‹ Mademoiselle MerquemChapitre 5 sur 5 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

(( Je n'ai pu arrêter le flot. Il a rompu la digue. A présent, vous savez tout, il veut adopter l'enfant, et vous l'approuvez ! Ah ! mon amie, vous ne m'avez pas aidée ! Loin de là, vous avez rendu ma résistance impossible. Elle eût été coupable envers l'enfant, hypocrite envers moi-même. J'ai accepté la grande amitié et je sais que c'est de l'amour. C'en est donc fait, l'amour triomphe ! Il est entré dans mon cœur sans que j'aie senti la moindre blessure, et, chose étrange, sans y apporter le moindre effroi... J'ai eu peur d'avoir peur, et ce fantôme s'est évanoui comme un mensonge de mon imagination. Je suis si étonnée, que je ne sais comment vous dire ce qui s'est passé en moi. Je crois que je ne m'en suis pas rendu compte. Il m'a parlé, parlé... Que m'a-t-il dit? Je ne sais plus ! Ce n'étaient pas des formules de magie, car cela me paraissait clair comme le soleil, évident, irrécusable.

» II m'aimait de toute son âme, cela me paraissait tout simple. Je n'étais plus craintive, je n'avais plus d'humilité, pas même de modestie pour me défendre de croire trop vite. Et, à présent, je ne rougis pas en vous écrivant, je ne tremble pas... Si fait, je tremble et rougis beaucoup, mais cela ne ressemble point à de la honte ; au contraire, c'est une fierté qui vient tout

relever et réchauffer en moi. comme si j'avais tout à coup découvert ma raison d'être. Je m'apparais à moi- même dans le passé comme une ébauche de ce que je suis dans le présent. J'ai traversé des amas de nuages qui se reformaient toujours devant mes pas; aujourd'hui, je marche en pleine lumière, et c'est bien moi. Je ne rêve plus. Mon cœur bat vite et fort. Tout est riant et coloré autour de moi, je comprends le sens d'un mot qui ne m'avait semblé avoir qu'une valeur relative : être heureux! Oui, c'est être heureux que de vivre dans deux âmes à la fois; autant dire avoir deux âmes; c'est la vraie définition de l'amour,] n'est-ce pas? c'est le complément de la vie, c'est son apogée; c'est végéter que d'être seul. Comment ai-je fait pour vivre ainsi? Je n'y conçois rien. Est-ce que dix mille ans ne se sont pas écoulés depuis vingt-" quatre heures? Je ne me souviens plus de moi, c'est comme si j'avais franchi le seuil d'un monde pour entrer dans un autre. Peut-être que votre enfant m'a tuée pendant que je dormais, et que, grâce à lui, je me réveille dans l'immortalité. Quel bienfait! comme il a eu raison d'avoir ce courage ! Je le sens, l'amour ne peut pas être égoïste : c'est la reconnaissance infinie... Mais ne vous hâtez pas, laissez-lui le temps de tout savoir. L'obstacle existe, plus sérieux qu'il ne pense. Il faudra qu'il m'aide à le rompre. Gomment? Je ne sais pas, je n'ai pas encore eu le courage d'y songer. Laissons passer quelque temps. Laissez-le douter de moi; il a peut-être besoin de douter pour bien connaître la force de ses résolutions. C'est une épreuve à laquelle je ne dois pas avoir l'orgueil de me soustraire, et c'est un droit que je lui reconnais. Quand il m'aimera, même avec la crainte que je ne

réalise pas sa première illusion, je serai sûre de l'avenir, car je deviendrai parfaite. Ce sera très-facile; il suffira qu'il le veuille; n'en doutez pas, tout doit être prodige dans l'amour.

» Quel que soit le dénoùment, un déchirement terrible peut-être, je l'aimerai toujours, moi, et son souvenir restera béni, car c'est lui qui m'a donné la vie. et j'aime la vie passionnément depuis vingtquatre heures. »

Cette dernière lettre était datée du matin du jour où j'avai- reçu le baptême à la Canielle. Ce jour-là, elle m'aimait déjà. Je n'avais pas. comme je l'imaginais, conquis sa première estime sérieuse dans le sauvetage. Depuis la veille, elle s'était dit qu'elle serait à moi ; en nfadoptant pour son filleul, elle m'avait adopté pour son fiancé. Que s'était-il donc passé en elle pour qu'elle conçut l'étrange fantaisie de m'éprouver si cruellement le lendemain du baptême? Elle avait eu un moment de terreur en entrant dans la suprême crise. Elle avait joué le tout pour le tout et résolu de savoir le mot de sa destinée en frappant sans pitié l'oracle pour lui arracher la vérité. Ou bien, se sentant irrésistiblement entraînée, elle avait voulu à tout prix se retenir sur la pente, faire rouler un rocher entre nous pour me forcer à le gravir et à lui laisser le temps de la réflexion. Elle avait échoué, j'avais franchi l'obstacle en m'y déchirant. Une âme comme la sienne ne pouvait exiger davantage pour se donner.

J'étais enivré de bonheur. Le soir, j'écrivis à ma tante, n'osant écrire à Célie: mais il n'y avait pas de raison pour qu'elle ne lui montrât pas mes lettres.

et je pouvais répandre tout mon cœur, comme elle avait répandu le sien, dans le sein de ma mère adoptive. Bientôt celle-ci, en me répondant, m'envoya une nouvelle lettre de sa jeune amie à elle adressée, et ainsi nous pûmes échanger nos effusions comme si nous nous fussions parlé sans contrainte devant ma tante. L'adorable femme se prêtait à notre chaste roman avec une confiance junévile, et comme elie avait raison ! J'étais dévoré d'impatience, mais je m'adressais à la femme la plus pure, placée sous l'aile de la femme la plus honnête et la plus loyale. Je ne pouvais frapper à la porte d'un tel sanctuaire qu'en surmontant mes agitations et en élevant ma pensée vers les plus nobles régions de l'amour. Cette correspondance dura deux semaines, pendant lesquelles il ne me fut pas permis de questionner pour m'enquérir des faits extérieurs. Ma tante disait : « Prends patience, tu n'es pas à plaindre. Savoure ton bonheur. On s'occupe de toi, de toi seul. »

Pourtant, au bout des quinze jours assignés à mon exil, on me renouvela l'ordre de me tenir tranquille et de ne pas donner signe de vie, et cela, sans me dire combien de temps encore il faudrait me résigner à ne rien savoir. J'eus des jours d'inquiétude sérieuse, et il fallut m'observer beaucoup en écrivant, pour n'en rien laisser paraître. Je m'en dédommageai avec Stéphen, qui me trouva quelquefois d'une humeur massacrante, et qui, jugeant la chose toute simple, ne m'en témoigna aucun dépit. Un jour, sa douceur vraiment admirable me causa de profonds remords. Il avait voulu me distraire en parlant peinture, et je lui avais presque dit que je détestais la peinture, même la sienne. En rentrant en moi-même, je résolus

d'employer le temps de mon épreuve à réparer mon ingratitude et à rendre Stéphen heureux. Sachant qu'il n'y avait qu'un moyen, qui était de lui donner du talent, je résolus de lui en donner.

Ce projet n'était pas aussi fou qu'on pourrait le croire. II s'agissait de bien saisir ce qui lui manquait pour faire sortir de lui ce qui était en lui. Ce n'était pas l'intelligence, ce n'était pas le travail, ni l'acquit du travail; ce n'était pas la théorie, il avait trop de tout cela, il était trop peintre, il ne venait pas à bout d'être artiste. Ce qui lui manquait, c'était d'être quelqu'un, c'était l'individualité, c'était la vie. Il avait fait de la sienne une tâche aride, cruelle, un martyre. Il travaillait trop; il oubliait d'exister, il ne se renouvelait pas, il s'ossifiait. Mieux eût valu pour lui avoir comme tant d'autres des accès de paresse princière au milieu de l'indigence, ou connaître la débauche, s'enivrer, jouer, se faire de mauvaises affaires, que saisje? tout eût mieux valu pour l'essor de sa personnalité captive que ce régime admirablement sain, égal et irréprochable qui le détruisait.

Je ne pouvais pas lui donner le conseil de se dépraver, je n'eusse pu lui en donner l'exemple. Je ne pouvais pas non plus lui donner une meilleure notion de son art, je ne l'eusse pas persuade, il prétendait tenir toutes les ficelles ; il les tenait peut-être, mais il ne savait pas les nouer, et je ne l'aurais pas su mieux que lui. La notion de l'amour lui était encore plus étrangère, et je ne pouvais faire apparaître la femme qui eût su la lui révéler ; je pouvais au moins lui apprendre l'amitié, qu'il ne connaissait pas.

Je me gardai de lui faire part de cette découverte mais elle était réelle. Stéphen était aimant et dévoué.

il s'était privé de l'échange du dévouement comme d'un vain luxe. Toujours prêt à obliger, à secourir, à servir tous ses camarades, il n'avait jamais eu depréférence pour un ami. Il n'avait rien à confier à personne, et, en se faisant une vie rude et austère, il s'était arrangé pour n'avoir besoin de personne.

Cette situation hors nature ne lui fermait-elïe pas absolument le livre de la nature, qu'il se flattait d'ouvrir de force? Vaine tentative! il sentait le poids de la solitude sans vouloir se l'avouer. Il était triste sans en savoir la cause : il s'ennuyait. Le travail l'enfiévrait régulièrement un certain nombre d'heures chaque jour; après quoi, il retombait dans un morne accablement qu'il qualifiait de contemplation , ù moins que quelqu'un ne se chargeât d'entretenir sa fièvre en le contredisant et en le poussant à ces discussions vives et passionnées où tant d'artistes cherchent une vie factice qui les épuise.

Le problème à résoudre était donc de le faire sortir de lui-même en lui rendant nécessaire la société d'un de ses semblables quelconque. Célie avait dit : « La vie ne se complète que quand on est deux. » Pour donner la vie à Stéphen, il fallait réussir à lui inspirer une affection déterminée. Le jour où, en parlant d'un de ses camarades, si, au lieu de dire : « C'est un brave garçon, » il lui venait sur les lèvres de dire: Je laime,c est mon ami, une transformation serait opérée, et pouvait conduire à toutes les autres. Quel autre ami pouvais-je offrir à Stéphen que moi-même? Je n'en avais pas d'autre sous la main, et moi seul d'ailleurs pouvais me mettre dans la tête et dans le cœur de l'aimer. Il était aisé de voir que personne ne s'en était donné la peine : il était si peu aimable !

Je me mis à l'observer pour savoir par quel bout je l'entamerais.. Mes accès d'humeur ne l'avaient pas irrité contre moi : il reconnaissait à tout le monde le droit d'être maussade, comme celui d'avoir mal aux dents; mais je m'aperçus d'un fait certain, c'est que ma tristesse l'avait rendu plus triste. Je respectais beaucoup son travail égoïste et solitaire, je reconnus que c'était de ma part un égoïsme égal au sien. Je craignais de m'ennuyer près de lui. Je me condamnai à l'accompagner et à lui tenir compagnie. Il en fut étonné d'abord, mais, à ma grande surprise, il en fut touché. Je fis bientôt une autre découverte. Il y avait, pour me servir de son expression favorite, de la pose dans son amour pour la solitude ; c'était une affectation dont le motif était plus respectable que puéril. Il était lier et d'une discrétion farouche. Il craignait d'ennuyer les autres et ne voulait jamais leur paraître ennuyé, ce qui eût été une manière d'implorer le sacrifice de leur indépendance et de leur temps. En somme, il travaillait de rage, non pour obéir à l'inspiration, qu'il n'attendait jamais, mais pour tuer le temps, qui l'accablait. Je le vis d'abord un peu troublé et comme confus de l'intérêt que je semblais donner et que je commençais réellement à prendre à ses études ; puis il chercha à s'imaginer quel attrait pouvait m'inspirer sa compagnie, sur le charme de laquelle il ne se faisait aucune illusion. Il crut que j'avais besoin d'une expansion quelconque, et il dérogea tout à coup à ses habitudes d'insouciance pratique en me questionnant.

— Voyons I dit-il, vous auriez du plaisir à me parler de vous, et vous n'osez pas, parce que je vous ai conseillé de ne pas le faire? Vous croyez que ça m'en-

nuierait? Ce que j'en ai fait, c'est pour ne pas mettre de conditions à mon obéissance envers le petit amiral; mais, puisqu'elle vous en donne la permission et que ça peut vous soulager, allez... Je ne suis peut-être pas aussi bûche que j'en ai l'air. Je comprends très-bien qu'on aime une femme qui esten même temps une jolie maîtresse, une vraie artiste et un bon camarade. Si j'avais rencontré cela dans ma vie, je ne serais point le porc-épic que je suis devenu; mais il ne faut pas me croire jaloux du bonheur des autres hommes, je ne le suis pas plus que des succès des autres artistes. Les uns ont de la chance, les autres n'en ont pas; ça dépend du numéro qu'on tire en venant au monde. Vous avez eu le mille, et, moi, j'ai eu zéro. Qu'est-ce que ça fait, si je ne m'en plains pas?

— Mon cher ami, lui dis je, je n'ai pas besoin d'expansion. Le bonheur est discret et recueilli ; vous m'avez misa l'aise en me disant de me taire, et je vous sais gré de votre délicatesse. De ce moment, j'ai senti que je vous aimais réellement, et, si je vous recherche, ce n'est ni pour vous amuser ni pour me distraire. Vous n'avez pas besoin qu'on vous amuse, et je ne m'ennuie pas; mais j'ai du plaisir à être avec vous, et, à moins que cela ne vous gêne...

— Non pas ! s'écria-t-il avec une spontanéité qui éclaira d'un sourire son masque de pierre. Pas si bête !... Du moment que le cœur y est... Je vais vous dire, mon petit... Je me figurais que je vous avais un peu servi de prétexte pour vos affaires de cœur...

— C'est vrai, Stéphen. Je ne veux pas nier, ce serait lâche; mais il n'y a rien eu de prémédité. Je ne vous savais pas à la Canielle quand je vous ai rencontré. J'ai saisi l'occasion aux cheveux. Faites-moi pourtant

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l'honneur de croire que, si je n'avais eu pour vous une estime complète, je n'aurais pas cherché à me lier avec vous plus intimement que par le passé.

— Bon ! dites-moi ça... Je me l'étais dit aussi. Vous n'êtes pas hypocrite et vous allez droit au fait. Moi. j'aime mieux tout savoir. Au commencement, ma société ne vous était pas absolument délicieuse?

— Notre rapprochement a marché si vite, grâce à des circonstances romanesques...

— C'est vrai ; au fait, c'est un roman, ce qui s'est passé, le diable m'emporte ! J'ai traversé un roman, moi, sans m'en apercevoir, et j'y ai joué un rôle, non pas tout à fait sans m'en douter, mais sans prévoir que j'y serais aussi utile. Allons ! c'est la première fois que je me trouve mêlé dans une histoire de ce genre qui soit sérieuse, car vous filez le parfait amour et vous allez au mariage ?

Je lui résumai en dix paroles l'histoire de ma passion. Je sentais que Gélie l'eût exigé pour ne pas laisser notre confident faire fausse route.

Il me marqua son attention en me posant quelques questions empreintes d'une réelle sollicitude, puis il résuma ainsi son jugement :

—Une femme de trente ans qui est une jeune fille, ça doit être la perfection pour le mariage. Pas de nerfs, pas de curiosités soties, pas d'exigences fantasques. Moi, j'avais toujours rêvé une veuve ; mais les retours sur le passé, les comparaisons,... celame faisait peur! Vous trouvez la raison et l'amitié d'une veuve sans l'inconvénient des souvenirs, c'est le phénix. Couvezmoi ça, mon cher. Soignez votre chance, ne vous gênez pas pour être fou. Ça ne me fera pas rire. Je ne ris que de ceux qui croient avoir ramassé une perle et qui

n'ont trouvé qu'un œuf de serpent. Ceux-là me consolent de n'avoir rien trouvé du tout. Moi, j'ai vu le petit amiral, je lui ai parlé : c'est une nature qui me va, et j'ai confiance dans votre bonheur! mais tout cela ne me dit pas pourquoi vous avez du plaisir à être avec moi, à moins que ce ne soit parce qu'elle m'a témoigné de la confiance et de l'estime à première vue.

— II y a de cela, je ne veux rien dissimuler; mais il y a encore autre chose.

— Quoi, voyons?

— C'est parce que vous m'avez pardonné de ne pas vous avoir compris tout de suite.

— Compris "! Qu'est-ce qu'il y a en moi à comprendre? Ne suis-je pas moi à toute heure du jour et de la nuit, depuis les pieds jusqu'à la tête ?

— Non, Sléphen, vous n'êtes jamais vous, au contraire, et on peut vous fréquenter dix ans sans vous connaître.

— Je n'y suis pas, allez toujours.

— On peut vous prendre pour ce que vous vous donnez, pour un bon garçon parfaitement honnête et très-obligeant...

— Et je ne suis ni bon ni honnête? Diable!

— Vous êtes plus que bon, vous êtes excellent; plus qu'honnête, vous êtes chevaleresque.

— Laissez-moi donc tranquille !

— Stéphen, je me connais en hommes. J'ai vu le monde dès mon enfance et je l'ai bien jugé, grâce à une mère adoptive parfaite, entourée d'esprits justes et distingués. On ne m'a pas laissé à moi-même dans l'âge où l'ardeur de vivre nous empêche de voir. On m'a fait faire des études historiques, littéraires et phi

losophiques que l'on a su rendre agréables, et on a tourné mon esprit vers l'observation raisonnée des faits sociaux, par conséquent vers l'étude de la nature humaine. J'ai compris, j'ai vu et j'ai senti que la plupart d'entre nous aujourd'hui sont privés de développement parce qu'ils croient devoir se priver d'expansion. C'est une mode et une nécessité d'être ainsi. En nous donnant la liberté morale par principe, et en nous jetant dans un monde où il faut lutter contre la tyrannie morale qui règne de fait, on nous a rendus graves jusqu'au stoïcisme ou tristes jusqu'au scepticisme, selon que notre tempérament nous portait vers une de ces nuances sombres. Les choses du cœur, à moins d'un milieu exceptionnel, comme celui où j'ai eu le bonheur d'éclore, on ne nous les apprend plus. Personne ne nous enseigne ce que les anciens appelaient la vertu, c'est-à-dire la culture de l'âme, l'amour de la patrie, la droiture du caractère et l'amitié. Quand nous sommes riches, on nous pousse hors du nid en nous disant : « Amuse-toi, satisfais ta vanité, brille et ne te ruine pas. » Quand nous sommes pauvres, on nous jette dehors en nous disant : « Va devant toi et fais comme tu pourras; arrange-toi pour ne pas mourir de faim et pour ne pas te brouiller avec la loi. »

— C'est vrai, dit Stéphen. On ne m'a jamais donné d'autre bénédiction que celle-là, avec accompagnement de coups de pied dans le dos pour me faire partir plus vite. Vous êtes né coiffé, vous ; mais, voyons, qu'est-ce qu'elle vous a appris pour être heureux, votre culture de l'Ame?

— Elle m'a appris à ne pas croire qu'on puisse être heureux en ne cultivant et en ne servant que soi-même. Elle m'a fait connaître le besoin des grandes affections

qui nous arachent aux préoccupations mesquines de l'égoïsme, et qui, en nous initiant aux douleurs saintes de la sollicitude, nous remplissent aussi le cœur de joies infinies, quand l'objet de notre dévouement partage notre bonheur ou nous fait partager le sien, ce qui devient pour nous la même chose. Notre existence est donc doublée dès que nous aimons, et nous nous sentons deux fois plus forts en même temps que nous sommes devenus deux fois plus tendres, c'est-à-dire plus sensibles et plus vivants.

— C'est assez ingénieux , ce que vous dites là, répondit-il en quittant son pinceau et en cessant de tourmenter la vague de son stérile regard : cela parait même vrai ; mais à quoi cela peut-il servir à celui dont l'intelligence et la sensibilité n'ont pas reçu plus de façons que ce rocher où nous voilà?

— Ce rocher a été terriblement travaillé par le flot, Stéphen !

— C'est encore vrai : le flot a réussi à l'ébrécher. Ne voilà-t-il pas une belle chance que de s'émietter sous les coups d'un agent brutal qui ne se soucie ni de vous épargner ni de vous détruire? Voilà la vie des hommes comme moi, Armand ! Ils se laissent battre par le destin, ne pouvant réagir et ils sont en droit de vous dire, comme Paulin Ménier dans le Courrier de Lyon : « Ne me demandez point de la sensibilité, j'en ai point! »

Et il copia si bien l'accent farouche du célèbre acteur, et son mouvement saccadé en se détournant comme pour ne plus m'entendre, qu'il me causa un instant d'effroi.

— Les hommes comme vous, repris-je, ont beau faire pour se métamorphoser en rocher, ils ne vien-

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rient à bout que d'en simuler la surface. Celui qui parvient à détruire en lui le sens humain va au crime ou à l'idiotisme; celui qui n'y parvient pas s'immobilise dans la souffrance : c'est à celui qui n'a ni la faculté ni la prétention de ne pas souffrir, de le plaindre et de souffrir avec lui, s'il ne peut le consoler, et voilà ce que l'on appelle aimer! Ne me demandez pas de l'indifférence, Stéphen, je vous répondrais de ma vraie voix : « Je n'en ai pas ! »

— Mon cher, reprit-il après un instant de silence, Je n'ai pas beaucoup d'esprit pour vous répondre; mais je vois une chose, c'est que vous êtes très-gentil, vous, et queje n'aurais pas été tout à fait malheureux, si j'avais eu un ami comme vous, délicat d'intelligence et un peu féminin de cœur ; car il y a de ça en vous, et vos raisons nie rappellent la mère que je n'ai pas eue et que j'ai quelquefois rêvée !

— Vous avouez donc que vous avez été malheureux?

— Ne pas avoir de bonheur, c'est être malheureux, pardié 1 mais c'est si bête de lé dire I

— Oui, de le dire à ceux qui sont trop bêtes pour comprendre. Si vous m'accordez que j'ai l'intelligence

de ces choses-là, pourquoi repoussez-vous l'ami que votre malheur ne rebute pas ?

— Est-ce queje vous repousse? s'écria-t-il en se levant comme s'il allait se jeter dans mes bras.

Mais il eut peur d'être puéril, et, se rasseyant :

— Non, sacredieu ! reprit-il, je ne repousse pas l'amitié 1 Je ne peux pas la nier, moi, puisque je l'ai ressentie plus d'une fois. Oui, le diable me griffe ! si je m'étais laissé aller, il y a bien des gens que j'aurais assommés... mais trop haut perchés pour moi, de grands artistes, des femmes superbes, gracieuses... ou

des gens riches, généreux, hospitaliers, qui vous attirent, et par qui on craint de se voir lâché, si on n'arrive pas à la gloirequ'ils croient avoir flairée en vous. J'ai dit : « Pas de ça, mon vieux ! Tu es obscur, tu seras toujours gueux. Tu ne sais pas t'y prendre pour enlever la redoute du succès. Tu es laid, têtu, amoureux de liberté; reste insociable, cela vaudra mieux. »

— Et vous croyez que, môme avec moi, qui ne suis ni un grand artiste, ni un riche protecteur, ni une jolie femme, cela vaudra mieux ?

— Vous, c'est différent ! vous m'ensorcelez avec vos idées de confiance, de bonté. Je voudrais être aimable pour vous répondre et vous faire comprendre que je ne suis pas un ingrat. Voilà tout ce que je sais vous dire, il faut vous en contenter ; vous verrez dans l'occasion que vous n'avez pas jeté vos perles à un pourceau.

C'était assez pour un jour. Il reprit sa toile, je le quittai ; mais il me rappela pour me tendre la main en silence, et il serra la mienne si fort, que j'en eus mal au coude toute la soirée. Il était si neuf à l'expansion, qu'il ne savait pas qu'on peut remercier son ami sans l'estropier. Je me promis de ne pas reprendre l'entretien avant qu'il y vînt de lui-même. Ce ne fut pas long. Dès le soir, en sirotant son gloria et en allumant son cigare :

— Armand ! me dit- il brusquement, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit tantôt. C'est d'un brave garçon, tout ça, il n'y a pas à dire; cependant, ça m'a empêché de travailler. C'est assez drôle, n'est-ce pas? mais c'est ainsi que je suis fait ! Il ne faut pas que je pense, moi, ça m'émeut, ça me^distrait. Est-ce que vous ne croyez

pas que l'artiste doit se priver de tout ce qui n'est pas son art?

— Certainement je vous donnerai raison quand vous m'aurez démontré qu'il y a une seule émotion qui ne rentre pas dans le sentiment de l'art, ou qui ne serve pas à son développement en nous-mêmes.

Ceci nous conduisit à une longue discussion où je m'attendais à lui voir porter son âpreté et son parti pris d'habitude. Il n'en fut rien. Il se montra trèsattentif, très-curieux de mes idées; il m'interrompit souvent, mais cène fut que pour me suivre jusqu'au fond de mes appréciations. Je lu savais intelligent; à la lucidité de ses objections, je vis qu'il l'était beaucoup plus que je ne pensais, et qu'il cachait cela comme le reste, dans la crainte d'être raillé ou mal compris. Je ne lui dissimulai pas que je le trouvais aussi fort que n'importe qui, et que je ne lui permettrais plus de se taxer de cerveau inculte. Il n'avait peut-être pas beaucoup lu, mais il avait bien lu et sainement critiqué. Quand nous nous quittâmes ce soir-là, nous avions fait un immense pas l'un vers l'autre, nous étions sûrs de ne jamais nous gêner mutuellement et de n'être plus forcés de nous disputer pour tuer les heures.

Peu de jours après, nous étions inséparables; je lui sacrifiais mes rêveries, il oubliait pour moi sa chère palette. Il consentait à regarder le paysage, à trouver un sens à toutes choses, une physionomie à tous les êtres, et je n'avais rien à lui apprendre à cet égard. Il avait été épris de toute la nature, il eût voulu tout saisir à la fois: puis, épouvanté de son audace, il s'était rabattu sur une spécialité sans comprendre que

tout est dans tout, et que la plus étroite spécialité est, comme tout le reste, un vaste univers.

11 s'éveillait comme d'un rêve, en retrouvant ses premières émotions et les aspirations de son adolescence. Il hésitait encore, il craignait de s'y perdre, mais il se laissait égarer en disant :

— Advienne que pourra!

Enfin je lui rendis le service de lui faire parcourir la gamme de son propre cerveau, dont il n'avait voulu faire résonner qu'une note, sans s'apercevoir qu'à force d'être attaquée isolément elle, ne résonnait plus. Ce travail de dévouement me donna le courage d'attendre encore dix mortels jours, qui s'écoulèrent sans rien changer à ma situation.

Les environs de Fécamp sont une des plus belles parties de la Normandie. Les grands plateaux qui viennen t buter la falaise ne sont pas monotones comme ceux qu'on rencontre dans le reste du pays de Caux. Ils ont des mouvements larges et souples d'une réelle magnificence. Là, comme dans toute cette région, ils sont parsemés de chênaies et de hêtrées au centre desquelles les châteaux et les fermes se réfugient contre les vents de mer; mais ici, soit hasard, soit intuition du beau, l'habitant n'a pas condamné tous ses ombrages à ces formes rectilignes qui font des autres plateaux une mer de verdure plate parsemée de grands carrés de verdure monumentale, coup d'œil riche, mais ennuyeux. Ici, ce sont de vrais bois où les habitations et les centres d'exploitation rurale se cachent dans la clairière, et qui se laissent parfois glisser dans les plis de la cavée avec une grâce mystérieuse. Ces cavées, qui brisent devant le passage de chaque ruisseau l'uniformité de la culture, sont de véritables oasis dont,

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en regardant l'ensemble du paysage, on ne soupçonne pas toujours la profondeur et l'étendue. Elles sont richement plantées et habitées sur tout leur parcours sinueux et encaissé. On y descend par des chemins en pente rapide que l'on appelle quelquefois échelles, et où les voitures et les excellents chevaux du pays s'engagent résolument à fond de train. On les appelle aussi valleuses quand elles aboutissent à la mer, où elles déversent leurs eaux dans une brisure plus ou moins étroite de la falaise, quelquefois par une arcade de rochers d'un grand effet théâtral. Ces vallons sont le sanctuaire d'une admirable végétation que l'homme respecte comme condition de sécurité. Sans cette ombre épaisse au moyen de laquelle on se crée sur les hauteurs environnantes un climat factice, le pauvre habitant des valleuses serait la proie des rafales et des éboulements. Aussi ne voit-on point là d'arbres mutilés et tout ce qui veut pousser pousse avec exubérance. Le moindre pâturage est une forêt vierge, et l'amour avec lequel on y a pressé et enfoui les maisons donne une idée de ce que pouvait être la vieille Gaule au temps où l'homme, vivant de pêche et de chasse, était loin de faire la guerre aux arbres et aux épais buissons, fortifications naturelles qui cachaient son refuge à l'ennemi du dehors. Dans ce temps-là, il n'est pas probable qu'on habilât beaucoup les lieux découverts, et qu'on eût trouvé la science des talus artificiels portant de triples rangées d'arbres destinées à amortir les coups de l'aquilon et à protéger l'étable, le hangar et le bataillon sacré des pommiers à cidre. On vivait plus simplement sous le chaume, tapi luimême sous les longues ramures du chêne dix fois séculaire. Le Gaulois Matho devant Carthage, accablé

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de chaleur, « râlant d'épuisement et de mélancolie, songeait à la senteur des pâturages par les matins d'automne, aux beuglements des aurochs perdus dans le brouillard, et, fermant ses paupières, il croyait apercevoir les feux des longues cabanes, couvertes de paille, trembler sur les marais, au fond des bois. »

Plus loin encore dans le passé, le Normand de l'âge de pierre ne connaissait sans doute que la hutte de branches et le toit d'ajoncs; mieux encore, il dormait peut-être sous la charpente naturelle que la forêt étendait sur sa tête et à laquelle il accrochait et liait sa tente de peaux d'unis. On croit retrouver les vestiges de cette vie primitive dans la confiance avec laquelle les chaumières des pauvres gens de la Normandie sont mêlées et comme accolées à la haute végétation. Ailleurs, on taille, on élague, on craint qu'une maîtresse branche n'effondre le toit un jour d'orage, ou que l'humidité de l'épaisse feuillée ne pourrisse le mur. En Amérique, on brûle tout pour assainir le climat et purger la terre de sa flore naturelle; ici, on s'incruste au végétal protecteur, ou on l'incruste sur son abri. Les murailles disparaissent sous les luxuriants espaliers, le chaume encroûté de mousse est un jardin sauvage où le vent apporte toutes les semences de la prairie, et que couronne un bouquet d'iris destiné à consolider par ses gros tubercules entre-croisés l'arête du comble ou la soudure disjointe de la cheminée.

Quelquefois, la valleuse est si profondément encaissée, que, vue du plateau, elle disparait entièrement. Sans les cimes des grands arbres qui se dessinent comme un méandre de buissons trapus dans l'éloignement,on croiraitque le ruisseau qui l'alimente a sus-

pendu son cours ou s'est frayé un chemin sous terre; mois, quand on pénètre dans ces ravins où règne une chaleur humide, la vie du paysan se révèle avec tous ses accessoires pittoresques. Les vergers semés de pommes roses mûrissant sur l'herbe qui amortit leur chute, les étroites prairies où de grandes vaches rayées comme des tigres ruminent avec indolence, les clôtures touffues, les rues de verdure, le charmant désordre des pressoirs et des hangars, désordre qui n'exclut pas ici la propreté, tout cela se révèle comme unjpiiliLjnonde pastoral dont ou s'imagine faire la découverte, tant il est resté inaperçu du dehors.

Les constructions ajoutent au charme du paysage. Riches ou pauvres, elies sont toutes jolies ou poétiques. Tandis que l'habitant du Midi croit chercher Je style et chérit les tons criards, celui du Nord reste dans l'harmonie de ses brumes, et semble les aider à estomper les contours. Il n'a pas le mauvais goût de barbouiller sa demeure de peintures voyantes. Il emploie les matériaux presque bruts que le sol lui fournit: les rognons de silex que la mer roule sur ses grèves ont des brisures d'un gris satiné que rehaussent parfois heureusement des encadrements de cailloux noirs ou rougeâtres. Les reliefs des angles et des ouvertures ne sont pas un grossier trompe-l'œil à la détrempe contrariant toutes les lois de la perspective; ce sont de bonnes assises de grès pâle, ou, dans les constructions anciennes, des pilastres de bois que rien ne dissimule. A quoi bon chercher l'éclat des tons quand la nature étincelle de verdure, de fleurs et de fruits? La maison n'a qu'à s'effacer pour ne pas faire tache dans ce jardin splendide qui l'environne et l'embrasse. Les pampres vagabonds, les berceaux

5» MADEMOISELLE MERQl'EM

de clématites et de ronces protègent la maturité des fruits et des légumes dans des conditions qui ailleurs leur sembleraient préjudiciables, et vont trouver la clôture du voisin pour s'y enlacer en bons camarades, ignorants du tien ou du mien.

La valleuse d'Yport est un adorable spécimen de ces oasis qui apportent leur belle végétation et leur doux climat abrité jusqu'à la lisière écumante des vagues. De toutes celles que j'avais parcourues, aucune ne me parut plus agreste et plus caractérisée. A cette époque, il n'y avait encore ni bains de mer, ni villas, ni chalets. Ceux d'aujourd'hui n'ont rien gâté enco're, mais gare la vogue, les bourgeois et les Anglais, quand ils apporteront dans ce lieu enchanté les fausses ruines et les ridicules forteresses féodales dont ils ont embastillé la valleuse d'Étretat, les collines d'Hyères, et tous nos rivages !

Ainsi que mademoiselle Merquem me l'avait annoncé, le village n'était habité que par des pêcheurs, et je retrouvais là la belle et forte race des mariniers de la Ganielle. Il y avait entre eux cette dinérence, que, grâce aux dons de terrain et aux conseils de l'amiral, les Caniélois s'étaient décidés à cultiver de petits jardins et à comprendre les douceurs de la vie semi-pastorale. A Yport, les maisons des pêcheurs, soudées les unes aux autres, aussi près que possible de la petite plage, faisaient un divorce évident avec celles des paysans maraîchers, éparses dans les vergers environnants. On voyait là, dans toute sa rudesse, le dédain de la race marinière pour les jouissances de la terre ferme. Tandis qu'au bord de la Méditerranée le vieux matelot s'adonne à la construction prétentieuse de la bastide et à la culture des plantes afri-

MADEMOISELLE MËRQUEM îiS

caines clans son jardin bien clos et jalousement gardé, le marin du Nord, plus poétique et plus sombre, ne daigne pas donner un coup de bêche au sol qui le porte. Il a horreur du travail sans émotion et sans péril. Il achète quelques toises de rocher, se bâtit un abri, et, quand il n'est pas sur les flots, il fait comme faisait Stéphen : il fume, contemple ou raconte- Autour de lui, le laboureur s'évertue à produire, et l'échange des denrées leur sert de lien, sans que les meilleures relations mutuelles modifient jamais en rien lecontraste bien tranché de leurs goûts et de leurs habitudes. La chose est si bien établie, qu'il n'y a plus de discussions possibles, plus de questions de préséance morale ou intellectuelle; mais au fond de son âme le pêcheur sent sa supériorité, et la fierté de son rôle est écrite sur son front. C'est l'éternel combattant aux prises avec les grands périls. A l'heure où le paysan va souper et dormir, il se prépare et s'agite majestueusement. Il revêt un mâle costume, il rassemble une tribu d'associés, il prépare des engins immenses, il met à flot de solides embarcations, tout en donnant des ordres à sa famille comme un homme qui se dit tous les jours à pareille heure qu'il ne rentrera peut-être pas.

Au reste, ici comme à la Ganielle, les types sont bien tranchés, et jusqu'au dernier rempart de la falaise le paysan est paysan comme le marin est marin. Celui-ci a la haute taille, les traits accusés, l'air fier et la parole brève. L" autre a le parler gras, la démarche souple, le regard empreint d'obligeance et de ruse. Le petit industriel est du même sang. Le paysan n'est pas beau sur le plus riche sol du monde, il est malheureux et ne vit que de l'étranger qu'il exploite.

2'. S MADEMOISELLE MKRQUF.M

Le pêcheur échappe à cette misère par l'association. On voit en lui l'homme d'action, le robuste descendant de la primitive famille des hommes de proie, rebelles à l'esclavage du labeur sédentaire. Il y en a de très-vieux qui sont encore droits comme des mâts; de père en fils, ni la pioche, ni le noyau, ni les maigres bras de la charrue, n'ont alourdi les mains, rétréci le thorax et voûté les reins. Ils ont le grand nez en bec de harpon, l'œil rond, clair et saillant des plongeurs ailés; rien du marsouin ni du phoque. Les monstres de l'abîme sont les ennemis ou les vaincus qui fuient devant le pêcheur. Les types de squales, les profils de morue sont ailleurs dans la société humaine; ici, l'homme de mer est un aigle de mer, et la ressemblance parfois exagérée constitue une laideur qui n'est jamais triviale ni inquiétante.

Un jour que j'avais amené Stéphen à saisir l'esprit et le sens de ces physionomies, dont jusque-là il n'avait pas voulu tenir compte, nous vîmes, à l'heure de la marée basse, un piéton qui venait du côté de Fécamp par le bas de la falaise et qui se dirigeait vers nous. Je n'y fis pas grande attention d'abord; mais Stéphen, me saisissant le bras :

— Le diable m'emporte, dit-il de sa voix sourde qu'un peu d'émotion semblait éclaircir, si ce n'est pas le xMontroger qui vient là! Je ne l'ai vu qu'une fois, on me l'a montré; mais je jurerais que je ne me trompe pas.

— iAèiI Dieu soit loué! m'écriai-je en regardant avec attention, c'est lui; il vient me trouver! J'ai obéi en l'évitant, mais je ne peux pas faire davantage; je ne peux pas me cacher. Venez, Stéphen

MADEMOISELLE MERQUF.M M7

allons à sa rencontre: sachons enfin ce qu'il prétend faire.

— Permettez, mon cher, répondit Stéphen; d'abord, il n'est pas certain qu'il nous cherche. On peut venir à Yport sans savoir que vous y êtes. En second lieu, sans vous cacher, vous pouvez fort bien rester là, le dos tourné. S'il vous cherche, il vous a déjà vu et il vous abordera; sinon, il passera son chemin, et vous éviterez une affaire qui peut compromettre votre fiancée.

— J'éviterai l'affaire par mon langage et mon attitude, à moins qu'il ne soit une bête brute décidée à tout. et; dans ce cas là...

Montroger approchait. Je me levai. Stéphen, n'espérant pas me convaincre, me suivit. Nous marchâmes droit à sa rencontre, et je lui tendis la main avec le sentiment de ma bonne cause, mais avec la résolution de ne pas souffrir un refus à mon avance sans en demander raison.

Il ne s'attendait pas à me trouver si tôt, bien qu'il vînt là pour moi. II avait la vue basse, mon apparition le surprit, et il changea de visage; mais il n'hésita point à serrer ma main, et il salua Stéphen avec poliiesse. Rassuré par cette accueil, Stéphen passa outre comme s'il continuait sa promenade,, et je revins vers Yport avec Montroger.

— Eh bien, mon cher Armand, me dit-il dès que nous fumes seuls, vous avez donc voulu me ménager en vous condamnant à quitter le pays ? C'est trè^généreux de votre part, et il a dû vous en coûter. A présent que le coup est porté, je ne sais pas ce qui vous empêcherait de revenir, et. si vous le trouve/

bon, je vous reconduirai dès aujourd'hui à la Canielle.

Je le remerciai en lui disant que je ne retournerais pas à la Canielle sans en avoir reçu l'ordre.

— Je vous l'apporte verbalement, dit-il. On vous attend avec une impatience...

— Une impatience que vous vous exagérez probablement, et à laquelle je n'aurai foi que d'après un ordre écrit.

— Vous êtes méfiant ou modeste; enfin vous ferez ce que vous voudrez : moi, j'éprouvais le besoin de vous voir. Nous avons beaucoup à causer, car ceci est une situation délicate. J'ai beaucoup souffert, non pas tant de la détermination de mademoiselle Merquem, à laquelle je ne pouvais en aucune façon m'opposer, que du mystère dont elle a entouré ses démarches. J'avais droit à plus de franchise de sa part et peut-être de la vôtre.

— De la mienne? Je ne crois pas. Ce secret n'appartenait qu'à elle.

— Soit ! convenez cependant que vous avez risqué de me rendre bien ridicule...

— Telle n'a pas été mon intention ; mais permettez-moi de ne répondre à aucune question et de ne me défendre d'aucun reproche avant de savoir le motif de la visite que vous me faites l'honneur de me rendre.

— C'est juste, je procéderais comme vous... Il faut donc que je vous raconte ce qui s'est passé depuis votre départ. Asseyons-nous, je suis fatigué... et un peu souffrant.

Sa figure était réellement altérée. Il n'avait pas maigri, mais il avait les. yeux creusés et les pom-

mettes violacées. Que ce fût l'effet du vent de mer ou du chagrin, il n'était plus le même, et son regard me parut fébrile. J'eus pitié de lui, et je me promis d'être excellent, s'il ne me forçait pas à être hostile. Nous nous assîmes, et j'attendis qu'il voulût bien parler. Il fit un effort et dit :

— La dernière fois que nous nous sommes rencontrés à la Canielle, j'ai bien vu que mademoiselle Merquem me faisait un mensonge en me disant que vous veniez pour une affaire d'argent, car vous ne veniez pas pour cela, vous allez en convenir avec moi ?

— Je vous ai dit, monsieur, que je ne me soumettrais pas à un interrogatoire. Je crois avoir assez fait pour en être dispensé en vous disant que je n'ai jamais songé à vous faire jouer un rôle ridicule* Faut-il vous le répéter? J'y consens, mais je n'entrerai dans aucun détail avant que vous m'ayez témoigné une confiance absolue dans ma loyauté, et, jusqu'ici, vous semblez émettre quelque doute dont j'attends l'expression complète.

— Vous avez encore raison, reprit-il en essuyant son front baigné de sueur, c'est à moi dem'expliquer. Eh bien, ce jour-là, voyant qu'on se moquait de moi. elle du moins, je me suis moqué aussi. J'ai fait semblant de rêver un charmant mariage auquel je n'avais pas songé, et, quand j'ai vu mademoiselle Merquem rassurée sur mes dispositions, j'ai satisfait, en prenant congé d'elle, le désir très-vif qu'elle laissait maladroitement paraître de me renvoyer pour vous rejoindre.

Il fit une pause en me regardant; je restai impassible. J'étais pourtant vivement choqué du manque de savoir-vivre et de dignité avec lequel cet homme

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si bien élevé, mais peu délicat de sentiments, s'exprimait sur le compte de Gélie; il parlait comme s'il eût eu des droits sur elle, presque comme un mari trompé, et ces confidences à un rival heureux sentaient le ramollissement d'un cerveau troublé ou un secret désir de provocation de ma part. Je pensai qu'il avait juré à Célie de rie pas prendre l'initiative, et que nous étions également retenus par un serment que chacun de nous eût souhaité voir rompre par l'autre.

— Depuis quelque temps, reprit-il, je voyais fort bien que vous poussiez votre pointe, et, ce jour-là, je voulus être sûr de mon fait. Je suivis Célie et je la vis entrer avec vous dans une grotte de la falaise. Plus de doute, j'étais joué! Je résolus de vous tuer, oui, mon cher, c'est comme ça; mais le temps de descendre l'escalier de roches, vous étiez loin, et mademoiselle Merquem revenait seule à ma rencontre. Elle me prit le bras avec une résolution désespérée, et me dit : « Je suis contente de vous retrouver là, j'ai une confidence à vous faire, rentrons chez moi. » Je me soumis. Du moment qu'elle me traitait en homme, je pouvais me résigner. Elle fut alors très-sincère, et, après m'avoir tout raconté, elle conclut en me disant qu'elle avait mis à son mariage avec vous une condition, c'est que je l'accepterais sans en trop souffrir. Est-ce bien cela, et puis-je vous demander si vous avez accepté cette condition ?

— Oui, monsieur. Je ne l'ai pas acceptée avec plaisir, comme vous pouvez croire; mais je l'ai subie par dévouement pour elle.

Il respira un instant, comme soulagé d'une partie de son fardeau, puis il reprit :

MADEMOISELLE MEBQUEM 251

— Mais il s'agit de savoir ce qu'elle entendait par ces mots-là : « Accepter sans trop souffrir! » Gomment l'entendiez- vous?

— Je ne l'entendais pas. Elle seule pouvait être juge du degré de souffrance qu'elle aurait à vous épargner, et je me suis aveuglément soumis, comme en pareil cas un homme de cœur y est obligé envers une femme qu'il adore et qu'il respecte.

— Pourtant, moi aussi, je respectais et j'adorais cette femme, et je ne me suis pas soumis comme cela tout d'un coup...

— Vous avez eu tort.

— Plaît-il?

— Vous avez eu tort.

— C'est possible; mais j'avais d'autres droits que vous. Quinze ans d'amitié sont plus sérieux que deux ou trois mois d'amour, et elle m'avait si bien enhardi à croire qu'elle n'aimerait jamais personne, que sa rétractation m'a fait l'effet d'un vol et d'un meurtre. Je ne vous dissimulerai pas que j'ai fait tout au monde pour la dissuader du mariage. Je ne lui ai pas dit de mal de vous parce que je n'avais pas à en dire. Si j'avais su de vous quelque mauvaise action, je ne la lui aurais pas cachée...

— C'eut été votre devoir.

— Je vous ai maudit d'être un homme de mérite et un honnête homme; mais j'ai remontré que vous étiez trop jeune pour elle, qu'elle se repentirait de sa folie, qu'elle aurait une vieillesse chagrine, ridicule et soupçonneuse; enfin je lui ai dit de moi, de notre situation, de nos âges, de mon attachement inviolable, des vœux de notre entourage, tout ce que le

SSS MADEMOISELLE MERQUEM

désir et la volonté de vous supplanter pouvaient me suggérer.

— C'était votre droit.

— Allons ! vous êtes calme comme un triomphateur, je le vois bien; mais il faut que vous sachiez tout. Je continue. Elle me retint à diner, et nous parlâmes ensemble toute la soirée. Elle était d'une douceur admirable dans son entêtement, et même, à mesure que la soirée s'avançait, elle paraissait faiblir dans sa résolution, car, en me quittant, elle me dit qu'elle réfléchirait la nuit, et qu'elle voulait me revoir le lendemain matin pour me dire si elle persistait. Ceci était une petite ruse, elle voulait vous donner le temps de vous sauver .

— Comment dites-vous, monsieur? répondis-je en posant ma main sur la sienne et en plongeant mes regards dans les siens.

11 eut un éclair d'espérance en me voyant irrité, mais il sentit qu'en donnant suite à l'incident il assumait sur lui le rôle de provocateur. Il se reprit:

— Je me suis servi d'une expression impropre. Vous aviez juré de partir, vous partiez. A onze heures du soir, j'étais au Plantier; on me disait que vous étiez en route pour Paris, je courais à la gare, — trop tard; — j'attendis un autre départ. Bref, j'élais chez vous, à cinq heures du matin. Je m'y cassais le nez, et je repartais une heure après pour être à midi à la Canielle. J'étais en colère, je ne cachai pas à mademoiselle Merquem que, puisqu'elle m'avait encore berné au moment où je comptais sur sa confiance entière, je saurais vous découvrir pour m'expliquer avec vous..

— Vous plait-il de me dire quelle explication vous

comptiez me demander en me cherchant au Plantier. à la gare et à Paris?

— Je serais embarrassé de vous le dire, je n'avais pas bien ma tête; mais, à coup sûr, je ne comptais pas vous serrer sur mon cœur !...

— Alors, mademoiselle Merquem eut raison de n'avoir pas confiance et d'atermoyer un peu pour préserver votre vie, qui lui est chère à juste titre, car ma tête n'était pas beaucoup plus calme que la vôtre ce jour-là, et je n'inspirais pas plus de confiance que vous, puisqu'on m'arrachait le serment de m'éloigner et même de me cacher. Vous devez comprendre ce que j'ai soull'ert de ma soumission, et il ne serait pas digne de vous de me le trop rappeler.

— Vous avez raison, et j'ai tort! Vous êtes lé roi delà situation, j'en suis le vaincu; le triomphe est plus facile à porter que la défaite : ayez donc un peu de patience si, dans mes explications, je ne possède pas tout le calme désirable.

— Du moment que vous invoquez ma patience, je vous promets d'en avoir beaucoup.

— Tenez ! voulez-vous me promettre de ne pas m'interrompre? Laissez-moi dire tout ce que j'ai sur le cœur, vous répondrez après sur tous les points, comme vous l'entendrez.

— J'y consens, mais n'abusez pas trop des avantages que je vous cède.

— J'y ferai mon possible, car enfin il faut bien sonder la situation et voir sur quel terrain on se place. C'est affreux de vivre comme je vis depuis trois semaines; je n'ai jamais été si malheureux, c'est une alternative de doute et d'espérance sans issue. J'ai revu mademoiselle Merquem presque tous les jours ;

254 MADEMOISELLE MEEQUEM

elle m'a permis de l'obséder de mes représentations et de mes prières, de mes désespoirs et de mes menaces, car je lui ai fait des scènes... Elle y a mis une patience d'ange. C'est au point qu'en la voyant se départir, par compassion pour moi, par inquiétude pour vous, de ses habitudes de claustration, le bourg de la Canielle s'est ému, les voisins ont causé., et madame de Malbois publie que je suis enfin heureux ! Cela vous fait froid dans le dos, je vois ça, et je peux bien me donner le plaisir de vous rendre un peu jaloux, moi qui n'ai plus qu'un parti à prendre, celui de vous ramener aux pieds de Célie et de bénir votre hyménée, sous peine de passer pour l'homme le mieux dupé qu'il y ait sous le soleil.

— Est-ce là le parti auquel vous vous êtes arrêté?

— Attendez ! n'interrompez pas. Ce parti m'a été certainement présenté comme le meilleur par mademoiselle Merquem, et il y a eu des jours où j'en étais persuadé ; mais je ne pouvais pas me rendre, c'était plus fort que moi. Il me semble que j'avais le droit de la faire souffrir, moi qui souffrais tant I Je ne lui ai rien épargné, pas même les menaces et la malédiction d'outre-tombe du grand-père. Je lui ai fait peur, je l'ai fait pleurer, je l'ai rendue malade. Il faut que vous sachiez tout cela,... et peut-être ne pourrezvous pas me le pardonner. — C'est ce que je souhaite quand je suis seul, bien que je me repente quand je vois Célie pâle et abattue; alors, je me soumets et lui demande pardon, je lui promets tout ce qu'elle veut. Le lendemain, je reprends ma parole et je la désespère. Je voudrais que, lasse d'une pareille lutte, elle renonçât bien définitivement et bien solennellement au mariage. Je mets parfois votre vie ou la mienne à

MADEMOISELLE MEBQUEM 255

ce prix, Je veux la forcer à s'expliquer sur ce qu'elle entend par ne pas me faire trop souffrir. Ne s'arrêterat-elle que devant la crainte de me voir fou, ou celle que j'en vienne à me brûler la cervelle? Craint-elle seulement le scandale de mon désespoir, celui d'un duel entre nous, le blâme de ses amis devant ma douleur et mes plaintes? ou bien a-t-elle de véritables remords de nïinfliger une si sanglante humiliation? Enfin elle a eu tort de vous imposer la condition de mon consentement; je veux en vain vous le donner, on ne me l'arrachera peut-être qu'avec la vie. Elle aurait dû me congédier brutalement. la colère m'eût donné des forces, la haine m'eût soutenu, je me serais vengé en maudissant son bonheur, tandis que...

— Tandis que vous êtes sa victime? m'écriai-je. incapable d'en entendre davantage sans indignation. Vous ne vous vengez pas, vous ! vous la torturez depuis trois semaines, et elle me le cache ! Vous la punissez amèrement de sa bonté, de sa patience à toute épreuve I Et il y a quinze ans qu'elle subit cet esclavage inouï, cette tyrannie insensée ! il y a quinze ans que, pour récompenser quelques jours de dévouement, elle se dévoue à ménager l'insatiable vanité d'un homme sans courage et sans vertu ! Ce misérable égoïste ne se refuse rien, lui; il n'a renoncé à aucun plaisir, il a des aventures, des velléités de mariage, il use de sa liberté dans le présent, il la réserve pour l'avenir, et il prétend que la femme qu'il honore jusqu'à nouvel ordre de sa préférence doit renoncer à tout pour ne pas le contrarier! Elle doit se condamver à l'éternelle solitude pour qu'on ne dise pas dans noire petit monde qu'un autre a été plus dévoué et a

mérité d'être plus heureux i Tenez, monsieur de Montroger, je ^us plaignais quand même, car l'amourpropre peut donner le change à une conscience peu délicate et lui causer des tourments qui ressemblent à ceux de la passion ; j'étais résolu à respecter autant que possible le secret de votre faiblesse et les défaillances de votre dignité; mais vous venez d'avouer que la douceur et la bonté vous rendaient plus exigeant et plus âpre ; vous venez de proclamer votre droit à faire souffrir, et, à présent, je vous regarde comme un fou dont je veux bien soigner la folie, si elle est douce, mais à qui je saurai très-bien mettre la camisole de force, s'il devient furieux.

— Enfin, s'écria-t-il en se levant, vous m'insultez et vous me provoquez !

— Ni l'un ni l'autre, répondis-je en haussant les épaules; je vous juge !

Ce mot le brisa. Il pâlit, balbutia des paroles confuses et perdit connaissance.

Stéphen, qui se tenait à portée de la vue, accourut et m'aida à le ranimer.

— Faites-moi conduire, nous dit il, quelque part où je puisse me reposer. Je tombe de fatigue et je crains une maladie.

Nous étions un peu loin d'Yport. Une barque vint s'offrir à propos. Nous le conduisîmes à l'auberge que j'habitais sans qu'il dit une parole, et je lui cédai mon lit, où il ne tarda pas à s'endormir sans trop savoir où il était.

Je passai dans [a chambre voisine, occupée par Stéphen. Il n'était que midi, et cet incident le privait de son travail ; mais il ne voulut pas me quitter, et, après s'être fait rendre compte de l'entrevue :

— Voilà, me dit-il. ira dur caillou dans notre soupe ! Cet homme-là a une araignée dans la sienne. Il ne Tavalera jamais. Il faudra le tuer ou le conduire à Charenton.

— Laissez-moi espérer qu'il se rendra devant beaucoup de patience et de fermeté.

— Mon cher, vous échouerez. Il n'a pas l'intelligence à la hauteur d'une pareille situation, et, pardessus le marché, si la tète est malade, le corps l'est aussi. II a la fièvre, et je vais envoyer chercher un médecin. Il ne faudrait pas qu'il lui arrivât malheur ici: je vois la chose clairement à cette heure. Mademoiselle Merquem s'est créé des devoirs envers lui. il faut qu'elle les remplisse jusqu'ati bout. Non-seulement son grand bon cœur l'exige, mais encore l'opinion de- gens qui l'entourent. Quant à vous, vous ne pouvez vous passer de la guérison morale de ce monsieur, Il ne mourra pas d'un vrai chagrin, néanmoins, si sa chaudière éclate par le suicide ou par la folie, on trouvera votre boaheur odieux. 11 n'y a pas à dire, le monde est comme ça. Il faut se soumettre.

Je courus chercher le médecin, qui entra chez Montroger, examina sa figure et lui tâta le pouls sans qu'il s'en aperçût. Pendant cette consultation, à laquelle assista Stéphen, je fus appelé dehors, et je tressaillis en y trouvant Célio Guillaume, qui me serra la main en silence et me fit une série de signes maçonniques consacrés chez les amis de la Canielle pour exprimer un ordre suprême. Je devais suivre sur-lechamp et sans faire aucune question le frère qui venait me chercher. J'avais eu le loisir d'étudier mon petit vocabulaire. J'obéis, le cœur palpitant, mais la bouche scellée. Célio me conduisit à la plage, où je

vis sa grosse barque à l'ancre et tout lYquipage, qui se composait de son père et de ses frères, déjeunant sur la grève. Ils me reçurent avec des signes et des paroles symboliques qui me prescrivaient de monter dans la barque et qui ne m'apprenaient rien. Je me hâtai, et, au milieu d'un petit chargement de paille qui formait une sorte d'habitacle, je trouvai mademoiselle Merquem assise et resplendissante de tendresse et de bonheur.

— Victoire ! me dit-elle en me tendant les deux mains et en m'attirant à ses pieds, nous triomphons ! notre douceur et notre patience ont déjà leur récompense. Notre pauvre ami s'est bien débattu, mais il cède; il comprend son devoir, et il avoue que sa dignité est sauvée s'il feint de prendre l'initiative de notre union. Il m'a donné hier soir sa parole qu'il se sentait consolé et calmé par cette bonne résolution, et il compte venir demain vous chercher lui-même. J'ai voulu vous avertir. Je savais que Guillaume était allé à Fécamp. J'ai été l'y rejoindre, et ilva m'y reconduire sans que personne m'ait vue ici, sans que personne à la Canielle, excepté mes vieux serviteurs, ait su mon absence. Donc, à demain soir; soyez calme et prudent. Le brave Montroger a encore quelques mouvements d'humeur. Je vous confie la tâche délicate de le guérir tout à fait à force de déférence et d'amitié. Il fera son devoir, n'en doutez pas. Le fond est généreux, J'ai trop douté de lui, je l'ai peut-être trop ménagé; mais, en le voyant si bon et si reconnaissant, je ne me repens pas, et je sens que mon bonheur eût été empoisonné par sa résistance. Allons, adieu, courage jusqu'à demain! Laissez-moi repartir, il le faut.

MADEMOISELLE MERQUEM 23l.i

Je ne pouvais me résoudre à quitter ses mains que je couvrais de baisers, et je ne pouvais pas non plus me décider à lui dire que Montroger, qu'elle croyait bien tranquille et bien résigné dans son château, était là. non loin d'elle, malade de colère et de chagrin. Elle croyait la partie gagnée et nageait dans la joie. Tout était remis en question, et j'avais le cœur navré. J'allais pourtant me taire, la laisser repartir, et assumer sur moi seul la tâche difficile, impossible peutêtre, de lui ramener son tyran apaisé, lorsque je vis passer le médecin qui sortait de chez moi. Je demandai à Célie de m'attendre un instant, et je sautai sur la rive pour courir après lui. Il me répondit que le malade avait une fièvre violente et un accablement qui ne lui permettait pas de répondre aux questions. 11 allait faire une autre visite et retournerait chez moi pour aviser au cas où le mal prendrait un aspect déterminé. Jusque-là, il ne pouvait dire s'il était grave, ou si ce n'était qu'un accès dont il serait facile de triompher."

Je ne pouvais cacher cette situation à mademoiselle Merquem. Dès qu'elle sut ce qui s'était passé, sa résolution fut prise. Une subite pâleur effaça les roses de son teint ; mais elle saisit ma main pour se lever et me dit en descendant au rivage :

— Il n'y a plus à se cacher, et notre tâche est à recommencer. i\Ia place est à son chevet, s'il est gravement malade ; sinon je dois être entre vous pour conjurer les orages, et je ne me rebuterai de rien. Conduisez-moi chez vous.

Elle prit congé des Guillaume et vint avec moi voir le' malade, que Stéphen gardait à vue et qui paraissait anéanti.

La journée se passa sans qu'il s'éveillât. Le médecin nous parut un peu inquiet le soir, Gélie passa la nuit à surveiller et à partager les soins que nous donnions à son ami. Le médecin revint au point du jour et le trouva bien. Il était calme et dormait sans fièvre. Il s'éveilla enfin après dix-huit heures de sommeil. Célie ne devait se montrer à lui que dans le cas où son intervention paraîtrait utile. En ce moment , elle pouvait être dangeureuse. Elle alla avec Stéphen et Célio s'assurer d'un logement dans la maison voisine, et je restai seul avec le malade.

Il se rappelait confusément les événements de la veille et n'avait pas conscience d'avoir été indisposé sérieusement.

— Où diable suis-je donc? me dit-il en fixant sur moi ses yeux arrondis de surprise.

— Vous êtes chez moi, à Yport.

— Dans votre lit peut-être?

— Je n'en avais pas de meilleur à vous offrir.

— Ainsi... vous m'hébergez, vous vous dérangez pour moi... Il parait, ajouta-t-il avec un sourire empreint d'amertume, que nous sommes une paire d'amis? Singulière situation ! bien ridicule pour moi, vous en conviendrez ! Mais qu'est-ce à dire? je me sens très-faible. Est-ce qu'il y a longtemps que je suis dans ce lit?

Il ne voulut pas croire qu'il n'y était que depuis la veille, et, après avoir fait de vains efforts pour se lever et s'habiller malgré mes instances, il se recoucha comme désespéré. Il avait une peur effroyable de la maladie et de la mort. Cette pusillanimité me rassura pour la suite, et je parvins à le calmer en lui remontrant que le calme seul pouvait le guérir. La

fièvre revint pourtant au bout de quelques heures ; mais M. Bellac, que Célie avait appelé en toute hâte et qui connaissait à fond l'organisation de Montroger, nous rassura et aida le médecin hésitant à se rendre maître de- l'accès. Une prostration de vingt-quatre heures résuma la convalescence, et le malade se montra, au sortir de cette crise, doux et soumis comme un enfant. En voyant Célie et Bellac à ses côtés, il se persuada aisément que Célie avait été mandée par moi, qu'elle n'était venue que pour lui, et il nous en témoigna à tous deux une vive reconnaissance.

Quatre jours après son arrivée à Yport, nous nous trouvions, le soir, seuls ensemble. Célie, qui l'avait soigné avec un zèle infatigable, s'était retirée après dîner pour se reposer enfin complètement. Stéphen, las d'être enfermé, avait été respirer l'air de la mer ave>3 Bellac. Montroger, assis devant la cheminée, où brûlait un fagot, essayait de fumer un cigare, et déclarait avec une profonde mélancolie qu'il ne le trouvait pas bon. Il continuait à être effrayé de son état, qui était le plus satisfaisant possible, et j'avoue que j'étais mortellement ennuyé d'avoir à rassurer ce grand enfant, qui semblait avoir oublié toutes les préoccupations des autres pour ne songer qu'à luimême.

— Je vois, me dit il en s'apercevant de la langueur de mes réponses, que je vous fais pitié! Que voulezvous! j'ai fait mes preuves de courage, et, comme un autre, je suis capable d'aller au-devant de la mort; mais l'attendre tranquillement dans un lit, moi qui de ma vie n'ai su ce que c'était qu'une indisposition légère,... c'est au-dessus de mes forces. T) nez-moi

votre parole d'honneur que M. Bellac et le médecin ne sont plus inquets de moi?

— Je vous la donne deux fois pour une et sans hésitation, comme vous voyez.

— Merci. Je vous crois, me voilà tranquille. En ne reconnaissant pas le goût de mon cigare, je me croyais repincé. Puisque je peux sans danger penser à vos affaires, parlons-en.

— C'est inutile. Mademoiselle Merquem a dû vous dire ses intentions. Je n'ai qu'à m'y conformer, quelles qu'elles soient.

— Eh bien, elle m'a accordé un an de répit : vous !e savez?...

Je ne le savais pas, et je faillis m'oublier, m'emporter. Je me contins : il divaguait peut-être. Peutêtre mentait-il pour m'éprouver : je gardai le silence.

— Vous trouvez que c'est bien long? reprit-il.

— Je trouve que c'est long, en effet.

— Et que cette exigence de ma part est une noire ingratitude après les soins que vous m'avez donnés ?

— Que vous en semble à vous-même?

— C'est votre opinion que je veux.

— Si vous êtes résolu à n'en pas tenir compte, inutile que je l'exprime.

— Je suis résolu à en tenir compte.

— Eh bien, j'avoue que vous pourriez vous montrer plus reconnaissant envers le dévouement immense de votre amie et plus généreux envers un rival qui ne se conduit pas en ennemi avec vous.

— Vous avez raison. Je me dis cela à moi-même, mais je ne me persuade pas : quelque chose en moi, l'amour ou l'orgueil, se révolte et se cabre; mais je

vaincrai ce démon, et, comme je vois bien qu'il me tuerait, je veux le tuer. Donc, nous allons retourner chacun chez nous. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai à personne. Je souffrirai en silence, et vous annoncerez votre mariage quand et comme vous l'entendrez. Ètes-vous content de moi?

— Non.

— Comment, non? Que puis-jc faire de plus?

— Vous pouvez, en supprimant votre dépit et en combattant votre chagrin , donner a vos amis un bonheur complet et réel, qu'ils ne peuvent goûter sans cela.

— Je peux, je peux ! Vraiment, vous êtes fou, mon cher !

— Je suis dans le vrai, au contraire.

— Non, vous êtes dans l'idéal ! C'est avec ces romans-là que vous avez tourné la tête de Célie. Elle croit naturels et possibles tous les miracles que vous lui promettez et que vous ne lui ferez pas faire. Ni vous ni elle ne me persuaderez jamais que je doive être enchanté d'un bonheur qu'elle me refuse et que vous me volez. Je peux me sacrifier par point d'honneur, par savoir-vivre ; mais n'en pas devenir fou de ragé et de douleur, voilà ce qu'il m'est impossible de vous promettre.

— Il est évident que, si vous parlez ainsi à mademoiselle Merquem, c'est lui dire clairement, à elle qui veut vous épargner la souffrance du sacrifice : « J'accepte tout à la condition que vous ne profiterez de rien. »

— Vous allez me dire que je suis un égoïste? Vous me l'avez déjà dit, et très-durement, je m'en souviens. et cela m'a tellement blessé, que j'ai failli en mourir.

Ne recommencez pas. J'ai fait le serinent le plus solennel de ne pas me battre avec vous. Vous pouvez donc me tuer avec des paroles... A votre tour de voir si ce serait généreux!

— Eh bien, puisque l'accusation que j'ai portée contre vous vous parait injuste, faites-m'en repentir; je suis prêt à vous en demander pardon du fond du cœur, si vous abjurez tout sentiment de personnalité.

— Vous voulez que je devienne un saint, n'est-ce pas?

— Vous exigez bien que je sois un ange, vous qui me soumettez à des épreuves qu'à ma place vous ne supporteriez certainement pas !

Cette réponse parut le frapper. Il me serra la main en silence. Je désirais le laisser sur cette impression, et je l'engageai à ne pas se fatiguer davantage à parler.

— Si je vous fatigue vous-même , répondit-il , laissez-moi seul. J'ai tant dormi depuis quatre jours, que je ne puis plus dormir. Je réfléchirai !... Mais je ne vous cache pas que cela ne me vaut rien; je ne sais pas réfléchir seul, je m'exalte. Voyons, soyez aussi patient que Célie. Ne me grondez pas, parlezmoi comme à un malade; aidez-moi à penser. Je n'ai pas l'habitude de causer avec moi-même. Le diable qui est en moi prend toujours le dessus.

Je suivis la pente qu'il me traçait, et je lui parlai avec autant d'intérêt et d'amitié qu'il me fut possible de le faire avec sincérité. I! ne m'interrompit pas. L'heure de l'apaisement était venue; il s'attendrit et pleura en me faisant les plus chaudes protestations d'amitié. C'était un peu trop prompt pour me rassurer

entièrement. Ses larmes ressemblaient à celles d'un homme ivre, et, comme depuis quatre jours il n'avait bu que de l'eau rougïe, je me demandai avec un peu d'effroi si sa raison n'était pas menacée.

fti, Bellac, à qui je rapportai le lendemain matin notre conversation , me fit une révélation surprenante.

— Ce brave homme, me dit-il, a un vice que tout le monde ignore, excepté son valet de chambre, mademoiselle Merquem. à qui j'ai dû le dire il y a quinze ans, et moi, qui l'ai découvert par l'observation attentive. Il s'enivre tous les jours à diner sans que personne y prenne garde et sans qu'il en ait conscience lui-même. Il ne boit pas énormément, mais il boit sec et avec tranquillité. Son moral est faible et a sans doute besoin d'une certaine excitation quotidienne. Il est de fait qu'elle ne nuit pas à son équilibre matériel et qu'il a une belle santé physique: mais l'intellect souffre de ce régime, et il ne faut pas chercher ailleurs la cause des haut et des bas que vous remarquez en lui. Il a tellement pris le pli de recourir à un agent extérieur pour se remonter, que, tous les jours, à la même heure, il est ivre, même quand nous le condamnons à la tisane. Naturellement , cette ivresse à vide, si l'on peut parler ainsi, est pénible et amère, au lieu d'être contenue et savourée comme celle dont il a l'habitude. Naturellement aussi, quand elle se dissipe, au lieu de le laisser rassis et somnolent, elle le laisse expansif et tendpe-r- Attendez-vous, tant que nous ne plmfrôïïs pas lui permettre de se gouverner à sa guise, à une crise de dépit injuste chaque soir, suivie d'une crise d'attendrissement exagéré.

2o6 MADEMOISELLE MERQUEM ■

Je demandai à M. Bellac si, quand les choses auraient repris leur cours habituel, la raison et l'équité triompheraient.

— Je l'espère, répondit-il; mais il faut une grande patience. Est-ce que cela vous effraye? Il me semble que le dévouement n'est pas autre chose que la patience.

— Quel droit cet homme a-t-il à mon dévouement ?

— Aucun ; mais mademoiselle Merquem a le droit d'exiger que vous l'aidiez dans la tâche ingrate et douloureuse qu'elle s'est imposée par affection pour vous.

Quand je n'avais pas à agir sur les autres, je redevenais un pauvre amoureux bien peu maître de moi, et j'étais envahi par les faiblesses et les emportements que je reprochais aux autres. Bellac eut à me calmer, et j'eus l'occasion de faire une triste étude sur la nature humaine en sentant que sa tranquille raison irritait ma souffrance. Quand Célie vint nous rejoindre et qu'elle me tendit la main en me demandant pourquoi j'étais troublé, j'eus honte de moi-même, et je priai Bellac de ne pas lui répéter mes sottises.

— Non, reprit-elle, qu'il ne me dise rien. Ne me laissez pas croire que vous faiblissez et que je puis avoir la douleur de me trouver aux prises avec votre lâcheté et celle de Montroger. Je ne sais pas si j'aurais la force de combattre ce double mal. Qui donc me soutiendra et me consolera contre l'égoïste, si le dévoué m'abandonne ?

— Jamais ! jamais ! m'écriai-je. Avez-vous promis un an de grâce à Montroger? J'accepte!

— Non, cerles, répondit-elle, je n'ai rien promis :

il a rêvé cela; mais je suis bien résolue à le guérir, fallût-il attendre davantage.

Je n'eus pas la force de répondre. Un manteau de plomb tombait sur mes épaules. Montroger sans conscience et sans caractère me paraissait incurable. L'espoir s'enfuyait. Gélie était pâle et comme brisée. Je ne l'avais jamais vue ainsi. II me la tuait, ce misérable, et ma passion s'était engagée sur un chemin d'idéal si grandiose, que je ne pouvais plus redescendre à l'amour égoïste sans déchoir aux yeux de mon idole.

Je m'enfuis dans la campagne pour combattre seul les furies qui me dévoraient. Ah! que le positif Stéphen et l'obstiné Montroger eussent eu raison contre moi, s'ils m'eussent vu en proie à cette torture I Ils m'eussent dit que l'amour sublime est un rêve, puisque ceux qui le logent en leur âme et se font une science et une religion de l'y garder pur de tout alliage étaient, à un moment donné, plus lâches et plus bouleversés que les sensu alistes. Je me demandai si le culte exalté que j'avais voué à Célie n'était pas l'ouvrage de mon orgueil, et si, vanité pour vanité, celle de Montroger n'était pas plus humaine et plus digne d'intérêt que la mienne.

Ceux qui ont aihié me pardonneront ces défaillances. L'amour a pour complément la passion, qui semble pourtant le combattre; c'est la soif ardente du blessé qui aspire à la vie et qui ne peut s'abstenir de boire l'eau qui le tue.

Je revenais brisé. vers le village quand je vis venir sur le sentier, Montroger avec Stéphen. mademoiselle Merquem et Bellac. On lui avait conseillé de prendre l'air, et il s'appuyait sur le bras de Stéphen et sur une

2t>8 MADEMOISELLE MERQUEM

canne. Je lui en voulais tant, que je l'accusai en moimême de faire l'intéressant et d'exploiter sa courte maladie pour inquiéter ou attendrir mademoiselle Merquem: je n'étais pas tout à fait injuste, car, en me voyant, il eut peur de paraître vieux et cassé, et se mit à marcher avec autant d'aplomb que moi-même. J'affectais, de mon côté, une fermeté d'âme que j'étais loin de posséder, et nous nous mîmes à causer tous ensemble comme des gens qu'aucun souci ne ronge ; mais Gélie ne s'y trompait pas : son regard pénétrait dans mon âme avec une expression de crainte et de pitié déchirante.

Stéphen et Bellac faisaient de grands efforts pour soulever le manteau de glace qui nous enveloppait. On s'arrêta dans une petite ferme où Montroger prit fantaisie de boire du cidre et de nous en offrir. Ce cidre normand, délicieux quand il n'est pas détestable, moussait et pétillait comme du vin de Champagne. Stéphen ne l'aimait pas à cet état fumeux; moi, je le redoutais; mais Montroger le buvait comme de l'eau et s'y liait absolument. 11 avait grand'soif, il en avala un cruchon presque d'un trait, et tout aussitôt sa langue se délia, il devint expansif et enjoué. Bellac, qui l'observait, me dit tojit bas qu'un peu d'excitation ne pouvait lui faire que du bien, et nous poussâmes notre promenade jusqu'à un sentier qui côtoyait le haut de la falaise pour redescendre vers Yport.

— Ah çà 1 s'écria tout à coup Montroger à brûlepourpoint, avant de rentrer au gîte, résumons-nous et décidons quelque chose 1 Je me sens tout à fait guéri. Jamais je ne me suis mieux porté. Je ne vois donc pas pourquoi nous ne retournerions pas ce soir

à la Canielie, ou encore mieux à mon petit manoir de Montroger, où nous dînerions tous ensemble. — Acceptez, mademoiselle Merquem ; faites-moi cet honneur et cette joie de venir célébrer chez moi vos accordailles.

Il parlait sérieusement; mais, voyant l'embarras de Bellac et de Stéphen, devant lesquels il ne s'était jamais expliqué, et qui étaient censés ignorer tout, il ajouta avec une soudaine aigreur :

— Voyons ! il est temps d'en finir avec les secrets de la comédie ! Tous ceux qui ont de l'amitié pour l'heureux fiancé savent bien que la grande demoiselle a fait choix de lui et que, dans trois jours, tout le pays en sera informé.

— Vous vous trompez peut-être, lui répondit Gélie, choquée du ton qu'il prenait; vous me permettrez d'être juge dans la question. Je ne vous ai pas encore autorisé à faire ainsi les honneurs de mon avenir.

— Ah ! je croyais vous satisfaire pleinement en prenant l'initiative; il me semblait que cela était convenu.

— Oui, mais vous vous êtes ravisé, dit Gélie. Permettez-moi de me raviser à mon tour.

— Alors, vous voulez que j'aie le mauvais rôle, je vois ça.

— Vous n'aurez aucun rôle à jouer, reprit-elle, offensée et à bout de patience : je ne compte pas encore me marier, et je vous prie de remettre les choses sur le pied où elles étaient avant que je vous eusse confié mon projet. Je retournerai ce soir chez moi, et je ne recevrai plus aucune visite particulière jusqu'au jour où je ferai connaître ma résolution. Veuillez donc, jusque-là. ne trahir vis-à-vis de personne la

2/d MADEMOISELLE MERQUEM

confiance que je vous ai accordée. Je n'ai pas besoin d'adresser la même prière aux autres personnes qui m'entendent.

Elle se leva, irritée contre lui, mais en m'adressant un rapide regard qui semblait me dire : « Soutenezmoi dans ma dignité, je compte sur vous. »

Bellac prit son bras, mais Montroger s'élança vers elle, et, sans s'inquiéter d'être vu par quelque passant, il se jeta à ses genoux en travers du chemin, lui demandant pardon de l'avoir blessée, et jurant qu'elle n'avait pas compris son intention. Il était résolu à voir son bonheur avec joie, et il trouvait pour l'en convaincre des expressions justes et des accens sincères. Il la suppliait d'oublier sa folie, qu'il mettait sur le compte de la fièvre, et de le traiter comme son meilleur ami en acceptant l'invitation qu'il lui avait faite, ainsi qu'à moi, de venir chez lui recevoir, en présence de nos deux amis, sa parole d'honneur et d'amité fraternelle. Célie dut encore pardonner, et nous dûmes promettre afin de le décider à se relever, car il eût fallu employer la force pour lui faire quitter cette attitude ridicule en pleins champs et arrêter le flot de paroles tour à tour risibles et touchantes qui lui venaient dans cette nouvelle crise. Dès qu'il se vit rentré en grâce, il montra une joie puérile, qui n'était pas exempte de délire ; il se mit à danser sur l'herbe, à divaguer dans un paroxysme de joie, et tout à coup, s'élançant au bord de la falaise, il bondit, avant qu'aucun de nous eût pu le retenir, et disparut.

Le cri perçant de Célie me donna des ailes. Je m'élançai à tout hasard après lui sans savoir quelle chute je pouvais faire, et je me trouvai en même temps que Stéphen dans une crevasse gazonnée où

Montroger était tombé mollement à cinq ou six pieds de profondeur et où il demandait à faire un somme. Avait-il eu une velléité de suicide ou s'était-il moqué de nous? Stéphen eut beaucoup de peine à lui persuader que le lieu était mal choisi pour dormir, car un élan un peu moins heureux nous eût précipités tous trois dans la mer. Tandis qu'il le grondait sérieusement et le forçait à se relever, je courus rejoindre Gélie, dont le cri m'avait déchiré le cœur. Elle s'était déjà rassurée en entendant notre discussion, mais sa pâleur et son tremblement nerveux m'effrayèrent. Elle avait la parole brève et irritée.

— A-t-il voulu se tuer? me dit-elle, et n'avez-vous pas failli vous tuer, Stéphen et vous, en le retenant?

— Le hasard a voulu, lui dis-je que nous ayons échappé au danger tous les trois. Quant aux intentions d'un homme ivre, qui peut les saisir?

— S'il est ivre, que Dieu lui pardonne, reprit-elle, le plaisir qu'il prend à se dégrader ! S'il ne l'est pas et qu'il ait voulu m'épouvanter, je ne lui pardonnerai jamais d'avoir exposé votre vie... la mienne...

Les paroles se heurtaient sur ses lèvres pâles, et elle s'efforçait de retenir les larmes de colère et d'effroi qui coulaient sur ses joues.

— Calmez-vous, lui dit M. Bellac, asseyez-vous un instant; tout ceci vous fait beaucoup de mal, je le vois. Que Montroger soit ivre ou fou, le moment est venu de suivre mon conseil.

— Je le suivrai, répondit-elle.

Et elle me tendit la main en s'efforçant de sourire.

Montroger revenait vers nous, morne et lourd. Nous rentrâmes à Yport sans échanger une parole et sans qu'il parût se souvenir de son invitation, que. du

i'i MADEMOISELLE MERQUEM

reste, personne n'eût acceptée désormais. Son état d'ivresse était visible.

— Profitons-en, nous dit Bellac en arrivant au village, mettez-le dans une voiture quelconque, et que M. Stéphen le reconduise à son valet de chambre. Je ramènerai de mon côté mademoiselle Merquem à la Canielle. — Vous, ajoula-t-il en s'adressant à moi, écoutez ce qu'elle a à vous dire.

Tandis qu'il allait avec Stéphen organiser les moyens de transport et que Montroger sommeillait dans ma chambre, devenue la sienne, Célie prit mon bras et nous entrâmes dans le petit verger qui touchait à la maison, un délicieux fouillis de plantes folles et de buissons entre-croisés, sanctuaire charmant et parfumé, digne du premier moment d'effusion complète qui vint sur les lèvres de ma divine amie. Elle était encore pâle et tremblante d'émotion, mais elle semblait retrouver la vie en me parlant.

— Nous voici dans un lieu mystérieux, dit-elle en s'enfonçant appuyée sur moi dans ce labyrinthe de verdure; c'est d'un bon augure, car nous entrons à pleines voiles dans le mystère. C'est peut-être là le vrai bonheur... Je n'eusse pas osé y aspirer. lime semblait égoïste et indigne de nous de cacher notre amour; mais on nous y force, et vous voyez que la raison ou la vie d'un malheureux est à ce prix. J'ai juré à Dieu et au souvenir de mon père qu'il ne serait pas sacrifié, il ne le sera pas; mais vous sacrifier à lui serait insensé et odieux de ma part. Cela ne sera pas non plus. Nous nous marierons en secret, et, si l'on découvre nos relations, j'en serai quitte pour passer pour votre maîtresse. Je n'en serai pas humiliée, et je porterai gaiement ma prétendue faute, habituée que

MADEMOISELLE MEEQUEM 273

je suis à me trouver heureuse du témoignage de ma conscience.

Et, comme j'hésitais à espérer que ce terme moyen satisfit la jalousie désormais éveillée de Montroger :

— Ne craignez rien de lui pour moi maintenant, reprit-elle; j'ai eu patience et pitié, je n'ai fait qu'aigrir son mal. Je saurai replacer notre amitié sur le pied où elle était avant cette condescendance dont il abuse. Ne me voyant plus qu'en public, et m'y voyant libre en apparence de tout lien, il recouvrera aisément l'habitude de me croire enchaînée à lui. Il m'a assez révélé le fond de son amertume, depuis un mois d'explications, pour que je sache bien désormais la nature de son sentiment pour moi. Il n'est tourmenté que de l'affront que doit lui infliger vis-à-vis du public ma préférence pour vous. Il n'a pas su me plaire, et il ne veut pas qu'un autre me plaise. 11 en est humilié jusqu'à la fureur, et il a été jusqu'à m'avouer qu'il ne serait pas jaloux d'un amant reçu en secret. C'est l'époux acclamé qu'il redoute et déteste. Eh bien, pour m'épargner l'odieux sacrifice de la vie d'un fou, voulez-vous être, jusqu'à ce qu'il guérisse, l'amant de votre femme ?

— Mais, avec la vie que vous menez, c'est impossible! m'écriai-je; vous n'avezjamais rien eu à cacher, vous avez pris l'habitude d'habiter une maison de verre, qui appartient à tout le monde...

— J'apprendrai, répondit-elle avec un sourire qui m'enivra, ce que savent toutes les autres femmes. Ne vivant plus que pour un seul être, je me déroberai au contrôle de tous les autres. J'ai beaucoup parlé de tout cela avec Bellac, j'y ai beaucoup pensé. J'ai le droit de voyager et de me soustraire de temps en temps

274 MADEMOISELLE MEKyUEM

à mon entourage, j'ai aussi le droit d'avoir des affaires à Paris. . .

— Mais notre mariage? Ignorez vous qu'il est impossible de le cacher ?

— Je ne l'ignore pas. Nous ne pouvons contracter qu'un mariage irrégulier, sur lequel il faudra revenir plus tard pour le rendre légal. Nous irons en Italie, où une formalité religieuse est en même temps un engagement civil. Partout l'honneur est lié par un serment de bonne foi, que ce soit un magistrat ou un prêtre qui le reçoive. Partout il faut des publications de bans; à Rome, où tout s'achète, nous en serons dispensés moyennant finance.

— Un mariage ainsi contracté me répugne. Je suis philosophe et vous êtes déiste. Irons-nous confier le plus pur élan de notre "passion, le serment, cette chose sacrée, à une bénédiction vénale qui ne rougirait pas de tricher sa propre légalité ?

Elle ne me répondit pas et ne parut pas entendre les développements que je donnais à ma pensée. Étaitelle inquiète ou blessée de mes scrupules? Sa figure n'exprimait que la réflexion, mais comme si elle eût écouté une voix intérieure.

— A quoi songez-vous.. Célie ? lui dis-je. Vous semblez ne plus m'entendre I

— Je vous ai entendu, répondit-elle, je n'ai écouté que vous. Est-ce que j'ai à présent un autre cerveau, une autre conscience que les vôtres ? Oui, je le vois bien, Bellac n'est pas assez pratique, et j'aurai quelque peine à le devenir; mais à quoi bon le deviendrai-je, puisque vous l'êtes ? Je verrai par vos yeux et il ne me sera pas difficile d'agir en coriséquençe. Donc, nous ne pouvons pas plus nous marier en secret

qu'en public. Eh bien, nous satisferons à la loi sociale quand nous pourrons ! Qu'importe? ne sommes- nous pas mariés du jour où nous nous sommes dit que nous nous aimions ? Un homme comme vous et une femme comme moi craignent-ils de se manquer de parole, et leur faut-il prendre les hommes à témoin pour compter l'un sur l'autre ? Tenez, mettez votre main dans la mienne, nous nous appartenons à jamais...

— Oui, marraine adorée, je crois, je suis sur, je suis heureux et fier, mais... mais je suis fou, et...

— Taisez-vous, dit-elle en rougissant, ce n'est pas ici qu'il faut me rappeler que je vous appartiens.

— Vous m'appartenez dès ce jour ? m'écriai-je. éperdu et comme étouffé par la joie ; vous ne remettrez pas à l'époque indécise et peut-être lointaine de la publicité l'entière effusion ... ?

Elle mit sa main, sur ma bouche et ses yeux seuls me répondirent : mais quel regard profond, ardent et brave I Jamais abandon de la volonté ne sut allier ainsi la volupté de l'amante à l'héroïsme de l'amie. Célie Merquem ne pouvait être faible qu'avec son propre consentement. Surprendre ses sens eût été l'entreprise d'un lâche; elle savait si bien mettre sa grandeur et sa gloire à se rendre !...

Nous entendîmes les grelots des chevaux de poste qu'on avait été chercher à Fécamp. Nous échangeâmes un seul baiser, et elle mit à son corsage une fleur de liseron blanc en me disant:

— A bientôt ! Je pars la première, restez ici le dernier pour que Montroger parte après moi, et revenez demain au Plantier, vous y trouverez mon premier rendez- vous.

Il fut convenu avec Stéphen qu'il irait m'attendre au hameau de la Canielle, et je vis partir Célie avec M. Bellac. Une autre chaise de poste emmena, dix minutes après, Montroger avec Stéphen. Le pauvre gentilhomme s'était instinctivement réveillé de sa torpeur en voyant partir mademoiselle Merquem.

— Et vous ? me dit-il en s'apprêtant à monter en voiture.

— Moi, je ne pars pas aujourd'hui, répondis-je froidement,

Une lueur de contentement éclaira son visage terne, et il se rendormit, au bout de trois tours de roue, sur sa dernière illusion.

J'ai su dès le lendemain par Stéphen tout ce qui s'était passé dans la soirée. Je peux les suivre.

L'ivresse était dissipée quand ils arrivèrent à Montroger. Le châtelain, sans faire aucune allusion au projet qu'il avait exprimé de nous réunir tous et qu'il avait peut-être oublié, retint Stéphen à dîner, et celui-ci, que j'avais chargé de le surveiller au moral et au physique, accepta l'invitation. Il était neuf heures du soir quand ils sortirent de table ; Montroger s'était observé, et il avait été apparent pour Stéphen qu'il avait cherché à le griser, espérant lui faire dire ce qu'il pouvait savoir des nouveaux projets de mademoiselle Merquem. Un peu dépité de n'y pas réussir, il lui proposa pourtant avec beaucoup d'insistance de le reconduire à son gîte. Stéphen comprit qu'il cherchait un prétexte pour aller à la Canielle : il refusa, prit congé et partit à pied; mais, quand il fut arrivé devant la grille du château, il entendit venir une voiture et s'arrêta à trois pas pour observer. C'était l'équipage de Montroger. Celui-ci mit pied à terre et

MADEMOISELLE MEEQDEM 277

sonna lui-même. Il y eut un colloque à voix basse entre lui et Anseaume. Mademoiselle Merquem refusait de le voir. Il insista. Anseaume disparut et revint, cinq minutes après, 'lui dire d'un ton brusque, et assez élevé pour que Stéphen n'en perdit pas un mot :

— Mademoiselle est occupée et fait savoir à M. le comte qu'elle ne recevra plus personne en audience particulière. C'est demain dimanche, M. le comte viendra comme à l'ordinaire et pourra parler à mademoiselle devant tout le monde.

Montroger remonta en voiture et partit.

Stéphen resta à se promener jusqu'à onze heures autour de la maison pour savoir si Montroger ferait une autre tentative, et ne rentra au village que lorsque tout fut éteint et silencieux dans le château.

J'arrivai à quatre heures le lendemain, auPlantier. Matante, que j'avais tenue au courant par mes lettres, m'apprit que personne n'avait rien su des motifs de notre triple absence. J'étais censé avoir fait une course à Paris; Montroger racontait avoir été à la chasse. Quant à mademoiselle Merquem, on ne savait pas qu'elle se fût absentée; elle était censée enfermée avec Bel lac pour travailler.

11 me tardait de lire la lettre que ma tante m'avait mise dans la main dès mon arrivée. Voici ce quelle contenait :

« Partez avec votre tante en sortant de chez moi ce soir. Quittez-la au bas de la colline en disant que vous allez passer la nuit chez votre ami Stéphen. Faites le tour du parc, vous me trouverez à l'une des portes. »

A huit heures, nous étions à la Canielle. C'était le dimanche, et mademoiselle Merquem avait fait dire à tous ses habitués qu'elle comptait sur eux. Jamais je ne

m'habillai avec plus de soin et de gravité pour apparaître irréprochablement cérémonieux. J'aurais craint qu'un pli trop négligé de ma cravate ne trahît le bonheur dont j'étais enivré. Je me présentai avec la raideur convenable. J'aurais défié la plus soupçonneuse des Malbois de trouver dans ma tenue et mon regard autre chose que la respectueuse circonspection d'un homme qui se présente pour la première fois.

Montroger était arrivé et s'efforçait de répondre d'un air dégagé aux taquineries de la jeune Emma, qui l'avait déjà entrepris. Il vint me serrer la main et me demander tout haut des nouvelles de Paris. 11 joua très-bien son rôle. II était dans l'état de plénitude décente et calme que lui procurait son genre d'ivresse quotidienne. Je pus l'observer avec surprise dans cette situation que personne ne soupçonnait, et dont j'avais enfin le mot. J'ignore s'il se croyait aviné, mais il se sentait lourd et indécis, et, pour ne point paraître stupide ou distrait, il parlait peu, répondait aux interpellations par des sourires bienveillants ou des airs profonds ; il cherchait les coins pour feuilleter les revues ou la terrasse pour fumer. Vers dix heures, il se trouvait allégé et devenait aussi aimable et aussi expansif que le lui permettaient la mesure de son intelligence et celle d'un parfait savoir-vivre.

Je ne m'approchai de mademoiselle Merquem que pour échanger avec elle le nombre de mots strictement nécessaire à la vraisemblance de notre cérémonial. Je la trouvai encore très-pâle et visiblement fatiguée; mais je dus renfermer mon inquiétude.

Ma tante, informée de la conduite misérable et des habitudes d'intempérance de Montroger, était bien d'accord avec moi pour ne pas encourager lesré\es

de notre petite Erneste. Ses coquetteries dussent-elles me sauver de la contrainte que subissait ma chère fiancée, je n'eusse voulu à aucun prix sacrifier la folle enfant à mon bonheur. Je coupai donc court à ses entreprises sur le cœur de mon rival en lui adressant tout bas des épigrammes mordantes sur le néant de ses espérances et sur le mauvais goût de sa coquetterie. La crainte de me paraître aussi ridicule que mademoiselle de Malbois l'arrêta et la ramena au jeune la Thoronais,qui était déjà édifié sur le compte d'Emma et qui revenait à Erneste autant par inclination que par dépit contre l'autre fillette. Cette chasse ou plutôt ce chassé croisé aux maris occupa leur soirée, amusa la galerie, qui feignait malignement de n'y rien comprendre, et absorba madame de Malbois, qui ne songea ni à Célie ni à moi. Il n'y eut qu'une escarmouche de sa part dès le début. Elle complimenta d'une façon qu'elle crut adroite mademoiselle Merquem sur son prochain mariage avec M. le comte. Célie sourit et lui demanda pourquoi elle supposait la chose la plus invraisemblable qui put lui arriver.

— C'est que tout le monde le dit, reprit madame de Malbois. On prétend qu'il ne sort pas de chez vous !

— Il est vrai, dit Célie, que, depuis quelque temps, nous nous sommes vus exceptionnellement presque tous les jours. >ious avions de graves intérêts à discuter; mais rien n'est changé et rien ne changera dans nos relations.

Et elle ajouta tout bas d'un ton ferme :

— M. de Montroger est libre. Il n'a jamais été et ne sera jamais que mon ami. Faites votre profit de cette

déclaration, et ne répandez pas de faux bruits, si vous voulez que je continue à vous voir.

La dame ne répliqua rien, elle n'était pas bien fière; elle profita de l'avis en effet, et encouragea de la parole et du regard les coquetteries de sa fille à l'adresse de Montroger. Il se laissa faire, il passait doucement de la période du vin grave et respectueux à celle du vin tendre, semi-galant, s^mi-paternel ;, mais, s'il prenait plaisir à être le point de mire de la plus jolie personne du pays, il n'en avait pas moins des réveils de jalousie intérieure qui lui faisaient voir et entendre tous les mouvements, toutes les paroles de Célie. Il était rompu à cet exercice. Quand il se fut bien assuré qu'il n'y avait rien à surprendre, il s'égaya jusqu'à aider la petite Malbois à se compromettre par sa pétulance. Dans un moment où l'on traversait la salle voisine pour aller prendre le thé, je le vis effleurer d'un baiser la longue boucle de cheveux noirs qu'elle faisait flotter et voltiger sur son épaule. Montroger était complet. Ce n'était pas son heure de duel ou de suicide.

Cette velléité de coquetterie ou de volupté satisfaite, je le vis promener avec anxiété ses gros yeux sur les personnes réunies autour de la table à thé. Sa figure était transparente. Il s'attendait peut-être à ce que Célie, dont il avait véritablement peur depuis la veille, lui fit la terrible surprise d'annoncer son mariage avec moi. Quand il fut bien persuadé qu'elle ne l'avait pas fait et ne comptait pas le faire, et quand il vit que je n'inspirais à personne le plus léger soupçon de ce genre, il respira, et, en se retirant, il baisa avec effusion la main de Célie, en lui disant tout bas :

— Vous êtes un ange !

Elle eut un froid sourire qu'il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre. Je quittai ma tante au bas de la colline, après lui avoir dit devant Erneste que je comptais chasser dès le matin avec Stéphen, et que j'allais passer la nuit auprès de lui.

Je fis le tour du parc comme il m'était prescrit de le faire, marchant dans l'ombre avec précaution et suivant les clôtures avec la plus grande attention. L'enclos était vaste, c'était une assez longue promenade; mais une heure au moins devait être nécessaire à Célie pour que tout fût éteint et endormi dans sa maison, et, quand je me retrouvai à mon point de départ sans avoir entendu le moindre appel, je m'accusai d'avoir été trop impatient ou trop ému, d'avoir marché trop vite, ou d'avoir été sourd à quelque signal furlif. Je revins sur mes pas, non sans inquié tude; c'était peut-être en sens inverse qu'il fallait marcher... >«ous pouvions faire ainsi l'un et l'autre le tour du parc plusieurs fois sans nous rencontrer. L'automne détachait les premières feuilles des arbres, et la nuit était fraîche. Célie, déjà fatiguée, pouvait souffrir de ce rendez-vous, l'émotion du mystère était à la fois délicieuse et poignante. Tour à tour je hâtais et ralentissais ma marche, en proie à une incertitude vertigineuse; mon cœur battait si fort, que je l'entendais comme un bruit de pas attachés aux miens. Elle m'avait écrit : « Je vous attendrai à une des portes. » Evidemment, elle ne m'avait pas désigné laquelle, afin I de pouvoir choisir celle qui lui paraîtrait la plus sûre à un moment donné. Elle devait s'y tenir et m'atteudre. Je me mis à courir pour regagner le temps perdu, et je me trouvai devant une petite porte perdue dans les buissons, et que je n'avais peut-être pà> observée

282 MADEMOISELLE MEEQUEM

suffisamment la première fois. J'allais essayer de la pousser quand ma main fut saisie par une main vigoureuse. Était-ce Montroger? La nuit n'était pas trèsclaire, et l'ombre qui nous enveloppait ne nous permettait pas de nous reconnaître; mais cette main rude, sur laquelle j'appliquai vivement mon autre main pour la paralyser, n'était pas celle du gentilhomme soigneux de son épidémie. Je ne sais à quoi mon adversaire me reconnut, mais il me dit à voix basse :

— Comment, c'est vous? Je vous prenais pour Yaittn>! C'était la voix de Stéphen. En deux mots, il

m'apprit qu'étant monté sur la falaise pour se promener, il m'avait vu passer le long du mur. Il avait pensé à Montroger, essayant de s'introduire par dépit du refus essuyé la veille. Il m'avait suivi à distance, et il s'était jeté sur moi, croyant déjouer les projets de mon rival.

Je lui confiai que je comptais aller chez lui, et il élait sur le point de me quitter quand un faible soupir que je crus entendre de l'autre côté de la porte me tit tressaillir. Nous prêtâmes l'oreille : rien; mais j'avais l'esprit frappé, il m'eût été impossible de passer outre.

— Essayez d'entrer, me dit Stéphen, ce n'est peutêtre pas fermé.

Je poussai la porte, qui céda sans bruit, et je vis une forme bianche étendue sur le sable à mes pieds. C'était Célie froide, inanimée, morte peut-être! peutêtre épiée et surprise là par Montroger, qui l'avait assassinée! Tout ce que l'imagination peut improviser de plus tragique se présenta tumultueusement à la mienne. Averti par le cri ëtoiifféjjui m'échappait.

Stéphen s'élança près de moi, prit Célie dans ses bras, et, sans perdre la tête, l'enveloppa de sa vareuse, tandis que j'y ajoutais mon vêtement pour la réchauffer. Je l'avais assise sur mes genoux, il frottait ses mains glacées, je la pressais sur mon cœur éperdu; elle ne se ranimait pas. Je me rappelai qu'il y avait un chalet dans le parc; j'emportai Célie dans mes bras, suivi par Stéphen, qui me guidait et me soutenait sur les rapides sentiers. Nous pénétrâmes dans le chalet, dont la première porte était ouverte. La seconde était une porte volante qui nous donna accès dans une pièce chauffée et éclairée où je déposai Célie sur un sofa, près du feu. La chaleur du foyer la ranima, et, dès qu'elle fit un mouvement, Stéphen sortit en me disant qu'il allait monter la garde dehors jusqu'à ce que je vinsse le relever.

! /, — Ah! mon ami, me dit Célie dès qu'elle put par- ' 1er, qu'elle triste nuit de fiançailles! Je me suis trouvée très-malade hier en rentrant. J'ai eu la fièvre toute la nuit. Le matin, je ne sentais plus que de la fatigue. J'ai cru pouvoir surmonter cela. J'ai dit ce soir que j'avais la migraine, mais c'était plus grave. Je réprimais des frissons qui me coupaient la parole. Quand tout le monde a été parti, je me suis ranimée; j'ai agi, j'ai congédié mes gens, je suis sortie sans bruit, et je suis venue ici allumer ce feu et ces bougies. J'avais des éblouissements. Je me hâtais comme dans un rêve. Je me disais : « J'aurai la force de l'amener là, et, si je dois mourir, je mourrai dans ses bras. » J'ai pu gagner la porte où vous m'avez trouvée; mais, là, j'ai eu une vision. Mon grand-père était debout devant moi. Je me suis bien rendu compte que c'était un rêve; mais d'autres figures confuses m'ont entou-

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rée et menacée. Et puis c'étaient les pêcheurs de la Ganielle qui m'amenaient ma barque, et je vous y voyais mort, couvert de sang. Je suis tombée et je n'ai plus eu conscience de rien. A présent, je suis bien, très -bien, vous êtes- là,... tout m'est indifférent. Adieu!

Après ce récit, dix fois entrecoupé, et durant lequel ma parole ne semblait pas arriver à son oreille, elle laissa retomber sur mon épaule sa tête charmante, dont les joues vivement colorées contrastaient avec la blancheur livide des autres parties de son visage. Ses yeux essayèrent en vain de se fixer sur moi, ils se fermèrent sous le coup d'une lassitude invincible; elle dormait d'un sommeil effrayant avec des tressaillements convulsifs tt des sourires douloureux. Je rappelai Stéphen. Elle était bien sérieusement malade; il fallait aviser à la secourir, mais comment la transporter chez elle?

— Vous allez rester là, me dit-il, je cours avertir M. Bellac. Il sait tout; il sauvera tout.

Avec qu'elle anxiélé j'attendis son retour! Célie dormait toujours, si c'est dormir que d'être vaincu par la fièvre en murmurant d'une voix éteinte des paroles inintelligibles. Quelle foudroyante puissance que celle de la maladie! Dans les romans de convention et dans les scènes de théâtre, l'amour et la joie font le prodige de chasser l'implacable étreinte du délire ou delà stupeur; mais dans la réalité combien le dévouement le plus ardent arrache peu de miracles à l'impitoyable destinée ! J'étais comme glacé de terreur en trouvant tout à coup Célie insensible à mes larmes et à mes prières. Comme un fou. je lui demandais de vivre, de guérir, de me voir et de m'entendre. Sou

dernier effort avait épuisé sa lucidité; elle ne me reconnaissait plus, elle cachait son visage dans les coussins du divan : elle avait peur de moi ! Une chouette vint glapir sur un arbre voisin. Ce sanglot me fit frissonner comme un enfant.

Enfin Stéphen arriva.

— Allez-vous-en, cachez-vous, me dit-il; voici M. Bellac avec Anseaume, celui-ci ne doit pas vous voir.

Il me poussa dans les buissons, d'où, à la lueur des flambeaux, je vis emporter Célie enveloppée dans sa pelisse de cachemire bleu. Il me sembla qu'elle était morte et qu'on allait l'ensevelir. Bellac paraissait consterné. Il était nu-tête; son crâne chauve brillait aux lumières, et je crus voir des larmes couler sur ses joues. Quelle épouvantable nuit de noces! 11 semblait que le destin eût maudit mon amour. J'étais hébété, et je me laissais conduire par Stéphen, qui m'introduisit sans bruit chez lui, et retourna au château après m'avoir fait donner ma parole d'honneur que je ne me montrerais à personne avant le jour. Je la lui donnai, comprenant à peine ce qu'il exigeait, et je restai inerte, comme si le froid de la mort fût aussi entré en moi.

Il revint me dire qu'elle était un peu plus calme, et il chercha à me donner de l'espérance ; mais on est clairvoyant dans la douleur. Je vis bien qu'il était sérieusement inquiet. Dès le jour, je pus m'introduire dans le parc, où pénétraient les gens du village pour s'informer auprès des gardiens, car déjà la nouvelle s'était répandue qu'on avait été, en pleine nuit, chercher le médecin de la maison. M. Bellac avait les meilleures idées générales sur la santé et la maladie,

mais dans la pratique il n'assumait pas sur lui seul les graves responsabilités. Il vint me trouver pour me dire sans ménagements que mademoiselle Merquem avait une fièvre inflammatoire des plus intenses, et qu'il en était effrayé.

— Ne vous accusez pas, ajouta-t-il en voyant mon désespoir ; vous n'avez rien à vous reprocher. Le coupable dort tranquillement pendant que nous avons la mort dans l'âme. C'est dans l'ordre. Elle tombe sous le poids des tortures morales qu'il lui a infligées. Je ne sais pas s'il s'éveillera satisfait quand il saura quelle meurt à la peine!

Ma tante accourut bientôt, et Bellac l'introduisit auprès de Célie, qui allait de plus en plus mal. J'errais au hasard autour du château et dans le château même, sans qu'on y fit attention. Tout le pays était bouleversé : on faisait des prières dans les villages, les femmes allumaient des cierges à la Canielle comme pour les barques en détresse. La famille Guillaume et plusieurs autres étaient installées dans les cours, ne faisant aucun bruit, ne se rendant pas importunes par des questions, mais rivées contre les portes pour saisir la moindre nouvelle au passage. Stéphen me suivait et m'observait pour m'empêcher de me trahir. C'était inutile, je n'avais ni tressaillements ni sanglots. Je marchais sans trêve, machinalement, sans savoir où j'étais et sans paraître m'intéresser à rien. Je ne me sentais pas la force de survivre à cette femme qui était devenue tout pour moi, et j'attendais sa mort comme le signal de la mienne.

La nuit venue, ma tante, qui ne pouvait laisser sa fille seuie au Plantier, l'envoya chercher. Elle ne voulait quitter ni Célie ni moi sous le coup d'un désastre

MADEMOISELLE MEEQUEM 287

imminent. Elle ne songeait pas à m'éloigner, elle savait que ce serait inutile. Bellac le comprit aussi et me lit préparer un appartement près du sien.

— Je sais bien, me dit-il, que vous n'ychercherez pas le repos; mais vous y cacherez votre douleur, qui est trop contenue pour ne pas m'effrayer. Voyons, mon ami, rien n'est désespéré tant que la maladie suit la route connue, et il n'y a jusqu'ici aucun symptôme anormal qui déjoue les prévisions de la science.

Le médecin n'essaya pas de me donner le change, il désespérait.

Erneste arriva pour aider sa mère auprès de la malade, et je me réconciliai avec elle en la voyant réellement affectée.

Le soir, Bellac ordonna que la maison fût fermée sur nous et sur Stéphen, dont la présence d'esprit et l'activité lui semblaient utiles. Montroger, informé le dernier, vint chercher des nouvelles et insista pour être admis auprès de Bellac. Celui-ci lui fit dire assez durement qu'il n'avait le temps de voir personne. Montroger demanda ma tante, qui refusa sous prétexte de ne pouvoir quitter la malade un seul instant. Tous deux étaient irrités contre lui au point de se sentir incapables de le voir sans l'accabler de reproches. J'eus un accès de fureur contre lui. Je jurai de le tuer, si nous ne sauvions pas Célie.

Erneste ne comprit rien à notre cruauté, et, soit bonté d'âme, soit curiosité, elle profita du trouble où nous étions pour sortir sans rien dire et aller sur le chemin apprendre au comte que Célie était réellement très-mal. En la remerciant de son obligeance, il l'accabla de questions, et naturellement il apprit par ses réponses ingénues que j'étais auprès de la malade et

5$S MADEMOISELLE MEKQUEM

ne la quittais pas. Erneste vit la faute qu'elle avait commise, à l'accès de dépit et de jalousie qu'il ne sut pas réprimer devant elle. Elle eut beau lui remontrer que ma place était auprès de sa mère et d'elle-même dans cette circonstance ; il s'obstina à entrer et la supplia de prendre sur elle cette infraction aux ordres donnés par M. Bellac, dont il ne reconnaissait d'ailleurs aucunement l'autorité. Erneste jugea qu'il avait raison, que sa vieille amitié avait des droits imprescriptibles, et il entra avec elle dans le cbâleau. Là, un peu enrayée de ce qu'elle venait de faire, bien qu'elle n'en comprît pas encore toute la gravité, elle le quitta après l'avoir supplié de rester dans le vestibule, et revint près de nous avouer à sa mère qu'elle n'avait pas cru devoir partager l'injuste aversion de M. Bellac pour l'ami le plus dévoué de mademoiselle Merquem. Je n'entendis pas ce que lui répondait ma tante, je m'élançai dehors. Je courus droit à Montroger, et, lui saisissant le bras avec une force convulsive, je l'amenai dans la chambre de Célie. Elle était entièrement privée de connaissance, et la mort était réellement sur son front. Il voulut lui parler, je lui mis la main sur la bouche ; il voulut se jeter à genoux à son chevet, je l'en arrachai et je l'entraînai dans l'antichambre. Il était trois fois plus fort que moi; mais, l'eût-il été dix fois davantage, je l'aurais plié comme un roseau. Je le jetai sur un siège en lui disant :

— Triomphez, monsieur! elle ne sera ni à vous ni à moi. Le médecin croit qu'elle ne passeï a pas la nuit. Ètes-vous content ?

11 cacha sa figure dans ses mains, et fondit en larmes.

— 11 est trop tard, lui dis-je: vos pleurs sont là-

MADEMOISELLE MEEQTJEM 2S9

ches, votre repentir ne m'inspire que le dégoût. Allezvous-en ; le maître ici, c'est moi désormais. Vous n'y remettrez jamais les pieds. Elle est à moi dans la vie et dans la mort, puisque j'ai sa parole; morte ou vivante, je saurai la préserver de vous. Vous deviendrez fou, vous vous tuerez, si bon vous semble. Elle ne le saura pas, et, si vous voulez que je prenne la peine de la délivrer de vous, il n'y a pas de serment qui tienne, je vous tuerai comme je tuerais une bête féroce que je verrais approcher d'elle. Ah! vous avez l'égoïsme tenace ! A mon tour de devenir sauvage, et de vous montrer que celui qui abuse de la pitié ne doit plus en espérer quand l'heure du châtiment est venue!

J'ignore s'il s'était enivré plus sérieusement que de coutume et si c'était l'heure où sa volonté était réduite à néant, ou si un véritable sentiment de son crime venait d'entrer enfin dans son âme ; il sortit sans me répondre un mot, remonta dans sa voiture, arrêtée à la porte, et resta là toute la nuit dans l'obscurité, sans bouier, attendant son sort et le mien.

Je ne sais ce qu'il devint pendant sept jours que Célie passa entre la vie et la mort ; j'ignore ce que je devins moi-même et comment les jours et les nuits se succédèrent... Je ne la quittai pas d'une heure. Ma pauvre tante et Erneste furent infatigables; Bellac fut sublime de courage, Stéphen sublime d'affection pour moi. Enfin Célie dormit profondément pendant quelques heures, et j'assistai à un réveil véritable. Elle ouvrit les yeux, et fit signe qu'on la soulevât pour qu'elle put regarder où elle était.

— C'est étrange, nous dit-elle, d'une voix éteinte, que l'on puisse naviguer si longtemps sur un lit!

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Comme j'ai été battue par la tempête ! et ce lit n'a pas sombré !

Elle ne reconnut pas Bellac, et, le prenant pour Guillaume, elle s'attacha à son bras en lui disant :

— Emporte-moi donc et mets-moi sur le sable, que je me repose.

Puis, se retournant de mon côté, elle me regarda avec un sourire enfantin et timide :

— Mon filleul!... dit-elle. Oh! je vous voyais ramer mieux que les autres pour me sauver.

Le médecin, croyant qu'elle me prenait pour un de ses paysans, en fit entrer quelques-uns qui se tenaient sous les fenêtres, en leur prescrivant de ne rien lui dire ; elle les reconnut et dit à la mère Guillaume en me prenant la main :

— Tu sais, mère, c'est mon mari !

On crut qu'elle divaguait encore.

Bellac fit sortir tout le monde excepté ma tante et moi, dont Gélie ne voulait pas quitter la main. Elle resta une heure immobile, les yeux fermés, pâle comme l'aube et divinement belle avec ses cheveux crêpelés, qui tombaient sur ses épaules. Après ce repos complet, elle reconnut d'abord le portrait de l'amiral placé en face de son lit, puis sa chambre, et elle nous demanda pourquoi elle était couchée, au lieu de nous recevoir au salon. Quand elle se rendit compte de ce qui s'était passé, elle prit nos mains à tous trois, et les baisa en nous demandant pardon de notre inquiétude et de nos fatigues. Elle ne se souvenait pas d'avoir souffert et nous jurait qu'elle était guérie. Elle ne parut pas se souvenir non plus de Montroger.

Quelques heures plus tard, elle eut un peu d'agitation,et, merappelantprèsd'elle, elle médit tout bas :

MADEMOISELLE MERQUEM ."'i

■ — Est-ce que Vennemi était près de moi durant cette maladie? S'il y vient, renvoyez-le. C'est lui qui me tue !

— Vous ne le reverrez jamais, répondis-je, je l'ai chassé.

— Merci, reprit-elle. 11 a été trop cruel pour moi. Est-ce que je n'avais pas le droit de vivre ? Sauvezmoi de lui toujours.

Le lendemain, elle était hors de tout danger, et sa terreur était dissipée ; elle voulut savoir ce qui s'était passé entre Montroger et moi. Elle était trop faible pour supporter la vérité. Je lui répondis que nous étions au mieux ensemble, et qu'elle n'aurait plus jamais à se plaindre de lui.

Elle entra en convalescence ; mais, excepté ses paysans, Stéphen et le petit Moïse, qu'elle voyait un instant avec plaisir, elle ne voulut recevoir personne, et nous restâmes près d'elle sans nous occuper de ce que les connaissances en penseraient. Nous avions traversé des épouvantes auprès desquelles disparaissait complètement la puérile menace de ce petit monde. Elle-même ne s'en souciait plus et n'aspirait qu'à partir avec nous pour le Midi, dès que ses forces le lui permettraient.

Ma tante ne voulait pourtant pas la laisser seule avec moi, et elle commençait à s'inquiéter de ce que sa fdle penserait d'un dévouement si prolongé de notre part. Erneste avait l'air de le trouver tout simple. Mademoiselle Merquem vivant seule et sans famille, la société de deux amies lui était bien nécessaire dans son état de faiblesse. Gélie était une sainte que ma présence ne pouvait pas compromettre. N'étais-je pas, d'ailleurs, un de ces hommes sérieux avant

l'âge, qu'une femme comme elle avait le droit de traiter comme son frère? Elle ne s'étonnait plus de voir Montroger exclu de son intimits.

— C'est un homme faible, disait-elle, il ne sait pas dominer son chagrin. Il perd la tête, j'ai vu ça. J'ai eu grand tort de m'y laisser prendre. Il eût été trèsgênant ici , et on fera bien de le tenir à distance jusqu'à ce que notre chère malade soit tout à fait rétablie.

Elle revenait trop souvent à ces réflexions d'une condescendance gratuite devant sa mère pour que celle-ci n'en fit pas la remarque.

— Erneste devine tout, me dit-elle en confidence, elle affecte trop de ne rien pressentir, elle nous cache quelque chose : tâche donc de l'observer...

C'était mon devoir, j'observai. La petite rusée semblait se plaire beaucoup à la Canielle malgré le calme et le silence que nous faisions autour de Célie : elle s'y montrait charmante, attentive, doucement enjouée, studieuse même contrairement à ses habitudes, et particulièrement éprise du vieux parc, où elle passait des heures à lire dans le chalet. Le soir, dans les brumes tièdes d'octobre, elle s'enveloppait de sa mantille et se plaisait à courir comme une ombre légère, du parterre qui environnait la maison au donjon qui dominait la falaise. Elle revenait vite sur ses pas, nous parlait en riant par la fenêtre du salon, et retournait faire ce qu'elle appelait son ascension ; elle répétait plusieurs fois cette gymnastique. Sa beauté et sa santé charmaient Célie, et ma tante en était hère. Moi, je remarquais que chaque disparition du joli fantôme se prolongeait plus que de raison, et que haque réapparition sur la terrasse ressemblait à une

précaution de plus en plus rapide et agitée. Je feignis devant elle d'avoir à écrire et de quitter le salon sans méfiance. Je me glissai dans le parc et je la suivis. Elle ne monta pas jusqu'au donjon et s'arrêta dans le chalet, où elle resta quelques instants seule. Elle ressortit, se dirigea vers un gros arbre qui se penchait en dehors de la clôture, et y cacha quelque chose dont je m'emparai dès qu'elle se fut éloignée. C'était une lettre que vint chercher au bout de cinq minutes un paysan que j'observai sans me montrer, mais qu'il me fut impossible de reconnaître, bien que son pas un peu lourd et sa respiration un peu forte me fissent penser à Montroger.

Il s'éloigna après avoir beaucoup exploré l'arbre, qui ne contenait plus rien pour lui. Dès qu'Erneste fut couchée et endormie, je remis la lettre à ma tante. Il n'y avait ni adresse ni signature, mais c'était bien l'écriture d'Erneste. « Vous ne me verrez pas ce soir, vous ne me verrez même plus. Maman a l'air de se douter de quelque chose; mais voici mon bulletin : Notre ange va de mieux en mieux. Vous pouvez vous tenir tranquille à présent, car ce n'est certainement pas pour moi que vous venez dans l'ombre et le mystère chercher le baume céleste ; le temps devient froid, et je ne me soucie pas d'attraper des rhumes de cerveau pour vos beaux yeux, dont j'ai séché les larmes. »

— Maudite enfant! soupira ma tante. Elle avait des rendez-vous tout près de nous! il lui fallait ce roman pour tuer le temps!

— Le roman est très-innocent de sa part, lui dis-je; mais Montroger. est un misérable et un imbécile qu'il est temps de châtier.

— Tu veux donc tuer Célie? s'écria ma tante en

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joignant les mains. Encore cette menace de duel! c'est horrible, et je meurs de tout cela, moi aussi.

La douleur de ma pauvre tante me fit rentrer en moi-môme. Je lui promis de considérer Montroger comme un enfant et de le traiter en conséquence, sans souffrir qu'Erneste fût compromise par l'éclat de mon ressentiment; mais il fallait que la jeune fille reçût une leçon, et nous convînmes de la lui infliger. En effet, dès le lendemain, ma tante lui montra sa lettre, et lui déclara que je comptais aller demander raison à M. de Montroger de sa conduite envers nous. Erneste surmonta vite un instant d'effroi, et, sous le coup du dépit, elle voulut s'expliquer avec moi devant sa mère.

— Vous êtes bien content d'avoir trouvé ce prétexte, me dit-elle, pour vous défaire d'un rival qui vous gène! Allez donc, mais je vous déclare que Gélie va être instruite de ce qui se passe, et c'est sur elle que je compte pour vous retenir et pour m' absoudre. Où est donc mon crime? Vous plait-il de me le dire? J'ai eu plus d'indulgence et de bonté que vous. Je n'ai pas voulu voir devenir fou d'inquiétude un malheureux que vous repoussiez trop cruellement. Quand Célie saura le chagrin qu'il a eu et que vous lui cachez, elle le plaindra et m'approuvera d'avoir adouci vos rigueurs. Vous-même, qui vouliez à tout prix assurer le repos de Ja malade, vous devriez me savoir gré d'avoir réussi à faire tenir Montroger tranquille. Croyez-vous que sans moi il n'eût pas forcé toutes vos consignes et au besoin enfoncé les portes? On me doit ici plus de reconnaissance qu'à personne, et vous pouvez m'espionner, me blesser, ra'enfermer comme une petite fille coupable; ma conscience me dira tou-

jours que vous avez agi en égoïste, en jaloux et en despote, tandis que je n'ai songé qu'à faire le bien et à rétablir la paix. J'aime mieux mon rôle que le vôtre. Ma tante était fort ébranlée exprès de lui jurer qu'elle ne la trouvait qu'imprudente; mais je voyais plus avant qu'elle dans les projets d'Erneste, et je demandai à celle-ci si elle avait à nous montrer des lettres de Montroger, à l'appui de cette grande douleur qu'elle lui attribuait peut-être gratuitement.

— Vous supposez donc, reprit-elle, que l'inquiétude inspirée par Gélie est le prétexte dont il s'est servi pour me faire la cour?

— Oui, je me permettrai de supposer cela jusqu'à preuve contraire.

— Eh bien, ceci est mon secret, et vous ne le saurez pas.

— Je le saurai dès aujourd'hui, car j'irai réclamer toutes vos lettres à M. de Montroger, et il faudra bien qu'il les restitue à votre mère.

— Epargnez-vous cette peine, il me les rendait à mesure, et je les ai toutes, je peux vous les montrer.

— Et les siennes?

— Vous ne les verz*ez pas.

— Ce refus est un aveu. Il est donc certain pour votre mère et pour moi que ce lâche cherche à vous compromettre.

— C'eût été un bon tour à vous jouer, mon cousin, pour vous punir de lui avoir enlevé celle qu'il aimait. Oh! ne niez pas! Je sais tout, vous épousez Gélie, et maman bénit vos amours. l\loi, je suis ici parce que l'on ne sait que faire de la pauvre Erneste dans cette situation délicate,... convenable pour moi, si l'on veut! Il faut que je m'y comporte en petite tille de cinq ans

bien sage et ne comprenant rien: mais c'est trop compter sur ma sottise. Je vois clair depuis longtemps, et vous savez bien que, dès le premier jour, je vous avais averti des projets de ma mère. Depuis une quinzaine, je suis encore mieux renseignée, car j'ai confessé M. de Montroger sur tous les points. Ce n'était pas difficile, il est si simple! A présent, faites un scandale, si cela vous plaît. Perdez-moi, vous serez forcé de me marier plus vite avec celui que j'ai choisi.

— Tu ne seras pas compromise et tu ne l'épouseras pas, répondit madame du Blossay. S'il parle, il faudra bien que ton cousin le réduise au silence; mais, qu'il se conduise bien ou mal, je ne te donnerai pas à un homme sans caractère, sans dignité, et qui a en outre la plus funeste habitude...

— Il boit trop de vin ? reprit Erneste en riant. Je sais cela aussi. On croit toujours que les petites filles sont sourdes ou stupides ! Eh bien, ce grand vice ne m'inquiète pas du tout. Je mettrai de l'eau dans le tokai de M. le comte et dans son bordeaux, s'il le faut. Vous dites qu'il est sans caractère? C'est la première qualité que j'exige d'un mari. Le petit la Thoronais me fait peur, il est têtu, et je le crois économe, enfin il me déplaît. J'ai fait semblant de me réconcilier avec lui pour punir Emma; mais Emma s'est retournée vers Montroger. et je n'entends pas cela. Elle échouera auprès de l'un et de l'autre, et, moi qui suis en passe à présent de choisir l'un ou l'autre, je choisis celui qui me convient. Ne me dites pas non, maman, vous y consentirez, et avec satisfaction, vous venez ça I Je sais que le moment n'est pas favorable. Vous êtes indignée du peu d'empressement qu'il a mis à céder la place à votre cher neveu. Il a été faible 3

obstiné, fantasque. Célie croit que ce sont ses emportements et ses irrésolutions qui ont causé la terrible maladie qu'elle vient de faire. Moi, je n'en suis pas si persuadée que cela, et j'ai ôté ce remords à Montroger pour l'empêcher de se brûler la cervelle. Yous souriez? Vous croyez qu'il n aurait pas eu ce courage ? Vous vous trompez. Je l'ai vu dans des crises affreuses. Je l'ai raisonné, grondé, sermonné, j'ai été sa confidente et sa consolatrice. 11 n'y a pas un mot de moi, il n'est question que de Célie dans mes lettres. Il eût pu les garder et les montrer à l'univers entier sans me faire le moindre tort. Si je les lui ai reprises, c'est que je tenais à vous les faire lire le jour où il viendrait vous demander ma main. Or, il y viendra avant qu'il soit huit jours, je vous le déclare, parce que nos courts entretiens ou l'échange de nos billets de chaque soir sont devenus pour lui un besoin, une habitude. Est-il amoureux de moi? Il n'en sait rien, et, moi, je n'en suis pas sûre; je sais seulement que je lui suis devenue nécessaire, que je l'ai plaint, lui que personne ne plaignait plus, que je me suis emparée tout naturellement de sa confiance, enfin que mon esprit a relevé le sien et te gouverne en attendant qu'il le domine. Tenez, maman, ajoutat-elle. je vous ai assez tourmentée, il fallait bien punir un peu M. Armand de sa trahison et de ses menaces. Pardonnez-moi le chagrin que je vous ai causé, et consolez-vous un peu en lisant les lettres de Montroger. Venez au chalet, c'est là qu'elles sont cachées avec les miennes. Vous y verrez que je n'ai été ni légère ni coquette, et que je n'ai pas reçu la inoindre déclaration. — Venez aussi, Armand; je veux vous prouver que votre ennemi n'a pas seulement songé à

me séduire et que vous n'auriez pas de prétexte convenable pour lui chercher querelle.

La correspondance était effectivement irréprochable de part et d'autre. La jeune tille était fière et chaste, et trop habile pour avoir donné prise sur elle. Montroger lui exprimait sa reconnaissance en termes respectueux qu'il eût voulu en vain rendre énergiques ou tendres. Il ne savait guère écrire, et, craignant d'en trop dire, il n'en disait peut-être pas assez pour peindre le sentiment qu'Erneste lui attribuait.

— Il résulte de tout cela, lui dit sa mère, que tu as fait un rêve et que le comte persiste à aimer mademoiselle Merquem. Je ne comprends pas que tu manques de dignité au point de vouloir lutter contre un souvenir si obstiné !

— C'est là précisément ce qui me plaît et m'intéresse, répondit Erneste. J'ai voulu triompher de ce souvenir, et j'ai réussi.

— Comment le sais-tu ? Il te l'a dit?

— Il s'en est bien gardé ! Il savait parfaitement qu'au premier mot d'amour, il serait chassé. A présent que je le congédie tout naturellement, — car j'espère que ma missive d'hier soir va être replacée dans l'arbre, — il va s'ennuyer, et vous le verrez arriver avant la fin de la semaine.

— Tu sais que c'est un refus qu'il viendrait chercher?

— Pourquoi, maman? Dites, et soyez nette, puisque je sais tout.

— Eh bien, je serai très-nette. En supposant que la conduite de Montroger envers mademoiselle Merquem eût été irréprochable, je n'estime pas un homme qui

prend pour confidente de ses amours et de ses chagrins une jeune fille à l'insu de sa mère, qui lui demande des rendez-vous et s'introduit le soir dans le lieu qu'elle habite, au risque d'être vu et de la perdre de réputation.

— Pardon, maman, il ne s'est jamais introduit dans le parc. Il eût fallu que j'eusse les clefs et que je consentisse à m'en servir; j'espère que vcus ne me supposez pas capable d'une pareille absurdité. Je n'avais pas besoin de me promener dans le parc avec M. de Montroger, moi; je lui parlais à travers la grille comme une novice au parloir, et jamais il n'a franchi le seuil du lieu que j'habite, comme vous dites fort bien.

— Mais on pouvait vous surprendre?

— On m'eût vue causer avec un paysan. Il s'était déguisé.

— Et si Ton vous eût écoutés?

— On nous eût entendus parler de mademoiselle Merquem. Tous les paysans, tous les passants demandent de ses nouvelles, et on ne refuse pas de leur en donner. Biais vous détestez à présent ce pauvre comte, et vous êtes décidée à le refuser?

— J'y suis décidée.

— C'est l'avis d'Armand aussi?

— C'est mon avis.

— Vous n'avez pas toujours pensé comme cela.

— Nous ne le connaissions pas assez; à présent, nous le connaissons trop.

— Voyons, Armand, ne nous cachons rien. Ce mariage assurerait pourtant le tien.

— Ce mariage ne changerait plus rien à ce qui est résolu maintenant ; mais, fùt-ii le prix de mon

bonheur, tu ne vas pas me supposer assez lâche..

— Non ! je t'estime, je te connais. Eh bien, vous avez raison tous deux. Il faut refuser M. de Montroger. Je comptais vous prier de le faire.

Et, comme nous la regardions avec surprise, elle ajouta en éclatant de rire:

— Ah ! vous ne comprenez pas ? Eh bien, je vais m'expliquer. Je connais ses irrésolutions, sa faiblesse, sa lâcheté, si vous voulez que je me serve de ce mot-là. Il m'avait fait la cour assez sérieusement aux soirées d'ici et dans les parties de campagne où nous nous sommes rencontrés. J'ai toujours affecté de ne rien prendre au sérieux et de me moquer de lui. Nous n'avons parlé raisonnablement que le jour où il m'a parlé de Célie dans la douleur. Je ne lui ai pas reproché d'avoir joué avec moi auparavant comme avecune petite sotte. Il a senti ma générosité, et je le tiens par là; mais il ne me convient pas de le voir hésiter ou se repentir à la veille du mariage. Il me convient encore moins de passer pour un pis aller aux yeux du monde. Il me convient, au contraire, qu'il soit puni de ses premières velléités par un refus, qu'il en soit surpris, mortifié, et qu'il en ait du chagrin. Il convient qu'il insiste auprès de moi et qu'il subisse l'épreuve du temps; enfin j'entends qu'il m'épouse après une passion... moins longue que celle qu'il a eue pour Célie, — il serait peut-être chauve ! — mais assez violente pour assurer mon triomphe et mon ascendant sur lui dans l'avenir.

Elle exigea, comme condition à l'assentiment momentané qu'elle donnait au refus de sa mère, que le billet qui congédiait Montroger fût replacé dans la cachette accoutumée. Ma tante eût voulu lui faire

changer la rédaction trop peu sérieuse de ce congé. Elle n'y voulut pas consentir.

— Si vous voulez qu'il le croie sérieux, dit-elle, il faut qu'il soit de mon style et spontané. Si vous me le dictez, il n'est pas assez niais pour ne pas voir qu'il m'est imposé.

Ma tante céda en déclarant que, si Montroger apportait une lettre, nous la lirions avant elle.

— C'est tout ce que je désire, répondit-elle avec fierté.

11 était difficile de briser un caractère aussi déterminé et d'émouvoir un cœur aussi calme. La mère pleura en secret et tomba dans de graves perplexités; ellene pouvait en vouloir autant que moi à Montroger, elle avait caressé un instant l'idée de lui voir épouser Erneste. Elle y revenait, contrainte et forcée, inquiète et chagrine, mais sans repousser absolument toute confiance dans la pénétration de sa fille et dans l'énergie de sa volonté pour faire de Montroger un autre homme.

Les événements, qui sont essentiellement positifs, la plupart du temps, donnèrent raison au positivisme de la fille du siècle; c'est ainsi que madame du Blossay, dans ses jours d'eliroi et de tristesse, appelait sa fille.

La lettre que je rapportai le soir, en échange de celle que j'avais déposée dans le creux de l'arbre, était presque une déclaration :

« Que vais-je devenir? Je ne vous verrai plus? C'est impossible, c'est à en devenir fou. Qui me parlera d'elle? qui me guérira par la raison et la douceur de cette passion fatale qui m'a rendu si coupable et si malheureux? Vous n'avez donc pas de pitié? Vous ne

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comprenez donc, pas que, sans vous, je vais retomber dans ma folie? Ayez patience, faites que je sois sauvé, etc., etc. »

— Quand je vous le disais ! s'écria Erneste en nous lisant l'épître que je lui avais donné la satisfaction railleuse de décacheter devant nous : à présent, soyez bien tranquilles! je n'écrirai plus. Je ne mettrai plus le pied dans le parc; tout va selon mes souhaits.

Trois jours après, Montroger écrivit à ma tante pour la supplier de lui accorder une entrevue au Plantier. Elle craignait que je ne voulusse l'accompagner, et, sans m'avertir, elle prétexta la nécessité d'aller donner quelques ordres chez elle. Elle ne me rendit compte des faits qu'après son retour. Montroger lui avait paru sérieusement amoureux et nullement exalté par l'ivresse. Elle l'avait trouvé pâle, un peu nerveux, mais très-contenu. Elle lui savait gré avec raison de n'avoir pas prononcé le nom de mademoiselle Merquem. II agissait comme s'il n'eût jamais prétendu à elle, ou comme s'il l'eût complètement oubliée. Ma tante, sans lui parler de moi, ne lui cacha pas qu'elle savait ses entrevues avec Erneste. Sa lille, disait-elle, lui avait tout confié en le congédiant. Il ne chercha pas à s'excuser.

— J'ai eu, dit-il, un tort grave en ceci, et jusqu'au 1 jour où j'ai apprécié mademoiselle du Blossay, ma vie a été une suite de fautes dont elle m'a forcé à me rendre compte. Elle m'a ouvert les yeux, elle m'a fait une conscience nouvelle. Mon avenir sera meilleur, si elle daigne s'en charger.

Ma tante m'avoua qu'elle s'était laissé gagner à ces promesses qui paraissaient sincères, et qu'elle n'avait pas dit non d'une manière absolue. Elle prétendit

douter de la sympathie d'Erneste pour lui et promit de la consulter, remettant son propre consentement à une époque assez éloignée pour qu'on pût s'assurer de la guérison qu'il annonçait comme un fait accompli. Il donna sa parole d'honneur de ne mériter aucun reproche pendant cette épreuve.

Il tint parole ; il ne reparut pas à la Ganielle ni aux environs jusqu'au jour où Gélie lui fit dire qu'elle le recevrait avec plaisir comme ses autres amis. Il vint en visite, Ernestene se montra pas au salon ce jour-là. Il s'enquit respectueusement de la santé de Gélie, lui baisa la main comme de coutume, serra la mienne comme celle d'un ami, resta un quart d'heure à parle** agriculture et politique et se retira avec une dignité parfaite.

11 n'y eut pas d'explication entre Gélie et lui, non plus qu'entre lui et moi. Il n'y en eut jamais, et je crois qu'en ceci il obéit aux conseils et aux injonctions d'Erneste. Elle craignait qu'il ne dit ou ne fît quelque sottise nouvelle, elle ne voulut pas le voir humilié de nouveau. Elle eut raison, Le silence absolu de Montroger était la meilleure preuve qu'il pût nous donner du retour de sa raison.

Célie était encore très-faible quand l'hiver se fit sentir. Nous partîmes avec elle pour Cannes, où elle se rétablit peu à peu. non sans quelques rechutes de langueur. Nous n'avions annoncé notre mariage à personne, et, chose étrange, personne ne le pressentait. On en était venu à croire impossible que la grande demoiselle consentît jamais à prendre un maître, et l'état de sa santé ne permettait pas de croire qu'elle eût conçu un sentiment tendre en se débattant

contre la mort. On avait cru. avant sa maladie, qu'elle se décidait pour Montroger; l'attitude désormais excellente de celui-ci déjoua cette supposition. Je m'étais rendu à Paris pour y attendre Gélie quelques jours avant qu'elle quittât la Canielle, et on passa plusieurs semaines sans savoir que j'eusse accompagné ma tante et sa fille dans le Midi. Bellac et Stéphen nous avaient suivis avec Moïse. Nous formions une petite colonie à laquelle, au milieu de l'hiver, Montroger demanda la permission de s'adjoindre. Gélie et madame du Blossay y consentirent. Il loua une villa non loin de la nôtre et vint voir souvent matante, sans jamais parler du passé avec aucun , de nous. Il fut bientôt certain qu'Erneste disposait de lui comme de sa chose et s'attachait à lui par le sentiment qu'elle avait de sa faiblesse et de sa propre force. Ce genre d'amour bouleversait toujours les notions de sa mère, qui ne comprenait pas le dévouement sans l'enthousiasme ; mais il lui fallut bien accepter le fait impérieux et sans réplique. Montroger mit tant de persévérance et de sincérité dans sa recherche, que ma tante dut annoncer à ses connaissances de Paris et de Normandie le prochain mariage de sa fille avec lui. Erneste exigea que le mariage se fit en Normandie pour que l'on y vit bien que son fiancé n était ni pâli ni maigri par le dépit que les Malbois eussent pu lui attribuer. Célie n'était pas encore en état de quitter le Midi, et je me résignai à la laisser pendant huit jours aux soins de Bellac et de Stéphen pour aller assister aux noces très-splendides de ma petite cousine. Mademoiselle de Malbois, qu'elle écrasa de son luxe et de ses diamants en la traitant comme sa meilleure amie, en sécha de elou-

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leur, etne fut pas consolée par le jeune la Thoronais, encore qu'il ne parût pas inconsolable.

Dès que je fus de retour à Cannes, nous annonçâmes aux amis communs notre union prochaine, et ma tante revint la bénir aux premiers jours du printemps. Nous étions heureux enfin, sans bruit et sans éclat, modestement, chastement, comme il nous convenait de l'être. Célie avait falli payer de sa vie la douceur adorable de ses instincts et l'inépuisable charité de son âme. Pouvais-je lui faire un reproche de mes souffrances, moi qui avais été enivré et subjugué par cette bonté souveraine, charme divin dans une femme qui eût pu s'attribuer l'indépendance de la supériorité intellectuelle et l'orgueil de la vertu incontesté^?

Au moi de mai, je demandai à ma chère compagne si elle ne souhaitait pas retourner chez elle; elle me répondit en souriant qu'elle n'en savait rien.

— Vous devez pourtant regretter vos habitudes, vos vieux amis, vos braves matelots surtout, et votre mer gris de perle, et le vieux parc, et le canot du petit amiral !

— J'aimerais tout cela davantage, si vous l'aimiez, répondit-elle; mais, si vous préférez la mer bleue, les mariniers du Midi et notre villa, je suis prête à me fixer ici pour toujours sans aucun regret. Je vous l'ai dit souvent, je n'ai plus de passé, je ne sais plus rien de la grande demoiselle, sinon qu'elle s'était gardée diyne d'être aimée et capable d'aimer. Je n'ai plus ni goûts, ni habitudes, ni affections, ni plaisirs en dehors des vôtres. Si vous voulez que j'oublie tout ce que j'ai appris, j'oublierai même que j'ai su quelque chose et que j'ai aimé, l'étude. Rien ne m'est plus,

plus ne m'est rien de ce qui n'est pas vous. Si quelque jour vous trouvez ma tendresse trop absorbante ou trop monotone, je le verrai bien : alors, je retournerai à mes occupations, sans humeur et sans regret. J'aurai été heureuse du grand bonheur, et je saurai me contenter du moindre. Si Dieu me donne des enfants, je les élèverai sous vos yeux, d'après vos idées, et je ne serai certes pas à plaindre, car je suis sûre de rester votre meilleure amie. Noubliez pas que j'ai été longtemps une personne raisonnable, et souvenez-vous que la raison commande d'être absolument dévoué et soumis à ce que l'on aime par-dessus tout. J'ai accepté l'amour, non comme un égarement et une faiblesse, mais comme une sagesse et ,une force dont, après quelque doute de moi-même, j'ai été fière de me sentir capable. Chaque jour qui s'est écoulé depuis ce premier jour de confiance et de joie m'a rendue plus sûre de moi-même, plus fière de mon choix, plus reconnaissante envers vous. A présent, commandez-moi ce que vous voudrez, puisque je ne connais plus qu'un plaisir en ce monde : celui de vous obéir.

Je dus accepter cet abandon absolu, continuel, irrévocable de sa volonté. Le refuser eût été le méconnaître. Je lui ai juré et je me suis juré à moi-même que je me servirais de cette possession de son âme pour faire d'elle la plus respectée et la plus .heureuse des femmes. Je me mépriserais profondément le jour où je croirais y avoir le moindre mérite. Avec une telle compagne, la vie est un rêve du ciel. Jamais pareille égalité d'âme ne fut le partage d'une créature humaine. J'ai trouvé en elle un ami sérieux, solide dans toutes les épreuves, spontanément généreux et pru-

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dent, comme si son doux et profond regard embrassait à la fois les deux faces du vrai clans l'appréciation de toutes les choses de la vie. Doit-elle à la seule impulsion d'une nature inouïe de perfection, ou à la forte et paisible éducation qu'elle a reçue de Bellac, cette lucidité du cœur et de l'esprit? Il y a de l'un et de l'autre. Bellac est un sage clans toute l'acception du mot classique, mais Gélie est un sage avec la tendresse infinie d'une femme et d'une mère, avec l'enthousiasme d'un poëte et d'une amante. Peut-être ne sait-on pas à quel degré de charme et de mérite pourrait s'élever la femme bien douée, si on la laissait mûrir, et si ellemême avait la patience d'attendre son développement complet pour entrer dans !a vie complète. On les marie trop jeunes, elles sont mères avantd'avoir cessé d'être des enfants. On les élève, d'ailleurs, de manière à prolonger cette enfance toute la vie; aussi ont-elles perdu toute puissance réelle et toute action légitime dans la société.

En savourant mon bonheur et en réfléchissant à l'existence exceptionnelle qui avait fait de Célie une femme d'exception, il m'est arrivé parfois d'être forcé dereeonnaitreque Montroger avait été le levier inconscient des mérites de sa vie et des joies suprêmes de la mienne.

Je jugeai, après six mois de séjour dans le Midi, que le Nord lui serait plus favorable et plus doux à respirer. Elle y recouvra, en effet, ses forces complètes d'autrefois, et elle fut heureuse de se rapprocher de ma tante, qui était devenue sa mère aussi bien que la mienne. Montroger paraissait très-content de son sort, et sa femme n'abusa pas trop de son empire absolu. Enchantée d'être riche, elle n'abusa pas non plus

de la fortune pour se lancer dans le tumulte du monde. Elle fut retenue par la crainte d'être comparée avec désavantagea Célie. Peut-être fut-elle souvent envieuse de cette incontestable supériorité dont Célie était si peu vaine; mais elle n'en fit rien paraître et s'arrangea même pour agir quelquefois en personne sérieuse. Son époux y fut trompé et la tint toujours pour une forte tête.

— Au fait, me disait ma mère, elle est forte dans un cercle d'action bien défini."

— Et très-étroit, répondais-je intérieurement. Notre mariage avait défrayé pendant deux ou trois

mois toutes les conversations de l'entourage. On n'en parlait plus quand nous revînmes mariés à la Canielle. On en reparla alors, mais avec la tranquillité qui préside aux faits accomplis. Je ne trouvai que bienveillance et félicitations. Quant aux gens de mer de la Canielle, ce fut d'abord un cri de stupeur, presque d'épouvante; mais la famille Guillaume, qui me protégeait ouvertement , fit connaître aux principaux chefs de famille, membres de la société des amis, que j'étais un frère, et qui plus est le filleul de Célie. Dès lors, on imposa silence aux femmes et aux enfants, et je fus reçu avec affection et confiance. Une grande fête nautique, avec barques pavoisées, régates et festin sur la grève, remplaça d'une manière charmante la noce que nous n'avions pas faite à Cannes. Stéphen consentit à passer l'été près de nous. Il ne faisait plus de peinture et vivait comme absorbé dans le rayonnement de notre bonheur. Son moral y gagnait, et nous étions surpris de trouver en lui tant de facilité à changer les habitudes de toute sa vie pour nous témoigner un attachement exclusif qui paraissait lui suffire. Je

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me demandais si je l'avais dégoûté de la peinture, et, quelque parti qu'il eût pris à cet égard, je souhaitais le garder près de nous; mais, à l'entrée de l'hiver, il m'annonça qu'il partait pour un voyage au long cours sur le navire d'un armateur de ses amis.

— J'ai compris ce que vous m'avez insinué à Yport, me dit-il : j'étais dans une impasse, j'ai senti peu à peu que l'art est le résultat et non l'absorption de la vie. Je veux vivre, moi, sentir, comprendre, entin aimer pour elle-même la nature, que j'ai trop aimée en vue de moi-même. A mon retour, je me remettrai à peindre, et vous verrez, mon cher, que j'aurai du talent!

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