LE PRINCE OE COKDÉ
Ln héros sont quelquefois des machines dont les
inlrigans se servent avec habileté.
( Sagesse des Nation»),
Il y avait long-temps que madame de Rohan était sortie de chez sa fille; celle-ci, accablée par la manifestation de tant de colère de la part de sa mère impérieuse,
demeurait plongée dans une rnorne stupeur; elle n'avait trouvé ni de force pour défendre sa cause , ni de voix pour répondre selon le désir qu'on lui témoignait; une sorte d'ébloiiissement l'avait rendue comme immobile, et courbée dans un fauteuil et ses yeux noyés de larmes, elle semblait avoir perdu la raison,
1, a marquisedePiennese tenait devant elle, ayant à la main un flacon de cristal de roche garni d'or à trois couleurs et ciselé avec soin; il renfermait des gouttes d'Angleterre, alors à la mode. La marquise en faisait respirer à sa jeune amie , tandis qu'avec un mouchoir elle étanchait ses pleurs.
Ceci dura assez de temps. Mademoiselle de Chabot s'était présentée à la porte de la chambre; un geste l'en avait repoussée, un second lui fit connaître qu'elle devait veiller à ce que d'autres n'entrassent pas en ce moment.
La duchesse soupira ; elle regarda autour
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d'elle, mais sans rien voir... puis, elle parut écouter... Madame de Pienne la comprit.
« Rassurez-vous, dit-elle; revenez à vous. Nous sommes seules , ma belle parente; oui, seules... Ne conservez aucune crainte; vous êtes sous la garde de l'amitié. »
Ces paroles consolantes, la certitude acquise du départ de la terrible douairière , ranimèrent quelque peu mademoiselle de Rohan... Un autre soupir lui échappa... puis^ tout à coup elle dit :
« N'est-ce point que vous l'avez entendue? elle me donne sa malédiction , si je ne m'engage pas irrévocablement avec le prince de Savoie.
« — C'est un désir, dit la marquise, manifesté avec véhémence, mais qui n'est pas près de s'accomplir.
(c — Meconseillerez-vousla désobéissance?
fut-il dit avec un ton de reproche,
« — Vous aurez à lutter contre la volonté maternelle ou contre l'ordre royal ; ce sera à
votre prudence à prendre un parti... Je doute que la régenle revienne de son commandement imposé. Votre position est difficile.
« — Oui, reprit la duchesse en rougissant, parce que mon aveu sera du parti de la résistance.
« — Ah ! vous avouez donc, s'écria madame dePienneen battant des mains, tant sa joie fut excessive , vous convenez enfin que^ous êtes juste, que vous êtes portée à récompenser l'amour et la vertu?»
Il n'y eut pas de réponse , et la duchesse cacha sa tête dans son mouchoir, afin de dérober la vive émotion qui la colora.
« Ne vous troublez pas ainsi, reprit la marquise; n'ayez aucune honte d'un sentiment aussi légitime; où pourriez-vous mieux placer votre cœur ? »
Tout à coup mademoiselle de Rohan se leva. Il était facile de reconnaître, à l'expression d« ses traits, l'agitation de son âme; elle
mettait de la fierté à se vaincre , et d'une voix émue qu'elle tâchait de rendre ferme :
a II faut , dit-elle , que j'épouse le prince Louis; j'ai donné mon acquiescement; ma mère l'exige sous punition de la peine capitale pour les enfans rebelles. Mon cœur se brisera; n'importe, mon devoir sera rempli
et mon honneur sauvé.
« — Pauvre créature ! répliqua la marquise, pourquoi vous-même aspirer à vous tromper? Vous savez bien que ce mariage ne pourra s'accomplir , qu'il vous répugne , qu'il vous rendrait la plus misérable des femmes ; qu'f'pporteriez-vous, d'ailleurs, à votre mari? des sentimens pour un autre, une passion victorieuse de votre amour-propre; vous répéteriez en soupirant dans ses bras un nom qui le glacerait d'horreur. M. de Chabot possède votre affection ; lui disputer votre main serait presque un crime ; faut-il que tant de mérite que vous lui reconnaissez demeure « sans récompense? Celle dont vous pouvez le
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payer dépassera son espoir et prouvera toute l'étendue de votre désintéressement. »
La duchesse écoutait parler Tadroite confidente et avait de la peine à reconnaître où était la vérité; forcée d'avouer qu'en se donnant au prince de Savoie elle en aimerait un autre , elle l'était aussi de se laisser conduire à voir sans trop de frayeur la possibilité d'un mariage jusqu'alors regardé comme invraisemblable.
Elle pourrait devenir la femme du comte de Chabot!.. Elle!... Et lui?... Oh! que la distance qui les séparait encore était vaste, lorsqu'elle l'envisageait autrement qu'au travers du bandeau de l'amour ! elle se voyait seule de son côté avec sa faiblesse et son amant; de l'autre, au contraire, se présensentaient dans tout leur éclat et leur force, étayée du secours réciproque qu'elles se prêtaient , sa mère , la vanité des Rohan , son immense fortune, les prétendans royaux déjà refusés, la promesse qu'on lui avait
arrachée, mais qu'elle n'avait pas moins engagée; la personne \lu prince Louis, si haute par son rang, si élevée par sa naissance, si estimée par son caractère, qu'un pas rétrograde irritait avec raison , et l'appui de monsieur le lieutenant-général du royaume. La balance^ nécessairement, serait inégale chargée de tels poids ,et plus encore la duchesse redoutait le blâme de la cour, la risée des femmes, cette chute qu'elle ferait dans l'opinion publique, qui comprend mieux qu'un prince élèveà lui unefilleobscure,qu'il n'approuve l'héritière d'un nom illustre cherchant en dessous des siens un époux.
Toutes ces choses tourmentaient d'une manière étrange mademoiselle de Rohan , combattaient avec avantagi^ contre son affection etauraient vaincu peut-être, si madame de Pienne n'avait pas été là; mais celle-ci, habile à conduire une intrigue, femme du grand monde, et rompue au manège ordinaire de la cour, ne se laissa pas battre par
tout ce tableau que la duchesse déroula devant elle.
« Yous le chargez , dit-elle; votre imagination augmente la masse des obstacles et diminue celle des ressources ; par exemple , pourquoi ne vous accordez -vous pas l'appui de la reine et celui du cardinal et de notre invincible Monsieur le prince? ces trois aides manquent-ils d'autorité et de force? ne sontils pas redoutables à leur adversaire? En vérité, le beau venez-y voir que son altesse royale monseigneur le duc d'Orléans ! et depuis quand, s'il vous plaît, a-t-il l'usage de servir utilement ses amis? sa coutume est plutôt de les laisser aller à la mort , que de les conduire à l'autel d'bymenée. Comptez sur vos doigts le nombre et l'importance de ceux qu'il a abandonnés au terrible cardinal de Richelieu: Clialais, Marillac,Saiiit-Preuil, Ornano, Montmorenci, de Thou , Cinq-Mars, Puyiaurens et sa mère, et tous les gentilshommes qui Font servi, et l'Espagne et les
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archiducs... on en perdrait le nombre. Il agira de même envers le prince de Savoie ; et pour peu que le terrible Condé lui fasse mauvaise mise, il se renfermera au Luxembourg, se dira malade, prendra médecine... Je vous fais grâce du reste ^ acheva de dire en riant madame de Pienne.«
Il y avait une couleur si conforme au caractère de Monsieur dans cette réplique véhémente, que mademoiselle de Rolian, malgré lapreté de sa douleur, ne put ellemême se retenir de sourire. La marquise vit son avantage et se hâta d'en profiter.
« Croyez-moi, poursuivit-elle, prenez du loisir et du repos; faites fermer votre porte à tout le monde; imitez Monsieur dans les grandes occasions ; profitez de votre incommodité ; ayez la migraine, ia fièvre, des vapeurs, ce que vous voudrez: cette solitude vous laissera le loisir de réfléchir à votre aise, et on ne viendra point mal à propos Vous chagriner.
rt '— ^ Mais rtia rtière voudra me revoir, et l'état inquiétant dans lequel elle m'a laissée...
« — Votre mère, en partant, était plus occupée du point qui l'agitait que de votre mal; elle m'a dit : « Ce sont desébiouissemens; elle est à jeun peut-être , » et là-dessus elle s'est retirée. Au pis aller, si elle revient, elle ne vous dira pire, et le plus fort est fait de sa part;..
« — Sa malédiction !
(( — Sera-t-elle juste? le ciel les ratifiet-il lorsqu'un crime réel ne les provoque pas? Non , mon amie , il ne le fait point; les fantaisies de nos parens ne deviennent jamais , à ce seul titre , la règle de ses lois. »
La duchesse se remit à soupirer; elle était fort émue; l'aveu imprudent qui venait de lui échapper donnait tant de pouvoir à madame de Pienne. Le comprenant, elle pi'it celleci par la main, qu'elle pressa dans les siennes:
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« Au nom de l'amitié sincère que je vous porte, promettez-moi de ne jamais révéler ce que ma faiblesse future m'a porté à vous découvrir.
« — Pourquoi vous trahirais-je? lui futril répondu; cela serait inutile : vous-même ne tarderez pas à prendre .une résolution sage autant que généreuse, et le comte de Chabot vous devra doublement le bonheur.
« — Moi, que je me dégrade! que j'avoue ma faute! Ah! celle-ci estdonc bien grande, puisqu'elle vous porte à avoir si mauvaise opinion de moi!
« — Je n'ai jamais vu, repartit madame de Pienne en affectant une grande joie^ que la franchise fût un texte de mauvaise opinion ; serez-vous plus respectable en dérobant à qui vous aimez le sentiment dont vous payez sa tendresse, qu'en lui en faisaut le digne aveu? Depuis quand la bonté est-elle coupable?... On dirait que vous prenez plaisir à multiplier les embarras de votre position.
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« — Moi, je dirais au comte de Chabot...
« — Vous voulez donc que j'en prenne la tâche ? car enfin, il ne pourra vous épouser sans qu'au préalable il ne sache que cela vous convient.
«. — M'épouserî répéta mademoiselle de Rohan, tandis qu'un feu nouveau colorait son visage; elle ne dit rien de plus et baissa la télé. Madame de Pienne^ alors :
« — Oui, il vous conduira à l'autel; vous aurez la satisfaction sans pareille d'élever audessus des autres hommes celui qui est si digne de cette faveur , de faire un prince de votre amant. »
L'agitation de celle qui écoutait augmenta.
« Allons ! allons ! poursuivit la marquise ; prenez une bonne détermination; mais, pour cela , il faut que vous vous accoutumiez à ce qui vous épouvante ; en y réfléchissant, vous y arriverez. Je vous laisse.... N'est-ce pas , ma belle cousine, que tantôt vous me permet-
trez de rompre , pour revenir à vous, la consigne que vous allez donner à vos gens ? »
La présence de madame de Pienne devenait un besoin pour mademoiseile de Rohan ; aussi l'assura-t-elle que son hôtel lui serait ouvert à toute heure; elle ne la vit néanmoins partir qu'avec inquiétude et la conjura de prendre l'engagement solennel de ne rien faire connaître au comte de Chabot. Ceci fut juré par la marquise sans hésiter, et avec d'autant plus de loyauté , que dans son plan, cette indiscrétion devenait inutile.Mademoisellede Rohan aurait dû étendre à tout le reste de la société cette défense; elle n'v songea pas; aussi madame de Pienne, dès qu'elle fut sortie de l'appartement^ s'avisa d'aller quérir l'assistance d'un puissant auxiliaire dans la personne de monsieur le Prince, Dès qu'elle fut à sa voiture, elle recommanda que le cocher touchât vers l'hôtel de Condé.
Cet hôtel , à cette époque , avoisinait le Luxembourg ; il s'élevait sur ce vaste terrain
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où , de notre temps presque , on a construit rOdéon et toutes les rues qui l'environnent; il formait une sorte de carré entre la rue de Vaugirard , celle de ïournon, des Fossés de monsieur le Prince et de celle des Quatre- Vents ; il y avait là des corps-de-logis d'une grande étendue, ornés avec une vieille magnificence qui, aujourd'hui, paraîtrait mesquine; des jardins à l'avenant ; et néanmoins, sur tout cela , les qualités du maître répandaient un éclat brillant et ce vernis de la victoire qui a tant de charmes.
Là, habitaient ensemble, avec monsieur le Prince, son illustre mère, connue sous le titre de madame la Princesse et fille du dernier connétable de France, du nom de Montmorency, père du maréchal duc, immolé à Toulouse à la vengeance impitoyable du cardinal de Richelieu. Madame la princesse avait été d'une beauté merveilleuse , dont les traces étaient encore visibles. Henri iv l'avait tant aimée, que son mari , contraint à s'en
apercevoir,ravait emmenée hors du royaume. C'était une darîie fièrcj forçant tout le monde à compter avec elle , sachant tenir son rang, et trop heureuse de tout ce que son fils aîné faisait rejaillir sur elle de gloire et de considération.
Sa belle-fille, femme de monsieur le Prince, Marie-Madelaine Maillé Brézé, nièce du cardinal de Richelieu , ne possédait ni assez de charme, ni assez de mérite pour pouvoir retenir son jeune , vigoureux et fougueux époux ; un hymen mal assorti l'avait conduite dans une maison trop grande pour elle et que son caractère ne savait pas remplir; aussi passait-elle inaperçue et sans qu'on se doutât de son existence , presque à tel point , même à la cour, elle demeurait à l'écart.
Le prince deConti , second fils de madame la princesse, avec une jolie figure , était mal fait de corps ; faible , d'ailleurs , d'esprit et encore adolescent, il n'annonçait aucune ressemoiaiLce slj&z son rere. Leur sœur, la
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belle princesse de Longueville, prenait sur lui un ascendant qu'elle étendait aussi sur le grand Condé; celle-là, non contente de régner par ses attraits, par son esprit, voulait y joindre la puissance positive, et plus ard, pour y parveuir, fut la piemièreà allumer les flambeaux de la guerre civile.
Madame de Pienne, qui déjà avait des relations d'amitié avec Gaston d'Orléans et la princesse sa femme, allait rarement à l'hôtel de Condé; sa venue fut presque un événement. Elle demanda la jeune princesse, qui était sortie. Ce contre-temps parut la dépiter.
Monsieur le prince , d'une fenêtre de son cabinet, avait vu et reconnu, à la livrée et aux armoiries , le carosse de la marquise , et avec une galanterie dont lui, pas plus que les autres, ne se départait pas, envoya l'un de ses gentilshommes faire ses complimens à madame de Pienne et lui proposer de sa part si, vu la beauté de la saison, il lui s«-
rait agréable d'attendrele retour de sa femme dans le jardin de l'hôtel, où il lui tiendrait compagnie, madame la princesse étant pareillement en course et pour cette heure an Palais-Royal.
Ceci convenait trop à la marquise pour qu'elle n'acceptât pas; elle mit pied à terre , suivit le messager de son altesse sérénissime dans un salon voisin, où, peu après, monsieur le Prince entra. On lui reprochait d'attacher peu d'importance à sa parure, de même la négliger au-delà de ce qu'il convenait. Tout occupé de son ambition d'avenir, des moyens de la satisfaire par de grandes actions, il dédaii^nait ces soins efféminés auxquels les courtisans et les désœuvrés se livrent; mais son air si haut, ses yeux si brillans. son visage d'aigle, la fierté superbe de sa démarche, suppléaient au mauvais état de ses vêtemens et laissaient assez connaître et de quel lieu il était issu, et quel secret se cachait à demi sous cette simplicité outrée.
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Il se présenta avec cette politesse digne dont il savait si bien se servir dans l'occasion, et venant avec empressement :
« Que je me félicite, madame la marquise, dit-il, de devoir uniquement à ma bonne fortune la part de bonheur que la princesse de Condé aurait seule obtenu! votre apparition dans cette pauvre demeure est d'autant mieux appréciée, qu'elle se renouvelle rarement. Mon voisin est plus heureux; cela doit être: à tout seigneur, tout honneur. »
Et un sourire de mépris démentait en même temps ce que pouvait avoir de trop humble cette dernière partie du propos; il était facile de voir que monsieur le prince était peu ébloui de la grandeur personnelle du duc d'Orléans.
Madame de Pienne avait trop d'esprit et d'habileté pour convenir qu'elle préférât le Luxembourg à la pauvre demeure de Condé, comme il plaisait au jeune grand homme de la qualifier; elle prétendit que son penchant
l'entraînerait plus souvent vers celle-ci , si on l'accueillait avec la grâce qu'y mettait monsieur le prince; mais son illustre mère avait fermé le cercle de ses favorites et ne l'ouvrait plus, et madame de Condé ne songeait pas encore à choisir les siennes.
« Alors, reprit le prince, c'est le moment de solliciter pour être des élues; mais, je le répète, vous nous négligez, et l'invincible Gaston vous entraîne comme tant d'autres dans le tourbillon de sa gloire. »
Monsieur le prince était railleur; la marquise le savait trop bien pour l'exciter par sa réponse. La gloire de Gaston de France était peu de chose, et certes, celle du prince de Condé n'avait pas à en souffrir. La marquise lui dit:
« La meilleure preuve que je puisse doui ner à votre altesse de mon vif désir de me bien mettre dans l'affection de ceux de ces hôtes, est la démarche que je viens faire;
je ne sais s'il est bon de dire que je passe maintenant dans le camp ennemi.
«—Oh! madame, je désavoue cette expression ; il n'y a ici que des serviteurs dévoués de son altesse royale, que des admirateurs de son caractère énergique et ferme et de ses grands exploits; soyez, persuadée que nous sommes petits auprès d'un tel géant. Néanmoins , plus notre infériorité est prouvée et reconnue, plus on doit vous savoir bon gré de ce que vous annoncez. Quoi! vous venez à nous plutôt qu'à cet invincible prince; et dans quel but, s'il vous plaît? et en quel cas notre faiblesse peut vous être agréable?
« Je ne sais, poursuivit le vainqueur de Rocroi avec satisfaction , quel vent souffle; mais au moment où le lieutenant -général du royaume a le plus de puissance , on l'abandonne pour venir à moi. Votre paient , par exemple , l'excellent comte de Saint-Aulnay, Henri de Chabot, digne d'une meilleure fortune, à laquelle je contri-
huerai sans doute, s'est retiré des délices du Luxembourg pour prendre gîte à l'hôtel de Condé. Eh bien! son altesse royale en boude comme si elle était accoutumée à conserver ses amis et ses partisans. »
Madame de Pienne, enchantée que M. le prince, p;ir.^e qu'il venait de dire concernant le comte de Chabot , eût ouvert la conversation sur le pouît où elle-même voulait la conduire, s'empressa de saisir l'occurrence, et prenant la parole :
« Monsieur, dit-elle ( les princes du sang encore n'ayant pas universellement le Monseigneur de la haute noblesse et les femmes le leur accordant moins que les hommes), c'est précisément de mon cousin de Chabot que je suis venue en toute confiance parler à votre altesse ; car j'avoue que c'était vous que, ce matin, je voulais voir.
M — Et il faut vous arracher un fait aussi agréable pour votre passionné serviteur! ... Mais que puis-je pour le comte? faites-le moi
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connaître; j'ai hâte de vous prouver ce que je vaux en amitié.
« — Et où valez-vous moins, monsieur? A la guerre vous êtes invincible, et en amour, je disais, hier au soir, à madame de Châtillon... »
Le prince se mit à sourire, puis il dit:
« Nous reviendrons à ce que vous contiez à cette dame; maintenant ne s'agit-il pas de Chabot?
« — De lui, oui. I! est, vous le savez, assez mal accommodé de bien ; ses revenus ne sont pas à la hauteur de son mérite, et il ne peut faire à la cour cette figure qui ne nuirait pas aux intérêts de votre altesse. Un cas fortuit et tout heureux se présente : il peut acquérir de riches domaines, des duchés de France, pour peu que votre amitié consente à l'appuyer.
« — EIlo lui est acquise, vousai-je déjà dit; mais, madame, s'il est en train de faire de !a poudre de projection , je présume qu'il m'en
fixe une part; car, sansla pierre philosophale, je ne vois pas comment il parviendrait atout ce que vous me faites entrevoir.
ft — L'amour, reprit la marquise , enfante autant de miracles que les prodiges de l'alchimie. »
Elle partit de ce début pour aj)prendre à M. le prince ce qui se passait, comment le comte de Chabot s'était mis à aimer follement et sans espoir la duchesse Marguerite, comment, par un de ces coups inespérés delà destinée, cette demoiselle d'un si haut rang s'était-elle, de son côté, laissée entraîner à la même tendresse. La marquise ne déguisa rien, avoua et ses propres actes, et la volonté impérieuse de la douairière, et ce qui, ce matin, se serait passé au Palais- Royal, et la protection que le duc d'Orléans accordait au prince Louis de Savoie, et l'engagement malencontreux que mademoiselle de Rohan avait pris envers lui , lorsqu'elle essayait de sur*monter sa faiblesse.
« Voilà , monsieur, poursuivit-elle, où les choses sont arrivées. Mon cousin a lait connaître la passion qui l'enivrait; mademoiselle de Rohan lui déguise la sienne, et toutefois est d'autant plus faible, qu'elle cherche à paraître forte. Je ne sais si la régente osera user de violence tant contre l'autorité légitime d'une mère, que contie la volonté de M. le duc d'Orléans; il est à craindre que celui-ci, que le cardinal Mazarin a grand intérêt à ménager, «e finisse par se faire obéir. C'est une circonstance où il peut sans fracas se montrer ferme , et tout me porte à croire qu'il saisira une aussi belle occasion de se montrer avantageusement; d'ailleurs, je sais (jue M. de Chabot est mal dans ses bonnes grâces et qu'il éprouve un vif désir de se venger de l'abandon de son service pour passer au vôtre. »
Le prince de Condé avait écouté avec une attention extrême la narration mtéressante que lui faisait madame de Tienne; lui, à son
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tour, éprouvait un mouvement de joie maligne d'avoir enfin rencontré une occasion favorable et Lelle que vainement il l'avait cherchée jusqu'alors de lutter corps à corps, pour ainsi dire, avec Gaston d'Orléans. La victoire qu'il remporterait sur lui donnerait dans son idée à la cour une haute opinion de sa fermeté et de son crédit. Sa jeune ambition voulait, de ce combat remporté, se faire une échelle pour monter au faîte, et l'occasion tant recherchée se présentait enfin avec les plus heureux accessoires; il s'agirait non de premier prétexte venu, mais de secourir un serviteur d'autant mieux en évidence, qu'il sortait du Luxembourg, qu'ancien officier de Monsieur, il s'était retiré d'un palais où régnaient la nonchalance et l'ingratitude.
Peut-être le prince de Condé vit plus loin encore, peut-être aperçut -il dans l'avenir l'avantage que ^es projets retireraient dans leur exécution de la haute posture dans la-
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quelle le mariage avec mademoiselle de Rohan placerait monsieur de Chabot; il se savait peu aimé de !a maison de Savoie. Agrandir celle-ci augmenterait (a force du duc d'Orléans; il valait donc mieux la diminuer en jetant dans le parti opposé ('influence et la richesse de i'héritièie des Rohan. Toutes ces considérations méditées et pesées dans son esprit rapidement, et comme le fait un guerrier accoutumé à saisir au vol la victoire, déterminèrent la réponse du prince; elle fut telle que madame de Pienne pouvait la souhaiter. Un secret profond lui fut promis sur sa démarche, et un engagement pris l'assura que le comte de Chabot a\ait trouvé un ferme protecteur.
Elle, alors, reprenant la parole, et avec autant de légèreté apparente que d'habileté de fond , dicta au prince de Condë ce qu'il devait faire. Il s'agissuit (inbord de déterminer mademoiselle de Rohan à un éclat qui ne lui permît plus de reculer, et puis de le
prendre sur un ton si haut, que la frayeur s'emparant du duc d'Orléans, l'empêchât de s'avancer à l'aide du prince de Savoie.
« Quant à ceci , fut-il répondu , Dieu aidant, je m'en charge ; Monsieur n'est pas homme de guerre, bien qu'il porte son feutre sur l'oreille; si on fait briller li ses yeux une épée, il se reculera; quant à ce qui est d'entraîner mademoiselle de Rohan où elle a, sans doute, tant d'envie d'aller, je m'y emploierai de mon mieux, et vdus serez contente.
« — Avec cette assurance, reprit la marquise, me voilà tranquille; il ne me reste plus qu'à prendre congé de votre altesse. Il est inutile qu'on soupçonne ce qui m'a conduite aujourd'hui à l'hôtel de Condé.
« — Oui , vous voulez ménager les deux rivaux, vous tenir d'un côte et diriger l'autre. Ah! madame de Pienne, les hommes se prétendent forts en politique : c'est de vous