‹ Mademoiselle MignonChapitre 4 sur 32 · SUITE DE LA NARRATION · texte numérisé non relu

SUITE DE LA NARRATION

« Sapristi ! la charmante femme ! » s'entend d'une fort jolie voisine , qui m'est apparue cejourd'hui , Ier avril , à la fenêtre en face de la mienne.

Elle porte un peignoir de mousseline blanche ; l'étoffe est très-diaphane ; aux épaules et aux bras on la croirait posée sur un transparent de satin rose, et il se dessine des. .. . lignes pleines de séductions.

Cela fait bien , décidément , dans l'encadrement d'une fenêtre, cette svelte forme blanche, souple,

onduleuse , au-dessus de laquelle on aperçoit brillants , doux , langoureux , fiers , hautains , caressants, deux yeux comme je n'en ai jamais vus !

La cour sombre, ce puits triste sur lequel s'ouvrent six étages de fenêtres ornées des figures patibulaires de l'huissier, du notaire, du propriétaire , des nourrices et des cuisinières, la cour s'est tout-à-coup égayée : c'est un rayon de soleil que cette voisine !

Elle regarde par ici. — Emile, pas de fatuité ! — Mais, parbleu ! oui, elle regarde , et ses yeux font , ma foi , sans en avoir l'air , d'assez longues stations sur mon individu ! Je ne lève pas les yeux de son côté , mais je l'aperçois dans mon armoire à glace ; son regard glisse à travers ses longs cils abaissés, on dirait qu'elle dort; et, pourtant , je vois bien qu'elle compte un à un mes cheveux.... Choisirait-elle déjà la mèche qu'elle mejdemandera? — Emile ! Allons, Emile! un peu de modestie ! — Eh bien, est-ce que j'y puis quelque chose, moi?

Vous perdez votre temps, voisine !

2 avril.

Aujourd'hui , j'ai reçu la visite de mon ami Chardon , le peintre ; je lui ai montré la voisine ;

nous nous sommes beaucoup amusés de ses petits manèges ; elle est d'une coquetterie ! , . . Ah ! petites créatures frivoles ! Dire que l'on se laisse prendre aux gluaux de ces chasseresses des oiseaux bêtes nommés : hommes !

On ne m'y prend plus , voisine !

Oui , oui , je vois bien vos grands yeux noyés levés vers le ciel ; vous savez que je suis poëte ; vous l'aurez appris dans la loge du concierge ; et vous supposez qu'il me faut du rêve , des étoiles , le lac argenté et le ciel d'azur ! Vous retardez de pas mal d'années , voisine ! Depuis ma rhétorique, j'ai rompu avec le bleu.

Ah ! mon Dieu , la voici qui me montre sa belle main , blanche et fine , charmante , ma foi ! elle la passe dans ses cheveux et fait adroitement tomber son peigne , si bien que son chignon se déroule ! . . . Ouf ! j'ai eu une fameuse terreur ; j'ai cru voir partir les fausses tresses , les fausses nattes , les crêpés , les bouffants , tout dans la cour ! Eh bien , non ! tout est à elle ; ciel ! l'admirable chevelure !

Ma foi , je suis bien content qu'elle soit venue là ! je vais étudier sur nature un joli type de Célimène au petit pied ; on peut utiliser cela.

Il serait important que je la visse de plus près. Tout me fait croire qu'elle ne s'opposera pas à ma visite.

C'est pourquoi je vais commencer à télégraphier.

Et crac! je lui envoie un baiser! Pas d'hésitation !

Elle se retire; mais elle sourit; il faut bien en convenir, elle sourit ! Elle va raconter cela comme une victoire à sa femme de chambre !

Voisine , nous savons ce qu'il faut croire des bulletins de guerre , même des vôtres ! Regardezmoi donc un peu dans les yeux et dites-moisi j'ai l'air d'un amoureux !...

Chardon me dit que je joue avec le feu et qu'il ne me donne pas quinze jours pour être complètement brûlé.

Ah! pauvre Chardon! moi, bon nègre, bâti en fer comme les halles et assuré à trois compagnies!,..

3 avril.

Quelle singulière manie elle a , ma voisine ! La voici qui , depuis hier soir, tient toujours dans ses bras un horrible petit chien tout frisé , qu'elle fait mine d'adorer. Et je te caresse ! Et je te pomponne ! Et je te pommade, frise, savonne!... Dieu me pardonne , elle lui met de la poudre de riz ! Oh ! l'ignoble bête ! Je suis furieux ! Elle me

regarde avec des langueurs !... Je prends cela pour une invite ; je télégraphie, dépêche pressée , une main sur le cœur, un pistolet sur le front ; c'est pourtant clair, cela! Elle éclate de rire et s'en va comme une folle en couvrant son affreux caniche de baisers!... C'est insupportable! Ah maudit toutou à manivelle de six sous , si jamais je te pince !

Voyons, il faut pourtant que je la voie! Nous nous connaissons parfaitement maintenant. Que nous manque-t-il? Une présentation régulière. Ah ! j'ai une idée !

J'écris sur une grande feuille de papier, en caractères d'affiche :

Je vous aime! recevez-moi.

Et je le lui montre , toujours une main sur le cœur et le pistolet au front.

Bon! toujours le même jeu. Elle rit aux éclats, parce qu'elle a les dents fort belles, et c'est encore l'infect quadrupède qui profite des caresses. Ah! mais, cela devient fastidieux, à la fin? Misérable carnassier!... Digitigrade frappé d'idiotisme !... Si jeté pince !...

Voyons , je vais lui écrire , c'est encore le plus simple ; et de la bonne encre ; je me le promets !

En prose?

Non ! Je tiens mon sujet, une jolie gouaillerie en vers ! Et j'humilierai le chien.

4 avril.

J'ai fait mes sonnets à la dame, cette nuit, et à deux heures du matin je suis allé les jeter à la poste pour qu'elle les reçoive à la première distribution. Je vais les recopier ici, ça peut servir.

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