ami dans la tombe, ç'avaient été son dernier vœu et ses derniers adieux à son fils. Marie n'était alors qu'un enfant. Maître de sa fortune et de sa destinée, le jeune de Grand-Lieu voyagea et ne revint qu'au bout de quelques années. C'était à son retour un homme d'un extérieur froid et réservé , ce qu'on est convenu d'appeler une âme silencieuse, élégant d'ailleurs et de belles manières , un véritable gentilhomme. 11 retrouva Marie sans paraître frappé de sa grâce et de sa beauté ; il revit M. de Kérouare sans rien rappeler du passé. Leurs relations semblaient devoir se borner à un échange d'exquises polilesses: mais un beau jour, soit