PAL^L
Je veux savoir.
Que votre père se serait tué, désespéré par un amour malheureux... (Après une très légère hésitation.) Et, c'était d'autant plus horrible, de leur part, qu'elles ne pouvaient pas avoir oublié que, votre père et moi, nous avions été fiancés autrefois...
PAUL, avec emportement.
Demain, j'irai faire leur connaissance.
THÉRÈSE
Non, non, Paul, je vous en conjure. N'agissez pas ainsi... par déférence pour ma mère. Ces
demoiselles comptent parmi ses plus anciennes relations. (Et faisant asseoir Paul auprès d'elle devant la cheminée.) Bah ! Laissons là toutes ces misères. Ne pensons pas changer la face du monde et le cœur des hommes. La méchanceté, la jalousie, l'envie régneront toujours. Plus vous avancerez en âge, plus on vous apprendra et précisément sur ceux que vous aimerez et respecterez le plus — des choses infâmes qui ne seront pas vraies... Ce serait une trahison que de prêter l'oreille à ces calomnies... Il ne le faut pas... Ce serait... (Mais Paul l'écoute avec une telle immobilité quelle se trouble, s'arrête de parler, tisonne le jeu.) Voilà que je me laisse aller à faire de la morale... C'est le coin de la cheminée qui veut cela, les soirs d'hiver. Excusez-moi.
PAUL
J'en peux faire mon profit. (Un silence.) THÉRÈSE, après avoir contemplé Paul, presque malgré elle.
...Tenez, c'est étonnant ce que, dans ce costume, vous ressemblez à votre père, quand il avait votre âge ! Je crois le revoir. J'ai envie de l'appeler ! C'est le même regard, le même pli de la lèvre ! Il arrivait parfois, à la dérobée, le soir, dans ce salon, à ses retours de chasse. Je reconnaissais de loin son pas dans les flaques d'eau ou sur la terre glacée... Eh ! oui, mon cœur battait alors!... Ici même, à cette place, nous avons échangé, il y a vingt ans, une promesse éternelle !... Vous voyez ce que la vie fait d'une promesse éternelle !...
PAUL
Pourquoi, seulement ce soir, me parlez- vous de ce passé?
THÉRÈSE
Ne l'aviez-vous pas déjà deviné?
PAUL, très tendrement.
De votre bouche, je désirais si fort en entendre enfin parier !... Oh ! dites-moi tout ce dont vous vous souvenez encore ! (Et presque suppliant :) Dites-moi... Dites-moi tout, enftn !...
THÉRÈSE
J'ai aimé, j'ai souffert !...
PAUL, pUis pressant.
Mais encore?
THÉRÈSE
Je ne sais rien de plus.
PAUL
Rien?
(Ils se regardent face à face, longuement.) THÉR SE, se reculant un peu.
Que me voulez-vous? Que m.e voulez-vous? (Un silence.) Que pourrais- je vous dire encore?... PAUL se lève, s'éloigne. Puis, revenant vers Thérèse, avec une froideur voulue.
Alors pourquoi, vous, dont on a détruit la
vie, pourquoi voudriez- vous, aujourd'hui, que la mienne fût détruite de la même façon?
THÉRÈSE
Commient ?
PAUL
Je mentais tout à l'heure... J'ai cependant l'horreur... et la peur du mensonge ! Juanita m'a tout rapporté. Vous l'avez, il y a un instant, chassée d'ici... je dis bien : chassée... parce que nous nous aimons.
THÉRÈSE
Quelle raison ! Je n'aurais pas eu ce droit.
PAUL
C'est maintenant mon avis !
THÉRÈSE
Je lui ai simplement fait comprendre — comme je crois que c'était mon devoir de le faire et comme mes parents l'eussent fait à ma place — que l'union projetée n'était guère compatible avec votre situation, vos intérêts dont nous avons assumé la défense...
PAUL
Pourquoi?
D'abord... Considérez ceci... Juanita a toujours été très libre... Si vous saviez à quels dangers une aussi complète Uberté peut entraîner la plus clairvoyante, la plus vertueuse jeune fille!
PAUL
Je sais.
THÉRÈSE
Enfin... sa famille...
PAUL
Très connue, très estimée, ici même, dans ce pays.
THÉRÈSE
Sa mère, je veux dire...
PAUL
Juanita en souffre assez. Ce m'est une preuve de plus de la pureté, de l'honnêteté de celle que je respecte et que j'aime.
THÉRÈSE
Dernièrement encore, on m'a raconté des histoires peu édifiantes sur Mme Dorviet.
PAUL
Que me disiez-vous, il y a cinq minutes de la calomnie?... (Puis, peti à peu, s'animant.) D'ailleurs, peu m'importe ! Je n'ai pas à les connaître, ces histoires. Je ne veux pas les connaître... Je ne sais qu'une chose, une seule, m'entendezvous : j'aime Juanita d'un amour que rien, ni personne, ne pourra plus défaire... Sans elle, j'étais seul sur la terre. Elle m'a montré un foyer. Serait-il au bout, de l'univers, je partirais m'y réfugier, oublier tout... désormais, tout ce qui n'est pas elle !
mm
THERESE
Écoutez-moi... Mais, je vous jure...
PAUL
Vous m'avez enfin dit ce que je savais déjà depuis longtemps : que mon père avait aimé, autrefois, avec une ardeur aussi forte que moi, aujourd'hui... Eh bien! pendant vingt années, jour par jour, heure par heure, il m'a modelé à son image. C'est son sang qui coule dans mes veines. C'est également sa fiamm.e, son âme passionnée et fidèle — rien que la sienne ! — qui m'anime aujourd'hui... J'aime pour toujours. Je n'aimerai qu'une fois. Il m'a préparé à aimer ainsi... Mais je ne veux pas souffrir ce qu'il a souffert ; je ne veux pas que l'on me sépare, comme on l'a séparé, de celle que j'adore ou, comme lui, ne pouvoir me donner à elle qu'à moitié, en cachette!...
THÉRÈSE, blême, dans un cri étouffé.
Paul!
PAUL
...Ce soir, il m'aurait dit : « Pars avec elle. Ne te soucie pas de mes larmes. Ton bonheur est ma joie. » Je suis son petit, son petit, vo5^ezvous... Et lui, au moins, ce soir, lui, il m'aurait reconnu pour son fils !
THÉRÈSE fi' avançant, les genoux tremblants.
PAUL
Je partirai. Comment m'en empêcheriez-vous? Je vais retrouver celle qui, me donnant sa vie toute pure, ne m'en a rien caché, à laquelle mon devoir et ma consolation étaient de ne rien cacher de la mienne... (Et martelant les syllabes :) ...de ne rien cacher de toute ma vie... comprenezvous enfin? Elle est digue de moi, de mon père ; elle est digne... (Et reculant jusqti'au fond du salon, les yeux fous, il lance encore :) Quant à sa mère... Ai-je le droit de lui demander des comptes, moi, sur la sienne?
(Il s'est sauvé, refermant la porte vitrée avec fracas.) THÉRÈSE, saisie d'horreur, au milieu de la pièce. Paul ! Paul !... (Puis elle court jusqu'à la porte en criant :) Par pitié!... (Ses mains tremblent sur le loquet de la porte.) Bourreau ! Reviens... Mais reviens donc !
(Enfin, un grand sauffl-e de. vent glacé iansi le salon... Et Thérèse, à travers la y.uil, s'élance à la poursuite de son enfant retrouvé et perdu...)
RIDEAU