‹ Mademoiselle de Verdun; 2nd edChapitre 2 sur 27 · SURPRISE · texte numérisé non relu

SURPRISE

Tu l'aimes ! tu aimes encore une fille qui reçoit les dons d'un autre^ qui va dans l'égUss prier pour un autre !

Claire Calalanzr, par le comle A. DE Pastoaet.

MÏ£^

Le jour de la prcscutation à la cour de* la vicomtesse de Baudrimont arriva enfin ; depuis le matin la comtesse de Vauxclairs s'était installée à l'hôtel de Polvil,et dcplo3ait une importance d'activité qu'elle réservait pour ces occasions remarquables. La comtesse de Ijcaudriniont vint aussi présider aux apprcts de la toilcLle de sa

belle-fille, et voulut surveiller la façon dont le coift'eur placerait les barbes sur sa tête, et comment la coiffure serait exécutée.

Quant à Marie, indifférente à tous ces détails, elle semblait se prêter comme un mannequin à la coquetterie de toilette dont on cherchait k la revêtir. Sans pouvoir assigner à son abattement une cause plus pressante, un sujet plus poignant, elle avait peine à se soustraire aux idées de tristesse et de découragement qui pesaient sur son âme comme un linceul de plomb.

Vainement le prince de Fiennes avait-il cherché à lui rendre un peu de courage, un peu d'énergie ; son amitié , si douce et si parfaite, était demeurée impuissante contre un accablement qui eût craint de laisser deviner la source de sa mélancolie. Entre la vicomtesse de Baudrimont et le

prince de Fiennes , il existait encore une barrière qui s'opposait à la possibilité d'une amitié complète, et aux forces consolatrices qu'une telle amitié lient en réserve pour les grands troubles du cœur.

L'un voulait être deviné , l'autre ne voulait pas solliciter une confiance que son attachement respectueux et dévoué solbcitait pour lui.

Le prince de Fiennes occupait une des grandes charges de la maison du roi , et ses fonctions lui permettant , lui faisant même presqu'un devoir d'être assidu à la cour , surtout les jours de réception , il promit à la vicomtesse de Baudrimont de s'y trouver au moment de sa présentation, et de l'encourager ainsi par sa présence.

Le marquis de Polvil éprouvait une joie presque enfantine à voir parer sa nièce pour

cette solennité de cour , qui remettait en sa mémoire les premières années de sa jeunesse, et la cour si brillante de Marie- Antoinette . au milieu de laquelle brillait cette malheureuse reine, de tout l'éclat d'une grande beauté , de toutes les grâces d'une grande bonté et d'une amabilité parfaite.

L'égoïsme d'habitude de ce vieillard, s'était pour ainsi dire fondu devant l'angélique douceur de sa nièce , en présence et sous l'influence des attentions touchantes qu'elle ne cessait de lui témoigner; pour la première fois de sa vie il apercevait le charme des affections intimes , et la tendresse de Marie lui faisait croire au bonheur de la paternité , la remplaçait même dans son cœur, ou plutôt, la lui faisait connaître toute entière, avec les mille douceurs qu'elle apporte avec soi.

Le marquis de Polvil avait reconnu combien peu pouvaient sympathiser les caractères de Charles de Baudrimont et de Marie. Les premiers torts de ce jeune homme lui révélèrent la série de chagrins que sa conduite future devait préparer à ceux qui lui étaient attachés par des liens d'affection; alors l'avenir de Marie s'offrit à sa pensée comme env eloppé d'un voile de douleurs. Il se reprocha la précipitation du mariage qu'il avait conclu , sa tendresse s'en accrut pour la pauvre enfant de son adoption, et les témoignages de cette tendresse se colorèrent d'un accent de douce pitié.

Assis près de la toilette devant laquelle la comtesse de Baudrimont et la comtesse de Vauxclairs mettaient elles-mêmes la main aux derniers ajustements de la parure de Marie, le marquis de Polvil donnait, lui

aussi, ses avis et se réjouissait en son àme de la grâce et de la beauté de sa nièce.

-—Ma chère enfant, lui disait-il, vous êtes charmante comme cela ce soir; la toilette de cour vous va h merveille.

Puis se retournant vers la comtesse de Baudrimont: — Gettetoilettetoutegracieuse qu'elle peut être , eût semblé bien extraordinaire dans notrejeunesse, n'est-ce pas, madame? Nos habits de cour avaient plus de majesté, plus de noblesse; mais je dois convenir que ceux d'aujourd'hui ont peut-être plus de grâces.

— 0 monsieur de Polvil, répondit madame de Baudrimont, le coup-d'œil de la galerie de Versailles était une bien belle chose, tous ces habits brodés, dorés, chamarrés en soie de toute couleur, ces immenses

robes des femmes de cour, étalant le luxe desplus belles étofl'es, l'ampleurdes paniers, ces têtes poudrées et si bien frisées, qui, vieilles, dissimulaient par ce moyen leur vieillesse , tandis que les jeunes en acquéraient plus de fraîcheur. Jamais le salon des Tuileries n'offrit un pareil coup-d'œil d'élégance, de bon goût et de gracieuse richesse.

— C'est très-possible, madame, très-possible pour l'ensemble , pour l'éclat d'une fête, d'une grande réunion; mais individuellement, je préfère, je le crois, la toilette actuelle de nos femmes.

— Monsieur de Polvil, murmura presque à l'oreille du vieillard la comtesse de Vauxclairs, ne vous souvenez-vous plus de la jolie vicomtesse de Pierreville?

Le marquis de Polvil retrouva daus sa II. 3

poitrine un vieux soupir presque amoureux, que le temps avait respecté , et dont il honora la dernière de ses intvis^ues galantes, celle dont probablement l'aventure avait fait le plus d'éclat. Puis il tira lentement de la poche de son habit , une petite tabatière d'or émaillée, sur le couvercle de laquelle était peinte une jeune femme dans le costume des élégantes de la fin du dix-huitième siècle.

— Vous rappelez -vous quel délicieux sourire avait cette jolie vicomtesse de Pierreville, quelle taille divine, quel pied fin et cambré; Léonard médisait encore en émigration, que jamais plus beaux cheveux n'avaient été confiés à son talent de coiffeur.

— Vous étiez bien amoureux et bien Ibu alors, mon cher marquis, et vous alHchâtes cruellement ma pauvre amie de Pierreville,

DE VERDUN. ih

Ce reproche sembla rajeunir et les souvenirs et la personne du marquis de Polvil, il entama à voix basse une conversation badine avec la comtesse de Vauxclairs, et pour un moment, le temps passé l'emporta sur le temps présent, la vicomtesse de Baudrimbnt et sa toilette furent oubliées.

Cependant huit heures sonnèrent à la pendule, il fallut songer à partir.

— Faites avertir mon neveu, dit le marquis de Polvil, il faut qu'il ait le premier le plaisir de voir sa femme en toilette de cour.

Un domestique revint annoncer que le vicomte de Baudrimont était sorti immédiatement après le dîner.

Marie ne parut être ni surprise, ni contrariée de cette (Voitleur et de cette marque

d'indifférence de son mari , elle entendit à peine l'ordre du marquis de Polvil et la réponse du domestique , son esprit était en proie à d'autres idées ; plus qu'à l'ordinaire elle se sentait triste et mélancolique. Plus qu'à l'ordinaire son cœur éprouvait une sorte de vague terreur, d'ennui profond , qui la laissaient comme insensible à tous les faits extérieurs.

Enfin les deux comtesses de Baudrimont et de Vauxclairs la firent monter en voiture, et l'ordre fut donné de se rendre aux Tuileries. Pas un mot ne fut prononcé pendant ce court trajet; et quand la voiture s'arrêta devant le pavillon de Flore, le mouvement qui cessait tout à coup , l'éclat des flambeaux, le bruit des valets qui s'avançaient à leur rencontre, eurent seuls le pouvoir de rendre Marie au sentiment de sa situation.

La vue du vieux château des Tuileries, éclairé par la lueur des lanternes et des torches, qui projetaient leur lumière sur les sculptures ébréchées de sa pierre noirâtre, la foule des valets de pied qui se pressait sous ie vestibule, les gardes qui encombraient l'entrée des portes, les escaliers, les antichambres, frappèrent Timagination de la vicomtesse deBaudriniont, et vinrent réveiller sa mémoire assoupie, comme d'anciens hôtes un instant oubliés.

Sa pensée se remeubla de toutes les conversations qui tant de fois dans son enfance l'avaient rendue attentive, sérieuse, puis triste jusqu'aux larmes. Le roi, qu'elle allait visiter, auquel elle allait être présentée, était ce prince, frère de l'infortuné Louis XYI, dont l'histoire et les malheurs avaient occupé tous les souvenirs de son père et tous ceux du baron de Minville; cr roi avait passé,

avec les débris de sa noble famille, à travers les grands orages que son père et le baron de Minvilie avaient subis. Sa cause était la sainte cause , la religion terrestre ceux qu'elle, toute petite enfant, avait le plus aimés, et qui demeuraient encore \es plus cliers objets.de sa tendresse.

En remontant ainsi vers les années écoulées, Marie retrouva sur le chemin, qu'elle parcourut en quelques secondes, la figure triste et suavement mélancolique de Georges; il lui apparut, parmi les pures joies de sa première jeunesse, comme la plus pure de toutes les joies, et fit tressaillir son cœur; le souvenir de Georges agita tout son être, car Georges était tout ce qu'il y avait eu d'heureux dans ses heures heureuses, car les paroles de son amour, si voilées, si timides qu'elles eussent été , peuplaient seules sa mémoiic.

Georges de IMinville est tout à la fois

pour elle un bonheur et une crainte.

Elle monta, comme une personne endormie, le grand escalier des Tuileries ; sa tête se balançait sur ses épaules, et semblait prête à s'incliner sur elles, alourdie par une fatigue mortelle; ses jambes tremblaient a chaque marche, et sou cœur repoussait par ses battements la ceinture de sa robe.

La comtesse de Eaudrimont s aperçut de l'état dans lequel se trouvait sa belle-fille et elle l'attribua à l'émotion de la cércmonlt^ à laquelle elle se rendait.

■ — l\assurez,-vous, ma chèr(; ]Marie,lui dit-elle, réprimez vos teneurs, soyez supérieure à ces enfantillages déjeunes femmes Le roi vous accueillera avec une grande

bonté , mon enfant , tâchez de n'être point embarrassée en lui répondant

A la voix de sa belle-mère Marie rappela' ses esprits troublés et reprit un peu d'assurance.

Le grand escalier était franchi , la salle des gardes s'ouvrit devant elles et se présenta, toute resplendissante de lumières, de dorures et des brillants uniformes des officiers de la maison royale. A chacune des portes de cette salle , des factionnaires se reposaient sur leurs armes , et leurs camarades rangés sur le passage des femmes qui se rendaient à la réception du roi , examinaient avec une maligne causticité et passaient en revue les toilettes de cour des arrivantes.

Comme la viconitc:jse de Baudrimont et

ses deux présentatrices se trouvaient sur le seuil du salon de la Paix, le garde-du-corps qu'elles y rencontrèrent sembla éprouver à leur vue un douloureux moment de surprise. Son fusil , qu'il tenait en ses mains croisées sur le devant de sa poitrine , échappa à leur étreinte , et la crosse , en arrivant à terre, produisit un bruit sourd encore amorti par l'épais tapis qui recouvrait le parquet.

Ce bruit attira l'attention de Marie. Elle tourna ses yeux vers l'endroit d'où il partait, et la même surprise , la même émotion pénible qu'avait paru éprouver le garde-du-corps, dont le fusil avait par son retentissement éveillé son attention, se manifesta dans toute sa personne. Un moment elle suspendit sa marche, son regard se fixa d'une manière étrange sur le regard troublé du garde en faction, ses

lèvres parurent vouloir s'ouvrir pour prononcer une parole ; mais cette parole expira dans sa bouche.

Il lui sembla que toutes les rêveries, toutes les pensées qui avaient assailli sa tête depuis quelques heures, venaient de prendre un corps, de se revêtir de réalité. Pour un moment, elle mit en oubli et le lieu où elle se trouvait et les gens qui l'entouraient; elle fut tout entière absorbée par le fantôme de sa jeunesse , qui venait de se dresser devant elle sous la ligure de Georges de Minville.

Pendant cet instant de trouble et d'étonnement le prince de Ficnncs entra d^ps Ja salle des Gardes. A la vue de Marie arrêtée, pâle et immobile, loin de sa bellemère et de la comtesse de Vauxclairs, devant un simple garde, dont 1 émotion

paraissait au moins aussi grande ; il comprit qu'il arrivait enfin à connaître la cause inconnue pour lui, jusqu'à ce jour, des tristesses de sa jeune amie. Alors, avec cette inquiète délicatesse de la véritable amitié, il craignit que d'autres yeux que les siens ne s'aperçussent de ce qui se passait, et n'en tirassent des conséquences défavorables à la réputation de la vicomtesse de Baudrimont. Jl se hâta de traverser l'espace qui le séparait de Marie, et s'approchant d'elle avec empressement :

— Madame , lui dit-il , madame votre belle-mère vous attend dans le salon voisin, elle s'inquiète de ne pas vous voir arriver, vous sentiriez-vous souffrante ?

Marie, sans répondre un seul mot, rejoignit mesdames de Baudrimont et de Vauxclairs, qui s'empressèrent près d'elle en la voyant pale et tremblante.

Quant à Georges de Minville, dès que le prince de Tiennes se trouva en face de lui , il reprit son arme et frappa trois fois du talon di sa botte le tapis du salon.

Car le prince de Tiennes était pair de France.

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