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Mademoiselle de Kérouare

A six lieues de Nantes, Bon loin de Clisson, sur le bord de la Sèvre, s'élève à mi-côte , au milieu des bois , le château de Kérouare, un des plus poétiques débris qui couvrent à cette heure la terre de Bretagne. Incendiées par l'armée ré^^

publicaine, après la bataille de Torfori, les habitations qui se groupaient autrefois au pied de la colline, n'ont pas été relevées ; le château seul est resté debout^ pareil à un guerrier qui, ayant vu tomber autour de lui tous ses compagnons d'armes, cesse de combattre et attend gravement îa mort. Cette demeure est inhabitée, mais depuis quelques années à peine, et il s'y est accompli tout récemment un drame touchant et simple.

Ce fut en 1815 que le comte de Kérouare rentra dans le domaine de ses pères. C'était un de ces vieux fidèles, dont

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la légitimité aura pour jamais emporté le type dans un pli de son linceul; race de preux avec laquelle menacent de s'éteindre en France la poésie du dévouement et la religion du passé. Il rentra pauvre dans son château ruiné, sans songer à demander compte de son sang et de sa fortune. Il s'oubliait, on l'oublia r l'histoire des restaurations est aussi l'histoire des grandes ingratitudes. Il importait peu d'ailleurs au comte de Kérouare, qui ne pensa pas un seul instant qu'on dût se souvenir de lui : noble cœur qui s'ignorait lui-même, et n'était pas plus avant

dans le secret de ses sacrifices que les maîtres qu'il avait servis. Il suspendit modestement à son chevet son épée vendéenne, et se voiia tout entier à l'amour de sa fille, fruit unique et tardif d'un hymen qui n'en espérait plus. Madame de Kérouare était morte en lui donnant le jour.

Marie de Kérouare grandit et s'éleva dans ce château féodal, comme une fleur dans un vase gothique. Son enfance égaya ie toit sombre ; sa jeunesse l'embellit d'une grâce divine. Elle fut à seize ans l'orgueil et la joie de son père. On parle d'elle

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encore à Clisson, où elle allait entendre la messe les dimanches et les jours de fête. C'était une belle fille, à la fois grave et souriante, qui portait sur son visage la fière dignité des Kérouare adoucie par le suave éclat de la jeunesse. Elle tenait de sa mère une âme délicate et tendre, de ses aïeux un caractère aventureux et chevaleresque, qu'avait encore développé son éducation solitaire. Son père l'avait bercée avec de belliqueux récits; tout ce qui l'entourait l'avait entretenue de cette guerre de Vendée, féconde en héroïsmes de tous genres, si bien que, dans cette

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atmosphère de glorieux souvenirs, sur ce sol toujours brûlant, sous ce ciel peuplé de grandes ombres, son imagination dut naturellement s'exalter de bonne heure et ne point s'attarder dans les sentiers battus de la réahté. Elle tempérait cette exaltation précoce par une adorable bonté. A cheval, les cheveux au vent, on eût dit une jeune guerrière; près de son père, on l'eût prise pour Antigène. Son père fut, à vrai dire, la plus grande passion de sa courte vie. Elle l'aimait d'une tendresse non commune ; les besoins de son cœur n'allaient pas au delà, et lorsque

M. de Grand-Lieu demanda au comte de Kérouare la main de sa fille, Marie n'avait point encore songé qu'il existât un autre amour et d'autres liens que ceux qui rattachaient à son père.

Cependant cette union était depuis longtemps le rêve des deux familles. Le comte de Kérouare et le père de M. de Grand-Lieu avaient été frères d'armes.

Rentrés en même temps dans leurs châteaux, après avoir, durant près de vingt ans, partagé les mêmes dangers et combattu sous îe même drapeau, ils avaient achevé de vieillir dans le doux espoir

d'unir un jour leurs enfants Tun à l'autre, et lorsque M. de Grand-Lieu mourut, précédant son ami dans la tombe, Gravaient été son dernier vœu et ses derniers adieux à son fils. Marie n'était alors qu'une enfant. Maître de sa fortune et de sa destinée , le jeune de Grand-Lieu voyagea et ne revint qu'au bout de quelques années. C'était à son retour un homme d'un extérieur froid et réservé, élégant d'ailleurs et de belles manières, un véritable gentilhomme. Il retrouva Marie sans paraître frappé de sa grâce et de sa beauté; il revit M. de

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Kérouare sans rien rappeler du passe.

Leurs relations semblaient devoir se borner à un échange d'exquises politesses ; mais un beau jour, soit amour, soit piété liliaie, soit qu'il cédât à ses propres mstincts, soit qu'il crût n'obéir qu'aux derniers désirs de son père, M. de Grand-Lieu demanda la main de Marie.

M. de Grand-Lieu était jeune, noble de cœur, d'esprit et de figure, il n'y avait rien en tout ceci qui pût raisonnablement effaroucher une imagination de seize ans. Toutefois Marie s'effraya. Elle n'avait pas de répugnance à ce mariage ; elle appréciait

dignement les hautes qualités de M. de <jrand-Lieu, mais elle ne se sentait pas irrésistiblement entraînée. Puis, elle était si jeune encore ! De son côté, le comte de Kérouare, bien que cette alliance comblât ses vœux les plus chers, ne s'était point habitué à l'idée de voir passer sitôt, dans les bras d'un époux. Tunique joie de sa vieillesse. Il fut décidé qu'on attendrait quelques années encore ; mais les paroles furent échangées, et dès lors ces deux jeunes gens purent se regarder comme fiancés. Ces dispositions ne changèrent presque rien à la nature de leurs relations.

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M. de Grand-Lieu, il est vrai, se montra plus assidu, mais ni plus tendre ni plus expansif ; de façon qu'au bout de six semaines, mademoiselle de Kérouare avait tout oublié, et que sa vie, un instant troublée, avait repris son cours habituel.

Peut-être n'eût-il pas été impossible de saisir^ sous l'apparente froideur de ce grave jeune homme, les indices certains d'une passion vraie et profonde ; mais cette aimable et charmante fille, que savait-eile de la passion et que pouvait-» elle y connaître?

Un jour pourtant, elle en eut une

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vague révélation. Comme ils chevau* chaient dans un des sentiers verts qui longent la Sèvre-Nantaise, Talezan que montait Marie s'emporta. La rivière était proche, l'animal fougueux, le danger imminent. M. de Grand-Lieu se jeta à bas de son cheval et n'eut que le temps de recevoir Marie entre ses bras. Il était pâle, défait, sans haleine, et le voyant ainsi, la jeune fiile se prit à sourire.

— Si je m'étais tuée, comment donc seriez-vous? dit-elle.

— Je me tuerais, répondit-il froidement.

Mademoiselle de Kérouare demeura, le reste du jour, silencieuse et préoccupée. Mais cette impression s'effaça vite, et la cruelle enfant finit par en rire, tant ce mouvement passionné contrastait singulièrement avec les habitudes calmes et réservées de M. de Grand-Lieu.

Les choses en étaient là. lorsque des affaires d'intérêt amenèrent à Nantes la sœur du comte de Kérouare. Son frère ne lui avait jamais pardonné ce qu'il appelait une mésalliance, et, depuis vingt années au moins, toute relation fraternelle avait cessé d'exister entre eux. Après 181 5^

le vieux comte avait repoussé plus que jamais toute espèce de rapprochement avec M. Biivivier, son beau-frère- qui comptait parmi les membres les plus influents du libéralisme; telle avait été là-dessus son inexorable rigueur, que sa fille ne s'était jamais doutée qu'elle eût d'autre famille que son père. Madame Duvivier, bonne femme d'ailleurs, avait longtemps souffert de l'inflexibilité de cet orgueil breton, puis, à la longue, elle avait pris son parti. Mais à Nantes, près de ce frère autrefois tant aimé, près du toit héréditaire qui avait abrité leur enfance, elle sentit son

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cœur s'attendrir et ses yeux se mouiller de larmes. L'air natal est puissant ; il garde éternellement îe parfum de nos jeunes années; c'est Tair frais et sonore du matin de la vie, nul ne peut le respirer sans ressaisir quelque image envolée, quelque mélodie de son printemps. Quoi qu'il en soit, madame Duvivier ne put se décider à partir sans avoir fait une dernière tentative de réconciliation ; elle espérait de l'influence des lieux, de l'émotion des souvenirs, surtout de l'intervention de sa nièce et de celle aussi de son fils.

Un matin donc^ un jeune étranger se

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présentait au château de Kérouare. Il aborda le comte d'un air timide et tremblant, et, comme il ressemblait trait pour trait à la jeunesse de sa mère, le comte sentit tout d'abord son cœur troublé en le voyant. Il y eut un instant d'hésitation et de silence ; puis enfin, d'une voix émue :

— Je suis le fils de votre sœur, dit le jeune homme en levant les yeux.

— • Votre sœur ! s'écria Marie présente à cette entrevue.

— Embrasse ta cousine, répondit brusquement M. de Kérouare, dont le cœur, lorsqu'il était fortement remué, tenait du

soldat pour le moins autant que du gentilhomme.

Octave baisa respectueusement la main de la jeune fille, tout étonnée de se trouver en possession d'une tante et d'un cousin.

•— Je ne veux pas voir ta mère, ajouta M. de Kérouare d'une voix altérée. Oîi est-elle?

A ces mots, la porte du salon s'ouvrit, et madame Duvivier parut. Son frère lui tendit les bras, et tous deux se tinrent longtemps embrassés, tandis que les deux jeunes gens s'observaient l'un l'autre d'un air à la fois surpris et charmé.

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Madame Duvivîer et son fils passèrent trois mois au château. Précisément à cette époque, M. de Grand-Lieu fat obligé de s'absenter, et cette absence se prolongea au delà du terme qu'il avait lui-même assigné. Octave était ce qu'on peut appeler un charmant jeune homme, ardent^ enthousiaste, tout en dehors, cœur, esprit, tête au vent, élégant, disert, déjà rompu aux façons du monde, mais naïf encore et dans sa fleur ; en un mot toutes les grâces de la jeunesse. M. de Kérouare l'eût volontiers aimé sous un autre nom, mais au fond il ne lui pardonnait pas son

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père. Durant les trois mois que sa sœur passa près de lui, je ne pense pas qu'il lui soit arrivé de prononcer le nom de Duvivier. Toutefois il sut s'abstenir de toute vaine récrimination, et ces trois mois de famille improvisée s'écoulèrent comme un jour enchanté, les deux vieillards mêlant leurs souvenirs, les deux enfants leurs espérances. L'heure du départ fut cruelle. M. de Kérouare et sa sœur comprirent, en se quittant, qu'ils ne devaient plus se revoir sur cette terre. Les adieux furent pénibles, et pourtant ils ne savaient pas tout ce que

leur séparation coûtait de douleurs et de larmes.

C'est à partir de ce moment qu'un changement, insensible d'abord, s'opéra dans rhumeur et dans le caractère de mademoiselle de Kérouare. Rêveuse, distraite, inoccupée, elle devint en peu de mois sombre, bizarre, inexplicable. Elle s'observait devant son père, mais elle se cachait pour pleurer. Le retour de M. de Grand-Lieu l'irrita; sa présence lui fut importune. Il n'y avait que sa tendresse pour son père qui demeurât inaltérable.

Aussi M. de Kérouare fut-il le dernier h

s^apercevoir de ce changement de manières. Pour donner Féveil à sa sollicitude, il fallut la pâleur de sa fille qu'amaigrissaient de secrets ennuis. En effet, en moins de quelques mois, Marie avait perdu le bel éclat de la jeunesse; son front se voila, ses lèvres se décolorèrent, l'azur de ses yeux se ternit. M. de Kérouare l'interrogea; mais elle répondit qu'elle était heureuse et qu'elle ignorait elle-même ce qu'il pouvait y avoir de changé dans sa vie, puisqu'elle avait, comme autrefois, l'amour de son père adoré. Il est vrai qu'en parlant ainsi, son pâle sourire se

voilait de pleurs, et le vieillard sentait bien que son enfant n'était pas heureuse.

En ceci, M. de Grand-Lieu se montra d'une bonté parfaite ; si Marie s'en irrita parfois, elle en parut plus souvent touchée. Plus d'une fois elle fut tentée de s'ouvrir à lui et de lui confier le mal de son âme : mais chaque fois elle se sentit arrêtée par la crainte d'offenser ce noble jeune homme dont rien n'avait pu décourager la grave sollicitude, ni les silences boudeurs, ni les caprices mutins, ni les sauvages tristesses- Ce qu'elle n'osait dire,

une mère l'aurait deviné : mais les hommes, je parle des plus clairvoyants et des plus subtils, qu'entendent-ils à ces jeunes cœurs? M. de Kérouare, à force de chercher, finit par découvrir, lui, qu'il serait prudent de ne plus retarder davantage une union déjà trop différée. M. de Grand-Lieu répondit tranquillement qu'il était prêt, et qu'il n'avait pas de plus chère ambition.

Consultée par son père, mademoiselle de Kérouare fit observer, comme toujours, qu'elle était heureuse, que rien ne pressait, qu'il conviendrait plutôt d'attendre

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quelques années encore, et qu'enfin elle n'avait point de hâte. .Tout cela fat dit d'une voix caressante, le regard suppliant, les bras autour du cou du vieux père, le tout mêlé de tendres reproches et de plaintes presque amoureuses. — Êtesvous las de votre enfant? ma présence vous gêne-t-elle? Vous tarde- t-il à ce point de partager mon cœur et ma tendresse? suis-je donc pour vous un si cruel embarras? serait-il vrai que vous ne ché« rissez plus votre fille? — Et mille cajoleries d'enfant gâtée qui n'aime pas l'homme que son père veut lui faire épousen

xM. de Kérouare n'insista pas et porta la nouvelle de sa défaite à M. de Grand- Lieu, qui, sans paraître s'en émouvoir le moins du monde, répéta avec un sangfroid britannique qu'il était prêt et n'avait pas de plus chère ambition.

Depuis le départ de leurs hôtes, Marie avait souvent parlé de sa tante, et de loin en loin d'Octave à son père. Mais, au bout de quelque temps, les antipathies de M. de Kérouare, un instant assoupies, s'étaient réveillées plus vives que devant. L'opposition libérale devenait de jour en jour plus

terrible et plus menaçante. Dans toutes

les attaques dirigée contre le trône, M. Duvivier paraissait toujours au premier rang, et le compte-rendu de la Chambre jetait M. de Kérouare dans une telle exaspération, que Marie avait pris le parti de lire en cachette le journal avant de le remettre à son père, pour l'égarer quand la séance était trop orageuse et que le nom de son oncle y revenait par trop souvent. On devine aisément ce que la pauvre fille dut consommer ainsi de méchant français et de sottes harangues; mais les grands dévouements sont les jeux de l'amour. Malheureusement le journal ne pouvait s'é-

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garer tous les jours, et le comte qui, de tout temps, avait regardé son château comme un des sanctuaires les plus purs de la monarchie, en arriva bientôt à ne pas se pardonner à lui-même d'avoir pu recevoir sous le toit des Kérouare le fils d'un des ennemis les plus acharnés de la royauté.

— Mais, mon père, disait parfois Marie de sa plus douce voix, ne craignez-vous pas d'être injuste envers le fils de votre sœur?

— Ventre-saint-gris ! s'écriait le vieux comte, qui aimaità jurer comme Henri IV» injuste envers ce jeune loup?

— N'est-ce pas vous, mon père, s'empressait d'ajouter Marie en s'appuyant coquettement sur l'épaule du vieillard, qui jouez ici le rôle du loup, et mon cousin ne serait-il pas plutôt Fagneau se désaltérant dans le courant d'une onde pure?

Le vieux Kérouare n'entendait làdessus raison ni raillerie. C'était le seul point sur lequel sa fille ne pût espérer le fléchir, et lorsqu'elle l'essayait, il se portait bientôt à des excès de langage qui, s'ils n'eussent fait toujours pleurer Marie, l'auraient souvent fait sourire*

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— Les Dumier î sMcriait-il, en froissant le journal qu'il tenait entre ses mains et en le jetant avec colère; les Duvivier! Mais tu ne les connais pas!

c'est une famille de brigands, une bande de loups-cerviers, une race de régicides. Le père de celui-ci siégeait à la Convention : il a voté la mort de Louis XVL Lui, le Duvivier mon beau- frère, fait-il autre chose à cette heure qu'aiguiser la hache du bourreau? Ces gens-là chassent de race ; de père en fils, il leur faut une tête de roi. Je jurerais qu^il s'est trouvé en

xliigleterre un Duvivier pour voter la mort

du roi Charles. Ce sont les Duvivier qui perdront le trône et la France.

— Mais Octave, mon père...

— C'est un louveteau qui léchera le sang qu'aura versé son père.

— Le fils de votre sœur...

— Ventre-saint-gris! elle n'est plus ma sœur. Voilà plus de vingt ans qu'elle a renié les Kérouare, et, Dieu merci! les Kérouare le lui ont rendu.

— Un jeune homme si doux, mon père, et qui semblait tant vous aimer !

— 11 a l'œil fau^^e de son père.

— Des yeux bleus comme l'azur du ciel I

• — Je Tai bien observé : j'ai découvert en lui des appétits féroces, des instincts sanguinaires !

— Octave! cet aimable jeune homme!

— C'est un Marat qui pousse ! Un jour tu le verras continuer Toeuvre des Duvivier à la Chambre. Eh ! vive Dieu ! que Sa Majesté Charles X entre un beau jour dans son parlement et qu'elle mette, le fouet à la main, tous ces bavards et tous ces bandits à la porte ! Le roi Louis XIV n'en agissait pas autrement.

Tout ce que disait Marie ne faisait qu'exaspérer son père ; la pauvre enfant

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finissait toujours par baisser humblement la tête et se retirait en pleurant.

Les appréhensions de M. de Kérouare étaient, dans leur exagération, moins folles qu'on aurait pu le croire. Il arriva qu'un jour l'air retentit d'un grand coup de foudre : la terre de Vendée tressaillit, les bois se remplirent de bruits sinistres, les épées rouillées frémirent dans leurs fourreaux. M. de Kérouare brisa la sienne; il n'avait plus de sang à donner; d'ailleurs, à la façon dont venaient de se passer les choses, il avait comprib tout d'abord que la lutte était msensée, la

résistance vaine, le succès impossible» On ne le vit point se mêler aux mouvements qui se firent alors : il cria silence à un reste de sang qui voulait se répandre, et, s'enfermant dans ses regrets, il se plaignit seulement à Dieu de l'avoir laissé vivre assez longtemps pour être témoin d'un si grand désastre. Ce qui restait en lui de séve et de verdeur se flétrit, comme dans les rameaux d'un arbre déraciné. En moins d'un jour, en moins d'une heure, avec la fatale nouvelle tous ses ans fondirent et pesèrent sur sa blanche tête. Il tomba dans une sombre mélancolie que

rien ne put distraire, pas même les caresses de sa fille, qui semblait avoir oublié ses préoccupations pour ne plus songer qu'aux nobles ennuis de son père. Mais tout fut inutile, et Marie finit par retombe^ elle-même dans ses rêveuses tristesse.s.

Pendant ce temps, M. de Grand-Lieu, qui, sous un flegme apparent, cachait une humeur belliqueuse et des opinions exaltées, allait de château en château, étudiant les esprits, encourageant les faibles, se concertant avec les forts, payant partout de son nom et de sa personne, mettant au service de ses convictions Tardeur

de sa jeunesse et l'activité de son âme. Il ne paraissait plus à Kérouare que pour y apporter les nouvelles du dehors. Marie semblait indifférente à toutes choses ; son père souriait tristement à ces folies chevaleresques.

Cependant un mal inconnu consumait la jeune châtelaine. Depuis quelques mois surtout, ce mal faisait des progrès rapides. Un soir, à la lueur d'une lampe, devant un des premiers feux de l'automne, M. de Kérouare se prit à contempler sa fille qui avait interrompu un ouvrage de tapisserie et s'était oubliée dans une méditation dou-

loureuse. Il Put frappé de la pâleur de ses traits et de ramaigrissement de son visage; ses joues étaient baignées de larmes qui coulaient sans effort et sans bruit.

M. de Kérouare se levâ, prit entre ses mains la blonde tête, et la pressant sur son cœur :

— Tu souffres , tu pleures , qu'as-tu?

s'écria-t-iU

Marie se réveilla comme d'un rêve. Elle voulut essuyer ses yeux; mais son père l'en empêcha, et la retenant sur son sein :

— Pleure, et dis-moi la source de tes larmes; quelle qu'elle soit, je la tarirai,

dit-il en couvrant de baisers le front de la chère éplorée.

Marie éclata en sanglots,

— 0 mon père, dit-elle, le secret qui me tue vous tuerait; mais dût-il seulement affliger votre cœur, j'aimerais mieux mourir que de vous le confier à ce prix.

— Il est impossible, mon enfant, dit M. de Kérouare en caressant les cheveux de Marie, que tu ne t'exagères pas la gravité de tes confidences. Ouvre-moi ton âme que tu n'aurais jamais dû me fermer. Tu

n'as pas besoin de pardon; s'il en était

autrement, il n'est rien que mon amour ne puisse pardonner.

Tendre et sévère en même temps, la voix de M. de Kérouare suppliait et commandait à la fois,

Marie s'arracha des bras qui l'élreignaient, et, se laissant glisser aux genoux du vieillard :

— Mon père, vous le voulez? dit-elle.

Eh bien!... eh bien! mon père, je n'aime pas M. de Grand-Lieu. Lorsque je vous laissai engager votre parole et la mienne, je croyais, je pensais que je pourrais l'aimer un jour. Alors cela me semblait

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facile; iî me semblait que mes inclinations ne pouvaient aller longtemps à rencontre de vos désirs. Pardonnez-moi : je me trompais. J'ai bien essayé, j'ai bien longtemps supplié mon cœur, bien long-»

temps je l'ai tourmenté; j'ai bien souffert^, j'ai bien attendu vainement, et je sens, hélas ! qu'il faut renoncer à la tâche. Cependant l'époque de ce mariage approche, et voilà, mon père, ce qui tue votre enfant.

M. de Kérouare demeura silencieux, le front chargé de nuages sombres.

Ma fille, dit-il enfin d'une voix lenîe

et grave, es-tu sûre de ne pas aimer M. de Grand-Lieu?

— Oh! oui, mon pèreç s'écria-t-elle.

— Es-tu sûre de ne pouvoir jamais raïmer? Ce mariage révolte-t-il tes goûts et tes instincts? Est-ce là ce qui tue ma fille bien-aimée?

— Oui, mon père, murmura-t-elle. Après un nouveau silence, plus long

encore que le premier :

— Ma fille, dit M. de Kérouare en se levant, je vais, en vue de votre bonheur, faire ce que je n'aurais jamais fait pour éviter la mort aux jours où j'aimais la vie,

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aux meilleurs jours de ma jeunesse. Que les Kérouare me pardonnent de faillir ainsi à leur antique loyauté! Pour vous, ma fille, je vais redemander à un homme de cœur la parole que vous et moi lui avons librement donnée.

— 0 mon père ! s'écria-t-elle, si vous croyez notre foi à ce point engagée^ laissez le sacrifice s'accomplir.

M. de Kérouare se dégagea doucement des étreintes de sa fille, et se disposa surle-champ à écrire à M. de Grand-Lieu.

Marie ne put réprimer un mouvement de joie et de délivrance; elle n'avait dit

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que la moitié de son secret, mais désormais elle était libre, l'avenir lui appartenait.

M. de Kéroiiare était assis devant une table, et la plume tremblait dans sa main.

— C'était mon dernier rêve, mon dernier espoir, dit-il d'une voix étouffée. 0 mon enfant! quaxid je ne vivrai plus, — et ce sera bientôt, ma fille, — n'oubliez pas à quel point vous aima votre père; rappelez-vous que vous m'avez été plus chère que l'honneur, et que la voix de votre douleur m'a commandé plus impérieusement que celle de ma conscience.

A ces chers accents , mademoiselle de Kérouare sentit son âme éperdue.

— Laissez-moi mourir ! s'écria-t-elle.

Le vieillard la repoussa avec bonté.

Mais, comme il allait écrire, le galop d'un cheval s'arrêta devant le château, et presque au même instant M. de Grand- Lieu entra dans le salon. Il était pâle et plus grave que d'ordinaire^

M. de Kérouare et sa fille, en voyant entrer M. de Grand -Lieu, pressentirent un grand malheur, quelque chose d'irréparable. Tous deux s'étaient levés pour le recevoir. D'un geste silencieux, M. de Grand -Lieu les pria de s'as«

seoir, et, après avoir pris place vis-à-vis d'eux :

— Monsieur le comte, dit-il d'une voix émue, je viens vous rendre votre parole : mademoiselle , vous êtes libre, ajouta-t-ii en s'adressant à Marie.

L'orgueil blessé étouffa d'abord chez le vieux gentilhomme la joie qu'il aurait dû ressentir de celte déclaration inespérée; Marie remercia Dieu dans son cœur.

— Ne m'interrompez pas, reprit aussitôt M. de Grand-Lieu. Mademoiselle, je vous aime, et Dieu m'est témoin qu à cette

heure encore je payerais de mon sang la suprême félicité d'unir mon existence à la vôtre. Je vous aime, Monsieur le comte, je vous aime, je vous révère, et n'ai point cessé d'apprécier l'honneur de votre alliance. Cette alliance était le rêve de mon père ; il s'endormit dans cet espoir, et cet espoir qu'il me transmit fut mon plus précieux héritage. Je dois y renoncer.

Lorsque je demandai la main de Mademoiselle de Kérouare, tout me souriait; il me semblait alors, qu'en échange du bonheur que je sollicitais, j'avais, démon côté , quelque bonheur à donner, humble

sans doute et bien modeste, mais enfin je pouvais, sinon sans présomption, du moins sans trop d'égoïsme, offrir à une âme généreuse le partage de ma destinée. Il m'était doux aussi, Mademoiselle, de penser qu'à force de soins, de tendresse et de sollicitude, je pourrais vous faire une vie qui ne fût pas trop indigne de votre nom, de votre grâce et de votre beauté. Il n'y faut plus songer; désormais je n'ai plus rien que mon amour. La meilleure partie de cette fortune que j'étais heureux de mettre à vos pieds ^ vient d'être engloutie dans un abîme;

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j'en ai reçu ce matin la nouvelle. Les haines politiques me poursuivent; déjà je suis en butte à de lâches vengeances. A rheure oii je vous parle, les bois de Grand-Lieu sont en flammes. Qui sait s'il restera demain pierre sur pierre du château de mes aïeux? Pauvre, proscrit^ rebelle, sans asile, je ne traîne plus après moi qu'une destinée maudite. Reprenez donc, ami de mon père, la parole que vous m'aviez donnée; soyez libre, vous qu'il me fut permis d'appeler la fiancée de mon cœur. Il ne m'appartient pas de vous entraîner dans ma ruine.

M. de Kérouare et Marie demeurèrent atterrés sous le coup de ces terribles paroles. La foudre en tombant à leurs pieds les eût frappés de moins de stupeur et de moins d'épouvante. Avant l'arrivée de M. de Grand-Lieu tous deux pouvaient encore dégager leur foi sans faillir rigoureusement à l'honneur. Mais le pouvaient-ils à cette heure? pouvaient- ils reprendre sans honte la parole que M. de Grand-Lieu offrait de leur rendre avec tant de générosité? Nul ne saurait dire, Dieu seul a pu savoir ce qui se passa en cet instant dans le cœur du dernier des Kérouare. Il s'agissait de

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choisir entre le malheur de sa fille et le déshonneur de son nom; il n'était pas d'autre alternative. Ce fut alors que Marie se leva, digne enfant de sa noble race.

— Monsieur de Grand-Lieu, lui ditelle d'une voix haute et ferme, s'il ne vous appartient pas de nous entraîner dans votre ruine, il nous appartient, à nous, de vous y suivre. Votre pauvreté nous est plus chère que votre fortune.

Tant que ce château sera debout, vous ne manquerez pas d'asile, et s'il est vrai que vous m'aimez, voici ma mam, Monsieur, elle est à vous.

A ces mots, mademoiselle de Kérouare tendit sa main qui ne tremblait pas.

— Bien , mon sang ! bien , ma fille I s'écria le vieux comte éperdu.

Et il pressait sur son cœur les deux jeunes gens qu'il avait réunis dans une même étreinte.

Durant toute cette scène, mademoiselle de Kérouare demeura à la hauteur de son sacrifice. Elle imposa silence aux scrupules de M. de Grand-Lieu et fixa ellemême, dans un temps rapproché, l'époque de leur mariage. Le comte de Kérouare savait bien ce qu'il en coûtait ; mais il accep-

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tait rimmolation de son enfant avec Tinflexible égoïsme de l'honneur, le plus dur^ le plus inexorable de tous les égoïsmes. D'ailleurs, le vieux gentilhomme était loin de penser que sa fille dût en mourir. Il ne croyait pas aux antipathies invincibles, et, jugeant M. de Grand-Lieu très-digne en tout point d'être aimé, il se disait que nécessairement Marie l'aimerait à la longue. Et, en effet, pour M. de Kérouare, qui ne soupçonnait rien, qu'était-ce après tout que ce grand dévouement? M. de Grand-Lieu était jeune, d'une beauté mâle et fière, brave comme l'épée de son père : Marie

se consolerait bien vite. M. de Grand-Lieu ne se retira que fort avant dans la nuit. Restée seul avec le comte, la jeune fille ne laissa rien paraître de Tétat de son âme. Elle rassura le vieillard sur Tétendue de son sacrifice, et ne se sépara de lui qu'avec le sourire sur les lèvres. Comme la victime antique, pour marcher à l'autel elle se couronnait de fleurs. Mais lorsqu'elle ne se sentit plus soutenue par l'exaltation du moment, ni contenue par la présence de son père, une fois seule dans sa chambre, face à face avec la réalité, son désespoir éclata, et son cœur,

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libre enfin, s'épancha en ruisseaux de larmes. ^

— 0 mon père ! s'écria-t-elle d'une voix déchirante, sommes-nous quittes enfin?

Vous m'aviez off'erl le sacrifice de votre honneur ; je vous immole, moi, mon bonheur, mon amour et ma vie. Votre fille at-ellc fait assez pour l'orgueil de votre nom? Suis-je assez frappée et assez misérable? Êtes-vous satisfait, mon père? Elle marchait dans sa chambre d'un air égaré, les cheveux en désordre, se frappant la poitrine et se tordant les bras avec rage. Elle aimait, la malheureuse, elle portait

depuis trois ans dans son sein un amour silencieux et profond : elle aimait son cousin Octave. Il avait fallu toute l'inexpérience de M. deKérouare dans les choses de la passion pour ne pas prévoir, durant le séjour de madame Duvivier au château, que ces deux belles jeunesses seraient irrésistiblement entraînées l'une vers l'autre. Durant trois mois, ces deux enfants s'étaient vus en toute liberté et en toute innocence, dans les bois, dans les champs, sur les bords de la Sèvre, par toutes les lunes et par tous les soleils. Ils avaient les mêmes ardeurs, les mêmes admirations naïves. La

même grâce embellissait leurs personnes et leurs discours. Les mêmes goûts, les mêmes sympathies les unissaient par des liens invisibles. Pour les rapprocher fatalement, il eût suffi d'ailleurs de la division de leurs pères. L'amour naît de Tobstacle. Fiancée à son cousin Octave, peut-être Marie eûtelle aimé M. de Grand-Lieu.

Octave et Marie s'étaient aimés, ainsi qu'il arrive à cet âge, sans se le dire, et leur amour qui s'ignorait n'avait éclaté que dans la douleur du départ. A l'heure de la séparation, ils avaient compris qu'ils s'aimaient aux déchirements de leur cœur,

et, près de se quitter, tous deux s'étaient avoué l'un à Tautre ce que peut-être chacun d'eux ne s'était pas encore dit à luimême. Que de larmes versées alors, que de regrets et d'espérances, que de promesses échangées sous les ombrages de Kérouare î Ce fut par une soirée sereine, par une douce soirée d'automne : les étoiles brillaient au ciel, la lune se levait derrière les grands arbres, la Sèvre déroulait ses flots argentés à leurs pieds. Octave devait partir le lendemain : c'était leur premier soir d'amour, hélas! et le dernier peutêtre. Enivrement des premiers aveux.

chastes délices, fasiondes jeunes âmes, qui pourra vous peindre jamais! A la face des cieux étoilés^ ils se jurèrent un amour sans fin et des tendresses étemelles. I]n cette heure de sainte ivresse, Marie avait tout oublié, sa foi donnée et sa main promise. Elle jura de se garder pour Octave, Octave de revenir bientôt demander Marie pour épouse à son père, et tous deux prirent à témoin les bois, le ciel, les eaux murmurantes et toute cette belle nature qui venait d'écouter leurs serments.

Il est aisé de s'expliquer à présent ce qui se passa dans le cœur de mademoiselle

de Kérouare, après ie départ du jeune Duvivier. Que devint Famour d'Octave? Peutêtre le saurons-nous plus tard. Celui de Marie grandit et s'exalta dans la lutte avec l'impossible. La solitude des bois, le silence des champs, la continuelle contemplation de la nature, contribuèrent à le développer. La présence de M. de Grand-Lieu et l'absence d'Octave achevèrent de lui donner tous les caractères de la passion. L'absence est poétique ; c'est une invisible fée qui pare à toute heure l'être aimé des plus brillantes fleurs de Pimagination. La prédilection de M. de Ké*

MADEMOISELLE DE IvÉaOUARE 61

rouare pour M. de Grand-Lieu et sa haine des Duvivier ne firent qu'embellir dans fâme de Marie l'image de son cousin.

Octave eut le beau rôle d'exilé, de proscrit, de banni- Ce fut tout un poëme qui se chanta dans le cœur de la jeune fille. Cependant les jours et les mois s'écoulaient, Octave ne venait pas ; mais Marie conservait bonne confiance et bon espoir. Ignorante de toutes choses, elle ne savait rien du monde et de la vie; elle avait toute la candeur, toute la foi robuste du jeune âge.Ii ne lui arriva pas une fois de douter de la tendresse de l'absent. Son amour

G2 MADEMOISELLE DE KÉROUAKS

lui répondait de celui d'Octave. Au lieu de s'affaiblir, ce sentiment prit de jour en jour un caractère plus grave et plus sérieux. Ce n'avait été d'abord qu'un arbuste odorant et gracieux : ce devint un arbre vigoureux et robuste, au feuillage touffu, aux racines vives et profondes. Et cependant les années s'écoulaient. Octave ne venait pas. Marie l'attendait, sans l'accuser et sans se plaindre. Il y avait même dans cette héroïque attente quelque chose qui ne déplaisait pas à ses instincts chevaleresques. Là n'était donc pns le mal de son âme, mais dans la persistance de M. de

Grand-Lieu et dans la lutte ouverte qu'elle aurait à soutenir un jour contre son père, si tendrement aimé. C'était là le chagrin de sa vie, la cause de ses dévorantes tristesses; mais au milieu des ennuis qui la consumaient, son cœur était demeuré ferme et son amour inébranlable. Elle espérait aussi que, Theure venue, M. de Kérouare ne se montrerait pas plus rebelle au bonheur de sa fille qu'il ne l'avait été à la tendresse de sa sœur, et qu'elle saurait bien, à son tour, attendrir et fléchir ce fier esprit, sur lequel elle avait régné jusqu'alors en souveraine et même en des-

pote. Quant à M. de Grand-Lieu, il était si froid et si calme, que sa passion n'inquiétait guère mademoiselle de Kérouare; elle avait fini par se dire qu'il lui serait toujours facile de l'amener sans trop d'efforts à renoncer à ses prétentions. Toutefois, un jour vint oij Marie sentit en elle la confiance s'abattre et le courage chanceler. Ce fut après la révolution de juillet. A partir de cette époque, la haine que M. de Kérouare portait aux Duvivier ne connut plus de bornes, et dès lors il n'avait plus même été permis de prononcer, au château, le nom d'Octave ni

MADEMOISELLE DE KÉROUÀBE 65

celui de sa mère. M. de Kérouare paraissait convaincu que c'étaient les Duvivier père et fils qui, à eux seuls, avaient fait les barricades, massacré la garde royale, pris les Tuileries , et envoyé les Bourbons de la branche aînée dans Texil. D'une autre part, le vieillard, qui commençait à fléchir sous le poids des ans, pressait le mariage de sa fille. M. de Grand-Lieu répondait toujours qu'il était prêt; Octave ne venait pas et il semblait à Marie qu'elle n'avait plus qu'à mourir. Un soir, à la voix émue de son père, elle vit un instant s'éclairer sa nuit sombre; un

instant les portes de l'avenir s'ouvrirent à demi devant elle ; un instant son âme affaissée se releva et battit des ailes. Mais aussi en moins d'un instant le rayon s'éteignit, les portes d'airain se refermèrent, et l'âme retomba sur elle-même pour ne plus se relever jamais.

Tel était donc l'amour, tel était le rêve et l'espoir que Marie venait d'immoler à l'orgueil de son père, et aussi, nous devons le dire, à un sentiment d'honneur et de loyauté personnelle, que son père lui avait transmis avec le sang des Kérouare. Elle ne démentait pas une

race de preux; elle en avait, comme son père^ l'orgueil, exagéré peut-être, et^ lorsqu'elle avait tendu sa main à M. de Grand- LieUj elle n'avait fait que céder à l'impulsion de son sang, à l'ordre de son propre cœur, enfin à ce besoin d'héroïsme et de dévouement qui de tout temps avait tourmenté son inquiète jeunesse. D'ailleurs, en cette circonstance, quelle âme un peu haut placée eût osé agir autrement? M. de Kérouare et sa fille s'étaient vus pris à l'improviste comme dans un réseau de fer; la brusque déclaration de M. de Grand-Lieu avait rivé leur foi et

scellé leur parole. Pouvaienl-ils sans honte repousser la ruine de ce noble jeune homme, après avoir accepté sa fortune?

On se retire aisément de la prospérité^ mais non pas du malheur.

Mademoiselle de Kérouare passa cette nuit dans les pleurs et dans les sanglots^ se tordant sur son lit, appelant Octave et demandant si Dieu permettrait un si grand désastre. Ce fut une cruelle nuit. Mais le lendemain , plus forte que sa douleur ^ Marie se présenta à son père, résignée., souriante, presque sereine, et dès lors ses lèvres ne laissèrent pas échapper une

plainte, ni ses yeux une larme. Elle as-' sista de sang-froid aux préparatifs de son mariage : elle hâta elle-même les apprêts du sacrifice. Le jour fatal arriva vite. La veille, mademoiselle de Kérouare écrivit à son cousin. Il est aisé d'imaginer ce que dut être cette lettre, long cri d'amour, de remords et de désespoir. Durant quatre pages, aux genoux d'Octave, Marie supplia son jeune amant de pardonner à la malheureuse infidèle. « Ne m'accusez pas, écrivait-elle en terminant; soyez fort, soyez généreux, que votre douleur épargne la mienne, et que cette infortunée

70 MADEMOISELLE DE KEkOUARE

puisse mourir sans emporter votre malédiction avec elle ! » Ce devoir accompli , la victime fut tout à fait calme, et le lendemain, le lever du jour ne la vit ni trembler, ni pâlir. C'était le jour de son mariage.

Dans la matinée, M. de Grand-Lieu se présenta dans la chambre de mademoiselle de Kérouare, grave et froid comme de coutume . Lorsqu'il fut seul avec Marie :

— Mademoiselle, lui dit-il, êtes- vous sûre de n'avoir pas obéi seulement à un élan généreux de votre âme? Étes-vous

cûre que ma destinée ne répugne pas à la vôtre? N'abusé-je pas, à mon insu, d\\n mouvement d'exaltation et d'enthousiasme, que j'aurais fait naître sans le chercher, sans le vouloir? N'ai-je pas surpris votre assentiment? Pensez-vous n'être pas enchaînée à cette heure par quelque mauvaise honte. Dites, Marie, il est temps encore. Vous m'êtes plus chère que la vie; mais je ne voudrais pas d'un bonheur qui dût vous coûter une larme.

Il y eut dans la voix de M. de Gr^nd- Lieu, et dans son regard, tandis qu'il parlait, une expression de tendresse et d'hu-

milité qui touchèrent mademoiselle de Kérouare.

— Monsieur de Grand-Lieu, réponditelle, depuis le soir oii je vous ai tendu la main, avez-vous surpris un regret dans mon cœur, un reproche sur mon visage?

Prenez-la, cette main qui vous appartient, et dites si vous la sentez hésiter dans la vôtre?

M. de Grand-Lieu porta à ses lèvres les doigts de la jeune fille et se retira, aussi paisible dans sa joie que Marie dans son désespoir.

Le mariage eut lieu à Clisson, et la

MADEMOISELLE DL KÊROUARË

cérémonie religieuse dans la chapelle du château de Kérouare. Ce fut un beau jour pour le jeune époux, le dernier jour de son bonheur.

Durant ce jour, mademoiselle de Kérouare n'avait pas un instant faibli, si bien que, la voyant ainsi, froide et sérieuse, mais calme et sereine, M. de Grand-Lieu ne put se douter du sacrifice qui s*accomplissait, et dans lequel il jouait à son insu

le rôle de bourreau. De son côté, M. de Kérouare se sentit tout à fait rassuré sur l'avenir de sa fille, et, en présence d'une résignation si facile, c'est à peine s'il plaignit l'héroïque enfant. Toutefois, au retour de Clisson, le mariage accompli, il la prit dans ses bras et la tint longtemps embrassée.

— Ton vieux père te bénit, dit-il d'une voix attendrie : nous te bénissons tous, ajouta-t-il en levant les yeux vers les portraits des Kérouare qui tapissaient les lambris du salon.

Marie étouffa ses sanglots et pressa son

cœur à deux mains pour l'empêcher d'éclater. L'ivresse de la douleur la soutint jusqu'au bout. Mais le soir, lorsque tout fut * dit, lorsqu'elle sortit de la chapelle, épouse devant Dieu et devant les hommes, il se fit autour d'elle comme un de ces grands coups de vent qui dégagent parfois, dans des jours de tempête, les horizons submergés par la brume. Sa destinée lui apparut à découvert, sombre, terrible, irrévocable; l'ivresse qui l'avait soutenue s'abattit, et la réalité l'étreignit de sa main de fer.

La soirée était peu avancée, mais déjà

la nuit descendait des coteaux dans la plaine.

On touchait aux derniers beaux jours de Fautomne. Oppressée et n'en pouvant plus^ Marie s'échappa du salon où étaient réunis son père, son époux et les invités peu nombreux. Elle se réfugia d'abord dans sa chambre ; mais prise aussitôt d'un invincible sentiment de terreur, elle s'enfuit. Elle étouffait, elle avait besoin d'air, de mouvement, de solitude et de silence . Il faisait nuit sombre ; elle sortit du château sans être aperçue. Où allait-elle ? Tinfortunée ne le savait pas. Elle marchait

MADEMOISELLE DE KÉROUAIIE 79

d'un pas rapide, nu-tête, les cheveux en désordre, meurtrissant ses pieds aux cailloux des sentiers, déchirant sa robe aux buissons, pâle, égarée, mêlant ses cris aux plaintes du vent. Elle passait comme une ombre éplorée, à travers les bois. Elle allait, harcelée par son cœur, comme une biche par une meute. Soudain elle s'arrêta. La rivière coulait devant elle, les étoiles brillaient au ciel, la lune se levait derrière les grands chênes. Marie reconnut l'endroit oii, par une soirée pareille, par une douce soirée d'automne, elle avait échangé son amour et sa foi contre l'amour

et la foi d'Octave. Elle se laissa tomber sur le gazon de la rive et s'y débattit longtemps dans Tagonie du désespoir. Tout lui semblait prendre une voix pour Taccuser et la maudire ; dans le bruit de Teau, dans les soupirs du vent, elle entendait la voix d'Octave qui lui rappelait leurs serments. — Grâce, pardonne-moi! — s'écriait-elle. Elle s'arracha de ces lieux, mais partout, sur son passage, les rameaux qu'agitait la brise lui murmuraient les noms d'infidèle et de parjure. A chaque détour de haie, il lui semblait voir le fantôme irrité de son amant. Cette vallée, ces bois.

ces collines n'avaient pas un coin qui ne fût plein du souvenir toujours adoré. Partout ce souvenir se dressait devant elle comme un spectre menaçant. Elle allait, se frappant le front et la poitrine, s'accusant elle-même et joignant ses imprécations à celles que lui jetait la nature entière. — Ah ! pleure, malheureuse, pleure, s'écriait-elle, pleure, et ne demande point de pardon ! Pleure et ne cherche plus à t'absoudre par la grandeur de ton sacrifice! Pleure, parjure; pleure, infidèle! — Et ses pleurs coulaient en effet. Elle ne savait pas , elle ne comprenait plus corn-

ment elle avait pu se résigner et se soumettre. Il y avait des instants où elle s'arrêtait brusquement et se demandait si tout cela n'était pas un rêve. Parfois elle portait les mains à son visage pour se convaincre qu'elle ne dormait pas ; elle se regardait curieusement pour s'assurer que c'était bien elle ; puis en reconnaissant sa robe de mariée, elle poussait un cri et reprenait sa course haletante. Mille projets confus se croisaient dans son cerveau malade. Parfois elle voulait aller se jeter aux genoux de son mari, lui tout avouer et mourir à ses pieds. Alors elle se rappro-

chait de Kérouare; mais aussitôt qu'elle en apercevait de loin les tourelles que blanchissait la lune, elle s'enfuyait dans les bois comme une gazelle effarée. Elle finit par arriver à un état d'exaltation difficile à décrire. Plus d'une fois elle se sentit fatalement attirée par le bruit des écluses; plus d'une fois elle regarda d'un œil avide l'eau qui étincelait à travers le feuillage.

Cependant, au château, on commençait à s'inquiéter de cette longue absence. Les invités s'étaient retirés ; M. de Kérouare et M. de Grand-Lieu restaient seuls; ils

s'étonnèrent d'abord, puis ils s'alarmèrent. On chercha vainement Marie dans le château et aux alentours : personne ne l'avait vue sortir. On l'appela à plusieurs reprises du haut de la terrasse : aucune voix ne répondit. On s'informa dans le voisinage : nul ne l'avait aperçue. Ce devint bientôt une horrible angoisse. M. de Grand-Lieu était pâle et muet, M. de Kérouare assailli par des pressentiments sinistres. Après une heure de vaine attente, le jeune homme fit seller un cheval et partit pour battre les environs. Plusieurs serviteurs l'imitèrent. Le vieux Kérouare demeura

seul, en proie à une anxiété qu'il est aisé d'imaginer. Au bout de deux heures, les serviteurs rentrèrent au château : aucun d'eux n'avait trouvé les traces de leur jeune maîtresse. La consternation était sur tous les visages. M. de Grand-Lieu revint le dernier, plus sombre, plus silencieux qu'au départ. M. de Kérouare, en le voyant, cacha sa tête entre ses mains et se prit à pleurer, comme s'il eût perdu tout espoir. Pendant qu'il pleurait, M. de Grand-Lieu se promenait à grands pas dans le salon, les bras croisé.^ sur sa poitrine ; la contraction de ses traits révé-

lait seule tout ce qui s'agitait dans son âme.

— Monsieur le comte , dit-il enfin en s'arrêtant devant le vieillard, ne sauriezvous rien présumer de ce qui se passe? Vous connaissez le cœur de votre fille mieux que je ne le connais moi-même.

N'avez-vous jamais rien vu, rien surpris dans ce jeune cœur, qui puisse nous aider à pénétrer ce mystère? N'auriez-vous pas, sans le savoir, quelque fil qui puisse nous guider? Voyez, Monsieur, interrogez scrupuleusement vos souvenirs : il y va de notre destinée à tous.

Et comme M. de Kérouare ne répondait pas:

— Eh bien donc! Monsieur le comte, ajouta M. de Grand-Lieu, préparons nos forces et notre courage, car je sens, — je sens là qu'il s'accomplit un affreux malheur.

M. de Grand-Lieu avait laissé son cheval sellé et bridé à la porte : il se disposait à repartir. Auparavant il voulut visiter la chambre de Marie et s'assurer qu'il ne s'y trouvait rien qui pût le mettre sur la voie. Rien, nul indice! Il se jeta dans un fauteuil et prêta l'oreille aux bruits de la

88 MADEMOISELLE DE KÉROUAUE

nuit. En cet instant, une heure du matin sonna à l'église de Clisson. Le jeune homme tressaillit et se leva épouvanté, comme s'il venait d'entendre la première note du glas de la mort. Une sueur froide mouillait son front. Son cœur battait à coups redoublés. Il allait sortir, quand soudain il crut entendre, dans le silence de la campagne, des cris plaintifs et éloignés. Il se précipita à la fenêtre, se pencha sur le balcon, et il écouta. C'étaient les courlis qui vagissaient entre les roseaux des étangs. Il écouta longtemps : il n'entendit que le gazouillement lointain des

écluses, le bruissement des feuilles jaunies que détachait le vent, le chant funèbre des orfraies qui battaient Tair de leurs ailes cotonneuses. On entendait aussi les aboiements des chiens, qui, à de longs intervalles, s'appelaient et se répondaient dans Tombre. A tous ces bruits, à toutes ces rumeurs, M. de Grand-Lieu sentait son sang se glacer dans ses veines et son cœur mourir dans sa poitrine. Il s'arracha de la fenêtre; mais à peine retourné, il poussa un grand cri : Marie de Kérouare, madame de Grand-Lieu, était debout visà-vis de lui.

Il tendit ses mains tremblantes vers la pâle apparition.

— Marie, est-ce vous? s'écria-t-il.

Elle se tenait immobile, le front illuminé par la fièvre, les yeux brillant d'un funeste éclat. Ses pieds étaient déchirés, ses vêtements en lambeaux, son visage et ses mains ensanglantés. Ses cheveux , mouillés par la rosée, pendaient le long de ses joues et sur ses épaules,

— C'est moi, dit-elle; Monsieur de Grand-Lieu, ne perdons pas de temps.

Allez rassurer mon père et nos serviteurs. Personne ne m'a vue rentrer ; il est conve-

nable que personne ne puisse me voir en cet état. Vous direz à mon père ce que vous voudrez, ce qu'il vous plaira, ce qui vous passera par la tête ; pourvu que mon père soit rassuré et qu'il croie sa fille heureuse, tout sera bien. Allez, Monsieur, et faites vite : je vous attends.

Sa voix était brève, saccadée, impérieuse.

M. de Grand-Lieu sortit sans répliquer une parole.

Aussitôt qu'il fut rentré, Marie ferma la porte avec précipitation, en ôta la clé, puis, se jetant aux genoux de son mari :

92 MADEMOISELLE DE KÉROUAUE

— Monsieur, tuez-moi ! s'écrîa-t-elle.

M. de Grand-Lieu essaya de la relever;

mais elle s'attachait comme une liane à ses genoux.

— Tuez-moi! répéta-t-elle ; c'est là, c'est à vos pieds que je veux, que je dois mourir.

— Qu'avez-vous? dit M. de Grand-Lieu; quelle douleur vous trouble et vous égare?

— Je vous dis, répéta-t-elle encore, cette fois avec un horrible sang-froid, — je vous dis que voiis n'avez qu'à me tuer. C'est votre droit, c'est mon désir, c'est le seul moyen d'en finir.

— Relevez-vous, dit le gentilhomme, quelques révélations que vous ayez à me faire, votre place n'est pas à mes genoux. Calmez-vous ; quoi que vous puissiez dire, je crois pouvoir vous promettre d'avance l'appui d'une âme honnête, l'assistance d'un noble cœur«

A ces mots, l'exaltation de Marie s'abattit en une pluie de larmes. M. de Grand-Lieu s'était assis. Malgré ses efforts pour la relever, la jeune fille demeura devant lui agenouillée, dans l'attitude d'un© Madeleine éplorée.

Elle pleura longtemps en silence.

94 MADEMOISELLE DE KÉROUAUE

Silencieux comme elle, M. de Grand- Lieu la contemplait avec une ineffable expression de tristesse et d'inquiétude.

Enfin, d'une voix entrecoupée de sanglots :

— Monsieur de Grand-Lieu, je vais tout vous dire. Vous me tuerez après, car il faudra toujours en venir là. Écoutez^ je suis bien malheureuse !

Ses larmes l'interrompirent.

— Je vous en prie^ calmez-vous d'abord, dit M. de Grand-Lieu avec bonté; songez, Mademoiselle, que vous n'avez point ici de maître, et que vous êtes

pous la sauvegarde d'un homme d'honneur.

— Laissez-moi parler, reprit-elle j je vais tout vous dire. Mon Dieu! le pourrai-je sans vous offenser mortellement?

Il faut pourtant que vous sachiez tout. Monsieur de Grand-Lieu, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé, je n'ai pu vous donner que ma main : depuis longtemps mon cœur ne m'appartenait plus.

Ne vous irritez pas. Ma vie est à vous, et, quand j'aurai tout dit, vous ferez de moi ce que vous voudrez. Vous rùe tuerez, vous m'enverrez dans un couvent; quoi

96 MADEMOISELLE DE KEROUAEE

que vous décidiez, je vous bénirai. Écoutez-moî. C'est une triste histoire. Je suis bien coupable, je suis plus malheureuse encore. Vous verrez, après m'avoir entendue, que vous me plaindrez un peu»

Je ne crois pas qu'il y ait au monde une créature plus misérable. Lorsque vous m'avez demandée en mariage, voilà bien longtemps de cela, je n'étais qu'une enfant; je ne savais rien de l'amour. Je n'avais connu jusqu'alors que la tendresse de mon père. Je ne savais rien, je ne me doutais de rien^ je ne prévoyais rien, j'étais heureuse. C'est ce qui m'a perdue. Je

laissai mon père vous engager ma parole et ma foi. Il désirait cette alliance; son désir fut ma loi. J'avais d'ailleurs pour vous une haute estime, un saint respect, une affection de sœur. Je crus que c'était de l'amour, j'appris plus tard que je me trompais. Que vous dirai-je? mon cœur s'est laissé prendre à l'insù de lui-même. Je ne sais pas comment cela s'est fait. Vous n'étiez pas là pour me défendre ; j'étais seule, sans défiance, je ne songeais à rien. Ce fatal amour éclata en moi, comme la foudre dans un ciel serein. Il m'est impossible de dire comment cela est arrivé;

mais à votre retour, vous n'aviez plus de fiancée. Ne m'interrompez pas. Allez, j'ai bien souffert ! Rappelez-vous mes sombres tristesses. Si vous saviez, Monsieur de Grand-Lieu, que de nuits passées dans les larmes! Vous avez dû me prendre pour un enfant capricieux et boudeur; c'est que j'étais si malheureuse! Bien souvent j'ai voulu vous tout avouer : votre bonté m'encourageait; la crainte d'affliger mon père m'a toujours arrêtée. J'attendais une heure propice. Je ne prétends pas m'excuser, je ne cherche pas à m'absoudre; mais cependant je dois vous dire que, de-

MADEMOISELLE DE KÉROUARE 9S

puis que j'aimais, je ne croyais plus à votre amour; je croyais qu'en recherchant ma main, vous n'aviez obéi qu'aux derniers vœux de votre père, de même que moi je n'avais cédé qu'aux trop chères volontés du mien. Je pensais que nous pourrions toujours, sans secousse et sans déchirement, rompre les liens qui nous unissaient l'un à l'autre. Vis-à-vis de vous j'étais donc sans remords; vou-ô n'étiez pas même en question ; mon père seul me préoccupait. Un jour, jour funeste! il eut pitié de ma douleur. La moitié de mon secret m'échappa; à ses

100 MADEMOISELLE DE KÉR0UAR2

pieds, comme je suis aux vôtres, j'osai lui dire, Monsieur de Grand-Lieu, que je ne vous aimais pas. Vous, qu'il avait déjà nommé son fils, vous devinez ce qu'il dut souffrir! Cependant j'embrassais ses genoux, j'arrosais ses mains de mes pleurs. Il y avait longtemps que je souffrais. Ma santé n'avait pu résister à tant de luttes intérieures. J'étais pâle, amaigrie ; j'avais les yeux brûlés de larmes. Mon père attendri n'y tint plus. Il se leva pour vous écrire, pour vous redemander sa parole et la mienne. Hélas! c'est alors que vous files entré. Une heure plus tard, nous

MADEMOISELLE DE KÉROUARE ÎOI

étions tous sauvés. Pauvre, ruiné, proscrit, vous veniez généreusement nous rendre notre promesse. Pouvions-nous Taccepter? Vous comprenez bien que cela ne se pouvait pas; vous comprenez bien qu'au lieu de la briser, votre malheur rivait à jamais notre chaîne. Vous m'aimiez, vous le disiez du moins. Vous nous rendiez notre parole, mais sans retirer la vôtre. Que faire? Je vous tendis la main,

— Avez-vous tout dit? demanda M. de Grand-Lieu,

— Pas encore, répondit la jeune fille.

102 MADEMOISELLE DE KÉROUAHE

Après quelques instants de recueillement douloureux :

— Dieu qui me jugera, reprit-elle d'une voix plus calme, m'est témoin que dès lors le sacrifice fut complet dans mon cœur. Autant que je le pus, j'imposai silence à mon amour : si je n'en étouffai pas tout d'abord Jes cris et les regrets, j'en immolai sur-le-champ les rêves et les espérances. J'acceptai mes devoirs dans ce qu'ils avaient de plus sévère et de plus rigoureux. Seulement je me rassurai en songeant que j'en. mourrais bientôt : voilà tout. Ainsi, m'exaltant daTis mon déses-

poir, je suis arrivée sans faillir jusqu'à ce dernier jour. Ce matin encore, ma main n'a pas tremblé dans votre main. Ce soir, voilà quelques heures à peine, lorsque j'ai dit oui devant Dieu, ma voix n'a pas hésité. J'étais résignée, j'étais prête; du moins je le croyais. Depuis cet instant, que s'est-il passé? je l'ignore. Tout ce que je puis dire, c'est que jusqu'à cet instant suprême, je n'avais rien compris. J'avais tout laissé s'accomplir, avec la confiance que rien ne s'accomplirait. J'étais folle. Réveillée brusquement, comme par un coup de tonnerre, j'ai ouvert les yeux, et

104 MADEMOISELLE DE KÉROUAÏIE

me suis trouvée, pour la première fois, face à face avec mon malheur. J'ai eu peur; j'ai voulu fuir. Ce que je suis devenue, je ne m'en souviens plus.

— Avez-vous tout dit? demanda M. de Grand-Lieu.

— Pas encore, murmiira-t-elle; Longtemps elle hésita.

Monsieur de Grand-Lieu, reprîtelle enfin en baissant la tête, j'avais trop présumé de mon dévouement, de mes forces et de mon courage. Tout ce que j'ai pu vous donner, je vous l'ai donné. L'homme que j'aime n'est plus pour moi

qu'un souvenir. Je porte un mort dans mon cœur, mais je lui resterai fidèle. Et comme M. de Grand-Lieu se taisait :

— Ma vie est à vos pieds, dit-elle.

M. de Grand-Lieu resta muet, accoudé sur les bras du fauteuil, le front appuyé sur sa main.

Marie, toujours agenouillée, attendait l'arrêt de son juge. )

— Ainsi vous aurez d'un seul coup, en un jour, brisé trois destinées! dit-il avec un profond sentiment de tristesse.

Malheureuse enfant, c'est l'orgueil qui vous a perdue.

— Par pitié, tuez-moi! s'écria-t-eile en arrachant ses cheveux avec désespoir.

— Mademoiselle, relevez -vous, dit M. de Grand-Lieu avec fermeté. La nuit est avancée; vous devez avoir besoin de repos. Dans quelques heures, si vous voulez me recevoir, nous réglerons ensemble, d'un commun accord, la nature de nos relations dans le présent et dans l'avenir . Fiez-vous à moi, et croyez qu'en ceci, comme en toutes choses, je consulterai les intérêts de votre bonheur autant que ceux de notre dignité.

Comme Marie restait dans la même

attitude, il la prit par la main, et la releva malgré elle.

— Je pense, ajouta-t-il, et sans doute vous pensez avec moi, qu'on doit ignorer ici le dénoûment de cette journée. Vous ne voudriez pas abréger la vieillesse de votre père. Il y a déjà trop de victimes. Si vous y consentez, nous le laisserons croire à nos félicités. Croyez que les efforts qu'il m'en coûtera égaleront au moins les vôtres. Ne vous préoccupez pas de l'explication que j'ai donnée à M. de Kérouare de votre disparition et de votre absence. Votre père n'y fera même pas allusioiu

108 MADEMOISELLE DE KÉROUARB

Tâchez de reposer, et que deniain votre visage ne démente pas trop mes paroles. Je ne vous tuerai pas ; vous n'irez pas dans un couvent. Si quelqu'un doit mourir, ce n'est pas vous, Mademoiselle.

A ces mots, M. de Grand-Lieu salua poliment sa femme.

La jeune fille se jeta vivement devant la porte et lui barra le passage,

— Qui donc doit mourir, si ce n'est moi? s'écria-t-elle avec exaltation; si ce n'est moi, qui donc voulez-vous tuer?

— Mais... je ne veux tuer personne*.

MADEMOISELLE DE KÉnOUARE 109

répondit M. de Grand-Lieu avec un doux et triste sourire.

— Le jurez-vous?

— Je vous en donne ma parole.

— • C'est que, Monsieur de Grand-Lieu, si vous aviez le malheur de toucher à un seul cheveu de sa tête, Je me tuerais sous les yeux de mon père*

— Je ne vous ai pas même demandé son nom, répliqua froidement M. de Grand-Lieu.

Il sortit. Le jour était près de paraître.

Lorsque, au bout de quelques heures,

ïj. de Grand-Lieu rentra dans la chambre

iiO MADEMOISELLE DE KEROUARE

de sa femme, il trouva Marie couchée, en proie à une fièvre ardente. Ses mains étaient brûlantes, ses yeux hagards, son haleine embrasée. Dans son délire, elle voyait Octave blessé par M. de Grand- Lieu. Elle demandait grâce à son amant près d'expirer; celui-ci la repoussait, et mourait en la maudissant... M. de Grand- Lieu s'était assis à son chevet et s'efforçait de la calmer ; mais il apparaissait à Marie tout couvert du sang aimé, et Tinfortunée se détournait de lui avec horreur.

La maladie de Marie fut longue : on désespéra de sa vie; la jeunesse triompha de la mort. Tant que dura le danger, M. de Grand-Lieu soigna sa femme avec une sollicitude qui ne se démentit pas un instant. Marie n'ouvrit jamais les yeui^

112 MADEMOISELLE DEKÉROUARE

sans l'apercevoir auprès d'elle, à la fois empressé et discret, constamment à l'écart, et n'accourant que lorsque sa présence devenait nécessaire. Pas un mot, pas un regard qui pût faire allusion au passé, mais à toute heure un visage bienveillant et des paroles affectueuses. Tant de dévouement ne s'adressait pas à un cœur ingrat ; la jeune fille en fut profondément touchée : elle avait une trop belle âme pour pouvoir en être humiliée. Une nuit qu'elle s'était éveillée après un long assoupissement, elle aperçut, à la clarté voilée de la lampe, M. de Grand-Lieu qui

se tenait assis dans le fond de la chambre. Il veillait dans une attitude rêveuse et réfléchie. Elle demeura longtemps à le regarder avec un sentiment de reconnaissance exaltée.

— Monsieur de Grand-Lieu! dit-elle enfin d'une voix éteinte.

Il se leva et courut vers elle.

— Monsieur de Grand-Lieu, reprit JJîarie, asseyez-vous auprès de moi.

Et lorsqu'il eut pris place au chevet :

— Vous êtes bon, ajouta-t-elle.

Le jeune homme resta silencieux.

— Oui, vous êtes bon, répéta Marie;

1Î4 MADEMOISELLE DE KÉHOUARE

Monsieur de Grand-Lieu, vous êtes un grand cœur ; mais que ne me laissez-vous mourir? Pourquoi voulez-vous que je vive ?

— Vous vivrez pour être heureuse, répondit M. de Grand-Lieu.

— Heureuse ! dit-elle en secouant tristement la tête. Pourquoi me parlez-vous ainsi? Vous savez bien qu'il n'est plus de bonheur pour moi sur la terre.

— Vous vivrez pour être heureuse, répéta le gentilhomme avec une sombre assurance. Vous n'êtes qu'une enfant , ajouta-t-il aussitôt d'une voix plus douce et

plus tendre : pouvez-vous savoir ce que l'avenir vous réserve? Moi, j'ai bonne confiance. A votre âge, il n'est point de malheur qui ne puisse se réparer. Comme moi, ayez bon espoir : je réponds de votre b ^nheur.

— Et qui donc me répondra du vôtre?

s'écria-t-elle avec désespoir.

— N'en ayez nul souci, répondit M. de Grand-Lieu : vivez, et vous serez étonnée un jour de voir combien il était aisé de simplifier les embarras qui peut-être à cette heure vous semblent inextricables.

Reposez-vous sur moi de ce soin.

116 MADEïJOîSELL::: rrs: liÉROUAÎlE

— Que prétendez-vous donc? demanda Marie d'un air alarmé. Qu'espérez-vous?

qu'avez-vous résolu?

~ Rien qui ne soit en vue de votre félicité. Je vous expliquerai tout plus lard. Vous êtes trop faible à présent pour m'entendre. Je vous le répète, ayez bonne confiance, la vie vous garde de beaux jours.

— Vous ne parlez jamais que de moi, dit-elle avec inquiétude ; mais vous, Monsieur, mais vous? Ce n*est pas ma destinée qui me préoccupe à ce point, c'est la vôtre.

MADEMOISELLE DE KÉROUAIIE 117

— Chère Marie, dit Bî. de Grand-Lieu en lui prenant la main, trop parler vous agite. Voilà déjà votre sang qui s'enflamme et votre oppression qui redouble.

Calmez-vous et reposez ; il ne s'agit pour vous que de vivre : je réponds du reste devant Dieu.

— Dites-moi seulement que vous me pardonnez.

— Vous pardonner? quoi donc? demanda-t-il en lui baisant la main.

Elle voulut continuer de parler; mais

il l'en empêcha par un geste caressant, et

bientôt Marie s'assoupit, une main dans

celle de son époux. Il demeura près d'elle le reste de la nuit. Qui pourrait dire ce qui se passa, durant ces longues veilles, dans cette âme silencieuse?

On trembla pour Marie pendant un mois et plus. A vrai dire, ce fut moins la jeunesse qui la sauva que les soins réunis de son mari et de son père. Ces deux tendresses la disputèrent victorieusement à la mort. Je crois termement, pour ma part, qu'à force de les aimer on empêche les gens de mourir. Si le danger dura longtemps, la convalescence fut plus longue encore; mais les jours de conva-

lescence sont des jours charmants, mélancoliques et voilés comme une fin d'automne. Il ferait bon d'être malade, ne fûtce que pour être convalescent. C'est, à coup sûr, un des plus doux états que nous puissions connaître. Notre âme s'est alors réfugiée tout entière dans le sentiment de sa délivrance. Épuisée par les tortures du corps, elle n'a plus d'énergie pour ses propres souffrances. Elle n'en a qu'un vague souvenir, pareil à l'impression produite par les rêves. Elle se laisse aller mollement au flot qui la caresse et la soulève. Il lui semble qu'elle

est née d'hier et qu'elle commence une nouvelle vie. Autour d'elle, tout lui sourit et lui fait fête : l'amitié se réjouit et la bienveillance s'empresse. La conscience de son bien-être s'épanouit et rayonne sur tous les visages. 11 en est de la convalescence comme de l'enfance : on la berce, on la gâte, on la choie; on lui donne tout, on ne lui demande rien.

Marie n'échappa point à ces bienfaisantes influences. La joie de ses serviteurs en la voyant sauvée, le bonheur de son père en la sentant renaître, tombèrent sur son cœur comme une rosée salutaire. Quoique

toujours présente, la pensée d'Octave s'était, pour ainsi dire, amollie; la fièvre semblait en avoir emporté ce qu'elle avait d'acre et de brûlant. Déjà, dans l'esprit de Marie, d'autres préoccupations se mêlaient à celle de ce jeune homme : confuses, il est vrai, indécises, inavouées, pareilles à ces vagues rumeurs qui courent dans l'air au l^ver du jour. Parfois, en se rappelant la conduite de son mari, ce qu'il avait été pour elle, la jeune fille tombait dans de longues rêveries, oii la figure de M. de Grand-Lieu passait gravement, mystérieuse et poétique- Elle

aimait à se raconter à elle-même tous les détails de ce grand dévouement. Elle revenait avec un charme douloureux sur cette nuit sombre et terrible qui avait suivi son mariage; elle se voyait aux pieds de son époux ; elle revoyait M. de Grand-Lieu l'écoutant, et Marie ne pouvait s'empêcher ci':*dmirer ce noble visage, ce maintien digne et calme, cette beP.e et simple attitude. En remontant plus haut le courant de ses souvenirs,

— car, en dépit d'elle-même, M. de Grand-Lieu la préoccupait sans cesse,

— elle se rappelait le jour où ce jeune

MADEMOISELLE DE KÉROUAUE i23

homme Tavait prise en ses bras, quand son cheval s'était emporté sur le bord de la Sevré. A ce souvenir, elle se troublait et devenait tremblante. Mais elle s'arrachait bientôt à ces images, en s'accusant de les avoir trop longtemps caressées : car n'avait-elle pas juré de demeurer fidèle au mort adoré qu'elle portait dans son sein? Bien souvent encore les reproches de son cousin tourmentaient ses veilles et son sommeil ; elle s'inquiétait de cette destinée qu'elle avait trahie et délaissée : que faisait Octave? oii ses jours allaient-ils? s'était-il relevé de ce cruel abandon? son

124 MADEMOISELLE DE KÉROUAUE

existence n'en serait-elîe pas à jamais brisée? A ces questions, la pauvre fille sentait sa tête s'égarer et son cœur se serrer sous les étreintes du remords. Toutefois ce n'était plus une obsession de toutes les heures et de tous les instants; affaiblis par la maladie, les organes de Marie ne servaient plus comme autrefois sa douleur, et bientôt elle finissait par tomber dans une espèce d'anéantissement qui lui laissait à peine la faculté de penser et de souffrir- Elle ne pensait pas ; elle ne souffrait pas ; elle écoutait d'un air distrait ce qui se disait autour d'elle ; elle assistait

MADEMOISELLE DE KÉROUAUE 125

à la vie comme une ombre : c'étaient là ses instants les plus doux.

M. de Grand-Lieu n*avait point failli au rôle qu'il avait généreusement accepté, et, grâce à lui, M. de Kérouare ne se doutait de rien. Cependant, à mesure que Marie revenait à la vie et à la santé^, M. de Grand-Lieu s'éloignait d'elle et se montrait de plus en plus froid et réservé. Il entrait le matin dans la chambre de sa femme, n'y demeurait que quelques instants, faisait seller son cheval, disparaissait pour le reste de la journée et ne revenait que le soir; il lui arrivait même

parfois de s'absenter durant plasieursjourSo Marie n'osait ni se plaindre ni l'interroger, et tous deux s'accusaient mutuellement d'indifférence.

M. de Grand-Lieu venait de renouer les relations politiques qu'il avait rompues quelques mois avant son mariage. La Vendée s'agitait : on y trouvait encore le moyen de mourir héroïquement. Ce n'était qu'un jeu, mais on jouait son sang. Les enfants voulaient continuer les aïeux. On s'armait en silence, on se réunissait en secret, la nuit, au fond des bois ou dans les châteaux solitaires. De temps en temps,

on voyait des cavaliers passer au galop sur la lisière des forêts; on entendait siffler des balles, dernières escarmouches de la légitimité. Des figures étranges apparaissaient tout à coup derrière les genêts. On se battait bien et Ton mourait de môme» Pour être des géants, il ne manquait aux fils que la foi de leurs pères, ils avaient plus d'imagination que de conviction; c'étaient moins des héros que des poètes. C'aura été d'ailleurs le dernier mouvement chevaleresque qui se sera vu en France. Aussi ne faut -il pas trop en médire, mais le respecter, m

428 MADEMOISELLE DE KÉROUAUE

contraire, comme toute poésie qui s'en va.

Inhabité depuis le mariage de mademoiselle de Kérouare, le château de Grand-Lieu était devenu un des centres de l'activité légitimiste. Les chefs s'y rassemblaient plusieurs fois par semaine, et s'y concertaient sur l'emploi de leurs forces. Dans ces assemblées, dont il était l'âme et la vie. M- de Grand-Lieu se montrait d'une exaltation qui, plus d'une fois, effraya les faibles et étonna les forts. De tout temps on l'avait connu ardent, prompt à la guerre, mais jamais exalté ni

MADEMOISx^.LLE DE KÉROUARE 129

terrible à ce point. Les plus impatients furent souvent obligés de le modérer. On s'étonnait qu'étant nouvellement marié à une femme jeune et belle, il compromît si légèrement un bonheur qu'il n'avait pas eu le temps d'épuiser. Mais alors M. de Grand-Lieu reprochait à ses amis leurs hésitations et leur inertie.

— Vous n'êtes pas des hommes, leur disait-il, mais des enfants qui jouent au dévouement et à la euerre. Vous vous êtes laissé séduire et entraîner par la poésie de votre rôle, voilà tout, rien de plus. Qu'attendez-vous pour agir? A cette heure,

îî n'y a qu'un homme en Vendée, et cet homme est une femme. Vous n'allez pas à la cheville de vos pères, vous n'êtes bons tout au plus qu'à mettre en vers les grandes choses qu'ils ont faites. Ils fai- Baient des poëmes , et vous , vous les chantez. — Sa voix était puissante, et plus d'une fois sa parole entraîna Tas semblée.

Le château de Grand-Lieu était merveilleusement situé pour servir de foyer à toutes ces agitations : au milieu des bois, entouré de gorges profondes, on s'y rendait, la nuit, de Nantes, de Clisson, de

Tiffauges et des alentours. Parfois, aussi, de peur d'éveiller les soupçons, on s'assemblait dans quelque ferme isolée, sous quelque chaume sûr et fidèle. Ces marches, ces contre-marches, ces rendez-vous mystérieux, ces délibérations entourées de périls, enfin tout ce poétique appareil, plaisait singulièrement à ces jeunes imaginations. C'était là surtout ce qui les charmait : il est vrai d'ajouter que la mort ne les effrayait pas : héroïques enfants que leurs mères grondaient au retour I

M. de Kérouare ignorait ces réunions, €t lorsqu'il interrogeait iM. de Grand-Lieu

sur ses fréquentes absences, celui-ci les expliquait de façon à ne point inquiéter le vieillard ; mais il était plus difficile de tromper Marie , et depuis qu'elle avait recouvré la santé, madame de Grand-Lieu 1 vivait dans des angoisses continuelles ^ d'autant plus cruelles, d'autant plus dévo rantes, qu'elle ne pouvait les confier à personne. Vingt fois elle fut sur le point de s'adresser à son mari, mais le courage lui manqua. M. de Grand-Lieu n'avait plus pour sa femme qu'une exquise politesse ; empressé et presque tendre si M. de Kérouare assistait à leurs entrevues.

il reprenait, aussitôt qu'ils étaient sans témoins, sa froideur et sa gravité naturelles. Depuis son mariage, sa figure avait pris une teinte sombre et presque sauvage. Parfois ses yeux brillaient d'un farouche éclat : on le sentait consumé par une ardeur maladive. Lorsqu'il s'éloignait du château, au galop de son cheval, Marie, appuyée sur le balcon de la fenêtre , le suivait longtemps du regard ; puis, lorsqu'il avait disparu, toujours sans se retourner, elle s'asseyait en soupirant, et tombait dans une de ces rêveries dont

nous pariions tout à l'heure* Elle en sor-

lait souvent tout en larmes, — Qu'avaitelle? elle Tignorait. Pourquoi ces pleurs? elle n'avait pas songé à Octave.

Marie avait pris Thabitude de ne se coucher qu'après avoir entendu rentrer M. de Grand-Lieu. S'il ne rentrait pas, elle passait la nuit debout et sans sommeil ; s'il restait deux jours absent, Marie restait deux nuits sans repos. Il est vrai que les absences de M. de Grand-Lieu se prolongeaient rarement au delà de vingtquatre heures. Cependant, un soir, il était parti plus sombre que de coutume ; trois jours s'écoulèrent sans le ramener.

Vers la fin du troisième, brisée par la fatigue et par Tinquiétude, madame de Grand-Lieu s'était jetée tout habillée sur son lit. Une main de plomb pesait sur ses paupières; le corps triompha de râme : elle s'endormit. Elle dormit longtemps, mais d'un sommeil léger, fiévreux, agité. Au milieu de la nuit elle s'éveilla en sursaut et courut précipitamment à la fenêtre qu'elle ouvrit. Elle avait cru , dans son sommeil , entendre des coups de feu. Il n'était pas rare, à cette époque et dans ces campagnes, d'être réveillé par des bruits pareils. Marie

136 MADEMOISELLE DE KÉROUARK

écouta : tout était calme. Cependant elle croyait bien ne s'être pas trompée. Après s'être assurée que BL de Grand-Lieu n'était pas rentré, elle revint à la fenêtre, décidée à veiller le reste de la nuit.

Presque au même instant, elle entendit au pied du château le galop d'un cheval, et bientôt des pas retentirent dans le corridor.

Pour gagner son appartement, M. de Grand-Lieu était obligé de passer devant celui de sa femme. Marie crut remarquer que le pas de son mari était moins iv^rme, moms assuré qu'à l'ordinaire. Son cœur

frissonna sous un pressentiment funeste.

Elle courut à la porte de sa chambre, l'ouvrit et arrêta M. de Grand-Lieu au passage.

— Vous ne reposez pas, Marie? demanda-t-il avec étonnement et d'un Ion do doux reproche.

Sa voix était faible , altérée , presque mourante, et, bien que le corridor fût obscur, Marie s'aperçut qu'il se soutenait avec peine.

— Mon Dieu ! mon Dieu! s'écria-t-elle, qu'avez-vous?

— Souffrez, dit-il, que je vous salue ;

il se fait tard, nous avons besoin de repos l'un et l'autre.

Marie l'attira vivement dans sa chambre, et le débarrassa, malgré lui, du manteau qui l'enveloppait, tout mouillé par la pluie d'orage.

Ce premier soin rempli, elle examina M. de Grand-Lieu à la lueur de la lampe : M. de Grand-Lieu se tenait debout devant elle, armé et couvert de sang. ^

— Vous êtes blessé ! s'écrîa~t-elle;

Il avait reçu, en effets un coup de feu dans le bras gauche.

MADEMOISELLE DE IvÉROUARE 139

— Vous êtes blessé, Monsieur! répéta Marie.

— Ne faites pas de bruit, dit M. de Grand-Lieu en la repoussant doucement de sa main droite : ce n'est rien, moins que rien; la balle a seulement labouré les chairs. Quelques gouttes de sang, voilà tout. Je regrette vivement d'avoir troublé votre sommeil, cela n'en valait pas la peine.

— Laissez-moi vous soigner, dit-elle d'une voix suppliante. C'est mon devoir. — et mon droit peut-être, — ajoutat-elle en hésitant.

140 MADEMOISELLE DE KÉROUAHE

— Vous oubliez, Marie, répliqua M. de Grand-Lieu, que ce ne saurait être ni votre droit, ni votre devoir. D'ailleurs, je vous le répète, ce n'est rien, et demain, au château, nul ne s'apercevra de cette égratignure.

— Ce n'est rien! ce n'est rien! murmura-t-elle d'une voix étouffée. N'est-ce donc rien que d'exposer vos jours?

— Vous oubliez encore, répondit M. de Grand-Lieu, que je ne me dois à personne. Est-ce à moi de vous rappeler que ma vie n'importe à nulle autre?

— Ah! Monsieur! s'écria-t-elle.

madîlmoiselle de kérouare 141

— Si vous le voulez, nous en resterons là, reprit M. de Grand-Lieu d'un air sombre. Je vous avais promis de ne jamais toucher au passé : ce n'est pas moi qui ai failli à ma promesse. Je souhaite vivement qu'il n'en soit plus question entre nous. Permettez que je me retire, et croyez qu'absent ou présent je suis uniquement préoccupé du soin de votre bonheur. Si j'échoue, c'est que je suis maudit, et vraiment il ne faudra pas trop m'en vouloir.

— Vous êtes cruel, dit Marie.

— Cruel? vous ne le pensez pas, rc-

pondit M. de Grand-Lieu en souriant; non, répéta-t»il encore, vous ne îe penser pas.

— Oui, oui, vous êtes cruel, répétât-elle; vous êtes impitoyable. Allez, je vous comprends, vous méditez une horrible vengeance. Je le connais à présent, ce bonheur que vous me préparez. Eh bien!

il me fait horreur.

— ■ Vous ne savez rien, vous ne comprenez rien, répliqua le jeune homme avec calme. Je ne médite pas de vengeance. Je n'ai pas lieu de me venger. Rassurez-vous donc, Marie; je ne suis ni cruel ni impi-

toyable. Et, tenez, depuis bien longtemps j'ai une lettre à vous remettre. J'ai beaucoup tardé : vous étiez faible et souffrante, €t je redoutais pour vous quelque commotion dangereuse. Vous ne m'en voudrez pas d'avoir si longtemps attendu? Je veillais sur votre santé. Je vous crois à cette heure assez bien rétablie pour pouvoir désormais, sans danger, vous occuper de votre correspondance. Prenez donc cette lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que le cachet m'en a été sacré.

Parlant ainsi, il lui tendait une lettre qu'il avait tirée de la poche de son habit.

144 MADEMOISELLE DE KÉROUAHE

— Monsieur de Grand-Lieu, je vous prie de la lire, s'écria Marie refusant de la prendre.

M. de Grand-Lieu déposa la lettre sur le marbre de la cheminée, et se retira après avoir salué silencieusement sa femme.

Marie demeura longtemps à la même place, la tête cachée entre ses mains, le cœur abîmé dans des pensées amères.

Enfin elle s'approcha de la cheminée et jeta les yeux sur la lettre.

L'enveloppe était au timbre de Paris.

C'était une lettre d'Octave^

A la vue de cette lettre, Marie oublia M. de Grand-Lieu, et la pensée d'Octave, un instant assoupie, se réveilla dans son cœur, plus vive et plus terrible que jamais. Elle acheva cette nuit dans les larmes, sans pouvoir se décider à rompre le

146 MADEMOISELLE DE KÉROUAUB

cachet fatal. Vingt fois elle l'essaya, vingt fois elle en fut empêchée par une invisible puissance. Il lui semblait qu'en ouvrant cette enveloppe, des caractères de feu allaient s'en échapper; elle croyait les sentir s'agiter et counr sous ses doigts en lignes brûlantes. — Ah! cruel, s'écriaitelle, pourquoi m'avoir écrit, et que peuxtu me dire que je ne me sois dit à moimême? N'était-ce pas assez du cri de ma conscience? Était-il besom d'ajouter tes reproches aux remords qui me déchirent?

Mon Dieu ! je n'ai donc pas assez souffert? Le sacrifice n'est donc pas consommé*/ Je

MADEMOISELLE DE KÉROUAUE 147

n'ai donc pas vidé mon calice jusqu'à la dernière goutte? Pourtant, mon Dieu, vous savez par combien de tortures j'ai racheté mon crime. Peut-être mérité-je à cette heure quelque indulgence et quelque pitié. Mon Dieu, soutenez-moi! J'ai été forte contre ma douleur; mais contre la douleur d'Octave, je sens que je vais être sans force et sans vertu. — Ainsi disant^ elle couvrait la lettre de pleurs et de baisers, la pressant sur son sein avec amour^ la repoussant avec désespoir.

Le matin, au lever du jour, elle sortit du château et se prit à suivre le cours de

148 BIADEMOISELLE DE KÉROUARH

la Sèvre. On était alors aux premiers jours de juin. De blanches vapeurs flottaient sur la rivière ; les oiseaux commençaient à ramager sous la feuillée. Tout emperlés des larmes de la nuit, les bois étincelaient aux premiers rayons du soleil, Marie marchait le long de l'eau ; elle connaissait bien ce sentier; c'était depuis longtemps celui de Ba douleur.

Après une heure de marohe, elle arriva a cette même place où, par un soir d'automne, elle avait reçu les premiers aveux d'Octave. Pour que rien ne manquât à son martyre, ce fut îà, sous ces mêmes cm-

MADEMOISELLE l)K I^ÉROUAHE 149

brages, qu'elle résolut de lire la lettre? qu'elle avait emportée dans son sein. Longtemps encore elle hésita, longtemps elle roula entre ses doigts tremblants le papier redouté. Enfin, par un mouvement désespéré, elle rompit le cachet, arracha la lettre de son enveloppe, en ouvrit les feuillets, et lut les lignes suivantes :

« Comment, mon aimable cousine, vous pensez encore à tous nos enfantillages!

Vous voulez que je vous pardonne et vous promettez de mourir! Décidément il n'y a que la Vendée pour les fidélités héroï-

ques. Rassurez-vous, chère Marie; c'est à vous de pardonner; j'avais pris à Tavance le soin de vous absoudre. Il ne tiendrait qu'à moi d'usurper le beau rôle; j'aime mieux vous le restituer. Ma franchise sera mon excuse. Imaginez-vous, ma cousine, que je suis marié depuis dix-huit mois. Vos remords ont éveillé les miens, et vous me voyez tout confus et tout humilié. Mais aussi, pouvais-je raisonnablement supposer tant d'amour et tant de constance? Non, sans doute, je n'ai pas oublié cette soirée que vous me rappelez, oii nous échangeâmes nos serments au clair

de la lune. Je me souviens qu'en effet il faisait un temps magnifique, quoique un peu froid. C'était en automne, si j'ai bonne mémoire: vous étiez charmante, et je vois encore vos petits pieds tapis dans l'herbe de la rive. Vienne octobre prochain, il y aura cinq ans de cela. Ainsi, durant cinq ans, vous m'avez aimé, vous m'avez attendu, et la veille de votre mariage vous m'appeliez, vous m'attendiez encore. Savez-vous, mon aimable cousine, qu'il y a là de quoi me rendre bien honteux et bien fier? Toujours est-il que je ne m'en doutais pas. Je me suis marié sans me

soupçonner infidèle. Si vous n'avez pas reçu de lettre de faire part, c'est qu'à dater de juillet 1830, votre père nous a formellement interdit toute espèce ide relations avec le château de Kérouare. Je vous croyais mariée depuis longtemps, et heureuse. Qui m'eût dit que je vous trahissais m'aurait fort surpris, je vous le jure. Vous apprendrez avez plaisir que j'ai épousé un excellent parti, quarante mille livres de rentes, sans parler des espérances. Il est vrai que ce n est ni votre grâce ni votre beauté. Comme vous, j'ai dû céder aux désirs de mon père; comme moi, vous

MADEMOISELLE DE KÉnOUAUE Î53

VOUS résignerez. Vous verrez que rien n'est bon, rien n'est efficace comme le mariage pour abattre les folles exaltations de la jeunesse. Vous ne mourrez pas ; ne voulez-vous pas que je vive? Je n'ai pas l'honneur de connaître M. de Grand- Lieu; mais d'après ce que je me suis laissé dire, ce gentilhomme me semble vous convenir en tout point. Je regrette toutefois que vous l'ayez épousé précisément parce qu'il était ruiné : ce n'est pas avec de pareils procédés que se font les bonnes affaires.

» Adieu, mon aimable cousine ; je baise

VOS blanches mains, et vous prie d'agréer les vœux que nous ne cessons, ma mère et moi. d'adresser au ciel pour votre bonheur*

» Octave Duvivier. »

Marie lut deux fois, coup sur coup, cette lettre : la première fois, d'un œil égaré, la seconde, d'un regard froid et sûr; puis, après l'avoir remise sous l'enveloppe, elle la glissa tranquillement dans la poche de son tablier*

Cela fait, elle demeura longtemps assise au pied d'un chêne, la tête entre ses

mains, calme, silencieuse, immobile. Que se passa-t-il en elle? Il faut, pour le comprendre, avoir enseveli un vivant dans l'oubli de son cœur. Lorsqu'elle se leva, elle était radieuse et comme transfigurée. 11 lui sembla que Dieu venait de l'arracher du néant, et qu'elle assistait pour la première fois aux splendeurs de la création. Elle passa ses mains sur son visage comme quelqu'un qui. cherche à se ressouvenir, puis elle promena autour d'elle un regard charmé. Tout était fête et joie autour d'elle. Les oiseaux chantaient à plein gosier; les insectes ailés semaient l'air de

138 MADEMOISELLE DE KÉR0UAUI2

rubis, d'améthystes et d'émeraudes ; les vapeurs, qui, quelques heures auparavant, enveloppaient les bois et les coteaux, s'étaient dissipées, et la nature entière s'épanouissait sous les chauds baisers du soleil. Ce fut dans l'âme de Marie une pareille fête. Elle entendait chanter en elle des voix nouvellement écloses ; elle sentait l'image de M. de Grand-Lieu se dégager, pour ainsi dire, des brouillards qui l'avaient si longtemps obscurcie, elle croyait la voir rayonner dans son cœur ainsi que dans un ciel serein. On eût dit une révélation divine. Un sentiment de bonheur

MADEMOISELLE DE liÉROUAllE 157

non encore éprouvé, inondait tout son être; ses yeux se mouillèrent de douces larmes, et, posant une main sur son sein :

— Mon noble époux ! s'écria-t-elle.

Madame de Grand-Lieu reprit aussitôt le chemin du château. Elle allait d'un pas léger et d'un cœur joyeux. Chose étrange! Octave était aussi absent de sa pensée que s'il n'eût jamais existé. Il s'était abîmé dans son souvenir comme un cadavre dans la mer, sans laisser de sillons m de rides à la surface. Rien ne restait de lui dans cette âme régénérée.

En arrivant à itêrouare, Marie aperçut le cheval de M. de Grand-Lieu, sellé et bridé, qui attendait son maître à la porte. Elle s'approcha du bel animal et le caressa de sa petite main. Au même instant M. de Grand-Lieu parut, équipé et prêt à partir. Il semblait ne pas se ressentir de sa blessure de la veille.

— Vous partez? vous partez encore?

lui dit Marie d'une voix triste et caressante.

Appuyé contre son cheVjl, Mo de Grand-Lieu la contemnîait en silence.

— Ne partez pas! ajouta-t-elle d'un ton suppliant.

M. de Grand-Lieu sourit tristement.

Marie essaya vainement de le retenir : il était en selle.

— Je vous en prie , dit encore la jeune fille , restez ; Monsieur de Grancfiieu, je ne vous demande qu'un jour, un jour seulement. Me le refuserez-vous? ajouta-t-elle en levant vers lui ses beaux yeux remplis de tendresse.

M. de Grand-Lieu ne répondit que par un mélancolique sourire. Cependant son

160 MADEMOISELLE DE KÉROUAUR

cheval piaffait en hennissant, et déjà Técume blanchissait le mors.

— Marie, dit enfin le gentilhomme, je ne vous ai jamais vu Tair si heureux que ce matin.

— Ah ! oui, s'écria-t-elle avec effusion, je suis en effet bien heureuse.

En ce moment, une féHcité céleste illuminait son doux visage.

— Il paraît, ajouta M. de Grand-Lieu, que vous avez reçu des nouvelles satisfaisantes.

Et il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval qui partit au galop.

MADEMOISELLE DE KÉHOUARE ÎGl

Marie, éperdue, voulut le rappeler, mais la voix expira sur ses lèvres, et déjà M. de Grand-Lieu avait doublé la lisière du bois. Elle le suivit longtemps du regard, longtemps elle écouta le pas de son cheval; puis, lorsqu'il eut disparu et qu'elle n'entendit plus rien, elle se sauva dans sa chambre.

Elle passa cette journée dans d'inexprimables angoisses, et crut que le soir n'arriverait pas. Elle essaya de prçrdre quelque repos, mais vainement. Elle sortit pour tromper la marche du temps ; il lui semblait que l'ombre des arbres^ au lieu

de s'allonger, restait toujours à la même place. Dans les sentiers qui sillonnent en tous sens les bois d'alentour, elle vit passer achevai plusieurs gentilshommes des environs, non pas en troupe, mais un à un, et se suivant à longue distance. Tous étaient armés d'un fusil de chasse à deux coups ; mais il était aisé de voir à leur air mystérieux et sombre, qu'il ne s'agissait pas de plaisir. Marie remarqua qu'ils prenaient tous la même direction que M. de Grand-Lieu. Un grand trouble s'empara de son cœur. Inquiète, alarmée, elle alla ti'ouver son père et l'interrogea.

— Mon père, dit-elle, que sepasse-t-il?

Depuis longtemps on s'agite autour de nous. Je ne sais rien, je n'ai rien surpris ; mais quelque chose me dit que de grands malheurs se préparent. Nous sommes sur une mine qui finira par éclater. Cette terre tremble sous nos pieds.

Le vieillard voulut rassurer sa fille.

— Je n'ai point peur, s'écria-t-elle en l'interrompant; mais êtes-vous sûr que M. de Grand-Lieu soit étranger à ce qui se passe? Pourquoi ces fréquentes at^ sences? Hier il n'est rentré que bien

1(34 MADEMOISELLE DE KÉIlOUABâ

avant dans la nuit, et ce matin, ii est reparti sans que j'aie pu le retenir. Mon père, ne savez-vous rien de ses desseins? Votre parole aurait peut-être plus d'mfluence que la mienne. Rappelez à M. de Grand-Lieu que vous lui avez confié le bonheur de votre enfant : depuis longtemps il l'oublie trop, mon père.

— ïi ne l'oublie pas, mon enfant, répliqua le comte de Kérouare ; je réponds de son amour pour toi et de sa sollicitude. Ce matin encore, avant son départ, nous avons eu un long entretien durant lequel il n'a été question que du bonheur

MADEMOISELLE DE KÉROUAllE 105

de notre chère Marie. Son généreux cœur n'est préoccupé que do toi : il n'y a que Tamour de ton père qui se puisse comparer au sien.

— Il nous fuit pourtant, il nous évite, dit Marie en dévorant ses pleurs.

— Tu calomnies ses intentions, ma fille : il cherche à réparer Téchec qu'a reçu sa fortune, et en ceci, comme en toutes choses, il n'agit qu'en vue de ta félicité. Ce matin il m'en pariait encore, et, près de me quitter, ce noble jeune homme m'a embrassé en prononçant ton nam.

— Il VOUS trompe, mon père, il vous trompe! s'écria Marie avec des sanglots. Ce n'est point de sa fortune qu'il s'agit, ni de mon bonheur, mais bien de notre perte à tous.

A ces mots, elle s'arracha des bras de son père et s'enfuit tout éplorée. Je ne sais quel instinct la poussa dans l'appartement de M. de Grand-Lieu : elle y pénétra pour la première fois. Tout y était en désordre. Une neige de papiers déchirés en mille morceaux couvrait le parquet ; çà et là des gouttes de sang toutes fraîches^ des armes éparses sur les meu-

bles. Le lit n'était pas défait, il était évident que M de Grand-Lieu avait veillé toute la nuit. Sur la plaque de marbre de la cheminée, un moule à balles et des traces de plomb figé. Plus loin, des pa quets de poudre éventrés et vides. De lettres, nulle part! Marie chercha partout et ne trouva rien. Seulement, dans une boîte de palissandre, le portrait du père de M. de Grand-Lieu, et, dans la même boîte, un bouquet desséché de fleurs des^ champs, qu'elle reconnut pour les avoir cueillies elle-même et portées tout un jour sur son sein.

IGS MADE.MOISELLE DE KÉROUAIlîi

Marie sortit de cette chambre, plus tremblante qu'avant de Tavoir visitée; mais, en voyant le soleil qui descendait enfin à Thorizon, elle se sentit soulagée d*un grand poids et se prit à respirer plus à Taise. On assurait dans le château que M. de Grand-Lieu avait promis de rentrer avant la fin du jour. La jeune fille alla s'asseoir au pied du coteau, sur le bord de la Sèvre. Le jour baissait, et tous les bruits lointains la faisaient tressaillir comme une commotion électrique. Un paysan du village voisin vint à passer, se rendant à la ville; elle Tarrêta de

MADEMOISELLE DE KÉROUARE 1G3

ia voix pour lui demander des nouvelles.

— Qae dit-on? que fait-on? le pays est-il tranquille?

Le bonhomme hocha la tête-

— Les mauvais jours sont revenus^ dit-il.

Et il continua son chemine

Ces quelques paroles avaient glacé

Marie de terreur. Cependant, au milieu

de toutes ces angoisses, elle éprouvait un

sentiment de bonheur, vaste et profond

comme la mer, dans lequel elle se plon^

geait avec ivresse. Au milieu des voix

orageuses qui grondaient dans son cœur, il y avait une voix charmante qui, par instant, les couvrait toutes, et qu'elle écoutait avec ravissement.

Le jour baissait; M. de Grand-Lieu ne revenait pas. A l'heure où les hommes des champs prennent leur repas du soir, Marie gagna la ferme voisine. Elle trouva la famille attablée et causant des affaires du jour. C'était là précisément ce que Marie voulait entendre. Elle prit place sur un escabeau, et elle écouta. Les récits étaient contradictoires. Les uns assuraient qu'on en venait aux mains du côté de

MADEMOISELLE DE KÉROUARS 171

Tiffaiiges, les autres du côté des Herbiers. Tous s'accordaient à dire qu'à Clisson la générale avait battu trois fois durant le jour. Des troupes de Nantes, arrivées de la veille, avaient pris position dans les alentours. Tout le pays était sous les armes. Plusieurs noms de chefs insurgés furent jetés dans la conversation. On ne prononça pao celui de M. de Grand- Lieu; mais Marie crut remarquer qu'on l'observait à la dérobée. Elle remarquait tout, elle écoutait tout avec une avide épouvante. On parlait aussi de rassemblements mystérieux. Le plus jeune garçon

de la ferme affirmait avoir vu, le soir même, plusieurs cavaliers tout armés s'introduire dans le château de la Pénissière. Il en avait reconnu plusieurs qu'il nomma.

— Avez-vous aperçu M. de Grand- Lieu? demanda Marie en s'efforçant de sourire.

— Non, Madame, répondit le jeune gars, je n'ai pas vu M. de Grand-Lieu.

— S'il n'était mort, tu aurais vu son père, ajouta le chef de la femille, vieux Vendéen incorrigible.

— Vous n'avez eu que trois fermes

MADEMOISELLE DE KÉROUAKE 173

brûlées sous vous; vous pensez que ce n'est point assez, dit une femme jeune encore, en pressant entre ses bras deux beaux enfants, dont Tun était à la mamelle. Vous voulez que nos fils soient aussi malheureux que l'ont été nos pères.

Le vieillard, pour toute réponse, leva les épaules et tourna son regard indigné vers un portrait de Charette qui pendait à la muraille.

Marie se retira. Il faisait nuit sombre;

le ciel était chargé de gros nuages. La

foudre grondait au loin; déjà de larges

iô.

174 MADEMOISELLE DE KÉROUAIIE

gouttes de pluie s'échappaient de la nuée épaisse. Marie rentra au château : M. de Grand-Lieu n'avait pas encore reparu.

M. de Kérouare chercha à faire passeï dans l'esprit de sa fille une sécurité qu'il n'avait plus lui-même. Depuis quelques heures, des bruits sinistres étaient arrivés jusqu'à lui. Pendant l'absence de Marie, une visite domicihaire avait eu lieu au château de Kérouare. On avait saisi dans Tappartement de M. de Grand-Lieu les armes et les papiers qui s'y trouvaient. Le même jour, à la même heure, de semblables perquisitions avaient été faites au château de

Grand-Lieu; un vieux serviteur venait d'en apporter la nouvelle. Au dehors, on avait remarqué, vers le soir, des mouvements inaccoutumés. Des détachements d'infanterie avaient battu les bois environnants; on avait vu les baïonnettes reluire à travers les halliers; à cette heure encore, on entendait les roulements lointains du tambour qui se mêlaient au bruit du tonnerre ; le tocsin sonnait à Clisson, et le vent d'orage en apportait jusqu'à Kérouare les cris de détresse. On essayait de cacher à madame de Grand-Lieu une partie de la vérité ;

i7G MADEMOISELLE DE KÉROUARE

mais la consternation qui régnait autour d'elle lui en apprenait déjà trop.

— Vous dites donc, mon père, s'écriat-elle tout d'un coup en s'adressant à M. de Kérouare, vous dites que M. de Grand-Lieu vous a embrassé en par* tant?

— Et en m'embrassant, il a prononcé ton nom, ajouta le vieillard qui pressait la main de sa fille.

— Il a prononcé mon nom! dit-elle comme en rêvant.

Puis elle ajouta :

— Ce doit être la première fois que

M. de Grand-Lieu vous a embrassé, mon père?

— C'est la première fois, en effet, répondit M. de Kérouare.

Elle se leva brusquement, écrivit à la hâte quelques lignes, demanda Georges, le plus intelligent, le plus actif, le plus alerte de ses serviteurs. Georges accourut.

— Sellez un cheval, lui dit-elle d'une voix ardente ; allez au château de la Pénissière, voyez M. de Grand-Lieu, remettezlui cette lettre, et soyez de retour dans uae heure^

178 MADEMOISELLE DE KÉROUAIIE

— Oui, Madame, répondit rhonnête garçon.

Au bout d'un quart d'heure, Toroge éclata avec une incroyable furie. Une heure, deux heures s'écoulèrent ; Georges ne revenait pas. La pluie tombait par torrents; à chaque instant la foudre éclatait. Enfin, sur le coup de minuit, un cheval s'arrêta devant la porte du château. C'était le cheval de Georges; mais la selle était vide. Ce fut un nouveau sujet d'alarmes, en même temps qu'un sombre et terrible présage.

Tout le château était debout; on ne

parlait pas, on osait se regarder a peine.

Au lever du jour, on entendit de toutes parts résonner les clairons et battre les tambours. Bientôt on put voir des bataillons défiler au loin dans la plaine. Des messagers qu'on avait envoyés aux informations rapportèrent que les troupes se dirigeaient vers le château de la Pénissière, qui se préparait, assurait-on, à faire bonne résistance. Marie ne douta plus que son mari ne fût au nombre des insurgés. Georges avait été trouvé sans vie dans la forêt : son cheval s'était sans doute em-

180 MADEMOISELLE DE RÉUOUAUE

portée et le malheureux avait été tué avant d'avoir pu remplir son message.

Madame de Grand-Lieu voulait partir pour aller elle-même arracher son mari aux dangers gui le menaçaient. On eut bien de la peine à lui démontrer que ce projet n'était pas réalisable. En effet, dès le matin, la Pénissière avait été cernée, et c'eût été folie que de vouloir y pénétrer. D'ailleurs il était encore permis de douter que M. de Grand-Lieu comptât parmi les rebelles. — Il t'aime, disait M. de Kérouare, il sait que sa vie est la tienne; le bonheur l'a rendu ménager de ses jours

— Hélas ! Marie le coPxnaissait , ce bonheur, et voilà bien pourquoi elle s'arrachait les cheveux avec désespoir. Chose étrange, encore une fois ^ au milieu de tant d'émotions, elle ne songea pas à Octave, pas même pour Faccuser et le maudire. Il était mort en elle, ou plutôt il n'avait jamais vécu.

Madame de Grand-Lieu avait pris place à sa fenêtre, observant, écoutant avec une horrible anxiété, l'œil fixe, l'oreille avide, le cœur haletant. M. de Ké^ rouare se tenait debout près de sa fille.

Tous les serviteurs étaient rassemblés

dans la chambre de leur jeune maîtresse. La Pénissière est si près de Kérouare, que Marie aurait pu en apercevoir la toiture, sans les massifs de verdure qui la lui cachaient. Avant ce jour, ce n'était, à vrai dire, qu'une ferme; cette grande et folle journée l'érigea pour jamais en château. Ce fut avec le sang de vingt jeunes héros que furent signés ses titres de noblesse.

Cependant tout restait calme. Des paysans qui passaient au pied de Ké* rouare prétendaient que c'était une fausse alerte, et qu'il n'y avait à la Pénissière personne autre que le fermier. Un rayon

d'espérance commençait à briller, quand tout à coup un roulement de tambours se fit entendre, et presque au même instant la fusillade s'engagea.

On vit alors un spectacle qui aurait arraché des larmes aux yeux des plus indifférents. Marie tomba mourante entre les bras de son père, et tous les serviteurs se pressèrent autour d'elle en pleurant.

A ce mouvement de faiblesse succéda dans l'âme de madame de Grand-Lieu un courage froid et terrible. Elle s'arracha des étreintes de M. de Kérouare, et re-

prit sa place à la fenêtre. Tout ce qu'on tenta pour l'éloigner fut inutile : Théroïque fille resta debout, ferme et immobile. Elle mourut ainsi de mille morts, car tous les coups de feu la frappèrent droit au cœur.

Les décharges continuaient. On pouvait distinguer l'attaque et la riposte, et, pour ainsi dire, les demandes et les réponses. De loin en loin, de lourdes explosions, puis des coups isolés, puis de longs silences plus lugubres, plus effrayants que le bruit même. D'une part, le tambour battait sans interruption: de l'autre, les cors et

.^ÎADEMOXSELLE DE KÉROUARE 185

les clairons sonnaient de belliqueuses fanfares. En même temps, partaient des deux côtés des chants également connus de la victoire : la jeune Marseillaise et le vieil Henri IV se mêlaient au milieu du sifflement des balles.

Madame de Grand-Lieu n'avait point changé d'attitude. M. de Kérouare sentait, malgré lui, son reste de sang s'allumer. Le vieux coursier hennissait à Fodeur de la poudre.

De temps en temps passaient des curieux qui, s'étant approchés autant qu'ils l'avaient pu faire du théâtre du combat,

en semaient des nouvelles sur leur passage. On les arrêtait, on les interrogeait. Les uns affirmaient que le château pouvait tenir longtemps encore, et que sans artillerie on en viendrait difficilement à bout; d'autres, en souriant, que c'était un enfantillage, et que, pour se rendre maître de la place ^ il suffisait de quelques hommes résolus. L^on s'accordait sur ce point, que les nobles rebelles se défendaient comme des lions et n'avaient d'ailleurs aucune chance de salut. Quelquesuns cependant, qui prétendaient bien connaître les lieux, assuraient qu^n pou-

vait aisément s^'échapper par les derrières, qui n'étaient point gardés, grâce à la pluie d'orage qui avait inondé les prairies d'alentour. On citait plusieurs gentilshommes des environs, engagés dans cette échaufïourée ; mais nul ne put dire si M. de Grand-Lieu était de la sanglante fête.

Vers le milieu du jour, on aperçut une épaisse fumée s'élevant au-dessus des bois : c'était la Pénissière qui brûlait. La fusillade s'était ralentie, mais les chants avaient redoublé parmi les assiégés, qui, triomphant dans leur désastre, remplis-

saient lair des joyeux éclats de leurs voix et de leurs instruments.

Marie n^avait pas bougé; seulement la pâleur de son front s'était illuminée, et ses yeux brillaient d'une fiévreuse ardeur.

Tout à coup une troupe de cavaliers au galop déboucha du bois dans la vallée. L'un d'eux s^en détacha brusquement et se dirigea vers le château de Kérouare avec la rapidité d'un caillou lancé par une fronde.

Il n'y eut qu'un cri dans l'appartement de madame de Grand-Lieu, un cri de joie et de délivrance.

Mademoiselle de.kéuouare {89

— Sauvé ! il est sauvé ! c^est lui !

Marie s'était élancée la première ; mais presque aussitôt elle recula avec épou« vante.

Ce iZi'était pas M. de Grand-Lieu,

C'était un jeune gentilhomme des environs de Mortagne, le vicomte de W***, ami d'enfance de M. de Grand-Lieu, bien connu au château de Kérouare. Il avait ses vêtements en désordre, les mains et le visage noircis par la poudre ; son front

saignait d'une blessure profonde. En le reconnaissant, Marie s'était jetée dans les bras de son père. Le jeune homme se tenait debout, silencieux.

Au château de la Pénissière, les chants avaient cessé : on n'entendait plus que quelques coups de feu qui se répondaient de loin en loin; une fumée noire et épaisse continuait de s'élever au-dessus du bois.

— Qu'avez-vous fait de M. de Grand- Lieu ? s'écria la jeune fille, en s'arrachant des bras de M. de Kérouare, qu'avez-vou§ fait de mon mari.

— Tout ce qu'il était humainement possible de faire pour le sauver, nous Pavons fait, Madame, répondit le jeune homme : nos efforts ont été vains. M. de Grand- Lieu a refusé de partager la chance de salut qui nous était offerte. Rien n'a pu l'entraîner, ni nos prières, ni notre exemple. Il a protégé notre retraite, nous l'avons tous embrassé en partant. C'est moi qu'il a pressé le dernier sur son noble cœur. J'ai tenté un dernier effort : je Fai supplié en votre nom. Madame. Je lui ai dit qu'il avait assez fait pour son parti, qu'il devait se conserver pour vous, pour

votre père, pour notre cause sainte. — Adieu ! m'a-t-il dit avec un triste sourire : mon parti ne me doit rien, et Dieu seul connaît la cause pour laquelle je veux mourir.

Ce sont ses dernières paroles. Peutêtre ce papier vous en apprendra davantage.

Marie s'empara du papier que lui tendait le vicomte de W***. C'était un testament en bonne forme, daté du château de la Pénissière, par lequel M. de Grand- Lieu léguait à sa femme les débris de sa fortune. Pas un mot, d'ailleurs, pas

une plainte, pas un regret, pas un adieu !

— Il est resté seul? demanda la jeune fille.

— Seul vivant, au milieu des flammes.

— Alors, ces coups de feu?...

— C'est lui qui vit et se défend encore.

— Partez, Monsieur, s'écria-t-elle : on doit être à votre poursuite. Ce château est suspect, cherchez un asile plus sûr. Et nous, mon père, allons, allons sauver M. de Grand-Lieu ou mourir avec lui!

Sa voix était éclatante, et son visage illuminé.

Au même instant une détonation retentit.

— MortI s'écria Marie en tombant à genoux.

On écouta : plus rien ! cette explosion fut la dernière ; aucune autre n'y répondit.

Le soir de cette mémorable journée, on vit un spectacle digne d'une éternelle pitié. Madame de Grand-Lieu et son père sortirent du château de Kérouare et se dirigèrent vers la Pénissière, suivis de tous leurs serviteurs. Le vieux comte marchait tête nue, appuyé sur le bras de sa

fille : Andromaque et le vieux Priam allaient redemander les dépouilles d'Hector!

Le cortège s'écoula lentement le long des sentiers. Tous étaient silencieux :

comme leur maître, les serviteurs avaient le front découvert. Marie ne chancela pas une fois durant ce trajet funèbre. Son pas était ferme; ses yeux ne pleuraient pas. Elle soutenait la démarche tremblante de son père.

Au bout de deux heures, ils s'arrêtèrent devant la cour de la Pénissière. M. de Kérouare et madame de Grand-

Lieu s'étant présentés à la porte, deux factionnaires les repoussèrent durement; mais un jeune officier parut, et, s'inclinant avec respect devant cette muette douleur qu'il comprit sans Tinterroger, il donna des ordres pour qu'on laissât entrer le vieillard et sa fille.

Ils entrèrent. Ces lieux dévastés offraient en raccourci le tableau d'un champ de bataille et l'image d'une ville prise d'assaut. Le château était debout, mais il n'en restait que les murs; le toit s'était effondré dans les flammes. Les ruines fumaient encore. La cour était jonchée

de cada\Tes, les uns appartenant à la troupe, les autres qu'on avait arrachés de Tincendie, tous frappés par devant, défigurés et à peine reconnaissables.

Les vivants bivouaquaient au milieu des morts. Ça et là des fusils en faisceaux, des tambours et tout l'appareil militaire. Plus loin, des soldats blessés, étendus sur des matelas. Le sol était souillé de sang et couvert de débris.

Marie s'avança, sans faiblir, au milieu de toutes ces horreurs. Elle se pencha sur chaque cadavre, les examina tous, froidement, un à un, et s'assura que

celui de M. de Grand-Lieu manquait.

Un éclair d'espérance traversa son âme désolée.

— Est-ce là, Monsieur, tous les morls trouvés dans la place? demanda-t-elle d'une voix émue au jeune officier.

— Tous, oui. Madame.

— Et pensez-vous, Monsieur, les avoir tous arrachés des flammes? ajouta M. de Kérouare. L'incendie n'en a-t-il pu consumer quelques-uns?

— Quelques-uns ont été peut-être ensevelis sous les décombres, répliqua l'officier; maisjene ]<3 pense pas.

— Il est sauvé ! s'écria Marie dans son cœur.

En tournant îa tête, elle aperçut un soldat qui, par un geste silencieux, lui indiquait un coin de la cour ombragé par un mûrier. Marie frissonna, marcha droit au lieu indiqué, poussa un cri, et tomba sur le corps sans vie de M. de Grand-Lieu ; M. de Kérouare ayant voulu s'approcher de sa fille :

— Éloignez- vous, mon père, éloignezvous, dit-elle.

Elle demeura seule, agenouillée près du cadavre de son mari, lui pariant à voix

basse, comme s'il avait pu Fentendre, et couvrant de baisers son frpnt pâle et ses mains glacées. M. de Grand-Lieu avait reçu trois coups de feu dans la poitrine; mais son visage était calme et serein ; ses belles mains avaient la mate blancheur de l'albâtre.

La douleur de Marie fut grave, sans éclat. Au bout d'une heure elle se releva, et s'approchant de M. de Kérouare, qui s'était assis à quelques pas de distance, courbé sur ses genoux tremblants :

— Du courage, mon père! dit-elle en lui tendant la main.

Ils s'avancèrent vers Tofficier pour lui demander la permission d'enlever le corps de M. de Grand-Lieu.

— C'est mon mari, dit la jeune femme.

— C'est mon fils, ajouta la vieillard.

Le jeune homme donna aussitôt des

ordres pour qu'on préparât un brancard de feuillage sur lequel on étendit les dépouilles mortelles du guerrier vendéen.

Quatre serviteurs du château de Kérouare le soulevèrent sur leurs épaules. Lorsque le convoi sortit de la cour, le tambour battit; rangés de front sur une ligne, les soldats présentèrent les arme? , et

l'officier salua avec la lame de son sabre.

Le brancard ruarchait en tête; M. de Kérouare et sa fille venaient ensuite, escortés du reste de leurs serviteurs.

Il est à Clisson, sur le plateau de la colline qui domine la rive gauche de la Sèvre-Nantaise , un cimetière rustique , caché sous l'ombrage des hêtres et des chênes. C'est là que M. de Grand-Lieu fut enseveli le lendemain, sans pompe et sans honneurs.

A partir de ce jour, on vit tous les soirs, à la même heure, madame de Grand-Lieu,

en habits de deuil, venir s'agenouiller ou s'asseoir sur la tombe de son mari. Elle y restait de longues heures, et plus d'une fois M. de Kérouare fut obligé de l'en arracher.

Souvent aussi, on la voyait errer, comme une ombre plaintive, autour du château de la Pénissière.

Il serait difficile d'ailleurs d'imaginer une douleur plus calme et plus paisible. Jamais de sanglots ni de pleurs ; toujours affectueuse et tendre pour son père, bonne pour ceux qui l'entouraient; seulement, distraite, silencieuse,

écoutant à peine, et ne répondant, la plupart du temps, que par un pâle sourire.

Cependant, en moins de quelques mois, ses yeux se cavèrent, son front se flétrit, ses lèvres se décolorèrent. Elle ne souffrait pas : elle s'éteignait.

Un matin elle dit à son père :

— Mon père, est-ce que vous m'en voudriez si je mourais avant vous?

— Tu veux donc mourir? demanda le vieillard.

— Je serais partie depuis longtemps, dit-elle : c'est la crainte de vous affliger

qui m'a retenue sur la terre. Si vous voulez, mon père, nous partirons ensemble.

— Quand tu voudras, ma fille, je serai prêt, répondit M. de Kérouare en branlant tristement la tête.

Elle ne parlait jamais de M. de Grand- Lieu, et ne souffrait pas qu'on parlât de lui devant elle.

Plus sa fin approchait, plus elle devenait sereine.

Sur le dernier temps, elle était presque joyeuse.

Elle mourut juste un an après la mort

de son mari, le jour anniversaire du combat de la Pénissière.

La veille, elle s'était couchée sans avoir pu accomplir son pèlerinage accoutumé.

Les forces lui avaient manqué. Le lendemain matin, M. de Kérouare entra dans la chambre de sa fille : Marie était assoupie. Le vieillard passa la journée auprès d'elle.

Vers le soir, elle s'éveilla, se tourna vers son père, et lui tendit la main avec un céleste sourire :

— Mon père, êtes-vous prêt? dit-elle.

M. de Kérouare garda cette main dans

la sienne, et la sentant se refroidir et se glacer, il se pencha avec effroi sur le visage de sa fille.

La tête de Marie reposait immobile; l'âme, enfin délivrée, venait de s'envoler, et déjà les anges l'avaient déposée, blanche et sans tache, aux pieds de l'Éternel,

M. de Kérouare suivit de près son enfant. Tous deux furent ensevelis à côté de M. de Grand-Lieu. On montre à Glisson leurs trois tombes.

M. Octave Duvivier, un des agents de change de Paris les plus distingués et les

210 MADEMOISELLE OE KÉROUAKE

plus spirituels, ayant naturelleiïient hérité du château de Kérouare, s'est empressé de le vendre à un honnête manufacturier de Nantes, qui se propose de le faire abattre et de le remplacer par une filature de coion.

J'avais seize ans passés quand elle m'apparut pour la première fois. Ce fut, je m'en souviens, par un beau soir de mai. J'étais sorti seul de la ville. J'allais sans but à travers champs, rêveur, inquiet sans savoir pourquoi. J'étais ainsi depuis

quelque temps et j'avais goût à la solitude.

Je vis le soleil s'abîmer dans une mer de pourpre et d'or, les ombres descendre des coteaux dans la plaine, les étoiles s'allumer une à une dans le bleu du ciel. Les rainettes chantaient sur le bord des étangs; les trilles du rossignol éclataient à longs intervalles. J'entendais aussi le feuillage ému frissonner et les grandes herbes se courber sous la brise avec un murmure triste et doux. La lune, qui s'était levée toute rouge à l'horizon, dormait, blanche et radieuse, sur la nacre d'un banc de

nuages d'où ses rayons tombaient à flots d'argent sur les épaules de la nuit. L'air tiède était chargé de senteurs enivrantes, j'écoutais, le long des haies en fleurs, de petits cris d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids.

J'allais, ouvrant mon âme à toutes ces rumeurs et à tous ces parfums, lorsque j'aperçus une troupe de jeunes filles qui se tenaient par la main et retournaient à la ville en chantant. Elles chantaient en chœur le printemps et l'amour; leurs voix fraîches vibraient dans le silence des champs endormis comme un bruit loin-

tain de cascade. Je me cachai derrière un buisson d^aubépine, et je les vis passer^ pareilles à un essaim de ces blanches ombres qui s'assemblent, la nuit, autour des lacs, pour former des danses légères, et s'évanouissent aux premières clartés de l'aube. Je distinguais, à la lueur des étoiles, leurs brunes ou blondes têtes : j'entendais le frôlement de leurs robes; j'aspirais à longs traits les émanations mystérieuses qu'elles laissaient sur leur passage, et qui m'arrivaient plus enivrantes que les senteurs embaumées du soir.

Lorsqu'elles eurent disparu, je me sentis pris d*un trouble inconnu, et, m'étant assis sur un tertre, au bord des prairies qui s'étendaient à mes pieds comme un océan de verdure, je cachai mon front entre mes mains et restai plongé dans une rêverie profonde, écoutant, cherchant à comprendre les bruits confus et les tressaillements qui se faisaient en moi.

Ce que j'éprouvais, je ne saurais le dire. Je sentais mon cœur oppressé et près d'éclater. Il y avait en lui comme une source cachée qui voulait une issue, comme un flot captif qui cherchait à s'épandre.

Je criais, je pieurars ; je trouvais à mes pleurs je ne sais quelle volupté.

Combien de temps restai-je ainsi?

Quand je me levai, je vis, à quelques pas devant moi, une céleste créature qui me regardait en souriant. Une tunique plus blanche que les lys tombait à plis gracieux le long de son corps, et laissait voir sur le gazon, qu'ils effleuraient à peine, deux pieds nus et blancs comme le marbre de Paros. Ses cheveux blonds flottaient en liberté autour de son cou; ses joues avaient la iraîcheur et Téclat des fleurs qui couronnaient sa tête ; sur Talbâtre

rosé de son visage, ses yeux brillaient comme deux pervenches écloses sur la neige aux premiers baisers d'avril. Ses bras étaient nus; une de ses mains reposait sur sa poitrine, tandis que l'autre paraissait m'inviter d'un geste bienveillant.

Je demeurai quelques instants muet, immobile, à la contempler. Sans doute elle venait du ciel, car sa beauté n'avait rien des filles de la terre, et je voyais rayonner autour d'elle une atmK)sphère qui l'enveloppait comme un vêtement lumineux.

— Qui donc es-tu? m'écriai-je enfin en tendant vers elle mes bras éperdus.

— Ami, répondit-elle d'une voix plus douce que le vent de la nuit, je suis la fée que le roi des Génies endormit dans ton sein à l'heure de ta naissance; ce matin j'y dormais encore ; je viens de m'éveiller au premier trouble de ton cœur. Ma vie est faite de ta vie : je suis ta sœur et serai ta compagne jusqu'au jour où, détachée * de toi, comme une fleur fanée de sa tige.j je t'abandonnerai au milieu de la route dont nous aurons fait ensemble la première moitié. Ce jour n'est pas loin, jeûna

ami. La rose qui ne vit qu'un matin est l'image de ma destinée. Pour m'aimer, n'attends pas que tu m'aies perdue, car ni tes pleurs ni tes regrets ne me ranimeront quand je ne serai plus. Hâte-toi ! Ma main n'est armée ni du rameau magique ni de la baguette enchantée, et je n'ai d'autre parure que les fleurs mêlées à mes cheveux; mais je te comblerai de plus de trésors que jamais fée bienfaisante et prodigue n'en répandit sur un royal berceau. Je te mettrai au front une couronne que bien des rois s'estimeraient heureux d'acheter au prix de la leur; je

te composerai un cortège tel qu'en voient rarement les palais et les cours. Invisible et présente, je te suivrai partout; partout tu sentiras mon influence féconde ; j'embellirai les lieux où tu devras passer ; la nuit j'embaumerai ta couche: je donnerai mon âme à toute la nature pour sourire chaque matin à ton réveil. Ah! nous aurons de belles fêtes ! Seulement, ces biens que je t'apporte, enfant, apprends à les connaître : saisis-les avant qu'ils t'échappent; sache y toucher sans les flétrir, en jouir sans les épuiser; fais-en provision pour cette autre moitié du chemin que tu

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dois achever sans moi. Ami, je te l'ai dit, j'ai peu de temps à vivre, mais il dépend de toi de prolonger ma frêle et précieuse existence. Je suis comme ces plantes rares auxquelles il faut ménager le soleil et la pluie. Mes pieds sont délicats, ne les fatigue pas à te suivre. L'éclat de mes joues est plus tendre que la fraîcheur du liseron des haies; si tu ne veux le voir se ternir en un jour, ne m'expose pas aux trop vives ardeurs, ne m'entraîne que sous d'épais ombrages. Veille enfin à ce qu'aucun remords n'empoisonne les regrets, déjà trop amers, que ma perte te laissera:

222 LA DERNIÈRÈ FËE

que mon souvenir te soît t)on, que j'égaie encore ton cœur d'un doux reflet longtemps après que j'aurai cessé d'éclairer et d'échauffer ta vie !

A ces mots, comme un ange gardien qui s'incline sur un berceau, elle pencha vers moi sa blonde tête, et je sentis ses lèvres se poser sur mon front, plus fraîches, plus parfumées que la menthe qui croît sur le bord des fontaines. J'ouvris les bras pour la saisir, mais la blanche apparition s'était déjà évanouie comme un rêve.

N'était-ce pas un rêve, en eff'et? Je con-

LA DEUNIÈRE FÉE 223

tinuai d'aller à travers les campagnes, tantôt courant comme un insensé, tantôt me jetant sur le gazon que je mouillais de larmes brûlantes; parfois je pressais contre mon sein la tige élancée des bouleaux que je croyais sentir frémir et palpiter sous mes folles étreintes; parfois, je tendais mes bras vers les étoiles et leur parlais avec amour.

Je parlais aux fleurs, aux arbres, aux buissons; je sentais en moi un torrent de sève qui débordait de toutes ' parts et se répandait sur la nature entière.

La digue était rompue; la source avait percé le roc. Je riais, je pleurais; je nageais dans une mer sans bornes de joies inénarrables et de félicités sans nom.

Quand Torient se prit à blanchir, il me sembla que j'assistais pour la première fois au réveil de la création. Mon cœur se gonfla, j'aspirai Tair avec orgueil, je crus un instant que mon âme allait se. dégager de mon corps pour s'envoler, libre et légère, à travers l'espace, mêlée aux molles vapeurs que le soleil levant détachait des coteaux.

Du haut de la montagne où j'étais parvenu, je mesurai l'horizon d'un regard vainqueur : la terre venait d'être créée pour moi et J'étais le maître du monde-

ÎI

Je n'avais pas trente ans, quand elle m'apparut pour la seconde fois. Ce fut, je m'en souviens, par une soirée d'octobre. J'étais sorti seul de la ville; j'allais sans but à travers champs, sombre, affaissé sans savoir pourquoi. J'étais ainsi depuis

longtemps, et, sans y avoir goût, je recherchais la solitude.

Le ciel était bas et voilé; une bise glacée abattait avec un bruit sinistre les dernières feuilles des arbres. Les haies n'avaient que leurs baies pour parure.

Des aboiements lugubres qui partaient d'une ferme éloignée, un filet de fumée bleuâtre qui s'élevait à travers les rameaux, révélaient seuls la vie dans ces campagnes désolées. Cependant quelques oiseaux effarés volaient çà et là de branche en branche; de noirs corbeaux tachaient la plaine, des bataillons de

grues filaient lentement dans Tair gris du soir.

J'allais, mêlant mon âme au deuil de la nature. Depuis longtemps j'étais pris comme elle de cette froide mélancolie qui accompagne la fin des beaux jours. M'étant assis au pied d'un buisson dépouillé, je vis passer auprès de moi deux vieilles femmes qui marchaient à pas lents, courbées chacune sous un fagot d'épines, provisions d'hiver qu'elles rapportaient sous le chaume.

Souvenir étrange! rapprochement bizarre! De cette même place où j'étais à

cette heure, j'avais vu passer, bien autrefois, par un soir de mai, une troupe de jeunes filles qui se tenaient par la main et s'en revenaient chantant. J'avais seize ans alors et le buisson était en fleurs.

Je cachai ma tête entre mes mains, et, repassant dans mon esprit les jours qui s'étaient écoulés entre ce soir de mai et cette soirée d'octobre, je m'abîmai bientôt dans un morne et profond ennui.

Quand je me levai, je vis, à quelques pas devant moi, une pâle figure, qui me regardait tristement. Elle était si changée que j'hésitai à la reconnaître. Il n'y avait

plus autour d'elle cette atmosphère lumineuse qui Tenveloppait à sa première apparition. Une tunique en lambeaux découvrait son beau sein meurtri. Ses pieds étaient en sang ; ses bras tombaient sans vie le long de ses flancs amaigris. L'azur de ses yeux s'était marbré de noir, les pleurs avaient creusé leurs sillons sur ses joues livides. L'infortunée se soutenait à peine, et, comme un lys flétri sur sa tige brisée, semblait s'incliner vers la terre.

— Que me veux- tu? lui demandai-je.

— Ami, l'heure est venue où nous devons nous séparer : avant de te quitter

232 LA DERNIÈRE FÉIS

pour jamais, j'ai voulu te dire un éternel adieu, murmura~t-elle d'une voix plain-« tive, plus triste que le vent d'hiver.

— Va-t-en ! ah ! va-t-en ! m'écriai-je ; fée menteuse, qu'as-tu fait pour moi ? Où sont-ils, ces biens que tu m'avais annoncés? Je les ai vainement cherchés sur ma route. Où sont ces trésors que tu devais répandre sur mes pas? Je n'ai trouvé que la pauvreté. Qu'est devenu ce diadème que tu devais me mettre au front? Ma tête n'a porté que la couronne d'épines. Où est ailé ce brillant cortège que tu promettais de me composer? Je

n'ai eu pour escorte que le désespoir et la solitude. Tu parles de nous séparer; mais, à rooins que tu ne sois le Génie de la douleur, qu'y eut-il jamais de commun entre nous? Ah! s'il est vrai que tu m'aies suivi partout et que partout j'aie subi ton influence, va-t-en et sois maudite, car tu dois être l'Esprit du mal!

— Je ne suis ni l'Esprit du mal ni le Génie de la douleur, répondit-elle avec mélancolie; mais c'est la destinée des hommes de ne me connaître qu'après m'avoir perdue, de ne savoir le prix de mes bienfaits que lorsqu'il n'est plus

temps d^en jouir. Ami, tu fus ingrat comme le reste de tes frères. Tu m'accuses, et je te plains. Dans un instant tu me connaîtras, et tu voudras alors, au prix des ans que Dieu te garde encore, me revoir seulement un jour telle que tu me vis pour la première fois. Tu demandes avec amertume où sont les biens que je t'avais promis? J'ai tenu toutes mes promesses ; mais, toi, tu les as dédaignés, ces trésors que je te prodiguais, sans me lasser, d'une main toujours pleine. Pour diadème, je t'ai mis au front la fraîcheur, l'éclat et la sérénité

d'un matin de printemps. Pour cortège, je t'ai donné Tamour et la foi, Tespérance et Fillusion. Ta pauvreté, je Tai faite si riante et si belle, que bien des puissants et des riches auraient voulu échanger contre elle leurs palais et leur opulence. Ta solitude, je l'ai peuplée de rêves enchantés. Ton désespoir, je te l'ai fait aimer, et j'ai su t'enivrer de tes larmes , à ce point que ton plus grand malheur sera désormais de ne plus pouvoir en répandre. Quand tu marchais, j'éveillaib autour de toi la sympathie et la bienveillance; tu ne rencontrais que des

regards amis et des mains fraternelles ; le ciel te souriait, la terre elle-même flem*issait sous tes pas. A ton tour, réponds, qu'as-tu fait des dons de ma munificence? qu'as-tu gardé de mes largesses? que te reste-t-il de tant de félicités que j'avais semées le long de ton sentier? Si tu n'as su rien conserver, est-ce à moi que tu dois t'en prendre? Si tu n'as su jouir de rien, est-ce moi qu'il faut accuser?

A ces mots, une lueur tardive illumina mon être. Je sentis un voile qui tombait de mes yeux et restai frappé d'épouvante en voyant clair dans mon propre cœur.

— Reste, ah! reste, ne t'en va pas!

m'écriai-je d'une voix suppliante. Rends™ moi ces biens que j'ai méconnus : mes yeux s'ouvrent à la vraie lumière. Rendsmoi l'amour et l'illusion ; rends-moi la foi et l'espérance. Fais que j'aime seulement un jour, fais que je croie seulement une heure, et, qui que tu sois, je le bénirai en mourant.

— Hélas ! dit-elle, c'est moi qui vais mourir. Et ne le vois-tu pas? Regardemoi : j'ai bien souffert; je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Voilà longtemps qu'un mal inconnu me consume *

un souffle dévorant a desséché mes os et tari dans mon sein les sources de la vie. Le sang n'arrive plus à mon cœur; touche mes mains, tu sentiras Thumidité glacée de la mort. Pourtant, si tu Pavais voulu, j'aurais encore devant moi de longs jours. C'est toi, cruel, qui me tues avant l'âge ! J'ai usé mes forces et meurtri mes pieds à te suivre. Vainement je demandais grâce : tu me criais : Marche I et j'allais. J'allais, épuisée, haletante, déchirant ma robe aux ronces du chemin, brûlant mon front aux ardeurs du midi.

Tu ne me laissais pas le temps de renouer

ma ceinture et de relever les fleurs de ma couronne déjà pâlissante. Vainement, SI nous rencontrions quelque asile embaumé , quelque mystérieuse oasis, je te disais : C'est là qu'est le bonheur! ami, c'est là qu^il nous faut dresser notre tente ! — Tu continuais ta course acharnée et m'entraînais sans pitié à travers les sables arides. Est-il un outrage que tu m'aies épargné? un orage dont tu aies préservé ma tête? Que de fois je me suis assise, lasse, découragée, décidée à l'abandonner ! Mais, ingrat, je t'aimais, et lorsque étonné de ne plus me sentir

près de toi, tu te retournais pour m'appeler du geste ou de la voix, je me levais et volais sur tes traces. Aujourd'hui, c'en est fait ; ami, je n'en puis plus ! Mon sang s'arrête, mon regard se trouble, mes jambes se dérobent sous moi. Ouvre tes bras, presse-moi sur ton sein; c'est dans ton cœur que j'ai reçu la vie, c'est sur ton cœur que j'ai voulu mourir.

— Tu ne mourras pas ! m'écriai-je en ouvrant mes bras pour la recevoir ; mais^ créature étrange, parle, qui donc es-tu?

~ Je ne suis plus, dit-elie, et je fus ta jeunesse.

A ces mots, je voulus la saisir, mais elle avait déjà disparu, et je n'aperçus à sa place que quelques fleurs flétries, tombées de ses cheveux; je les relevai toutes et n'en trouvai pas une qui eût gardé quelque parfum.

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