‹ Mademoiselle Mars et sa courChapitre 10 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

ajoute ce7personnage, puis il se retire et ferme la fenêtre en riant.

— Quel est ce maroufle ? demande Etiennette.

— Le duc d'Otrante, répond Marchand, et il referme la portière. A Paris ! dit-il ensuite au cocher, et après avoir humblement salué la dame, il retourne à son poste.

Les chevaux partent au galop. Mademoiselle Bourgoin s'enfonce dans un coin de la voiture et se met à fondre en larmes pour la première fois de sa vie. Sa vanité recevait un coup mortel, son orgueil était brisé et son infidélité envers Chaptal cruellement punie.

L'empereur, qui savait parfaitement que l'arrogance de cette actrice avait poussé l'un de ses plus fidèles ministres à renoncer au service de TEtat, avait résolu de lui infliger un rude châtiment, et comme nous venons de le voir, la leçon était sévère.

Le lendemain matin il partit pour Mayence où il allait rejoindre son armée.

Un mois après, les troupesdu roi Frédéric étaient battues à Jéna et à Auerstaedt, et

quinze jours plus tard la capitale de la Prusse tombait au pouvoir des Français.

Le jour même où Napoléon entrait à Berlin au bruit de la musique, son ancien ministre de l'intérieur, le comte Chaptal de ÇJianteloup, faisait sa rentrée, au bruit de For, dans le cœur froissé et repentant de son infidèle Bourgoin, qui se rendait à discrétion à son généreux vainqueur. La comédienne fêta le jour de la capitulation par un souper auquel furent invités, entre autres convives, l'abbé Geoffroy et M. Griniod de la Reynière à peine remis des suites de sa chute. Chaptal n'avait pas tardé à se convaincre de l'injustice de ses procédés à l'endroit de ce dernier, et il s'était empressé de lui offrir, en guise de dédommagement, deux barriques d'un excellent vin du Rhin et l'assurance de sa haute estime. La première de ces indemnités lui avait causé un plaisir extrême ; quant à la seconde, il s'en souciait fort peu.

Rendons-nous à présent chez l'impératrice.

Joséphine, la tonne étoile de Napoléon, était un soleil d'éclatantes vertus, qui brillaient à travers les nuages de cent petits défauts. L'impératrice avait un noble cœur, plein de cette charité si rare qui ne peut voir une larme aux paupières d'un autre, sans éprouver le besoin de la sécher.

Joséphine était un de ces anges terrestres qui ne connaissent que par ouï-dire la haine, la plus laide de toutes les passions.

Généreuse et bienfaisante, elle était la mère des pauvres, la providence des orphelins.

Elle po&sédait mille qualités aimables, mais en même temps, comme nous lavons dit, cent petites faiblesses. Elle était superstitieuse, frivole, prodigue, amie du faste et, comme la Julie de Rousseau, un psu gourmande.

L'empereur au contraire était l'ennemi juré de la gourmandise, non pas tant par inclination que par principe. Les deux modèles qu'il avait constamment devant les yeux étaient Jules César et Olivier Cromwell. Animé de l'ambitieux désir d'égaler ces deux grands hommes, il suivait en tout leur exemple. Or, César et Cromwell détestaient la bonne chère, ils étaient les adversaires les plus prononcés de la cuisine et de ses œuvres antirépublicaines. Aussi Napoléon ne blâmait aucun défaut autant que celui qui précisément était le plus saillant chez sa femme.

La manière de vivrede l'empereur avait, soit dit en passant, quelque chose d'uniforme. Son déjeuner se composait tous les matins d'un poulet froid à la Marengo. A part ce déjeuner, il ne mangeait d'ordinaire qu'une fois par jour. Napoléon est peutêtre le seul homme qui n'ait pas eu un plat favori; peu lui importait ce qu'il mangeait.

Malgré cela, quelques-uns de ses nombreux Plutarques veulent nous faire accroire qu'il aimait de préférence les saucisses de mouton grillées, le jambon et les lentilles. Ce

dernier mets était, on le sait, le plat de prédilection de César.

M. de Cussy, sous-préfet des Tuileries, et M, de Beausset, un des chambellans de Napoléon, étaient chargés de la rédaction du menu de la table impériale; mais ce menu ne venait dans les mains de Laguipierre, le maître-d'hôtel de la cour, qu'après avoir obtenu la sanction de Duroc. Du reste l'empereur mangeait très-vite et , comme aurait dit M. Grimod, sans recueillement.

— Ne m'imitez pas , disait-il souvent à ses commensaux ; je sais que je mange beaucoup trop rapidement, mais il m'est impossible de me défaire de cette mauvaise habitude que j'ai héritée de ma bonne mère.

L'impératrice, qui mangeait très-lentement, aimait à rester à table des heures entières. Un bon repas était pour elle une nécessité. Elle se réjouissait comme Tin enfant, lorsqu'on servait un de ses mets préférés et elle eût été capable de pleurer quand elle ne se sentait pas en appétit.

Le jour où Joséphine avait appris à

Paris Ventrée triomphale de l'empereur, à Berlin, la lonne étoile de Napoléon avait éprouvé une joie telle , qu'elle résolut aussitôt de célébrer ce brillant événement dans sa retraite de la Malmaison, au milieu d'un petit cercle d'amis intimes.

Le hasard avait voulu que la veille, avant de se coucher, elle lût l'ouvrage de J. P. Chaussard, Héliogalale ou esquisse morale de la dissolution romaine sous les empereurs (1). L'eau était venue à la bouche de la gourmande créole en trouvant dans ce livre la description des somptueux festins qu'il renferme. Elle avait été prise d'un accès de rire interminable, quand elle était arrivée au passage où l'on raconte; que Héliogabale, persuadé que le phénix n'était point un oiseau fabuleux et qu'il existait réellement, avait ordonné à son cuisinier de s'en procurer un et de le mettre à la broche, pour s'assurer si un rôti de phénix était meilleur que les langues de paons et de rossignols, que les cervelles de perroquets et de faisans, que la

(1) Cet ouvrage a été publié à Paris sans nom d'auteur en l'an xi (1803).

chair d'autruche etde flamingo, qui étaient les morceaux de prédilection de ce désordonné viveur. Joséphine regardait comme une chose très-excusable que cet empereur dépensât pour chacun de ses dîners ordinaires la somme de cinquante mille drachmes.

— Combien j'envie cet Héliogabale !

s'était-elle écriée, et elle avait fermé le livre , afin de s'endormir en songeant à toutes ces jouissances inconnues pour elle.

Son imagination excitée par la lecture de cet ouvrage avait eu la galanterie de lui retracer encore en songe le tableau de toutes ces belles choses. Elle avait vu une phalange de plats d'or chargés de rôtis de flamingos et d'autruches, de cervelles de faisans et de perroquets, de langues de rossignols et de paons, et tout cela arrangé d'une façon si appétissante, qu'elle s'était promis dans son rêve de se donner le plaisir d'un déjeuner à la Héliogabale.

Le matin, en se réveillant, elle avait appris les nouveaux triomphes de l'empereur, et s était décidée à réaliser sans retard la promesse qu'elle s'était faite en songe.

Après avoir achevé sa toilette , elle donne i'ordre à M. Mercy d'Argenteau, le chambellan de service, de mander à l'instant le premier maître-d'hôtel de la cour, Laguipierre.

Au bout de dix minutes, l'alpha et IV méga'de là cuisine impériale entre dans le boudoir de l'impératrice en uniforme de grande cérémonie.

— Savez-vous, Laguipierre, dit la bonne étoile, pourquoi nous vous avons fait ap-

. peler?

— Non, Majesté.

— Nous vous avons fait appeler pour vous adresser une foule de reproches.

— Majesté, balbutie le cuisinier, qui, saisi d'effroi, devient plus blanc que sa cravate.

— Ne vous épouvantez pas, maître Laguipierre, ce n'est pas aussi sérieux que vous le pensez. Vous êtes un cuisinier distingué dont personne, à la cour des Tuileries, ne sait mieux apprécier les services que l'heureuse et enviable épouse du grand empereur. Et cependant nous avons remarqué depuis quelque temps que dans les

annales de notre cuisine il s'est glissé une certaine uniformité qui, à parler franchement, a gâté tout notre appétit. Toujours du gibier, cela finit par fatiguer! Nous voudrions quelque autre chose pour rompre enfin cette éternelle monotonie.

— Je prie votre Majesté impériale de daigner me dire quels sont les mets assez heureux pour exciter votre appétit.

— Laguipierre, pouvons-nous vous confier un secret?

— Majesté, vous pouvez m'en confier cent, réplique le cuisinier qui devient tout oreille de la tête jusqu'aux talons.

— Eh bien, je vais vous initier à un mystère que vous ne dévoilerez à personne. Hier au soir en lisant dans ce livre une piquante description de la vie de la cour romaine du temps de l'empereur Héliogabale, j'ai admiré surtout le tableau de ses pompeux festins, la variété de ses innombrables plats et notamment le génie inventif de ses fameux chefs de cuisine. Ah! Laguipierre, croiriez-vous qu'il existait alors des cuisiniers qui possédaient le secret de préparer des poissons

de manière à leur donner le goût de la viande ?

— Je crois pouvoir prétendre, sans orgueil, que sous le rapport de Fart culinaire nous sommes de beaucoup supérieurs à nos devanciers. La cuisine des anciens Romains était massive, bizarre et coûteuse; la cuisine française au contraire, depuis que les travaux de mes dignes amis Carême et Viard et ceux de ma médiocre personne lui ont imprimé un nouvel essor, est élégante, pleine de goût et d'un prix raisonnable. Les Romains aimaient mieux le luxe que la pureté ; il leur fallait des jets étincelants plutôt que de Vensemble , comme le fait si judicieusement observer mon confrère Carême dans un de ses savants ouvrages (i).

— Loin de nous la pensée d'attaquer Part de la cuisine moderne dont vous êtes l'un des représentants les plus remarquables ; nous avouons qu'elle aussi a son bon côté. Mais je le répète, elle est monotone et fatigante. Les Romains connaissaient une foule de plats qui , par une

(1) Manière de faire vivre son seigneur.

impardonnable insouciance , ont disparu du répertoire de nos tables. On servait à l'empereur Héliogabale des cervelles de perroquets et de faisans, des langues de paons et de rossignols, des rôtis d'autruches et de flamingos, et d'autres friandises, que nos savants cuisiniers ne connaissent que pour en avoir entendu parler. Ce sont là des morceaux choisis, que je préfère décidément aux autres, parce qu'ils sont trop chers pour pouvoir être à la portée de toutes les bouches. Du gibier, du poisson, le plus misérable banquier de la Chaussée d'Antin, le dernier vicomte du faubourg Saint-Germain peut en avoir, et c'est précisément parce que tout le monde peut les avoir, que je n'attache plus le moindre prix à ces vieilleries de notre cuisine. Laguipierre, si vous voulez rendre un service à votre impératrice, prenez immédiatement les mesures nécessaires pour me servir demain matin à la Malmaison un déjeuner à la Héliogabale, c'est-à-dire, des cervelles de perroquets et de faisans, des langues de paons et de rossignols, des rôtis d'autruches et de flamingos.

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— Majesté, dit le cuisinier avec un air de désespoir, où voulez-vous que je trouve pour demain matin une autruche et un flamingo?

— Pourquoi l'empereur a-t-il un jardin des plantes et une multitude d'animaux qui ne sont d'aucune utilité ?

— Sans doute il y a une autruche au Jardin des plantes ; mais consentira-t-on à ine la donner?

— Nous le voulons !

— Je crois de mon devoir de prévenir humblement votre Majesté qu'un pareil déjeuner sera extrêmement dispendieux.

— Qu'importe ! Chaque dîner de l'em • pereur Héliogabale coûtait cinquante mille drachmes. Quel mal y aura-t-il, si en l'honneur des nouvelles victoires de Sa Majesté, vous nous servez une fois par exception un déjeuner de dix mille francs ! Ne sommesnous pas impératrice des Français, le plus grand peuple de l'univers?

— Mais où prendre tous ces perroquets?

— Vous en trouverez toute une forêt à la ménagerie impériale.

— Un rossignol coûte au moins vingt- • cinq francs !

— Et s'il en coûte cinquante, qu'est-ce que cela vous fait? Allez, Laguipierre, exécutez mes ordres, et ne m'agacez pas davantage par vos objections.

Le cuisinier s'incline profondément et s'éloigne. Un instant après, il se jette dans un fiacre et se fait conduire chez le directeur du Jardin des plantes.

— Je viens de la part de l'impératrice.

— Que désire Sa Majesté? demande le directeur qui a déjà l'avantage de connaître le maître-d'hôtel de la cour.

— Je suis chargé de vous inviter à envoyer de suite à la Malmaison une autruche, deux ou trois flamingos, cinq ou six faisans dorés et toute votre collection de perroquets.

— Puis-je savoir dans quel but?

— Vous l'apprendrez assez tôt, sans que je vous le dise, répond le maître- d'hôtel avec un malin sourire.

— Mon cher Laguipierre, vous piquez ma curiosité.

— C'est un secret qu'il m'est défendu de révéler.

— Fort bien ! dans cinq heures au plus tard tout ce que vous avez réclamé sera à la Malmaison.

Laguipierre court ensuite chez les marchands d'oiseaux, achète au poids de l'or cinq douzaines de rossignols et les fait égalemeht porter au château.

Trois heures après, il se rend chez l'impératrice.

— Majesté, dit-il, en essuyant la sueur qui coule de son front, vos ordres sont remplis. Je vais à la Malmaison potr m'y occuper des préparatifs du déjeuner de demain.

— Avez-vous trouvé une autruche?

— Oui, Majesté.

— Et combien de perroquets?

— Vingt-trois.

— Ce nombre suffira-t-il? J'ai invité toutes mes dames d'honneur.

— Je le prévoyais, aussi par précaution j'ai acheté cinq douzaines de rossignols.

— Que coûtent ces chères petites bêtes ?

— Vingt-cinq francs la pièce, en tout quinze cents francs.

— C'est bien, que tout soit prêt. Demain matin à onze heures j'arriverai à la Maimaison avec mes dames. Laguipierre, je ne saurais vous dire le bonheur que je me promets de ce déjeuner historique. A propos, nous avons aussi des flamingos?

— Tout ce que Votre Majesté a commandé.

— Allons, à revoir, M. Laguipierre!

Le maître-d'hôtel, escorté de six cuisiniers sous ses ordres, se met immédiatementon route pour la Malmaison, où la ménagerie du Jardin des plantes débarque aussi peu de temps après lui.

XtV

Le lendemain à onze heures précises, l'impératrice accompagnée de toute une escouade de dames de la cour, mettait pied à terre au château de la Mal maison.

— En l'honneur de la joyeuse nouvelle qui nous est parvenue hier de la capitalfe du ci-devant royaume de Prusse, dit Joséphine, nous vous avons réservé aujourd'hui une très-agréable surprise. Apprenez , mesdames, que je vous offre un déjeuner qui surpassera toutes les merveilles que votre imagination pourrait se créer. Je veux vous faire connaître des choses nouvelles et tout à fait extraordinaires. Venez; allons nous mettre à l'œuvre sans perdre une minute, car, à dire vrai, je me sens un appétit impérieux et j'ai hâte de me voir en face de ce succulent déjeuner.

L'impératrice et ses dames vont se placer à table. Un instant après, on apporte le premier service, et un page annonce à haute voix :

— Langues de paons et de rossignols !

— Ne vous étonnez pas, mesdames ! Je vous ai prévenues que vous feriez connaissance avec des objets nouveaux et très-intéressants. Goûtez de ceci, et veuillez vous rappeler que ces mets et ceux qui les suivront étaient ceux que préférait le grand Héliogabale.

— Héliogabale? répète la plus jeune des dames de la cour. Ce nom-là ne m'est pas inconnu. Je me souviens de l'avoir lu dernièrement dans le Moniteur. Cet Héliogabale n'était-il pas un général prussien?

— Quelle idée, ma chère ! répond une des dames les plus âgées, dont le visage était parsemé de mouches. Cet Héliogabale était un poète tragique romain.

— Pardonnez-moi , bonne duchesse , interrompt Joséphine avec un petit sourire fripon. Héliogabale avait l'honneur d être empereur de Rome.

— Ah ! oui, c'est juste ! s'écrie la duchesse. Ma mémoire est parfois infidèle.

— Mangez, mesdames ; sinon tout cela va se refroidir, reprend l'impératrice.

Les dames attaquent ces deux premiers plats, mais aucune n'en semble satisfaite.

L'impératrice elle-même parait ne pas les trouver à son goût, quoiqu'elle affecte de vanter leur extrême délicatesse.

— Eh bien, mesdames, qu'en dites-vous?

— Que Votre Majesté daigne m'excuser, répond la plus jeune des dames, mais à

franchement parler, je ne saurais définir la sensation que j éprouve.

— Je ne vous comprends pas, marquise.

— Majesté, ces mets ne me semblent ni bons ni mauvais.

— . Preuve de la différence des goûts, ma belle amie. Moi, je trouve ces langues de rossignols délicieuses.

— Moi aussi, moi aussi! s'écrient les dames à l'unisson par complaisance pour l'impératrice, tout en faisant une grimace, comme si elles avaient avalé une dose de coloquinte.

On apporte ensuite le second service, et le page annonce :

— Cervelles de perroquets et de faisans!

A ces mots, toutes les invitées sont saisies d'une terreur panique.

— Allons, mesdames , servez-vous, dit l'impératrice. Peut-être ces nouveaux plats auront-ils le bonheur de voiis plaire mieux que les précédents.

Les dames en goûtent, mais ils paraissent exciter plus encore leur répugnance.

— La détestable chose ! murmure Tune d'entre elles à l'oreille de sa voisine. Les langues étaient dures comme du cuir; les cervelles sont molles comme de" la pommade.

— Que dites-vous, chère comtesse?

demande Pimpératrice qui est aux écoutes.

— Je dis à ma voisine que ces cervelles de perroquet sont excellentes.

— J'en suis enchantée, comiesse ; mais c'est à peine si vous y avez touché.

— J'aime à manger un peu de tout.

— Et vous, vicomtesse, vous ne mangez rien absolument, dit l'impératrice à sa voisine de gauche.

— Hélas ! Majesté, je n'ai point d'appétit,

— Avouez plutôt que ce déjeuner ne vous convient pas.

— Au contraire, j'admire le goût d'Héliogabale.

— Pourquoi mentir ainsi? dit la jeune dame à sa voisine. Si cet Héliogabale vivait encore, je serais capable...

— De quoi donc, marquise? demande Sa Majesté dont la fine oreille avait aussi

ET SA COU il.

entendu cette exclamation faite à voix basse.

— Je serais capable, continue la pauvre marquise au comble de l'embarras, de lui sauter au cou.

— Ainsi ces mets vous plaisent?

— Enormément !

— En ce cas, prenez donc ; vous voyez qu'il n'en manque pas.

— Oh ! je veux me ménager pour le rôti, réplique la marquise, qui, ainsi que toute dame de palais, excellait dans l'art de mentir.

Le mensonge, qui dans la vie bourgeoise passe pour un vice, est une des principales vertus à la cour. Les dames de cour qui ne savent pas mentir sont tout aussi inutiles que les bouffons des princes qui craignent de dire la vérité à leur maître.

Arrive enfin le troisième service, et le page annonce :

— Rôti de flamingo et d'autruche !

— Il ne manquait plus que cela ! s'écrie la vicomtesse en se couvrant la figure de son mouchoir et retenant une formidable envie de rire.

— Voyons , mesdames , reprend l'impératrice, pourquoi ne mangez- vous pas?

— Majesté, exclame toute la compagnie à la fois, nous sommes complètement rassasiées !

— Cela if est pas vrai, mesdames ! Vous êtes toutes affamées comme moi. Ces mets ne vous ont pas convenu, et franchement je ne puis vous en blâmer, car ils ne me conviennent pas plus qu'à vous.

— Bravo! bravo! s'écrient toutes les dames.

— Je le confesse, poursuit l'impératrice, je m'étais fait une tout autre idée de ces préparations. Malgré toute mon estime pour l'empereur Héliogabale, il m'est impossible d'y reconnaître le moindre charme.

Je crois deviner votre désir, ajoute Joséphine. Puis elle sonne et dit au domestique qui entre :

— Emportez tout ceci et que M. Laguipierre nous prépare un autre déjeuner le plus promptement possible. Mesdames, je meurs de faim !

— Moi aussi, moi aussi ! s'écrie d'une seule voix toute la compagnie.

— Vous n'êtes donc pas rassasiées? demande Joséphine.

— Non ! non ! répond-on de toute part.

Une demi-heure après, M. Laguipierre

fait servir à ces dames un simple déjeuner à la fourchette qu'elles dévorent avec une véritable faim canine.

Lorsque deux jours plus tard, d'après l'ordre de Sa Majesté l'impératrice, l'intendant lui présenta le compte des frais de ce déjeuner historique , Joséphine se montra un peu déconcertée en apprenant que ce repas à la Héliogabale coûtait environ vingt raille francs.

— Peste soit de l'empereur Héliogabale !

s'écria Joséphine ; et elle se promit bien de ne plus jamais commettre un pareille folie.

Dommage rend sage, dit le proverbe.

Huit jours après ce mémorable déjeuner , mademoiselle Hippolyte Mars , en

suite d'une invitation écrite de l'impératrice, parut pour la première fois sur le théâtre du château de la Malmaisôn, dans le rôle de Suzanne du Mariage de Figaro.

L'auditoire peu nombreux, mais extrêmement brillant, se composait en grande partie des Napoléonides. Sa Majesté l'impératrice; madame Laetitia, mère de Tempereur; la reine Hortense de Hollande ; la princesse Élise Baciocchi , duchesse de Lucques et de Piombino ; la princesse Pauline Borghèse, duchesse de Guastalla ; la princesse Caroline-Annonciade, femme de Joachim Murât, grand-duc de Berg et plus tard roi de Naples ; Stéphanie Beauharnais, nièce de l'impératrice et fiancée de Charles-Frédéric, grand-duc héréditaire de Baden, tel était le centre étincelant du cercle des dames. Parmi les auditeurs de l'autre sexe se trouvaient le cardinal Fesch, oncle de Napoléon ; tous les chambellans de l'impératrice; plusieurs ministres de l'empereur, entre autres Talleyrand et Fouché ; Joseph-Marie Deschamps, secrétaire particulier de Joséphine; Aimé Bonpland, directeur du jardin bota-

nique de la Malmaison ; le peintre Gérard ; le compositeur Blangini et d'autres personnages de la cour.

Mademoiselle Mars qui ce soir-là , d'après l'avis de l'impératrice, s'était sur passée elle-même , excita un enthousiasme tel, qu'elle fut rappelée après chaque scène et reçue par des acclamations sans fin.

Entre le deuxième et le troisième acte, Sa Majesté, accompagnée de sa fille Hortense et des trois sœurs de l'empereur, se rendit sur le théâtre pour complimenter personnellement l'artiste.

— Vous jouez aujourd'hui comme un ange ! Nous venons vous en remercier, en vous priant d'accepter un léger souvenir, dit Joséphine. Puis détachant de son cou un magnifique collier en brillants, elle le passa dç sa propre main autour de celui de mademoiselle Mars.

Les autres dames suivirent son exemple.

— Vous êtes une ravissante fée ! dit la reine de Hollande, et elle ôta de sa poitrine une superbe broche en diamants dont elle garnit le corsage de Suzanne.

— Vous êtes la quatrième Grâce ! dit la grande-duchesse de Berg, et dégrafant un de ses bracelets en pierres précieuses elle le fixa au bras droit d'Hippolyte.

— Vous êtes la dixième Muse ! dit la duchesse de Lucques, et, à l'exemple de sa sœur, elle entoura le bras gauche de la comédienne d'un bracelet d'une égale richesse.

— Vous êtes une sainte ! dit la duchesse de Guastalla, et elle retira de sa coiffure une superbe épingle chargée de perles qu'elle passa dans les cheveux de l'artiste émue jusqu'aux larmes.

— Majesté ! balbutia mademoiselle Mars.

— Je reste encore votre débitrice, fit Joséphine, et elle retourna dans sa loge avec sa fille et ses belles-sœurs.

Au troisième acte, lorsque mademoiselle Mars entra en scène, parée des riches présents de la famille impériale, elle fut accueillie par une tempête interminable d'applaudissements. L'impératrice et toute la cour battaient des mains. Jamais Hippoly te n'avait obtenu un triomphe aussi éclatant.

Elle dut s'incliner dix et vingt fois de tous les côtés , avant que les transports de l'auditoire lui permissent de prendre la parole.

A la fin de la représentation, elle fut de nouveau rappelée par la salle entière, et l'impératrice , lançant son bouquet de violettes sur la scène , donna le signal d'une nouvelle ovation. Toutes les dames qui tenaient à la main des bouquets de fleurs exotiques les plus rares, suivirent l'exemple de l'impératrice et les jetèrent également sur le théâtre, de sorte que mademoiselle Mars se vit inondée d'une pluie de camellias, de magnolias et de dahlias (i). Au milieu de ce tapis de fleurs, elle ramassa le bouquet de violettes de Joséphine , le pressa, avec des larmes de reconnaissance dans les yeux, d'abord sur son cœur puis gur ses lèvres, et s'inclina de l'air le plus respectueux devant le public qui l'avait comblée, durant cette soirée, des marques les plus flatteuses de son estime.

(1) Alexandre de Humholdt avait importé depuis peu de temps cette dernière fleur du Mexique en France. Au commen • cernent elle était si recherchée, qu'on en payait une seule jusqu'à dix et quinze francs.

En rentrant dans les coulisses, après la chute du rideau, elle se précipita dans les bras de son amant ivre de bonheur.

— A présent, Jérôme, tu vas rompre ton silence et me dire si tu es aussi content de moi, car je tiens plus à ton amour qu'aux applaudissements de tout Paris, qu'à toutes les faveurs de la cour !

L'heureux jeune homme l'étreignit sur son cœur et il se tut, car le moment n'était pas encore venu où il pouvait parler, sans manquer à son serment.

Le lendemain soir, mademoiselle Bourgoin, en apprenant le nouveau triomphe de sa rivale, dit à M. Chaptal avec un accent qui respirait l'envie :

- — C'est plutôt à nous qu'à son talent qu'Hippolyte doit cette victoire. L'impératrice et les autres personnages de la cour ne lui ont fait un accueil aussi enthousiaste et des présents aussi splendides que pour me blesser davantage,

— Console-toi, ma colombe l répliqua l'ancien ministre. La faveur des grands est changeante... Quant à moi, jusqu'à mon

dernier soupir, je resterai ton fidèle et constant adorateur.

Et Chaptal avait l'habitude de tenir parole.

Lorsque Napoléon, chargé de lauriers nouveaux, fut revenu de l'Allemagne à Paris, il dit un jour à son épouse :

— * J'en ai appris de belles sur votre compte. Vous avez offert à vos dames réunies à la Malmaison un déjeuner romain qui, je le sais de bonne source, a coûté une somme énorme sans vous procurer le moindre agrément. Peut-on avoir des idées pareilles, madame! Peut-on gaspiller son argent de cette manière ! Je ne vois aucun mal à ce que vous dépensiez trois ou quatre mille francs pour une fleur étrangère qui manque à vos serres de la Malmaison, mais payer vingt mille francs un déjeuner détestable, c'est un peu fort, convenez-en,

madame ! Un déjeuner à la Héliogabale :

des langues de paons et de rossignols, des cervelles de perroquets et de faisans, des rôtis de flamingo et d'autruche... pouah!

comment peut-on manger de ces choses-là !

Vous avez détruit la moitié de la ménagerie . de mon Jardin des plantes, mes autruches, mes flamingos et tous mes perroquets. J'aurais pu vous pardonner tout cela, madame, si du moins vous aviez eu l'attention d'épargner mon oiseau favori.

— De quel oiseau veut parler votre Majesté?

— Démon Psittacus Eos rose, de mon Napoléon Cacatua, de ce perroquet impayable qui savait crier Vive V empereur !

en trois langues différentes. L'histoire de cet animal est plus intéressante que vous ne pouvez l'imaginer. Ce kakatoès était l'élève d'un vieux commis du ministère de l'intérieur auquel Chaptal, l'avait payé quarante napoléons et que j'ai nommé chevalier de la Légion d'honneur, sur la prière du ministre. Chaptal fit présent de la fidèle bête à son infidèle Bourgoin , qui , furieuse d'entendre l'oiseau crier sans relâche : Vive

l'empereur ! à ses oreilles , le céda à sa voisine, la comtesse Rognault de Saint-Jean d'Angély, laquelle lui donna en échangé un chàle de deux mille francs. La comtesse offrit le perroquet à l'un de ses innombrables adorateurs. Cet adorateur, dont le nom m'échappe, le vendit à notre aimable Hortense qui m'en fit cadeau la veille de mon départ. Un royaume à qui me procurera un pareil kakatoès !

— Eh quoi, est-ce que nous l'aurions mangé aussi ? demanda l'impératrice toute décontenancée.

— Oui, sans doute ! Et si vous saviez, madame, combien cet oiseau m'était cher !

J'aimerais mieux avoir perdu une province que ce souvenir de votre fille.

— Que Votre Majesté se console! N'avezvous pas des millions de sujets qui, dans leur juste orgueil, crient tous les jours :

Vive l'empereur! Que vous importe la perte d'un perroquet qui ne faisait que répéter machinalement une leçon apprise ?

— Vous avez raison, madame. On ne peut en vouloir longtemps à un ange tel que vous. Tout est oublié et pardonné,

ajouta Napoléon ; puis il déposa un baiser sur son front et quitta en souriant le boudoir de sa femme. Joséphine, rayonnante de joie, le suivit du regard, et élevant ensuite vers le ciel ses yeux baignés de deux grosses larmes, elle s'écria, dans l'excès de son bonheur:

— 0 roi des rois, sois-lui propice !

La pauvre Joséphine ! Elle ne soupçonnait point alors que l'empereur, sur la tête duquel elle appelait chaque jour .la bénédiction de Dieu, la répudierait bientôt cruellement pour s'unir à Marie Louise, fille de l'empereur d'Autriche. De toutes les fautes de Napoléon, son divorce avec sa bonne étoile nous paraît être la plus grande.

Le même soir il dit encore à l'impératrice :

— Je vous félicite, ainsi qu Hortense et mes sœurs, d'avoir fait un un si bel accueil et de si riches présents à notre charmante Mars, lors de sa première représentation à la Malmaison. Mademoiselle Mars est une artiste sans égale; c'est un talent qui éclipse tous les autres, à l'exception de notre ami Talma. Mademoiselle Bourgoin est une coquette sans cœur, et made-

moiselle Mézeray une impudente amazone, qui finiront mal, je le prédis. L'une m'est aussi antipathique que l'autre. Mademoiselle Mars au contraire a toujours eu mes prédilections, et je l'affectionne à présent plus que jamais, parce que je sais qu'elle est innocente, chaste et vertueuse, qualités qui, dans la vie des femmes, et surtout des femmes de théâtre, sont de rares phénomènes 3 des cygnes noirs, des merles blancs. L'abl>é Geoffroy, dont les feuilletons m'ont fait faute pendant que j'étais en Allemagne, l'appelle le diamant du Théâtre-Français; je vais encore plus loin, madame, et je prétends qu'elle est le Grand-Mogol des diamants dramatiques, et — soit dit entre nous — une des plus jolies perles du diadème artistique de mon beau pays. Dieu protège la France ! s'écria Napoléon .

Le lendemain matin, mademoiselle Mars reçut un portrait de l'empereur entouré de brillants, avec un billet de sa main, lequel ne contenait que cette seule ligne :

« L'empereur des Français à la première actrice de l'Europe. »

Et Jérôme Brown? nous demanderat-on .

Son dévouement allait obtenir une magnifique récompense.

Pour célébrer le jour qui marquait le terme de son silence de six mois et de sa dure épreuve, mademoiselle Mars avait organisé un bal masqué auquel devait assister sa cour entière, tous les comédiens du Théâtre-Français, toutes les sommités du Grand-Opéra et des autres scènes , toutes les notabilités de la littérature, tous les matadors de la peinture et de la musique. Le déguisement était de rigueur.

Seul, l'abbé Geoffroy refusa de se soumettre à cette exigence ; il aurait cru déroger à sa dignité en se travestissant.

Le soir de cette fête, les salons de la première actrice de V Europe nageaient dans des flots de lumières étincelantes, dans un océan de sons harmonieux. Un

essaim de femmes, sémillantes et gracieuses, attachées aux bras de leurs élégants et joyeux danseurs, volaient et tourbillonnaient aux accords enivrants de la musique. Félix Blangini avait composé pour ce bal des quadrilles dont la pétillante mélodie était d'un entrain irrésistible.

Avant de commencer le cotillon, sur un signal parti de l'orchestre, tous les assistants ôtent leurs masques. Les danseurs forment un cercle, et la reine de la fête, déguisée en Coiombine et tenant un pierrot par la main, vient se placer au milieu d'eux et leur dit :

— Permettez-moi, mes amis, de profiter de ce moment de halte pour vous présenter le plus fidèle des pierrots. Un caprice de sa Coiombine lui avait interdit l'usage de la parole pendant six mois. Le terme de cette épreuve échoit aujourd'hui ; il a tenu son serment avec la plus scrupuleuse ponctualité. Un mot de ma bouche va maintenant lui faire rompre le silence et délivrer sa langue des liens qui la tiennent enchaînée.

— Bravo, bravo ! s'écrie le cercle tout entier.

— Cet aimable pierrot est un homme qui a mille droits à mon estime, à ma reconnaissance, à mon amour. Mes amis, félicitez la plus heureuse des Colombines , car dès ce moment Jérôme Brown est mon fiancé.

— Hippolyte ! exclame le jeune homme, et il se précipite dans ses bras.

— Vive Hippolyte ! crie-t-on de toutes parts.

— Vive Jérôme ! s'écrient les danseuses, et arrachant les fleurs qui parent leur chevelure, elles les jettent aux pieds de l'heureux vainqueur suspendu au cou de sa belle fiancée.

Et le cotillon commence aussitôt.

Trois jours après ce bal masqué, Jérôme Brown fut uni à Hippolyte Mars par le maire de son arrondissement.

Parmi les personnes qui signèrent l'acte de mariage comme témoins de la fiancée, figurait en première ligne : Marie-Pauline Borghèse, née Bonaparte. Au nombre des témoins du fiancé on remarquait un homme non moins célèbre : Marie-Joseph Chénier.

Le dernier de ces témoins fut le premier que la mort arracha du rang des amis

de notre charmante héroïne. Chénier mourut le 10 janvier 1811. Un mois après, le 13 février, elle perdit son père, que sa mère ne tarda pas à suivre au tombeau.

Le décès de cette dernière fut la première douleur qui se grava en traits ineffaçables dans son âme noble et pure. Ce qui seul avait pu calmer son désespoir, c'était l'amour de son mari, à qui elle avait donné un fils au bout de deux années de mariage, et l'estime que lui témoignaient l'empereur et toute sa cour. Le premier avait songé à elle à Moscou, dans le palais des anciens Czars, dans le vénérable Kremlin. Quelques instants avant le terrible incendie qu'alluma le comte Fédor Rostopchin , et qui réduisit le cœur de la Russie en un monceau de cendres, Napoléon s'occupait de son Théâtre-Français , de ses amis Talma et Mars. L'empereur voulait faire venir ses comédiens favoris à Moscou , pour forcer ses ennemis eux-mêmes à applaudir les premiers artistes de son empire.

Une heure après, le Kremlin était en flammes et Napoléon se voyait obligé de fuir.

En retournant en France, il trouva mademoiselle Mars et Talma à Dresde , où ils s'étaient rendus tous les deux sur son invitation. Dans cette ville, le , talent de ces artistes excita aussi la plus grande admiration, le plus vif enthousiasme, et bien qu'il n'y eût pas là, pour les applaudir, un parterre de rois, comme celui devant lequel Talma et mademoiselle Duchesnois avaient joué quatre années plus tôt, à Erfurt, ils n'y manquèrent pas non plus de spectateurs couronnés. Mademoiselle Mars reçut à Dresde l'élite des étrangers qui s'y trouvaient rassemblés; des princes, des maréchaux, des ambassadeurs, sollicitèrent la faveur d'être introduits dans son cercle. Au milieu du tumulte de la guerre, Hippolyte était la reine de toutes les fêtes. La ville, la cour entière, s'empressaient de rendre hommage à la protégée de l'empereur. Napoléon lui-même avait exprime le désir de la voir chez lui.

Amenée par le duc de Vicence au palais Marcolini, résidence de l'empereur , elle fut présentée par M. de Beausset, préfet du palais, au monarque et aux grands di-

gnitaires de l'empire, et Napoléon lui fit présent d'un superbe service en porcelaine.

Revenue en France, la célèbre comédienne était au zénith de sa gloire, lorsque la mort lui ravit son époux bien-aimé et bientôt après le plus fervent de ses admirateurs, l'abbé Geoffroy.

C'était le 26 février 1814.

M. Grimod de la Reynière venait d'ouvrir la mille soixante et douzième séance du Caveau moderne, lorsque son domestique entre tout effaré et remet à l'honorable président du club des gourmands une lettre cachetée de noir. Grimod l'ouvre précipitamment, en parcourt le contenu et se lève soudain en s'écriant :

— Il faut que je m'en aille !

— Où cela? demandent les membres du

club.

— Chez l'abbé Geoffroy; il m'annonce

qu'il est à l'article de la mort, et désire me parler encore une fois avaut de partir pour les quartiers d'hiver inconnus de l'autre monde. Il a, dit-il, un secret de la plus haute importance à me confier! Vous voyez donc bien qu'il faut que je me hâte, ajoute M. de la Reynière, et prenant son chapeau et sa canne, il suit aussitôt le Renne de son ami mourant.

Maître Dindon — c'était le nom que portait Grimod comme membre du Caveau moderne — était une demi-heure après devant le lit de mort de papa Geoffroy qui, dans le club, s'appelait maître Truffe.

— Je vous ai fait venir, maître Dindon, pour vous prier de rédiger mes dernières volontés, en qualité d'ami et d'avocat.

— Maître Truffe veut donc réellement nous quitter?

— Il le faut... il le faut ! dit l'abbé en se curant les dents avec le plus grand calme, comme Mahomet, un moment avant de rendre l'âme.

— Heureux l'homme qui envisage la mort avec autant de courage que vous !

— La mort, ami Grimod, ne m'a jamais

effrayé. Mourir est la destinée de tous les vivants ! Pourquoi redouter un dénoûment qui est loin d être aussi terrible que bien des gens se l'imaginent? Vous trouverez sur ma table de l'encre, une plume et du papier. Avant que je ferme les yeux pour toujours, faites-moi le plaisir d écrire ce que je vais vous dicter.

— Je suis prêt, dit maître Dindon.

— Mon testament ne sera pas long, cher et digne ami. Je devine que j'ai peu de temps à perdre. Comme l'esprit du père d'Hamlet, je sens l'air du matin, et il faut que j'abrège.

— Eh bien , commençons ! reprend l'avocat et il plonge sa plume dans l'encrier.

— Je soussigné, dicte Pabbé, institue par le présent acte mon neveu, Louis- - Marie Geoffroy, actuellement à Bordeaux, héritier de mes dettes.

— Voilà qui est vraiment touchant ! s'écrie Grimod.

— Veuillez ne pas m'interrompre. Je lègue ma bibliothèque, consistant en quatre mille huit cent vingt-deux volumes, à ma

noble aurie, mademoiselle Hippolyte Mars, le diamant du Théâtre-Français.

— Je ne m'y oppose pas ! dit Grimod.

— Je laisse la collection de mes feuilletons, au nombje de cinq mille, à mon célèbre ami François Talma.

— Après? dit Grimod avec un mouvement d'impatience.

— Je donne en outre à mon ami Talma le service d'argent que je tiens de mademoiselle Ma^s.

— Abbé, ceci me paraît du luxe !

— De grâce, continuez. Puisse le grand artiste me pardonner généreusement les torts que j'ai eus envers lui...

— Les torts que j'ai eus envers lui, répète maître Dindon.

— Comme je lui pardonne de toute mon âme la frayeur qu'il m'a causée le soir où je me suis cru empoisonné.

— Après ! après !

— Ma lorgnette, qui m'a fait voir jusqu'au fond des cœurs des comédiens, sera remise au comte Chaptal de Chant eloup.

Qu'il s'en serve pour lire dans celui de la dame Bourgoin, et puisse-t-il sé convaincre

au plus vite que, malgré ses vastes connaissances en chimie, il n'est qu'un nigaud fieffé s'il se figure être le seul qui jouisse de ses coûteuses faveurs.

— A la bonne heure, maître Truffe ! Il est juste d'arracher une bonne fois le bandeau des yeux de ce pauvre diable, et de lui dire qu'il est exploité par cette femme qui, pour le payer de ses largesses, le trompe odieusement.

— Écrivez! A mademoiselle Joséphine Mézeray, qui a poussé l'amitié pour moi jusqu'à donner mon respectable nom à l'un de ses chiens, un vieux et laid caniche, je laisse par gratitude le service en porcelaine du Japon dont mademoiselle Mars m'a fait cadeau dernièrement au jour de ma fêté.

— Ah çà ! mais qu'est-ce que vous me laissez donc, à moi ?

— Le meilleur vient toujours à la fin !

Vous êtes le plus noble, le plus désintéressé de mes amis ; aussi je veux vous confier un secret qui vaut plus que tout l'or du monde, et qui m'assurera à jamais votre reconnaissance.

— Papa Geoffroy, vous allumez ma cu-

riosité. Auriez-vous par hasard découvert quelque trésor caché ?

— Un trésor sans égal !

— Voyons donc !

— Écrivez. Je lègue à mon digne ami, Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de la

Reynière , le savant éditeur de Y Aimanach des gourmands, le spirituel auteur de l'incomparable Manuel de l'amphitryon, qui m'a donné tant de fois des preuves éclatantes de son dévouement...

— Papa, vous me confondez!

— Je lègue à ce modèle des amis... Un violent accès de toux empêche le

malade de poursuivre.

— Eh bien, qu'est-ce que vous me léguez? demande Grimod en dressant les oreilles.

— : Patience, patience ! N'entendez-vous pas comme je tousse?

— Le maudit catarrhe !

— Je suffoque !

— En ce cas dépèchez-vous, cher papa !

Vous léguez à votre ami Grimod de la Reynière?...

— Le plus précieux trésor que je possède.

— Lequel, lequel?

— Un papier du plus grand prix.

— Du plus grand prix, répète Grimod.

— - Oh ! l'abominable rhume !

— Je vous plains de tout mon cœur !

— Il m'empêchera d'achever ! . . . Où en étions-nous restés?

— Au papier du plus grand prix !

— Ah! c'est juste!... Je donne à mon ami Grimod...

— A mon ami Grimod, répète maître Dindon avec de vives marques d'impatience.

— La recette pour préparer un pudding à la diplomate inventé par moi.

- — Est-ce là tout? demande Grimod tout déconcerté.

— Oui cher ami! Il ne me reste pas autre chose, dit l'abbé, et il se remet à tousser de plus belle.

— Le diable vous emporte, vous et votre catarrhe !

— Merci, mon ami... Passez-moi le testament... il faut que je le signe.

— Le voici.

L'abbé signe le papier en souriant.

— Le singulier testament ! murmure M. Grimod de la Reynière.

Mais papa Geoffroy ne l'entendait plus ; il venait de rendre le dernier soupir, aussi paisiblement que le plus honnête homme du monde.

— De mortuis nil nisi lene ! s écrie M. Grimod; puis il fourre le testament dans sa poche, et se retire en ricanant.

Le troisième jour on enterra Geoffroy.

Les quatre coins du poêle furent portés par Jouy, Arnault, Grimod de la Reynière et Talma. Ce dernier ne put s'empêcher de pleurer, ce qui prouve mieux que tout le reste, que Talma était un artiste dans la plus vraie, la plus belle et la plus noble acception du mot, et qu'il ne conservait point de haine contre son ancien adversaire. Le président du Caveau moderne prononça, au nom du club, sur la tombe du défunt, cette courte et touchante oraison funèbre :

« Lemonde, meschersamis, cstunevaste cuisine ; nous autres , nous sommes les viandes que le grand gargotier, appelé le Destin, coupe, hache, cuit, embroche et

rôtit pour en faire une olla podrida qu'un insatiable Érésichthon, le Temps , dévore sans pouvoir jamais apaiser sa faim.

« Ce misérable goinfre vient aussi de dévorer l'homme dont nous déplorons tous ici la mort. Le défunt était un viveur, un gastronome comme il y en a bien peu, hélas !

« Lorsque les femmes de la ville de Mayence mirent en terre le troubadour allemand Frauenlob, elles arrosèrent son tombeau avec le vin du Rhin le plus généreux.

Quant à nous, mes inconsolables amis, nous arroserons nos gosiers avec ce vin , et le tombeau de Geoffroy avec nos larmes.

« Oui, mes frères, pleurons-le, pleurons-le de tout notre cœur, car dans l'autre monde il n'y a point de Rocher de Cancale, point de Caveau moderne, et point de pudding à la diplomate ! »

Tout le club fondit en larmes.

Le lendemain matin une voiture s'arrêtait devant la grille du cimetière du Père - Lachaise ; elle renfermait un charmant petit garçon assis à côté d'une dame en deuil. Ils mirent pied à terre et se firent

conduire par un des gardiens du jardin des morts au tombeau de l'abbé Geoffroy.

Arrivée là, la dame détacha une violette de son sein et dit en la plantant dans le gazon :

— Une fleur pour toi, mon ami !

Puis elle se releva et rejoignit tristement sa voiture.

C'étaient Hippolyte et son fils.

La mort de l'abbé Geoffroy ne précéda que de fort peu la chute de l'empereur, qui, après avoir abdiqué pour la deuxième fois le 22 juin 1815, fut envoyé captif à Sainte-Hélène, au nom des grandes puissances de l'Europe. Mais du fond de son exil, au milieu des chagrins les plus cuisants, des souffrances morales et physiques les plus cruelles, il songea encore à ses amis, et s'entretint fréquemment avec Las Cases, Montholon et Bertrand, du talent

sublime de Talrna et de mademoiselle Mars.

Quelques jours avant sa mort, il dit au général Bertrand :

— - Que ne m'est-il possible de m'envoler à Paris ce soir, non pour reconquérir mon trône, mais pour jouir du bonheur d'admirer encore une fois, avant ma fin prochaine, mes amis Talma et Mars dans leurs principaux rôles! Talma est aussi grand, aussi estimable, comme homme que comme artiste. J'ai fait sa connaissance, alors que, , général en disgrâce, je demeurais dans la rue de la Victoire. A cette époque, nous nous réunissions presque tous les soirs, quand il était libre, tantôt chez lui, tantôt chez moi. Dans ce temps, où tous mes vœux se bornaient à posséder une habitation dans la chaussée d'Antin, un cabriolet et une loge au Théâtre-Français, ce fut toujours la bourse de Talma qui me tira de mes embarras d'argent. Je n'ai jamais oublié les petits services qu'il m'a rendus alors, et plus tard je les lui ai richement % pa) T és. Maintenant que je jette un regard sur tout mon passé et que j'ai réglé mon

compte avec l'avenir, j'aurais tort de me dissimuler que, malgré ces légers soucis, je ne fus jamais plus heureux que dans la rue de la Victoire, Depuis le premier jour de mon arrivée à Pans jusqu'au jour de ma seconde abdication, depuis le 19 octobre 1784 jusqu'au 22 juin 1815, j'ai occupé onze demeures différentes. En arrivant de Brienne, on m'avait logé d'abord dans une cellule sous le toit de l'École militaire; bientôt après, j'habitai une mansarde sur le quai Conti ; puis je pris une chambre dans la rue du Mail, à l'hôtel de Metz ; plus tard je demeurai à l'hôtel des Droits de l'homme, dans la rue des Fossés-Montmartre. Mon cinquième logis fut une petite chambre de la rue de la Michodière; mon sixième, une chambre de l'hôtel Mirabeau, rue du Dauphin, dans le voisinage de l'église Saint-Roch; mon septième fut l'hôtel de la Colonnade dans la rue Neuve des Capucines ; mon huitième était dans la rue de la Victoire (i). Comme consul, j'ai habité le palais du Luxembourg; comme empereur, j'ai résidé au palais des Tuileci) Actuellement, rue Cliantereine.

ries, et pendant les cent-jours je me suis retiré au palais de l'Élysée-Bourbon.

Aucune de ces demeures ne me rappelle autant de joies et si peu de regrets que celle de la rue de la Victoire. C'est là, qu'à défaut d'occupations militaires, je traçai je plan et l'ébauche d'une tragédie en cinq actes dont je confiai dix années plus tard, alors que j'étais devenu empereur, l'achèvement et la mise en scène à l'auteur de Hormisdas, de Mucius Scévola, de Périandre et de quelques autres tragédies ; à M. Luce de Lancival, savant professeur au Collège de Navarre, brave et honnête Picard, que j'avais pris en amitié à cause de son érudition classique. Le comité du Théâtre-Français, ne se doutant pas que l'idée de l'ouvrage et ses principales scènes provenaient de moi, refusa de l'admettre.

Vivement blessé de ce rejet, je fis venir le professeur et j'écrivis de ma propre main sur la première page de la pièce :

« Les acteurs du Théâtre-Français joueront dans un mois la tragédie qu'ils ont refusée. »

Au bout d'un mois, le 1 er février 1809,

mon pesant Hector, couvert du pavillon de M. Luce de Lancival, voguait sur la mer semée d'écueils du Théâtre-Français, et sans nul doute il y aurait fait complètement naufrage , si le jeu incomparable de mon ami Talma n'eût maintenu le navire au-dessus de l'eau. Dès la première représentation, à laquelle j'avais assisté non sans une vive inquiétude, je compris que notre Hector — une pièce de quartier général, disons-le franchement, — • était lourd et fastidieux à l'excès. J'avais vécu quelque temps dans la douce persuasion que j'étais du bois dont on fait les grands poëtes. Mais après avoir vu cet ennuyeux Hector, non avec les yeux de l'auteur, mais avec ceux du public, j'acquis la conviction que je n'avais pas plus de vocation pour la poésie que mon savant professeur et beaucoup d'autres. En dédommagement du fiasco qu'avait éprouvé notre œuvre commune, je décernai la croix de la Légion d'honneur à M. Luce de Lancival et à M. de Jouy, qui avait écrit une très-jolie critique de la pièce pour la Gazette de France, et i! n'en fut plus question désormais.

Le lendemain matin il raconta à la comtesse Bertrand que mademoiselle Mars, dont il se souvenait toujours avec un vif intérêt, avait été sifflée, et cela à cause de lui, une seule fois pendant sa longue carrière, par le public parisien qui l'idolâtrait.

Voici ce qui était arrivé. Le 10 juillet 1815, trois jours après la seconde rentrée de Louis XVIII, mademoiselle Mars et mademoiselle Bourgoin jouaient toutes les deux dans le Tartufe de Molière, Tune lé rôle d'Elmire et l'autre celui de Marianne.

La dernière, qui ne pouvait pardonner à l'empereur de l'avoir renvoyée de Saint- Cloud à Paris de la façon que nous avons racontée à nos lecteurs, s'était présentée sur la scène avec des rubans blancs et des lis, tandis que mademoiselle Mars s'était parée de rubans bleus et de violettes. Ces pauvres et innocentes fleurs étaient alors l'emblème auquel se reconnaissaient les partisans de Napoléon, lesquels l'avaient surnommé le Père Violette. Le parterre, qui ce soir-là était presque entièrement rempli de gardes du corps de Louis XVIII,

accueillit la Bourgoin avec des applaudissements frénétiques, et mademoiselle Mars au bruit aigu des sifflets. Mais ce ne fut pas tout. Le lendemain matin, le duc de Duras manda la comédienne, et lui adressa les plus violents reproches sur ses sentiments antiroyalistes. La conduite de notre héroïne fut aussi simple qu'énergique. A toutes les questions et à toutes les remontrances de M. de Duras, elle ne fit à plusieurs reprises que cette seule réponse :

4 - Excellence, pour me punir de ma fauté, je vous offre ma démission.

Mais M. de Duras, malgré son aveugle attachement aux Bourbons , se montra assez prudent et assez raisonnable pour repousser cette proposition, car il prévoyait que la nation française, dans son amour pour Fart dramatique, ne pardonnerait jamais au trône des lis la perte d'une comédienne telle que mademoiselle Mars.

Lorsque, deux jours après, mademoiselle Mars joua le rôle de Suzanne dans le Mariage de Figaro, les gardes du corps voulurent la forcer à crier Vive le roi ! Son

calme et son sang-froid lui inspirèrent une réponse qui désarma la brutalité du parterre.

— On veut que je crie Vive le roi ! ditelle de l'air le plus gai et du ton le plus naïf à l'acteur qui jouait Basile et se trouvait en scène avec elle, Ah ! Basile, mon mignon, n'entends-tu donc pas que cela est déjà fait?

— Le parterre exige que tu répètes ce cri.

— Eh bien, vive le roi quand même !

s'écria Hippolyte.

Et les gardes du corps s'apaisèrent aussitôt.

Le jour suivant , Louis XVIII accorda une pension annuelle de trente mille francs à son aimable ennemie, dont il savait aussi apprécier le talent.

— Je l'accepte, dit-elle à son ami Arnault ; mais pourtant, ajouta-t-elle avec un spirituel sourire, il n'y a rien de commun entre les gardes du corps du roi et Mars.

Ce malicieux jeu de mots fut immédiatement reproduit par toutes les feuilles publiques.

Retournons à Sainte-Hélène.

Le 25 avril 1821, l'empereur écrivit lui-même ses dernières volontés. Il légua à un de ses amis, le poëte Arnault, qui se trouvait dans une position très-gênée, une somme de cent mille francs (i).

Dix jours après avoir rédigé ce remarquable et beau testament, le 5 mais 1821, h six heures moins onze minutes, Napoléon Bonaparte quitta la vie après un barbare exil de six années. Mon armée ! tels furent les derniers mots qui s'échappèrent de ses lèvres mourantes.

Des trois héroïnes de notre récit , mademoiselle Mézeray fut la première dont la mort suivit celle de l'empereur. Napoléon, en lui prédisant une triste fin, n'avait que trop bien prophétisé. Après une existence des plus désordonnées, elle s'était jetée à la fin dans les bras d'un vieux médecin

(1) Arnault s'acquitta de cette dette de la reconnaissance en publiant, un an après la mort de l'empereur, une Vie politique et militaire de Napoléon t en 3 volumes in-8.

anglais. Ce médecin, nommé Charles Scudamore, était Fauteur d'un traité assez célèbre sur le catarrhe et le rhumatisme.

Grand an atomiste et original plus grand encore, il ne redoutait rien tant que la pluie et l'humidité, à l'exemple de Charles-Marie de la Condamine, un des plus illustres naturalistes français. Aussi, pendant les dix mois qu'il passa à Paris, il ne sortit jamais sans parapluie, comme de la Condamine, lorsqu'il séjourna à Londres en 1764.

Même par le plus brillant soleil on voyait le docteur Scudamore, armé d'un parapluie énorme, circuler dans les rues et s'exposer aux rires homériques des passants. Grâce à cette bizarrerie, il avait été bientôt aussi connu à Paris que de la Condamine l'était à Londres, en suite du même motif. Les gamins désignaient le docteur Scudamore par le sobriquet de Vhomme au parapluie.

Au bout de sept mois de liaison avec mademoiselle Mézeray, il était retourné à Londres sans autre explication. Scudamore avait été le dernier de ses amants, et après son départ, personne n'avait plus voulu mordre à l'appât de ses charmes dont l'é-

clat et la fraîcheur étaient flétris déjà depuis longtemps.

Joséphine, après avoir franchi l'équateur de sa vie et perdu le goût du théâtre en même temps que sa jeunesse et sa beauté, avait fini par donner sa démission et elle s'était retirée de la scène avec une pension de cinq mille francs. Pour elle, habituée depuis vingt ans à toutes les pompes du luxe, à toutes les recherches d'une existence sensuelle, cette maigre pension n'était qu'une misérable goutte d'eau. Pour satisfaire ses penchants, elle s'était enfoncée dans un abîme de dettes et n'avait point tardé à devenir la proie des usuriers. Alors elle s'était adonnée de plus en plus à la passion du jeu, et dans l'espace de trois années elle avait tout perdu au lansquenet et au pharaon.

,En 1823, par une belle journée de juin , mademoiselle Mézeray, accompagnée de son vieux caniche Geoffroy, se rendit chez un coiffeur, dans un faubourg éloigné où elle se croyait inconnue, afin de se procurer quelque argent pour jouer.

. — Avez-vous besoin de cheveux de femme? lui demanda-t-elle.

— Oui, répondit le coiffeur.

— Que dites-vous de ceux-ci? reprit Joséphine en étant son vieux chapeau de paille garni de rubans fanés, puis se retournant et montrant sa chevelure.

— Ils sont assez beaux.

— Quel prix voulez-vous m'en donner ?

Le coiffeur mesura la tresse.

— Six francs, dit-il ensuite.

— C'est trop peu !

— Je vous en offre huit.

— Mettez-en dix, ils sont à vous.

— Asseyez-vous, dit-le coiffeur à la pauvre comédienne; et après lui avoir enlevé d'un coup de ciseaux le dernier reste de son ancienne beauté, il roula la tresse, soyeuse et noire encore, autour de sa main, et ouvrit un petit tiroir pour y chercher le montant de son achat.

— Voici dix francs, fit-il en laissant tomber une à une les pièces de monnaie sur sa table.

Le .son de l'argent électrisa la malheureuse Joséphine. Elle remit à la hâte son chapeau de paille et se jeta convulsivement sur les pièces étalées devant ses yeux.

— Soyez persuadée, ajouta le coiffeur, que je ne vous aurais pas donné la moitié • de celte somme, si je n'avais eu pitié de vous.

— Vous me connaissez donc? exclama l'actrice.

— - Vous êtes mademoiselle Mézeray, autrefois l'une des gloires du Théâtre- Français et maintenant une pauvre actrice délaissée de tout le monde et congédiée par MM. les membres du comité.

— Et vous, qui vous croyez si bien renseigné, qui êtes-vous? demanda Joséphine toute honteuse et confuse.

— Mademoiselle, vous ne me reconnaissez donc plus? reprit le coiffeur avec une émotion visible.

Joséphine fixa un instant son regard sur lui, puis elle s'écria d'une voix tremblante :

— Vous êtes...

— Un de vos anciens serviteurs, votre mameluk Giafar, que vous avez chassé un jour dans un mouvement de colère, parce que j'avais eu l'imprudence de battre un de vos chiens, le vieux caniche Geoffroy, qui m'avait mordu le mollet. Àh ! mademoi-

selle, ne croyez pas que je vous garde encore rancune pour m'avoir expulsé de chez vous à coups de cravache, comme un esclave. Dix ans se sont écoulés depuis lors, et notre position à tous les deux est bien changée. A présent je suis établi, je gagne ma vie en travaillant le plus que je peux, et vous, mademoiselle, vous êtes...

— La plus malheureuse créature de la terre ! s'écria mademoiselle Mézeray ; et elle se couvrit le visage des deux mains et se mit à fondre en larmes. Tous mes amis d'autrefois m'ont abandonnée sans pitié ; ce vieux caniche est le seul être vivant qui me soit resté fidèle dans mon infortune.

— Je n'ai pas le droit de vous adresser . des reproches. . . mon devoir est de vous

plaindre et de vous dire que je vous pardonne de tout mon cœur les coups de cravache que j'ai reçus de votre main.

— Adieu, Giafar! fit Joséphine, et ramassant les dix francs, elle se précipita hors de la boutique.

Le vieux caniche était resté un moment en arrière ; le coiffeur lui allongea un coup de pied et le chassa de chez lui, pour se

venger de ce qu'il l'avait fait renvoyer autrefois. Mais le pauvre animal était tout à fait innocent; le caniche Geoffroy, qui l'avait mordu dix années auparavant, n'existait plus depuis longtemps; celui-ci était son successeur et il avait hérité de son nom .

•Joséphine entra dans le premier tripot qu'elle trouva sur sa route, et quand elle y eut perdu son dernier franc, elle poussa un immense cri de désespoir en présence de tous les joueurs et s'enfuit en courant.

Sur ces entrefaites les rues étaient devenues obscures. Joséphine, escortée de son caniche, parcourut la ville comme une insensée, sans savoir où elle allait, heurtant ceux qu'elle rencontrait, riant et pleurant tout à la fois. Arrivée dans les environs de . 1 église Notre-Dame, elle demanda l'aumône à un passant, pour éteindre, lui dit-elle, la soif brûlante qui la dévorait. L'homme auquel elle s'était adressée lui donna une pièce de dix sous. Avec cet argent elle entra dans un cabaret, se fît servir une bouteille de vin qu'elle engloutit coup sur coup. La bouteille vidée, elle jeta les dix sous sur le comptoir et reprit aussitôt sa course.

La nuit était venue et la lune brillait au ciel, quand la pauve femme se trouva derrière le dôme des Invalides. A cette époque il existait en cet endroit un fossé rempli d'une eau croupissante, devant lequel elle s'arrêta un moment avec son chien.

— Adieu, mon vieux, mon fidèle Geoffroy ! cria-t-elle ensuite à son caniche et elle se lança dans le fossé.

Le fidèle animal se mit à pousser des hurlements formidables jusqu'à ce qu'il arrivât du secours. Un ouvrier, qui était accouru le premier, se débarrassa de sa blouse et se précipita dans le fossé pour sauver la malheureuse qui se noyait. Pendant ce temps la foule s'était amassée, mais personne ne connaissait le nom ni le domicile de la victime. A demi morte et couverte d'une boue épaisse, elle fut transportée à l'hôpital le plus voisin. Là, grâce aux soins des médecins et à la surveillance des infirmiers, elle revint à la vie, mais pour elle mieux eût valu mourir, car elle était folle.

La nouvelle de cette tentative de suicide, publiée par les journaux, s'était pro-

pagée de ville en ville ; elle était bientôt parvenue à Londres, et le docteur Scudamore en avait eu connaissance. La pitié réveilla un reste d'amour dans le cœur du vieux médecin. Il partit de Londres sans retard et trois jours après il arrivait à Paris. Sa première visite fut pour Joséphine dont la raison était tellement égarée, qu'elle ne le reconnut pas. Dans le paroxysme de sa folie elle demandait toujours à boire du Champagne et à jouer au pharaon. La mort vint mettre un terme à ses souffrances ; elle succomba , le 28 juin , à un terrible accès de délire. Le docteur Scudamore, qui pendant huit jours n'avait pas quitté son chevet, se montra inconsolable, lorsqu'elle rendit l'âme dans ses bras.

Quelques jours après il retourna à Londres où il mourut au bout de peu de temps; on ne put savoir si ce fut de chagrin ou de maladie. En vertu d'un codicille de son testament, on plaça près de lui dans son tombeau le portrait de la Mézeray et son parapluie. Même après sa mort, il ne craignait rien tant que la pluie et l'humidité.

Il n'y a que l'Angleterre pour engendrer

ET SA £OUR

de pareils maniaques. Paix à ses cendres, du soleil à son parapluie !

L'empereur était décédé depuis cinq années et cinq mois , lorsque son ami Talma mourut le 19 octobre 1826, à l'âge de soixante ans. Le comte Chaptal de Chanteloup, qui, jusqu'à la fin de ses jours, resta le fidèle Jupiter de son infidèle Danaé, le suivit le premier. Il mourut le 30 juillet 1832. Huit de ses amis, MM. de Gérando, Amaury, Delessert, Thénard, Charles Dupin,Blanqui aîné, Parisetetde Lasteyrie, prononcèrent sur sa tombe une série de discours apologétiques, dont un vieux et dévoué serviteur fit une collection qu'il publia à ses frais, comme un dernier hommage rendu à son maître. Mademoiselle Bourgoin hérita du portrait de Chaptal, peint par Gros.

Celle-ci ne survécut que treize mois environ au plus passionné de ses adorateurs.

Le 11 août 1833, elle fut emportée par un

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mal affreux dont elle souffrait depuis trois ans, et qu'elle devait surtout aux galants excès de sa vie. Comme la plupart des femmes de son état, elle ne laissa après elle qu'une masse énorme de dettes. Par bonheur elle mourut sans descendance.

Jusqu'à son dernier soupir elle était restée l'ennemie acharnée et irréconciliable de Napoléon.

Quand à Grimod de la Reynière, il commit en 1814 sa première sottise irréparable. Après avoir épousé une ancienne actrice du théâtre de Lyon, il se retira avec elle et avec le fardeau de leurs dettes mutuelles à Viliiers- sur -Orge près de Lonjumeau, dans un château qui, sous Louis XIV, avait appartenu à la marquise de Brinvilliers, la célèbre empoisonneuse.

Là, il vécut uniquement pour les plaisirs de la table, conservant jusqu'à son dernier moment ses mauvais principes, son bon appétit et sa gaieté inaltérable, Son Manuel de l'amphitryon avait paru en 1808 , la huitième et dernière livraison de son Almanach des gourmands, en 1812. Ces deux productions obtinrent un tel succès,

ET 8A COUR

que le spirituel rédacteur du Martyrologe littéraire consacre à leur auteur les lignes suivantes :

« Dispensateur de la gloire littéraire , régulateur des gastronomes, dégustateur général de tous les mets qu'inventent les hommes de bouche, cet homme de lettres et de goût fut aussi Fun des premiers restaurateurs de la gaieté française. L'art de vivre pour manger lui doit une encyclopédie gourmande qui le rend immortel...

Car, comme le disait un directeur des vivres, L'AJmanach des gourmands est le meilleur des livres. >

Enfin sa dernière heure sonna aussi.

Un peu avant sa mort, il avait écrit ses dernières volontés sur le dos d'une carte h manger, en ordonnant qu'on mît à côté de lui dans son tombeau la moitié de sa bibliothèque, à l'exemple de l'Anglais Unterwood qui avait voulu qu'on enterrât avec lui trois différentes éditions d'Horace. Par bonheur, cette bibliothèque ne se composait que de douze volumes. Grimod prescrivit qu'on plaçât le Pâtissier royal de Carême dans sa main droite, le Cuisinier impérial de Vivard dans sa main gauche, sous sa

tète la Physiologie du goût de Brillât-Savarin; sous ses jambes son Manuel de l'ampïtitryon, et sous une certaine autre partie du corps la traduction des Idylles de Théocrite par le papa Geoffroy. Il légua ses dettes à sa femme, et après un déjeuner auquel il avait invité quelques amis, le 8 janvier 1838, à lYige de quatre-vingts ans, il tomba dans un paisible assoupissement dont il n'est plus sorti depuis.

Notre pauvre Hippoly te n'avait conservé du temps de sa splendeur qu'un seul ami :

Arnault. Lorsqu'elle le perdit en 1834, mademoiselle Mars se trouva seule et délaissée au milieu de Paris, et de ses beaux yeux, si expressifs, il tomba une grosse larme brûlante sur le journal qui contenait un article en l'honneur du dernier palatin de sa cour.

Son noble cœur donna une pensée à tous les amis auxquels elle avait survécu, surtout à Jérôme, son premier et unique amour, et elle ne trouva la consolation dont

elife avait si grand besoin que dans les bras de son fils qui était son idole.

En 1836 l'auteur de ces pages la vit, pendant son second voyage à Paris, dans le rôle de Suzanne du Mariage de Figaro, qui lui avait valu autrefois une si brillante ovation à la Malmaison, dans le rôle d'Elmire du Tartufe et dans celui de Valérie de la comédie du môme nom, de Scribe. Suzanne était sans contredit Tune de ses plus belles créations. Voici ce qu'écrit à ce sujet un de ses biographes, M. Auguste Lireux :

« Nous avons vu dans ces dernières % années la grande actrice jouer ce rôle si difficile et si charmant, et son image est vivante encore dans notre mémoire. Fin sourire, douce voix, malice aimable, délicatesses infinies, la simplicité et la distinction, et le regard et l'accent, et la décence et la coquetterie incomparables, et cette façon de dire les mots les plus naïfs comme les plus hardis, qui n'appartient qu'à elle, et ce naturel exquis et le charme indéfinissable, elle avait tout ce qui donne aux royautés féminines du théâtre la puissance souveraine et irrésistible. »

Elle n'était ni moins sublime ni moins belle dans les rôles d'Elmire et de Valérie.

Le dernier était un de ses plus grands triomphes. Tout Paris, toute la France courut voir et applaudir la ravissante aveugle, dans son personnage de prédilection. Cette préférence d'Hippolyte provenait peut-être du soin tout particulier qu'elle avait apporté dans l'étude de ce caractère. M. Lireux raconte que mademoiselle Mars avait pris pendant deux mois des leçons auprès d'une aveugle, afin de bien saisir sur ce modèle toutes les manières et les particularités de son personnage. Après l'éclatant succès de ce rôle, elle envoya à sa jeune institutrice un bracelet en or, sur lequel elle avait fait graver ces mots : Valérie à Sophie (i).

. Lorsque le narrateur de ce récit fit la connaissance personnelle de mademoiselle Mars, elle avait déjà cinquante-huit ans, mais malgré son âge, elle était si séduisante, qu'elle ne le charma pas moins que tout Paris par le charme de sa voix tou-

(1) Cette jeune aveugle était la sœur de mademoiselle Minette, actrice assez célèbre du théâtre du Vaudeville.

jours jeune, par la magie de ses formes, par la fraîcheur de son ingénuité, par la grâce et la finesse de sa coquetterie. Quiconque ne la connaissait que sur la scène croyait voir en elle une femme de trente ans. Rien ne la contrariait plus que de s'entendre demander son âge ; elle se sentait gênée d'être obligée de jouer encore l'emploi des jeunes amoureuses, quand elle frisait la soixantaine. Mais en dépit de son âge, jamais Paris ne se lassa de lui prodiguer la même sympathie, les mêmes applaudissements, la même admiration.

Le 31 mars 1841 , elle clôtura sa glorieuse carrière par le rôle de Célimène et celui d'Araminte dans les Fausses confidences.

Huit jours après, elle rejoua ces deux rôles pour son bénéfice , et elle prit congé d'une scène qui pendant plus de quarante ans avait été le témoin de ses victoires, d'un public qui perdait en elle la comédienne la plus fine et la plus gracieuse. Rappelée à la fin de la représentation avec un enthousiasme indicible, elle reparut entourée de tous les artistes du Théâtre-Français et fut couverte de bouquets de violettes et de

couronnes d'immortelles par le public et ses camarades qui avaient pris le deuil à cause de son départ. Elle leur jeta en fondant en larmes les mots: Adieu, adieu pour jamais! et fidèle à ces paroles, on ne put la déterminer désormais à remonter sur le théâtre.

Après sa retraite, mademoiselle Mars fut nommée par le ministre de l'intérieur inspectrice générale des études dramatiques au conservatoire. Comme sociétaire de la Comédie-Française, elle toucha jusqu'à la fin de sa vie une rente annuelle de quarante mille francs; mais tout le monde sait que par suite du vol de ses diamants et plus encore par suite de malheureuses spéculations de bourse, elle perdit une partie considérable de sa fortune. Parmi les nombreux présents qu'elle tenait de la munificence de l'empereur, elle estimait pardessus tout un portrait en miniature de Napoléon peint par Isabey, et elle le porta jour et nuit sur son sein, même pendant la vie de son mari. Mademoiselle Mars pleura la chute du grand empereur avec plus de fidélité et de persévérance que la seconde

femme de Napoléon, Marie-Louise, qui, descendue du rang d'impératrice des Français, accorda sa main à un comte de Neip-

perg

Après trois mois de maladie, mademoiselle Mars fut aussi enlevée par l'impitoyable mort, qui ne respecte ni la gloire, ni la grandeur, ni les titres. Elle mourut dans le mois dont elle porte le nom, le 20 mars 1847 , âgée de soixante-neuf ans.

Pendant sa maladie, le Théâtre-Français avait publié chaque jour le bulletin de sa situation. Le soir de sa mort, son décès fut annoncé au public par les régisseurs dans tous les théâtres de Paris. .

Son corps demeura exposé durant trois jours, et pendant ce temps la moitié de Paris se pressa dans la rue Lavoisier, ordinairement si paisible et si solitaire, pour voir encore une fois son actrice favorite et lui dire un dernier adieu.

L'enterrement eut lieu le 23 mars, et bien que personne n'y eût été invité, tout ce que la capitale comptait d'écrivains, de poètes, de journalistes, de comédiens, de chanteurs, de musiciens, de peintres, de

statuaires, d'amis des arts, était venu se joindre au convoi. Un de ses plus anciens camarades, l'acteur Samson, deux pairs de France, les écrivains Kératiy et Viennet, le baron Taylor, commissaire royal du Théâtre-Français; Taide de camp du roi, M. de Liadières, et M. Auber, le compositeur français le plus populaire et le plus renommé, avaient l'honneur de porter les coins du drap mortuaire. Plus de cinquante mille personnes de toute classe suivaient le corps. Derrière le cercueil venait le fils unique de la défunte (1) et tout le personnel du théâtre dont elle avait été la plus haute gloire. Dans le cortège, composé de toutes les notabilités du monde de la littérature et des arts, on remarquait Victor Hugo, Alexandre Dumas, Eugène Sue, Jules Janin , Alphonse Karr, Frédéric Soulié; Horace Vernet, Dominique Ingres, Paul Delacroix , Pradhier , Jauffroy, Castil-Blaze, Fromental, Halévy , Adolphe Adam, Frédéric-Lemaître , Bouffé , etc.

Vers onze heures l'immense convoi attci-

(1) Les deux fila aînés de mademoiselle Mars étaient morts avant-elle.

gnit Péglise de la Madeleine, où pendant le service funèbre les élèves du conservatoire chantèrent un Requiem de Cherubini. A une heure le cortège se dirigea, le long des boulevards, vers le cimetière du Père-Lachaise. Les boulevards étaient encombrés par des milliers de personnes ; les dames qui garnissaient les fenêtres et les balcons avaient revêtu des habits de deuil. Sur le passage du convoi, jeunes et vieux se découvraient, les postes militaires prenaient les armes. À trois heures on arriva au Père-Lachaise , les prêtres firent leurs oraisons, et puis Samson parla au nom du Théâtre-Français , le comte Kératry au nom de la nation, M. de Viennet au nom des auteurs dramatiques et le baron Taylor au nom de tous les comédiens de France.

Après ces discours , lorsque le cercueil fut descendu dans sa tombe, chaque assistant jeta dans la fosse un bouquet de violettes fraîches en signe d'adieu. Parmi la foule de dames qui entouraient le tombeau, on remarquait, aussi dans des vêtements de deuil, la veuve de Talma, devenue comtesse de Malot, et la Melpomène fran-

çaise, mademoiselle Rachel. C'est ainsi que la France honore ses artistes de génie!...

La postérité ne décerne point de couronnes aux acteurs, dit le plus grand poëte de l'Allemagne, et nous disons, nous, que la postérité est tout aussi juste pour l'artiste illustre que l'histoire qui pèse tous les mérites avec la même balance. Les noms des comédiens vulgaires, des histrions sans esprit, subissent seuls après la mort — et souvent beaucoup plus tôt — le châtiment d'un oubli éternel. Mais des noms ceux* comme de Mars et de Talma vivront aussi longtemps qu'il y aura une scène française, et de pareils noms appartiennent aux pages indestructibles de l'histoire au même titre que ceux de Molière et de Racine, de Voltaire et de Corneille.

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