PASSAGE CHOISEUL, 23-3I M DCCC XCI
TT{EmiÈ\E TqAT{JIE
A Commanderie, où naquit M'^*^ Roche, est située dans un faubourg, à un quart d'heure de la ville. C'est une des nombreuses maisons de campagne éparses dans la banlieue d'Annecy et tachant de leur blancheur les berges du lac ou les pentes des coteaux. Elle élève ses terrasses et sa façade au long de la route d'Albertville, qui la sépare
seule du bord de l'eau. Peu de temps avanir son mariage, M. Simon Roche avait recueilli la Commanderie dans la succession d'un vieil oncle qui l'avait institué son légataire, au détriment des autres membres de la lamille.
Simon Roche comptait quarante ans sonnés. ' Trapu, bas sur jambes avec un commencement de ventre, il avait les épaules larges, lé cou très court, le visage rose et facilement empourpré. Ses petits yeux gris luisaient sous d'épais sourcils bourrus. Ses cheveux coupés en brosse, sa barbe rare et mal plantée, sa lèvre inférieure débordant avec une moue chagrine sur la lèvre supérieure, lui donnaient un air de boule-dogue. Proprement vêtu de gros drap en hiver, de coutil en été, décorant son gilet d'un paquet de breloques, portant son alliance à l'un de ses doigts noueux, il ne se piquait nullement de distinction, mais s'efforçait de prendre l'importance d'un nropriétaire riche et ne devant rien à personne. Levé avec le soleil, il ne restiit jamais oisif et dépensait de longues heures à surveiller ses grangers, à soigner ses vignes, à visiter les chalets qu'il possédait en montagne. 11 avait une voix de fausset aiguë et rageuse, dont les grêles intonations contrastaient avec sa robuste corpulence: ses gestes étaient brusques, son humeur irritable; il affichait de grandes prétentions autoritaires, qui en imposaient aux étrangers, mais dont sa
femme ne s'effrayait aucunement. Elle savait à quoi s'en tenir sur son caractère plus entêté que ferme et se jouait de ses colères, comme une mouette se rit de l'orage.
M'"'^ Mauricette Roche était tout l'opposé de son mari. Elégante, enjouée et coquette, elle avait une nature aHinée et un esprit as:5ez cultivé. De taille moyenne, svelte et souple avec des épaules tombantes, des bras potelés et une poitrine agréablement étoffée, elle ne manquait pas de séduction. On ne pouvait pas dire qu'elle fût régulièrement jolie, mais elle possédait de la grâce et du charme. Sa peau très blanche faisait ressortir à souhait la rougeur de ses lèvres, la caresse humide de ses yeux couleur noisette, l'arc mince de ses sourcils bruns. Ses cheveux châtains ondes encadraient délicatement l'ovale de son visage, et quand elle riait, ce qui arrivait souvent, son rire creusait dans l'une de ses joues une fossette où disparaissait à demi un petit signe noir. Sa mère était Vénitienne, et la jeune femme devait à cette origine la vivacité étourdie, le goût du plaisir, le mélange de dévotion et de sensualité qui distinguent les filles de Venise.
Fille d'un notaire des environs, elle était orpheline lorsque Simon Roche l'avait rencontrée dans une partie de campagne. Elle lui avait plu et il s'était décidé presque aussitôt à l'épouser. La jeune fille, à la vérité, était médiocrement
dotée et touchait à peine à sa- dix-huitième année, ce qui mettait entre eux une notable différence d'âiïe; mais Simon Roche, en homme pratique, avait réfléchi que cette orpheline lui devrait sa fortune et sa position. Il en avait conclu qu'elle s'attacherait d'autant mieux à lui qu'elle était sans famille, et qu'il pourrait modeler comme une cire molle cette jeunesse que l'intérêt et la reconnaissance rendraient facilement maniable.
Les débuts du nouveau ménage furent en effet aussi heureux qu'on pouvait le désirer. Soit docilité, soit insouciance, Mauricette obéissait complaisamment aux tatillonnes exigences de son mari. Celui-ci lui en savait gré, la traitait en enfant gâtée et ne lui refusait rien pour sa toilette. Au sortir du logis de son tuteur, oii l'on vivait étroitement et économiquement, iMauricette se trouvait contente d'avoir à elle une maison confortable, un parc et des jardins où elle pouvait jouer à la châtelaine.
On était si à l'aise dans cette Commanderie ombreuse, en fice de ce lac bleu que le moindre coup de soleil éclairait d'un radieux sourire! — On avait devant soi un horizon magnifiquement borné par d'altierî profils de cimes alpestres : le long rempart du Parmelan, le dos de chameau du mont de Veyrier, les formidables arêtes des Dents de Lanfont et les bastions neigeux de la Tournette. Derrière l'habitation, des jardins en
pente s'ctageaient, des pelouses fleuries montaient parmi des bouquets de platanes jusqu'à une châtaigneraie, dont la fraîcheur verdoyante revêtait les premières assises du Semnoz.
Mais, si ces beautés naturelles enchantaient le regard des étrangers qui faisaient le tour du lac en bateau à vapeur, elles ne suffisaient pas à distraire Mauricette qui les contemplait depuis son enfance. Une longue accoutumance l'avait rendue indifférente au spectacle du lac et des montagnes. — Certaines âmes ne sont touchées par la nature que lorsque les lignes et les couleurs du paysage s'associent en elles avec le souvenir d'une émotion ou d'un plaisir venu d'ailleurs. II faut qu'elles puissent placer dans ce décor des personnages intéressants, et Mauricette n'avait malheureusement rien à y mettre. La féerique illumination des levers et des couchers de soleil ne disait rien à son cœur; ils ne marquaient pour elle que le retour de journées toujours vides et toujours pareilles.
Simon Roche ne rentrait qu'aux heures des repas. Pendant de longs après-midi, Mauricette demeurait seule dans le salon tendu d'un sombre papier vert, dont les fenêtres donnaient sur le lac. Elle y bâillait sur les pages d'un roman déjà lu ou sur un ouvrage de tapisserie, n'ayant d'autre distraction que le passage du bateau à vapeur qui sortait du bief trois fois par jour, avec d'aigus
sifflements, et filait sur la nappe bleue du lac on laissant derrière lui un double sillage écumeux. A la tombée du jour, son mari s'en revenait des champs, harasse et affamé. Il échangeait ses brodequins boueux contre des pantoufles, dévorait son souper en se lamentant sur la cherté de la main-d'œuvre, sur le mauvais vouloir des ouvriers, sur le mildtw, qui recroquevillait le feuillage de ses vignes; puis, sitôt la dernière bouchée avalée, il s'étendait sur un divan où bientôt un ronflement sourd indiquait à Mauricette que son seigneur et maître prenait un acompte sur sa nuit.
On voyait peu de monde à la Commanderie. La succession de l'oncle avait brouillé M. Roche avec ses parents; il n'avait guère conservé de relations qu'avec une cousine maternelle, son amie d'enfance, qui était restée fille. Mais cette respectable quadragénaire, nommée M'^^' Philiberte Destilleuis, ayant un caractère bizarre et quantité de manies, ne pouvait être une compagnie bien agréable pour une toute jeune femme. D'ailleurs, elle habitait Talloires, à l'autre bout du lac, et ne venait en visite chez son cousin que deux fois fan. De loin en loin, le dimanche, Simon Roche invitait à dîner un chanoine de la cathédrale et le médecin de la fimille, le docteur Lettraz. Ces deux convives frisaient chacun la soixantaine. Le docteur, ratatiné et malingre, n'ouvrait sa bouche
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édcntéc que pour médire de la municipalité; le conseil municipal était devenu sa béte noire depuis que les électeurs ne l'y avaient pas renvoyé. Le chanoine reniflait bruyamment, ânonnait et racontait sur ses collègues du chapitre ou sur les affaires de l'évêché des histoires à dormir debout. Auprès dîner, on jouait à la mouche en croquant des châtaignes grillées et en buvant du vin blanc. Au coup de dix heures, le docteur s'enveloppait dans son manteau, le chanoine endossait sa douillette, et tous deux, remerciant leurs hôtes de a la bonne soirée, » reprenaient le chemin d'Annecy, tandis que Mauricette poussait un soupir de soulagement. Et pourtant c'étaient là les grandes et exceptionnelles distractions de la semaine!
Simon Roche, pour son compte, trouvait ce train de vie suffisamment agréable. Tout en se déclarant un homme heureux, il avouait néanmoins que sa féhcité était gâtée par un gros ennui : il n'avait pas d'enfant. A quoi Mauricette répondait par un soupir qui en disait long. Sa figure mobile prenait une expression de mélancolie sardonique. Un observateur aurait pu y démêler cette réplique tacite : a Je le regrette autant que vous, mais à qui la faute?» — Il y avait, en effet, deux ans qu'ils étaient mariés et la jeune femme commençait à perdre tout espoir de maternité.
Comme un ennui n'arrive jamais seul, la quiétude du propriétaire de la Commanderie fut un jour troublée par un souci plus prosaïque, mais non moins fâcheux.
« Qui a terre a guerre, » dit-on, et Simon Roche se vit menacé de faire l'expérience de la véracité de ce vieux proverbe féodal. L'un des murs de son domaine le séparait d'un verger appartenant depuis longues années « aux consorts Amoudruz, » ainsi que le formulaient les titres de propriété. Or, les cousons oimoudrui étaient à cette époque représentés par une veuve d'humeur dilîicile et procédurière, qui s'avisait un beau marin de contester à M. Roche la mitoyenneté de ce mur de séparation. Celui-ci s'égosillait à démontrer que de tout temps le mur avait été mitoyen, ainsi que l'établissaient de nombreux précédents. A quoi l'intraitable veuve répliquait en alléguant la disposition des lieux et en sommant, par exploit d'huissier, a le sieur Simon Roche » d'avoir à enlever dans les vingt-quatre heures les treilles et espaliers indûment appuyés contre ledit mur. — Dans la vie campagnarde, de pareils incidents prennent l'importance d'une catastrophe. M. Roche ne décolérait plus, et à chaque repas l'histoire du mur mitoyen et des iniques prétentions de la veuve Amoudruz défrayaient orageusement la conversation.
— Ah! elle veut la guerre! criait de sa voix grêle le maître de la Commanderie, eh bien! elle l'aura... Nous plaiderons; je la traînerai devant les tribunaux et je vais aujourd'hui même consulter un avocat!
— Oui, mon ami, il faut consulter, répondait pour en finir Mauricette, à qui cette ennuyeuse question du mur donnait la migraine.
Deux jours après, M. Roche rentra de bonne heure à la Commanderie, accompagné d'un étranger qu'il présenta à sa femme:
— M. Pierre Magnier, avocat au barreau d'Annecy.
M'"" Roche, en l'esprit de laquelle tout ce qui tenait au tribunal éveillait l'image de gens âgés, maussades et vêtus de noir, fut agréablement surprise à l'aspect du nouveau venu.
M. Pierre Magnier était un garçon de trente ans, de mine avenante et de façons courtoises. A l'exception de ses lèvres et de son menton rasés, rien ne révélait en lui l'homme de loi et le basochien de province. Il avait une cravate et des gants frais; sa redingote, élégamment coupée, lui prenait bien la taille. Un pantalon gris tombait sans plis disgracieux sur ses bottines. Ses épais cheveux bruns bouclaient sur son front et sur ses tempes. Une lueur câUne et spirituelle éclairait ses yeux d'un bleu foncé qui n'avaient contre eux qu'une mobilité un peu inquiétante. Ses
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lèvres, facilement souriantes, découvraient des dents blanches, bien rangées, et ce fin sourire aciievait de donner à sa physionomie une expression aimable.
M. Roche le pria de s'asseoir et, tout de suite, entama le récit du litige, que M^ Magnier écouta complaisamment, avec de légers hochements de tête, accompagnés de brèves interjections : (S. Oui!... Très bien!... Et alors?...» destinées à ramener au fait le narrateur, que sa prolixité égarait.
— Avant tout, dit l'avocat lorsque cet exposé tut fini, il faudrait examiner vos titres de propriété... Pouvez-vous me les confier.'
— Parfaitement, répHqua M. Roche... Puis, comme illuminé par une soudaine inspiration, il ajouta : — Faisons mieux... Si votre soirée est libre, venez souper avec nous, sans façon... Nous parcourrons le dossier entre la poire et le fromage et nous nous entendrons sur la marche à suivre... N'est-ce pas, Mauricette?
M'^^ Roche appuya de quelques mots gracieux l'invitation de son mari, et M. Magnier accepta, tout à fait gagné par l'accueil de la maîtresse du logis.
A partir de ce jour, l'avocat se montra souvent à la Commanderie. M. Magnier n'était pas seulement un habile juriste-, il avait d'autres qualités fort appréciables pour M. et M™^ Roche. Il jouait
magistralement au whist, causait avec entrain et était excellent musicien. Très répandu dans Annecy, il connaissait les menues histoires de la localité et les contait fort plaisamment. Enfin, mérite très recommandable aux yeux de M. Roche, il jouissait d'une fortune indépendante, ayant à la fois une maison en ville et une campagne aux environs de Siint-Jorioz : — la Vignère, où il habitait pendant la belle saison. C'était, comme on dit vulgairement, « un homme calé, » et non point un de ces minces avocats de chef-lieu, qui courent après les affaires et plaident pour avoir de quoi dîner. Simon Roche eût regardé à deux fois avant d'accueillir un de ces avocassiers sans attaches et sans surface, mais un propriétaire en passe de devenir un jour ou l'autre conseiller général lui offrait des garanties de sohde respectabiUté et il n'hésita pas à nouer des relations intimes avec lui.
M. Magnier multiplia ses visites. M. Roche le retenait parfois à dîner et, pour ne pas être en reste avec ses amphitryons, l'avocat envoyait à M"^*-' Roche, tantôt du gibier de sa chasse, tantôt des fruits de la Vignère ou des bonbons de chez la confiseuse en renom de la rue Filaterie.
Le Utige du m-ur mitoyen marchait péniblement, de cette allare lente et cahotée qui est dans les habitudes de dame Justice. On se heurtait à des dits et contredits, enquêres, contre-
expertises, visites de lieux et autres expédients dilatoires, bien propres à irriter le système nerveux de tous ceux qui ne sont pas possédés de la manie procédurière. Dès qu'un nouvel incident se produisait, Pierre Magnier ne manquait point d'en venir causer avec son client. Il arrivait quelquefois qu'à l'heure où l'avocat se présentait, M. Roche était absent, appelé au dehors par un rendez-vous avec ses vignerons ou ses chaléians. Mauricette seule se trouvait au logis. Magnier mettait alors son dossier de côté, pour entretenir la jeune femme de choses plus divertissantes. M'"^ Roche aimait la lecture, et Pierre lui prétait des livres. Les émotions causées par tel ou tel roman en vogue défrayaient la conversation. M. Magnier avait de la littérature et ouvrait à l'esprit curieux de Mauricette des horizons ignorés, dont la découverte la laissait étonnée et rêveuse.
Parfois, au milieu de ces entretiens qui glissaient toujours insensiblement sur la même pente sentimentale, la jeune femme semblait tout à coup troublée; elle perdait contenance et devenait silencieuse, tandis que le mobile regard de l'avocat s'arrêtait sur elle avec une caressante sollicitude; puis Mauricette s'effrayait de ce silence même. Prétextant le désir de prendre l'air, elle se coiffait d'un chapeau de paille et proposait à Pierre Magnier une promenade dans les jardins.
Ils cheminaient lentement, l'un près de l'autre, le long des allées fleuries d'œillets et de juliennes au parfum poivré, puis gagnaient la lisière de la châtaigneraie. Sous les obliques rayons du soleil couchant, les dentelures des montagnes se coloraient de rose, la surface du lac se mordorait, et, çà et là, des barques aux voiles en ciseaux, des canots de plaisance aux rames scintillantes glissaient gaiement sur cette eau moirée et lumineuse. La conversation se ranimait et, par de sinueux détours, revenait invariablement au point même où Mauricette avait jugé à propos de l'interrompre. Mais, soit que le plein air rendit la jeune femme moins craintive, soit que la mystérieuse poésie du paysage exerçât sur elle une influence amollissante, l'entretien devenait plus tendre, plus abandonné, et, au retour, M'"^ Roche s'appuyait volontiers sur le bras de son cavalier pour redescendre vers la Commanderie, déjà plongée dans une ombre violette.
Certes, Pierre Magnier n'avait nullement prémédité de faire la cour à la femme de son client, pas plus que M'"^ Roche ne songeait à tromper son mari; mais cette dernière était étourdie, curieuse d'émotions nouvelles et d'autant plus sensible à d'affectueuses démonstrations qu'elle avait peu à se louer de la tendresse de Simon Roche. D'un autre coté, Annecy offrait de médiocres ressources à un célibataire ayant le sang vif, le goût
de? plaisirs délicats et la préoccupation de l'éternel féminin. Dans ces conditions, l'intimité entre un jeune homme peu gâté par les bonnes fortunes et une jeune femme qui s'ennuyait, devenait singulièrement périlleuse.
Un soir de juillet, M. Magnier avait dîné à la Commanderie. L'air était si chaud, même dans les jardins, le clair de lune sur le lac donnait une impression de fraîcheur si invitante que Mauricette désira faire une promenade en barque. M. Roche détestait l'eau, mais son égoïsme n'allait pas jusqu'à priver sa femme de cette distraction innocente. Il n'hésita pas à la confier aux soins de l'avocat, solide rameur, bon nageur et canotier émérite. Les deux jeunes gens gagnèrent la berge, où le canot de la Commanderie était amarré. Mauricette se plaça au gouvernail et Pierre, saisissant les avirons, rama vigoureusement jusqu'au milieu du lac.
De là on voyait les deux rives endormies dans l'ombre des feuillées. La lune se levait, nacrée et presque ronde, au-dessus des épaulements de la Tournette, et faisait surgir de l'obscurité l'éclatante blancheur des villas riveraines.
— Oiielle belle nuit! s'écria Mauricette en trempant voluptueusement ses mains dans Leau et en regardant les gouttelettes briller sur son bras.
L'avocat ne répliquait point et tenait ses yeux
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fixés sur les bras nus de M"^'-' Roche. Elle avait relevé ses manches jusqu'au coude et il pouvait admirer à loisir des contours potelés et laiteux. Le reflet lunaire s'épandait comme un tremblant filet aux mailles dorées sur l'eau d'un bleu foncé, et quand la barque coupait ce réseau scintillant, un amoureux frisson semblait courir sur le lac. Les jeunes gens se parlaient à peine ; rien ne troublait la placidité de l'air, que le bruit mouillé des rames et les soupirs de deux poitrines oppressées. Grisés par la claire nuit d'été, par la solitude de ce tête-à-tête plein de tentations, ils échangeaient de longs regards émus et oubliaient l'heure. Soudain une voix grêle les héla du bord.
— Il est temps de rentrer ! leur criait M. Roche.
— Déjà! soupira Mauricette. Quel ennui!
— J'en suis plus désolé que vous, murmura l'avocat en posant les rames et en se rapprochant de M*"*^ Roche. J'étais si heureux ici!
— Oh ! vous, répondit-elle à voix basse, vous avez d'autres plaisirs; mais moi, je vais me sentir encore plus seule..., si seule!
— Pauvre enfant!
Ils étaient arrivés dans un coin du lac cnve' loppé d'ombre. Il lui prenait les mains, l'attirait lentement, et tout d'un coup le visage de la jeune femme s'inclinait vers le sien. Les lèvres de Pierre Magnier s'égaraient sur deux yeux humides, sur une bouche qui s'abandonnait, et il
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sentait qu'à partir de ce moment Mauricette se donnait tacitement à lui.
Plusieurs mois après, vers la fin de décembre, Pierre Magnier arrivait triomphant à la Commanderie.
— Mon cher monsieur Roche, s'exclamait-il, je vous apporte une bonne parole de la part de la veuve Amoudruz; elle commence à se lasser de dépenser son argent en papier timbré et elle se décide à mettre les pouces. « Je veux vivre tranquille, m'a-t-elle dit; après moi, mes héritiers feront ce qu'ils voudront. » Elle vous propose donc de laisser les choses dans le sraiu quo, à condition que les frais seront partagés par moitié, et je suis d'avis que vous acceptiez cette transaction.
— Va pour la transaction, répondit M. Roche, je l'accepte d'autant plus volontiers que j'ai d'autres préoccupations en tête...
Tout en prononçant ces paroles, Simon Roche prenait l'air important et épanoui d'un homme qui a un gros secret sur la poitrine et qui grille de s'en décharger.
— Mon ami, continuait-il en secouant ses breloques, en échange de la nouvelle que vous m'apportez, j'en ai une excellente à vous annoncer... Vous voyez devant vous un homme heureux... Un iiomme heureux!... Jusqu'ici je me
suis tu, parce qu'il ne faut parler de ces choses qu'à coup sûr; mais il n'y a plus à en douter, et, ma foi, j'éclate!... Tu le permets, n'est-ce pas, fillette?... ajouta-t-il en allant embrasser M'"^ Roche, Magnier est de la maison et je ne vois pas d'inconvénient à lui confier un secret qui n'en sera plus un demain... Eh bien! mon bon ami, félicitez-moi!... Le plus cher de mes vœux est exaucé et j'ai la certitude d'être bientôt père...
Mauricette rougissait et baissait la tête. Quant à l'avocat Magnier, il semblait moins surpris qu'embarrassé. Un sourire un peu affecté effleurait ses lèvres, et son mobile regard bleu, évitant le regard jubilant de son interlocuteur, se tournait sournoisement vers Mauricette, comme pour l'exhorter à faire bonne contenance. Simon Roche, tout à la joie, ne remarquait rien. Il se promenait de long en large à travers le salon, la tête haute, le poitrail bombé, les yeux en l'air. Volontiers il eût ouvert les fenêtres pour crier aux passants : « Je serai bientôt père! »
— Tous mes compliments, cher monsieur, murmura Pierre Magnier.
— Le docteur Lettraz sort d'ici... Il est content de la santé de Mauricette, et assure que la délivrance aura lieu dans des conditions parfaites... Ce sera pour dans cinq mois...
En effet, cinq mois après, dans l'une des
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chambres hautes de la Commanderie, par un clair soleil printanier, Mauricecte, après une longue nuit douloureuse, mit au monde un petit être qui annonça son arrivée par un plaintif vagissement.
— C'est une fille, monsieur! cria la sagefemme en ouvrant la porte à M. Roche qui piétinait anxieusement dans la pièce contiguë.
— Une fille! murmura celui-ci un peu désappointé, en regardant le bahy, je m'attendais à mieux... Mais enfin qu'elle soit la bienvenue!
Et ce fut ainsi que M"^ Germaine Roche naquit à la Commanderie le i^ mai 1861.
ADEMOISELLE Germaine, cria, du haut du perron, Philomène, la femme de chambre, venez, qu'on vous ôte votre tablier et qu'on vous chausse... Vous irez aujourd'hui à la Vignère avec votre maman.
D'un bond, Germaine, les cheveux au vent, traversa la pelouse, gravit le perron et s'élança dans la pièce qui lui servait de dortoir et de salle d'étude.
M^^^ Roche entrait dans sa neuvième année. C'était une brunette au teint mat, foncé par le hâle. Elle avait de grands yeux bleus, la bouche mahcieuse, le front volontaire et de longs cheveux châtains qui bouclaient naturellement sur ses épaules. On ne savait trop à qui elle ressemblait. Ce n'était pas à M. Roche assurément,
bien que celui-ci s'ingéniât à trouver une lointaine similitude entre le haut de sa figure et celle de la petite. Elle n'avait pas non plus la blancheur de la peau ni la couleur des yeux de sa mère. Mais le propriétaire de la Commanderie, qui ne voulait pas en rabattre, prétendait qu'elle tenait des Roche et qu'elle lui rappelait sagrand'mère maternelle. Qiioi qu'il en fût, elle promettait de devenir jolie, ses parents en raffolaient et la gâtaient à l'envi. Son père était fier de l'emmener avec lui, lorsqu'il allait à Annecy; sa mère avait décidé que son éducation se ferait à la maison, et un professeur venait chaque jour de la ville lui enseigner les premiers éléments de la grammaire.
Elle mordait peu à l'étude, mais elle était tout feu tour flamme pour le jeu, — se traînant pendant des heures sur une page d'écriture et saisissant impétueusement les moindres occasions de planter là livres et cahiers. Ces occasions se présentaient souvent, car, depuis la naissance de Germaine, on vivait plus gaiement à la Commanderie. Mauricette Roche s'était lassée de l'existence casanière qu'elle avait menée jusqu'à l'époque de ses coaches. Elle montrait maintenant pour le plaisir et le monde un goût ardent, dont M. Roche ne s'était nullement douté jusque-là. Elle ne manquait aucun des rares bals qu'on donnait à Annecy et recevait chaque semaine quel-
qucs amis chez elle. Simon Roche, peu mondain de sa nature, était, à la vérité, un peu empêtré quand il s'agissait de divertir ses hôtes. Il s'en remettait volontiers là-dessus à sa femme et à l'avocat Pierre Magnier, qui restait plus que jamais l'ami de la maison et qui n'avait point son pareil pour donner de l'entrain et de la gaieté à une réunion.
C'était surtout aux mois d'aoïJt et de septembre que les plaisirs se succédaient. A cette époque, les vacances ramenaient à Annecy et aux environs des hôtes de passage qui ne demandaient qu'à s'amuser. Presque chaque jour on organisait quelque partie : — pique-niques au vallon de Sainte-Catherine, caravanes au Semnoz ou au Parmelan, pêches aux écrevisses dans l'Eau-Morte. — Et quand, par hasard, une journée s'annonçait sans un amusement à l'horizon, Mauricette en profitait pour faire une promenade à la Vignère, où M. Pierre Magnier résidait pendant l'été.
L'attachement de l'avocat pour M'"^ Roche semblait toujours aussi vif qu'au soir où, dans la barque, il lui avait donné un premier baiser au clair de lune. Le train calme, peu accidenté, presque austère, de la vie provinciale, favorise la durée de ces intimités coupables en en contrariant l'expansion. — Très surveillés, obligés à une grande prudence pour échapper à la curio-
site soupçonneuse de leur entourage, les amoureux s'y blasent moins vite sur les émotions de l'amour défendu. — La gravité même de la faute qu'elle avait commise liait plus étroitement Mauricette à l'homme qui lui avait fait oublier ses devoirs d'épouse. Quant à l'avocat, bien que sa passion se fût attiédie, il s'efforçait de n'en rien laisser voir. 11 se montrait toujours galamment empressé. Le point d'honneur, la délicatesse, l'accoutumance, tout autant que le désir, le retenaient près de Mauricette. Un nœud de plus, d'ailleurs, consolidait cette liaison déjà vieille de neuf ans : c'était la vive affection que l'avocat ressentait pour Germaine. A la Commanderie, devant M. Roche, il apportait une certaine réserve dans ses tendres démonstrations; mais quand il pouvait se trouver seul avec l'enfant, il ne se contenait plus et lui prodiguait ses caresses. Aussi insistait-il pour que, pendant la belle saison, Mauricette amenât fréquemment la petite à la Vignère, et il inventait d'ingénieuses combinaisons, afin que M. Roche ne mit aucun obstacle à ces visites hebdomadaires.
Pour le seconder et obtenir de son mari la permission de passer quelques heures à la campagne de « l'ami Magnier, y) Mauricette usait de son adroite diplomatie féminine. D'abord Simon Roche, à la prière de sa femme, l'avait accompagnée à la Vignère, mais il s'était vite fatigué de
ces promenades qui absorbaient la plus grande partie de sa journée. Il était de ces gens qui ne se plaisent que chez eux. Dès qu'il ne pouvait plus tracasser ses vignerons ou harceler ses ouvriers, M. Roche se sentait dépaysé. Au bout de deux ou trois visites, il déclara que ces déplacements le dérangeaient trop et qu'il fallait y renoncer. Naturellement, Germaine jeta les hauts cris à l'idée d'être privée des plaisirs de cette partie de campagne. Alors il se radoucit et permit à Mauricette de faire seule l'excursion, sous l'escorte de la femme de chambre, puisque Germaine ne pouvait plus se passer de la Vignère.
En effet, pour la petite Roche, la Vignère était comme une sorte de terre promise, où elle avait pendant une journée entière la bride sur le cou, et de toutes les distractions qu'on pouvait lui offrir, c'était de beaucoup celle qu'elle préférait.
Ces jours-là, dès le matin, on sellait Pierrot, — un petit âne très intelligent, acheté par M. Roche pour Mauricette qui, depuis ses couches, était devenue assez mauvaise marcheuse.
— Mme Roche se mettait en selle et on partait en compagnie de Philomène. On suivait à l'ombre des châtaigniers la route unie, bordée de chaque côté par des talus herbeux, où parfois le fantasque Pierrot s'obstinait à brouter une tige de chardon, sans que ni talonnades ni coups de cravache pussent le faire démarrer. A la fin, Philomène
empoignait par la bride Pierrot, qui s'arc-boutait sur ses pieds de derrière, et elle réussissait de haute lutte à le tirer au milieu de la route, où il se remettait à cheminer en s'ébrouant.
Lorsque Germaine était lasse, M™^ Roche la prenait à califourchon devant elle, et l'enfant caressait doucement l'âne en passant ses doigts dans sa crinière bourrue, comme pour le consoler du poids supplémentaire dont on le chargeait, — attention que Pierrot semblait reconnaître en trottant d'un pas plus relevé.
Entre les arbres, comme à travers de verdoyantes fenêtres, on apercevait le lac très bleu où couraient des voiles blanches, le château de Menthon pointant à la cime d'un monticule boisé, les vignes et les gorges de Talloires, et au-dessus, le haut massif de la Tournette avec ses tours, ses épaulements formidables, ses cols aux échancrures gazonneuses, le tout baigné d'une poudroyante lumière azurée.
— Regarde, disait Mauricette à sa fille, regarde l'eau et les montagnes... Dans toute ta vie, tu ne verras jamais un plus beau pays!
En même temps, elle lui désignait par leur nom chaque village et chaque cime : Saint- Germain et son ermitage, la roche Murraz, le Nantet semé de chalets et l'Étoile qui domine Faverges. Elle les nommait avec un tendre enthousiasme; on eût dit que, pour elle, le paysage
s'embellissait encore à la pensée qu'elle le voyait du chemin qui menait à la campagne de Pierre Magnier.
Enfin, au détour d'un sentier bordé de haies touffues, on apercevait la Vignère avec son porche cintré, son colombier carré dominant la maison située en retrait, entre cour et jardin. On mettait pied à terre dans la cour aux murs tapissés de jasmin, et l'avocat Magnier, le sourire aux lèvres, accourait au-devant des voyageuses, embrassait Germaine, aidait Mauricette à descendre de l'âne. Tandis que Philomène déharnachait Pierrot, Pierre Magnier conduisait la mère et la fille dans la salle à manger ombreuse, où la nappe était mise et où le déjeuner les attendait; ' — un déjeuner fin dont le menu était composé des mets favoris de M™'-' Roche : œufs frais, truite du Fier, volaille dodue et rôtie à point, puis un soufflé au chocolat dont le seul aspect faisait venir l'eau à la bouche.
Pendant le repas, Pierre choyait la petite et ne se fatiguait jamais d'écouter son bavardage, de répondre à ses questions. Mais Mauricette, moins tolérante que lui, écourtait le déjeuner, afin d'envoyer sa fille jouer en plein air et de rester en tête-à-tête avec l'avocat.
— Que peuvent-ils avoir tant à se dire, se demandait Germaine, et quelle drôle d'idée de s'enfermer là-haut, quand il fait si bon au jardin!
Mais les nombreuses distractions qu'elle trouvait au dehors ne lui laissaient pas le temps de s'appesantir là-dessus. L'important pour elle était de pouvoir courir à son aise, sans être surveillée, et de s'imaginer qu'elle était maîtresse et reine de la Vignère.
Ce jardin l'enchantait, avec ses treilles qui revêtaient la façade de la maison et où bourdonnaient les mouches à miel. Une large allée, borr dée de chaque côté par des massifs de capucines de toutes nuances, conduisait à une sorte de cabinet de verdure formé par deux ifs énormes, où l'on se trouvait caché comme au fond d'un bois. La Vignère, avec sa physionomie rustique et sa toilette un peu négligée, ses arbres fruitiers moussus, son potager entouré de fleurs vivacesj ses bâtisses irrégulières, avait pour Germaine un attrait qu'elle ne trouvait plus à la Commanderie, — l'attrait d'un pays inconnu où l'on fait chaque fois de nouvelles découvertes. — A cet âge où les impressions ont toute leur fraîcheur, le monde extérieur est pour l'enfant un spectacle toujours divers et toujours merveilleux : — la forme des nuages, un nid d'oiseau, l'éclosion d'une fleur, une brune chrysalide ponctuée d'or et suspendue au chaperon d'un vieux mur, — autant de mystères et d'étonnemcnts joyeux.
Germaine passait des heures délicieuses à suivre le va-et-vient des fourmis le long d'un tronc
M A :)n.Mo:sEi. i. E r. och'- 27
d'arbre, à invenrcr de curieuses histoires à propos de la course affairée d'un scarabée à travers les fraisiers. Le tremblotement continu et frais des feuilles d'un peuplier de Virginie charmait ses oreilles; elle fermait les yeux et croyait entendre tomber la pluie. Quand elle avait épuisé les plaisirs du jardin, elle stationnait devant le grillage du poulailler, s'amusant des airs d'importance du coq et des comiques dodehnements des poules qui se disputaient la conquête d'un escargot; — ou bien elle gagnait la cour ombreuse où Pierrot se prélassait en liberté, tondant l'herbe courte, puis frottant voluptueusement son cou gris contre le timon d'une charrette. Elle engageait avec l'âne d'amicales conversations que celui-ci semblait comprendre; il tournait vers elle son œil ingénu et malin, allongeait ses naseaux vers les mains de l'enfant et, pris d'une humeur folâtre, gambadait devant elle comme pour l'inviter à le poursuivre. C'étaient alors entre lui et Germaine des joueries tumultueuses, ne prenant fin qu'au coucher du soleil, lorsque Philomène, s'arrachant aux bavardages de la grangère, venait seller Pierrot.
M"^^ Roche, portant un gros bouquet de roses, apparaissait sur les marches de l'escaUer, accompagnée de l'avocat, et l'on songeait au départ. Pierre Magnier s'assurait que l'âne était convenablement sanglé, aidait Mauricette à se mettre en
selle, plaçait Germaine à côté de sa mère, après lui avoir donné un baiser, puis on reprenait d'un pas ralenti le chemin de la Commanderie.
Mais, au retour, M'"^ Roche n'avait plus l'entrain et les enthousiasmes de la matinée. Elle demeurait taciturne, regardant sans les voir les montagnes violettes et le lac empourpré. On eût dit qu'elle laissait à la Vignère une partie d'ellemême. Peut-être aussi bien entrait-il dans sa mélancolie une sorte de vague anxiété? Peut-être en comparant cette entrevue avec celle de la semaine précédente, constatait-elle une diminution dans la tendresse expansive de Pierre, un attiédissement dans l'ardeur de ses caresses?... Elle soupirait fréquemment, serrait machinalement sa fille dans ses bras et ne répondait plus à ses questions. L'enfant s'étonnait de ces bizarres tristesses du retour; renonçant à engager avec c< petite mère » une conversation dont elle faisait seule les frais, elle se taisait et s'amusait à essayer de compter les étoiles qui apparaissaient l'une après l'autre dans le ciel plus foncé; peu à peu, bercée par le pas rythmé de Pierrot, elle fermait les yeux, sa tête se balançait mollement et elle s'endormait contre la poitrine de M°'^ Roche.
Le matin où Philomène l'avait rappelée du jardin en lui annonçant qu'on irait à la Vignère, Germaine s'était laissé coiffer et chausser avec d'autant plus d'empressement qu'elle était allé-
chée par l'espoir d'un plaisir nouveau. Lors de sa dernière visite à la Commanderie, Pierre Magnier lui avait confié qu'il lui réservait une surprise pour le jour où elle reviendrait à la Vignère.
Avec leur naïve bonne foi, les enfants prennent très au sérieux ces promesses souvent faites à la légère; ils les emmagasinent en un coin de leur cerveau et ne les oublient plus. Depuis la confidence de « l'ami Magnier, » l'imagination de Germaine travaillait. — Quelle pouvait être cette fameuse surprise qui l'attendait là-bas?... Une poupée de Paris ou un oiseau apprivoisé?... C'étaient là deux choses depuis longtemps convoitées. L'incertitude lui causait une ardente curiosité, mêlée de sursauts d'impatience.
— Sais-tu quelle est la surprise de M. Magnier? demandait-elle dès le matin à Philomène. — Le sais-tu? répétait-elle à sa mère, durant le trajet qu'elle trouvait, cette fois, d'une longueur fastidieuse.
Dès que le porche de la Vignère fut franchi, Germaine se précipita vers l'escalier où l'avocat descendait au-devant de M'"^ Roche. Il ne paraissait s'occuper que de Mauricette, ce qui dépitait l'enfant. Elle songeait que M. Magnier en prenait bien à son aise avec ses promesses. A la fin, n'y tenant plus, elle le tira par sa redingote:
— Et la surprise, monsieur Magnier?
— Ah! la surprise, répondit-il en souriant...
Eh bien! c'est un petit camarade qui jouera avec toi... Mon neveu, François de Trézuns, est venu passer ses vacances à la Vignère et vous allez faire connaissance.
En même temps il les introduisait dans le salon et appelait:
— François !
L'n bruit de pas résonnait dans le couloir et Germaine voyait accourir un collégien de douze ans, engoncé dans sa tunique d'uniforme. Il était blond avec de gros yeux bleus; ses oreilles rouges saillaient de chaque côté de ses cheveux coupés ras; il avait la figure ronde, une bouche largement fendue, un menton massif, et présentait tout à fait le type du Savoyard adolescent, — robuste, sain et lourd.
— François, dit l'avocat, voici M"^"^ Roche et sa fille Germaine... J'espère que tu seras aimable avec ta nouvelle petite amie...
Le collégien, les mains dans les poches, saluait gauchement et jetait un regard intimidé sur cette fillette trop mignonne et trop bien habillée à son gré pour être une compagne de jeu sérieuse. Quant à Germaine, elle éprouvait tout d'abord une déception. Elle trouvait la surprise bien inférieure à ce qu'elle avait imaginé. Peu à peu, cependant, la perspective d'avoir un compagnon qu'elle initierait à ses propres plaisirs et auquel elle expliquerait ses merveilleuses découvertes
du jardin, ne lui parut pas négligeable. Elle tendit avec condescendance sa petite main à François, qui la secoua gauchement dans ses gros doigts courts; puis ils déjeunèrent côte à côte, et M^^^ Roche remarqua que son nouvel ami mangeait comme un loup sans s'inquiéter d'elle davantage.
Dès qu'on eut servi le café, M. Magnier envoya les enfants au jardin. François, peu ravi de partager ses plaisirs avec une « mioche, » ouvrait la marche, faisant le gros dos et sifflant avec insouciance. Germaine cheminait derrière lui en l'examinant dédaigneusement. Elle le trouvait pataud et se demandait s'il valait la peine qu'elle lui fit les honneurs de la Vignère. La petite avait une haute opinion d'elle-même et des richesses qu'elle avait dénichées dans tous les coins du jardin. Tandis qu'elle se décidait mentalement à jouer avec le collégien le rôle d'une reine indulgente, celui-ci avait tiré un couteau de sa poche et s'était coupé un rejet de noisetier. Armé de cette badine, il décapitait vicieusement les têtes de scabieuses ou taquinait les bourdons affairés au fond des capucines.
— Voulez-vous que je vous montre un nid de guêpes? proposa complaisamment Germaine.
François ébaucha une grimace et parut juger cette distraction médiocre.
— Ce n'est pas un jeu, ça! objecta-t-il.
— Eh bien! cherchez-en un autre! réphquat-clle avec humeur.
— Ça ne sera pas long, murmura François en mâchonnant d'un air méditatif un brin d'herbe entre ses dents.
On avait atteint le verger; il avisa un grand prunier chargé de reines-Claude, enleva sa tunique, entoura l'arbre de ses bras, y grimpa comme un chat et disparut dans les ramures sans s'inquiéter autrement de la petite.
Vexée de l'indifférence de ce collégien malappris, Germaine quitta le verger en se mordant les lèvres de dépit. Comment, elle avait bien voulu initier ce gamin aux magnificences de son royaume et dès les premiers pas il lui faussait compagnie?... Elle était mortifiée du peu d'attention qu'il lui avait accordé, et tout en se disant qu'il ne méritait pas qu'elle le regrettât, elle éprouvait de son délaissement un secret ennui. La vue de ce garçon de douze ans, si gauche qu'il fût, avait inconsciemment éveillé en elle le désir de plaire et de triompher, qui germe très précocement au fond du cœur féminin. Pour la première fois elle avait l'intuition de la différence des sexes, et l'instinctive coquetterie qu'elle tenait de sa mère la poussait à soumettre aux caprices de sa volonté enfantine ce compagnon qu'elle trouvait laid et balourd, mais dont elle désirait gagner l'amitié, par ce seul motif qu'elle était une
fille et que lui était un garçon. La constatation de la vanité de ses efforts et de l'insouciance de François l'humiliait amèrement.
Elle alla se réfugier dans son gîte favori, sous les retombées des ifs du cabinet de verdure, et chercha à se consoler en contemplant à travers l'entre-croisement des branches la fuite changeante de ses amis les nuages. — Blancs et fluides, ils glissaient légèrement dans le grand espace de ciel qui s'arrondissait au-dessus du lac. Modelés par le vent d'est, ils prenaient cent formes curieuses; — tantôt arrondis et troués de bleu, ils ressemblaient à d'énormes figures grimaçantes; tantôt ils s'allongeaient, s'amincissaient aux extrémités et avaient l'air de fabuleux poissons nageant dans l'azur; puis une brise plus forte les échevelait, les resserrait en bandes étroites, les étirait d'un bord de l'horizon à l'autre, et on eût dit d'éblouissants chemins de neige foulée, conduisant à des pays aériens. — L'envolée mobile des nuées, l'odeur résineuse des ifs, le pépiement des mésanges et le cri rauque d'un paon dans une lointaine basse-cour plongeaient l'enfant en une rêverie très douce, et, sa tête travaillant toujours, elle se plaisait à imaginer un compagnon de jeu qui, au rebours de François, eût été aimable, élégant, attentif, et auquel elle eût eu plaisir à prodiguer ses caresses.
Tout à coup des clameurs sauvages et des
braiments insolites la tirèrent de sa songerie. Dans ce tapage qui lui arrivait par-dessus les toits de la maison, elle reconnaissait la voix de Pierrot et elle se dirigea précipitamment vers la cour.
Là un spectacle inattendu la cloua interloquée sur le seuil de la porte.
François s'était peu à peu blasé sur le plaisir de picorer des prunes entre ciel et terre, et il avait imaginé un autre amusement. Pénétrant dans la cour où Pierrot tondait en paix l'herbe rase, il avait bridé l'âne et, s'élançant à cru sur son dos, il s'efforçait de le faire trotter en rond, comme au cirque. Pierrot, qui goûtait peu cette façon d'aller, regimbait ferme et criait à l'injustice en sa langue. Mais François s'obstinait; se servant de sa badine de noisetier ainsi que d'une cravache, il fouaillait les flancs gris de la béte en criant : « Hop! hop! » tant et si bien que l'âne, cédant à la violence, s'était décidé à trotter.
A la vue de ce traitement barbare, Germaine sentit l'indignation lui monter au cerveau. Outre qu'elle aimait son âne, tout acte de cruauté et d'injustice la révoltait :
— C'est trop fort! c'est lâche! s'exclama-t-elle; voulez-vous bien laisser mon âne !
Mais François n'avait souci de ses protestations; émerveillé du résultat obtenu, il continuait de fouailler sa monture en redoublant ses cris. A
un certain moment, enhardi par le succès et aussi par la présence de Germaine devant laquelle il était ravi de parader, il essaya de se mettre debout sur le dos de l'animal, ainsi qu'il l'avait vu faire aux écuyers du cirque. C'était sans doute l'occasion de vengeance qu'attendait le sournois Pierrot, car d'une brusque ruade il se débarrassa de son cavalier qui alla rouler lourdement sur le sol, tandis que le baudet, avec un braiment de satisfaction, regagnait lestement son écurie.
En touchant terre, François avait poussé un cri étouffé. Dans le cœur de Germaine la pitié succéda tout aussitôt à la colère. Elle courut à l'écuyer endolori qui restait agenouillé dans l'herbe, plus sensible encore à sa mésaventure qu'à ses contusions.
— Vous vous êtes fait mal?demanda-t-elle au piteux François de Trézuns.
— Ce n'est rien, balbutia-t-il bravement, une égratignure au genou.
Néanmoins, il pâlissait et dissimulait diflici- Icment une grimace de douleur. Dans sa chute son pantalon s'était déchiré, et par le trou béant de l'étoffe Germaine apercevait le genou saignant.
Vite elle courait à la pompe, trempait son mouchoir dans l'eau fraîche et lavait doucement la plaie. Ses doigts effleuraient déhcatement la
chair meurtrie et elle était fière de l'importance que lui donnait ce rôle de sœur de charité. En même temps, à la vue de la blessure, elle s'attendrissait. François surprenait tout à coup une lueur humide sous les paupières de Germaine et il était touché de l'émotion de cette petite qu'il avait jusque-là traitée si dédaigneusement.
Elle avait noué avec précaution son mouchoir mouillé autour du genou,
— Non, ce ne sera rien, merci! reprit François en se mettant debout sur ses jambes et en essayant de marcher... Je n'ai rien de cassé... Le plus embêtant, c'est que j'ai déchiré mon pantalon et il ne faut pas qu'on le sache là-haut.
On appela Philomène à l'aide. Elle prit son aiguille et répara de son mieux l'accroc. Il était temps, car M. Maonier hélait les enfants dans le jardin.
François, en dissimulant une dernière grimace, gravit l'escalier d'un air délibéré. Il souffrait cruellement, mais il mettait son amour-propre à n'en rien laisser voir, ayant fait jurer à Germaine qu'elle ne soufflerait mot de l'accident. En effet, pendant le reste de l'après-midi et tant qu'il fut en présence de son oncle et de M'"^" Roche, il ne sourcilla pas et on ne se douta de rien. Lorsque Mauricette prit congé de son hôte, Germaine demeura un peu en arrière avec François. Dès qu'ils furent seuls, avec un impétueux élan de sensibi-
lité, elle jeta ses bras autour du cou du collégien, lui déposa un furtif baiser sur la joue et se sauva.
La bravoure de François, si dur à la douleur, l'avait frappée d'admiration et ses rancunes s'étaient brusquement évanouies.
i ES vacances tiraient à leur fin. On tou-
chait au mois d'octobre, le moment de ^"l l'année où le paysage du lac étale toute sa beauté dans la chaude lumière des jours déjà raccourcis. — Quand le ciel est clair, rien n'est plus magnifique alors que le spectacle offert au regard des promeneurs. Les bois qui revêtent la pente des montagnes prennent les plus riches colorations. Chaque essence d'arbre donne une note différente et tous ces tons se fondent harmonieusement sous le soleil: le vieil or des châtaigniers, le roux fauve des hêtres, le rouge vif des cerisiers sauvages, le vert noir des sapins qui ont fair de monter à fassaut des pâturages, puis, tout en haut, sur l'azur, la blancheur bleuâtre des premières neiges. Le lac reflète ces chaudes cou-
leurs; on dirait qu'il contient de l'or et des saphirs en fusion. Mais cette féerie est courte; dès quatre heures, le soleil disparaît derrière le Semnoz, l'ombre descend, des buées grises rampent dans les fonds, et le vent, devenu soudain très froid, vous jette sur les épaules une humidité glacée qui sent déjà l'hiver.
Aux heures les plus radieuses de l'après-midi, Pierre Magnier et M'""-' Roche se promenaient un jeudi sur la route qui coupe les prés de Saint- Jorioz, dans la direction de Duingt. Tantôt en avant, tantôt en arrière, Germaine gambadait, s'arrêtant pour cueillir des mûres ou pour épier les petits papillons bleus qui foisonnaient au bord des fossés, puis se rapprochant du couple afin de saisir curieusement des lambeaux de la conversation de sa mère avec M. Magnier.
Cette conversation ne semblait nullement participer de la chaleur ensoleillée qui égayait et transfigurait le paysage. Elle languissait, se traînait péniblement, entrecoupée de lourds silences qui faisaient peser une gêne sur l'attitude et la physionomie des deux promeneurs.
L'avocat paraissait ou distrait ou préoccupé. Lui, autrefois si joli causeur et si plein de verve, ne répondait que par monosyllabes aux questions de Mauricette et ne trouvait, pour alimenter l'entretien, que des phrases banales. Cette froideur n'échappait point à l'inquiète sollicitude de la
jeune femme; elle en remarquait déjà les progrès depuis quelques semaines, et cette constatation la jetait elle-même en une mélancolique rêverie qui ne contribuait pas à réveiller l'entrain de son compagnon. Les pauses silencieuses qui s'allongeaient toujours de plus en plus entre les demandes et les réponses, angoissaient Mauricette et lui mettaient dans les yeux une lueur humide.
Hélas ! il n'y avait plus à en douter, leur amour touchait lui aussi à son arrière-saison. Certes, il leur arrivait encore, par intervalles, de se leurrer eux-mêmes et de trouver de soudains réchauffements, de rapides flambées de passion. Mais ces heures brûlantes étaient brèves comme les soleils d'octobre et, comme eux, elles étaient suivies d'un crépuscule qui glaçait le cœur. A l'exception de ces brusques réveils de chaleur où l'affection avait moins de part que le caprice d'un désir ou l'impulsion de l'habitude, tout se bornait du côté de Pierre Magnier à une tiède et courtoise galanterie. Plus de ces épanchements tendres qui remplissaient des journées entières, plus de ces confidences délicieuses, murmurées à l'oreille, plus rien de l'intimité, des effusions et des enthousiasmes d'autrefois.
Tandis que Mauricette, la tête penchée, se livrait tristement à ces comparaisons et à ces regrets, on longeait un des marais qui s'étendent à
droite et à gauche de la route, dans les parties basses de la prairie où dorment d'invisibles sources. Sur la nappe verdoyante oii les joncs récemment coupes montraientleurs souches blanchâtres, des trèfles d'eau étalaient leurs feuilles à triple découpure et dressaient au-dessus du marais leurs aigrettes de fleurs rosées et plumeuses. Mauricette, en relevant la tête, aperçut cette floraison éparse dans la verdure, et comme son esprit léger recevait facilement les impressions du dehors, brusquement sa physionomie s'éclaira.
— Les jolies fleurs! s'écria-t-elle.
Puis, se retournant vers Pierre Magnier:
— Vous devriez bien me les cueillir!
L'avocat s'était arrêté au bord du marais et
sondait le sol mouvant avec sa canne.
— Y tenez-vous beaucoup? murmura-t-il sans empressement.
— Mais oui... Je vous en prie, faites-m'en un bouquet!
— C'est que, reprit-il très hésitant, elles fleurissent loin du bord, à un endroit où la vase est profonde, et je risquerais de m'y embourber.
Mauricette sourit, mais d'un rire désillusionné, et son visage se rembrunit.
— C'est bien, n'en parlons plus !
Elle se remit à marcher lentement et ajouta avec un hochement de tête:
— Autrefois, vous n'auriez pas craint de crotter vos bottines pour me cueillir une fleur...
Puis comme cet incident avait remué jusqu'au fond l'amertume de ses ressouvenirs et de ses griefs, elle saisit ce futile prétexte pour décharger son cœur:
— Ces beaux jours son t passés, continua-t-elle ; j'ai vu le temps où vous deviniez mes moindres désirs et où vous étiez heureux de les devancer... Mais alors vous m'aimiez, et maintenant... maintenant vous êtes fatigué de moi!
Pendant qu'elle exhalait douloureusement cette plainte, ses yeux s'humectaient et de grosses larmes roulaient sous ses paupières.
— Quel enfantillage! protesta Pierre Magnier en rougissant.
Il regarda M'"'^ Roche, vit ses yeux mouillés et fut pris d'un remords. Le reproche de Mauricette avait touché juste; l'avocat eut honte de se savoir deviné et, voulant effacer la fâcheuse impression produite par son refus, il s'empara de la main de iMauricette et la baisa tendrement!
— Je vous en suppUe, murmura-t-il, ne pleurez pas!... Si j'avais pensé que ces fleurettes vous tinssent tellement au cœur, je n'aurais pas hésité un instant... Attendez!
Il descendit le talus de la berge, enfonça bravement ses pieds dans la boue et, s'aidant de sa canne recourbée, attira à lui une douzaine de tiges
épanouies qu'il rapporta d'un air de condescendance, de cet air résigne et paterne qu'on prend avec les enfants gâtés dont on satisfait les caprices pour avoir la paix.
Germaine avait assisté à cette scène dont elle suivait avidement les péripéties et dont les moindres détails se gravaient dans son cerveau.
Quand M'"*^ Roche et sa fille eurent repris le chemin de la Commanderie et qu'au soir Pierre Magnier se retrouva seul dans son cabinet de travail, devant une claire flambée de brins de hêtre, il se recueillit et s'absorba en une laborieuse méditation.
Oui, Mauricette avait été clairvoyante. Pierre commençait à sentir peser lourdement sur lui cette liaison qui durait depuis tantôt dix ans. Non seulement l'amour d'autrefois avait perdu sa fleur et son velouté, mais les fruits qu'il portait laissaient dans la bouche une saveur presque désagréable. L'avocat atteignait sa quarantième année; il arrivait à cette saison mûre où l'homme se retourne vers le passé et se demande avec inquiétude s'il a bien employé sa jeunesse. Avant de connaître M""*^ Roche, Pierre Magnier avait bâti d'ambitieux châteaux en Espagne. Riche, indépendant et heureusement doué, il avait rêvé de jouer un rôle politique. 11 aurait pu facilement alors poser sa candidature au conseil général, puis se servir de ce premier échelon pour arriver à la députation.
Il pouvait prétendre à épouser la fille de quelque gros propriétaire du département et user de l'in- Huence de sa nouvelle famille pour assurer la réalisation de ses projets. Au lieu de marcher sagement dans cette voie commode et correcte, il s'était étourdiment jeté dans un chemin de traverse et s'y trouvait empêtré en d'inextricables broussailles. 11 avait négligé plusieurs occasions de se marier avantageusement, s'était désintéressé des affaires publiques, et maintenant, à quarante ans, il vivotait à fécart, en une demi-obscurité, sans avoir su profiter du beau jeu qu'il tenait en main.
Était-il donc trop tard pour sortir de ce fourré épineux et pour rebrousser chemin?
Tout en tisonnant ses bûches, il se posait cette question, il en apercevait la solution possible et cependant éprouvait un certain scrupule à revenir sur ses pas.
Non certes, il n'y avait pas encore de temps perdu. Un garçon possédant de l'énergie et de la volonté pouvait profiter des événements pour réparer les fautes commises. On se trouvait alors en 1875, ^ ^"^ époque où la République nouvellement née avait besoin d'hommes nouveaux. C'était le cas ou jamais de remettre le pied à l'étrier et de se préparer à solliciter le suffrage des électeurs. Seulement, pour réussir dans cette tentative, il fallait d'abord se débarrasser de liens
qui risquaient de devenir compromettants, et rompre avec Mauricettc. Déjà certaines allusions voilées, certaines plaisanteries de ses confrères du barreau lui avaient donné à entendre que le véritable motif de ses relations avec les habitants de la Commanderie n'était plus un mystère pour personne. A quels ennuis ne s'exposerait-il pas si ces propos peu charitables venaient aux oreilles de Simon Roche? Le bonhomme était irritable; une fois qu'il aurait les yeux ouverts, il voudrait se venger, tendrait un traquenard aux coupables ou provoquerait une querelle. Après un éclat scandaleux, de quel air Pierre Magnier oscrait-il aborder la lutte électorale?
Oui, indubitablement il fallait mettre un terme à cette liaison qui n'était plus maintenant qu'une chaîne aussi gênante que nuisible.
Mais comment rompre? se disait-il en échafaudant machinalement les tisons écroulés. Cette intimité de dix années lui avait imposé des devoirs tacites, en même temps qu'elle avait créé en quelque sorte des droits à Mauricette. A quelles scènes de larmes et de désespoir allait-il être exposé, le jour oii la jeune femme, très perspicace, pressentirait une rupture?
Levant les yeux vers la tablette de la cheminée, l'avocat regardait vaguement la pendule à colonnes et, de chaque côté, les photographies de Germaine Roche et de François de Trézuns se faisant vis-à-
vis. L'image du collégien, son neveu, lui suggéra soudain une idée. Ne pouvait-il pas prétexter des soins à donner à l'éducation de son pupille pour s'éloigner momentanément d'Annecy? 11 annoncerait qu'il était obligé de conduire François dans un lycée de Paris; une fois là-bas, il prolongerait son séjour sous un nouveau prétexte, il visiterait ses anciens amis politiques devenus députés, il prendrait l'air de la Chambre, nouerait des relations utiles, et pendant ce temps, Mauricette, rendue à elle-même, s'habituerait peu à peu à une séparation. Quand il reviendrait au pays, leurs liens seraient suffisamment distendus pour qu'il pût amener M'"^ Roche à entendre raison.
Ses yeux quittèrent la photographie de François et tombèrent sur celle de Germaine. L'aspect de la petite fille avec ses cheveux épars en boucles sur ses épaules, son fin regard et ses lèvres espiègles, remua singuUèrement le cœur de Pierre Magnier. Ses prunelles restaient fixées sur le cadre où Germaine souriait. Il lui semblait qu'à mesure qu'il la contemplait, cette enfantine physionomie s'altérait et s'attristait, comme si elle eût eu conscience du projet ruminé par « l'ami Magnier. »
Il se leva, tourna le dos au portrait afin de dissiper cette hallucination due à un secret remords, et il reprit le fil de ses réflexions.
— Qui sait? se dit-il, mon départ sera peut-
être plus profitable à cette enfant que ma présence à la Commandcrie. Tout se découvre à la longue, les amours les mieux cachées finissent par se trahir; si un scandale se produisait, les éclaboussures rejaiUiraient sur Germaine et gâteraient à jamais sa vie, tandis que si mes rêves se réahsent, si je parviens à me créer une situation politique, je puis, même de loin, exercer une action salutaire sur l'avenir de la fille de Mauricctte... Oui, à tous les points de vue il vaut mieux que je m'en aille ..
Tandis qu'en son cabinet de la Vignère Pierre Magnier prenait cette grave résolution, l'enfant, dont la photographie avait ému l'avocat, était rentrée à la Commandcrie et, seule dans le salon enténébré par la nuit tombante, elle restait agenouillée devant la cheminée dont les bûches enflammées envoyaient de temps à autre des jets de lumière sur le sombre papier de tapisserie, sur la dorure des cadres et le bois vernissé des fauteuils.
Germaine, assise sur ses talons, la tête dans les mains, fixait ses yeux bleus sur le brasier et repensait à ce qui s'était passé au bord du marais de Saint-Jorioz. Cette scène avait pour son imagination un mystérieux attrait. — Pourquoi sa mère avait-elle exigé en pleurant qu'on lui cueillît des fleurs? C'était sans doute afin d'éprouver le courage de « l'ami Magnier? »
Comme celui-ci lui avait gentiment baisé la
main! Germaine se disait que c'était très joli d'avoir la main baisée de cette façon. Elle trouvait très crâne aussi, de la part de l'avocat, le fait d'être entré dans le marais sans se soucier d'enfoncer jusqu'aux genoux dans la boue. Elle eût aimé qu'on en fit autant pour elle et se demandait si, à l'occasion, François se montrerait aussi courageux que son oncle. De là à désirer de tenter l'expérience, il n'y avait qu'un pas, et elle se promit, à sa prochame visite à la Vio^nère, de manœuvrer de façon à entraîner François du côté du marais.
Elle n'eut pas longtemps à attendre, car dès le dimanche suivant, après avoir entendu une messe basse, M'"^ Roche fit seller Pierrot et annonça qu'on irait à la Vignère. — On eût dit qu'un instinct avertissait Mauricette des projets de M. Magnier. Sitôt qu'elle se trouvait loin de lui, maintenant, une indéfinissable appréhension l'agitait et elle devenait nerveuse. Elle pressentait qu'elle tenait moins de place dans la vie de l'avocat, qu'elle lui était de moins en moins indispensable. Secouée par une pénible angoisse, elle avait besoin de multiplier les entrevues afin de ressaisir ce cœur qui menaçait de lui échapper.
Bien qu'il ne comptât pas sur une visite aussi rapprochée et qu'en lui-même il n'envisageât pas sans ennui ce périlleux têtc-à-tête avec la femme qu'il méditait d'abandonner, Pierre s'etforça néan-
moins de dissimuler sa contrariété et de paraître agréablement surpris.
En arrivant à la Vignère, Germaine apprit avec joie que François passerait la journée chez son oncle, et, dès que le déjeuner fut terminé, les deux enfants descendirent au jardin.
Depuis le jour où Pierrot avait si rudement jeté bas le collégien et où Germaine avait si affectueusement pansé le genou du malheureux écuyer, ils étaient devenus bons amis. A la vérité, François manifestait toujours une préférence marquée poui les plaisirs turbulents et un dédain mal déguisé pourlacompagnie des petites filles; toutefois il admettait une exception en faveur de la petite Roche. Il trouvait qu'elle avait de l'entrain, de la bonne humeur, des inventions drôles, qu'elle n'était point pimbêche et qu'on ne s'ennuyait pas avec elle.
Les deux enfants flânèrent d'abord nonchalamment dans les allées; mais le jardin, à ce moment, leur offrait peu de distractions : la treille était vendangée, les arbres fruitiers dépouillés; aussi, quand ils arrivèrent sous les ifs, Germaine, qui ne perdait pas de vue son idée, poussa la porte à claire-voie qui communiquait avec les champs et insinua sournoisement que, par ce beau soleil, il serait bien plus agréable de vagabonder dans la campagne.
— D'ailleurs, ajouta-t-elle, j'ai vu sur la route de Saint-Jorioz un nid de mésanges très curieux.
fO MADEMOISELLE ROCHE
— Un nid!... un vrai nid avec des œufs dedans? s'écria François, les yeux allumes.
— Oui, affirma Germaine, à laquelle le désir d'amener son camarade près du marais donnait de l'aplomb.
— Alors montre-le-moi vite, je le prendrai avec moi et je l'emporterai à Paris!
— A Paris? demanda la petite en ouvrant de grands yeux, tu t'en vas à Paris?
— Oui, avec mon oncle... C'est décidé et nous partirons après les vendanges.
Il contait cela d'un air important, comme si ce départ pour la capitale devait le rehausser dans l'esprit de cette petite fille, et comme celle-ci, ébahie, ne soufflait mot, il reprit d'un ton protecteur:
— Quand je reviendrai, aux grandes vacances, je te rapporterai quelque chose de là-bas...
Germaine demeurait silencieuse. Cette annonce du prochain départ de François la pénétrait d'une confuse tristesse. Cependant, la pensée de ne plus revoir de longtemps le collégien lui remettait plus impérieusement au cœur le désir de profiter de cette dernière promenade pour emmener son camarade au bord du marais, et expérimenter s'il se comporterait avec elle aussi gentiment que M. Magnier avec M'"'-' Roche.
Ils avaient gagné la route. Sans remarquer la taciturnité de son amie, François, les mains dans les poches, sifflait insoucieusemenc et ne s'inter-
MADEMOISELLE ROCHE ^-l
rompait que pour demander si l'on atteindrait bientôt l'endroit où était le nid de mésanges. En attendant, on longeait la berge du marais à demi submergé, et parmi les herbes étalées à la surface de la nappe stagnante, les trèfles d'eau dressaient leurs aigre.ttes rosées.
— Oh! les jolies fleurs, s'écria Germaine en mimant les intonations de sa mère, j'en voudrais un bouquet... François, tu serais bien gentil de me les cueillir !
François regardait alternativement le marais et Germaine d'un air narquois. Il boucha l'un de ses yeux avec son doigt, et, clignant de l'autre :
— Est-ce que tu as la berlue? répondit-il... Tu ne vois donc pas qu'elles sont dans l'eau?
— Si fait, répliqua la petite de sa voix la plus caressante, mais tu es si adroit, tu sauras bien les attraper sans te mouiller... Tu me feras tant de plaisir !
— Merci, je n'ai pas envie de prendre un bain de pieds !
Il lui tourna le dos et se remit à sifller.
— C'est bien, murmura Germaine mortifiée, j'irai les chercher moi-même.
Il éclata de rire !
— Ohi.làlà!... Je t'en défie!
— Ah! tu m'en défies? s'exclama-t-elle : eh bien! tu vas voir...
D'un bond elle se laissait glisser au bas de la
berge, et s'élançait bravement en sautant sur des mottes de terre encore résistantes.
— Germaine ! criait le collégien effrayé, le marais est traître!... Méfie-toi, tu vas boire un coup!
Elle ne répondait pas, et, les dents serrées, les yeux fixés sur les trèfles d'eau, elle avançait un pied, puis le retirait en le sentant s'enfoncer dans la vase. Elle voulait ne pas en avoir le démenti et rapporter au moins une fleur, pour donner une leçon à ce peureux, à ce lourdaud de François... Elle allait atteindre la première tige, elle tendait déjà la main, quand le sol, spongieux, céda sous son pied; elle ne put se maintenir en équilibre, et, plouf!... disparut jusqu'à mi-corps dans l'eau rejaillissante.
Aux cris poussés par François, des gens qui ramassaient des. pommes de terre dans le voisinage, accoururent et repêchèrent M"*^ Roche. Il était temps, car elle s'enlisait de plus en plus. Elle n'avait pas perdu la tête, néanmoins; tout en pataugeant, elle avait arraché une poignée de trèfles d'eau, et, tandis qu'on l'emportait, ruisselante, à la Vignère, elle les serrait dans sa petite main fermée, et les montrant à François, elle balbutiait entre deux sanglots :
— Je les ai cueillis!... Je les ai cueillis!
H I^Yvxl) ^ ^^^ retour à la Commanderie après ^lllbvk sa baignade, Germaine ne conserva ÏZ^.'^^bXf. qu'un vague souvenir. Elle grelottait, roulée dans un épais manteau prêté par l'avocat Magnier. Sa mère, très énervée, la tenait étroitement serrée contre elle, tandis que Philomène bougonnait, en activant à coups de houssine l'allure du malheureux Pierrot.
Dès l'arrivée, on la coucha. Elle délirait, et pendant vingt-quatre heures des visions biscornues tourbillonnèrent dans son cerveau. Le docteur Lettraz fut appelé et constata une fièvre nerveuse. Quand le mal de tête se fut dissipé et que l'enfant recouvra sa lucidité d'esprit, elle reconnut tout d'abord qu'on l'avait couchée dans le grand lit à baldaquin de la chambre d'ami.
Les persiennes étaient closes, mais dans l'entrebâillement des rideaux on distinguait derrière les lames la lumière dorée du soleil et on entendait des pépiements de moineaux dans le jardin. La pièce obscure était imprégnée d'une molle odeur de tisanes et un mourant feu de pin pétillait discrètement dans la cheminée.
Germaine éprouvait un sentiment de sécurité et de bien-être à se trouver dans ce grand lit douillet, à entendre le tic-tac sourd de la pendule et à renouer peu à peu le fil de ses idées, un moment éparpillées et brouillées par la fièvre. Elle prenait plaisir à distinguer et à localiser les bruits qui maintenant arrivaient distincts à son oreille : — le grincement d'un râteau parmi les feuilles sèches des allées, un cliquetis de vaisselle dans le fond de la maison, et, plus près d'elle, derrière les rideaux du lit, un tintement menu et régulier, un son mat et argentin qui attirait plus particulièrement son attention.
Au même instant une maigre torme féminine émergea de la pénombre et s'approcha de son chevet, en tournant méthodiquement une cuillère dans une tasse de porcelaine; puis elle entendit une voix à la fois affectueuse et ferme murmurer:
— Voici ta tisane, petite, avale-la toute chaude et, si tu es sage, dans deux jours tu seras haut la cote...
Elle écarquilla les yeux et sa figure s'éclaira à
la vue de la cousine Philiberte. — La cousine no venait pas souvent à la Commanderic, mais de temps en temps Simon Roche conduisait Germaine à Talloires, chez la vieille fille qui avait pris l'enfant en amitié.
Philiberte Destilleuls frisait alors la cinquantaine. Elle était grisonnante, sèche, taillée à la serpe, avait la peau bise, la figure longue avec un bouquet de poils au menton, les lèvres épaisses et de petits yeux ronds aux paupières ridées, qui lui donnaient un peu la physionomie d'une poule. Elle portait toujours des robes de lainage brun, et, sur ses épaules, une pèlerine noire bordée d'un effilé, qui tombait très bas et cachait sa taille plate. Si elle était sèche de corps, elle n'était point sèche de cœur, sa maigre poitrine enfermait des trésors de bonté, d'abnégation et de dévouement, assez rares chez une vieille fille. Les nombreux membres de sa famille paternelle ou maternelle en savaient quelque chose. Dès que l'un d'eux réclamait son aide, elle quittait sa maison de Talloires et accourait. Elle aimait à rendre service et on en abusait. Si l'un des cousins d'Annecy ou de Thônes avait un marmot à soigner, une fille à chaperonner, une femme à accompagner aux eaux d'Aix ou de Brides, vite on écrivait à la cousine Philiberte. Elle s'exécutait gaiement, et le pis, c'est que pour s'exempter de toute reconnaissance, quel-
ques-uns de ses obligés prétendaient que Philiberte, n'ayant rien à faire, devait être enchantée de ces occasions de distractions qu'on lui offrait gratis.
Elle ne manquait pas cependant d'occupations. D'abord elle adorait les bêtes, et sa maison était une sorte de paradis pour les chiens et les chats sans asile, qu'elle recueillait hospitalièrement. Ensuite elle avait la manie des pèlerinages. Dès qu'une caravane pieuse se formait pour visiter un sanctuaire en renom, Philiberte était de la partie. Elle prenait sa valise, chaussait de gros souliers à clous, coiffait un chapeau de paille noire et faisait cent lieues en troisième classe avec la même facilité que s'il se fût agi de traverser le lac. C'était ainsi qu'elle avait vu La Salette, Notre-Dame-de-la-Garde, Lourdes et même Rome. Elle revenait de ces expéditions, comblée d'indulgences et les poches pleines de chapelets qu'elle distribuait libéralement à ses parents et amis.
Ces voyages lui avaient donné une certaine ouverture d'esprit et une grande indépendance d'allure, sans altérer l'originaUté de son caractère. — Tout en se frottant à des civilisations diverses et en traversant des milieux nouveaux, elle avait gardé précieusementla saveur du terroir savoyard, ses façons de penser et ses préjugés de paysanne. Elle croyait aux rêves, racontait les siens et les
expliquait. Son catholicisme, très ardent, était mélangé de superstitions locales : elle avait un culte particulier pour saint Michel et ne mettait pas en doute l'efficacité de certaines herbes cueillies au clair de lune pendant la neuvaine de la Saint-Jean. Elle rabrouait son curé, conservait son franc parler avec tout le monde et assaisonnait ses propos d'une pincée de proverbes : — avec cela toujours de bonne humeur, alerte et d'une honnêteté inflexible.
Dès qu'elle avait appris l'indisposition de Germaine, elle était montée sur le premier bateau qui descendait à Annecy, et Simon Roche l'avait vue débarquer à la Commanderie, non sans un sentiment de satisfaction, car il savait par expérience que Mauricette n'entendait rien à soigner les malades.
— Eh bien! mignonne, demandait-elle, tandis que l'enfant vidait sa tasse à petites gorgées, comment trouves-tu mon infusion de petite centaurée?
— Un peu amère, répondait Germaine avec une légère grimace.
— Bah! ce qui est amer à la bouche est doux au cœur... Tu vas te tenir bien chaudement, et, dans une heure, tu en avaleras encore une tasse.
— Vous saviez donc que j'étais malade, cousine Philiberte? réprit M^'^ Roche.
— Pardi! les mauvaises nouvelles courent plus
vite qu'un lièvre... Le soir même de ta noyade, j'ai appris la chose par notre vicaire qui revenait de Saint-Jorioz. — Alors je me suis pensé : « On doit avoir besoin de moi à la Commanderie... » Ça me tracassait bien un peu à cause de mes confitures de coing et de mes bêtes...
— Comment vont-elles, vos bêtes? En avezvous beaucoup pour le moment?
— Trois chats et un geai.
— Nous, nous avons un âne, dit Germaine.
— Les ânes ont du bon, reprit gravement M^'"^ Philiberte; ils sont intelligents, mais moins drôles que les chats... J'en ai un surtout, Chiffon, un matou blanc et jaune, qui pêche les poissons avec sa patte et me suit comme un caniche... Il va languir après moi.
— Vous auriez dû l'amener.
— J'y ai songé un moment, mais j'ai craint qu'il ne soit molesté ici... Ta mère aime mieux les romans que les bêtes. Alors j'ai dit à Perronne... Tu connais Perronne?
— Oui, cousine, comment va-t-elle ?
— Bien..., toujours aussi bécasse..., mais je la garde malgré ça, parce que j'ai horreur des nouveaux visages. Donc j'ai dit à Perronne : « Les coings attendront, mais les bêtes ont l'habitude de manger à leurs heures; si tu oublies une seule fois de les nourrir. Chiffon est rusé, il me le racontera au retour et je te flanquerai à la porte! »
Cette idée de Chiffon venant se plaindre des négligences des domestiques réjouit beaucoup Germaine, qui éclata de rire.
— Maintenant, assez causé! poursuivit Philiberte en la bordant, tu vas t'arranger pour dormir tandis que je te chanterai le cantique de sainte Catherine.
Alors d'une voix aigrelette, mais très juste, M"^ Philiberte, les mains croisées sous sa pèlerine à effilé, fredonnait en dodelinant de la tête :
Sainte Ccitherine Couronnée d'épines Aux pieds de Jésus ; Jésus la regardant Lui disait : k Sainte Catherine, Sainte Catherine!...
A l'arhre d'or, Mon cœur est tout en or.
Et à ma tête est un clair diamant, C'est mon ami qui m'en a fait présent...
Ce vieux cantique aux paroles décousues n'avait ni rime ni raison; mais les mots sonores suscitaient dans le cerveau de Germaine de naïves images fleuries, et elle s'endormit en songeant à « l'arbre d'or » et à « sainte Catherine aux pieds de Jésus. »
Parfois, tandis qu'elle sommeillait, Simon Roche, que cette fièvre nerveuse avait fort tourmenté, entrait dans la chambre sur la pointe des
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pieds, et attendait, en compagnie de la cousine, que sa fille s'éveillât. La maladie de cette enfant unique lui faisait oublier ses vendanges et la récolte de ses châtaignes. M™^ Roche était moins assidue au chevet de la petite. Dès que le docteur lui avait assuré que la fièvre diminuait, elle s'était entièrement reposée sur Philiberte des soins à donner à la convalescente et elle se contentait de monter dans la chambre de Germaine à l'heure des repas. Le reste du jour, elle reprenait son train de vie coutumier, c'est-à-dire qu'elle passait son temps à penser à Pierre Magnier, à attendre impatiemment ses visites, à se dépiter quand il demeurait plusieurs jours sans paraître à la Commanderie, et à s'inquiéter de sa froideur croissante.
On ne peut pas servir deux maîtres, et la passion ne se développe qu'au détriment de la tendresse maternelle. Quand une femme aime violemment ailleurs, elle est presque toujours une mère médiocre. Quoi qu'on en ait dit et sauf de rares exceptions, la maternité n'est ni un dérivatif ni un obstacle sérieux à un amour défendu. Plus une femme est douée du côté du cœur, et plus la passion a chance d'accaparer à son profit les trésors de tendresse et de dévouement que la mère porte en elle. La plante parasite absorbe tous les sucs de cette bonne terre et s'accroît au préjudice de la plante utile, Mauricctte, à son insu et tout
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en croyant remplir correctement ses devoirs, avait constamment le cœur occupé par l'homme auquel elle s'était donnée et qu'elle craignait de perdre. Au milieu de ses angoisses, de ses attentes trompées et de ses agitations jalouses, elle oubliait Germaine et la négligeait.
Ces préoccupations étrangères au ménage et à la famille n'avaient point échappé à l'œil clairvoyant de W^^ Philiberte. Elle n'avait jamais beaucoup apprécié M™'-' Roche, qu'elle jugeait trop frivole et trop peu femme d'intérieur. Les menus faits qu'elle observait pendant son séjour à la Gommanderie achevaient de la prévenir contre Mauricette. Elle la prenait peu à peu en grippe et dissimulait difficilement son aversion.
Un matin où Germaine sommeillait à demi derrière ses rideaux soigneusement tirés, elle fut éveillée par le bruit de deux voix chuchotantes. Elle entr'ouvrit les yeux, reconnut son père qui causait avec la cousine, et, comme son propre nom avait été prononcé, elle écouta sans bouger.
— Je te soutiens, moi, disait M^^^ Philiberte, que Germaine est le cadet de ses soucis... Elle a d'autres chats à peigner.
— Tu as toujours été injuste, reprenait Simon Roche, et tu l'es encore... Que veux-tu dire, avec tes chats ?
— Suffit, je me comprends.
— Mais, moi, je ne te comprends pas... Tu
me fais bouillir le sang avec tes énigmes et tes sous-entendus... Explique-toi.
— A quoi bon!... On perd son temps et ses paroles avec les gens qui se bouchent les yeux pour ne rien voir.
— Alors je suis aveugle!... s'écriait le maître de la Commanderie, piqué au vif. Eh bien! tu es la première personne qui me serve ce compliment.
— Pardine! répliquait PhiUberte, si je suis la première, je ne serai peut-être pas la dernière, et tant pis pour toi.
— Mais enfin, quelles sont ces choses que je ne vois pas?
— Tu ne vois pas qu'elle a la tête tournée... et tournée du mauvais côté,
— Quand on accuse quelqu'un, il faut avoir des preuves. Où sont les tiennes?
— Mes preuves, je les trouve dans sa façon de se comporter; elle passe des heures à rêvasser, à s'attifer et à écrire des lettres qu'elle porte ellemême à la poste... Femme qui rêve et femme qui écrit pensent à un autre qu'à leur mari... Tout ça a une mauvaise odeur d'intrigue.
— Une intrigue, quelle plaisanterie!... Une intrigue avec qui?
— Eh ! avec ce joli garçon de la Vignère...
— Ma chère, tu es ridicule!
— C'est possible... Ouvre l'œil tout de même... A bon entendeur, salut.
A ce moment, l'agitation du rideau attira sans doute l'attention des deux causeurs, et M"^ Philiberte ajouta :
— Chut! voici la petite qui s'éveille...
Simon Roche, d'un air soucieux, écarta le rideau, embrassa sa fille, la câlina un instant, puis se retira en emmenant la cousine.
Quand Germaine fut seule, elle ne put s'empêcher de ruminer la conversation qu'elle venait d'entendre.
Quelle était cette personne dont s'entretenaient son père et M'^^ Philiberte?... Cette personne qui rêvassait, avait la tête tournée et s'occupait « à peigner des chats ? » Ce mystère l'intriguait. Elle cherchait à comprendre, et, comme Simon Roche, elle trouvait que le langage de la cousine n'était pas clair. Cependant l'allusion de PhiUberte à ce joli garçon a de la Vignère » la fit réfléchir. — Peut-être était-ce d'elle et de François de Trézuns qu'ils causaient à mi-voix? — Depuis la sotte aventure du marais, Germaine avait des scrupules. Philomène, dans un moment de mauvaise humeur, lui avait reproché de trop tourner autour de François et l'avait gratifiée de l'épithète de a garçonnière. » En son for intérieur, elle se reprochait d'avoir fait des agaceries à ce « collégien. » Peut-être était-ce un péché d'avoir désiré qu'il lui cueillît des fleurs et qu'il lui baisât la main ? Mais, d'un
autre coté, François n'était pas « un joli garçon » et elle-même n'écrivait pas de lettres... Elle se perdait en ses conjectures, et, à force de les rouler dans sa tête, elle en avait la migraine. Elle prit le parti de n'y plus penser et de se rendormir.
Peu de temps après, la convalescence fut complète; on permit à Germaine de descendre au rez-de-chaussée, et M'^^ Philiberte parla de retourner à Talloires; mais la petite ne l'entendait pas ainsi. Elle s'était prise d'une vive affection pour la cousine dont la gaieté, l'originalité et les gâteries lui avaient gagné le cœur. Bien qu'elle fût vieille fille, Philiberte, au rebours de M'"'-' Roche, avait l'instinct maternel très développé. Elle savait comprendre, aimer et amuser les enfants. La vue des marmots la remuait jusqu'au fond des entrailles, et elle ne pouvait se tenir de les choyer et de les dorloter. Elle avait l'art de s'abaisser à leur niveau, de vivre avec eux de pair à compagnon, de partager leurs curiosités, leurs convoitises et leur naïve crédulité. Elle connaissait tous les jeux d'enfants, en inventait au besoin, se mettait de la partie et y apportait le même intérêt, le même feu que ses jeunes partenaires. Elle avait, en outre, la mémoire farcie de ces récits merveilleux ou naïfs qui passionnent le petit monde! Contes de fées, légendes de saints et de saintes, histoires de bêtes, chan-
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sons et devinettes, — son répertoire n'était jamais épuisé.
Mauricette, au contraire, ignorait le langage qui plait aux enfants. Les histoires de Philiberte lui paraissaient niaises, et les éternelles questions de Germaine l'agaçaient. Néanmoins, par un illogisme qui était bien dans son caractère, elle s'irritait de l'affection de sa fille pour la cousine de Talloires. Elle devinait que ses façons étaient antipathiques à la vieille fille, et elle ne lui pardonnait pas d'accaparer les caresses de la petite.
Parfois, poussée par un désir de contradiction et un ressentiment jaloux, elle se piquait d'un beau zèle, se plaignait qu'on voulût la détacher de sa fille et insistait pour l'avoir près d'elle tout un après-midi.
Ces retours de sollicitude maternelle n'étaient guère du goût de Germaine. D'ailleurs, M'""-' Roche se fatiguait vite du babil de l'enfant, dont les joueries bruyantes la distrayaient de ses rêveries. Alors, sous prétexte de lui inspirer l'amour des choses sérieuses, elle lui mettait un livre instructif entre les mains et lui intimait l'ordre de se tenir en repos. Germaine tournait les pages sans les lire, bayait aux mouches et aspirait impatiemment à l'heure où Philiberte viendrait la délivrer.
Un soir que M""^ Roche avait été appelée dans la chambre de sa mère et qu'elle s'y était
montrée plus turbulence que de coutume, Mauricette, impatientée, avait exilé sa fille dans l'embrasure d'une fenêtre, et, prenant dans le panier au linge un carré de toile, lui avait imposé la tâche de l'ourler.
Au bout d'un bon quart d'heure, étonnée de l'application silencieuse de la petite, M'"^ Roche souleva doucement le rideau qui l'abritait et poussa une exclamation indignée. — Germaine, à coups de ciseaux, avait façonné la serviette en forme de poupée, et elle était en train de coudre au buste deux boudins de toile en guise de bras.
— Oh! s'écria iM™^ Roche, cette enfant a le génie du mal!... Pour vous punir, mademoiselle, vous resterez à la maison la première fois qu'on ira à la Vignère.
Germaine haussa les épaules, et un sourire exaspérant retroussa les coins de ses lèvres.
— Qu'avez-vous à me narguer? reprit Mauricette; si vous vous imaginez que je lèverai la punition, vous vous trompez... Certes, non, vous n'irez pas à la Vignère!
— Ca m'est bien égal! murmura la petite Roche entre ses dents.
— Ah ! ça vous est égal! riposta la mère irritée, voilà qui est aimable pour M. Magnier! Il serait peu flatté de votre indifférence, lui qui est si bon pour vous...
— M. Magnier, répéta Germaine avec un
malin plaisir de tenir tête à sa mère, ça lui sera bien égal aussi, puisqu'il ne retournera plus à la Vignère.
Mauricette tressaillit des pieds à la tête.
— Hein! que me chantez-vous là?... Pourquoi M. Magnier ne retournera-t-il plus à la Vignère?
— Parce qu'il s'en va à Paris, répondit l'enfant d'un air de triomphe.
M'"^ Roche était devenue plus pâle que la serviette qu'elle avait arrachée des mains de sa fille, ses lèvres tremblaient et ses yeux avaient une teinte presque noire. Elle empoigna le bras de la petite et le hocha avec colère.
— Ça n'est pas vrai! s'exclamait-elle, hors d'elle-même; tu mens, méchante enfant!
Germaine, effrayée de l'expression menaçante du visage de sa mère, reculait et essayait de se dégager de cette main qui l'étreignait :
— Non, petite mère, protesta-t-elle je ne mens pas... L'ami Magnier s'en va à Paris avec François... Us partiront après les vendanges; c'est François qui me l'a dit... Je t'assure que je ne mens pas... Lâche-moi, tu me fais mal!
Mauricette eut honte de son emportement: elle desserra les doigts, repoussa la petite et lui montrant la porte :
— C'est bon, murmura-t-elle, va jouer..., va-t'en !
'^^^^V:^ ENDANT le reste de la soirée, iM"^^ Roche l^'^ parut troublée et distraite. Au souper,
■ff^^ M"'^ Philiberte remarqua qu'elle n'était
nullement à la conversation. — Et en effet, pour Mauricette, tout ce qui se disait autour de la table semblait si futile et si nul auprès des pensées qui la tourmentaient! — Simon Roche parlait de ses vendanges commencées, la cousine narrait à Germaine les péripéties de son dernier pèlerinage. La jeune femme demeurait les yeux en l'air et répondait à peine quand on lui adressait la parole. En son cerveau, une seule question s'agitait comme un battant de cloche : « Qu'y avait-il de vrai dans le propos tenu par Germaine? Etait-il possible que Pierre Aiagnier partit pour
Paris sans l'en avoir prévenue? S'il ne lui avait pas confié ses projets de voyage, c'était donc qu'il craignait qu'elle n'y mît obstacle? Il devait pourtant savoir qu'elle était assez raisonnable pour ne pas s'opposer à une absence de quelques jours! Oui, mais s'agissait-il seulement d'un éloignement momentané?... »
Invinciblement, Mauricette retombait dans les appréhensions qu'avait tait naître depuis quelque temps l'attiédissement de la tendresse de son ami. A la vérité, il avait répondu à ses reproches par d'énergiques protestations : mais était-il sincère ou voulait-il simplement lui donner le change?
Non, cela n'était pas possible; l'homme auquel elle s'était si passionnément attaciiée ne pouvait se montrer aussi traîtreusement déloyal. Dans ce propos ramassé par Germaine, il n'y avait rien de sérieux. Tout se bornait sans doute à une vanteriede collégien ou bien, ce qui paraissait encore plus probable, à une mystification imaginée par François pour se moquer de la crédulité de Germaine...
Mauricette s'absorbait si profondément dans ses réflexions que ses airs distraits finirent par impatienter Philiberte, et, d'un coup de coude, elle appela l'attention de Simon Roche sur la mine sondeuse de sa femme
— Mauricette! cria le mari de sa voix grêle.
yO MADEMOISELLE ROCHE
— Plaît-il? demanda celle-ci en tressaillant comme quelqu'un qu'on éveille en sursaut.
— Ma mie, dit iM"^ Philiberte, notre conversation ne paraît pas vous amuser. Vous avez la figure de sainte Perpétue qui riait aux anges et voyait le bon Dieu par un trou.
— Tu n'es pas aimable, ma chère, reprit M. Roche ; à quoi penses-tu ?
— A rien, repartit Mauricette, j'ai la migraine et je vais aller me coucher.
Elle leur souhaita le bonsoir et se retira dans sa chambre, en les laissant légèrement ébaubis.
Une fois enfermée chez elle, iMauricette passa une partie de sa veillée à écrire à Pierre Magnier. Cela lui était un soulagement de dire à l'avocat ce qui la tracassait. Elle lui rapportait le propos de François et le pressait de dissiper promptement son anxiété. Elle le suppliait d'être bon pour elle, qui l'aimait si follement, et terminait son billet par de chaleureuses protestations. Son amour menacé la rendait éloquente et lui arrachait des cris passionnés qui devaient certainement toucher le cœur de Magnier.
Elle espérait, le lendemain matin, profiter du moment où Simon Roche serait dans ses vignes pour courir elle-même jeter sa lettre à la poste; mais elle avait compté sans la cousine Philiberte dont la sollicitude s'était intempesdvcment éveillée.
Dès la première heure, la vieille fille se présenta chez M'"*-' Roche et de sa voix la plus aimable :
— Cousine, lui dit-elle, avant de partir avec ses vendangeurs, votre mari m'a priée de passer chez vous. Il est inquiet de votre santé et m'a recommandé de vous tenir compagnie, au cas où vous seriez forcée de garder la chambre.
— Merci, murmura Mauricette, je vais mieux et je me propose même de sortir ce matin pour prendre l'air.
— Vous avez raison, rien ne vaut l'exercice pour dégager la tête... Allons nous promener et emmenons Germaine.
— Vous êtes trop bonne, repartit sèchement M'"^ Roche, je ne veux pas vous imposer une pareille corvée.
— Une corvée?... Vous plaisantez!... J'aime la promenade et j'ai promis à Simon de veiller sur vous..., par conséquent, je ne vous quitte pas d'une semelle.
M"^ Philiberte tint parole. De toute la journée elle ne perdit pas de vue Mauricette. Celle-ci était trop intelligente pour ne pas soupçonner une intention méfiante dans l'insistance de sa cousine. Elle n'osa pas aller au bureau de poste et dut renoncer pour ce jour-là à instruire l'avocat de ses tourments.
Tandis qu'elle suivait Philiberte à travers
champs, en faisant bonne mine à mauvais jeu et en cherchant quel moyen elle emploierait pour envoyer sa lettre à M. Magnier, celui-ci était à la Vignère où il hâtait ses préparatifs de départ. Ses vendanges s'achevaient et il s'occupait de mettre ses papiers en ordre, tout en se demandant comment il s'y prendrait pour annoncer son voyage à Mauricette.
Plus le moment décisif approchait et plus il se trouvait empêché. Cela lui donnait la fièvre. — Si résolu qu'il soit à rompre sa chaîne, un galant homme hésite à porter le coup qui doit le détacher d'une femme à laquelle il a été lié pendant dix ans, surtout quand il ne peut alléguer d'autres raisons d'en finir que sa satiété ou son intérêt. Lorsque l'heure du suprême déchirement va sonner, les scrupules généreux, les ressouvenances attendries, tous les sentiments délicats qu'une logique brutale avait momentanément étouffés, se raniment et palpitent comme autant d'oiseaux blessés. Les veilles de rupture ont la tristesse débilitante d'une journée d'arrière-saison; il semble qu'on assiste à une tombée de feuilles mortes; les regrets et les remords, pareils à des brumes d'automne, détrempent et détendent la volonté. Il semble que les jours d'été auxquels on dit adieu ne reviendront plus et l'on se demande en frissonnant si l'on n'entre pas dans un éternel hiver.
Au fond de cette maison de la Vignère qui
avait été témoin de tant de serments passionnés et de si délicieuses effusions, l'idée de cette séparation imminente se présentait plus péniblement encore à l'esprit de Pierre Magnier. Si la tendresse d'autrefois s'était évanouie, la pitié lui succcédait et il se sentait intimement remué en songeant à ce qu'allait souffrir Mauricette. A ce mouvement de compassion se joignait une appréhension d'un ordre plus prosaïque. Il était inquiet, il redoutait quelque éclat, il s'effrayait des résistances qu'il pouvait rencontrer, et n'était pas rassuré sur les suites de sa propre faiblesse. L'avocat Magnier avait dans le caractère la même indécise mobilité qu'on remarquait dans ses yeux. Il se connaissait et craignait les conséquences d'une explication. Il savait Mauricette impétueuse et violente. Dès qu'il l'aurait instruite de ses projets de départ, quels emportements, quelles scènes de reproches, quelles supplications allait-il être forcé de subir!... Dans un accès de désespoir, elle était capable de commettre quelque acte de folie, comme par exemple de céder à une tentation de suicide ou de tout avouer à son mari. Même en supposant qu'elle fût moins exaltée et qu'elle se bornât à des prières et à des larmes, n'était-il pas exposé lui-même à se laisser toucher, et, moitié par pitié, moitié par un retour de tendresse, à se remettre sous un joug qui serait cent fois plus intolérable ?... Pierre Magnier se posait avec an-
goisse toutes ces questions, tandis que, dans la cheminée pleine de papiers brûlés, le feu s'assoupissait avec de sourds crépitements, et il se sentait misérablement perplexe.
Ah! ces amours défendues, qui semblent si exquises au moment où elles commencent, dans la belle lumière de la jeunesse ; ces bonnes fortunes tant convoitées, qui font flamber nos imaginations de vingt ans, qui gonflent notre cœur, caressent notre vanité, comme elles pèsent d'un poids douloureux sur nous, quand vient l'heure de la maturité et du désenchantement! Comme ces mêmes chemins que nous avions parcourus d'un pied léger au début, changent d'aspect à l'heure où nous voulons revenir sur nos pas!...
Tout nous y apparaissait radieux, luxuriant et fleuri; maintenant tout y est décoloré, noyé dans un brouillard gris, coupé de fondrières menaçantes... Et pourtant, à l'heure où nous contemplons d'un œil désillusionné ces sentiers où nos pieds se lassent, de nouveaux venus s'y précipitent avec enthousiasme, des jeunes gens y retrouvent la lumière et les fleurs qui nous émerveillaient autrefois, y goûtent les mêmes voluptés, s'y enivrent de la même ivresse... Et c'est la vie!
Tout en ruminant ces pensées moroses, Pierre Magnier en arrivait à cette conclusion, que le parti le plus sage était encore d'éviter toute explication. Il s'éloignerait sans bruit; une fois
MADEMOISELLE ROCHE JS;
à Paris, il écrirait aux Roche pour les informer de son intention d'y séjourner tout l'hiver. De cette façon, il s'épargnerait des scènes pénibles et peut-être des actes de faiblesse, qui remettraient tout en question. Cette sortie à l'anglaise lui semblait même plus charitable pour Mauricette, qui s'habituerait ainsi peu à peu à l'idée d'une séparation définitive.
En même temps il procédait à ses derniers rangements. Il ouvrait son secrétaire pour y faire le triage des papiers inutiles, et, tout d'un coup, il s'arrêtait hésitant. Au fond d'un tiroir entre-bâilié sommeillait le dossier du mur de la Commanderie, en compagnie des lettres de M'"^ Roche.
Toute l'histoire intime de dix années tenait dans ce tiroir de palissandre. En l'ouvrant avec effort, Magnier y avait remué d'impalpables poussières dont il voyait les atomes menus monter dans un rayon de soleil et s'y jouer en un tourbillon de poudre d'or. Une odeur de bois de violette s'en exhalait, et il lui semblait assister à l'exhumation de ses plus poétiques souvenirs de jeunesse. — Le dossier aux liasses jaunies était la cause première de cet amour qu'il voulait maintenant rejeter loin de lui comme un vêtement gênant et démodé. Les lettres de Mauricette racontaient chacune quelque phase de cette passion à laquelle il reprochait aujourd'hui
d'avoir gâté sa vie. Il avait fouille le tiroir dans l'intention de détruire ces pages compromettantes pour la jeune femme et pour lui; mais avant de consommer ce sacrifice, il en déplia quelquesunes au hasard et les parcourut.
Elles étaient charmantes de naturel, ces lettres écrites sans art, mais où Mauricette avait mis tout son cœur. De chaque page débordait la joie d'aimer et d'être aimée. Elles étaient si pleines d'abandon, de naïveté et de passion, que l'émotion prit l'avocat à la gorge. De nouveau il céda à une tristesse attendrie. Parfois même une larme humecta ses yeux, tandis qu'il relisait certains passages, et son regard, à plusieurs reprises, se détourna pour se fixer sur la photographie de Germaine.
Non, décidément, il ne pouvait se résigner à brûler ces billets si imprégnés d'amour. Il résolut de les garder pour les relire encore dans ses heures de solitude. Il lui semblait qu'en les jetant au feu, il eût commis un acte odieusement brutal. Plus tard, il les rendrait à Mauricette, si elle l'exigeait. Il rassembla avec soin les lettres éparses, en fit un paquet qu'il inséra dans une large enveloppe. Il cacheta le tout et inscrivit sur l'enveloppe : « Pour remettre à M""^ Roche. »
11 en était là de cet ensevelissement mélancolique, quand on vint l'appeler de la part de son vigneron, qui désirait procéder au partage de la
récolte. Il déposa précipitamment l'épaisse enveloppe entre les liasses du dossier du mur mitoyen, puis referma le tiroir à double tour et descendit à son cellier, car il voulait en finir avec les besognes de la vendange, afin de partir le surlendemain.
En province tout se sait. Bien qu'il eût tenu son projet de voyage aussi secret que possible, Pierre Magnier n'avait pu se dispenser de faire allusion à un prochain départ, à l'effet de stimuler l'activité des ouvriers qu'il avait embauchés pour la vendange. Ses domestiques avaient été mis également au courant; il lui avait fallu en outre se débarrasser, au profit d'un confrère, de certaines affaires urgentes. Peu à peu, malgré ses précautions, la nouvelle s'était répandue au dehors, et, ce même jour, Simon Roche l'apprit du marchand de vins auquel l'avocat vendait une partie de sa récolte.
M. Roche fut d'abord froissé de connaître ce projet de voyage par l'intermédiaire d'une personne étrangère. 11 lui semblait, vu l'intimité de ses relations avec Pierre Magnier, qu'il aurait dû en être le premier informé directement. Néanmoins, cette déception d'amour-propre fut promptement adoucie par une sourde satisfaction. Les insinuations de la cousine Philiberte avaient alarmé sa susceptibilité de mari. Non pas qu'il doutât de la fidélité de Aiauricettc. 11 avait une
yS MADEMOISELLE ROCHE
trop haute opinion de sa propre importance pour supposer un moment qu'on pût le tromper. Mais enfin il existait de par le monde des gens malveillants, capables de jaser à tort et à travers et d'interpréter perfidement les assiduités de l'avocat à la Commanderie. Du moment où Philiberte elle-même considérait comme compromettantes les fréquentations de M. Mag^nier, d'autres pouvaient avoir la même pensée, et Simon Roche n'entendait pas qu'on plaisantât à son sujet. Si l'avocat s'absentait pendant tout l'hiver, cela clorait le bec aux gens malintentionnés, et, quand il reviendrait à Annecy, on s'arrangerait pour que l'intimité d'autrefi^is ne se rétablît plus. — Voilà pourquoi M. Roche, tout en trouvant étranges les cachotteries de Pierre Magnier, n'en rentrait pas moins chez lui le cœur allégé.
Le maître de la Commanderie était de ces personnages qui aiment à donner à tout ce qu'ils font ou disent un tour solennel et quasi théâtral; aussi attendit-il l'heure du souper pour annoncer la curieuse nouvelle qu'on venait de lui communiquer.
Quand on eut servi le rôti et tandis que M"'-' Philiberte retournait consciencieusement la salade, il s'essuya la bouche et s'écria :
— Vrai, on voit des choses qui vous renversent et on apprend tous les jours du nouveau!...
Je VOUS donne en cent à deviner ce qu'on m'a raconté tantôt!...
M"^'^ Roche avait relevé la tête et tournait des yeux inquiets vers son mari.
— Je vous le donne en mille, continuait celui-ci en se renversant sur sa chaise, cherchez!...
La cousine Philiberte goûta une feuille de salade, la trouva sans doute assaisonnée à point et hocha la tête avec satisfaction.
— Moi, d'abord, déclara-t-elle, je jette ma langue aux chats... Tu sais, je ne suis pas forte pour deviner, et tu ferais mieux de parler tout de suite.
— Eh bien!... Mais c'est que, ma parole, je trouve ça suffocant... de la part d'un homme que nous traitions en ami !
— Enfin, de quoi s'agit-il? balbutia Mauricette qui devenait pâle.
— Je sais per-ti-nem-ment, poursuivit M. Roche en appuyant sur chaque syllabe..., Fontaine, mon marchand de vins, vient de m'apprendre que M. Magnier quittait Annecy et comptait passer tout l'hiver à Paris... T'attendais-tu à cela, toi, Mauricette?
Non, en vérité, elle ne s'y attendait pas. Quelles qu'eussent été ses récentes craintes, elle les avait au fond tenues pour chimériques... et les dernières paroles de i\l. Roche étaient pour elle
8o MADEMOISELLE ROCHE
comme autant de coups de massue. Elle restait immobile, les mains froides, les lèvres blêmes, et il lui semblait que tout tournait autour d'elle. Germaine seule prenait des attitudes triomphantes. Elle s'agitait sur sa chaise et tout d'un coup elle s'exclama impétueusement :
— Tu vois, petite mère, que je n'avais pas menti!
— Comment, demanda M. Simon Roche en examinant alternativement la mère et la fille, comment, tu le savais, toi, gamine?
— Oui, je le savais..., je le savais! affirma Germaine d'un air de jubilation... François me l'avait dit et je l'avais répété à petite mère... Elle ne voulait pas le croire et m'a appelée menteuse!
— Moi aussi, je n'y pouvais pas croire, poursuivit ingénument M. Roche; comprend-on ça?... Un garçon que nous recevions sur le pied de l'intimité !... Il quitte la ville et il ne nous en dit rien? Nous en sommes informés par des étrangers? .. Il y a là un manque de procédé, un oubli de la plus simple politesse, que je n'hésite pas à qualifier d'inconvenants !...
— Bah ! répliqua M'^<^ PhiUberteen s'emparant du saladier, il part..., bon voyage!... Je n'ai jamais pu digérer ce monsieur-là, moi, et je ne suis pas fâchée qu'il tourne les talons... Hé bien! — hé bien !... qu'avez-vous, Mauricette?
— Je ne sais, murmura M'"'-' Roche, j'ai été
mal à mon aise toute la journée et je me sens... vraiment... soutirante.
En même temps sa tête s'en allait en arrière et elle s'évanouissait.
— Saint Michel Archange! la voilà qui tombe en faiblesse... Passe-moi le vinaigre, Simon!
Elle avait saisi une serviette, l'imbibait d'eau vinaigrée, tandis que M. Roche interdit essayait de dégrafer le corsage de sa femme. Il était si agité et s'y prenait si gauchement qu'il n'en venait pas à bout.
— Tu n'y entends rien, reprit la vieille fille agacée; emmène plutôt la petite et dis à Philomène de bassiner le lit de sa maîtresse !..,
Une fois Simon sorti, Phihberte frotta vigoureusement les tempes, les lèvres et les narines de Mauricette, qui finit par revenir à elle en poussant un gros soupir.
— Ah! enfin, vous revoilà! cria rudement la cousine; mazette ! il ne faut pas grand'chose pour vous faire pâmer comme une carpe ! — Puis baissant le ton, elle ajouta en remuant l'un de ses doigts : — Entre nous, ma mie, il y a quelque chose là-dessous.. Donnez-vous de garde, car votre mari ne sera pas toujours aveugle!...
Elle s'interrompit; Simon venait de rentrer et l'interrogeait du regard :
— Comment ça va-t-il? grommela M. Roche, à la fois agacé et anxieux.
— Mieux, répondit Philiberte, je vais la conduire dans sa chambre.
Tandis que Philiberte, un bras passé autour de la taille de Mauricettc, emmenait cette dernière, Simon Roche ne soufflait mot. Les sourcils froncés, l'œil soupçonneux, il regardait les deux femmes s'éloigner et songeait en son par-dedans :
— Voilà qui est louche !
W/ORTURÉE cruellement par la plus atroce o5^ épreuve que puisse subir une femme aimante, Mauricette n'avait même pas la consolation de pouvoir pleurer. Sa poitrine et sa gorge se serraient, des sanglots menaçaient de l'étouffer, mais ses yeux en feu restaient secs. Elle se laissa mettre au lit, feignit de reposer et, dès que Philiberte fut sortie, elle se leva. Enveloppée dans sa robe de chambre, elle marchait à travers la pièce. Son agitation était telle qu'il lui devenait impossible de nouer deux idées. Parfois, prise de lassitude, elle s'asseyait et, le cou tendu, les yeux fixes, elle demeurait immobile, dans l'attitude de quelqu'un qui est aux aguets.
Les bruits familiers, précédant l'ensommcillcment de la maison, montaient confusément jus-
qu'à elle. De courts dialogues s'échangeaient au rez-de-chaussée, on fermait les portes à double tour, puis sur les marches résonnait le pas lourd de Simon Roche gagnant sa chambre, à l'autre extrémité du couloir. Aucune de ces rumeurs ne tirait Mauricette de son engourdissement. Une voix intérieure, tyrannique, dominait tous les bruits du dehors et, avec la monotone régularité d'un balancier, reproduisait obstinément la même phrase brève rail s'en va! ))
Brusquement, Mauricette se levait et, les bras croisés sur sa poitrine, reprenait ses machinales allées et venues, comme pour secouer, par un exercice violent, l'obsession qui l'accablait. Ses tempes battaient, son front était brûlant; elle ouvrit une fenêtre, poussa les contrevents et se tint accoudée à la barre d'appui, éprouvant un soulagement à recevoir en plein visage l'air froid qui venait du lac. Des nuages blancs glissaient sur la face blafarde de la lune, un vent humide soulevait les feuilles mortes et les balayait avec un bruit sec sur le cailloutis de la route. Le lac agité avait de courtes lames qui venaient se briser l'une après l'autre contre les pierres du talus.
Cette fuite échevelée des nuages, ce ressac de l'eau, ce frôlement plaintif des feuilles tombées, donnaient dans la demi-obscurité de la nuit l'impression d'une désolation universelle. C'était
comme un général désarroi, une déroute lamentable, et au fond de son cerveau endolori, Mauricette entendait toujours tinter les mêmes mots: « Il s'en va!... Il s'en va !... »
Car il n'y avait plus à se faire d'illusions, ce voyage que Pierre Magnier lui avait dissimulé avec tant de précautions indiquait une arrièrepensée d'abandon définitif Sans quoi, eût-il pris tant de peine pour qu'elle l'ignorât? — Il avait assez d'elle; il voulait reprendre sa liberté. — Depuis longtemps déjà elle avait pressenti cette lassitude et ce désir de rompre. Seulement, elle s'était montrée lâche et n'avait pas osé provoquer une explication. Le doute lui paraissait encore préférable à une navrante certitude; mais maintenant il ne lui restait même plus la ressource de douter. Son amant s'enfuyait sans se soucier de ses larmes, sans murmurer une excuse.
Elle songeait avec terreur à ce qu'allait être sa vie, quand il ne serait plus là... Quel vide, quelle horrible succession de journées arides et décolorées!... Elle avait perdu le goût des occupations qui remplissent l'existence d'une femme d'intérieur et d'une mère de famille. Son mari l'énervait, le train-train du ménage l'écœurait. Elle s'était désintéressée de sa fille; les lectures et les promenades n'avaient plus de saveur pour elle; — Pierre Magnier lui tenait lieu de tout. — Elle s'était habituée à le prendre pour objectif de ses
pensées et de ses actions; lui seul donnait un aliment à son cœur et à son esprit; lui seul savait mettre dans chacune de ses journées les émotions dont elle était avide et dont elle ne pouvait plus se passer. Une fois l'avocat parti, il semblait à Mauricette que tout lui manquerait sur la terre et que l'enfer, avec ses tortures, serait préférable à un pareil délaissement.
Non!... Il était impossible qu'elle subît cette immolation sans essayer au moins de se révolter. Il lui fallait à tout prix avoir une explication, et elle était décidée à se la procurer le lendemain. Cette fois, elle s'arrangerait de façon à ce que personne ne mît obstacle à ses projets. Dès le matin, elle quitterait la Commanderie; elle irait trouver Pierre Magnier à Annecy, dans sa propre maison. Elle lui ferait honte de sa perfidie, elle se jetterait à ses pieds, elle l'enlacerait de ses caresses et le menacerait de le suivre plutôt que de consentira une séparation.
Elle referma la fenêtre et se coucha; mais elle était trop enfiévrée pour pouvoir dormir. Elle ne le désirait pas, du reste; elle voulait être prête à sortir dès que Simon Roche serait parti avec ses vendangeurs. Par moments, ses yeux se fermaient pendant quelques minutes et un cauchemar la prenait; alors elle s'éveillait en sursaut, le cœur battant, les tempes mouillées d'une sueur froide.
Vers six heures du matin, elle entendit la porte
de sa chambre s'cntr'ouvrir et distingua M. Roche qui venait sans doute voir comment elle avait passe la nuit. Elle tourna la tête du coté du mur et feignit de dormir. Simon Roche s'avança sur la pointe des pieds, constata qu'elle reposait et, respectant son sommeil, s'éloigna sans souffler mot.
Dès qu'il fut sorti et que le bruit décroissant des pas s'éteignit dans l'escalier, Mauricette s'élança hors du lit et cntre-bâilla la fenêtre. Elle vit devant la grille les vendangeurs avec leur hannette sur les épaules; bientôt ils furent rejoints par le maître de la Commanderie, et le groupe s'enfonça lentement parmi la brume. — Le jour blanchissait déjà le brouillard du lac; des voitures de paysans trottaient sur la route et le bateau à vapeur sifflait en quittant le chenal du port. Mauricette s'habilla et soigna exceptionnellement sa toilette matinale. Avant huit heures elle était prête, et, après s'être assurée que rien ne bougeait encore dans la chambre de M'^^ Philiberte, elle descendit lestement l'escaher, sortit par le jardin et gagna la route d'Annecy.
Une fois dehors et en vue de l'Hôpital, elle marcha plus lentement. Son cœur sautait dans sa poitrine et elle n'était pas sans appréhension sur la façon dont elle serait reçue par l'avocat. C'était la première fois qu'elle se permettait d'aller le trouver à Annecy, et elle ne se dissimulait
pas que sa visite, à pareille heure, paraîtrait plus qu'étrange aux gens de sa connaissance qu'elle risquait de rencontrer en chemin. Mais elle en était arrivée à ce degré d'exaltation qui fait commettre les plus dangereuses imprudences et où on n'est arrêté par aucune considération. D'ailleurs, elle n'avait pas le loisir de peser et de mûrir ses actes. Il lui importait d'empêcher le départ de Pierre Magnier et le temps pressait. Il fallait le surprendre chez lui assez matin pour qu'il n'eût pas encore eu la tentation de sortir.
C'était jour de marché. Des charrettes roulaient dans les rues; des paysans, le fouet autour du cou, stationnaient à tous les carrefours. La foule qui allait et venait par la ville était une sécurité pour Mauricette; l'encombrement lui permettait de circuler sans attirer trop l'attention; mais, d'un autre côté, les ménagères d'Annecy devaient toutes être dehors pour leurs emplettes, et elle était plus exposée à rencontrer des visages de connaissance.
L'avocat demeurait rue Sainte-Claire. Il habitait une maison contiguë au portail voûté qui conduit au faubourg. Mme Roche prit d'abord les ruelles écartées du quartier de l'Ile, puis se glissa bravement entre les files de paysannes qui vendaient leurs denrées, debout, le long des arcades de la rue Sainte-Claire, et elle arriva sans difficulté au logis de M. Magnier, au moment où
l'horloge placée au-dessus du porche marquait huit heures et demie.
Elle se jeta précipitamment dans le couloir. Il lui semblait que tous les regards des boutiquiers du voisinage étaient fixes sur elle. Avec plus de hâte encore elle gravit le sombre escalier de pierre qui conduisait à l'appartement de l'avocat; puis, essoufflée et palpitante, elle s'arrêta un moment avant de sonner. Ses jambes chancelaient et une peur anxieuse la paralysait. Enfin elle agita nerveusement le cordon delà sonnette.
Au carillon du timbre, des pas traînèrent sur les dalles du vestibule, et la gouvernante de Pierre Magnier, — une grosse femme entre deux âges, — ouvrit la porte.
— M. Magnier est chez lui? demanda hâtivement Mauricette.
— Hé! c'est vous, madame Roche, s'exclama la servante en écarquillant ses yeux étonnés; entrez donc, je vous prie... Non, pauvre dame, M. l'avocat n'est pas à la maison.
— Il est déjà sorti? balbutia la jeune femme, dont le sang se glaçait.
— Dites qu'il n'est pas rentré... Il est à la Vignère et ne reviendra que demain... Mais asseyez- vous donc, madame; si vous êtes venue à pied depuis la Commanderie, vous devez avoir besoin de vous reposer... Est-ce quelque chose que je puisse demander pour vous à Monsieur?...
Ne vous gênez pas, je suis à votre service, ajouta curieusement la gouvernante.
— A la Vignère, répéta M'"'^ Roche troublée, c'est bien..., merci... Je lui écrirai.
Brusquement elle redescendit l'escalier et se hâta de gagner la rue.
A la Vignère? Eh bien! soit, elle irait le trouver là-bas... Elle préférait cela. Dans cette maison, oîi dormait le souvenir de leurs journées d'amour les meilleures, elle espérait le trouver moins inflexible, moins obstiné à s'éloigner d'elle. Presque en courant, elle traversa les rues encombrées, maudissant les gens qui ne se dérangeaient pas assez vite et retardaient sa marche. Enfin elle atteignit la Commanderie, et, sans reprendre haleine, se dirigea vers l'écurie, oii Pierrot mâchait méditativement un brin de litière.
— Qu'on selle l'âne, dit-elle au jardinier, et appelez Philomène.
La femme de chambre vint la rejoindre dans la cour.
— Philomène, continua Alauricette, Germaine est-elle habillée?
Et sur la réponse affirmative de la servante, elle ajouta :
— Otez-luison tablier, coiffez-la et amenez-lamoi... Nous allons à la Vignère... Inutile d'en parler à M^^^ Phihberte... Allez vite!
Un quart d'heure après. Pierrot trottinait sur
la route, portant sur son dos M""^ Roche et Germaine. Mauricette avait tenu à emmener sa fille, espérant que la vue de la petite fléchirait plus promptement M. Magnier, et, dans son impatience, elle talonnait silencieusement l'âne; elle ne lui épargnait même pas les coups de cravache, et Pierrot, peu habitué à ce traitement, manifestait sa surprise par des braiments irrités. M"^^ Roche le mena d'un tel train, que le pauvre animal était tout en sueur, quand les toits de la Vignère pointèrent au-dessus des tilleuls.
Mauricette et Germaine descendirent; la jeune femme ouvrit elle-même la porte cochère, et, tirant l'âne par la bride, le confia au g ranger, après s'être assurée que l'avocat était à la maison.
— Cours dans le jardin, dit-elle à sa fille, mais ne t'éloigne pas... Je t'appellerai tout à l'heure...
Elle gravit rapidement l'escaher, et, sans frapper, entra comme un coup de vent dans le cabinet de Pierre Magnier.
L'avocat achevait ses derniers préparatifs; il remplissait de livres une caisse placée au milieu de la pièce et tournait le dos à la porte. Il se releva, aperçut Mauricette, et sa physionomie exprima autant de contrariété que de stupéfaction. — Ainsi ses précautions avaient été inutiles ; l'explication qu'il avait cherché à esquiver devenait inévitable...
— C'était donc vrai, murmura M'""- Roche
d'une voix étranglée, vous allez partir et je n'en savais rien!... Le procédé est singulier!
— De grâce, répondit-il, en retrouvant un peu d'aplomb, ne vous emportez pas et n'exagérez rien... Il s'agit d'un voyage d'affaires... Ne puis-je donc, sans encourir vos soupçons, m'absenter même pour une quinzaine?
— N'essayez pas de me leurrer, riposta Mauricettc en fixant ses regards étincelants sur la caisse à demi pleine; emporte-t-on avec soi ses livres quand on part pour quinze jours?... Ayez donc un peu de franchise... Vous avez hâte d'être loin de moi... Je vous gêne!
— Continuez!... Dites-moi tout de suite que je suis un effronté menteur!
Il n'était pas fâché de voir que la conversation débutait sur un ton violent; il espérait que Mauricette pousserait les choses à fexcès et que cela lui permettrait de se poser en homme offensé. Il préférait les scènes d'invectives aux scènes de sentiment et se demandait déjà comment il opérerait adroitement sa retraite. « Au fait, pensait-il, j'ai eu tort de ne pas aller tout bonnement m'expliquer avec elle à la Commanderie. Quand on est chez les autres, on peut saisir le premier prétexte pour simuler la colère et se retirer dignement; mais quand la femme qu'on veut quitter vient vous trouver à domicile, il n'est pas commode de la prier de sortir... »
— Pourquoi, ajouta-t-il d'un ton impatiente, voudrais-je jouer la comédie avec vous? Je vous répète qu'il s'agit d'un simple voyage d'affaires.
— Et moi je vous répète que cela n'est pas... Vous ne m'avez caché vos projets que parce que vous espériez rompre avec moi plus facilement lorsque vous seriez loin... D'ailleurs, je sais que vous comptez séjourner tout l'hiver à Paris. Votre neveu François lui-même l'a annoncé à Germaine.
Pierre Magnier se mordit les lèvres. Cette fois il était pris en flagrant délit de mensonge, et il ne pouvait plus jouer son rôle d'homme calomnié. C'était à lui maintenant de chercher des excuses.
— Ne mentez donc pas, poursuivit Mauricette, convenez que ce départ était prémédité et que vous vouliez vous éloigner de moi!... Qu'ai-je fait, s'écria-t-elle en joignant les mains, pour que vous me traitiez avec cette cruauté?... Ne vous ai-je pas assez tendrement aimé?... N'ai-je pas tout sacrifié pour vous?... Ne vous ai-je pas donné le meilleur de moi-même?... Ah! que je suis malheureuse!...
Elle s'était assise près de la table et, la tête dans ses mains, elle sanglotait. Les larmes qui, pendant toute la nuit, n'avaient pas monté à ses yeux brûlés, maintenant venaient en abondance. Elles coulaient sur ses joues, roulaient sur ses bras et
ne tarissaient pas. Tout le corps de la jeune femme était secoué par l'explosion de son chagrin. Elle n'avait plus la force de parler; de temps à autre seulement, un gémissement, pareil à une plainte d'enfant, s'échappait de ses lèvres et allait apitoyer le cœur de l'avocat. Bien que Pierre Magnier fût décidé à en finir, il se trouvait fort empêché par ces larmes intarissables. Très décontenancé, il restait adossé au marbre de la cheminée, cherchant un moyen de mettre un terme à cette scène navrante et n'en trouvant point de pratique.
Ils demeurèrent longtemps ainsi en fice l'un de l'autre.
Un morne silence, interrompu seulement par les plaintes de M"^*^ Roche, planait sur la pièce en désordre. A la fin, l'avocat s'approcha de l'éplorée et lui posa la main sur l'épaule :
— Mauricette, murmura- t-il, calmez-vous... Je suis désolé de vous faire de la peine.
— Ah! répondit-elle en se levant impétueusement et en lui étreignant les bras, ne me dis rien ou dis-moi que tu m'aimes toujours..., que tu n'es pas las de moi!
— Certainement, chère amie... Ne vous mettez pas de pareilles idées en tête et calmez-vous.
— Est-ce que je puis être calme, quand je suis menacée de perdre tout ce qui m'est cher?... Que veux-tu que je devienne sans toi?... Je n'ai plus
qu'à me jeter dans le lac!... Mais ce n'est pas possible, lu ne peux pas me laisser là, comme la première venue; tu ne peux pas oublier ce que nous avons été l'un pour l'autre!... tout le bonheur que nous avons eu ici, dans cette maison!... Pierre, mon Pierre, je suis trop tienne pour que tu veuilles me faire souffrir!
Elle lui avait passé les bras autour du cou et laissait tomber sur son épaule sa jolie ligure oii des larmes brillaient encore. Magnier sentait tout contre lui ce corps souple, ce buste palpitant, et à mesure que l'enlacement de Mauricette devenait plus étroit, il perdait de son énergie et de son inflexibilité. Un voluptueux désir, de plus en plus envahissant, le troublait. Fatalement attirées, ses lèvres effleuraient celles de Mauricette. La jeune femme devina cette émotion et comprit qu'elle pouvait encore ressaisir celui qui cherchait à lui échapper.
— Ah! tu m'aimes toujours, murmura-t-elle, je le sens bien!... Mes baisers sont trop tendres pour que tu n'en veuilles plus!
En même temps, elle multipliait ses caresses, et Pierre xMagnier, faiblissant à mesure, trouvait dans les larmes de sa maîtresse un renouveau de passion et de plaisir...
Tandis que M'"'^ Roche s'acheminait vers la Vignère, Simon Roche, ayant copieusement dîné
avec ses vignerons, se rappelait qu'il avait laissé sa femme assez souffrante à la Commanderie et se décidait à aller voir ce qui se passait chez lui. La scène de la veille, l'évanouissement de Mauricette, les airs agacés de Philiberte le tracassaient, et il se serait reproché de rester tout le jour hors du logis. 11 pressa le pas et, quand il arriva dans la salle à manger, il trouva sa cousine seule, attablée devant un œuf à la coque.
— Est-ce que Mauricette est toujours malade? demanda-t-il brusquement.
Philiberte haussa les épaules.
— Elle est malade comme moi, répondit-elle; mon garçon, quand le chat est sorti les souris prennent leurs ébats... Ta femme est partie, dès le patron-minet, avec Germaine...
— Et où est-elle allée? cria Simon ahuri.
— Interroge Philomène... Elle te renseignera peut-être; quant à moi, je n'ai rien pu en tirer.
— Philomène, je vous ordonne de me dire où est Madame! s'exclama le maître de la Commanderie, de sa voix la plus aiguë.
La femme de chambre, voyant que les choses tournaient mal, se décida à avouer que Madame et Mademoiselle étaient à la Vignère.
— A la Vignère! grogna Simon furieux.
— A la Vignère! répéta Philiberte scandalisée... Vous vous serez trompée, ma fille!...
M. Roche n'écoutait plus. La colère lui mon-
tait à la tête avec la jalousie, et il était devenu cramoisi.
— Qu'on attelle le Sn/n à la charrette anglaise! commanda-t-il, exaspéré.
Dix minutes après, il était campé sur le siège etfouaillaitson cheval dans la direction de Saint- Jorioz. Le 'Brun était bon trotteur, et, tandis qu'il brûlait le cailloutis de la route, Simon Roche, la tête en feu malgré la bise d'octobre qui lui soufflait au visage, se répétait: «Est-ce possible? est-ce possible?... Elle aurait donc perdu toute pudeur!... » Peu à peu une éclaircie se faisait dans son cerveau offusqué par les libations du dîner. Il se rappelait le trouble de Aiauricette à la nouvelle du prochain voyage de l'avocat. Elle ne s'y attendait pas, sans doute, et ce matin elle était allée à la Vignère pour s'opposer à ce départ... Ou bien peut-être Magnier lui avait-il donné rendez-vous là-bas pour lui faire en paix ses adieux?... Dans tous les cas elle était coupable... A l'idée d'être trompé, lui, Simon Roche, par une femme à laquelle il avait assuré une existence heureuse, une femme qui lui devait tout! — son orgueil se révoltait, et le crève-cœur d'être joué de la sorte l'enrageait encore plus que la trahison même. Il se sentait sur la poitrine un poids qui l'étouffait, et il fouaillait le cheval avec plus de fureur : « Oh! je la tuerai! je la tuerai! » criait-il.
Le Brun arriva tout en écume devant le porche
de la Vignère. Simon lui jeta une couverture sur le dos, noua les guides à un anneau scellé dans le mur et entra.
La première personne qu'il aperçut fut Germaine, assise sur une marche de l'escalier. La petite s'était lassée de jouer dans le jardin ravagé par les gelées blanches; son estomac se creusait et elle rêvassait, désœuvrée, en attendant qu'on l'appelât pour dîner.
A la vue de son père, sa figure s'éclaira.
— Papa! s'écria-t-elle en courant joyeusement à lui.
— Chut! murmura-t-il en l'embrassant... Où est ta mère ?
— Là-haut, avec l'ami Magnier.
— La misérable! songeait M. Roche, elle se sert de sa fille comme d'un paravent... Attendsmoi ici, reprit-il, je vais venir te retrouver... Ce ne sera pas long!
En deux bonds il gravit l'escaUer, pénétra dans le couloir et se dirigea droit vers la porte du cabinet, que, dans leur agitation, les deux amoureux avaient oublié de fermer au verrou. Il écouta un moment. Ils étaient bien là tous deux...
Violemment, il poussa la porte et trouva Mauricette dans les bras de l'avocat. L'n éblouissemcnt lui passa dans les yeux, un afflux de sang lui monta à la tête; il serra les poings et bondit sur les deux coupables atterrés. Mais, au lieu de se
précipiter vers eux, il tourna soudain sur lui-même et s'abattit sur le parquet comme une masse.
Ainsi que l'en avait prévenue M. Roche, Germaine n'avait pas eu longtemps à attendre. A peine s'était-elle rassise, qu'une double exclamation partit d'en haut et la remitsur pied. Effrayée, elle s'élança vers le couloir, vit la porte du cabinet grande ouverte, y courut et s'arrêta sur le seuil, terrifiée par un spectacle inattendu.
Son père, le visage bleui, gisait sur le tapis; l'avocat se penchait vers lui pour lui enlever sa cravate, tandis que sa mère défaillait sur une chaise.
Aux cris poussés par Germaine, la grangère était accourue, et Pierre Magnier lui avait donné l'ordre d'aller à la recherche du médecin de Saint- Jorioz. Quand, au bout d'une mortelle demi-heure, celui-ci arriva enfin, il hocha le menton et fit la moue. Après avoir essayé en vain de pratiquer une saignée, il déclara que tout était fini et que iM. Roche avait succombé à une attaque d'apoplexie.
A la brune, tandis que Mauricette et Germaine, muettes et grelottantes, revenaient sur le nonchalant Pierrot, le 'Brun ramenait, mais au pas cette fois, le corps du maître de la Commanderic, roulé dans des couvertures et couché en travers de la charrette anglaise.
lOO MADEMOISELLE ROCHE
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y fTT^^ URtMFNT berce par le cailloutis de la
è ï^^)J}' ^^^^^■' ^^ corps de Simon Roche fai- Sz^^^xk ^^^^ ^*^" dernier voyage au bord du lac, et, seule à la Commanderie, Philiberte se rongeait d'inquiétude. « Que s'était-il passé à la Vignère pour que Simon, M'"'^ Roche et Germaine restassent si tard par les chemins? » Philiberte, la nuit précédente, avait rêvé que ses dents tombaient, et c'était fort mauvais signe. Depuis le matin elle s'attendait à quelque tablature et, l'obscurité aidant, elle se forgeait toutes sortes de tragiques histoires. Simon était très colère quand on le poussait à bout, et, en supposant qu'il eût surpris Mauricette en faute, il était capable de se laisser aller à quelque acte violent. Prise de tardifs scrupules, la vieille fille se
reprochait d'avoir éveillé les soupçons de son cousin par des insinuations téméraires. Elle reconnaissait tout bas que sa rigoureuse honnêteté l'avait fourvoyée et que le moyen dont elle s'était servie pour rendre Simon plus clairvoyant n'était ni adroit ni charitable. Ces réflexions redoublaient encore ses transes. Au lieu de rester dans la salle à manger où le souper refroidissait, elle était montée au premier et, penchée à une fenêtre ouverte, elle s'obstinait à regarder dans la direction de la route de Saint-Jorioz, cherchant à distinguer quelque chose à travers le brouillard opaque.
Enfin, elle entendit du côté de la Puya un lointain bruit de roues, puis au tournant de la route, elle aperçut une vacillante lueur qui trouait la brume d'un grand halo jaunâtre. Peu à peu, cette lueur devint plus distincte et le grincement des roues s'accentua. La voiture avançait, mais lentement, si lentement!... Ce n'était guère l'allure ordinaire de la charrette anglaise de Simon... Et instinctivement le cœur de la cousine se serra.
Le véhicule se rapprochait du mur de la Commanderie et Phihberte percevait maintenant des silhouettes confuses et mouvantes :
— Est-ce toi, Simon? cria-t-elle de la fenêtre. Simon ne répondit pas; ce fut une gémissante
voix d'enfant qui jeta dans la nuit :
— C'est nous, cousine!... Venez vite!
— Sûr, pensa Philiberte, sûr, il y a un malheur!
Elle se dépêcha de quitter son observatoire, mais ses jambes se dérobèrent; dans son trouble, elle ne pouvait plus trouver l'escalier. Lorsqu'elle atteignit enfin le vestibule, trois hommes gravissaient déjà les marches du perron, portant avec précaution un mystérieux fardeau, et, à la faible lueur d'une lanterne, dans le désordre des couvertures, Philiberte vit avec terreur émerger des plis d'un drap la tête pendante de Simon Roche. — Derrière les porteurs apparaissaient Mauricette et Germaine.
— Sainte Vierge, balbutia la cousine, qu'est-il arrivé à Simon ?
En même temps elle saisissait le bras de jy^me {^oche et le secouait rudement; mais celle-ci, les yeux hagards, les gestes effarés, se dégageait en criant:
— Il est mort..., il est mort... Laissez-moi! Puis elle s'enfuyait comme une folle et courait
s'enfermer dans sa chambre.
l\|iie Philiberte avait pris la main de Germaine dont les dents claquaient et, pour l'arracher à ce lugubre spectacle, l'entraînait dans la salle à manger oîi elle la laissait sous la garde de Philomène.
— Seigneur! Seigneur! soupirait la vieille fille en guidant les porteurs jusqu'à la chambre de M. Roche. — Elle fît étendre le corps sur le lit, envoya un exprès au docteur Lettraz et redescendit près de Germaine.
Philomènc avait installe l'enfant près de la cheminée Hambante et, la voyant transie, cpeurée, elle essayait de lui faire avaler quelques gouttes de vin pur.
— Philomène, dit M"^ Philiberte, commandez à la cuisinière un bouillon bien chaud pour cette petite et allez voir si votre maîtresse n'a besoin de rien... Dès que le docteur sera arrivé, prévenezmoi... Je remonterai avec lui là-haut.
Elle s'assit devant l'âtre, attira Germaine entre ses genoux, l'entoura de ses bras, la baisa tendrement, tandis que l'enfant, reprise d'un tremblement nerveux, sursautait, la poitrine soulevée par d'intermittents soupirs.
— Ma pauvre petiote, murmura Philiberte, voilà une bien lourde croix à porter, pour toi qui es si jeune!... Voyons, chérie, maintenant que nous sommes nous deux, tâche un peu de te ravoir et raconte-moi ce qui s'est passé...
D'une voix coupée par des restes de sanglots, Germaine raconta naïvement son arrivée à la Vignère, son attente dans le jardm, et, comment, ennuyée de jouer seule, elle était revenue s'accroupir au bas de l'escalier, espérant toujours qu'on l'appellerait bientôt dans la salle à manger, ainsi qu'on le lui avait promis.
— Alors, continua-t-elle, papa est entré dans la cour et m'a demandé où était maman; je lui ai répondu: « Là-haut, avec l'ami AUignicr: » li ma
embrassée en disant: « Atccnds-moi, je vais revenir. )) Alors je l'ai attendu, et puis on a crié, j'ai eu peur, je suis montée, et en entrant dans la chambre j'ai vu mon pauvre papa étendu tout de son long sur le tapis... M. Magnier lui ôtait sa cravate et petite mère avait la tête couchée sur la table... Alors on a envoyé chercher un médecin et il a dit que papa était mort d'une attaque...
Un sanglot provoqué par le souvenir de cette scène d'épouvante interrompit Germaine. M^^*^ Philiberte avait écouté le récit de l'enfant en hochant le menton; sa maigre figure exprimait successivement la pitié, l'ironie et l'indignation. Elle serrait plus étroitement la petite contre sa poitrine et demeurait silencieuse.
iVlaintenant le mystère de la mort subite de Simon Roche s'éclaircissait pour la vieille fille. En son cerveau, elle reconstituait le drame tel qu'il avait dû se passer. — M'""^ Roche avait voulu revoir encore une fois l'avocat avant son départ. Simon avait surpris les deux amoureux au milieu d'une conversation quine lui laissaitplus de doute sur l'infidélité de cette coupable Mauricette. Qu'avait-il vu, en entrant à l'improviste chez M. Magnier? M'^*^ Philiberte n'osait l'approfondir, mais le rouge lui montait à la figure en y pensant... Sous le coup de cette honteuse découverte, Simon avait été frappé mortellement... Sa femme l'avait tué, en somme; elle n'eût pas fait pis en
MADEMOISELLE ROCHE lOf
lui enfonçant elle-même un couteau dans le cœur. Du reste, elle avait déjà conscience de son crime; c'était pour cacher ses remords qu'elle avait couru s'enfermer dans sa chambre!...
La vertueuse fille sentait une haine peu chrétienne lui bouillonner dans la poitrine. Elle était tentée d'aller trouver Mauricette et de lui crier comme Dieu à Gain: « Qu'as-tu fait de ton frère?... » La rentrée de Philomène la força de se contenir.
— Le docteur Lettraz est là-haut, annonça cette dernière...
— C'est bon, je monte... Philomène, vous coucherez cette enfant dès qu'elle aura avalé son bouillon... Embrasse-moi encore, pauvre chérie, et tâche de dormir... J'irai tout à l'heure te border dans ton lit...
Quand elle pénétra dans la chambre mortuaire, le vieux Lettraz était occupé à palper les mains, le cou et la poitrine du défunt étendu, la chemise ouverte, sur le lit.
— C'est bien fini, dit le docteur en laissant retomber l'un des bras de Simon Roche, la congestion l'a tué net... Il paraît qu'il a succombé pendant une visite à la Vignère?
M""-' Philiberte inclina la tête affirmativement; ses yeux rencontrèrent les petits yeux gris fureteurs du médecin, et un moment ils se regardèrent silencieusement.
Io6 MADEMOISELLE ROCHE
— Il était d'un tempérament apoplectique, rcpri: Lettraz, mais n'importe... Il a dû éprouver une émotion bien violente pour être ainsi terrassé du premier coup...
— Je le crois aussi, répondit laconiquement la vieille fille.
De nouveau, ils échangèrent un regard; à la lueur ironique qui passa soudain dans les yeux du médecin, Philiberte devina qu'il se doutait de quelque chose et que probablement la passion de M"'^ Roche pour l'avocat était déjà la fable d'Annecy. — Elle rougit, tandis que le docteur, très prudent et réservé, détournait les yeux et soupirait.
— Ce que c'est de nous, murmura-t-il, comme pour donner le change à son interlocutrice. Pensez que dimanche dernier nous avions soupe ensemble!... Le pauvre garçon n'était pas encore d'âge à faire un mort...
— Que voulez-vous? répliqua sentencieusement Phihberte :
Les enfants deviennent gens Et les o-ciis deviennent rien...
et ma fi, quand on voit ce qui se passe : « Pour une joie mille douleurs, » le mieux est peut-être encore de plier bagage au plus vite.
— Bonsoir, conclut le docteur qui ne semblait
MADEMOISELLE ROCHE lOJ
pas trop goûter cette philosophie; voici mon certificat de décès, bonsoir, je vais me recoucher... Quand voulez- vous faire la sépulture?
— Pas avant après-demain... Il faudra prévenir les parents... Je compte sur vous pour m'aider, docteur, car la veuve n'est bonne à rien!
En effet, dans l'intervalle qui s'écoula jusqu'à la matinée des obsèques, Mauricette ne se montra pas. Elle restait claquemurée chez elle, ne voulant voir personne, pas même sa fille. La journée du lendemain fut employée aux préparatifs fijnèbres. La couturière vint essayer les vêtements de deuil; les amis de Simon Roche se relayèrent avec Philiberte pour veiller le défunt, et le surlendemain au matin, le cercueil, exposé dans le vestibule et entouré d'un cordon de cierges allumés, attendit l'arrivée du clergé et des invités.
Les parents, les amis, les simples relations débouchaient par groupes dans la cour et gravissaient lentement les degrés du perron, tandis qu'au loin les cloches de Saint-Maurice tintaient dans l'air humide. Le jardinier, vêtu de noir, introduisait les hommes dans la salle à manger et indiquait aux dames le salon où M^^'-' Philiberte et Germaine les recevaient seules. M'"^' Roche s'était déclarée incapable de suivre le convoi de son mari et elle se cloîtrait obstinément dans sa chambre. Germaine, enveloppée en des crêpes de deuil, recevait machinalement les embrassades des amies de la
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famille. Étourdie par cet appareil funèbre, par le défilé de toutes ces dames en toilettes sombres, elle ne pleurait pas, mais elle était très pâle et serrait convulsivement la main de sa cousine. Celle-ci, sanglée dans sa robe de mérinos, qui engaînait comme un fourreau sa maigre personne, avait les yeux rouges, mais s'efforçait de surmonter son émiotion pour répondre dignement aux condoléances chuchotées à voix basse, comme dans une église. Quand une dame, par intérêt ou par curiosité, s'informait deM"^^ Roche, Philiberte répondait brièvement :
— Ma cousine garde la chambre...
Mais dans les pUs de ses grosses lèvres, dans le mouvement de ses yeux ronds levés au ciel, dans le frémissement de ses épaules, il y avait une expression de mécontentement et de méprisante animosité qui n'échappait point aux regards observateurs.
Au fond delà salle à manger où s'entassaient les hommes, le chanoine Pérard et le docteur Lettraz se tenaient à côté des membres de la fimille. — La mort avait eu raison de f hostiUté des parents paternels du défunt. Son frère, un géomètre d'Annecy, et son beau-frère Bessonnis, avaient cru devoir déférer à l'invitation du docteur Lettraz. Le beau-frère Bessonnis, qui possédait un petit domaine au village de La Tuile, avait amené avec lui son fils, robuste garçon de dix-sept ans, au teint coloré, aux grands
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yeux bruns, ayant déjà à la lèvre supérieure un soupçon de moustache.
Le géomètre et le campagnard, tous deux hâlés avec des colliers de barbe mal taillés, tous deux engoncés en des redingotes de gros drap, regardaient d'un œil convoiteux les embellissements effectués par Simon Roche dans cette confortable maison de la Commanderie, oii ils n'avaient point pénétré depuis que le testament de l'oncle Pétrus les avait frustrés de leur part successorale. Serrés l'un contre l'autre, ils s'entretenaient du défunt et leurs discours manquaient visiblement de charité et de convenance, car le jouvenceau aux moustaches naissantes en paraissait lui-même choqué. Il tirait son père par le pan de sa redingote et lui montrait de l'œil le chanoine et le docteur qui pouvaient entendre leurs propos et s'en offusquer.
— Messieurs, annonça gravement l'un des pleureurs, le mort quitte sa maison...
En effet, on entendait dans la cour la psalmodie du clergé de Saint-Maurice. Les porteurs enlevèrent le cercueil; les pleureurs en vestes noires, les pleureuses voilées de blanc, l'escortèrent cierge en main, puis en arrière la longue file des hommes et des femmes se répandit sur la route et, sous la froide bruine d'octobre, le convoi de Simon Roche s'achemina vers féglise.
Dans le premier banc, à gauche, près du
maître-autel et non loin des cierges qui entouraient le cercueil de leurs lumières fumeuses, Germaine s'était agenouillée. Ses yeux allaient des assistants aux ofliciants; elle écoutait comme en un rêve le plain-chant des psaumes, voyait à ses côtés Philiberte et deux ou trois vieilles dames s'essuyer les yeux, se tamponner les joues, et, honteuse de ne pas pouvoir pleurer, elle se reprochait sa sécheresse de cœur.
Pourtant elle aimait son père et ressentait une douloureuse émotion à la pensée qu'il était enfermé là, dans cette bière, et qu'elle ne le reverrait plus jamais. Malgré son humeur grondeuse et ses brusqueries, Simon Roche était bon pour elle. Il n'avait pas les façons aimables, démonstratives et caressantes de l'ami Magnier, mais il était fier de sa fille, il se plaisait avec elle, s'inquiétait de ses moindres bobos et obéissait à tous ses caprices. Germaine se rappelait toutes ses gâteries, et pourtant ses yeux restaient secs. Elle ne pouvait, malgré son chagrm, trouver ces manifestations extérieures qui paraissaient si faciles aux autres. En dépit de ses efforts, le spectacle de ce qui se passait autour d'elle occupait trop son esprit et la distrayait de sa tristesse. Ses yeux d'enfant étaient attirés à droite et à gauche par les allées et venues du clergé, par les figures étranges des pleureuses, par les visages nouveaux pour elle du géomètre et de son beau-frère Bes-
sonnis. Par moments même, elle se penchait imperceptiblement pour examiner ce garçon de dixsept ans qui se tenait debout près de M. Bessonnis et qui devait, lui aussi, être un parent. Puis elle s'en voulait de sa curiosité et, se plongeant la tête dans les mains, elle essayait de se recueillir.
Néanmoins, quand on commença de chanter le T)ies i}\r et que les versets de la terrible prose retentirent sous la nef, lancés alternativement par la voix de basse des chantres et par le soprano des enfants de chœur, les nerfs de Germaine se détendirent, ses yeux se mouillèrent, sa gorge se desserra et elle pleura si abondamment que Philiberte, touchée, ne put se tenir d'étendre le bras et de presser tendrement la petite contre sa poitrine.
Après l'absoute, dans le désordre de la sortie, il y eut un pêle-mêle pendant lequel les files des hommes et des dames se trouvèrent confondues. Phihberte et l'enfant, séparées du deuil, restèrent en arrière au milieu d'un groupe masculin, qui conversait à haute voix sous le porche encombré.
— Avez-vous remarqué, disait l'un des interlocuteurs, que l'avocat iMagnier s'est abstenu d'assister à la sépulture?
Germaine tressaillit et prêta l'oreille. En effet, tandis que le docteur Lettraz et le chanoine Pérard accompagnaient les parents, elle avait constaté l'absence de Pierre Magnier. et cepen-
dant il était un des plus intimes amis de la famille...
— Il est parti hier pour Paris, reprenait un voisin, et il a bien fait... Sa présence ici eût été déplacée.
— Je ne suis pas de votre avis... Il a manqué aux plus simples convenances. Dans la circonstance, ce départ est presque un aveu... choquant.
— Alors, vous croyez?...
— Parbleu! Tout Annecy en est convaincu. Demandez un peu à la gouvernante de l'avocat ce qu'elle en pense !...
ly^iie Philiberte, effarouchée, tira vivement Germaine par le bras, et parvint à l'entraîner loin du groupe des causeurs.
Le cortège se reforma péniblement, et, à travers les rues d'Annecy, on s'achemina lentement vers le cimetière. Mais pendant tout le trajet, Germaine resta intriguée par la conversation qu'elle avait entendue. — Pourquoi la présence de l'ami Magnier eût-elle été déplacée? Était-ce parce que la mort de M. Roche était arrivée à la Vignère ?... Mais cette attaque d'apoplexie n'était pourtant pas de la faute de M. Magnier!... Pourquoi son départ était-il un aveu choquant?... Un aveu... de quoi? — Germaine se perdait en conjectures et trouvait que ces gens-là n'avaient pas le sens commun. Pourtant, leurs paroles la tracassaient et, si elle eût osé, elle en eût sur-le-champ
demandé la signification à Philiberre. Les pénibles cérémonies du cimetière parvinrent seules à la distraire de cette préoccupation.
Quand le cercueil fut descendu dans la fosse et que les assistants se furent séparés de la tamille en secouant solennellement la main des parents, une voiture qui stationnait à la grille du cimetière emmena Philiherte, Germaine et le docteur Lettraz.
— Je vous accompagne jusque chez vous, dit le médecin à la cousine; maintenant que nous avons rendu les derniers devoirs au défunt, il va falloir s'occuper des vivants... Germaine est mineure; nous allons réunir un conseil de famille et il est convenable que j'en cause d'abord avec la veuve, qui sera tutrice.
Hélas! M"^'-' Roche ne songeait guère à cette tutelle qui occupait l'esprit du seul docteur Lettraz. La catastrophe de la Vignère l'avait affolée. Tantôt se démenant comme une agitée, tantôt étendue dans un fauteuil, elle passait d'une crise nerveuse à un état de prostration somnolente. Constamment elle avait devant les yeux Simon Roche agonisant aux pieds de l'avocat. La peur atroce qui l'avait paralysée à la brusque apparition de son mari, puis l'horreur de cette mort dont elle était seule cause, désorganisaient momentanément son cerveau. La nuit, de sanglants cauchemars la tourmentaient.Tous ses scrupules religieux
étaient réveillés par l'épouvantable dénoûment de sa passion. La dévotion superstitieuse qu'elle tenait de sa mère reprenait maintenant sur son cœur et ses sens un empire absolu. Elle jugeait sa faute impardonnable et elle voyaitdéjà les gouffres de l'enfer s'ouvrir béants pour l'engloutir.
Ce fut dans cet état de désordre mental que la trouva le docteur Lettraz. Il jugea, sans doute, que dans ces conditions tout entretien sérieux était impossible, car, au bout d'un quart d'heure, il alla rejoindre Philiberte et Germaine qui se débarrassaient de leurs crêpes.
— Elle est à moitié folle, murmura-t-il à la cousine, et il n'y a rien à en tirer... A toutes mes questions, elle a répondu : « Faites ce que vous voudrez! » et je m'en suis allé en me bornant à lui ordonner une potion calmante... Vous devriez lui amener sa fille. La vue de la petite amènerait peut-être une crise de larmes et ça la rendrait plus raisonnable... Bonjour!
Le conseil du docteur paraissait sensé. M"*^ Philiberte, surmontant sa répugnance et son aversion, prit Germaine par la main et monta dans la chambre de M"^^ Roche.
Le bruit de la porte ouverte et refermée attira à peine l'attention de Mauricette qui, pâle, les traits bouleversés, les cheveux épars, demeurait la tête penchée et les mains posées sur les bras du fauteuil.
— Madame, dit Philiberte, « fort qui abat et
HT
plus fort qui se relève; » je comprends que vous ayez de quoi pleurer, mais il y a temps pour tout, et il faudrait aussi songer un peu à votre fille... Mauricette releva brusquement la tête :
— Que me voulez-vous encore ? demanda-t-elle d'une voix rauque.
— Maman! s'écria Germaine s'élançant vers elle, je veux t'embrasser!
Mais, comme elle s'approchait, M'"^ Roche lui saisit le bras, la regarda, et ce visage d'enfant lui rappela sans doute un souvenir plus particulièrement pénible, car elle l'écarta d'un geste farouche et se détourna.
— Non, murmura-t-elle avec terreur, va-t'en !... Et vous aussi, partez, ajouta-t-elle en lançant un regard hostile à M^^*^ PhiUberte. Votre vue me fait mal... Allez-vous-en!
Effrayée, Germaine avait reculé et s'était réfugiée dans les jupes de la cousine.
— C'est bon, répliqua celle-ci en emmenant l'enfant, je vois que vous êtes aussi mauvaise mère que mauvaise femme... Soyez tranquille, je ne moisirai pas ici, et vous m'avez vue plus que vous ne me verrez...
En effet, dès le lendemain, malgré les larmes de Germaine, M^'^ Philiberte fit ses paquets et prit le premier bateau qui descendait vers Talloires.
ii6
N an s'était passé depuis la mort de Simon Roche, mais cette année n'avait guère apporté de modifications dans l'état d'esprit de M'"^ Roche. Au contraire, ses humeurs noires allaient s'assombrissant. En cette nature exaltée et toute de première impression, la tragique aventure de la Vignère avait déterminé une double révolution morale. L'ancienne tendresse de Mauricette pour Pierre Magnier s'était changée en une haine passionnée, et tout ce qui lui rappelait sa liaison avec l'avocat lui devenait odieux. Le repentir de sa faute, la crainte d'un châtiment dans ce monde et dans l'autre, avaient soudain réveillé en elle le goût des pratiques religieuses. Elle était devenue dévote, se confessait fréquemment, allait entendre chaque
matin la messe au couvent le plus proche et passait une grande partie de la journée en méditations ou en lectures pieuses.
Cette remontée de dévotion, après des années de tiédeur, avait inBué sur sa toilette aussi bien que sur son caractère. Elle exagérait encore l'austérité de ses vêtements de deuil, portait des robes de coupe monastique, aplatissait ses cheveux et les dissimulait sous le crêpe de son chapeau fermé. Sa physionomie même, autrefois ouverte et mobile, prenait une expression rigide et froidement indifférente.
Peut-être, par ce changement radical dans ses habitudes d'être, espérait-elle effacer la fâcheuse impression produite sur la société de la petite ville, par la révélation de sa liaison coupable avec Magnier et par la catastrophe qui en avait été la conséquence. Néanmoins, jusqu'alors son zèle pieux n'avait pas désarmé l'opinion publique. Bien que sa conduite fût maintenant exemplaire, bien que Pierre Magnier n'eût plus reparu à Annecy, on ne pardonnait pas à Mauricette ses égarements passés, et on la tenait à distance. Le vide se fliisait autour de la Commanderie, et aucune des dames qui s'étaient trouvées naguère en relations avec M'""-' Roche ne lui rendait visite. La cousine Philiberte était repartie pour sa maison de Talloires, sans même prendre congé de la veuve, et, à l'exception du docteur Lettraz,
Il8 MADEMOISELLE ROCHE
appelé chez M™^ Roche par ses fonctions de subrogé-tuteur, personne ne mettait plus les pieds à la Commanderie.
Germaine constatait cet abandon et en souffrait, sans se l'expliquer. Sa petite âme d'enfant, très ardente, très avide d'expansion et de tendresse, se gelait dans cette solitude de jour en jour plus complète.
Non seulement elle supportait avec peine cet isolement qui la privait de toutes les distractions si nécessaires aux enfants, mais elle avait à souffrir d'un abandon plus cruel encore, celui de M"^'^ Roche. Entièrement absorbée par ses pratiques dévotes, Mauricette négligeait sa fille; elle ne la voyait qu'aux heures- des repas, et encore, pendant ces courts instants de vie en commun, une muraille de glace les séparait. Il n'y avait entre elles aucune intimité, pas une causerie réchauffante, pas une de ces effusions démonstratives, pendant lesquelles l'enfant, serrée contre la poitrine de sa mère, se sent rassurée et réconfortée.
Lorsque Germaine, poussée par un désir d'alfection, hasardait timidement une caresse, Mauricette l'écartait de la main ou bien arrêtait son élan par un regard acerbe où la petite croyait lire une mystérieuse aversion. Ainsi, par une cruelle fataUté, Germaine se trouvait, presque depuis sa naissance, vouée au rôle d'entant de-
MADEMOISELLE ROC H F. IIÇ
laissée; du vivant de M. Roche, Mauricette l'avait sacrifiée à sa passion, et maintenant elle Tn-nmolait à de secrètes rancunes; elle semblait l'envelopper dans la violente animosité qu'elle nourrissait contre tout ce qui lui rappelait les fautes de sa jeunesse.
Abandonnée à la surveillance de Fhilomène, c'est-à-dire livrée absolument à elle-même, en dehors des heures où un professeur d'Annecy venait la contraindre à étudier, l'enfant poussait à la bonne aventure, et si, au milieu de ce délaissement et de cette absence de tutelle sérieuse, elle ne devenait pas mauvaise, il fallait en rendre grâce à son excellent naturel et à son esprit sainement équiUbré.
Privée de la société des enfants de son âge, obligée de s'inventer à elle-même des jeux et des distractions, Germaine s'était éprise d'une vive amitié pour l'âne Pierrot et en avait fait son camarade. Un lien de plus les unissait. Pierrot, depuis la catastrophe de la Vignère, était, lui aussi, devenu un objet d'aversion pour M""^ Roche. Elle ne pouvait supporter la vue du baudet et elle avait manifeste l'intention de le vendre à un jardinier du voisinage. Néanmoins, grâce à la connivence de Philomène, l'enfant avait réussi à le maintenir dans son écurie. Elle seule s'occupait de lui, veillant à ce qu'il eût toujours du foin au râtelier et une chaude litière. Son amitié
pour Pierrot occupa une partie de ses journées et lui Ht trouver le temps moins long.
Puis, au printemps, on la prépara à la première communion, et le catéchisme, les exercices pieux achevèrent de lui faire trouver sa solitude moins insupportable.
Mais, vers la fin de Tannée, elle eut un gros crève-cœur. Malgré ses soins, au retour du mauvais temps. Pierrot commença à dépérir. Il ne s'était jamais remis de son dernier voyage à la Vignère. Depuis cette époque il toussait et s'alanguissait. Les rudes gelées de décembre et de janvier accrurent encore son état maladif; il ne mangeait presque plus et frissonnait continuellement, bien qu'il eût de la paille jusqu'au ventre.
Quand, en février, la neige commença de fondre, Germaine, inquiète, passa toutes ses heures de récréation près de son camarade. Dès que M™^ Roche partait pour visiter quelque église, l'enfant courait détacher Pierrot. Elle caressait tendrement l'échiné et les flancs amaigris de l'âne, l'exhortait d'une voix douce à manger et lui offrait des morceaux de sucre qu'elle avait chipés à l'office. Pierrot fixait sur sa petite amie son grand œil violet et souffrant, flairait un moment le morceau de sucre, puis détournait la tête, sans se laisser tenter, et une toux profonde secouait ses côtes saillantes.
Alors, Germaine, s'imaginant que le soleil déjà chaud er la promenade au grand air réveilleraient son appétit et lui rendraient des forces, jetait sur le dos de l'animal une épaisse couverture de laine et l'emmenait dans les allées du jardin exposées au midi. Elle marchait à côté de l'âne, tête contre tête, et, comme pour le distraire, lui contait ses ennuis, ses rêves, ses projets de belles promenades, quand le printemps serait revenu... Elle lui affirmait gravement qu'elle le soignerait si bien qu'elle le guérirait de son rhume; que d'ailleurs le retour de la belle saison suffirait seul à lui rendre bon appétit et bonne santé, et qu'alors ils feraient ensemble de joyeuses parties de campagne. Comme pour le mettre en train, elle bondissait en avant de lui et essayait de l'entraîner à une course à travers les allées. Par un reste d'habitude. Pierrot ébauchait quelques courtes gambades, puis s'arrêtait essoufflé et toussait; il la regardait alors d'un air navré, secouait lentement ses oreilles, et baissait la tête comme pour dire : « Ce n'est pas ma faute, tu vois bien que je n'en puis plus !... »
Bientôt il fut inoapable de quitter son écurie. Dès qu'il tentait de marcher, ses jarrets tremblaient et une toux plus rauque semblait lui déchirer la poitrine. Son poil était devenu terne, sa maigreur faisait pitié, ses yeux se voilaient, et le jardinier, qui était chargé de le soigner, avoua
brutalement à Germaine que, a sauf son respect, le pauvre roussin était fichu... »
En effet, le lendemain matin, quand la petite Roche entra dans l'écurie, elle trouva Pierrot couché piteusement sur la litière. Au son de la voix de son amie, le baudet moribond tourna encore la tête et fit un effort pour se relever, mais un grand fi-isson agita son échine décharnée; il poussa un braiment rauque et profond, quasi humain, une sorte d'adieu plaintif, puis ses jarrets se raidirent, ses paupières battirent, sa tête retomba dans la paille. C'était fini, et le jardinier, palpant le corps inerte, déclara que la bête était crevée. Germaine, désolée, se sauva en sanglotant et en cachant ses yeux dans ses mains.
L'annonce de la mort de Pierrot trouva M'"^ Roche impassible. Même Germaine, indignée, crut démêler une lueur de satisfaction sur la figure un moment épanouie de sa mère. Malgré les protestations de l'enfant qui voulait qu'on enterrât son camarade dans la châtaigneraie, M'"*^ Roche ordonna qu'on débarrassât l'écurie de cette « charogne, » et le soir même le cadavre du pauvre Pierrot fut livré à l'équarrisseur, ce qui acheva d'exaspérer la petite.
Tout à travers ces nouvelles tristesses, l'hiver peu à peu avait pris fin. Les primevères et les pervenches s'ouvraient sur le sol humide de la châ-
taigneraie; les oreilles d'ours fleurissaient entre les fentes des rochers de la Puya; dans le ciel, sur le lac, un bleu clair souriait aux pâturages reverdis et aux montagnes lavées par les pluies d'avril. Cette rapide invasion du printemps, cette gaieté répandue dans les bois retentissants de chants d'oiseaux, eurent pour effet de faire sentir plus douloureusement à Germaine sa solitude.
Avec sa nature impressionnable, elle subissait plus que les autres l'influence de ce reverdissement et de cette joie des choses; mais en même temps elle éprouvait plus impérieusement le besoin de communiquer la tumultueuse ivresse que le renouveau produisait en elle. La disparition de Pierrot accroissait encore ce besoin d'expansion. Il lui montait au cerveau des désirs d'école buissonnière, de courses dans les montagnes, ou de promenades sur le lac, en compagnie de quelqu'un auquel elle aurait pu faire partager ses admirations enthousiastes et qui eût été capable de lui donner la réplique.
Un soir, après le souper en tête-à-tête avec M"'^ Roche, croyant deviner dans l'attitude moins renfrognée de sa mère une disposition bienveillante, elle insinua doucement que c'était bien ennuyeux de rester toujours calfeutrée à la Commanderie, et, tout à coup :
— Maman, hasarda-t-elle, pourquoi n'irionsnous pas ensemble voir la cousine Philibcrte?
Au nom de la vieille fille, dont elle ne connaissait que trop l'hostilité, M"^^ Roche s'assombrit.
— Et pourquoi irions-nous la voir? répliquat-elle. M^''^ Destilleuls connaît le chemin de la Commanderie, et si elle n'y a pas mis les pieds depuis quinze mois, c'est que sans doute ma société ne lui plaît pas... A son aise!... Je n'ai pas l'habitude de m'imposer aux gens.
— Mais si j'allais à Talloires, moi, avec Philomène?...
— Non, répondit impérieusement Mauricette; et elle ajouta : — Il faut que tu aies bien peu de tact pour ne point sentir les grossièretés qu'on fait à ta mère... Assez là-dessus!
Elle tourna le dos à Germaine, et celle-ci alla bouder derrière le rideau, dans l'encoignure de la fenêtre.
C'était le refuge préféré de l'enfant dans les heures de tristesse. Elle s'y asseyait sur une chaise basse et, soulevant un coin de rideau, regardait au loin les cimes des montagnes qui se découpaient sur le ciel. Ce soir-là, le temps était clair et les premières étoiles tremblotaient dans un azur verdissant. A travers les vitres closes, on entendait des chants de rossignols parmi les vergers. Un plus véhément désir d'activité et de tendresse gonflait le cœur de la petite.
Intérieurement clic se révoltait contre les ré-
sistanccs de sa mère, et peu à peu elle décidaic tout bas qu'elle irait seule visiter sa cousine.
Le lendemain était précisément un jeudi, jour de congé-, et pendant le mois de Marie, sa mère multipliait ses stations chez les Visitandines. Elle partait dès dix heures du matin, après un rapide déjeuner, et ne rentrait que vers six heures. Germaine, médiocrement surveillée, pouvait donc facilement s'esquiver, prendre le bateau de onze heures, passer une bonne partie de l'après-midi à Talloires et rentrer à la Commanderie de façon que sa fugue restât ignorée de M"^^ Roche.
Le jeudi, en effet, Mauricette déjeuna de bonne heure, puis, enveloppée dans ses crêpes, le chapelet en poche, son paroissien à la main, elle partit pour l'éghse de la Visitation qui était devenue son sanctuaire favori. Dès qu'elle fut loin de la Commanderie, Germaine, qui guettait de la fenêtre son départ, coiffa lestement son chapeau de paille, endossa un manteau et, après avoir mis Philomène dans la confidence, se dirigea vers le bateau à vapeur, dont le ponton était situé à dix minutes de la maison.
Elle atteignit la Couronne-de-Savoie juste au moment où le dernier coup de sifflet résonnait, et se précipita vers les bancs des secondes. Sa bourse légère l'obligeait à procéder économiquement, et puis, à l'avant, elle courait moins risque de rencontrer des gens de connaissance.
Tandis que le bateau sortait du chenal avec un étourdissant bruit de palettes, elle était si émue de son escapade et en même temps si occupée à regarder au fond du lac bleu les plans successifs des montagnes, qu'elle ne remarqua pas à côté d'elle un garçon de dix-huit ans qui l'examinait avec attention.
Ce garçon, vêtu de gros drap gris, grand, bien découplé, avait de beaux yeux bruns, caressants, un visage rosé à l'ossature un peu massive, une physionomie ouverte et décidée. Il traînait en laisse, au moyen d'une ficelle passée autour du collier, une chienne de petite taille aux poils couleur loutre, longs, soyeux, avec le jabot et les pattes noisette, de longues jambes fines et une queue en panache. Cette bête originale tenait de l'épagneul par la robe, les oreilles et la queue. Son museau court et lippu avait, au contraire, quelque chose du ratier, tandis que ses yeux malicieux et jaunes, son front bombé et son nez aplati lui donnaient beaucoup de la physionomie du singe. En temps ordinaire, elle devait être fort gaie et espiègle; mais à ce moment elle tirait sur sa corde d'un air piteux, son poil était terne, elle portait la queue basse, reniflait d'un air ahuri et poussait de petits cris plaintifs.
Germaine se sentait prise d'intérêt pour cette bête, qui avait une mine de chien perdu. Après
s'être longuement fixé sur l'épagneul, son regard s'était relevé pour étudier à la dérobée le garçon qui le tenait en laisse. Il lui semblait l'avoir déjà rencontré quelque part, et, en effet, après un moment de réflexion, elle se rappela l'avoir remarqué à l'enterrement, à coté de Bessonnis de la Tuile, le beau-frère ennemi de Simon Roche. — (( 11 est, songea-t-elle, probablement le fils de ce beau-fi-ère et, par conséquent, mon cousin; mais son père n'a jamais pu pardonner au mien d'avoir été avantagé par le testament de notre grand-oncle, et je me garderai bien de lui dire qui je suis, de peur d'être mal reçue... »
Il est probable que le jeune propriétaire de l'épagneule avait également reconnu M"'^^ Roche, et qu'il se livrait de son côté à des réflexions analogues, car il se tenait immobile sur le bord du banc et affectait de donner toute son attention aux mouvements désordonnés de la chienne.
Celle-ci, moins réservée que son maître et devinant sans doute en Germaine une amie des bêtes, s'obstinait à se faufiler près d'elle et à la flairer avec une persistante sollicitude. Même elle poussa la hardiesse jusqu'à se tenir sur son train de derrière et à appliquer ses pattes de devant légèrement crottées sur les genoux deM''^ Roche; en même temps elle regardait anxieusement la petite avec ses yeux jaunes humides et semblait lui adresser une prière.
— Excusez, mademoiselle, dit le jouvenceau en s'apercevant de l'indiscrétion de la chienne; à bas, effrontée, à bas!... ajouta-t-il en tirant sur la laisse.
— Non, non, ne la grondez pas, s'écria Germaine en caressant l'épagneule, j'aime beaucoup les chiens.
Le jeune garçon était redevenu silencieux, et son interlocutrice continuait à passer sa main sur la tête de l'animal qui s'était familiarisé et qui maintenant léchait langoureusement le bout des doigts de la petite fille.
— Elle est gentille, reprit Germaine, comment l'appelez-vous ?
— Elle n'a pas de nom, répondit-il, ou plutôt je ne connais pas celui qu'elle portait; je viens de la trouver dans les rues d'Annecy... Elle a sans doute été perdue par quelque étranger, car elle paraissait toute désorientée, et comme, en passant, je m'étais arrêté à la regarder, elle m'a suivi jusqu'à mon auberge... Je lui ai fait donner une soupe qu'elle a dévorée, je l'ai conduite au vétérinaire qui a déclaré qu'elle était en bonne santé, et, ma foi, j'ai eu pitié d'elle et je l'ai emmenée...
— Vous avez bien agi, s'écria impétueusement Germaine; ça prouve que vous avez bon cœur, et la pauvre bête sera heureuse avec vous !...
— Savoir! répliqua le jouvenceau en hochant la tête et en souriant; d'abord j'ignore comment
elle sera reçue à la Tuile. Nous avons déjà deux chiens de montagne et un chien d'arrêt; cette bête-ci me fait l'effet d'avoir été élevée par des gens riches... Elle a les goûts d'un chien de luxe et mon père n'aime pas beaucoup les bouches inutiles... Dame, à la ferme elle n'aura pas toutes ses aises et recevra plus de torgnolcs que de brioches.
— Oh! protesta la petite indignée, je pense bien qu'on n'aurait pas le cœur de la battre.
— Je n'en mettrais pas ma main au feu, repartit le garçon d'un accent un peu confus; à la campagne, voyez-vous, on n'est pas tendre pour les animaux qui ne rapportent rien et qui coûtent... Dans l'intérêt de la chienne, je préférerais la voir placée chez des bourgeois qui aimeraient les bêtes, et si je connaissais dans le pays quelqu'un qui lui ferait bon visage, je la lui donnerais volontiers.
Un moment, Germaine fut sur le point de s'écrier :
— Eh bien, donnez-la-moi !
Puis elle réfléchit qu'elle n'était pas sûre de la fiçon dont M'"^ Roche accueillerait ce nouvel hôte, et elle se borna à murmurer :
— Je vais chez une personne qui adore les bêtes et qui sera enchantée d'élever celle-ci... Voulez-vous que je lui en parle ?
— Comment s'appelle cette personne?
— Mlle Philiberte Dcstilleuls... Elle demeure à Talloires... La connaissez-vous?
— Un peu, répondit-il en souriant...
— M^^^Philiberte s'y entend, ajouta Germaine; elle soignera bien votre bête, et plus tard je prendrai la chienne chez moi, si maman me le permet.
— Emmenez-la... Je vous la donne de bon cœur... Tenez, elle vous a déjà en gré, et je suis sûr qu'elle sera heureuse avec vous.
— Merci! dit Germaine en prenant la laisse des mains du jeune garçon... Je vous promets qu'elle sera bien soignée... Et si je passe jamais à la Tuile, j'irai vous donner de ses nouvelles.
On était arrivé à Talloires. Le bateau, décrivant lentement un demi-cercle dans l'anse de l'Abbaye, venait frôler le petit ponton à la toiture en auvent. Germaine, après avoir envoyé un signe de tête amical et un dernier regard au jeune garçon de la Tuile, descendit sur le ponton en traînant derrière elle l'épagneulc qui la suivait sans trop se faire prier, et gagna à travers les vignes la maison de M^'^ Philiberte.
La cousine Philiberte habitait dans le haut du village une maison bâtie en terrasse sur la rue, entre une cour décorée de lauriers-thyms et un jardin dominé par une prairie montueuse, qui étendait ses verdoyantes ondulations le long du ravin des Granges. Une plantureuse treille de
douce-noire tapissait en entier le mur où s'ouvrait la porte du logis, à laquelle on accédait par une tonnelle couverte de vigne.
Après avoir soulevé le marteau de fer et frappé à coups redoublés, Germaine vit enfin apparaître Pcrronne, qui ouvrit de grands yeux ébaubis en la reconnaissant.
— Jésus-iVlarie ! s'écria la servante, c'est vous, mademoiselle Roche ?... Comme vous avez grandi !
— Oui, c'est moi, Perronne, répondit la petite en dissimulant prudemment derrière elle la chienne trouvée... Ma cousine Phihberte est-elle à la maison ?
— Mais oui, entrez donc...; elle lit son journal en compagnie de ses bêtes... Je vais la prévenir d'abord... Elle sera bien surprise!
Dans le salon dont les fenêtres ouvraient au premier étage sur la rue et dont la porte d'entrée se trouvait au rez-de-chaussée, sur le jardin, ]V|iie philibcrte, enfoncée dans une bergère, lisait on effet le Telerin, entre la cage de son geai et un tabouret où son chat Chiffon se pourléchait gravement.
Au bruit des pas de Perronne, elle releva la tête, et ses yeux de poule s'arrondirent encore en apercevant Germaine Roche.
— Comment, c'est toi, petite? s'exclama* t-elle... Tu es venue toute seule ?
— Oui, cousine, murmura Germaine en dissimulant la chienne derrière ses jupes.
— Tant mieux!... Il n'est rien arrivé à la Commanderie?
— Non, mais la maison est si triste!... Il n'y vient plus personne et... et Pierrot est mort, ajouta-t-elle avec un sanglot étouffé; je me trouvais si seule que j'ai voulu causer avec vous et vous embrasser. Je suis venue sans rien dire, pendant que manian était absente... Vous ne me gronderez point, n'est-ce pas, cousine Philiberte?
— Non, pauvre petiote, dit M^^^ Philiberte en se levant tout émue. Non, je suis contente de te voir... Embrasse-moi!
En même temps elle prenait Germaine dans ses bras et la couvrait de bons baisers qui fondaient doucement le cœur de l'enfant, déshabituée depuis si longtemps à de pareilles caresses.
ES effusions de M^^'^ Philibcrte furent brusquement interrompues par une course enragée d'animaux à travers la chambre, course entrecoupée de miaulements, de jurons félins et d'aboiements rageurs.
— Hé bien! s'exclama la vieille fille, qu'est-ce qui arrive à mon Chiffon?... Cette sotte de Perronne a donc laissé entrer un chien ici?
— Ce n'est pas Perronne, c'est moi, ma cousine, avoua timidement Germaine, en se souvenant soudain de son protégé.
— Comment, tu as un chien?... — Et depuis quand ?
— Depuis tout à l'heure, répondit la petite qui raconta son aventure du bateau... J'ai pensé tout de suite à vous, ajouta-t-elle, et je
I ]4 MADEjV.OISELL E ROCHE
VOUS l'ai amené... C'est peut-être un peu osé de ma part.
— Du tout... Seulement, je ne sais pas comment cette bête s'accordera avec Chiffon... Voyons, quelle tête a-t-elle ?
On se mita la recherche del'épagneule qu'on trouva assise sur sa laisse, dans une encoignure, et guettant le chat perché sur un dressoir. Elle l'effrayait du regard flambant de ses yeux jaunes, et le malheureux Chiffon grondait en sourdine.
— D'abord, murmura Phihberte en prenant le matou par la peau du dos et en l'exilant dans la chambre voisine, séparons les combattants... Drôle de bête, continua-t-elle en dévisageant l'épagneule qui se dérobait à mesure, drôle de bête!... Un chien à figure de singe!...
— C'est une chienne, objecta Germaine, et elle a l'air très intelligent.
— Les singes aussi sont intelligents... Enfin je n'ai jamais vu sa pareille, et, pour la curiosité du fait, je ne demande pas mieux que de l'élever... Allons, où s'est-elle fourrée, maintenant?
La chienne avait disparu ; elle avait flairé dans un coin l'assiette où se trouvait préparée la pâtée au lait de Chiffon, et, sournoisement, en rasant les meubles, elle s'était faufilée jusqu'à l'écuelle qu'elle était occupée à nettoyer silencieusement.
M\DE\!01SELLE ROCHE I^f
— Mazctte! s'écria iM"^ Philibcrte en ouvrant ses yeux ronds, ne nous gênons pas, faisons comme chez nous!... Il a bon appétit, ton singe!... Comment l'appcUes-tu ?
— Ma foi ! répondit Germaine en riant, je n'en sais rien, et le garçon qui m'a donné la chienne n'en savait pas plus que moi.
— Elle doit pourtant s'appeler d'un nom quelconque... Les gens qui ont été ses maîtres avant nous l'avaient certainement baptisée, s'il est permis de se servir d'un pareil mot à propos d'une bête... Parmi les noms de chienne que nous connaissons, il y en aura bien un auquel elle répondra.
On essaya de toutes les appellations du calendrier canin. Mais Philiberte eut beau défiler comme un chapelet les noms les plus en vogue : Zémire, Tant-Belle, Fly, Diane, Titine, Flore, etc., la chienne continua d'engloutir la pâtée de Chiffon et ne sourcilla pas,
— On lui avait peut-être donné un nom de chrétien, reprit Philiberte vexée, il y a des gens qui ne rougissent pas de traiter les bêtes sur le même pied que leurs enfants... Essayons encore: — Manon! Marion! Fanchon! Fanchette!... Ah! cette fois, je crois que nous y sommes!
Ce dernier vocable avait, en effet, eu le don d'arracher la chienne à son nettoyage d'écuelle. Elle releva la tête, et, toujours traînant sa laisse,
flaira les doigts rouges et osseux de M'^^ Philiberte.
— Pour sûr, elle s'appelait d'un nom en ette, poursuivit triomphalement la vieille fille... Va pour Fanchette! C'est joli et suffisamment sonore... Fanchette! couchez là!
La chienne releva de nouveau son museau de singe et lança un malicieux coup d'œil à la cousine Philiberte; mais au lieu de s'étendre sur le tabouret, ainsi qu'on le lui avait ordonné, elle avisa le siège de son interlocutrice, une bergère tendue de velours d'Utrecht, dont le coussin jaune semblait moelleux et invitant. D'un bond elle sauta sur ce coussin qui s'affaissa doucement sous elle. Elle gratta le velours, le flaira, tourna en rond, finalement s'y installa en boule et s'endormit sans vergogne, la tête posée sur ses pattes couleur noisette.
— Décidément elle est sans gêne! marronna M'^^ Phihberte en s'asseyant sur une chaise... Ses anciens maîtres paraissent lui avoir inculqué de fâcheuses habitudes... Enfin, passons..., et parlons un peu de toi, mignonne... Tu n'es pas venue ici uniquement pour m'apporter cette chienne singcsque, je suppose?
— Oh! non, cousine, s'écria Germaine en se jetant de nouveau au cou de la vieille fille, je suis venue parce que je vous aime, et que le temps me durait après vous... Songez donc, voilà
plus de dix-huit mois que je ne vous ai vue... Et si vous saviez comme je me suis ennuyée!
— Ennuyée!... Comment donc passais-tu ton temps, à la Commanderie ?
L'enfant lui expliqua que M'"*^ Roche ne quittait pas les églises, et lui avoua qu'en dehors des heures d'étude, elle se trouvait livrée à ellemême, sans autre société que Philomène et la jardinière.
M''"-' Philiberte l'écoutait en haussant les épaules et en montrant le blanc de ses yeux.
— Hum! grommelait-elle, « qui travaille prie... » Au lieu de tant courir les églises, ta mère ferait mieux de ne pas laisser sa fille dans la société de ses servantes... Tu ne vois donc aucun enfant de ton âge?
— Non, cousine Phihberte, je n'ai pas de camarades.
— Pourtant, lorsque tu as fait ta première communion, tu allais au catéchisme avec d'autres petites filles?
— Ma mère me conduisait elle-même à l'éfflise et m'en ramenait... Je ne parlais jamais aux autres enfants. Et même, je ne sais pourquoi, elles ne semblaient pas avoir envie de causer avec moi.
— Hon! grogna Philiberte avec un accent indigné... Tu as dû cependant choisir une compagne de première communion ?
— Les autres petites choisissaient d'avance leur camarade. Moi pas... Et, au dernier moment, ma mère a décidé que j'aurais pour compagne une petite fille pauvre qu'elle a habillée à ses frais et que je n'ai plus revue.
— Mais les dames- d'Annecy, les amies de ta mère, qui ont des petites filles, ne les amènentelles jamais à la Commanderie, lorsqu'elles y viennent en visite?
— Oh! cousine Philiberte, il ne vient pas de visites à la Commanderie... Maman ne veut voir personne... Elle dit qu'elle préfère être seule...
— « Oui vit seulet, une brute ou un ange il est. » Ta mère est peut-être devenue un ange, mais elle agit comme une sotte en te laissant dans l'isolement. Ah! si j'avais su comment tout ça marchait!... J'aurais dû m'en douter, pourtant. Des fois je me disais : « Je voudrais bien savoir comment va Germaine? » Puis je repensais à la façon dont ta mère m'avait congédiée, la moutarde me montait au nez, et je m'entêtais à ne plus remettre les pieds à la Commanderie. Tu as bien fait de venir, petite.
— Cousine, cousine, sanglota Germaine en fondant de nouveau dans les bras de Philiberte, je pensais bien que vous seriez bonne pour moi !
— Bonne! bonne! tout le monde est bon; mais ce n'est pas ça, murmurait Philiberte dont
les yeux se mouillaient, je t'aime comme ma fille, voilà la vérité...
Il y eut un moment de profond silence pendant lequel on entendit plus distinctement la béate respiration de Fanchette, qui se trouvait fort à l'aise sur le coussin douillet de la bergère. Puis M"^ Philiberte détacha doucement les bras de Germaine croisés autour de son cou, et, la baisant encore une fois au front, l'assit sur un tabouret à côté d'elle. Ensuite elle se moucha bruyamment, essuya ses yeux, et frappant ses deux mains à plat sur ses genoux :
— Bons saints anges! s'écria-t-elle brusquement, je suis aussi étourdie que ce geai qui est là en cage... Je bavarde, et je ne te demande pas tant seulement si tu as besoin de goûter... Je suis sûre que tu meurs de faim?
— Non, cousine, pas tout à fait... Néanmoins, je me suis tellement pressée que j'ai très peu déjeuné, et je mangerais volontiers...
— Perronne! Perronne! criait déjà Philiberte sans lui laisser achever sa phrase... Et interpellant la servante qui entrait en courant avec une précipitation de poule qui court au grain : — Qu'est-ce qu'on pourrait bien donnera la petiote pour son goûter?
— Dame!... il y a du beurre frais, et puis, comme on a cuit hier, j'avais fait un marefain...
— Apporte tout ça avec une bouteille de vin
blanc et aussi un pot de gelée de coings... Je veux que tu goûtes à ma confiture, mignonne... Voistu, la gelée de coings, c'est souverain pour la digestion, et le proverbe a raison : « Si l'estomac pouvait parler, il dirait : Coing!... coing!... »
Quand les éléments du goûter furent rassemblés sur le guéridon, M^'^ Philiberte, avec une sollicitude toute maternelle, s'occupa elle-même d'étendre le beurre sur les tartines et de préparer un verre devin blanc prudemment coupé d'eau fraîche. — Emoustillé par ces préparatifs affriolants, le geai sautillait jusqu'à l'extrémité du bâton de sa cage, agitait convoiteusement ses ailes bleues, et passant son bec à travers les barreaux, criait du haut de sa tête : « Jacques! Jacques! »
A quoi M'^^ Philiberte répondait en le menaçant du doigt:
— Tais-toi, vilaine bête!... Ce n'est pas pour toi que le four chauffe.
Mais, tout en le rabrouant, elle lui distribuait des liches de pain beurré, dont maître Jacques semblait faire ses délices.
Quand Germaine, cuillerée par cuillerée, eut vidé une bonne moitié du pot de confiture, elle poussa un long soupir.
— Eh bien! petiote, interrogea Phihberte qui la regardait manger d'un air ravi, qu'y a-t-il?... Tu n'es pas contente?
— Oh! si fait, cousine... Seulement, je pense
que le temps passe trop vite et que tout à l'heure il me faudra reprendre le bateau...
— Hum! « Cœur qui soupire n'a pas ce qu'il désire. » Je vois dans tes yeux que tu as quelque chose à me demander... Voyons, parle, ma fille, je suis trop heureuse de ta visite pour te refuser..., en supposant que ce soit dans les choses possibles...
— Oh! c'est très possible, murmura Germaine, seulement... je n'ose pas!
— Ose, mignonne, ose... Faute de parler on meurt sans confession.
— Eh bien, je voudrais vous prier... Vous savez, cousine, je suis si seule à la Commanderie, et j'y trouve les journées si longues!... Je voudrais vous demander d'y venir comme autrefois et d'y rester un bon bout de temps avec moi?
M^^^^ Phihberte hochait la tête et frottait avec embarras ses mains rouges l'une contre l'autre.
— Oh! oh! mon enfant, en vérité, tu me prends un peu de court. J'avais fait pour cet été d'autres projets sérieux, et ce que tu me demandes dérange toutes mes combinaisons. Je comptais entreprendre un long voyage.
— Un long voyage! répéta Germaine, qui perdit contenance et dont la déception se traduisit par un imperceptible tremblement des lèvres.
— Oui, reprit M'^^ Philiberte en montrant du
doigt le Tèlerin qui reposait dans sa corbeille à ouvrage à côté d'un bas bleu à demi tricoté, oui, mon journal m'a mis l'eau à la bouche en parlant d'un pèlerinage au Mont-Saint-Michel... Et j'ai toujours rêvé d'aller visiter le sanctuaire de mon brave saint Michel archange!
— Et c'est loin d'ici, ce Mont-Saint-Michel?
— A deux ou trois cents lieues, je ne sais pas au juste, mais qu'importe?... J'irais bien plus loin pour voir la ^Merveille!... Songe donc, petite, trois églises superposées au sommet d'un rocher que la mer baigne de tous côtés! Et il y a des centaines d'années qu'elles se tiennent ainsi en l'air entre l'océan et le ciel, et pas une pierre ne bouge, parce que tout ça a été bâti par les anges...
— Oui, oui, murmurait tristement Germaine, je comprends que c'est plus curieux à voir que la Commanderie.
— Et pourtant, continua Philiberte en secouant la tête, malgré toute la satisfaction que j'aurais à ajouter ce pèlerinage à ceux que j'ai déjà entrepris, j'y renoncerais tout de même pour te flùre plaisir... Mais il y a encore une autre raison qui m'empêche d'aller chez toi.
— Laquelle donc, cousine?
— • Tu oublies que ta mère et moi nous nous sommes très mal quittées, et elle se soucie sans doute fort peu de me revoir... Or, ma mignonne,
si vif que soir mon désir de te tenir compagnie, je ne puis pas m'installera la Commanderie contre le gré de M'"*^ Roche. . Hein, qu'en penses-tu?
— Hélas! je crains que vous n'ayez raison, soupira Germaine en songeant à la réponse décourageante que M""^ Roche lui avait jetée au nez la veille au soir... C'était un trop beau rêve et je vois qu'il faut y renoncer...
En même temps ses clairs yeux bleus s'em»plissaient de larmes et elle ne parlait plus, de peur d'éclater en sanglots. M^''^ Philiberte vit ce chagrin mal contenu et à son tour son cœur compatissant se serra.
— Bah! fit-elle en tapotant tendrement les épaules de sa petite amie, il ne faut pas jeter le manche après la cognée, cependant, et je n'ai dit ni oui, ni non, ni nenni... Seulement c'est un projet qui veut être mûri et j'ai besoin d'y réfléchir... Allons, sèche tes yeux et mets ton chapeau... — J'entends le bateau qui siffle au bout du lac, et il s'en va temps que tu retournes chez toi... Holà!... mademoiselle Fanchette, assez dormi!... Venez reconduire votre petite maîtresse jusqu'au ponton!...
Fanchette d'un bond avait sauté à terre, et comme si elle eût compris la haranj^ue de Philiberte, elle flairait déjà la porte, sautant à un pied du sol et jappant impatiemment.
— Décidément cette bête a de l'esprit! mur-
murait M^'^ Philiberte tout en cheminant le long du sentier de l'Abbaye.
Quand on fut au ponton, Germaine se pencha et baisa gravement le front de Fanchette, en guise d'adieu. Elle avait le cœur gros et n'osait plus parler.
Déjà le bateau, avec un sifflement aigu, s'éloignait de la presqu'île de Duingt, laissant derrière lui un double sillage blanc dans l'eau d'un bleu vert, et se rapprochait de Talloires.
— Allons! murmura M'^^ Phihberte en serrant Germaine contre sa maigre poitrine, allons, mignonne, embrasse-moi et prends courage!... Tout vient à point à qui sait attendre... D'ailleurs, ne faut-il pas que je te ramène ta chienne un jour ou l'autre?... Au revoir, au revoir; Fanchette et moi nous ne t'oublierons pas!
Le bateau venait d'accoster le ponton.
— Embarquons! cria le capitaine.
Et Germaine effarée se hâta de franchir la passerelle...
Tandis que le vapeur filait vers la pointe du Roc-de-Chère, en contournant l'anse de l'Abbaye, Germaine demeurait à l'arrière, sans quitter des yeux M'^^ Phihberte et Fanchette, posées à l'extrémité du ponton. Phihberte agitait son mouchoir et la chienne aboyait désespérément.
L'enfant les vit peu à peu s'amincir, se rapetisser, semblables à deux points noirs, dont l'un
MADEMOISELLE ROCHE I4f
était déjà presque imperceptible; puis le bateau doubla la pointe du roc, et tout disparut...
Ainsi qu'elle l'avait prévu, Germaine rentra à la Commanderie avant le retour de sa mère et M'"^ Roche ne se douta nullement de la fugue de sa fille. Une seule chose l'étonna : la soudaine bonne humeur de la petite pendant toute la soirée qui suivit le voyage à Talloires.
— Cette enfant est fantasque, murmura M'"*^ Roche, elle a une déplorable légèreté de caractère !
Germaine, en effet, se sentait plus légère. Cette après-midi de causerie avec Philiberte l'avait rassérénée et son entretien avec la vieille fille lui avait enlevé un poids de dessus le cœur. Le lendemain, à son réveil, elle sentit une joie confuse.
Une soudaine espérance bourgeonnait en elle et s'épanouissait comme un bouton de marronnier en avril. Elle se demandait: « Qu'ai-je donc qui me rend plus gaie et mieux portante?... On dirait que je ne pèse pas une once!... » Et tout d'un coup elle songeait: a Ah! c'est que Philiberte viendra à la Commanderie. »
Elle attendait positivement la visite de la vieille fille, bien que celle-ci ne lui eût pas fait de promesse formelle. Chaque soir, en regardant les tours du château d'Annecy, qui se découpaient en noir sur le couchant d'un rouge pourpre, elle
se disait: « Ce sera peut-être pour demain. » Et le lendemain, quand à travers les rideaux écartés de son petit lit elle voyait les premiers rayons du soleil tomber comme des flèches d'argent du haut de la Tournette, elle soupirait: « Oui sait? Elle arrivera peut-être aujourd'hui?»
Elle se levait de bonne heure afin de n'être pas prise à l'improviste par cette visite si sûrement et si impatiemment attendue. Les jours se passaient, PhiUberte ne se montrait pas, et cependant Germaine n'éprouvait jamais cette pénible dépression qu'amène le découragement. Elle conservait cette espérance entêtée, qui est l'un des privilèges de l'enfance.
Un matin de la fin de mai, tandis qu'elle grignotait la tartine de son déjeuner, sous les platanes du jardin, elle entendit soudain un aboiement impérieux, puis une course folle à travers les massifs et les pelouses. Tout à coup, une petite chienne brune et noisette vint se rouler à ses pieds, et sauter presque jusqu'à son visage. Germaine eut un saisissement joyeux en reconnaissant Eanchette; — mais une Fanchette transformée par les soins et la culture, une chienne au poil soyeux et brillant, aux yeux sains et rieurs, au cou orné d'un joli collier rouge agrémenté de grelots.
— Fanchette! s'écria enfin la petite, pour sûr, cousine Philiberte est avec toi!...
La chienne ne repondit pas, mais repartit d'un bond dans la direction de la grille, et, le cœur palpitant, Germaine courut derrière elle.
Oui, cousine Philiberte était arrivée avec armes et bagages par le bateau de huit heures, et, en arrivant, son premier soin avait été de se faire conduire chez M'""^ Roche, qu'elle trouva occupée à égrener son chapelet.
Derrière la vieille fille, Mauricette crut voir ses plus pénibles souvenirs entrer en grimaçant, comme autant de fâcheux visiteurs; ses yeux voilés laissèrent percer un oblique scintillement de colère, et elle attendit, les lèvres serrées, le visage fermé, que M^'^ Philiberte daignât lui expliquer le motif de sa venue.
— Madame, commença cette dernière d'une voix très calme, je sais que ma présence vous est insupportable, et je ne vous l'aurais pas imposée si vous étiez seule à la Commanderie... Mais vous avez une fille... C'est une enfant que j'aime fort, et je ne veux pas qu'elle pâtisse à cause de vous... Ce que je vous dis là vous étonne? C'est pourtant la pure vérité... A tort ou à raison, vos anciens amis vous délaissent; votre fille arrive à un âge où on commence à comprendre ces choses-là et à en souffrir... C'est pourquoi, oubliant la façon dont nous nous sommes quittées, je suis venue ici pour tenir compagnie à Germaine... Quand on me verra près de vous, moi, l'amie
d'enfance de Simon Roche, on reviendra, j'espère, à de meilleurs sentiments, et les amis de la famille reprendront peut-être le chemin de la Commanderie... Vous m'avez comprise, n'est-ce pas?... et il est inutile que je parle plus clairement...
En même temps, elle regardait en face la veuve de Simon Roche. Sous ce regard clair, honnête et droit, Mauricette se sentait accablée et devenait incapable de murmurer une objection.
— J'ai écrit, continua Philiberte, au subrogétuteur de Germaine pour l'informer de ma résolution, et le docteur Lettraz m'a approuvée... Je ne doute pas que vous ne m'approuviez aussi, madame, et que vous ne donniez des ordres en conséquence... iVles effets sont en bas.
— C'est bien, répondit brièvement Mauricette, dont les lèvres avaient pâli; je vais, mademoiselle, vous envoyer Phiiomène, elle vous installera chez vous...
Ce fut ainsi que l'entrevue prit fin.
La vieille fille, croisant ses bras sous sa pèlerine noire, redescendit gravement au jardin où elle rencontra justement Germaine qui accourait avec Fanchette.
— Cousine Phihberte! s'écria la petite. Oh! que je suis contente!...
— Mignonne, réphqua la cousine après l'avoir embrassée, tu voi«, j'ai tenu parole, et je t'ai
ramené Fanchette en bon état... Et inême, pour que la transition soit moins brusque, je suis venue m'installer chez toi avec elle et Chiffon... Ma foi, je me suis dit qu'un chagrin qu'on soulage est plus méritoire que le plus pieux des pèlerinages, et j'ai fait faux bond à saint Michel. Mais c'est un brave saint, tu sais, il ne m'en gardera pas rancune, et je lui revaudrai ça!
lyO M A DEMO 1 SEL L L ROCHE
j^/^^^ la suite de cette unique explication, il Yy^lyW* s'était conclu entre la cousine Phili- ^2i^^^ berte et M'""^ Roche une sorte de convention tacite, quelque chose comme ce que les diplomates appellent un inoJus vivendi. Mauricette était convaincue que de tout temps la vieille fille avait lu en elle comme dans un livre et qu'elle possédait le secret de ses fautes les plus graves; aussi la haïssait-elle autant qu'elle la craignait. Depuis la catastrophe de la Vignère, une égoïste préoccupation dominait l'esprit étroit et peureux de la veuve de Simon Roche : — elle eût voulu abolir les moindres traces du passé et, afin d'y arriver, elle s'efforçait de bannir du milieu où elle vivait tout ce qui pouvait lui rappeler sa passion d'autrefois.
MADEMOISELLE ROCHE I^l
La rentrée de Philiberte à la Commanderie l'avait troublée comme l'apparition d'un revenant. Elle redoutait surtout d'entendre sortir des lèvres de la cousine les reproches amers que celle-ci était en droit de lui adresser. Aussi, afin d'obtenir la paix, préféra-t-elle se soumettre sans discussion à l'impérieuse fantaisie de cette entétée célibataire.
Le même jour, à l'heure du déjeuner, les deux femmes se rencontrèrent dans la salle à mang^er et s'assirent l'une en face de l'autre, comme si elles n'eussent jamais cessé d'être commensales. ]V\iie phihberte reprit imperturbablement sa place à contre-jour, auprès de sa ce mie Germaine. » De chaque côté de sa chaise, Chiffon, le matou jaune et noir qu'elle avait amené dans un panier, et Fanchette, déjà apprivoisée, se tmrent pareils à deux gardes du corps. Germaine n'en revenait pas de l'insouciante impassibilité avec laquelle sa mère accueillait non seulement la présence de la cousine, mais aussi l'introduction irrégulière de ces deux effrontés animaux. Pendant le premier repas pris en commun, M'"^ Roche en dépliant sa serviette s'était contentée de jeter un coup d'œil distrait sur la chienne :
— Oh! murmura-t-elle en se dégantant, que cette bête est laide!... A quelle race peut-elle bien appartenir?
— C'est une épagncule hongroise, répondit
fièrement M^'^ Philiberte; du moins c'est ce que m'a affirmé mon vétérinaire...
Mauricette haussa les épaules comme pour insinuer que la chose lui importait peu et la conversation en resta là.
Fanchette, avec l'instinct des animaux et des enfants, avait sur-le-champ compris qu'elle déplaisait à la maîtresse du logis. Elle se tenait sournoisement sur la réserve et se terrait sous les jupes de la cousine.
Heureusement, on ne voyait guère M'"^ Roche qu'aux heures des repas. Au dernier coup de cloche, Mauricette arrivait, les mains gantées. Elle saluait Philiberte, baisait machinalement le front de Germaine et se mettait silencieusement à table. La cousine disait le 'Benedicite, puis on mangeait en échangeant quelques banales réflexions sur la température et les variations du baromètre. Au dessert, iMauricette grignotait un fruit, trempait ses doigts dans l'eau et remettait ses gants. PhiUberte marmottait les grâces, et le dernier mot de la courte oraison s'était à peine échappé de ses lèvres, que M'"^ Roche s'éclipsait déjà.
Pendant le reste de la journée, la cousine et Germaine demeuraient ensemble et se trouvaient pleinement heureuses. PhiUberte était à la fois pour la petite une mère, une gouvernante et une camarade. Dès le matin, elle l'habillait et la
bichonnait avec une tendre sollicitude. Avant les leçons, on allait flâner au jardin, en compagnie du chat et de Fanchctte, qui étaient traites comme des égaux et prenaient presque part à la conversation. M^^^ Philiberte ne tarissait pas sur les talents et les mœurs originales de ces deux bêtes, qui se jalousaient d'autant mieux qu'elles vivaient en une étroite intimité.
Tout en se jouant les plus méchants tours, elles étaient inséparables. Elles mangeaient leur pâtée dans une gamelle commune et emboîtaient le pas l'une derrière l'autre dès qu'on annonçait que leur dîner était servi. Chiffon, oreilles droites et queue en l'air, filait en avant, mais Fanchette le suivait de si près qu'elle lui marchait presque sur les talons. — Arrivés en face de leur écuelle, les deux commensaux se faisaient d'apparentes politesses. C'était à qui ne donnerait pas le premier coup de langue à la pâtée; — mais sous ces hypocrites façons, il y avait une machiavélique et prudente rouerie. — Ni l'un ni l'autre n'aimaient à manger chaud, et quand le plus ingénu ou le plus glouton des deux — Chiffon — se décidait, après force flairements, à entamer la pâtée, s'il avait le malheur de s'y oublier, il était brutalement rappelé aux convenances par un coup de croc de la chienne, qui le poussait de côté et ne quittait à son tour l'écuelle qu'après l'avoir proprement nettoyée.
If4 MADEMOISELLE rvOCHE
En dépit de ses caprices autoritaires et de son insigne gourmandise, Fanchette était la préférée. Elle rachetait ses nombreux défauts par de soudains accès de tendresse et par des mines si spirituellement canailles qu'on était plein de partialité pour elle. Moins casanière que Chiffon, elle était de toutes les promenades à travers champs. On en usait avec elle comme avec les enfants qui sont devenus des favoris. A mesure qu'elle occupait une place plus large dans l'intimité, on lui raccourcissait amicalement son nom. D'abord on l'avait cérémonieusement appelée Fanchette, puis Fanfan; peu à peu, on en était venu à la nommer tout simplement et familièrement : la Fan.
Le soir, au retour de ces courses de montagne où la Fan et Germaine se livraient à des galopades sauvages dans la bruyère, la petite n'en pouvait plus; elle tombait de sommeil avant même qu'on eût enlevé le dessert. Sans se soucier des froncements de sourcils de M"^^ Roche, Philiberte emportait sa fille adoptive dans ses bras et la déshabillait avec précaution, sur l'unique fauteuil de la petite chambre à coucher.
Elle la posait elle-même dans le lit et la bordait soigneusement, tandis que Fanfan s'installait en rond sur la courtepointe. Mais l'opération du déshabillage avait inévitablement pour effet de réveiller Germaine, et elle ne voulait plus se ren-
dormir. Philibcrtc était: obligée de fouiller dans sa mémoire et de débiter à la file tout son répertoire de complaintes miraculeuses et de contes romanesques : la légende de sainte 'Bcairix, la 'Belle zMclusine, Tierre le bon voleur, etc., jusqu'à ce que les paupières de l'enfant s'alourdissent et que sa tête retombât définitivement ensommeillée sur l'oreiller.
C'était là une vie exceptionnellement douce. Germaine, peu gâtée jusque-là, se déclarait heureuse comme une reine; mais M"'-' Philiberte était plus ambitieuse.
Si elle avait renoncé au pèlerinage du Mont- Saint-Michel et aux aises de sa maison de Talloires, c'était pour obtenir, en ce qui touchait l'éducation de sa Benjamine, des résultats plus sérieux. Elle estimait que, quel que fût le charme de la société de Chiffon et de Fanfan, ce n'était pas une compagnie suffisante pour une demoiselle qui entrait dans sa treizième année. Elle avait de plus hautes visées et rêvait de manœuvrer assez habilement pour que Germaine se liât intimement avec des petites filles de sa condition et de son âge.
Afin d'y parvenir, M^''^ Philiberte ne reculait devant aucune corvée. Elle avait conservé de nombreux amis à Annecy. Tout en la considérant comme une fille par trop excentrique, voire un peu « toquée, » on l'accueillait avec plaisir et on
avait une sérieuse estime pour son caractère. — Dès qu'elle fut installée à la Commanderie, la cousine s'occupa de visiter solennellement toutes ses connaissances de la ville. Elle les informa avec une insistance significative qu'elle comptait passer plusieurs mois chez M'"^ Roche, afin de parfaire l'éducation de Germaine Roche. Elle parla avec feu de l'intérêt qu'elle portait à la fille de Simon Roche, intérêt que celle-ci méritait par la vivacité de son esprit et la sensibiUté de son cœur. Même elle insinua que Mauricette s'était notablement amendée depuis son veuvage et qu'elle avait maintenant une conduite tout à fait édifiante.
Naturellement ses amis lui rendirent sa visite à la Commanderie, bien que cette maison, depuis la mort de Simon Roche, eût été mise en quarantaine par la société d'Annecy. Pour la première fois, depuis dix-neuf mois passés, la cloche de la porte d'entrée fut agitée par des mains correctement gantées et Philomène introduisit des dames en toilettes de cérémonie dans le salon aux sièges débarrassés de leurs housses.
Malheureusemen t les connaissances de M^^^ Phihberte offraient peu de ressources au point de vue tout spécial des distractions souhaitées pour Germaine. — C'étaient en général de vieilles filles nobles, pareilles dans leur toilette démodée à de pâles fleurs sèches conservées dans un her-
ir?
hier, ou bien de respectables matrones d'un âge très mûr, vieillissant en paix au fond d'antiques logis de la rue de l'Èvéché ou du quartier Sainte- Claire, mais ne conservant que de très lointains rapports avec le monde où l'on s'amuse. Toutes vivaient très retirées, à l'exception d'une personne encore jeune et avenante, nommée M'"*^ de Sillingy.
C'était la femme d'un juge du tribunal et la nièce d'une amie d'enfance de Philiberte. Elle avait été gâtée jadis par la vieille fille et lui en gardait une certaine reconnaissance. Bien que mère de trois filles de dix à quatorze ans, M"^^ de Sillingy aimait le monde et surtout la représentation. Très remuante et ambitieuse, elle rêvait de faire de son mari un conseiller à la cour et n'épargnait rien pour y arriver, multipliant les visites, donnant des dîners et recevant une fois par semaine dans un confortable appartement de l'ancien hôtel de Sales.-
Précisément, cette année-là, vers le commencement de septembre, M'"*^ de Sillingy ayant appris que les filles du procureur général de Chambéry étaient de passage à Annecy, avait résolu de donner un bal d'enfants. Depuis quinze jours il n'était question que de la fête projetée. La nouvelle vinr aux oreilles de M"'-' Philiberte, qui songea immédiatement à faire profiter Germaine Roche de cette aubaine.
C'était une occasion unique de tirer la petite de son isolement et de la mettre en rapport avec des filles de son âge. La cousine se toiletta de son mieux et courut chez M™^ de Sillingy, à laquelle elle exposa tout à trac l'objet de sa visite.
Au nom de Germaine Roche, la dame fit d'abord la moue. En sa qualité de femme de magistrat, elle était très collet-monté et ne pardonnait pas à M™^ Roche d'avoir trop fait parler d'elle. Néanmoins elle n'osa pas opposer un refus à M^^^ Philiberte, et elle promit d'envoyer une invitation, à condition que Germaine serait chaperonnée par la cousine et qu'il ne serait nullement question de M™^ Roche.
En effet, le lendemain, le facteur apporta à la Commanderie une carte d'invitation ainsi conçue :
c( Mesdemoiselles de Sillingy prient mademoiselle Germaine Roche de leur faire le plaisir de passer avec elles l'après-midi du jeudi 20 septembre prochain. On dansera. R. S. V. P. »
A la vue de cette invitation, dont la suscription portait son nom seul et qui arriva juste à l'heure du déjeuner, Germaine eut un intérieur sursaut de joie. Elle tendit la carte à sa mère, qui rougit en la lisant. Mauricette avait immédiatement remarqué qu'il n'était pas question d'elle; toutefois elle était trop orgueilleuse pour laisser voir
MADEMOISELLG ROCHE I^Ç)
son dépit. Elle posa flegmatiquement le carre de bristol sur la nappe et murmura ironiquement :
— Les Sillingy sont bien honnêtes, mais Germaine n'acceptera pas leur invitation.
En entendant cet arrêt, prononcé d'une voix sèche, la petite changea de couleur et des larmes lui montèrent aux yeux.
— Et pourquoi donc ne l'accepterait- elle point?... s'écria Philiberte en se dressant sur ses ergots.
— Parce qu'elle ne peut aller seule à ce bal.
— Je l'y conduirai, moi!
— Vous, mademoiselle!... Et sous quel prétexte?... Vous n'êtes pas plus invitée que moi.
— Bah!... Je ne me gêne point avec Josette de SilUngy... D'ailleurs l'invitation est faite aux enfants et non aux grandes personnes,
— Même en admettant cela, je ne me soucie pas que ma fille prenne des habitudes mondaines. Tous ces bals sont des causes de dissipation et de péché...
— Vous n'avez pas toujours pensé ainsi! répliqua M"'-' Philiberte en plongeant son regard sévère jusqu'au fond des yeux de Mauricette,.. J'ai la prétention d'être aussi pieuse que vous, madame, et je suis d'un avis contraire,.. Il n'est pas bon que Germaine vive dans l'isolement comme une pestiférée. Il faut qu'elle voie les enfants de son âge, et c'est une occasion qui ne
l6o MADEMOISELLE ROCHE
se retrouvera plus. D'ailleurs j'ai promis à M"^^ de Sillingy, et chose promise chose due!
Le ton décidé et tranchant de la vieille fille imposait toujours à Mauricette. Elle était trop indolente pour prolonger la discussion, et elle se borna à objecter :
— Mais Germaine n'a pas de toilette.
— Hé bien ! vous lui en commanderez une !... Nous avons encore douze jours devant nous, et c'est plus qu'il n'en faut pour l'attifer convenablement.
— Vous le voulez? soupira d'un ton résigné M"^'^ Roche, soit! Mais souvenez-vous que je m'en lave les mains...
Elle agit en effet comme une personne qui se désintéresse absolument. Soit qu'elle eût oublié quel genre de toilette convenait à une fille de treize ans, soit que ses dévotes préoccupations lui eussent oblitéré le goût, elle acheta à Germaine une robe de mérinos gros bleu et prescrivit à la couturière de la garnir le plus sobrement possible. Le matin du bal, lorsqu'on essaya la toilette et que Germaine se regarda dans la glace, elle fut médiocrement contente de cette robe de laine foncée, très montante et garnie de velours noir. Cela lui parut bien austère pour un bal; mais elle était si heureuse d'aller chez les Sillingy, qu'elle se garda bien de manifester tout haut son opinion.
MADEMOISELLE ROCHE l6l
M^'*^ Philiberte, qui n'avait jamais assisté à une réunion mondaine, trouva la robe un peu simple, mais très convenable.
— C'est ce qu'il faut! dit froidement Mauricette.
Elle laissa à Philomène le soin de coiffer l'enfant et se retira chez elle.
La femme de chambre arrangea les cheveux châtains de Germaine en une seule grosse natte qui pendait sur le dos et qu'on noua d'un ruban de velours. On lui mit aux oreilles deux petits boutons de corail, cadeau du docteur Lettraz, et M^^^ Philiberte déclara que la petite « était belle comme un Jésus! »
La cousine avait elle-même vidé le fond de son coffre. — Engainée dans une robe de stoff noir qui collait comme un fourreau sur sa taille carrée et ses maigres hanches, elle avait jeté sur ses épaules la plus neuve et la plus pimpante de ses pèlerines à effilés et s'était coiffée d'une capote coulissée, garnie de violettes. — Chaussée, de bottines claquées, portant au bras un sac de taffetas qui contenait son mouchoir et ses lunettes, elle attendait, raide et sérieuse comme un soldat sous les armes, que la voiture fût avancée.
Enfin, on entendit le sable grincer sous les roues d'une victoria qui était restée dans la remise depuis la mort de Simon Roche. Le jardinier, qui faisait fonction de cocher, maintenait
l6l MADEMOISELLE ROCHE
avec peine le Brun piaffant d'impatience dans les brancards. Philomène aida la petite à monter en voiture sans friper sa robe neuve. A son tour, M^^^ Philiberte s'installa sur les coussins, droite, tirée à quatre épingles et relevant chastement ses jupes pour ne pas les crotter au contact de la roue.
— Allez! cria Philomène au cocher.
Et Germaine, dont les yeux scintillaient, sentit son cœur battre à grands coups, tandis que le cheval trottait dans la direction de la rue du Pasquier.
Les voitures entraient sous le porche de l'ancien hôtel de Sales et déposaient leur chargement de bambins endimanchés au pied d'un large escalier de pierre. Germaine, tenant la main de W^^ PhiUberte, gravissait lentement les marches. Elle osait à peine respirer, et une émotion indéfinissable la secouait à mesure que les accords d'une musique de danse lui arrivaient par bouffées.
Sur le palier on avait organisé un vestiaire où une femme de chambre empilait les manteaux et les châles. La cousine lui confia avec force recommandations deux tartans, serra dans sa ceinture le numéro qu'on lui tendait, défripa la robe de Germaine, puis elles entrèrent.
On dansait une polka. Dès l'antichambre, entre les dos des mamans debout en espaUcr de-
vant la porte du salon, on distinguait un tournoiement de têtes enfantines, blondes ou brunes, aux cheveux ras ou bouclés. Tous ces visages riants se mouvaient à la clarté des bougies, car on avait clos les volets et allumé lustres et torchères.
Quand la pianiste eut plaqué le dernier accord, les danseurs reconduisirent tumultueusement les danseuses, et M^^'^ Philiberte put pénétrer jusqu'à M'"^ de Sillingy, qui se tenait près du piano avec sa fille ainée, une maigre adolescente de quatorze ans.
— Antonie, dit la cousine à la jeune fille, je vous présente ma mie Germaine, qui sera enchantée de faire votre connaissance.
M'''^ de Sillingy dévisagea froidement la nouvelle venue, salua du menton et répondit du bout des lèvres :
— Bonjour, mademoiselle; vous arrivez un peu tard et toutes les bonnes places sont prises... Veuillez vous mettre ici, en attendant.
En même temps elle indiquait deux chaises intercalées entre le piano et une énorme plante verte, derrière les palmes de laquelle on disparaissait comme dans un bosquet.
Germaine obéit, se casa de son mieux dans ce recoin obscur, où elle restait collée aux jupes de j\/\iie Philiberte, puis elle regarda autour d'elle. — Toutes les petites filles étaient en toilettes
claires : robes de faille, de gaze ou de tulle, légèrement décolletées, relevées de rubans roses ou bleu pâle. Au milieu de ces nuances tendres et gaies, sa robe de laine, qui paraissait encore plus foncée aux lumières, produisait l'efTet d'une tache noire. Elle s'en rendit rapidement compte, et du coup toute sa joie tomba. L'éblouissement qui l'avait grisée à son entrée dans le salon se dissipa. Elle cherchait en vain un regard bienveillant parmi les garçonnets et les fillettes qui se pressaient autour des plateaux de rafraîchissements. Au lieu d'exprimer la sympathie, tous ces yeux espiègles avaient des éclairs ironiques. La pèlerine à effilés de la cousine et la robe gros bleu de Germaine semblaient considérablement divertir un groupe de morveuses en jupes roses, qui prenaient des airs de grandes dames, et ricanaient en agitant leur éventail.
La pianiste joua un prélude de contredanse et les garçons se bousculèrent en quête d'une danseuse. Les quadrilles étaient déjà presque tous formés et personne ne songeait à Germaine, quand un lycéen d'une douzaine d'années, sanglé dans sa tunique à boutons de métal, vint à passer d'un air désœuvré devant le palmier.
— Mon garçon, insinua la cousine Philiberte en le happant par le bras, si vous cherchez une danseuse, vous tombez comme marée en carême... Invitez ma mie Germaine!
MADEMOISELLE ROCHE l6f
Le garçonnet lorgna Germaine du coin de l'œil et fit la grimace :
— Ma foi non, dit-il, elle est trop mal habiUée!...
Là-dessus, il se débarrassa de l'étreinte de la cousine et pirouetta sur ses talons, tandis que M^'*^ Roche devenait rouge comme une pivoine.
— Voilà un gamin bien mal élevé! s'exclama Philiberte indignée... Vois-tu, ma fille, dans cette encoignure, tu ne parais pas à ton avantage. Je vois qu'il y a là-bas une place vide... Tâche de t'y faufiler pendant cette contredanse; tu y seras mieux en vue et en plus gaie compagnie.
Elle entraîna l'enfant à l'extrémité opposée du salon, en pleine lumière, et la casa au beau milieu d'une banquette.
Le quadrille sembla très long à la pauvre Germaine, qui avait vaguement conscience d'occuper la place de quelqu'un. Enfin le galop final s'acheva au milieu d'éclats de rire. Cinq ou six danseuses s'abattirent sur la banquette et dévisagèrent M''*^ Roche d'un air scandalisé.
— Je n'ai pas pris votre place, mademoiselle? demanda Germaine d'une voix craintive à sa plus proche voisine.
Celle-ci tourna la tête à demi et toisa l'intruse avec la même expression des lèvres et du nez que si elle avait aperçu une chenille.
l66 MADIMOISELLE ROCHE
— Je vous la laisse, mademoiselle ! réponditelle en s'éloignant.
Ce fut comme un signal; toutes les morveuses qui occupaient la banquette imitèrent leur compagne et instantanément le vide se lit autour de Germaine Roche.
Elle resta un moment stupéfaite, sans bien comprendre ce que cela signifiait, puis tout à coup ses yeux effarés se croisèrent avec ceux de Philiberte qui était retournée dans son encoignure. A l'aspect de la mine consternée et courroucée de la cousine, elle devina que l'inexplicable manège de ces méchantes filles devait avoir une signification injurieuse. Alors son cœur trop plein déborda, elle traversa le salon, se pendit au cou de Philiberte et, d'une voix altérée :
— Emmenez-moi, cousine, allons-nous-en!
supplia-t-elle.
— Oui, ma mignonne, partons! dit tout haut la vieille fille, le monde est encore plus mauvais que je ne l'imaginais!
Entourant Germaine de son bras, elle l'entraîna brusquement dehors, en bousculant tous les gens qui lui barraient le passage. Elle arracha les châles à la servante du vestiaire. C'était une précaution de luxe, car la pauvre petite Roche n'avait pas eu le loisir de prendre chaud. — Philiberte descendit précipitamment l'escalier, courut
MADEMOISELLE ROCHE lôj
SOUS le porche et interpella un landau de louage qui flânait devant l'hôtel :
— Vite... à la Commanderie! cria-t-elle au cocher. Puis enlevant Germaine dans ses bras, elle s'enfonça avec elle dans un coin de la voiture.
— Cousine Philiberte, sanglotait la petite, pourquoi sommes-nous allées chez ces gens-là?... Oh ! j'ai du chagrin..., j'ai trop de chagrin !
OMMFNT, VOUS voilà déjà de retour?...
Mauricette, pelotonnée dans une chauffeuse, avait interrompu sa lecture de Vlntroducnon à la vie dévore et attachait un œil inquiet sur le visage de la cousine Philiberte. — Celle-ci, en effet, avait la mine effarée d'une poule qui a perdu ses plumes à la bataille.
— Quelle figure! ajouta M'"^ Roche; que vous est-il donc arrivé?
— Une avanie! répHqua laconiquement Philiberte; Germaine en a une crise nerveuse; elle pleure toutes les larmes de son corps et Philomène est en train de la coucher.
Une grimace d'agacement contracta les traits fanés de la veuve. On devinait qu'elle était moins sensible au chagrin de sa fille qu'au trouble que
cette mésaventure pouvait apporter à son indolente quiétude.
— Mais enfin, demanda-t-elle, à propos de quoi, ces larmes?
— Ces petites pécores du bal ont refusé de danser avec Germaine et lui ont tourné le dos.
Les regards fuyants de Mauricette rencontrèrent soudain une œillade significativement courroucée de la cousine, et elle ne put s'empêcher de rougir :
— Vous me rendrez cette justice que je ne voulais pas accepter l'invitation des Sillingy. J'avais comme un pressentiment que cela tournerait mal pour Germaine...
— Oui, interrompit sévèrement Philiberte, si j'ai bonne mémoire, vous avez même déclaré que vous vous en laviez les mains... Eh bien! ma chère, permettez-moi de vous dire que vos mains fussent-elles aussi propres que celles de feu Ponce- Pilate, vous n'en auriez pas moins, comme lui, de graves reproches à vous adresser.
— Quels reproches, je vous prie?
— Mon Dieu ! ne m'obligez pas à vous rappeler certaines choses... Il y a des souvenirs qu'il ne faut pas réveiller, par respect pour les morts avec qui ils sont enterrés... Je suis navrée seulement quand je vois l'injustice du monde... Je trouve odieux qu'on fasse payer aux enfants les fautes commises par leurs parents !...
lyO MADEMOISELLE ROCHE
Un silence. Au lieu de répondre, M™^ Roche jugea préférable de plonger sa tête dans ses mains et de se répandre en puériles lamentations d'un naïf égoïsme :
— Ah! gémissait-elle, qu'ai-je donc fait au bon Dieu pour que sa main s'abatte si souvent sur moi?... N'ai-je pas assez prié, assez pleuré, assez châtié ma chair?... Je suis à bout de forces... Epargnez-moi, Seigneur!
— Encore une fois, madame, s'exclama Philiberte impatientée, il ne s'agit pas de vous, mais de votre fille!... Qiie le Seigneur vous frappe, c'est votre affaire et je n'ai pas à m'en mêler... Mais que ma pauvre Germaine, que cette innocente soit molestée pour les péchés des autres... Ah! mais non!... Voilà ce qu'il ne faut pas, voilà ce qui est injuste et ce que vous devez empêcher...
— Eh! ne l'ai-je pas essayé?... Ne vous ai-je pas déconseillé d'emmener Germaine à cette fête?... Que pouvais-je davantage?
— Il ne s'agit pas de ce que vous pouviez faire, mais de ce que vous devez faire maintenant pour que le mal ne se renouvelle point... La situation est mauvaise, il faut trouver un remède, et c'est pourquoi je suis venue vous en parler.
— Mon Dieu, mon Dieu, n'aurai-je jamais de repos! gémit derechef Mauricette... Quel remède ?. . . Germaine vivait tranquille à la maison . . . Est-ce ma faute, à moi, si vous vous êtes obstinée
à la conduire chez des gens qui nous en veulent et qui lui ont fait un affront?...
— Ne déplaçons pas la question, s'il vous plaît! riposta l'impitoyable Philiberte, je désirais que Germaine vît des enfants de son âge... J'avais cru bien agir, je me suis trompée..., meâ culpâl... iMais il y a une chose évidente: l'isolement est malsain pour votre fille, et puisque, malheureusement, elle ne peut avoir ici des relations et des distractions convenables, vous devez vous arranger pour qu'elle les ait ailleurs!
— Ailleurs? répéta M'"'^ Roche ahurie, et où donc?
— Hors d'Annecy, à Albertville, plus loin même au besoin... Là où on trouvera un couvent convenable.
— Ah! vous voulez mettre Germaine au couvent?
Le visage jusque-là renfrogné de Mauricette s'était peu à peu éclairci. Cette idée du couvent souriait à son zèle de pécheresse repentante et convertie; puis il lui semblait qu'elle respirerait plus à l'aise quand cette enfant, en qui elle croyait voir un vivant souvenir de sa faute, ne serait plus devant ses yeux. Loin d'attendrir le cœur aigri de M"^^ Roche, le récent affront infligé à Germaine accroissait son irritation et ravivait ses remords. La proposition de iM"^ Philiberte lui parut d'autant moins étrange qu'elle avait elle-même
déjà songé à mettre sa fille en pension. Seulement elle avait la conscience chargée, l'esprit timoré, et elle craignait le qu'en dira-t-on.
— Le couvent? reprit-elle; je crois en effet que ce serait un régime salutaire pour cette enfant.
— Le régime de la famille lui eût été plus salutaire encore, repartit vertement la cousine, mais faute de grives on se contente de merles... Connaissez-vous un établissement recommandable?
— Il y a, à Rumilly, la maison des Dames de la Croix, où j'ai été élevée.
— J'en aimerais autant une autre, insinua Philiberte en hochant la tête... Tenez, voulezvous me donner carte blanche?... Je connais à Chambéry la supérieure des Ursulines... Le couvent est situé hors de la ville, en bon air. On y élève les enfants des meilleures familles de la Savoie et on y reçoit une éducation excellente. La pension est assez chère, mais Germaine a de gros revenus et il ne faut pas regarder à quelques centaines de francs, quand il s'agit de son bien-être. M'autorisez-vous à demander à M'"'^ Sainte-Marie des Anges si elle peut se charger de votre fille?
— Faites, mademoiselle; je m'en rapporte à vous.
— Fort bien, j'écrirai ce soir et, si la réponse est favorable, nous en parlerons à Germaine...
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Voyons, ajouta la vieille fille en comptant sur ses doigts. Nous sommes aujourd'hui le 20. La supérieure me repondra certainement par le retour du courrier... Mettons que quinze jours soient nécessaires pour la confection du trousseau. Cela nous mènera au 10 octobre et par conséquent la petite pourra arriver aux Ursulines pour la rentrée des classes... Pauvre chou, ce sera tout de même un rude changement!
Six jours après, à l'heure où l'on achevait de dîner et où Philomène enlevait le dessert, M^'*-' Philiberte tira de sa poche une enveloppe carrée, scellée d'un large cachet rouge, et la tendit à M'"^ Roche.
— Voici la réponse, murmura-t-elle, et, comme je l'espérais, elle est affirmative.
Tandis que Mauricette lisait la missive de la supérieure, la cousine se moucha bruyamment, puis, attirant à elle Germaine, qui lorgnait d'un œil curieux le cacher rouge de l'enveloppe et le format de la lettre :
— Ma mie, continua-t-elle en passant tendrement un bras autour de la taille de l'enfant, ta mère et moi sommes convenues d'une chose qui te chagrinera peut-être tout d'abord; mais comme tu es une fille raisonnable, comme tu dois être persuadée qu'on ne veut que ton bien, j'espère que tu seras vaillante et que tu prendras ton parti en brave...
— Mon Dieu! Seigneur! cousine Philiberte, qu'y a-t-il?... s'écria la petite que tous ces ambages effrayèrent et qui pressentit quelque fâcheuse nouvelle.
— Il y a, interrompit brusquement M'"'^ Roche, que le mois prochain tu entreras comme pensionnaire au couvent des Ursulines de Chambéry.
— Oh! cousine, protesta l'enfant qui devint très pâle, jamais il n'a pu vous venir en tête de m'enfermer dans une pension!... Avouez que c'est une invention de maman pour m'effrayer!...
— Tu te trompes, mignonne, l'idée vient de moi et non de ta mère.
— Et quand je l'aurais eue également, cette idée, s'écria M"^"^ Roche, désireuse d'affirmer son autorité, n'était-ce pas mon droit de mère et de tutrice?...
— C'est possible, riposta Germaine révoltée, mais moi, je veux rester à la Commanderie, c'est mon droit aussi, je suppose?... Certes non, s'écria-t-elle en tapant du pied, je n'irai pas au couvent!
— Tenez, dit flegmatiquement Mauricette à i\|iie Philiberte, voilà un bel échantillon de son caractère!... C'est une mauvaise nature dont la discipline des religieuses pourra seule venir à bout.
— Vous vous y prenez mal avec elle, laissez-
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moi faire, répondit la cousine, je vais essayer de lui parler raison.
— A votre aise, essayez!... moi, je suis énervée et je m'en vais..., car je la battrais!
M'"^ Roche se retira en faisant claquer les portes et Philiberte demeura en tête-à-tête avec Germaine.
— Mon enfant, commença-t-elle, ta mère s'en va fâchée et elle n'a pas tout à fait tort... Viens t'asseoir gentiment sur mes genoux et écoute ta vieille amie Philiberte.
Germaine secoua les épaules et se recula boudeuse.
— Laissez-moi, grommela-t-elle, vous ne m'aimez plus, puisque vous prenez son parti!...
— Si fait, je t'aime, mauvaise!... repondit la cousine en s'emparant résolument de la petite en dépit de ses résistances, et c'est parce que je t'aime que j'ai exigé de ta mère qu'elle consente à te mettre dans ce couvent que j'ai choisi... Voyons, rappelle-toi le jour où tu es venue à Talloires!... Tu te lamentais sur ton isolement, tu te plaignais de ne voir personne... Est-ce vrai?
— Oui, mais maintenant que vous êtes chez nous avec Fanfan, je m'y trouve très heureuse.
— Possible... Seulement, je ne serai pas toujours à la Commanderic; je ne peux pas abandonner ma maison aux rats et aux souris-chauves, et une fois que je serai partie, tes ennuis recom-
lyÔ MADEMOISELLE ROCHE
menceront... J'avais cherché à te tirer de ton trou et à te conduire dans le monde, mais l'air d'Annecy ne te vaut rien et toutes ces filles que nous avons vues sont de petites pestes... Alors j'ai pensé à ce couvent des Ursulines... Je connais la supérieure... Je te conduirai moi-même à Chambéryet tu verras!. ..C'est une maison gaie et bien tenue, tu t'y trouveras avec des compagnes aimables et tu y seras choyée comme une reine!
Philiberte possédait un don de persuasion tout spécial. Ses raisonnements, puisés à la source du cœur, étaient imprégnés d'une si communicative tendresse qu'ils eussent touché les esprits les plus rétifs. — Elle assaisonna ses arguments de cajoleries et de caresses; de cette façon elle arriva à amadouer peu à peu Germaine. Elle ne la convainquit pas complètement, mais du moins elle obtint de l'enfant qu'elle se soumettrait.
Germaine se résigna donc, mais non sans peine et sans révoltes intermittentes. Pendantles quinze jours qui lui restaient, elle dépensait son temps en longues promenades à travers les jardins et les bois de la Commanderie, regardant les moindres objets, comme si elle les voyait pour la dernière fois.
Suivie par la Fan, qui marchait docilement derrière ses talons, elle errait dès le matin à travers les allées humectées de rosée; elle s'arrêtait un moment sous les quinconces, s'asseyait sur un banc rustique pratiqué dans l'écartement dedeux
platanes jumeaux, puis contemplait tristement les pelouses semées de rosiers du Bengale, les massifs de dahlias déjà touchés par les gelées blanches, les tonnelles de vignes empourprées et, au delà des terrasses, la nappe bleue du lac où couraient des voiles blanches. Les brumes éparses, qui découvraient çà et là un coin de pâturage ou une cime dorée de soleil, les fils de la vierge qui s'accrochaient aux arbustes, les feuilles jaunes qui se détachaient lentement des branches, les rouges-gorges sautillant dans les sorbiers, — toutes ces choses mobiles et fuyantes semblaient lui murmurer: «Nous ne nous reverrons plus! » Alors, les yeux gros de larmes, elle tirait un crayon de sa poche et, sur le tronc lisse des platanes, aux places laissées plus mates par des écorces fraîchement tombées, elle inscrivait de sentimentales et naïves réflexions; — tantôt un souvenir ensoleillé des jours de vacances : « Ici, la Fan et moi nous avons passé de bonnes heures ; » — tantôt une effusion mélancolique : « Adieu, ma Commanderie, quand te reverrai-je? » — Tout en crayonnant elle s'attendrissait et, à force de s'attendrir, elle finissait par fondre en larmes. Avec délicatesse, la Fan posait ses pattes de devant sur les genoux de la pleureuse, lui léchait doucement les mains et grognait en sourdine comme pour lui dire: « Voyons, tu n'es vraiment pas raisonnable! »
iy8 MADEMOISELLE ROCHE
Enfin, le terrible jour du départ arriva. — Ce matin-là, il faisait un joli temps d'arrière-saison ; les montagnes et le lac étaient encore un peu embrumés, mais tout en haut dans le ciel, on apercevait déjà de profonds espaces bleus qui promettaient une radieuse journée. Dès huit heures, le char, — ce véhicule savoyard plein de ressources, — stationnait dev^ant le perron. Le Brun, piaffant dans les brancards, hennissait gaillardement, tandis que Bastian le jardinier, en veste des dimanches et en chapeau rond, ficelait malle et valise à l'arrière.
Bastian devait voiturer les voyageuses jusqu'à Albertville d'où, par le courrier de Saint-Pierred'Albigny, elles gagneraient le chemin de fer de Modane à Chambéry.
Emmitouflées en de gros châles de laine, Philiberte et Germaine achevaient de prendre leur café au lait dans la salle à manger. La petite manquait d'appétit et se forçait pour vider son bol.
— Ne boude pas contre ton ventre! s'écriait la vieille fille en fourrant par précaution deux pains de seigle dans ses poches, — songe que nous ne dînerons qu'à Albertville!
— C'est fini! murmurait Germaine, je ne puis plus rien avaler... Philomène, en l'absence de la cousine, je vous recommande Fanfan... Maman est-elle réveillée?
Sur la réponse affirmative de la femme de chambre:
— Je vais lui dire adieu! soupira iM"*^ Roche en se dirigeant vers l'escalier.
Au premier étage, Mauricette était encore enfoncée jusqu'au menton dans ses couvertures, quand sa fille heurta discrètement.
— Entrez! gémit-elle d'une voix ensommeillée Ah! c'est toi, Germaine Eh bien!
te voilà prête à partir? Allons, adieu, mon
enfant, sois sage et arrange-toi pour que ces dames nous envoient de bonnes notes sur ton compte.
— Maman! sanglota Germaine, dont le cœur se fondait à la pensée du départ, laisse-moi t'embrasser!...
Mauricette se souleva frileusement, et tandis que la petite la serrait à l'étouffer, elle lui baisa rapidement le front, puis se dégageant :
— Brrr!... tu es glacée, ma chère!... Va vite, ne te mets pas en retard!
Elle se renfonça dans son lit douillet et Germaine redescendit l'escalier en pleurant.
— En route! s'écria M^'^ Philibcrte au bas du perron.
Elle s'installa sur le siège transversal du char; Bastian souleva dans ses bras Germaine, la casa près de sa cousine, étendit un plaid sur leurs genoux, et grimpant à son tour sur son siège : —
l8o MADEMOISELLE ROCHE
« En route! » répéta-t-il en touchant du fouet la croupe du cheval.
La jardinière avait ouvert les deux battants de la grille. Sur la terrasse, Fanfan, dans les bras de Philomène, se démenait et poussait des gémissements qui fendaient le cœur des deux voyageuses... Le Brun s'ébroua et le char roula bruyamment sur les graviers de la chaus?ée.
Et maintenant en route!... En route, le long du lac dont la surface unie reflète comme un miroir les montagnes boisées, les vignobles rougissants, les peupliers jaunis, les hêtraies couleur de rouille, de sorte que la vaste nappe d'eau en paraît toute mordorée. — Toujours au trot, le Brun bien avoine brûle le pavé. On traverse Sévrier enfoui sous ses châtaigneraies, Saint- Jorioz, dont les marais verdoyants rappellent à Germaine les beaux jours de la Vignère, Duingt, dont le château élance ses minces tourelles audessus des marronniers effeuillés. — La cousine Philiberte jette de l'autre côté du lac un coup d'œil inquiet vers Talloires, où sa maison sommeille parmi les noyers, sous la garde de Perronne ; puis on repart à travers les vignes, à travers les jonchaies, et l'on gagne la vallée de TEau-Morte. En route, sur le grand chemin bordé de trembles et de saules, où des vingtaines de ruisseaux bourdonnent parmi les cailloux, où les aériennes arêtes des montagnes sont veloutées d'une brume
lilas et où entre deux cimes, par une coulée lointaine, on voit tout à coup le dôme neigeux du Mont Blanc s'arrondir sur l'azur. — Passé Faverges, la chaussée court toute droite à travers des prairies rocheuses et devient à chaque instant plus vivante, plus sillonnée de piétons et de voitures. Voici Ugines. Voici l'Arly aux eaux blanchissantes. La vallée s'élargit et s'égaie, les montagnes de l'Isère rapprochent leurs dentelures et tout là-bas, au bout d'une avenue d'ormeaux, voici des toits rouges, des maisons en amphithéâtre, des flèches de chapelle et des campaniles d'égUse; — c'est Albertville.
Le char fait halte au coin d'une place, devant une hôtellerie à volets verts, à laquelle des caisses de lauriers-roses, alignés sur deux rangs, donnent une mine hospitalière et fleurie. La cousine Philiberte, devenue soudain dépensière, commande un plantureux dîner, et Germaine, que le grand air a affamée, une fois en face de la truite au bleu, des perdreaux rôtis et des entremets sucrés de l'hôtesse, oublie son gros chagrin de la matinée. Après un repos de deux heures, quand tout le monde, y compris le Brun, est suflîisamment sustenté, on se sépare. Bastian retourne avec le char à la Commanderie, et les deux voyageuses montent dans le courrier qui dessert le chemin de fer.
En disant adieu au Brun et à Bastian, Germaine sent encore des larmes lui mouiller les yeux;
mais peu à peu l'attrait de l'inconnu, l'attente des choses non encore vues, l'air et la physionomie d'un pays nouveau, absorbent son attention. Ses paupières se sèchent, ses prunelles s'allument à l'aspect du train qui fuit sur les rails avec une vitesse d'éclair et, quand on débarque à Chambéry, sa curiosité sans cesse éveillée ne lui laisse plus le loisir de songer à la Commanderie tant regrettée le matin.
M^^^ Philiberte fait charger malle et valise derrière un fiacre, et de nouveau en route, à travers les rues bordées de larges arcades trapues, le long des hauts murs, des jardins fleuris et du svelte donjon du château, jusqu'à ce qu'on se retrouve en pleine campagne, et qu'au revers d'une colline, parmi des rampes et des terrasses verdoyantes, on atteigne lentement un bâtiment spacieux dont les enfilades de vitres rougissent au soleil couchant, et dont l'aile droite est flanquée d'une chapelle, dressant comme un doigt vers le ciel la fine aiguille de son clocher. — C'est le couvent.
— Nous voici aux Ursuhnes, murmure M^^'^ Philiberte, qui sent tout de même sa gorge se prendre et ses yeux devenir moites.
Elle sonne à une porte bâtarde pratiquée près de la grille d'honneur, et aux tintements de la cloche répondent comme un écho assourdi les battements du cœur de Germaine. Une gentille sœur tourière, à la figure rieuse sous sa cornette
MADEMOISELLE ROCHE iS]
blanche, les introduit dans un vestibule très nu; puis, à travers un long couloir voûté en ogive, elle conduit les visiteuses jusqu'au parloir et va prévenir M'"'^ la supérieure.
Germaine a un frisson dans le dos à l'aspect du vaste parloir lambrissé de noyer, parqueté de nattes qui étoufFent le bruit des pas et orné de tableaux de sainteté. Elle saisit cramtivement la main de sa cousine, avec une vague angoisse, elle examine la haute grille qui coupe le parloir dans toute sa largeur et dont les barreaux de noyer fuselé sont intérieurement revêtus de rideaux verts mystérieusement clos.
Elle est interrompue dans ses réflexions inquiètes par le bruit sec d'une porte qui tourne sur ses gonds. La grille s'est ouverte par le milieu ; une femme de taille moyenne, vêtue d'une robe sombre à traîne très ample, la figure à demi cachée par une coiffe et de longs voiles, se détache en noir sur la lumière froide de l'ouverture, descend deux marches, puis dit d'une voix très onctueuse et très digne :
— Bonjour, mademoiselle Destilleuls!... Bonjour, mon enfant, soyez la bienvenue dans notre maison.
Et sur son épaule frissonnante Germaine sent se poser mollement la main potelée et blanche de la supérieure, M'"'^ Sainte-Marie des Anges.
UAND sa première émotion fut passée, Germaine examina à la dérobée la supérieure, pendant que celle-ci s'entretenait à mi-voix avec iVU''^ Philiberte, et ce premier examen la rasséréna un peu. M™^ Sainte-Marie des Anges était une femme entre deux âges, plutôt grasse que maigre, ayant d'agréables manières et une certaine distinction. Dans l'éclatante blancheur du béguin qui encadrait le front, les joues et le menton, deux yeux gris très vifs dardaient un regard sans cesse en éveil sous d'épais sourcils; deux grosses lèvres, très fermes, surmontées d'un léger duvet, souriaient avec une amabilité voulue. Les gestes étaient savamment arrondis, la physionomie à la fois avenante et décidée.
MADEMOISELLE ROCHE l8f
— Venez, mon enfant, reprit la supérieure, je vais vous faire visiter la maison... Il est bon que M"*^ Destilleuls se rende compte des places que vous occuperez au dortoir, en classe et à la chapelle... De cette façon elle vous verra mieux en imagination quand elle sera de retour à Annecy...
A travers les couloirs sonores, pavés de dalles noires et blanches, les spacieux escaliers de marbre, M'"'^ Sainte-Marie des Anges, dont les semelles de feutre semblaient velouter les pas, guidait les deux visiteuses. Elle leur montra d'abord la chapelle décorée à l'italienne, chargée de draperies et d'ornements, où, dans un demijour, une subtile odeur d'encens imprégnait l'air; puis le dortoir où les lits proprets s'alignaient sur deux rangées et où les rideaux blancs communiquaient quelque chose de virginal et de laiteux à la lumière ambiante. - — Le lit destiné à Germaine se trouvait dans un angle, en face d'une des hautes fenêtres à petits carreaux. — De là, par un second escalier à rampe de fer forgé, on redescendait au réfectoire, aux classes et enfin aux jardins étages en amphithéâtre. Une terrasse de plain-pied avec les classes était plantée de gros tilleuls, entre les fûts desquels on apercevait au loin des profils de montagnes, et plus près, tout au fond, les toits fumeux des faubourgs de Chambéry. De distance en distance, de pieuses statues et de minuscules oratoires tachaient de leur pâ-
leur de marbre ou de plâtre les massifs foncés des arbres verts.
Germaine regardait tout cela avec la mine effarée d'un oiseau mal apprivoisé et serrait plus fort la main de M^^*^ Philiberte. Elle aurait souhaité que cette promenade se prolongeât pendant des heures, car elle prévoyait que lorsqu'elle prendrait fin, il faudrait dire adieu à la cousine. Le pénible moment de la séparation arriva néanmoins; on revint dans le sombre parloir lambrissé de noyer et la petite fondit en pleurant dans les bras de sa vieille amie.
— Allons, allons, murmura Philiberte en essayant de raffermir sa voix, ne t'en prends pas à tes yeux, ma mie!... Madame la supérieure aura soin de toi et je viendrai te voir à Pâques..., et puis je t'écrirai souvent... Embrasse-moi et montre que tu es une brave enfant... Pense au plaisir que tu auras à retourner à la Commanderie aux grandes vacances... a Espoir diminue la peine ! »
— Adieu, cousine Philiberte, je... je ferai mon possible, sanglota Germaine. Prenez la Fan avec vous à Talloires et caressez-la pour moi!
La cousine était sur le seuil du parloir; elle se retourna encore une fois, fit un dernier signe de la main et des yeux à sa Benjamine, puis s'enfuit le cœur p^ros.
— Maintenant, mon enfant, dit la supérieure,
venez... Je vais vous présenter à mes filles et à vos compagnes...
Le lendemain, à son réveil, Germaine eut un instant l'illusion qu'elle était encore à la Commanderie. Elle se frotta les yeux, et l'aspect des confuses blancheurs du dortoir, éclairé par le jour naissant, lui jeta brusquement un froid sur le cœur.
On se levait à six heures, puis, après la demiheure consacrée aux ablutions et à la toilette, on descendait à la chapelle, où régnait encore une imposante demi-obscurité. Là on restait en oraison jusqu'au moment du déjeuner. A huit heures, les leçons commençaient. Germaine se rendait, avec des filles de douze à treize ans, dans la classe de M"^'^ Lucie de Jésus, qui enseignait la grammaire et l'histoire.
Cette religieuse était une belle personne à l'organe caressant et musical, aux manières de femme du monde. Même sous le voile et le béguin, son visage séduisait. De grands yeux bleus aux cils noirs, un nez droit et fin, une bouche souriante et spirituelle, lui donnaient un charme irrésistible. Elle avait une voix remarquable qu'elle conduisait en artiste, et, quand elle chantait à la chapelle, elle excitait chez les grandes une admiration passionnée.
A onze heures et demie, on quittait la classe pour le réfectoire où l'on mangeait dans le plus
profond silence, tandis qu'une sœur lisait à haute voix quelques pages de la Vie des Saints.
La récréation sonnait enfin. Elle avait lieu, lorsque le temps était beau, sur l'une des terrasses plantées de tilleuls. Germaine, que la solitude de la Commanderie avait rendue sauvage, s'y trouvait d'abord mal à l'aise et très effarouchée. Elle demeurait adossée à un tilleul, près du parapet de la terrasse, et regardait vaguement en face d'elle le fond vaporeux où fumaient les toits de Chambéry.
A l'horizon, les cimes de la Dent de Nivolet disparaissaient noyées dans la brume; des sonneries de clairon montaient d'une caserne située dans le faubourg; la petite Roche, en fermant les yeux, s'imaginait être à la Commanderie et entendre au loin les cuivres du régiment caserne dans le château... Au même moment, une main lui frôla légèrement l'épaule; elle releva ses paupières baissées et vit devant elle une fillette de quatorze ans, svelte, élancée, avec un teint blanc et des yeux bruns expressifs.
— Comment vous appelez-vous, la nouvelle ? demanda rapidement son interlocutrice.
— Germaine Roche.
— De quel endroit êtes-vous ?
— D'Annecy.
— Moi, je m'appelle Marguerite de Naves et je suis de Faverge, presque votre voisine...
C'est la première fois que vous sortez de chez vous?
— Oui, soupira Germaine.
— Vous vous trouvez dépaysée, n'est-ce pas ?... Je connais ça, mais on s'y habitue... Vous verrez comme on est bien ici!
La figure et la voix de Marguerite de Naves étaient sympathiques à la nouvelle; elle savait gré à cette compagne de lui avoir, la première, adressé quelques mots encourageants, et elle allait répliquer quand une élève à l'air compassé, portant le ruban blanc des Enfants de Marie, s'interposa et dit d'un ton sévère :
— Vous savez, mesdemoiselles, que les conversations à deux sont défendues.
En même temps, elle entraînait les deux adolescentes vers une portion de la terrasse où les élèves et les religieuses avaient organisé une partie de barres, et elle les forçait d'y prendre part.
Germaine apprit ainsi que la règle ne permettait ni les promenades solitaires ni les tête-àtête; on ne pouvait se promener que par groupes de cinq ou six, et toujours en compagnie d'une Enfant de Marie. Les élèves appartenant à cette association pieuse avaient seules le droit de circuler librement et exerçaient une sorte de surveillance sur leurs compagnes.
A une heure, les leçons recommençaient, puis
la récréation de quatre heures ramenait les inévitables parties de barres. A sept heures, dîner silencieux, suivi d'une nouvelle récréation en commun, dans une salle spacieuse, où grandes et moyennes organisaient des rondes en chantant à tue-tête SMarlhorough ou les T)eux gendarmes, de Nadaud; seulement cette dernière chanson était soigneusement expurgée, et aux vers :
L'amour est une couronne Faite de rose et de laurier,
on substituait cette variante :
La gloire est une coitronne, etc.
Après une demi-heure de cet exercice aussi fastidieux que bruyant, on retournait à l'étude, on disait la prière, et, trois par trois, on remontait au dortoir. — Tandis qu'on quittait la salle de récréation pour se rendre à la chapelle, Germaine, en se retournant, rencontra les yeux bruns de iMarguerite de Naves, qui lui adressaient un cordial regard; cette marque de sympathie lui arrivant par-dessus les têtes des autres élèves, aux mines indolentes ou compassées, lui tint chaud au cœur, et elle s'endormit moins tristement. Ainsi se termina sa première journée de réclusion.
Pendant des mois, les jours se succédèrent à peu près pareils. La monotonie n'en était rom-
MADOMOISELLE ROCHE I9I
pue qu'à l'époque des grandes fêtes comme l'Immaculée Conception et Noël, que l'on célébrait avec une pompe fastueuse. En ces occasions, i\l"-^ Lucie de Jésus chantait à la chapelle et quand, au fond du chœur, sa voix angélique modulait ['c4ve maris Stella ou VoAdesre fidèles, Germaine se sentait étrangement remuée. Un besoin de tendresse et d'expansion la prenait; elle cherchait dans les files des élèves agenouillées la figure aimable de Marguerite de Naves pour lui faire partager son émotion; mais, malgré la persistance de son regard, elle ne parvenait pas à la tirer de sa contemplation extatique. Les yeux tournés vers l'harmonium derrière lequel se tenait M"^^ Lucie de Jésus, Marguerite semblait boire comme un philtre les phrases mélodiques qui s'envolaient des lèvres de la religieuse. Cette absorption exclusive de sa compagne préférée dépitait Germaine, et un aiguillon de jalousie la piquait au cœur.
Ainsi que le lui avait prédit Marguerite, elle s'accoutumait peu à peu à la régulière existence du couvent, et elle secouait la nostalgie dont elle avait souffert tout d'abord. A mesure qu'elle se rassérénait et redevenait elle-même, elle montrait plus franchement les bons et les mauvais côtés de son caractère prime-sautier. Elle n'avait ni la soumission un peu sournoise de beaucoup de ses compagnes, ni les extases résignées de
Marguerite. Elle était encline à se rebeller contre la règle, dès qu'on lui en faisait trop sentir le joug. Incapable de supporter longtemps la compression de la discipline, elle se laissait aller à des excès de gaminerie espiègle où son indépendance d'esprit prenait sa revanche. Elle donnait du fil à retordre aux Enfants de Marie et scandalisait fort les élèves sages et pieuses.
Une autre cause entretenait encore cet esprit de révolte : — elle était observatrice et devinait bien vite que celle dont elle eût voulu faire son unique amie, Marguerite de Naves, avait pour M'"^ Lucie de Jésus ce qu'en langage de couvent on appelait « une passionnette. » Pendant toute la durée des classes, les yeux de Marguerite ne quittaient pas la religieuse. A la chapelle, quand la mère chantait, Marguerite demeurait comme hypnotisée ; quand elle rencontrait M'"^ Lucie de Jésus dans un couloir, elle baisait furtivement les plis de sa robe. Ces marques de violente affection torturaient Germaine. Elle avait espéré être la seule amie de Marguerite, et elle se voyait reléguée au second rang. Elle se vengeait en se montrant dissipée et indisciplinée; elle s'imaginait punir par là, à la fois celle qui se montrait trop indifférente à son amitié, et la religieuse qui lui enlevait l'affection de sa compagne.
Elle espérait que l'éclat de ses incartades attirerait au moins sur elle l'attention de M""-' de
Naves, et elle mettait une sorte de point d'honneur à multiplier ses gamineries. Ce manège n'avait point échappé à la perspicacité de M""^ Lucie de Jésus. Les coups de tête et les frasques de cette élève rebelle l'inquiétaient d'autant plus que la petite Roche lui semblait joindre à son esprit de rébellion un cœur droit et tendre. Un soir, pendant la récréation qui suivait le diner, la religieuse interpella tout d'un coup la nouvelle :
— Mademoiselle Roche, ordonna-t-elle, venez me faire la lecture !
Germaine tressauta d'étonnement. Elle n'était pas, d'ordinaire, rangée parmi les élèves sages auxquelles on accordait la faveur d'un entretien particulier avec les -religieuses. Cette convocation devait être motivée par quelque circonstance exceptionnelle, et la petite, qui n'avait pas la conscience tranquille, prévit une explication grave. Néanmoins, s'armant de courage, elle se dirigea lentement vers l'angle de la salle où se tenait M'"^ Lucie de Jésus :
— Mademoiselle, commença la religieuse, je suis désolée de votre légèreté; je reçois conti" nuellement des reproches de notre mère supérieure au sujet de votre dissipation et de votre insubordination. J'ai beau affirmer que vous n'avez pas une mauvaise nature, on n'en veut rien croire et on me rend responsable de vos
méfaits. Hier encore on a trouvé le bénitier de la cliapelle rempli d'encre, ce qui a causé un scandale dans la maison, et c'est vous qu'on soupçonne de cet acte sacrilège.
— Moi! protesta faiblement Germaine.
— Ne niez pas!... Quelqu'un vous a vue..., une de vos compagnes en qui j'ai toute confiance..., Marguerite de Naves.
— Ah! s'écria la petite avec dépit, c'est elle qui me dénonce!
— Elle ne vous dénonce pas; elle est navrée de cette nouvelle incartade qui peut vous faire renvoyer de la maison, et elle me l'a confiée sous le sceau du secret, en me priant d'en appeler à votre cœur et de vous dire combien elle est peinée de ce qui arrive..., car elle vous aime...
— Allons donc! c'est vous qu'elle aime, madame!
Il y avait dans l'intonation de Germaine un tel accent d'amertume que la religieuse en fut frappée. Elle regarda la coupable au fond des yeux et devina sans doute le secret sentiment de dépit qui l'animait.
— Seriez-vous jalouse? demanda-t-elle.
Germaine baissa la tête et rougit.
— C'est un vilain défaut, répliqua M"^*^ Lucie de Jésus ; et elle ajouta : — Oui, Marguerite a de l'affection pour moi, mais elle en a aussi pour
MADEMOISELLE ROCHE IÇ)^-
VOUS, et, puisque vous tenez à son amitié, il faut la mériter... Je vous préviens qu'à l'avenir, lorsque vous commettrez une faute, c'est /Marguerite qui sera punie à votre place.
— Oh ! ma mère!...
— Ce sera peut-être un moyen de vous rendre sage et docile... Maintenant, venez embrasser votre compagne, et promettez-lui de vous conduire de façon à ce qu'elle n'ait pas à pâtir de vos propres fautes.
La religieuse emmena Germaine et Marguerite sur l'une des terrasses, et les deux amies se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, bien que ce tut une infraction à la règle.
M™^ Lucie de Jésus tint parole, et, à la première étourderie de Germaine, ce fut Marguerite de Naves qui attrapa un pensum. Elle ne se plaignit pas, mais ses grands yeux tendres se tournèrent vers la vraie délinquante avec une si touchante expression de reproche que Germaine en eut le cœur déchiré. Outre son affection pour Marguerite, elle avait une naturelle loyauté et une haine profonde de finjustice. Tout ce qui était inique la révoltait. Dès lors elle résolut de lutter contre son tempérament et sa fougue de cheval échappé. Elle eut grand'peine à contenir l'impétuosité qui de prime-saut la poussait à l'indiscipline, mais peu à peu elle devint plus maîtresse d'elle-même. Quand le démon de la
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dissipation l'envahissait, il lui suffisait de rencontrer le brun regard suppliant de Marguerite pour que toutes ses rébellions s'apaisassent comme les vagues d'une mer houleuse qu'on arrose d'huile.
L'hiver se passa au milieu des efforts et des luttes. De temps en temps arrivait une lettre de M^''-' Philiberte, donnant des nouvelles de Talloires, avec de longs détails sur les prouesses de la Fan et de Chiffon, et ces épîtres assaisonnées de proverbes aidaient Germaine à s'accoutumer au régime du couvent. Plus rarement, de très loin en très loin, elle recevait de la Commanderie une lettre laconique où M'"^ Roche se plaignait sèchement des notes médiocres consignées sur le bulletin mensuel de la supérieure.
Un dimanche de mars, tandis que Germaine sortait de la chapelle où elle avait mal dissimulé ses bâillements en écoutant un interminable sermon à la louange de saint Joseph, une sœur converse la prévint qu'on la demandait au parloir. Elle y courut, le cœur battant, et trouva M'"^ Sainte- Marie des Anges occupée à converser à travers la grille avec une visiteuse en pèlerine noire, qui se dressa comme mue par un ressort en apercevant la petite Roche.
— Cousine PhiUberte! s'écria celle-ci en bondissant vers la grille avec sa pétulance ordinaire.
— Chut! ma chère fille, soyez plus retenue
dans les manifestations de votre joie, murmura la supérieure... Oui, mademoiselle Philiberte, continua-t-elle en se tournant vers la grille, cette chère enfant a bien de la peine à se plier à notre règle. Pourtant, depuis un mois, nous sommes un peu plus satisfaites... Aussi je lui permets volontiers de passer le reste de la journée avec vous... Je suis persuadée que vos bons conseils lui seront infiniment salutaires...
La supérieure salua, sortit lentement, et Germaine demeura en tête-à-tête avec la vieille fille.
— Oh ! cousine, que je suis contente de vous voir!
La petite Roche se haussait sur la pointe des pieds et essayait de baiser les joues de la cousine à travers les barreaux.
— Et moi aussi, mignonne, je suis contente..., tu penses! J'avais d'abord projeté de venir pendant les vacances de Pâques... Mais impossible!... , Figure-toi qu'on a organisé un pèlerinage à Rome pour la semaine sainte, et dame ! je me suis laissé tenter..., voyage à moitié prix, audience spéciale du Saint-Père... Je me suis dit que je vieillissais, que je ne retrouverais peut-être jamais une pareille occasion, et, ma fine, je n'ai pas eu la force de résister... Seulement, avant de partir, j'ai voulu passer quelques heures avec toi.
A ce moment, quelqu'un ayant entr'ouvert la porte extérieure, un chien se précipita impétueusement dans le parloir et bondit vers la grille en jappant.
— La Fan! la chère Fan!... s'exclama Germaine, qui riait et pleurait en même temps.
La Fan, sans respect pour les convenances, sautait à mi-hauteur de la grille et continuait ses irrévérentes effusions amicales.
— Je l'avais pourtant chambrée chez la tourière, reprit admirativement M^'^ Philiberte, mais cette bête a autant de cœur que d'esprit... Paix, à bas, la Fan!... Comme dit M"^'-' Sainte-A'larie des Anges, soyez plus retenue, vous aussi, dans les manifestations de votre joie, sinon je vous consigne à la porte... Ce n'est pas tout ça, ma mie Germaine, j'ai obtenu la permission de t'emmener en ville jusqu'à ce soir... Par conséquent, va vite te chapeauter... Tu me retrouveras ici.
Germaine ne se le fit pas répéter. Dix minutes après, elle accourait dans la portion du parloir réservée aux visiteurs, se jetait au cou de la cousine, caressait la Fan prise à pleins bras, et l'on partait.
Oh! la bonne moitié de journée, employée à causer à cœur ouvert, tout en flânant doucement sous les arcades de la Grand'Rue, le long des allées du Jardin des Plantes où la verdure com-
mençait à pointer timidement!... Le bon diner intime dans la salle du restaurant de la Perle, où la cousine, enchantée du robuste appétit de sa Benjamine, commandait les plats qu'elle préférait et lui passait toutes ses fantaisies! Juchée sur une chaise, entre ses deux maîtresses, la Fan lorgnait gravement les assiettes pleines, frétillant de la queue, pourléchant ses babines lippues et happant à droite et à gauche un friand morceau. — A la tombée de la nuit, elles reprirent lentement et mélancoliquement, en voiture, le chemin des Ursulincs. La Fan, nichée entre elles deux, flairait sournoisement les paquets de gâteaux et de fruits confits entassés sur les genoux de Germaine. Pendant ce temps, Phihberte adressait à la petite ses dernières recommandations, qu'elle entrecoupait de baisers et de proverbes : « Qui sait aimer n'a jamais fait souffrir... Apres la i'ête, on se gratte la tête... Saint ne peut, si Dieu ne veut... »
On était à la porte du couvent que la cousine n'avait pas encore défilé tout son chapelet. Il fallut néanmoins s'embrasser une dernière fois; Germaine donna une caresse à la Fan, en lui recommandant à son tour d'être sage, puis l'on se sépara en pleurant, et la vie régulière, froidement tranquille du cloître, recommença pour M"^^ Roche.
La cousine Phihberte avait acheté à sa proté-
gée un carnet bleu, qui contenait un calendrier et de nombreuses pages blanches. Germaine méditait, à l'imitation de Marguerite, d'y écrire son journal. Chaque jour, elle biffait une date sur le calendrier, heureuse de constater ainsi la fuite des journées qui la séparaient des grandes vacances. Chaque soir aussi, à la dérobée, elle consignait i-apidement sur un feuillet ses menues impressions.
Voici quelques extraits de ce journal, qu'elle cachait soigneusement dans le plus secret recoin de son pupitre :
(( 12 avril. — J'ai trouvé dans une platebande des primevères jaunes qui m'ont fait penser à la Commanderie. J'en ai eu le cœur gros le restant de l'après-midi. Heureusement, j'ai reçu une lettre de la cousine, qui est encore à Rome, et m'a envoyé deux chapelets bénits par notre Saint-Père. Us sont arrivés juste la veille de Pâques; j'ai donné l'un à Marguerite de Naves, l'autre à M'"'^ Lucie de Jésus. Tout en étant contente du sien, Marguerite m'a reproché de ne pas tenir assez de cas de la bénédiction du Saint- Père, parce que j'avais offert le second à notre mère. Elle ne supporte pas qu'une autre qu'elle fasse un cadeau à M"^*^ Lucie de Jésus... On dirait vraiment que notre mère est sa propriété.
« /y avril. — On est en vacances. Presque toutes nos compagnes sont parties. Marguerite et
moi, qui n'avons pas de parents à Chambéry et qui sommes trop loin de chez nous, restons seules de la classe des moyennes. M""= Lucie de Jésus nous tient d'ordinaire compagnie; elle est en ce moment un peu souffrante et n'a pas d'appétit. Pour lui marquer plus tendrement sa sympathie, cette exaltée de Marguerite ne s'est-elle pas avisée, hier, de jeûner à diner et à souper? Elle s'est complètement privée de nourriture, si bien que ce matin, n'en pouvant plus, elle s'est pâmée comme une carpe devant notre mère... Elle s'en vante comme d'un sacrifice héroïque!... iMoi, je trouve ça souverainement ridicule... Voilà !
« 2 0 juin. — Marguerite m'agace avec zdi passion pour M™^ Lucie de Jésus. Certes, notre mère est adorable, et, quand elle chante, on sent un frisson vous courir jusque dans les cheveux. Mais ce n'est pas une raison pour que Marguerite n'ait d'yeux que pour elle et ne me regarde, moi, pas plus qu'un vieux mur. Ce soir, pendant la classe d'histoire sainte, un chien jappait dans la cour et j'ai songé si longuement à Talloires et à la Fan, que j'en ai eu des distractions. M"^ Lucie de Jésus m'a demandé ce que je pensais de la conduite de Jonathan envers Salil, à quoi j'ai répondu sans réfléchir : ce Ça m'est égal, ma mère ! » Scandale!... Fidèle à nos conventions, M"^^ Lucie de Jésus a puni Marguerite de ma propre étourderie.
(( Eh bien, au fond, le démon me poussant, je n'ai pas été trop chagrinée de ce pensum injustement appliqué à mon amie. A sa place, moi, je me serais rebiffée; mais elle, croyez-vous qu'elle en ait montré seulement de l'ennui? Pas du tout. A la sortie, je l'ai entendue qui murmurait à notre mère, avec des yeux blancs : « Une punition de « vous me ravit plus qu'une récompense donnée c( par une autre. » Je l'aurais pilée!
« 10 juillet. — Les vacances sont proches; on est en plein concours. Aussi chaque classe travaille de son mieux à être ce triomphante. » Cette semaine, les moyennes ont eu une majorité de Très bien; moi seule ai attrapé un Tpldit presque bien: mais ma note a été noyée dans les très bien des autres, et notre division a gagné l'oriflamme bleue à étoiles d'argent, qu'on a arborée victorieusement à la porte de la classe. La mère supérieure nous a féhcitées. M™*^ Lucie de Jésus rayonnait et Marguerite était éclairée du même rayonnement. Cette fille est un reflet. Elle finit par s'imaginer qu'elle ne fait qu'un avec notre mère... Ce qu'elle m'agace !
« 12 août. — . Les vacances commencent aprèsdemain. On m'écrit que Bastian viendra me chercher avec la carriole. Quel bonheur! Je vais revoir la Commanderie, Philiberte et la Fan!... »
ERMAiNE érait rentrée de la veille à la Commanderie. L'accueil sec et indifférent de sa mère lui avait d'abord gâté la joie du retour. Mais, déjà habituée à ces froideurs maternelles, elle s'en consolait en pensant au plaisir de revoir bientôt AU'^ Philiberte. Elle retrouvait avec bonheur sa petite chambre donnant sur le jardin, et elle s'y endormit délicieusement, en se réjouissant d'avance de faire le lendemain la grasse matinée, sans être tirée du lit par l'appel impérieux de la cloche des UrsuHnes. Quand elle rouvrit les yeux, le soleil pénétrait déjà à travers les persiennes. Elle songea avec délectation qu'elle était à la Commanderie, et, tout en se dodelinant dans son lit, elle écouta sans bouger les bruits familiers d'autrefois : le
chant du coq de la basse-cour, le grincement du râteau du jardinier sur le sable, le va-et-vient du balancier de la pompe et le jaillissement de l'eau dans les seilles qu'une servante remplissait. Vers huit heures, elle s'étira avec lenteur et se décida enfin à procéder à sa toilette.
Pendant ce temps, dans la salle à manger où M"''^ Roche prenait indolemment son café au lait, Philomène était occupée à vider la malle que Germaine avait rapportée avec elle. Elle examinait le linge, rangeait sur des chaises les robes d'uniforme, les chemises, les livres. Comme elle tirait du dernier compartiment une douzaine de serviettes, un cahier bleu tomba d'entre les plis du linge et roula jusqu'aux pieds de M'"^ Roche, qui le ramassa.
Elle feuilleta nonchalamment le carnet, vit des pages couvertes d'écriture, et sa curiosité fut excitée par quelques lignes lues au hasard.
Au même moment, Germaine, les cheveux encore ébouriffés, entrait dans la salle à manger. Elle vit le carnet bleu dans les mains de sa mère, et, à la pensée que ses plus intimes confidences allaient être livrées à l'examen peu bienveillant de M'"^ Roche, son cœur se serra, tandis qu'une rougeur lui montait aux joues.
— Te voilà, dit Mauricette en relevant les yeux vers sa fille; explique-moi un peu ce que signifient tous ces griffonnages?
MADEMOISELLE ROCHE 20f
— Ce... ce n'est rien, maman; c'est... mon journal, répondit Germaine en se rapprochant de sa mère et en essayant de reprendre possession de son carnet.
Mais d'un geste M'"*^ Roche écarta la petite, et rouvrant le cahier :
— Ton journal! s'écria-t-elle ironiquement. Ah! Mademoiselle tient son journal!... Voyons cela, ce doit être intéressant!
Germaine, consternée, regardait avec effroi sa mère déchiffrer tranquillement les premières pages.
Peu à peu, M™^ Roche lut plus attentivement et haussa les épaules :
— C'est ridicule! murmurait-elle, comment une grande fille peut-elle écrire de pareilles sottises ?
Puis elle continuait sa lecture, hochant la tête, souriant de pitié, tandis que Germaine mortifiée était au supplice. Tout à coup les lignes du visage de Mauricctte s'allongèrent, sa bouche se plissa avec une expression de mécontentement. Elle venait de déchiffrer la dernière page écrite sur le carnet et était tombée sur les lignes finales : ce Les vacances commencent demain... Quel bonheur! Je vais revoir la Commanderie, Philiberte et la Fan! »
Si peu tendre qu'elle fût pour sa fille, M'"^ Roche tenait beaucoup au décorum et s'imaginait,
2o6 MADEMOISELLE ROCHE
comme tous les égoïstes, qu'elle devait occuper une place importante dans le cœur des autres. Son amour-propre fut amèrement froissé lorsqu'elle constata qu'elle était comptée pour si peu par l'enfant qu'elle avait négligée. Elle jeta le carnet sur la table, le couvrit de sa main et s'écria sarcastiquement :
— Ah! ceci est le cri du cœur... Je vois que ta mère ne vient même pas après Philiberte et la Fan!... Comme c'est gracieux!... Quelle délicatesse de sentiments!... Je garde ce précieux cahier et je ferai mes compliments à la supérieure des Ursulines... Ses élèves emploient leur temps d'une façon édifiante et comprennent merveilleusement leurs devoirs!...
Germaine fut prise de terreur et de honte à l'idée que ses confidences seraient communiquées à Al'"2 Sainte-Marie des Anges. Des larmes lui montèrent aux yeux, elle joignit les mains, et d'une voix contrite :
— Je t'en suppUe, maman, rends-moi mon carnet... Ne le montre pas!... Je le jetterai au feu . . .
Mais M'"^ Roche fut impitoyable ; elle empocha le malencontreux cahier et se redra dans sa chambre.
A pardr de cet incident, les rapports entre la mère et l'enfant devinrent encore plus froids et plus tendus.
Germaine, du reste, remarquait une altération croissante dans le caractère et les allures de M'"*^ Roche. Son humeur s'assombrissait et tournait à l'hypocondrie. Sa santé devenait mauvaise, et, attribuant son état maladif à un châtiment providentiel de ses anciennes fautes, elle redoublait d'ardeurs et de minuties dans ses pratiques pieuses. Elle passait plus que jamais des journées à l'église, et sa fille ne la voyait guère qu'à l'heure du souper.
Dans ces conditions, les vacances de la pauvre Germaine menaçaient d'être fort tristes. Elle n'avait d'espoir que dans l'arrivée prochaine de PhiUberte.
Celle-ci, heureusement, débarqua un matin à la Commanderie. Elle trouva sa Benjamine pâlie et mélancolique. Aussi s'empressa-t-elle de signifier à M°^^ Roche qu'elle emmenait la petite à Talloires, et Mauricette se contenta de déclarer flegmatiquement qu'elle n'y mettait pas opposition.
Dès qu'on fut sur le bateau, Germaine se jeta au cou de la cousine et lui conta avec effarement la confiscation du carnet bleu.
-^ Si maman, dit-elle, livre mon journal à la mère supérieure, je suis perdue... Songez, cousine, que mon amie Marguerite et M"^^ Lucie de Jésus ne me pardonneront jamais d'avoir parlé aussi légèrement d'elles, moi qu'elles ont traitée
2o8 MADEMOISELLE ROCHE
avec tant d'affection!... Je passerai à leurs yeux pour un monstre... Si pareille chose doit arriver, je le jure, je ne remettrai plus les pieds au couvent !
— Ta, ta, ta!... ma mignonne, ne te monte pas la tête... Je demanderai le carnet à ta mère et je te le garderai... Rassure- toi, nous raccommoderons tout ça... Mais, aussi, pourquoi t'avisestu d'écrivasser?... Trop parler cuit et trop écrire aussi...
Fille aimant silence
A grand science. . .
Enfin ne te tracasse pas ; tu es en vacances pour prendre bon air et bon temps. Songe au plaisir que nous aurons à baguenauder toutes deux à Talloires. Je t'ai réservé une surprise! la Fan, maintenant, est pleine de talents; elle sait faire la belle et tendre la patte... Tu verras!... Je ne l'ai pas amenée avec moi et j'ai eu du nez... Après avoir lu les dernières lignes de ton fameux journal, ta mère aurait été capable de lui donner une boulette... Elle n'aime pas la Fan.
— Elle ne m'aime guère non plus ! soupira Germaine.
Elle resta un moment pensive, puis, timidement, elle reprit à mi-voix :
— Cousine Philiberte, il y a des mystères qui me tracassent souvent et que je ne peux pas
arriver à m'cxpliquer... Pourquoi ma mère m'at-elle prise en grippe?... Elle me choyait quand j'étais toute petite, et puis elle a soudain changt5. J'ai eu beau essayer d'être tendre avec elle, peine inutile; on croirait qu'elle m'a en aversion!... Pourquoi?... le savez-vous?
jVjUe philiberte fronça ses sourcils et fit une moue ambiguë en secouant la tête :
— Comment veux-tu que je le sache? répondit-elle avec embarras; peut-être est-ce parce que ton pauvre père te chérissait trop?
Ce que le baron aime Sa femme l'a en haine. . .
D'ailleurs je crois que ta mère n'aime bien qu'une seule personne... Elle, et c'est tout.
— Ce n'est pas juste, murmura la petite; elle hésita un moment et continua : — 11 y a encore une chose que je voudrais vous demander : pourquoi l'ami Magnier, que nous voyions si souvent du vivant de mon père, a-t-il cessé ses relations avec nous?
— Tu m'ennuies avec tes pourquoi! répliqua brusquement la cousine; M. Magnier est à Paris, on prétend qu'il y devient fou... Et il y a de quoi, marmonna-t-elle entre ses dents; parlons d'autre chose!... Regarde comme notre lac est bleu, ce matin; nous allons avoir une série de beau temps et tu verras comme Talloires est joli,
les jours de soleil!... Encore un quart d'heure et nous serons chez nous...
On arriva enfin, et les deux voyageuses montèrent allègrement le chemin qui longe les murs de l'ancienne abbaye. Cinq minutes après, M^'^ Philiberte poussait la porte de sa maison, et la Fan, avec des aboiements étouffés et des bonds de clown, s'élançait au-devant de ses deux maîtresses. Elle se roulait à leurs pieds. Germaine la prit dans ses bras, et la chienne, toute frétillante, la barbouilla de ses lèchements. Le geai, à la vue de M^'*^ Destilleuls, sautait dans sa cage et lançait des c( Jacques! Jacques! » étourdissants, tandis que Chiffon se frôlait aux jupes en ronronnant béatement.
— EJein! s'écria fièrement la cousine en se débarrassant de son chapeau, voilà qui s'appelle une bienvenue!... « Heureux qui des chiens tait sa fête! » Les bêtes valent décidément mieux que les gens... C'est la maison du bon Dieu, ici, et tu t'y amuseras, je t'en réponds.
M"*^ Phihberte ne vantait pas trop son logis, et Germaine y oublia vite ses premiers déboires à la Commanderie.
Ainsi que l'avait prédit la vieille fille, l'automne s'annonçait comme devant être magnifique, et tout, aux entours, était baigné d'une joie lumineuse. Partout une bonne odeur de fruits mûrs, d'herbes fauchées et de bien-être. Les pruniers du
jardin pliaient sous le poids des prunes violettes; les raisins de la treille commençaient à noircir, les rouges-gorges gazouillaient dans les sorbiers. De l'autre cote de la nappe bleue du lac, les verdures du château de Duingt et les croupes dorées des montagnes d'Entrevernes semblaient un pays de féerie. Au-dessus de la maison, les pentes boisées de Saint-Germain, les pâturages aux pentes gazonneuses, les Dents de Lanfont, d'un gris argenté, invitaient aux ascensions audacieuses et aux découvertes d'horizons inconnus.
Après sa réclusion de dix mois aux Ursulines, Germaine goûtait une volupté toute nouvelle à se sentir la bride sur le cou. Chaque matin, en compagnie de la Fan, elle partait pour les bois du Roc de Chère ou suivait au bord du lac la route encore ombreuse d'Angon. Parfois M'^^ Philiberte l'escortait; mais encore qu'elle eût pèlerine à travers le monde, la cousine n'avait plus ses jambes de vingt ans, et dès qu'on arrivait à la montée du Toron, elle se déclarait fourbue. Toutefois, elle n'était pas égoïste, et lisant dans les yeux de sa Benjamine un désir de gravir de plus sérieuses hauteurs, elle lui disait :
— Continue, ma mie, tu ne risques pas de t'égarer ni de faire de mauvaises rencontres; ici, il n'y a que de braves gens... D'ailleurs je te laisse la Fan comme garde du corps.
Elle rebroussait chemin tranquillement; la Fan,
un moment indécise, levait le museau, hasardant quelques pas pour la reconduire, puis poussée, elle aussi, par son humeur vagabonde et son goût pour les courses de montagne, elle filait à fond de train et rejoignait sa jeune maîtresse, en jappant autour d'elle, comme pour lui notifier son choix et son intention de la suivre par monts et par vaux.
Alors Germaine sentait se développer son intrépidité de montagnarde. Tentée parle démon des excursions lointaines, grisée par l'air vif des hauteurs, elle voulait voir des horizons non encore aperçus et dépassait le plateau de Saint- Germain. A travers des sentiers inexplorés, le long des ruisseaux bondissant en cascade ou se précipitant d'un jet au bas des roches abruptes, elle se délectait en pleine nature. Elle s'enfonçait dans les bois de sapins aux senteurs résineuses, picorait avec délices les fraises et les framboises sauvages, suivait haut dans l'air le vol giratoire des faucons et des aigles de montagne, admirait l'azur foncé du lac dans son encadrement de verdure, le bleu profond du ciel parmi les dentelures neigeuses de la Tournette, et ne redescendait à Talloires que lorsque son estomac sonnait le creux, ou lorsque la Fan, s'asseyant résolument sur son train de derrière, avait fait de lui dire : c( Assez couru maintenant, voici l'heure de la pâtée. ))
Un après-midi de la fin de septembre, le ciel était si bleu, l'air si léger et si limpide, qu'elle fut plus que jamais empoignée par sa vagabonde humeur de chèvre grimpante, et partit avec la chienne pour une longue promenade. Les Dents de Lanfont dressant tout là-haut, au-dessus d'elle, leur gigantesque mâchoire rocheuse, lui donnaient de nouveau des tentations. Trompée par cette translucidité de l'atmosphère, qui dans les pays de montagnes fait paraître tout proches des sommets distants de plus d'une lieue, elle résolut d'essayer une véritable ascension.
En une demi-heure, elle avait dépassé Saint- Germain, monté au hameau du Ponet qui domine la petite égUse, et les cimes qu'elle croyait atteindre s'éloignaient toujours davantage. Arrivée au col, elle s'aperçut qu'elle était le jouet d'une illusion et qu'il fallait renoncer à gagner même la base des Dents.
Elle s'assit sur une pelouse moussue, à la lisière d'un bois de vernes, et oublia sa fatigue en regardant le paysage ombreux qui s'étendait audessous d'elle.
Derrière sa tête, le taiUis de vernes allongeait son ombre menue, semée au moindre vent de taches ensoleillées. En face, les pentes presque à pic des pâturages remontaient brusquement jusqu'aux formidables arêtes rocheuses du Lanfont, d'où tombait une ombre d'un bleu noir. Tout au
fond, la gorge en se précipitant vers Blufiy et Menthon se rétrécissait en une coulée couverte de hauts sapins, où chantait d'une voix flûtée une source invisible.
Germaine se sentait ravie de se trouver dans cette fraîche solitude dont elle semblait la maîtresse unique. La Fan, le museau appuyé sur ses pattes de devant croisées en X, partageait cette béatitude et ne bougeait que pour happer en imagination les mouches qui bourdonnaient autour d'elle. Après une demi-heure de cette agréable contemplation, M^^^ Roche songea à reprendre le chemin de Talloires, mais poussée par le désir de l'inconnu et attirée parla fraîcheur invitante du ravin, elle résolut de revenir par une autre route et de dévaler au fond de la gorge qui devait conduire aux bois de Menthon.
Elle descendit bravement la pente des pâturages en suivant un sentier à peine frayé, mais quand elle se trouva engagée sous les sapins, la coulée se rétrécit subitement, devint plus abrupte, et le sentier disparut, ou plutôt sembla se confondre avec le lit même du ruisseau qui glougloutait sur les pierres moussues.
Fort embarrassée, Germaine s'arrêta. La chienne en fit autant et regarda sa maîtresse d'un air malicieusement interrogateur. La promeneuse inexpérimentée sondait d'un regard craintif le fourré obscur et demeurait indécise, ne sachant
MADEMOISELLE ROCHE 2If
comment descendre et ne se souciant guère de remonter. A ce moment un coup de fusil la fit tressauter, puis un bruit de pas et de branches froissées résonna sous les sapins. Tout à coup la Fan s'élança avec un jappement joyeux dans la direction d'un chasseur encore invisible, et, non loin d'elle, Germaine entendit une voix jeune s'écrier :
— Eh bien! à la bonne heure, toi, tu as de la mémoire !
Une minute après, le chasseur émergeait du fourré, s'arrêtait pour caresser la Fan, et Germaine, agréablement surprise, reconnaissait le jeune Bessonnis, qui lui avait donné la chienne. Il était guêtre jusqu'aux genoux, boutonné dans un veston de toile couleur havane et portait en sautoir un carnier légèrement gonflé. Depuis dixhuit mois que M^^^ Roche ne l'avait vu, Robert Bessonnis avait pris une mine plus virile, sa barbe châtaine avait poussé, elle commençait à friser sur son menton et ses joues rosées. Ses yeux bruns limpides s'éclairèrent d'un sourire en apercevant Germaine, et il la salua gaiement.
— Bonjour, mademoiselle, dit-il; votre chienne m'a reconnu tout de suite... Voyez, elle me sait gré de l'avoir mise en de si bonnes mains... Elle n'a pas eu à se repentir d'avoir changé de maître, et sa mine est autrement prospère que lorsque je vous l'ai donnée.
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— C'est une brave béte, répondit Germaine, et je vous remercie encore de me l'avoir confiée...
Ils restèrent un moment l'un en face de l'autre, un peu gênés. Le chasseur savait très bien qu'elle était M^'^ Roche et sa propre cousine; Germaine se souvenait aussi de la parenté, mais en même temps elle se rappelait la brouille qui avait divisé les deux familles, et une crainte vague l'empêchait de se nommer, tandis que Robert Bessonnis, avec sa sauvage gaucherie de campagnard, n'osait pas ou ne se souciait pas lui-même de décliner son nom. Néamoins il rompit le premier le silence.
— Je ne m'attendais guère à vous trouver dans ce ravin perdu... Ne craignez-vous pas les mauvaises rencontres?
— Non..., ma cousine PhiUberte assure que les gens d'ici sont très honnêtes...
— Possible... Mais il n'y a pas que les gens..., il y a les bêtes..., les ours, par exemple, reprit-il en riant.
— Les ours! répéta- t-elle d'un air incrédule, est-ce qu'il y en a vraiment?
— Pas encore maintenant, mais au momentoii le raisin est mûr, on en rencontre parfois qui descendent vers le lac pour vendanger les vignes.
— Vous en avez vu?
— J'en ai même tué un, l'an passé..., dans
une battue avec mon père... Est-ce que vous descendiez à Menthon?
— Oui, mais je ne trouvais plus le sentier et j'étais très embarrassée.
— Le chemin des traîneaux est là, à deux pas... Seulement il n'est pas commode à découvrir... Si vous me le permettez, je vous remettrai dans la bonne voie.
Elle répondit affirmativement, et le chasseur, se glissant le premier sous les sapins, la guida jusqu'au couloir abrupt pratiqué par les paysans de Bluffy, qui descendent leur herbe dans des traîneaux à l'époque de la fenaison. Cette sente boueuse et rocailleuse n'était pas facile à suivre, et, tout occupés de la place où ils posaient le pied, ils n'avaient guère loisir de causer. Toutefois, quand ils débouchèrent sur le chemin mieux frayé qui descend vers la route de Talloires, la conversation recommença sur un ton de cordialité, bien que tous deux, retenus par une fausse honte, s'abstinssent de se faire connaître plus complètement l'un à l'autre et de parler de la Commanderie.
Germaine regardait avec plaisir ce garçon bien campé sur ses jambes alertes, coiffé crânement d'un feutre cabossé et ayant passé dans les boutonnières de son veston une branche verte aux grappes d'un rouge de corail.
— Comment appelez-vous cette jolie plante
2l8 MADEMOISELLE ROCHE
que vous avez là ? demanda curieusement M"^ Roche.
— C'est une branche de sureau à grappe... Je l'ai cueillie là-haut, près d'une source... Si elle vous fait plaisir? ajouta-t-il timidement en la lui offrant.
— Oui, oui, grand plaisir... Je vous remercie bien... Est-ce que vous venez souvent par ici?
— Qiielquefois... J'ai la permission de chasser dans les bois de Menthon, et j'en ai profité aujourd'hui pour tuer une gehnotte.
11 entr'ouvrit son carnier et lui montra le gallinacé aux- plumes grises et noires ébouriffées par le passage des grains de plomb.
La conversation continua ainsi à bâtons rompus. Germaine, s'apprivoisant peu à peu, contait au chasseur les menus ennuis de sa première année de couvent et les plaisirs de ses vacances à Talloires, en compagnie de la cousine Philiberte et de la Fan. Le jeune homme l'écoutait avec son familier sourire, très amusé du babillage décousu de cette adolescente si expansive et si naturelle. Ils descendirent à Talloires par le ravin des Granges et ne se quittèrent qu'à la porte de M'^^ Destilleuls.
— Merci, monsieur, dit Germaine en lui tendant la main sans façon, la Fan et moi nous avons été bien heureuses de vous rencontrer...
— Attendez! s'écria-t-il en tirant de son car-
nier la gelinotte, il faut que vous goûtiez de ma chasse... Donnez cet oiseau à M"'-' Philibcrte... Et maintenant, adieu, je vais prendre le bateau qui descend au Bout-du-Lac.
Il s'éloigna, et pendant quelque temps Germaine entendit ses souliers ferrés sonner sur les cailloux du chemin de l'Abbaye.
En rentrant, elle raconta à la cousine ses aventures de l'après-midi, et celle-ci, flattée du cadeau de la gelinotte, déclara « que ce jeune Bessonnis était décidément un honnête garçon. »
On mangea le gibier le lendemain; mais Germaine garda la branche de sureau dont les grappes rouges finirent par s'égrener une à une, comme pour marquer à l'enfant la fuite mélancolique de ses jours de vacances. Quand il fallut repartir pour la Commanderie et le couvent, la branche était entièrement veuve de ses graines cramoisies.
N E nouvelle année scolaire se passa, QllTii'') P"^^ ^^^ seconde, tournant toutes f;^:^'^^ deux dans le même cercle monotonement régulier d'études, de pratiques pieuses, de rivalités enfantines et d'heureuses promenades avec Philiberte au retour des vacances. Germaine était maintenant dans la classe des grandes. Son amie Marguerite de Naves avait quitté le couvent tout à fait, et M"*^ Roche avait hérité de la place privilégiée que Marguerite occupait dans l'affection de M™^ Lucie de Jésus. Avec sa nature entière et prime-sautière, elle s'était attachée passionnément à l'aimable religieuse et ne souffrait pas que quelqu'un s'avisât de lui enlever la moindre parcelle de cette innocente amitié.
Elle allait atteindre sa dix-septième année; la venue de la jeunesse faisait éclore en elle une exaltation toute nouvelle et d'enthousiastes ferveurs. Sa fougue d'adolescente s'était calmée, ou plutôt s'était transformée en élans de piété. Elle subissait insensiblement le charme tiède et apaisant de la vie du cloître. Les longues stations à la chapelle embaumée d'encens, ornée de fleurs naturelles; les accords berceurs de l'orgue; la musique des cantiques chantés en chœur et où dominait la voix angélique de la mère Lucie de Jésus; les lectures de la Vie des Sainrs toute fleurie de légendes merveilleuses, avaient tourné son imagination vers les rêves et les aspirations mystiques.
A son tour, elle ambitionnait l'honneur de figurer parmi les Enfants de zMarie et s'efforçait de gagner ce titre par une piété exemplaire. Ce n'était pas sans difficulté, car on se souvenait encore de ses frasques du début, et, en outre, malgré ses accès de dévotion, elle avait à lutter contre sa nature impétueuse et contre d'irrésistibles retours d'espièglerie. Pourtant, grâce à l'influence de M™^ Lucie de Jésus, on l'admettait comme aspirante, et elle portait le ruban violet auquel était suspendue une petite médaille; puis, après trois mois d'épreuve, elle était enfin reçue Enfant de zMarie et autorisée à se parer du ruban blanc. Elle devenait alors l'auxi-
liaire des maîtresses et la surveillante des élèves. Elle jouissait d'une liberté plus grande, elle pouvait circuler seule dans le couvent et elle profitait de cette liberté relative pour s'absorber dans la lecture de ]^ Introduction à la vie dévote, ou pour rester plus longtemps en méditation à la chapelle.
Elle se complaisait dans le demi-jour assourdi par les vitraux coloriés de la nef étroite. Elle s'y agenouillait la tête tournée vers un tableau qui représentait sainte Ursule et les vierges ses compagnes entrant au Paradis. Elle rêvait d'être semblable à l'une de ces pieuses filles et de mériter comme elles d'entrer dans le glorieux séjour azuré des élus.
Peu à peu, l'idée de consacrer sa jeunesse à sainte Ursule germait dans son cerveau. Elle se demandait si, au lieu de s'exposer aux tentations d'un monde qu'elle ignorait, mais qu'on lui représentait comme plein de périls, il ne serait pas préférable de se réfugier dans la paix du cloître et d'y chercher l'idéale perfection.
Les religieuses qui l'entouraient, loin de combattre ces dévotes tendances, n'étaient pas éloignées de les encourager. A leurs yeux, l'existence claustrale, le renoncement aux plaisirs profanes étaient la plus sûre voie pour préserver l'âme des souillures du péché et pour lui garantir une joie éternelle dans l'autre vie. Si détachées d'ailleurs
qu'elles fussent des biens terrestres, des femmes intelligentes comme la supérieure et M™^ Lucie de Jésus n'avaient pas complètement dépouillé tout égoisme humain; seulement, elles voulaient que leurs calculs intéressés servissent à la gloire de Dieu. A leur désir de prosélytisme se joignaient des préoccupations purement personnelles. Elles ne pouvaient s'empêcher de penser que Germaine Roche était fille unique; elles savaient qu'à sa vingt et unième année elle jouirait d'un patrimoine considérable, et tout naturellement elles se sentaient poussées à cultiver la vocation de cette jeune ouaille que la Providence avait dirigée vers leur bercail. Outre le mérite d'arracher une âme virginale aux dangers de la vie mondaine, elles voyaient là pour leur maison un élément de prospérité matérielle qui n'était point à dédaigner, et elles s'employaient avec zèle à cette œuvre édifiante.
Une prise d'habit qui eut lieu au commencement de cette quatrième année de pension, acheva encore d'incliner Germaine vers les douces béatitudes de la vie conventuelle.
Une jeune fille qu'elle avait eue pour compagne et qui était déjà novice depuis une année, prononça ses vœux dans le courant de l'hiver, et la solennité de cette cérémonie agit fortement sur l'imagination et le cœur de M'^'^ Roche.
Dans la chapelle décorée de fleurs et étoilée de
cierges, aux majestueux accords de l'orgue, la novice arrivait toute blanche dans son élégante toilette de mariée. Elle était très jolie sous ses longs voiles, des pierreries brillaient à son corsage et à ses oreilles. Dès son entrée, un chœur joyeux de voix virginales, parmi lesquelles dominait la voix de Ai'"- Lucie de Jésus, éclatait sous la nef illuminée. C'était comme un hymne glorieux de chérubins et de séraphins entr'ouvrant pour la nouvelle venue les portes du ciel.
Escortée par la maîtresse des novices, elle s'avançait lentement dans sa robe à longue traîne et s'agenouillait sur un prie-Dieu de velours rouge préparé au bas des marches. Monseigneur de Chambéry en personne olficiait. Il descendait majestueusement les degrés de l'autel et demandait à la novice si elle voulait renoncer au monde et s'attacher à Jésus-Christ. D'une voix ferme elle répondait affirmativement et jurait de servir Notre-Seigneur d'après la règle et les statuts de l'ordre de sainte Ursule. On lui présentait un plateau d'argent, elle se dépouillait de ses bijoux et les y déposait comme un symbole de renoncement aux pompes mondaines.
Lentement, après avoir écarté les voiles de sa coiffure, le prélat lui coupait une mèche de cheveux et, avec le même cérémonial, la blanche mariée disparaissait, tandis que les religieuses, sur un rythme doucement cadencé, entonnaient
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les litanies de la Vierge. Mélodieuses comme l'aile des colombes, pures comme un ruissellement d'eaux vives, suaves comme une haleine de fleur, les célestes invocations s'envolaient une à une sous les ogives du chœur : « T^sa mystica, Tunis eburnea, T>omiis aurea, Janua cœli... » Et il semblait à Germaine que les arceaux de la voûte allaient en effet s'ouvrir comme une porte du ciel et que dans un azur immaculé la Vierge clémente allait apparaître, pareille à l'étoile du matin.
Peu après, la nouvelle servante du Seigneur rentrait vêtue du costume de l'ordre : robe noire, avec la taille serrée d'une ceinture de cuir, dans laquelle était fixé un crucifix. Seulement elle portait un voile de batiste et une couronne de roses blanches. Elle s'agenouillait derechef au miUcu de la chapelle; la maîtresse des novices l'embrassait, un cierge à la main, puis elles faisaient ensemble le tour des stalles, donnant à chaque mère le baiser de paix. Le sacrifice était consommé, et la nouvelle religieuse allait au parloir dire un dernier adieu à ses parents et à ses amies. Tout le reste de la journée, sa figure exprimait une pure joie, ses yeux rayonnaient de l'allégresse des élus, et Germaine enviait son bonheur.
Pourquoi, à son tour, ne revêtirait-elle pas un jour la robe blanche et ne se fiancerait-elle pas
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éternellement à Jésus?... Quel besoin avait-elle de retourner dans le monde, où elle pressentait je ne sais quelles mystérieuses sources de souffrance? L'aversion de sa mère, plus marquée à chacun de ses retours à la Commanderie, la poussait encore davantage dans la voie du cloître. Elle allait se jeter dans les bras de M^^ Lucie de Jésus, qui lui prodiguait d'affectueux encouragements, et son désir d'immolation grandissait.
Parfois, cependant, il lui venait des doutes sur la réalité de sa vocation. C'était au début du printemps, quand par les fenêtres ouvertes des classes ou sous les tilleuls des terrasses, le vent léger apportait les parfums des premières fleurs ou les rumeurs de la ville. Elle regardait les champs reverdis, pleins de soleil, les montagnes lointaines étincelantes de neige; elle pensait à PhiUberte, aux libres promenades de Talloires, aux caresses de la Fan, et un regret soudain de tout ce que dans la vie elle laissait derrière elle de connu ou d'inconnu agitait ses veilles, troublait son sommeil et ébranlait ses convictions.
Ce fut dans cet état d'esprit qu'elle reçut, vers le milieu du mois de mai, la visite de la cousine Phiiiberte. Les lettres de Germaine, tout imprégnées de mysticité, pleines d'un enthousiasme insolite pour le régime du couvent, avaient ému la cousine. Bien qu'elle fût très pieuse, M^'^ Phiiiberte ne professait qu'une admiration modérée
pour les communautés religieuses. Son activité répugnait à la vie contemplative et à la solitude du cloître. Elle répétait que Dieu n'en demande pas tant et qu'on peut faire son salut dans le monde d'une façon plus profitable à tous. Elle s'inquiéta des nouvelles aspirations de sa benjamine, désira juger par elle-même si la vocation de la jeune fille était sérieuse, et combattre de tout son pouvoir une exaltation irréfléchie. Elle accourut à Chambéry et obtint de la supérieure la permission de faire sortir Germaine pendant toute une journée de dimanche.
Dès le matin elle vint la prendre en voiture et l'emmena déjeuner à l'hôtel. Lorsqu'elles furent seules ensemble, M^^^ Roche l'entretint avec vivacité de sa vocation naissante, mais ses effusions trouvèrent peu d'écho chez la vieille fille.
— Ho! ho! dit-elle, est-ce que les lubies de ta mère te gagneraient?... Avantdequitter le monde^ il faut d'abord le connaître, afin de n'avoir pas de regret plus tard... La perfection n'existe guère ici-bas, et
Oui veut faire mieux que bien Se tue et ne fait rien.
Dieu n'exige pas qu'on s'enferme dans un monastère pour prier nuit et jour, et d'ailleurs « courtes prières pénètrent les cieux... » Dé-
jeûnons, puis nous causerons de ra vocation après.
]\jiie Philiberce était persuadée que le manque de distractions entrait pour une large part dans les nouvelles dispositions de Germaine; aussi résolut-elle de l'amuser de son mieux pendant cette après-midi de dimanche afin de changer le cours de ses idées. Dès qu'on se fut levé de table, elle interrogea le propriétaire de l'hôtel sur les promenades à faire et sur les curiosités des environs.
— Il n'en manque pas, répondit l'hôtelier; en premier lieu vous pouvez visiter la Sainte- Chapelle, le Jardin des Tlanres, puis vous avez les Charmetîes, où tous les touristes qui viennent ici ne manquent pas d'aller en pèlerinage.
M"^ Phihberte avait peu de littérature et ne savait rien de l'histoire de M'"'= de Warens; mais le mot de pèlerinage lui fit dresser l'oreille.
— Tiens, murmura-t-elle, en voilà un que je ne connaissais pas!... Vous dites: les Charmettes...; est-ce loin d'ici?
— A une demi-heure seulement... C'est une jolie promenade et le premier cocher que vous trouverez vous y conduira.
— Partons, fillette, s'écria la vieille fille, je suis curieuse de voir ça!
Elles prirent une voiture et, avec un grand sérieux, la cousine recommanda au cocher de les mener au <>: pèlerinage des Charmetces. »
Tandis que la voiture traversait le faubourg, M'^^ Philiberte s'étonnait naïvement de n'avoir jamais ouï parler de ce pèlerinage.
— C'est singulier, disait-elle, je croyais connaître tous les sanctuaires renommes de la Savoie; j'ai visité Hautecombe, Notre-Dame de la Vie, Mégève, Notre-Dame de Saint-Clair, jamais personne ne m'a soufflé mot des Charmettes... En as-tu entendu parler, toi, petite, à ton couvent?
Mais Germaine était tout aussi ignorante que la cousine Philiberte et le nom des Charmettes ne l'avait jamais frappée.
Cependant la voiture montait un chemin assez rapide, encaissé entre deux talus où fleurissaient des pervenches, bordé çà et là de vergers touffus et de modestes maisons de campagne. Au bout d'une ascension d'un quart d'heure, le cocher arrêta son cheval près d'un bois de châtaigniers, en face de bâtiments peu élevés, précédés d'une sorte de cour ouverte à tous venants.
Les voyageuses descendirent et la cousine Phihberte inspecta d'un regard scrutateur cette construction datant du xviii^ siècle, qui tenait à la fois de la métairie et de la maison bourgeoise.
— C'est drôle, murmura la vieille fille en sonnant à une porte bâtarde, je ne vois rien là dedans qui ressemble à un sanctuaire!...
— C'est bien ici les Charmettes? demanda-
t-elle à une vieille paysanne qui vint ouvrir, et qui répondit affirmativement.
— Peut-on entrer?
'"— Certainement, madame, nous avons déjà des visiteurs auxquels mon mari montre le jardin.
Elles pénétrèrent dans une pièce mal meublée, qui avait les apparences d'une salle à manger.
— Si vous voulez, reprit la grangère, je vous conduirai d'abord dans les appartements du haut, en attendant que mon mari en ait fini avec les personnes qu'il accompagne.
Elles gravirent un escalier assez étroit, puis sur le palier la grangère poussa une porte et elles se trouvèrent dans une pièce exiguë où il y avait un autel et des tableaux religieux. Ce spectacle rassura un peu M^'^ Philiberte qui commençait à avoir des doutes sur la sainteté des Charmettes.
— Voici, dit leur guide, l'oratoire de iVl"^^ de Warens.
— Cette dame était une pieuse personne? demanda M^'^ Destilleuls.
— Oui, madame, il y a apparence... Elle était d'abord protestante et avait été convertie par Ms'' l'évêque d'Annecy... Elle fit son abjuration au couvent de la Visitation... Voici sa chambre à coucher, continua la bonne femme en ouvrant une seconde porte.
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Cette chambre, garnie d'un mobilier LouisXVI, intéressait peu M"^ Philiberte. Toujours escortées par la grangère, elles redescendirent au rez-dechaussée, dans une pièce très claire donc la portefenêtre et les croisées ouvraient sur un jardin aux allées rectilignes. Les murs étaient ornés de gravures reproduisant tantôt les traits de M"^^ de Warens, tantôt ceux d'un homme encore jeune, à l'œil vif et aux lèvres fines. Germaine regardait avec un redoublement d'attention l'image de cette M"^^ de Warens, convertie par un évêque. Elle lui trouvait une physionomie charmante, mais une tenue passablement mondaine pour une dévote. Dans un angle, sur une table, un registre étalé était couvert d'écriture. Germaine s'approcha et lut sur l'une des pages quelques lignes très lyriques, écrites récemment par un touriste :
« Asile verdoyant et modeste où Jean-Jacques et Louise de Warens vécurent et goûtèrent en paix les délices d'une tendresse réciproque; solitaire maison encore tout imprégnée du parfum de l'amour, encore toute fleurie des pervenches que cultivaient les deux amants, je te salue avec un voluptueux frisson ! »
Pendant ce temps, M^^'^ Destilleuls, qui avait mis ses lunettes, examinait en fronçant les sourcils les portraits accrochés au mur et se scandalisait fort des corsages décolletés de M™^ de Warens...
— Montrez-nous la chapelle! dit-elle d'un air choqué.
— Quelle chapelle?... Il n'y en a point... Cette pièce où vous vous trouvez, continua machinalement la grangère, est le salon oii M"^^ de Warens et Jean-Jacques venaient lire et travailler ensemble.
— Jean- Jacques ! s'écria la vieille fille, que vient faire ici ce Jean-Jacques, et qui était-il?
— Jean- Jacques, pardi! reprit la cicérone femelle, c'était l'ami de M"'^ de Warens, l'illustre philosophe Jean-Jacques Rousseau !
— Rousseau!... Un impie! grogna Philiberte qui avait une vague idée du philosophe de Genève etqui, sans avoir jamais lu une lignede ses œuvres, le regardait comme un dangereux ennemi de l'EgUse... Comment! nous sommes dans la maison de ce blasphémateur!... Viens, Germaine, sortons! ajouta-t-elle impétueusement.
— Ces dames ne veulent-elles pas visiter le jardin?
— Non, non, c'est assez! cria M'^^' Destilleuls en donnant une pièce de dix sous à la grangère, je rougis d'être venue avec cette enfant dans un pareil lieu !... Si votre M'"^ de Warens était l'amie de ce mauvais homme, je ne lui en fais pas mon compliment.
Elle entraîna Germaine dehors, secoua ses jupons comme si elle eût craint d'emporter avec
elle la poussière de ce séjour d'impiété, et elles remontèrent en voiture.
— Je laverai la tête à ce gargotier, grommelait Philiberte, on ne mystifie pas de la sorte des personnes respectables!... J'aurais dû me méfier, rien qu'en voyant la façon dont cette prétendue convertie osait se vêtir ou plutôt se dévêtir... La plume fait l'oiseau; femmes sottes se connaissent à la cotte.
Germaine n'osait rire de la déconvenue de M^'^ Destilleuls; elle gardait le silence et rêvait à ce qu'elle venait de voir. Sa pensée était restée aux Charmettes et elle regrettait d'en être partie si vite. Les lignes qu'elle avait lues sur ce registre couvert de signatures lui revenaient à l'esprit. Elle cherchait à deviner le mystère que cachaient ces mots d'amour et de tendresse. Le jeune homme aux yeux vifs, dont le nom avait si fort effarouché la cousine, était-il donc le mari de cette Louise deWarens?... Elle résolut en rentrant d'interroger là-dessus M''-'^ Lucie de Jésus.
Le soir, en la ramenant aux Ursulines, M"*^ Philiberte, honteuse d'avoir été mystifiée, lui avait pourtant recommandé de ne parler à personne de cette ridicule aventure; mais la curiosité aiguillonnait la jeune fille, et le lendemain, à la récréation, elle confia à la religieuse les incidents de l'excursion de la veille.
Au seul nom des Charmettes, M'"*^ Lucie de
Jésus manifesta une surprise inquiète. Elle était plus lettrée que la cousine Destilleuls et savait à quoi s'en tenir sur la liaison de Rousseau avec ^\me Je Warens.
— Ma chère fille, s'écria-t-elle en joignant les mains, comment M^'^ Destilleuls a-t-elle eu l'idée de vous conduire dans cette maison?
Germaine lui conta la méprise et la colère de la naïve M'^*^ Philiberte, et la religieuse ne put réprimer un sourire.
— Ce Rousseau, reprit-elle, était un grand écrivain, mais l'orgueil l'avait perverti et il est devenu un des pires ennemis de la religion. Une jeune fille qui se respecte ne doit point lire ses livres... Ses mœurs étaient déplorables, et quant à M'^^de Warens, elle a oublié toute bienséance en vivant intimement avec cet impie qui n'était point son mari... Votre cousine a eu raison de vous défendre de souffler mot de votre visite dans cette maison... Tout ce qu'on y apprend ne peut que corrompre l'âme; l'air qu'on y respire est imprégné d'une volupté coupable. Vous devez non seulement vous garder de dire que vous y êtes allée, mais il faut faire effort pour oublier même ce que vous y avez vu ou entendu.
Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre. En dépit de ses efforts, Germaine ne pouvait s'empêcher de penser aux Charmettes et à l'af-
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fection mystérieusement coupable qui s'y était abritée.
A dix-sept ans, ces mots d'amour, de tendresse et de volupté ne tombent pas impunément dans un cœur de jeune fille, si chastement innocent qu'il soit. Ils y fermentent avec la sève de la jeunesse, ils y font germer une émotion mêlée d'une attirante curiosité.
Lorsqu'elle se trouvait seule, Germaine, pendant les récréations sous les tilleuls, s'accoudait à la terrasse et regardait au-dessous d'elle, dans la direction des Charmettes. Elle repensait à la petite maison perdue parmi les arbres, au jardin plein de pivoines et de pervenches qu'elle avait entrevu à travers les vitres du salon. Elle se disait que, quels que fussent leurs péchés, le jeune homme aux yeux noirs et la dame aux cheveux châtains, dont elle avait admiré les portraits, devaient être heureux de s'aimer dans cette verte solitude... Pourquoi Philiberte et M"^^ Lucie de Jésus considéraient-elles cette amitié comme inconvenante? Il y avait donc des affections permises et des affections coupables ? Êtaient-ce ces dernières auxquelles on réservait le nom d' « amour » ; et si l'amour était un sentiment pervers, pourquoi portait-il un nom si charmant?
Tandis qu'elle se hasardait sur la pente de ces pensées périlleuses, des chants de rossignols lui arrivaient du fond des vergers épars; les tilleuls
en fleur de la terrasse exhalaient une odeur dont la suavité lui coulait dans le cœur et la troublait. En même temps, des larmes involontaires lui montaient aux yeux, mais des larmes douces comme le parfum des tilleuls, et elle éprouvait une inexprimable et confuse volupté à sentir ses paupières se mouiller...
E fut dans ces nouvelles dispositions d'esprit que Germaine revint au mois d'août à la Commanderie. M"^ Philiberte, appelée près d'une vieille parente malade, ne devait emmener sa Benjamine à Talloires qu'au commencement de septembre. M'"^ Roche, atteinte de plus fréquents accès d'hypocondrie, vivait confinée dans sa chambre ou dans les églises. La jeune fille se trouvait donc plus que jamais abandonnée à elle-même, à un âge où la solitude devient dangereuse pour les imaginations inflammables.
Pendant ses promenades dans les allées du jardin ou parmi les châtaigniers de la Puya, sa pensée était incessamment ramenée vers le mystérieux amour de Jean-Jacques pour M"^^ de
Warens. Si une pareille affection paraissait damnable à iM™^ Lucie de Jésus et à la cousine Destilleuls, beaucoup de gens ne jugeaient pas de même, puisque la maison des Charmettes était un lieu de pèlerinage pour les touristes. Germaine se souvenait des lignes enthousiastes qu'elle avait lues sur le registre placé dans le salon de ^\jme (^Q Warens et elle se demandait qui avait raison, de ceux qui admiraient ou de ceux qui condamnaient. Elle aurait voulu être renseignée par des personnes moins prévenues, plus impartiales que les religieuses ou Philiberte. Mais, à la Commanderie, qui eût pu l'éclairer? Et en admettant qu'elle y eût rencontré un juge compétent, jamais elle n'aurait osé lui soumettre la question. Cette ignorance forcée, cette impuissance à percer un mystère troublant, faisaient encore travailler davantage son imagination inquiète.
Pendant les jours de pluie, quand toute excursion au dehors devenait impossible, elle aimait à se réfugier dans une chambre haute attenante au grenier, où on avait relégué la bibliothèque. Feu M. Roche n'était pas un liseur, mais il avait trouvé dans la succession de son oncle une volumineuse collection d'ouvrages datant du XVI 11^ siècle ou du premier Empire, qu'on avait rangés pêle-mêle sur des rayons de sapin. Tous ces bouquins poudreux, aux tranches rouges ou marbrées, aux reliures brunes, avaient un aspect
rébarbatif qui n'engageait guère Germaine à lier connaissance avec eux. Elle les avait toujours considérés comme des livres maussades, pleins d'ennuyeuses choses instructives, et s'était gardée d'en ouvrir un seul.
Ce qui l'attirait dans cette bibliothèque, c'était la tranquillité dont elle y jouissait. Là, personne ne venait la déranger. Pendant les mauvais temps, elle y passait des matinées à rêver, en regardant d'antiques portraits de famille accrochés aux murs. Elle se forgeait d'amusantes histoires sur chacune de ces figures d'autrefois, portraiturées par quelque artiste de passage. Les hommes avaient les cheveux poudrés, le visage rasé et souriant; ils portaient l'habit bleu à boutons d'acier, le gilet à basques et la cravate de dentelle. Les femmes, vêtues d'étoffes à ramages, les épaules serrées dans un mantelet à la vieille, les bras nus jusqu'au coude, le cou orné d'un velours noir, les cheveux presque cachés sous des coiffes, se tenaient raides en leurs falbalas du dimanche et pinçaient les lèvres pour se faire une bouche en cerise.
Germaine se disait que ces bourgeois à mine fleurie et ces respectables dames avaient dû vivre du temps de Jean-Jacques et de M"-*^ de Warens. Peut-être les avaient-ils coudoyés dans les rues d'Annecy, peut-être même avaient-ils assisté à la conversion de Louise-Èléonore de Warens, dans
l'église de la Visitation?,.. La jeune fille contemplait avec un tendre intérêt ces portraits qui, s'ils avaient pu parler, l'auraient sans doute renseignée sur les choses qui l'intriguaient. A force de se répéter qu'ils étaient contemporains des deux amoureux des Charmettes, elle en vint peu à peu à se dire aussi que les livres de la bibliothèque dataient probablement de la même époque, et cette réflexion porta son attention vers les bouquins noircis qu'elle avait jusque-là dédaignés.
Elle se rapprocha des rayons vermoulus, monta sur un escabeau et parcourut distraitement les titres gravés sur le dos des reliures brunes : — Les T{évolunons romaines de Vertot, 'Bélisaire et les Incas de Marmontel, V Histoire philosophique des deux Indes de l'abbé Raynal, les Lenres persanes, etc. Tout cela ne disait rien à son esprit et ne semblait devoir satisfaire aucunement sa curiosité. Tout à coup, elle eut un éblouissement et un battement de cœur... Sur deux volumes in-i2, un titre flambait devant ses yeux : les Confessions de J--J- Trousseau !
Les Confessions! Rien que ce mot était plein de suggestions tentatrices. Ces deux livres allaient certainement lui révéler le grand secret qu'elle grillait de connaître. Brusquement elle levait la main déjà pour s'emparer des deux précieux in-i2, puis brusquement elle la retirait, saisie d'une religieuse terreur.
a Si M"^^ Lucie de Jésus avait raison, pourtant... Si Jean-Jacques était un impie, si ses livres étaient mis à l'index, ne courait-elle pas risque elle-même de commettre un impardonnable péché mortel en les lisant?... Elle, une Enfant de Marie... Quel scandale! »
Mais la tentation était trop forte, sa curiosité était trop ardemment sollicitée, son imagination trop surexcitée. De nouveau elle tendit la main vers les deux volumes, en prit un, l'emporta près de la fenêtre et le feuilleta d'un doigt tremblant.
Presque aussitôt, les noms de M'"^ de Warens et des Charmettes lui sautèrent aux yeux. Cette fois, elle n'eut plus le courage de résister et, empochant rin-i2 défendu, elle se sauva avec lui au fond de la châtaigneraie, le cœur à la fois troublé par un remords et brûlé par un incandescent désir de connaître.
La pluie avait cessé. Le soleil d'août mettait des touches argentées sur les feuillées humides; à travers les branches on voyait sourire la nappe bleue du lac.
Elle s'assit sur un tronc d'arbre et rouvrit le livre, juste à la page où Jean-Jacques raconte sa première rencontre avec Eléonore de Warens, près du mur d'un jardin où coulait un ruisseau, à cette place inoubliable qu'il eût voulu entourer « d'un balustre d'or. » A partir de ce passage,
Germaine commença à lire et oublia le reste du monde. — Il y a heureusement une grâce d'état pour l'innocence virginale. Dès que le livre ne parlait plus de M'"^ de Warens, l'intérêt diminuait pour elle et elle sautait des feuillets entiers. Elle évita ainsi certaines pages scabreuses; il y en eut d'autres qu'elles ne comprit pas et dont la grossière sensualité glissa sur son âme sans la salir. Mais elle savoura le délicieux récit de la matinée de Thônes, la scène du cerisier, les détails intimes du séjour dans la maison des Jacobins, à Annecy, les descriptions poétiques de l'installation aux Charmettes et de l'heureuse vie qu'on y menait. — Tous ces passages, imprégnés d'une voluptueuse tendresse, laissèrent une trace ineffaçable et la firent pénétrer dans des régions jusque-là inconnues.
Il s'opéra en elle une transformation comparable à celle qui fait du bouton de rose encore fermé une fleur vermeille et embaumée. Elle fut doucement initiée aux émotions de ce sentiment mystérieux qu'on nomme l'amour, et son être entier fut agité d'un frisson nouveau. Le livre défendu lui ouvrait de lumineuses percées sur ce monde qu'on lui avait représenté comme un séjour d'abomination et qui lui souriait de loin, maintenant, comme un jardin enchanté. La nature, qu'elle aimait déjà, lui apparut nuancée d'adorables couleurs; la vie tranquille et froide
du cloître n'eut plus pour elle qu'un médiocre attrait. Quand la cousine Philiberte vint la prendre en septembre pour la conduire à Talloires, elle constata avec plaisir, mais non sans étonnement, que Germaine ne parlait plus de sa vocation. M^'^ Destilleuls trouva sa benjamine toujours pieuse, mais beaucoup moins indifférente aux joies mondaines. Elle s'en félicita, sans se demander à quelles causes secrètes était dû ce changement, et Germaine, devenue prudente depuis qu'elle avait goûté au fruit défendu, se garda bien de confier à sa cousine à quel propos elle avait modifié ses façons de voir et de sentir. Elle ne soufflait plus mot de Jean-Jacques ni des Charmettes, mais elle éprouvait une espiègle satisfaction à rendre la pauvre Philiberte complice inconsciente du culte qu'elle avait voué au souvenir du philosophe de Genève, alors qu'il était simplement professeur de musique à Annecy. Sous prétexte de courses en ville, elle entraînait la cousine dans les vieilles rues étroites du quartier de l'Ile et du faubourg Sainte-Claire, à la recherche de l'emplacement du logis de M'"^ de Warens. Un jour même, elle lui persuada de louer une voiture et de pousser jusqu'à Thônes, que trois lieues seulement séparaient de Talloires. — Chemin faisant, en remontant le cours du Fier, elle cherchait en imagination à retrouver le gué où Jean-Jacques avait traversé la rivière avec
i\[iies Galley et GraflTenried. A Thônes, pendant qu'on préparait le déjeuner, elle questionna adroitement l'hôtelier sur la situation du petit manoir de la Tour, où avait eu lieu la scène du cerisier. Elle conduisit jusqu'à ce domaine perdu sous les noyers l'innocente Philiberte, qui ne comprenait rien à son enthousiasme pour un verger herbeux et une maison délabrée, et Germaine, malignement, expliqua à la cousine que ce manoir avait été habité par un illustre personnage de la cour des ducs de Savoie.
M^^*^ Philiberte trouvait que ce grand personnage était bien mal logé, mais elle obéissait com plaisamment aux caprices de sa petite amie, et M^^'^ Roche put ainsi contempler à loisir la maison où Jean- Jacques avait goûté en tête-à-tête avec les deux jeunes filles, les cerisiers contemporains de celui où le jeune maître de chant était monté pour jeter des bigarreaux à M^^^ Galley. Tandis que la cousine, fatiguée du trajet, s'étonnait de ce singulier goût pour les granges humides et les vergers en désordre, Germaine cueillait sentimentalement des marguerites dans les allées envahies par les herbes folles, et reconstituait en pensée la scène du cerisier. Seulement elle se substituait à M'^'-' Galley ; au Ueu de Jean-Jacques, c'était un autre personnage qu'elle juchait dans "arbre, un personnage moitié réel, moitié imaginaire, qui, avec ses yeux bruns, sa naissante barbe
châtaine, sa mine résolue et virile, ressemblait fort au robuste chasseur de gelinottes rencontré trois années auparavant dans la gorge de Lanfont, — à ce jeune Bessonnis qui était son cousin et qui lui avait donné la Fan. Puis, tout à coup confuse de cette folle imagination, elle se la reprochait comme une inconvenance, et une rougeur lui montait aux joues.
Pendant ces vacances de septembre, elle fit encore, en compagnie de la Fan, de longues promenades solitaires aux envivons de Talloires, mais elle n'y jouit plus de la même quiétude. Elle retournait de préférence dans la gorge du Lanfont, et cette fois ce n'était plus l'unique désir d'admirer le paysage agreste et intime qui l'y ramenait. Elle nourrissait un vague espoir de rencontres nouvelles avec le jeune chasseur de gelinottes. Au moindre frisson des sapins, au moindre aboi de la chienne, elle tressaillait, s'attendant toujours à voir paraître Robert Bessonnis, et chaque fois déçue. Elle avait beau se dire que cette espérance était chimérique. Elle trouvait une amère douceur à ces moments d'attente fiévreuse auxquels succédaient d'inexplicables langueurs et, la nuit, son sommeil était traversé de tumultueux rêves.
En octobre, lorsqu'elle reprit le chemin du couvent, elle y rentra toujours innocente et pieuse, mais non plus ignorante. Elle y rapporta
les troubles ingénus qui l'avaient agitée à Talloires, et bientôt une pénible appréhension vint s'ajoutera cette profane agitation. Les élèves communiaient tous les mois et une angoisse la prit à l'idée de se présenter au confessionnal. Elle tremblait d'avance d'avoir à confesser ses lectures clandestines et les pensées coupables qu'elles avaient fait naître. Le moment tant redouté arriva. Quand elle pénétra dans le confessionnal, un frisson la secouait tout entière. Avec terreur, mais aussi avec une pleine sincérité, elle avoua ses fautes. L'aumônier scandalisé la tança vertement et lui refusa l'absolution; de sorte que le lendemain, à la stupéfaction des élèves et des religieuses, elle resta prosternée sur son prie- Dieu, cachant dans ses mains son visage en larmes, tandis que ses compagnes s'approchaient pieusement de la Sainte-Table.
Cette abstention d'une Enfant de Marie, lors de la communion mensuelle, fut l'objet des réflexions et des commentaires peu bienveillants de toute la communauté. La mère Lucie de Jésus s'en émut et, le même soir, manda près d'elle son élève favorite.
— Ma chère fille, lui dit-elle, je n'ai pas à m'immiscer dans les secrets de votre confession, mais ce qui s'est passé ce matin m'a surprise et navrée; mes alarmes sont d'autant plus vives que, depuis votre retour, j'ai parfois remarqué en
VOUS une tiédeur, un manque de confiance qui me font craindre pour le salut de votre âme... Vous que nous chérissions comme la plus candide brebis de notre bercail, vous que nous considérions comme appelée et élue par Dieu pour édifier cette maison, comment vous êtes-vous trouvée dans la nécessité de vous priver des joies de la communion?... Que vous est-il arrivé? Je sais combien notre chair mortelle est faible et à quelles chutes la créature humaine est exposée, aussi je tremble pour vous... Ouvrez-moi votre cœur... Je vous aiderai de mon amitié, de mes conseils et de mes prières.
Germaine, touchée, se jeta à son cou et, plus explicite encore qu'au confessionnal, elle lui fit l'aveu de ses curiosités, de ses lectures, de ses agitations. — M"^^ Lucie de Jésus, à l'époque où elle vivait dans le monde, avait subi cette crise de la jeunesse commençante et, malgré des années de mortification et de renoncement, elle gardait encore au fond du cœur plus d'un tendre souvenir profane. Elle se sentait des trésors d'indulgence pour les troubles de cette âme de jeune fille, mais en même temps elle tremblait en songeant que cette précieuse recrue était sur le point de frustrer les espérances de la mère supérieure et de se jeter dans ce gouffre des passions charnelles, d'oii l'on croyait l'avoir à jamais écartée. L'intérêt de Dieu et de la communauté l'emporta
sur la tendresse purement humaine; elle usa de toute son éloquence, de tout son prestige, pour raffermir cette vocation passablement chancelante.
Elle catéchisa Germaine de son mieux, lui montra les périls auxquels elle s'exposait, lui représenta ses agitations et ses curiosités comme une tentation dernière de l'Esprit malin, qui tourne sans cesse autour des âmes pour les dévorer. Elle l'exhorta à se réfugier dans la prière et les macérations pour résister à ce suprême assaut. Elle lui prédit que lorsqu'elle se serait retrempée de nouveau avec ferveur dans les eaux de la pénitence, la grâce rassérénerait son cœur et qu'elle retrouverait cette quiétude bénie, ces pieux élans qui sont comme l'avant-goût des joies célestes...
Moitié par affection, moitié par obéissance, Germaine suivit ces conseils et s'efforça d'échapper aux suggestions de l'Esprit du mal; mais soit que ses prières fussent traversées par d'involontaires distractions, soit que la grâce ne lui fût pas assez libéralement accordée, son âme demeura troublée et ses rêves confusément agités. En vain elle essayait de se repentir de ses lectures et de ses mauvaises pensées; en dépit de ses actes de contrition, elle ne parvenait pas à détester franchement son péché. On avait beau lui répéter que Dieu l'appelait à lui, elle se réfugiait inutilement en de longues méditations à la cha-
pelle; toujours elle se sentait attirée vers ce monde qu'on lui peignait sous de si vilaines couleurs et qu'elle avait entrevu si charmant. Elle se frappait la poitrine, elle cherchait à retrouver ces élans, ces mystiques extases qui lui avaient fait croire à sa vocation religieuse; malgré tout, elle restait froide pour le couvent et, comme elle était aussi pieuse que sincère, elle se désolait, prise entre son désir de ne point affliger M™^ Lucie de Jésus, et cette exubérance de jeunesse, ce besoin de tendresse et d'expansion qui la rejetaient vers le monde.
Elle fut brusquement tirée de ses scrupules et de ses tourments par une lettre de M'^^ Philiberte, qui lui arriva au milieu des exercices de la semaine sainte. M'^^ Destilleuls lui écrivait de la Commanderie que M'"*^ Roche, dont la santé laissait depuis longtemps à désirer, venait d'être atteinte d'une maladie grave. Le docteur Lettraz craignait un dénouement fatal et la cousine ajoutait que Germaine devait se hâter de partir, si elle voulait retrouver encore sa mère vivante. Par une seconde dépêche, Philiberte informait la supérieure du triste état de M""^ Roche et la priait de renvoyer au plus tôt la jeune fille, en la faisant accompagner par une sœur converse jusqu'à Albertville, où une voiture viendrait la prendre.
Ces deux lettres étaient si pressantes que Ger-
2fO MADEMOISELLE ROCHE
maine atterrée résolut de télégraphier à M'^^Destilieuls d'envoyer immédiatement Bastian à Albertville. Le lendemain matin elle prit, sous l'escorte d'une sœur, le premier train, et en arrivant elle trouva en effet le jardinier quil'attendaitavecle Brun, dans cet hôtel où elle et Philiberte avaient déjeuné lors du premier voyage à Chambéry. Elle embrassa précipitamment la sœur et monta dans la carriole qui fila rapidement sur la route d'Annecy.
Pendant le trajet, Bastian mit sa jeune maîtresse au courant de l'événement qui consternait les gens de la Commanderie. Bien qu'elle souffrit déjà d'un gros rhume, M"^^ Roche s'était obstinée à suivre les exercices du carême à la Visitation; au sortir de l'église elle avait eu un coup de froid, une pneumonie s'était déclarée et le docteur Lettraz ne répondait plus de sa cliente. Prévenue par lui, M^'^ Philiberte s'était immédiatement installée à la Commanderie et avait pris sur elle de faire appeler Germaine à l'insu de la malade.
La carriole atteignit la grille de la Commanderie à la nuit close. Dès le seuil de la maison, on devinait qu'une terrible visiteuse, la mort, y était attendue. Le vestibule et l'escalier étaient éclairés; il y avait du rez-de-chaussée au premier étage des allées et venues de gens effarés, parlant à voix basse et marchant sur la pointe des
pieds. Au bruit des roues de la voiture sur ie gravier, M^^^ Philiberte, qui la guettait, était descendue au-devant de Germaine.
— Ma mignonne, lui dit-elle en l'embrassant, sois courageuse et attends-toi à trouver ta mère bien changée... Elle est au plus mal, tout en conservant encore sa connaissance, et comme elle ne sait pas que je t'ai appelée, je vais la préparer à te voir... Elle a demandé l'extrême-onction et le prêtre ne tardera pas à venir. J'espère qu'elle aimera à te savoir près d'elle, bien qu'elle ne t'ait jamais demandée... Mais c'est ta mère tout de même et ton devoir est ici... La pauvre femme souffre, que c'est pitié!... Monte avec moi; tu te tiendras derrière le paravent jusqu'à ce que je t'appelle...
Elle avait pris la main de Germaine et elles gravissaient ensemble l'escalier. La porte de la chambre était grande ouverte; un paravent seul en masquait l'entrée; Germaine y resta cachée. Elle entendait de là le souffle haletant de la moribonde et une pitié mêlée de terreur lui mettait les larmes aux yeux.
— M. le curé est-il arrivé ? demanda M'"^ Roche d'une voix à peine intelligible.
— Pas encore, répondit Philiberte, mais tranquillisez-vous, il ne tardera pas, lui ou son vicaire... En attendant, ne seriez-vous pas contente de voir Germaine?
2f2 MADEMOISELLE ROCHE
Il y eut un moment de silence, puis la voix haletante reprit :
— Non... Qu'on la laisse à son couvent.
— Elle a quitté les Ursulines, insista M''^ Destilleuls ; elle est venue ici pour Pâques et voudrait vous embrasser...
Un nouveau silence. On eût dit que la malade, étouffée par les suffocations, ne trouvait plus assez de forces pour articuler sa réponse. Germaine ne put résister à l'impulsion qui la portait vers sa mère et elle entra.
M"^ Roche, accotée à deux oreillers, les pommettes rouges et saillantes, les yeux fixes, la bouche ouverte, serrait machinalement dans ses doigts amaigris un chapelet. Près du lit, une table couverte d'une nappe supportait deux flambeaux aux bougies allumées, un verre où trempait un buis bénit et une assiette où une sœur de l'Espérance au profil blafard amoncelait des flocons de ouate.
— Maman, murmura la jeune lille en s'approchant de M^^"^ Philiberte penchée au chevet du lit, maman, me voici...
Mauricette tourna un instant vers elle ses yeux ternes, sa figure exprima une vague répugnance et elle souleva faiblement la main :
— Qu'on me laisse! balbutia-t-elle, j'ai besoin d'air... Vous m'étouffez en restant... autour du lit!
Entraînée par un élan affectueux, Germaine s'inclinait déjà pour l'embrasser; mais Mauricette, en voyant de plus près ce jeune visage éclairé à plein par la flamme des bougies, — ces yeux bleus scintillants, ces lèvres fines, ce front volontaire encadré de cheveux châtains, — Mauricette, prise d'une mystérieuse terreur, se recula et ses traits se contractèrent.
— Va-t'en ! articula-t-elle en faisant effort pour repousser sa fille ; tes yeux sont un remords vivant..., quand ils me regardent, je vois l'enfer s'ouvrir..., l'enfer, le feu éternel!... et le curé ne vient pas!... Mon Dieu, pitié!...
Elle suffoquait; son nez se pinçait, sa poitrine émaciée et haletante soulevait les couvertures.. Germaine, effrayée, était tombée à genoux. M^'^ Philiberte s'était placée devant elle, de façon à la dérober aux regards de M"^^ Roche et à mettre fin à cette scène pénible.
Au même instant, un bruit de pas retentit, et le vicaire de Saint-Maurice, grand, robuste, les mâchoires carrées, les cheveux crépus, apparut, portant sous son bras un paquet enveloppé de serge noire. Sans mot dire, il ouvrit ce funèbre paquet, en tira un surplis qu'il enfila sur sa soutane, une étole violette qu'il passa à son cou et un étui d'argent qui contenait les saintes huiles. PhiUberte et la sœur s'étaient agenouillées près de Germaine. Le prêtre s'approcha du lit où
j\jme Roche, épuisée et exsangue, restait maintenant sans connaissance. Il ouvrit son livre, se signa, murmura machinalement les formules liturgiques, décoiffa l'étui de métal, prit un flocon de ouate et commença les onctions. Avec d'inintelligibles paroles latines, il oignit les yeux et les oreilles, les narines amincies, les lèvres violettes, les pieds qui ne devaient plus se poser sur le sol, puis, après une dernière oraison, il se dévêtit, refît son paquet et se retira silencieusement, tandis que les trois femmes continuaient de prier.
L'agonie commençait, les yeux de Mauricette ne distinguaient plus les objets, la respiration devenait plus lente, plus douloureuse; la malade semblait l'aller chercher jusqu'au fond de ses entrailles; son menton se haussait et s'abaissait avec effort, ses lèvres béantes découvraient des dents blanches et serrées où sifflait un dernier râle.
— Maman! sanglota la jeune fille en se relevant pour saisir les mains glacées de M*"^ Roche.
Le râle avait cessé.
— C'est fini! chuchota la sœur en plaçant un tampon de linge sous le menton de Mauricette pour empêcher la bouche de rester ouverte.
Germaine, épouvantée, retomba à genoux, et M'^^ Phihberte l'entoura de son bras, tandis que
sur le visage livide de M"^^ Roche la mort mettait peu à peu cette calme immobilité souriante, qui succède aux contractions de l'agonie et qui est comme le symbole des douceurs de l'éternel repos.
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VEUXIÈSME To/n<JlE
'tTAT d'accablement et de stupeur où la laissa la brusque mort de M'"^' Roche empêcha tout d'abord Germaine de penser à l'avenir. Cette séparation à laquelle elle était si peu préparée et qui s'était produite dans de si navrantes conditions lui faisait l'effet d'un pesant cauchemar. Elle restait abasourdie, les yeux secs, sans même avoir conscience de son insensibilité. — Néanmoins, au bout d'une semaine, l'engourdissement causé par cette violente commotion se dissipa progressivement, et la jeune fille commença à se rendre compte de sa situation.
Elle se trouvait maintenant esseulée et désemparée. Bien que sa mère ne lui eût 2;uère donné de preuves de sollicitude et de tendresse, elle s'était accoutumée à considérer M"^^ Roche comme une protectrice naturelle sur laquelle, à son entrée dans le monde, elle pourrait s'appuyer avec sécurité. Cette protection, si peu bienveillante qu'elle fût, lui était enlevée subitement. Au seuil de la jeunesse, elle se voyait livrée à elle-même avec la lourde responsabilité d'une maison à tenir, d'un patrimoine à gérer, sans autre guide que la cousine Philiberte, qui avait vieilli dans la solitude, et dont l'expérience mondaine semblait fort incomplète. Elle prit peur et se sentit envahir par une profonde tristesse. La cousine respecta d'abord son chagrin, elle se contenta de la choyer doucement et de lui épargner les pénibles détails matériels qui sont la lugubre conséquence d'un deuil récent. Pourtant, quand elle la vit persister plus que de raison dans sa douleur, elle perdit patience.
— Ma mie, lui dit-elle, trop est trop et tristesse est mauvaise conseillère; je comprends que la mort de ta mère t'ait bouleversée, encore que la pauvre femme n'ait jamais su au juste ce que c'était que le devoir maternel: mais enfin il y a temps pour pleurer et temps pour espérer... Ceux qui sont partis ne doivent pas faire oublier ceux qui restent, et tu as encore au monde des
gens qui t'aiment, sans compter les bêtes... Tu as ta vieille Philiberte qui te chérit, tu as le docteur Lettraz, c]ui est ton tuteur et un homme de bon conseil. Fie-toi un peu à nous et ne jette pas ainsi le manche après la cognée.
Le docteur Lettraz, en effet, depuis la mort de Mauricette, se montrait plus souvent à la Commanderie. 11 avait pris Germaine en affection et s'occupait activement de ses aff^^ires. Comme la jeune fille venait d'atteindre sa dix-huitième année, il fut décidé qu'on la ferait émanciper afin qu'elle pût elle-même administrer sa fortune, puis Philiberte et Germaine écrivirent à la supérieure des Ursulines, pour la remercier de ses soins et lui annoncer que M''*^ Roche ne retournerait plus au couvent. Quand ces deux lettres eurent été envoyées, Germaine eut de nouveau une crise de larmes et se jeta dans les bras de la vieille fille.
— Cousine, s'écria-t-elle, je vous en prie, ne me laissez pas seule ici!... Promettez-moi que vous viendrez vivre à la Commanderie!
— Hé! je vivrai avec toi où tu voudras, ma mignonne! répliqua Philiberte, les yeux humides.
Les instincts maternels que toute femme porte en soi se réveillaient plus vivaccs chez la cousine, à la vue des larmes de l'orpheline. En dépit de cette humeur indépendante qui l'avait incHnée vers le célibat, elle se jurait à elle-même de se
JÔO MADEMOISELLE ROCHE
consacrer désormais à cette enfant qu'elle aimait comme si elle eût été sa fille.
— Crois-tu, reprit-elle, que je serais assez égoïste pour m'acagnarder à Talloires, tandis que tu languirais à la Commanderie? Non, non! je ne te quitte plus et tu verras quelle bonne petite vie nous mènerons ensemble, entre la Fan, Chiffon et cet effronté de Jacques que nous prendrons avec nous.
Il fut convenu qu'on irait à Talloires chercher les bétes et tout disposer pour l'installation de la cousine à la Commanderie. M^'^ Des tilleuls, d'ailleurs, n'était pas fâchée de dépayser pendant quelque temps sa fille adoptive et de la transporter dans un milieu qui ne lui rappellerait aucun souvenir pénible. Elle fit traîner en longueur les arrangements préalables à un changement de résidence et elles se trouvèrent si bien, pendant les chauds mois d'été, dans la vieille maison de Talloires, qu'elles ne rentrèrent définitivement à Annecy qu'au mois de septembre.
Alors commença pour Germaine une existence nouvelle, à la fois paisible et active, partagée entre les joies de l'intimité et les occupations du ménage. Grâce à M"^ Philiberce, la Commanderie avait repris sa gaie et hospitalière physionomie des anciens jours. Les deux bétes favorites, la Fan et Chiffon, remplissaient de leur? joucrics turbulentes: le geai, plus casanier.
se contentait de sautiller sur les bâtons de sa cage, de secouer ses ailes bleues, d'affiler son bec contre les barreaux et de saluer de ses jacasseries les courses folles du chat et de la chienne à travers le mobilier de la salle à manger. Tous les dimanches, le docteur Lettraz, ainsi que quelques vieux amis de M"'- Philiberte, étaient conviés à dîner comme autrefois, et la cousine, qui connaissait à fond de savantes recettes culinaires, stimulait le zèle de la cuisinière pour que le menu fût aussi varié que délicat, car le docteur était porté sur sa bouche et avait un faible pour les entremets sucrés.
Dans la semaine, l'orpheline s'initiait peu à peu à ses devoirs nouveaux de maîtresse de maison. Elle surveillait la récolte des noix et des châtaignes, visitait ses vignes, procédait au partage du vin avec les vignerons. L'hiver survenant, avec ses gelées, ses abondantes tombées de neige et ses courtes journées, rendait la vie plus sédentaire, mais non moins intime, non moins douce. La Fan et Chiffon s'étendaient auprès du feu, sommeillant à demi et se réveillant au moindre* éclat des bûches; M'^'^ Philiberte tricotait des bas ou feuilletait les oAnnales de la Trcpagarion de la Foi: Germaine se mettait au piano et, le soir, on jouait au piquet en grillant des châtaignes.
L'hiver, en multipliant les loisirs de M^'^ Roche,
ramenait son esprit vers les rêveuses préoccupations qui l'avaient traversé pendant la dernière année passée au couvent. Elle faisait de nombreuses visites à la bibliothèque endormie sous les combles et elle en rapportait de vieux romans choisis au hasard, mais parlant tous peu ou prou de cet amour dont le nom seul troublait son cœur. TDon Quichorie l'amusait pendant des semaines, Gil 'Blas la laissait plus froide, mais un livre entre tous la passionnait : Taiil et Virginie. Le départ de Virginie la bouleversait; quand Paul, revenant de chez le voisin, demande de loin à Marie : « Où est Virginie? » et quant la négresse se met à pleurer: quand il court sur le rocher, voit le vaisseau qui n'est plus qu'un point noir et dit au chien qui gambade près de lui : «Va, tu ne la trouveras plus jamais!...» le cœur de Germaine se fondait et ses larmes tombaient comme une pluie sur les pages du vieux livre.
}^\\\e Philiberte, inquiète, l'épiait à la dérobée et lançait un regard hostile vers le bouquin aux tranches marbrées, qui provoquait une semblable explosion de larmes.
Elle ne lisait jamais que son paroissien et quelques pieux ouvrages recommandés par son confesseur; encore ne s'y attardait-elle pas, estimant que le temps consacré à la lecture est autant de perdu pour les occupations utiles. Quand elle
surprenait Germaine, le nez plongé dans un livre et absorbée au point de ne rien voir autour d'elle, elle ne manquait pas de bougonner tout haut:
Lire et rien entendre
Est comme chasser et rien prendre...
L'observation glissait sur la liseuse comme l'huile sur une toile cirée. Germaine n'en avait cure et ne s'intéressait qu'à Paul. — Elle aurait voulu aimer de la sorte, sauf à souffrir les mêmes tourments. Mais aimer en imagination, c'est mâcher à vide, et l'orpheline se disait que les rares visiteurs qui venaient à la Gommanderie n'offraient pas le moindre prétexte à un roman d'amour. Elle avait beau chercher autour d'elle, elle ne voyait poindre nulle part l'amoureux idéal.
Les dimanches matin, quelque temps qu'il fit, elle allait avec M"'^ Philiberte entendre la grand'messe à Saint-Maurice. Même pendant l'office, Germaine était poursuivie par ses préoccupations romanesques. Parmi la foule agenouillée, elle cherchait si elle ne remarquerait pas quelqu'un qui ressemblât à Paul. Un jour, elle fut frappée par l'air candidement angélique d'un grand jouvenceau en soutanelle rouge et en surplis blanc, qui dirigeait la troupe des enfants de chœur. Les yeux bleus de ce jeune clerc, l'expression sera-
phique de sa figure imberbe, l'élégance de ses poses lorsqu'il balançait l'encensoir ou disposait l'antiphonaire sur le pupitre, l'occupèrent rêveusement pendant une semaine; mais la semaine suivante, elle le rencontra sur le pont, vêtu d'une blouse' rapiécée, ramassant prosaïquement des crottins de cheval dans une brouette, et le charme fut rompu.
Parfois, lorsque le ciel était clair et le pavé sec, au sortir de l'église, Philiberte et Germaine poussaient jusque chez la pâtissière de la rue Filaterie, puis elles faisaient le grand tour et revenaient à la Commanderie par la rue du Pasquier. Sur leur passage, les jeunes gens endimanchés, qui flânaient sous les arcades, se retournaient admirativement pour regarder M""-' Roche. A leur attention marquée, Germaine devinait qu'ils la trouvaient jolie, mais cette admiration la laissait indifférente. Ces élégants du cru lui semblaient lourds d'allure, engoncés dans leurs vêtements et de tournure vulgaire. Ils n'avaient en eux rien qui répondît à son idéal et elle rentrait en désespérant de le rencontrer jamais.
La seule impression qu'elle rapportât de ces promenades en ville, c'est que sa figure plaisait aux passants. De retour au logis, tandis qu'elle se décoiffait, elle stationnait plus longuement devant la glace. Le miroir lui renvoyait l'image d'une jeune personne à la taille un peu mince,
mais bien formée; à la bouche espiègle, dont le moindre sourire creusait une fossette de chaque coté des joues; aux yeux bleus, frangés de cils bruns; aux cheveux châtains frisottant sur le front. Elle s'avouait qu'elle n'était vraiment pas mal, mais, comme elle n'avait pas de coquetterie, elle ne s'arrêtait pas trop longtemps à cet examen. Peu lui importait de plaire aux indifférents; c'était moins le désir d'être aimée qui la possédait pour le moment, que le besoin d'éprouver ellemême les émotions de l'amour.
Cependant l'hiver tirait à sa fin. L'air était plus tiède. La neige, en fondant sur les versants exposés au midi, laissait voir les taches vertes des pâturages; les pêchers en fleurs égayaient çà et là d'un poudroiement rose le sol nu des vignobles, et les premières fauvettes commençaient à gazouiller. Sous l'influence alanguissante de ce renouveau, les amusements d'autrefois paraissaient fades à la jeune fille. Même les gentillesses de la Fan ne la divertissaient plus.
Elle emportait Taul et Virginie sous les châtaigniers encore sans feuilles, elle relisait pour la vingtième fois les passages préférés et, après chaque page, elle relevait les yeux vers le lac soyeux et bleuissant. Elle suivait la fuite du bateau à vapeur dans la direction de Veyrier et, se substituant en imagination à Paul, elle sentait ses yeux se mouiller à mesure que le bâtiment s'éloi-
gnait, comme s'il eût emporté l'amoureux cher à son cœur. Prise d'une enfantine illusion, elle se retournait vers la Fan qui bondissait vers elle et, avec des larmes dans la voix, elle lui disait comme Paul : « Nous ne le retrouverons plus jamais!... »
A ces accès de mélancolie nerveuse succédaient brusquement des gaietés sans cause, des fous rires, des curiosités téméraires. — Pendant les après-midi de dimanche, souvent Germaine se tenait cachée derrière ses persiennes, guettant au passage des couples de jeunes gens qui s'en allaient, bras dessus bras dessous, se promener dans la campagne. A la façon dont ils se serraient l'un contre l'autre et dont ils se regardaient, elle devinait des amoureux et les épiait de loin avec une singulière sollicitude.
Un jour, il lui arrivait de surprendre ainsi, en tête-à-tête avec son galant, une petite ouvrière qu'elle employait fréquemment, et le lendemain elle ne manquait pas de lui poser d'embarrassantes questions sur sa promenade de la veille. La jeune Savoyarde, avec un pouce de rouge sur les joues, s'excusait de son mieux et essayait de détourner la conversation; mais Germaine s'opiniâtrait; elle se faisait indulgente pour mieux capter la confiance de l'ouvrière et lui arracher ses confidences. Elle l'interrogeait hardiment, demandait les détail?, puis, devant les refus prudents de son inter-
locutrice, elle avait tout à coup conscience de l'incorrection de cet interrogatoire et, honteuse de son insistance, elle s'éloignait en rougissant à son tour.
Elle se reprochait alors ces inconvenantes préoccupations; elle s'en voulait de se complaire en de dangereuses pensées et de ne pas les chasser avec un cAve zMaria ou un Souvenez-vous, comme le lui avait recommandé la mère Lucie de Jésus. Mais elle avait beau égrener son chapelet et enfermer Taul et Virginie à tour de clef, en se promettant de ne plus ouvrir le livre, elle ne parvenait pas à changer la direction de ses idées; elle était involontairemient hantée par de troublantes curiosités, constamment travaillée par le mystérieux problème de l'amour.
Pendant un des premiers soirs de mai, elle était restée, après souper, assise sur la terrasse en compagnie de PhiUberte. La journée avait été exceptionnellement chaude et l'on pouvait impunément passer la soirée dehors. Le ciel s'embrunisstiit, mais le lac gardait encore un dernier reflet lumineux; entre les rives confuses et presque noires, il s'étendait comme un pâle miroir bleuâtre. On ne distinguait plus les glycines de la balustrade; mais on en respirait la fine odeur de girofle, et, au fond des vergers, on entendait des chants de rossignols.
— Voici le printemps tout à fait revenu et les
rossignol? s'en donnent, remarqua M^'^ Philiberte.
— Oui, reprit Germaine, ils chantent de tout cœur et ils ont l'air bien heureux!
Elle ne put réprimer un soupir, demeura un moment silencieuse, puis ajouta brusquement:
— Cousine Phihberte, pourquoi ne vous êtesvous point mariée?
— En voilà une question! s'écria la vieille fille interloquée; si j'ai coiffé sainte Catherine, ma mignonne, c'est que ceux qui me demandaient ne me plaisaient point, tandis que ceux que j'aurais voulus ne m'ont point demandée... Vôis-tu, malgré mon peu de beauté, j'étais difficile et peu pressée de me mettre la corde au cou :
Oui Cl! licite se marie, A loisir s'en repeiit!...
— iMais enfin, poursuivit Germaine, quand vous étiez jeune, n'avez-vous pas aimé?
— Tu es bien curieuse!... Si fait, j'ai été aussi bête que les autres... C'est grand miracle si une femme meurt sans faire de folies... J'ai aimé quelqu'un, continua la cousine avec un soupir qui avait l'air de venir de très loin, mais ce quelqu'un ne s'est point soucié de moi...
— Comment était-il, votre amoureux?
— Très joli garçon, mademoiselle... J'avais du goût tout comme une autre et j'avais bien choisi.
— Et celui dont vous étiez amoureuse, s'en est-il au moins doute?
— Jamais... Il est allé faire fortune en Amérique et je ne l'ai plus revu... Le seul souvenir que j'aie conservé de lui, c'est un œillet qu'il me cueillit un jour et qui s'est desséché dans mon paroissien...
Un silence ; puis Germaine, enhardie par l'obscurité, murmura :
— Ce doit être un grand bonheur d'aimer?
— Pas toujours... Ce sont tes romans qui disent de pareilles sornettes... Amour embourbe les jeunes et noie les vieux... Finalement, c'est une vilaine maladie, mais tout le monde l'attrape, comme la rougeole.
— Croyez-vous que je l'attraperai, moi aussi, cousine? demanda la jeune fille en riant.
— Dame, de la façon dont tu en parles, tu me parais avoir d'excellentes dispositions pour ça, répondit ironiquement M"^' Destilleuls.
— Eh bien! vous vous trompez, je crois que je coifferai comme vous sainte Catherine.
— Ta ta ta!... Est-ce que tu as toujours tes idées de couvent dans la tête?
— Je ne dis pas cela, mais enfin, pour aimer il fiiut avoir un amoureux, et la Commanderie est bien trop solitaire pour que quelqu'un m'y vienne jamais dénicher.
— Bah! si isolée que soit une maison, quand
une fille y demeure et qu'elle a une belle dot, les amoureux savent en trouver le chemin... Attends un peu, tu les verras courir en procession à la Commanderie, comme des fourmis à l'armoire au sucre...
— Fi donc! s'écria Germaine indignée, je n'aimerai jamais un homme qui voudra m'épouser pour mon argent!
— Et tu auras raison, ma mie, mais rassuretoi, tu n'auras pas à craindre, comme ta vieille Philiberte, qu'on t'aime pour tes écus... Tu es jolie, tu es bonne et tu ne sécheras pas sur pied... Je festinerai à ta noce plus tôt que je ne voudrai... En attendant, rentrons nous coucher; je ne suis plus d'un âge où l'on passe ses nuits à écouter le rossignol... Bonsoir!... Un de ces jours nous irons faire une ncuvaine à saint Germain ton patron, pour qu'il te donne un bon mari...
à A Saint-Jean approchait. On était dans ^Jl la pleine gloire du mois de juin, dans ^J le plein épanouissement des jardins et des vergers de la Commanderie. Les rosiers des massifs s'empourpraient; au milieu d'une verdure abondante et lustrée, les géraniums, les pivoines, les pavots mettaient çà et là des taches écarlates; les groseilliers pliaient sous les grappes couleur de rubis, et dans les cerisiers rouges de fruits les loriots jetaient leurs notes grasseyantes et flûtées, auxquelles répondaient les roucoulements sourds des ramiers nichés dans la châtaigneraie. Une joie éclatante flottait éparse dans l'air tiède et sous le ciel d'un bleu immaculé.
On avait fauché les pelouses qui s'étendaient en arrière de la maison. Germaine, abritée sous
son chapeau de paille, vêtue d'une robe blanche à raies noires, — car elle portait encore le demideuil, — allait et venait, une fourche à la main, et retournait consciencieusement les herbes tances. La Fan, ayant donné la chasse à Chiffon, l'avait contraint à se percher sur la maîtresse branche d'un platane. Du haut de cet observatoire le chat épiait sournoisement la chienne qui aboyait au pied de farbre. Par moments, profitant d'une distraction de l'adversaire, Chiffon hasardait quelques pas pour descendre de son perchoir, mais la Fan ouvrait l'œil et un aboiement impérieux forçait le matou à remonter sur sa branche.
La jeune fille prenait plaisir à enfoncer ses pieds dans les herbes à demi séchées qui exhalaient une verte odeur. Cela sentait le mélilot et la pimprenelle, et ce parfum la grisait. Les routeurs des fleurs et des fruits semblaient se refléter sur son visage; sous l'ombre projetée par son chapeau de paille, ses joues devenaient vermeilles et ses yeux bleus étincelaient. Tout en retournant les jonchées d'herbe, elle ruminait avec délectation les meilleurs souvenirs de ses récentes lectures, qui lui revenaient par bouffées, évoqués par famoureuse odeur du foin. Elle songeait que c'était à cette même époque de juin finissant que Jean-Jacques Rousseau avait rencontré M^'^Galley et M"'' Grafl'cnricd chevauchant sur la route de
Thones. Elle se demandait si d'aventure, par une semblable journée, elle ne rencontrerait pas, elle aussi, lidcal amoureux au coin d'un chemin...
Elle en était là de ses songeries quand on sonna à la grille. Peu après, un bruit de voix se fit entendre à l'entrée du jardin; brusquement la Fan quitta son embuscade et se précipita vers les nouveaux venus avec de frénétiques aboiements, tandis que Chiffon sautait lestement au bas de son arbre. Intriguée par ce remue-ménage insolite, Germaine jeta sa fourche et à son tour descendit vers la partie inférieure du jardin.
— Qui peut bien venir? se demandait-elle.
Elle distinguait, parmi des voix masculines, la voix plus aiguë de Philiberte, qui prenait son ton de cérémonie pour répondre à d'invisibles interlocuteurs. A la pensée d'une visite son cœur battit involontairement, comme si quelque chose de solennel et de mystérieux se préparait.
C'étaient des visiteurs, en effet. Au bout de quelques pas, elle aperçut la maigre silhouette ratatinée du docteur Lettraz causant avec la cousine. Mais le docteur n'était pas seul. A côté de lui marchait un jeune homme blond, aux jambes courtes, à la carrure épaisse, à la mine réjouie et satisfaite. Il était correctement et même élégamment vêtu; pantalon clair, gilet blanc, jaquette noire, cravate mauve, gants couleur brique. Dans sa main gauche il balançait horizontalement une
canne de bambou; sous un chapeau melon gris, s'épanouissait sa figure rose, massive, aux gros yeux bleus saillants et rieurs, au nez retroussé, à la bouche largement fendue et surmontée d'une petite moustache blonde.
L'émotion de Germaine tomba du coup. — Non, ce jeune visiteur n'était pas encore Tamoureux rêvé. — Il n'avait même rien d'idéal ou de mystérieux, car il sem.blait à la jeune fille avoir déjà vu quelque part cette large bouche, ces mâchoires carrées et ces yeux bleus insupportablement rieurs.
— Bonjour, ma fille, s'écria le docteur Lettraz en s'approchant de Germaine et en lui déposant un baiser sur le front, je t'amène un voisin qui désire renouveler connaissance avec toi... Ne te souviens-tu pas de ton ancien camarade de la Vignère ?...
— François de Trézuns! interrompit le jeune homme en plaquant son melon contre sa poitrine et en saluant de la tête; en même temps il ouvrit sa large bouche et éclata de rire comme s'il venait de dire une chose très plaisante.
— Comment, vous êtes François de Trézuns? s'exclama Germaine en riant à son tour... Je suis enchantée de vous revoir.
Elle lui tendit la main sans façon et il la secoua vigoureusement, à l'anglaise.
— Vous ne m'auriez pas reconnu, hein? reprit
François en se recoiffant soigneusement; ah! dame, il y a onze ans que nous ne nous sommes vus et en onze années on monte comme une laitue, à nos âges... Mauvaise herbe pousse vite.
Il s'était remis à rire d'un air satisfait, tandis que Germaine l'étudiait du coin de l'œil.
— Oui, ajouta le docteur Lcttraz, mais A4, de Trézuns a crû aussi en science... Le voilà qui nous revient avec son diplôme de licencié en poche... Le barreau d'Annecy va compter un avocat de plus.
— Les plaideurs n'ont qu'à se bien tenir! repartit gaiement François.
— Çà, Germaine, poursuivit le médecin, tu vas montrer le jardin à ton ancien camarade; pendant ce temps-là, M^'^ Destilleuls m'offrira un verre de vin blanc et nous irons nous asseoir à l'ombre, car nous avons à causer.
Pendant toute la durée de cette conversation, M^'"-" Phihberte n'avait pas desserré les dents. Le nom de François de Trézuns réveillait en elle des souvenirs désagréables et elle examinait avec méfiance le jeune avocat. Elle s'effarouchait un peu de la familiarité avec laquelle Germaine accueillait le neveu de Pierre Magnier. 11 lui semblait que rien de bon ne devait lui venir de cette famille, et elle se demandait s'il était sage de laisser ces jeunes gens en tête-à-tête. Toutefois la réflexion que M. de Trézuns se présentait sous
les auspices du docteur Lettraz apaisait peu à peu ses scrupules, et, acceptant le bras du médecin, elle se décidait à redescendre avec lui à la Cornmanderie.
Restés seuls, Germaine et François, sous l'escorte de la Fan, remontaient vers les pelouses et prenaient la direction du verger.
— Je vais vous montrer mes cerisiers, disait la jeune fille, ils sont couverts de fruits, et si vous aimez toujours à grimper aux arbres, je vous permets de vous régaler de mes bigarreaux.
— iMerci... Si vous aviez une échelle, je ne dis pas... J'aime toujours les cerises, mais je respecte trop ma profession et aussi mon pantalon, pour grimper aux arbres... Vous me trouvez changé, hein?
— Mais non, pas trop...
Elle eut grand'peine à réprimer un sourire ironique. Il ne lui semblait, en effet, aucunement modifié. Il était toujours prudent et ménager de ses habits comme autrefois; comme autrefois, il avait le même aplomb, les mêmes naïves présomptions, le même air satisfait et bon enfant.
— Et moi, ajouta-t-elle, m'auriez-vous reconnue?
— Oh! que oui... Moi, d'abord, j'ai un flair qui ne me trompe pas... Seulement, poursuivit-il en soulevant son chapeau, j'avais laissé une ga-
mine à la Vignère et je retrouve une belle demoiselle..., car, il n'y a pas à dire, vous êtes admirablement bien tournée et je n'aurais jamais cru que vous seriez devenue une aussi jolie personne.
Devant ce singulier compliment, Germaine ne put s'empêcher d'éclater de rire.
— Et vous, vous êtes devenu galant... Les compliments n'étaient pas votre fort, quand nous jouions ensemble à la Vignère... La Vignère! soupira-t-elle mélancoliquement, je me rappelle ce temps-là à la fois avec tristesse et avec attendrissement... Dites-moi, pourquoi M. Magnier n'est-il plus revenu à Annecy?
— Pourquoi? répliqua François de Trézuns, en prenant soudain une mine condoléante; vous ne savez donc pas?
— Non..., quoi?
— Mon oncle a perdu la tête... Peu après notre départ pour Paris, il a été pris d'une extraordinaire surexcitation... La politique lui a brouillé le cerveau et nous avons été obligés de l'enfermer dans une maison de santé... 11 est atteint de la folie des grandeurs... Il paraît que c'est incurable.
— Le pauvre homme! murmura Germaine sincèrement apitoyée, je l'aimais bien... 11 était si bon pour moi!
— Et pour moi donc!... Il me choyait comme
son fils... Aussi, dès que j'ai été avocat, je n'ai pas voulu qu'un autre s'occupe de ses affaires et je me suis chargé d'administrer les biens qu'il a laissés dans le pays... Car, c'est décidé, comme vous l'a dit M. Lettraz, je me fixe à Annecy, j'avocasserai un peu et, comme je n'aurai pas besoin de mon métier pour vivre, je n'en prendrai qu'à mon aise.
— Si vous ne faites rien, vous vous ennuierez prodigieusement.
— Du tout, je me créerai des distractions : je pécherai, je canoterai et puis je viendrai vous voir.
— Entre une partie de pêche et une partie de canot, repartit ironiquement Germaine, ce sera une distraction comme une autre.
— Oui, et nous nous promènerons sur le lac, ce sera très amusant. Voulez-vous?
— Je veux bien, moi, si Philiberte le permet.
— Qui est-ce ça, Philiberte?
— Une cousine à moi, qui m'aime bien et qui me chaperonne... Elle était là tout à fheure avec M. Lettraz... Ne l'avcz-vous pas remarquée •:
— Au fait, oui... Je fai vue sans la voir... Je ne regardais que vous!
— Vous êtes trop aimable, mais si vous tenez à nos parties de canot, je vous engage à fêtre aussi un peu avec elle... Je vous assure qu'elle en vaut la peine et que vous ne perdrez pas votre temps...
Pendant que les deux jeunes gens s'entretenaient sous les cerisiers du verger, Philiberte, dans la salle à manger, conversait gravement avec le médecin.
— Mademoiselle, disait ce dernier en trempant un biscuit dans un verre de vin de Frangy, j'ai un projet en tête et, comme vous êtes une femme de sens et d'expérience, j'ai voulu d'abord vous le communiquer... Croyez-vous que Germaine serait disposée à se marier?
— Je crois que le mariage ne l'effraierait pas, tout dépendrait du mari... Mais elle est jeunette encore, tout vient à point à qui sait attendre et elle n'est point pressée...
— Soit, mais vous devez l'être pour elle :
Oui a fille à garder Il est chien de berger.
Et vous ne serez pas fâchée de l'établir, afin d'être débarrassée de votre responsabilité.
— J'en serai désolée, au contraire... J'aime Germaine, moi, mon cher monsieur, et je me trouverai bien esseulée quand je ne l'aurai plus.
— M^'*^ Roche a dix-neuf ans et vous en avez, vous, sans indiscrétion?
— Soixante sonnés.
— Quoique médecin, je ne veux pas la mort du prochain; mais enfin il faut tout prévoir... Nous sommes tous deux, moi surtout, à un âge
28o MADEMOISELLE ROCHE
où ces suppositions-là sont permises... Vous pouvez tomber dangereusement malade, mourir même, et alors que deviendrait votre protégée?... Seule, sans conseil et sans chaperon, à quels hasards serait-elle exposée ?
Ce dernier argument parut faire impression sur la cousine, car, après un moment de silence, elle reprit :
— Enfin, où voulez-vous en venir? Vous avez donc un mari sous cloche?
— Précisément, et je vous l'ai présenté tout à l'heure.
— Ce jeune François de Trézuns ?
— Lui-même... Pourquoi faites-vous la grimace ?
— Il est le neveu de Pierre Magnier, murmura la vieille fille avec une expression de répugnance.
— Qu'importe! Magnier ne compte plus... Il est fou à lier et mourra un de ces jours... D'ailleurs le neveu, heureusement pour lui, n'a pas hérité du caractère de son oncle... Comment le trouvez-vous ?
— Assez laid.
— Il n'est pas beau, mais il a une mine agréable, il se porte à merveille, il est très bon enfant... De plus, il est avocat et saura s'occuper; enfin, il possède quarante mille francs de rente, ce qui, avec la fortune à peu près équiva-
lente de Germaine, serait pour de jeunes mariés une jolie entrée de jeu.
— Germaine ne se mariera jamais pour de l'argent, ça, je vous l'affirme... D'ailleurs, comme elle est riche, elle a le droit de prendre son temps et de choisir à son goût.
— Croyez-vous? objecta gravement le docteur en appuyant son menton sur la pomme desa canne.
En même temps ses petits yeux gris fouilleurs se fixaient interrogativement sur les yeux ronds de Mii« Philiberte.
— Croyez-vous? répéta- t-il... Voyons, nous n'avons pas à nous faire de cachotteries... Vous étiez ici quand on y a rapporté le pauvre Roche, et devant ce brave homme étendu sur son lit de mort, vous avez échangé avec moi un regard qui me prouvait que vous vous doutiez de bien des choses... Depuis, vous avez vu, comme moi, que la société d'Annecy avait mis la veuve en quarantaine... Eh bien, quoique ce soit souverainement injuste, cette même société juge la fille au train de la mère; on a des préventions contre Germaine et elle trouvera difficilement à se marier convenablement dans le pays.
M^'^ Philiberte demeurait silencieuse et ses yeux devenaient humides. Elle savait par expérience combien le médecin disait vrai et elle n'osait plus rien objecter. Elle soupirait et secouait mélancoliquement la tête.
zSl MADEMOISELLE ROCHE
— Vous me comprenez, n'est-ce pas? reprit le docteur.
— Hélas!... Mais qui vous fait supposer que ce jeune de Trézuns ne partage pas les sots préjugés des gens d'Annecy?
— Il ne les partage pas, voilà le fait, répondit péremptoirement Lettraz... Il est orphelin et m'a témoigné le désir de se marier au plus vite; je lui ai parlé de Germaine et il m'a donné carte blanche... Mon Dieu, je ne vous garantis pas que ses vues soient complètement désintéressées. Le garçon est positif, la fortune de M'^^ Roche lui parait cadrer avec la sienne. Il n'est pas romanesquement amoureux, mais Germaine est jolie, et il le deviendra, dès qu'il sera à portée d'apprécier les charmes de notre pupille... Je souhaite seulement, pour le quart d'heure, que vous laissiez ces jeunes gens renouveler connaissance. Le reste viendra tout naturellement, surtout si, sans influencer Germaine, vous m'aidez à faire ressortir les qualités modestes, mais solides, de M. de Trézuns.
— Soit! dit la vieille fille d'un ton résigné, mais ce ne sera point commode. Votre protégé n'est pas brillant et Germaine est difficile.
— G'est bon, répliqua le vieux médecin en riant sans bruit, permettez-leur seulement de se voir dans l'intimité... Il y a un vieux proverbe espagnol qui dit : « La femme est létoupe, le ga-
lant esc le feu, le diable vient et souffle. » En amour comme en médecine, il n'y a bien souvent qu'à laisser agir la nature... Et maintenant, allons rejoindre nos jeunes gens.
Ils quittèrent la salle à manger et retrouvèrent le couple au milieu de la pelouse. Germaine avait utilisé le zèle de François pour amonceler les herbes fanées. Tout en râtelant, son esprit d'espièglerie lui était revenu et elle s'était amusée à couvrir de débris de foin la jaquette noire du jeune avocat. Aux appels du docteur, François de Trézuns émergea d'une meule mal équilibrée et qui s'était effondrée sur son dos. Il apparut tout ruisselant de brins d'herbe et se secoua comme un chien mouillé.
— Ne craignez rien, s'écriait Germaine en riant, Philomène vous donnera un coup de brosse et vous sentirez le foin coupé tout le reste de la journée... Vous savez que c'est le parfum à la mode.
— Germaine, ma mie, protesta la cousine, il me semble que tu abuses de M. de Trézuns.
— Allons, François, dit le docteur, il est l'heure de prendre congé de ces dames.
— Attendez, s'exclama M"^ Philiberte, il faut avant tout qu'il se débarrasse de cette herbe... Venez, monsieur de Trézuns, je vous brosserai moi-même.
Elle femmena à la maison. Chemin faisant,
François, qui tenait à gagner les bonnes grâces de la vieille fille, se mit en frais pour elle et, quand il sortir des mains de M'^^ Philiberte, net et propre comme un sou neuf, ils étaient devenus une paire d'amis.
Aussi, lorsque, auprès de la grille, il tendit la main à Germaine et sollicita la permission de revenir, celle-ci, en se retournant vers Philiberte, fut étonnée de la figure aimablement épanouie de la vieille fille.
— Certainement, déclara cette dernière, Germaine sera enchantée et moi aussi... Puisque vous habitez à deux pas, venez en voisin... J'espère que vous ferez mentir le proverbe, vous serez à la fois pour nous bon avocat et bon voisin.
Après le départ du docteur et de François, leur visite devint naturellement l'unique sujet de la conversation de Germaine et de Philiberte. La vieille fille, très préoccupée de son entretien avec le médecin, désirait battre le fer tout chaud et tâter immédiatement les dispositions de sa benjamine; seulement elle connaissait la perspicacité de Germaine et voulait procéder adroitement afin que celle-ci ne se doutât point de sa connivence avec M. Lettraz.
— Eh bien, ma mie, commença-t-elle, n'avaisje pas raison de te dire que lorsqu'une fille est jolie et bien pourvue, les amoureux trouvent vite le chemin de la maison où elle se cache?... En
MADEMOISELLE ROCIIU 28f
voici déjà un qui se présente, et ce ne sera pas le dernier.
A l'idée que M'''-" Philiberte considérait François deTrézuns comme un prétendant, Germaine fit la moue :
— Je crois, cousine Philiberte, que vous vous illusionnez.
— Du tout, j'ai le nez fin... Pourquoi ce M. de Trézuns serait-il venu à la Commanderie, si ce n'était pour tes beaux yeux?
— Il est venu en voisin et aussi parce que nous avons été jadis camarades d'enfance.
Germaine resta un instant méditative, puis une réflexion lui traversa le cerveau et elle éclata de rire.
— Qu'est-ce qui te prend? demanda M"'^ Destilleuls étonnée.
— Je ris en pensant que lorsque j'étais petite fille, je m'étais mis en tête de faire de François mon chevalier... Il n'avait aucune disposition pour ce rôle-là, il restait froid et j'en étais très mortifiée.
— Et maintenant?
— Maintenant c'est tout le contraire, et je serais très ennuyée qu'il devînt amoureux de moi.
— Mazette! répliqua Philiberte en affectant de montrer pour le jeune Trézuns un intérêt qui au fond était très modéré, tu es difficile; qu'as-tu
à lui reprocher, à ce garçon?... Il esc rrès bien de sa personne.
— Cousine Philiberte, s'écria la jeune fille, vous n'en pensez pas un mot!... Ne prorestez pas... Votre nez tourne!... \'oyons, voyons, vous figurez-vous un amoureux avec cette bouche fendue jusqu'aux oreilles et ces yeux de veau?... Moi, non, je ne pourrais jamais aimer un homme qui aurait ces yeux-là!
— Quel enfantillage!... Alors tu es décidée à lui fermer ta porte?
— Pas du tout... Nous n'avons pas assez de distractions pour nous priver de celle-là... François est un brave garçon, plein d'entrain et de bonne humeur... Je serai enchantée de l'avoir pour compagnon de promenade et de faire avec lui des parties de canot sur le lac.
— Germaine, repartit la cousine en fronçant le sourcil, deviendrais-tu coquette, par hasard?... Ce serait très mal, ma fille, de leurrer ce jeune homme et de te moquer de ses sentiments.
— Rassurez-vous, riposta la jeune fille avec un malicieux sourire au coin des lèvres, François est resté ce qu'il était à douze ans, c'est-à-dire fort peu sentimental et très positif.. C'est toujours le même garçon qui craignait de gâter son pantalon en m'allant chercher une fleur dans le marais de Saint-Jorioz. On perdrait son temps à coqueter avec lui, je n'y essaierai même pas;
nous serons bons camarades, c'est tout ce que je désire.
La cousine Destilleuls avait la langue levée pour répliquer, mais elle se contenta de hocher la tête. Elle se souvenait du proverbe espagnol cité par le docteur; elle se disait, comme lui, qu'il fallait laisser agir la nature et que quand la jeunesse est de la partie, il n'est point de laids amoureux.
OMME Germaine et M"'-^ Destiileuls rentraient à la Commanderie après une promenade à la Jeanne, la femme de Bastian les arrêta au passage :
— Voici, dit-elle, un papier que l'huissier Agrappart m'a remis pour M^^^ Germaine.
— Du papier timbré? s'écria la cousine Philiberte en dépliant la feuille, voilà qui est fort!
Elle entraîna Germaine dans la salle à mangfer et, lui tendant le message de l'huissier :
— Lis-moi cela, reprit-elle, je n'ai pas mes lunettes, et je suis curieuse de savoir ce que chante ce grimoire.
La jeune fille, aussi intriguée que sa cousine, s'approcha de la fenêtre et déchiffra péniblement ce qui suit :
« A la requête de Sébastien et César Marthod, propriétaires à Sevricr, agissant aux droits de la veuve Amoudruz, leur tante, décédce,
« Je, Baptiste-Hilairc Agrappart, huissier près le tribunal civil d'Annecy, ai donné assignation et fait sommation :
« A demoiselle Germaine Roche, fille mineure émancipée, demeurant à la Commanderie, commune d'Annecy, parlant à la personne d'une femme à son service,
« De comparaître dans le délai de huit jours à l'audience du tribunal de ladite ville, pour,
« Attendu que sur une étendue de cinq mètres, la propriété de ladite mineure Roche est séparée d'un terrain appartenant aux demandeurs, par un mur en moellons qui de temps immémorial a appartenu en entier aux consorts Amoudruz, ainsi que l'établiront les ayants droit;
« Attendu, à la vérité, que par un acte sous seing privé en date du lo décembre 1863, ^"'"^' gistré à Annecy le 1 2 du même mois, il est intervenu entre la veuve Amoudruz et le sieur Simon Roche, père de la défenderesse, une transaction par laquelle ladite veuve déclarait renoncer, de son vivant, à contester la mitoyenneté du mur dont s'agit, tout en réservant les droits de ses héritiers ;
« Mais attendu que la dame veuve Amoudruz est décédée à Sevrier, le premier juillet dernier,
laissant pour héritiers les demandeurs ses neveux, et que ceux-ci prétendent formellement faire valoir dès aujourd'hui leurs droits à l'exclusive propriété dudit mur;
« S'entendre en conséquence ladite demoiselle Roche condamner par le tribunal à enlever dans les vingt-quatre heures les treillis et espaliers appuyés au mur des consorts Amoudruz, sous peine de dommages-intérêts à fixer par le tribunal pour chaque jour de retard, sans préjudice des autres frais et dépens... »
— Qu'est-ce que cela signifie? murmura Germaine effrayée; y comprenez-vous quelque chose, cousine Philiberte?
— Pas trop.... Pourtant j'ai souvenance que Simon avait eu déjà, dans le temps, à ce propos, des discussions avec la veuve Amoudruz... Je me le rappelle d'autant mieux que c'est à cause de ce maudit mur que ton pauvre père est entré en relations avec favocat Magnier... En attendant, nous voilà avec un procès sur les bras,
— Sainte Vierge, qu'allons-nous devenir? dit Germaine à laquelle ce seul mot de « procès » semblait plein de terribles menaces.
— Je conviens que c'est fâcheux; mais, après tout, ma mie, rien ne prouve que ces gens-là aient raison. Feu ton père jurait au contraire ses grands dieux que ce mur était mitoyen et qu'il pouvait le prouver... Heureusement nous avons sous la
main un avocat qui sera tout dévoue à tes intérêts. Il faudra montrer ce papier à François de Trézuns dès ce soir, car il ne manquera pas de nous venir voir après souper... -^
François de Trézuns était, en effet, devenu un visiteur assidu. Il ne se'passait guère de jours sans qu'on le vît à la Commanderie. L'ancienne camaraderie de la Vignère s'était rétablie peu à peu entre lui et la jeune fille; très cordiale et désintéressée de la part de Germaine, très empressée et avec une nuance de tendresse de plus en plus marquée de la part du jeune homme. Germaine avait déjà eu plus d'une fois l'occasion de s'apercevoir que le jeune avocat ne se contentait pas d'être traité en camarade et tournait sensiblement à famoureux; mais se sentant pour sa part le cœur très calme, elle ne s'effarouchait pas trop de cette cour qui ne lui semblait pas sérieuse. La lourde galanterie de François l'amusait.
Sans être coquette, il ne lui déplaisait pas de respirer cette odeur d'amour, si vulgaire qu'elle fût. Elle y voyait d'autant moins d'inconvénients qu'elle agissait très franchement avec son adorateur et ne lui donnait pas le moindre grain d'espérance. Elle était persuadée d'ailleurs que François était trop positif et avait une trop haute opinion de son propre mérite, pour s'opiniâtrer dans une passion malheureuse.
En cela elle se trompait. François n'était ni
tendre ni sentimental, mais il était obstiné. Précisément parce qu'il s'estimait assez haut, il ne croyait pas qu'on pût dédaigner ses hommages. A mesure qu'il se montrait plus assidu à la Commanderie, il s'éprenait davantage de la grâce, de la piquante espièglerie et de la jolie figure de Germaine, surtout lorsqu'il songeait qu'à ces qualités du visage et de l'esprit se joignait une des plus solides fortunes du pays. Ces considérations le prenaient à la fois par le cœur et par la raison. Il songeait que s'il devenait le mari d'une femme riche et jolie, cela donnerait aux gens une plus haute idée de sa valeur personnelle, et, avec l'entêtement d'un bon Savoyard, il se jurait de réussir. L'attitude peu encourageante de Germaine aiguillonnait encore ses désirs. Il se sentait devenir passionnément épris, sans pouvoir démêler lui-même ce qu'il entrait dans cette passion composite de vanité, d'entêtement et de véritable amour.
S'il était médiocrement encouragé par Germaine, il devinait en revanche que AP''-' Philiberte n'était point hostile à ses projets et qu'il pouvait, à un moment donné, compter sur son appui. La vieille fille, en effet, avait toujours présentes à l'esprit les considérations que le docteur Lettraz avait fait valoir, pour que François de Trézuns fût accueilli comme un prétendant sérieux. Depuis que le jeune avocat venait assidûment à la
Commanderie, elle l'examinair avec une cerraine bienveillance et finissait par conclure que s'il n'était pas le plus irrésistible des amoureux, il y avait du moins en lui rétoffe d'un mari fort acceptable.
Aussi ne manquait-elle aucune occasion de faire passer sa conviction dans le cœur de Germaine ; parfois elle y apportait une dialectique si serrée que la jeune fille, après s'être moquée, en arrivait à s'alarmer de cette insistance et cherchait des moyens de défense dans de vagues expédients dilatoires.
— Y pensez-vous, cousine? objectait-elle, songez donc que j'ai dix-neuf ans seulement et que rien ne presse... Je puis rencontrer un mari plus aimable et plus selon mon cœur, et je n'en suis pas réduite à me jeter au cou du premier épouseur qui se présente!
— D'accord, ma chère, répliquait M''^ Destilleuls, mais tu peux aussi laisser échapper une bonne occasion et t'en repentir. iVlieux vaut gigot prochain que gras mouton lointain. Souviens-toi de la fable du héron!...
Pendant le souper qui suivit la lecture de l'exploit de l'huissier Agrappart, la cousine Philiberte resta méditative. Cet incident du mur mitoyen lui paraissait quasi providentiel. Il allait permettre au jeune Trézuns de se mettre en relief comme conseiller et comme avocat. S'il parvenait à clore
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la bouche aux consorts Amoudruz, il acquerrait des droits à la reconnaissance de Germaine, et cela lui donnerait peut-être le prestige dont il manquait un peu aux yeux de la jeune fille; aussi Philiberte attendait-elle avec impatience son arrivée et s'ingéniait-elle machiavéliquement à prendre des airs graves et dubitatifs. Elle se plaisait à exagérer les ennuis et les tracasseries qu'un procès traîne après lui, afin d'accroître l'importance du jeune avocat, s'il réussissait à tirer d'embarras l'héritière. Il pourrait alors se poser en sauveur et il aurait la partie belle.
Comme on se levait de table, la cloche de la grille retentit et la Fan se précipita au dehors en aboyant frénétiquement. La chienne semblait partager les répugnances de sa jeune maîtresse et accueillait fort mal M. de Trézuns. François n'aimait pas les chiens, et la Fan, ayant eu à essuyer de sa part quelques rebuffades, s'en vengeait en se précipitant sournoisement sur ses mollets et en essayant d'entamer ses irréprochables pantalons clairs.
— A bas, Fanfan, à bas! s'écria le jeune homme en apparaissant sur le seuil et en menaçant la chienne de sa canne. Je ne sais ce que j'ai fait à cette béte, mademoiselle Philiberte, mais elle manque avec moi aux plus simples règles de l'étiquette.
— Le fiiit est. ma mie, dit M^'*-^ Phihbcrte à
Germaine, le fait est que ta chienne est fort mal élevée.
— La Fan n'est pas dressée aux belles manières, elle! répondit la jeune fille ironiquement... Ici, mademoiselle, couchez-vous! — Puis, tandis que la Fan se fourrait dans ses jupes en continuant de grogner en sourdine, elle ajouta : — Excusez-la, M. de Trézuns, et pour vous remettre, venez prendre un petit verre de ratafia... Si cela peut vous être agréable, sachez que nous vous attendions impatiemment.
— Vraiment! murmura-t-il avec un sourire épanoui.
— Oui, reprit la cousine, nous avons grand besoin d'une consultation.
En même temps, elle lui conta en quelques mots l'histoire du mur mitoyen et lui tendit l'exploit du sieur Agrappart.
François parut très flatté qu'on fit appel à ses lumières. Il huma une gorgée de ratafia de Grenoble, mit son pince-nez, se renversa sur sa chaise et, de l'air grave d'un homme d'affaires, lut lentement l'assignation.
— Très bien! conclut-il quand sa lecture fut finie, nous plaiderons... Je vous serai redevable de ma première cause, poursuivit-il en se tournant aimablement vers Germaine.
— Grand merci, répliqua cette dernière, j'aimerais autant que vous en fussiez redevable à un
autre... Ce procès m'inquiète... Comment allezvous nous tirer de là?
— Soyez tranquille, affirma M. de Trézuns, nous mettrons vivement les fers au feu et les consorts Amoudruz n'ont qu'à se bien tenir... Seulement, avant tout, il faudrait étudier le fond de l'affaire... Vous devez avoir quelque part le dossier relatif à ce mur mitoyen?
— 11 y a là-haut, dans le cabinet de feu Simon, un placard plein de paperasses, répondit M'^"^ Philiberte; si le dossier existe, il doit être là.
— Nous allons pratiquer sur-le-champ les fouilles nécessaires, s'écria François en vidant son verre et en se levant; me voici, mesdames, à votre disposition.
Philiberte avait allumé une lampe, car le crépuscule était venu et la salle s'emplissait peu à peu d'obscurité. Elle détacha une clef de son trousseau et la tendit à Germaine.
— Prends la lampe, mignonne, et conduis M. de Trézuns dans la chambre verte; pendant ce temps, j'aiderai Philomène à enlever le couvert.
Guidé parla jeune fille et enchanté de ce têteà-tête inespéré, François monta avec elle dans la chambre verte qui avait servi de cabinet de travail à Simon Roche, et qui était située au premier étage. Germaine posa la lampe sur un escabeau et ouvrit le placard, dont la partie inférieure se
trouvait en effet bondée de liasses de papiers et de vieux journaux; puis elle s'agenouilla à côté du jeune homme, et ils procédèrent tous deux à la recherche du dossier. A mesure qu'elle tirait du fond du placard une chemise pleine de paperasses, elle la remettait à François, qui l'examinait à la lueur de la lampe et la reclassait, après avoir constaté qu'elle ne concernait aucunement le mur mitoyen.
Derechef ils s'agenouillaient tous deux, remuant de plus belle et en vain les liasses poudreuses. Pendant cette opération, leurs mains se rencontraient dans l'ombre du placard, les cheveux de la jeune fille effleuraient ceux de son compagnon, et ce léger frôlement procurait à M. de Trézuns une des plus agréables sensations qu'il eût éprouvées. A travers des envolées de poussière, il respirait avec délice une légère odeur de verveine qui s'exhalait de la personne de Germaine. Il était très ému, parfois même très troublé, et s'il n'avait craint que la jeune fille ne se fâchât, il eût volontiers cédé à la tentation de mettre un baiser sur ces jolis cheveux châtains qui venaient à chaque instant se placer à portée de ses lèvres. La crainte de tout gâter par une pareille inconvenance le retenait heureusement sur cette pente dangereuse; mais il traînait les recherches en longueur, au grand ennui de Germaine, qu'un secret instinct avertissait de l'émotion de son
partenaire, et qui se sentait elle-même sinon troublée, du moins gênée.
— Je vous donne bien delà peine, murmuraitelle.
— De la peine! protestait François d'une voix étranglée, je vous jure que non!... Je suis heureux, au contraire..., heureux de vous être utile.
— Moi je perds patience... Si nous en restions là pour ce soir?...
— Non, non; il faut fouiller le placard jusqu'au fond...
En même temps, le jeune avocat lançait à sa voisine de brûlants regards qui redoublaient les transes de la jeune fille.
Par bonheur, la brusque apparition de AP^^' Philiberte vint mettre un terme à son embarras.
— Eh bien! avcz-vous trouvé ?demanda-t-elle.
— Rien du tout, répondit Germaine en poussant un soupir de soulagement.
— Absolument rien, répéta François, qui avait éventré la dernière liasse et quis'époussetait avec son mouchoir., afin de déguiser son trouble. — Pourtant, reprit-il, il doit y avoir un dossier quelque part, puisque l'exploit parle d'une transaction intervenue en 1863.
— Certainement, repartit M^^*^ Philibertc; si mes souvenirs sont fidèles, il me semble même que c'est votre oncle qui avait été chargé de l'affaire.
— Si mon oncle s'est occupé du litige, peut-être a-t-il conservé le dossier entre ses mains ?... En ce cas, les documents seraient à la Vignère, car il n'a pas gardé son appartement d'Annecy et tous ses papiers ont été transportés à sa campagne... C'est moi qui ai les clefs, et, comme on n'a touché à rien là-bas depuis son départ, peut-être devrions-nous continuer nos recherches à la Vignère ? Qu'en pensez-vous, mademoiselle Philiberte?... si nous y allions tous ensemble?
IVl'i'-- Philiberte avait une certaine répugnance à visiter une maison qui ne lui rappelait que de désagréables souvenirs. Néanmoins, puisque ce dossier était indispensable, elle n'osa se refuser à faire le voyage.
— Soir, dit-elle, je vous y accompagnerai avec Germaine.
Celle-ci ne partageait pas les préventions de la cousine; ce pèlerinage à la Vignère la tentait et elle accepta la proposition.
— Entendu! s'écria François, je viendrai demain, après diner, vous prendre avec ma victoria et nous irons tous trois à Saint-Jorioz... J'ai en idée que nous trouverons là le pot aux roses...
Lorsque M. de Trézuns se retira, M"'^ Philiberte, sous prétexte de promener la Fan, accompagna le jeune avocat jusque sur la route.
— Merci de votre obligeance, monsieur François, commença-t-elle quand ils furent seuls, vous
•JOO MADEMOISELLE ROCHE
êtes bien aimable d'aider Germaine à se débrouiller au milieu des tracasseries que va lui amener ce malheureux procès.
— Ne me remerciez pas... J'y trouve mon intérêt, et je serai trop heureux de rendre service à i\l''^ Roche si cela peut lui inspirer un peu d'amitié pour moi, car, à vous parler franchement, mademoiselle Destilleuls, j'aime beaucoup Germaine.
— Elle le sait et vous est reconnaissante de vous montrer pour elle un bon ami.
— Oui, un bon ami qui ne demanderait qu'à monter en parade et à devenir un bon mari... Pensez-vous qu'elle consentirait un jour à me donner ce titre-là?
— Dame!... ce n'est pas moi, c'est elle qu'il faudrait consulter là-dessus... Pourquoi ne le lui demandez-vous point?
— Pourquoi? répondit sournoisement M. de Trézuns : parce qu'il me semblait convenable de vous demander d'abord votre assentiment, et puis, à dire vrai, parce que je n'ai jamais osé... Vous me croirez si vous voulez, mademoiselle, mais bien que je ne manque pas d'aplomb, quand je suis avec Germaine je me sens devenir très bête... Elle a une façon de plaisanter qui me déconcerte, et, dès qu'elle me regarde en riant, je perds tous mes moyens... J'ai peur d'être ridicule en lui faisant ma déclaration. Je me dis, à chacune de
MADEMOISELLn ROCHE 30I
mes visites : « Ce sera pour aujourd'hui, » et, chaque fois, je reste muet comme une carpe.
— Vous avez tort... Faute de parler on meurt sans confession... A votre place, moi, je parlerais dès demain... Je ne sais trop si la Providence se mêle de ces choses-là, mais cette affaire du mur mitoyen a l'air de venir exprès pour mettre un bon atout dans votre jeu. Le service que vous rendez à Germaine la disposera favorablement pour vous. Profitez-en et saisissez la première occasion de vous expliquer nettement... Son cœur est libre; tâchez de le toucher et d'y pénétrer avant qu'un autre ne s'y installe... Vous m'avez demandé un conseil, je vous le donne, et là-dessus je vous souhaite le bonsoir.
— Je vous en remercie et j'en ferai mon profit... A demain, ma chère demoiselle!
Le lendemain, aussitôt après le repas de midi, la grille s'ouvrait à deux battants devant la Victoria que M. de Trézuns conduisait lui-même. Le jeune avocat, en pantalon gris, gilet blanc et veston bleu, orné d'une rose à la boutonnière, avait la mine triomphante et résolue. Il remit les guides à un petit domestique qui l'accompagnait et sauta lestement à terre.
Au bruit de la voiture, M'^'^ Philibcrte et Germaine, toutes deux prêtes déjà, étaient accourues. François les aida galamment à monter et Ton partit.
Le temps était clair, la route sèche, et les chevaux allaient bon train. Bien que d'ordinaire le plaisir de se promener en voiture rendit Germaine expansive et gaie, à mesure qu'on se rapprochait de Saint-Jorioz elle devenait taciturne. Elle repensait aux voyages de son enfance sur ce même chemin ; se revoyait trottant sur l'âne Pierrot, en compagnie de sa mère, et se remémorait la douloureuse catastrophe qui avait clos pour elle les portes de la Vignère.
L'image de Simon Roche étendu de tout son long sur le tapis de la chambre haute se replaçait lugubrement devant ses yeux. Les menus détails des incidents qui avaient précédé cette brusque mort lui revenaient très précis à l'esprit, et pour la première fois elle leur trouvait une physionomie mystérieuse et inquiétante.
Jusqu'alors sa réflexion avait glissé sur ces souvenirs pénibles sans chercher à s'y appesantir. Aujourd'hui, plus expérimentée et plus clairvoyante, elle les analysait plus attentivement; elle rapprochait la mort subite de Simon Roche de la soudaine disparition de Pierre Alagnier et du changement qui s'était opéré dans le caractère de M'"*^ Roche. Elle trouvait dans la connexité de ces événements je ne sais quoi d'étrangement dramatique. Les personnages de ce drame avaient été tous trois frappés successivement; la folie ou la mort avait clos leurs lèvres et ils avaient em-
porté leur secret avec eux. Seuls les murs de la Vignère connaissaient le mot de l'énigme obscure et désormais impénétrable...
— Nous voici arrivés, s'écria allègrement François de Trézuns en se jetant à bas du siège.
Germaine releva avec un léger frisson sa tête songeuse et vit devant clic le pignon gris et le colombier carré de la Vignère. Les jasmins qui grimpaient le long des murs étaient tout étoiles de blanc; par-dessus le cintre du portail, deux gros tilleuls en pleine floraison répandaient leur parfum et balançaient au soleil leurs cimes peuplées d'abeilles bourdonnantes. — Tout cet ensemble avait une physionomie lumineuse qui ne répondait nullement aux lugubres suppositions dont l'esprit de la jeune fille avait été tourmenté pendant le trajet. Elle se sentit rassérénée par cette verdure, par cette sourde musique d'abeilles; elle se dit qu'elle avait été la dupe de ses imaginations romanesques et, s'appuyant au bras de François, elle sauta légèrement à terre.
l'appel de M. de Trézuns, la grangère, seule gardienne de l'immeuble, était accourue, avait ouvert la porte cochère aux gonds rouilles, et les visiteurs étaient entrés dans la cour où les folles avoines et les pavots sauvages foisonnaient sur l'emplacement des plates-bandes incultes. L'intérieur de cette habitation depuis longtemps close donnait la même impression de joyeuse quiétude que le dehors. La végétation abondante de l'été jetait comme un voile fleuri sur la tristesse qui s'attache d'ordinaire aux logis abandonnés.
Des enchevêtrements de jasmins de Virginie et de chèvrefeuilles se croisaient sur les volets ferm.és et en masquaient la décrépitude. Sur chaque degré de l'escalier, des pissenlits fraîche-
MADEMOISELLE ROCHE ^Of
ment éclos revêtaient les pierres des assises de leurs inflorescences pareilles à de petits soleils d'or. Le jardin négligé était devenu un fouillis; au lonof des allées herbeuses, le buis des bordures manquait à certaines places et avait, à d'autres, crû en touffes hautes d'un pied. Les fleurs vivaces qui avaient survécu, roses, bluets et scabieuses, dressaient leurs tiges épanouies au milieu d'un champ de graminées. La plupart des arbres du verger étaient moribonds; ceux qui avaient persisté donnaient de rares fruits, dont les oiseaux faisaient leurs délices. Les vieux ifs, qui formaient un cabinet de verdure à l'extrémité d'une allée, inclinaient plus bas leurs ramures résineuses, mais dans l'encadrement de leurs branches on apercevait toujours ces mêmes aspects de lac et de montagne, dont la lointaine perspective suggérait de si merveilleux rêves à Germaine, lorsqu'elle venait s'y asseoir au temps jadis.
La jeune fille ne pouvait plus s'arracher à la contemplation de cet enclos rendu à la vie sauvage et dont les moindres recoins lui étaient si familiers. Il lui semblait que dans ce jardin de la Belle au bois dormant, sa petite enfance se réveillait d'un long sommeil, comme la princesse du conte de fées, et se levait devant elle avec ses anciens sourires, ses grâces pâlies et ses robes taillées à la mode d'autrefois. M"*^ Phihberte,
plus pratique, s'indignait à l'idée de tant de bonne terre devenue la proie des orties et autres mauvaises herbes. Pendant ce temps, François très affairé donnait l'ordre à la grangère d'ouvrir les fenêtres du cabinet de travail et de préparer des verres et de l'eau fraîche. Il descendait luimême à la cave, en remontait avec deux bouteilles de vin vieux et installait sur une table les gâteaux dont il s'était approvisionné à Annecy. Quand tous ces apprêts furent terminés, il se • pencha à la croisée et invita les deux promeneuses à venir prendre des rafraîchissements.
L'intérieur de la maison exhalait cette odeur de renfermé propre aux logis inhabités. Par des portes entre-bâillées sur le couloir on apercevait les pièces en désordre et les meubles entassés les un§ sur les autres. Dans le cabinet, François avait ouvert les placards et procédé à une première investigation.
— Je crois, dit-il, que nos recherches devront se borner au secrétaire que voici et à un cartonnier qui est là, dans un débarras contigu au cabinet de mon oncle. Partout ailleurs il n'y a que des bouquins empilés et des cartons vides... Dès que vous vous serez rafraîchie, mademoiselle PhiUberte, si vous le voulez bien, nous mettrons la main à la pâte.
Mais M^'*^ Philiberte mûrissait d'autres projets. Toujours obsédée par les avertissem.ents du doc-
tcur Lettraz et par la crainte de voir Germaine coiffer sainte Catherine, elle s'était décidée à laisser les jeunes gens en tête-à-tête, afin de donner à François le loisir de s'expliquer librement avec la jeune fille. Pendant le trajet, elle avait ruminé cette idée; elle pensait que jamais occasion plus propice ne se présenterait. Germaine, dans son opinion, devait être en ce moment plus favorablement disposée par le zèle que déployait M. de Trézuns pour lui rendre service. — Dès qu'elle eut trempé un biscuit dans un verre de vin de Bordeaux, elle se leva et, avec un clignement d'yeux significatif, elle répondit à François :
— Excusez-moi, à vous deux vous suffirez bien à la besogne... Quant à moi, l'odeur des paperasses me donne la migraine... J'ai remarqué dans le jardin deux ou trois pieds de citronnelle et je vais y cueillir une provision de feuilles fraîches. C'est souverain pour les pesanteurs d'estomac!... Travaillez bravement tous deux et appelez-moi quand vous aurez mis la main sur le dossier...
Quand elle fut dans le couloir, elle chuchota à Trézuns qui l'avait accompagnée jusqu'à l'escalier:
— Allons, ferme! dites-lui tout ce que vous avez sur le cœur!
Demeurée seule, M^^*^ Roche parcourait du regard ce cabinet où Simon R,oche avait été frappé d'apoplexie. La pièce n'avait pas changé depuis
tant d'années; de chaque côté de la pendule muette, les photographies de François et de Germaine enfants ornaient encore la cheminée.
Le secrétaire dont M. de Trczuns avait fait jouer le cylindre ventru occupait toujours la même encoignure. La jeune fille reconnaissait la place où elle avait vu son père étendu de tout son long; la table où sa mère était restée affaissée, la tête dans les mains, tandis que Pierre Magnier dénouait la cravate du moribond. Toute cette terrible scène se représentait maintenant devant ses yeux avec une douloureuse précision; de nouveau les mystérieuses questions qui l'avaient tourmentée pendant le trajet, se posaient comme autant d'énigmes. Accoudée à la table, elle se sentait la gorge serrée par une pénible émotion,
François de Trézuns rentra au même moment. Malgré son aplomb naturel, il ne laissait pas d'être ému de son côté, à la pensée de la requête qu'il se proposait d'adresser à iM'^^ Roche. « Comment Laccueillerait-elle? Par un éclat de rire ou un haussement d'épaules? » François n'était pas trop rassuré. Et pourtant A'^'*^ Philiberte avait raison : c'était le moment d'agir ou jamais. S'il laissait passer cette occasion, qui sait s'il la retrouverait?... Son obstination reprenait le dessus et il se jurait de ne pas sortir de la Vignère sans avoir obtenu une réponse aflirmative. Il remarqua
l'attitude attristée de Germaine, et reprenant son air dégagé :
— Ce procès du mur mitoyen vous tracasse, n'est-ce pas? demanda-t-il.
— Moi?... Non, répondit-elle en secouant la tête, je me repose entièrement sur vous, puisque vous consentez à défendre mes intérêts.
— Et vous avez raison... Dès que nous aurons déniché le dossier, je mènerai les consorts Amoudruz tambour battant... Mais quand vous aurez cette épine hors du pied, vous ne serez pas garantie pour cela contre le retour de semblables ennuis... Tout n'est pas rose dans le métier de propriétaire, et la gestion d'un domaine comme celui de la Commanderie est une lourde charge pour une jeune fille de votre âge.
— Oui, j'y pense souvent... J'y pensais tout à l'heure en revoyant cette chambre où mon pauvre père est mort... Cela me faisait sentir encore plus durement la perte que j'ai faite.
— C'est vrai, mais il y a remède à tout. A défaut d'un père on peut trouver un autre protecteur naturel.
Cette insinuation fit dresser l'oreille à Germaine. Son instinct de femme l'avertit des intentions de François, et elle se tint sur la défensive.
— Je ne comprends pas, murmura-t-elle en affectant un air indifférent.
— Pour vous donner une pleine sécurité, reprit hardiment François avec un sourire qui lui parut irrésistible, savez-vous ce qu'il vous faudrait?... Un avocat en permanence à la Commanderie.
— En permanence! s'exclama Germaine interloquée.
— Oui, un garçon dévoué qui serait à la fois votre avocat et... votre mari.
— Qu'est-ce que signifie cette plaisanterie?
— Je ne plaisante pas... J'en connais un.
— Eh bien, je vous dispense de le nommer, s'écria Germaine, qui se leva effarouchée.
— Pourquoi ne voulez-vous pas savoir son nom? insista François en se rapprochant, vous n'auriez pas à vous en repentir... Je vous assure, Germaine, que...
— D'abord, interrompit-elle impétueusement, je vous défends de m'appeler Germaine tout court!... Je ne vous ai jamais autorisé à prendre de pareilles familiarités avec moi et cela me déplaît...
— Pardon! murmura-t-il en riant... Je croyais pouvoir me permettre cela en souvenir de notre ancienne camaraderie... J'aurais compris que vous vous fussiez offensée, si je vous avais tutoyée comme autrefois.
— Il ne manquerait plus que ça, par exemple!... Autrefois et aujourd'hui sont différents, et il y a
certaines convenances qu'on doit respecter... Que penseraient les gens qui vous entendraient m'appeler par mon prénom ?
— Ils penseraient que je suis votre ami, votre fiancé peut-être..., et voilà tout,
— Voilà tout! s'écria Germaine furibonde, vous trouvez cela tout simple, vous! iMoi, pas.
— Qu'y voyez-vous de choquant?... Nous sommes camarades d'enfance, nos terres sont voisines, nos fortunes pareilles; de là à devenir fiancés, il n'y a qu'un pas.
— C'est absurde! déclara la jeune fille en rougissant.
— C'est très naturel, au contraire, beaucoup de gens l'ont déjà pensé... Moi, entre autres.
— Ces gens-là en seront pour leurs frais d'imagination, vous pouvez le leur dire de ma part.
La physionomie joviale de François se rembrunit soudain, son nez court sembla s'allonger, et Germaine, qui le regardait en dessous, crut remarquer que ses gros yeux devenaient humides.
— Voilà qui est peu aimable! balbutia-t-il d'une voix altérée.
M^^^ Roche n'avait jamais cru François de Trézuns capable de souffrir sérieusement d'une déconvenue amoureuse. La vue de ce visage consterné et de ces yeux où roulaient des larmes, opéra un cliangemcnt dans son état moral. Ce
brusque accès de sensibilité lui amollit le cœur et clic eut un mouvement de compassion pour ce garçon qu'elle venait de froisser juste au moment où il s'efforçait de lui rendre service; elle se repentit de sa dureté, et d'un ton plus radouci :
— Entendez-moi bien, reprit-elle en appuyant ses mains sur la table qui seule la séparait du jeune homme, je serais désolée de vous chagriner et ce que j'ai dit n'a rien de personnel... Si j'ai traité vos suppositions d'absurdes, c'est que... je n'ai jamais songé à me marier et que... je croyais que vous vous moquiez de moi.
Ne pouvant lui révéler les motifs intimes de sa répugnance, et n'ayant aucune bonne raison à énoncer tout haut, elle cherchait péniblement des explications, les trouvait pitoyables et s'y embrouillait.
— Je ne me moque pas, répliqua François, auquel les intonations bienveillantes de son interlocutrice redonnaient de l'espoir et de l'aplomb; je comprends que vous n'ayez point encore songé au mariage, mais vous y songerez et, dans ce cas, permettez-moi de poser tout de suite ma candidature.
L'embarrassante question se reproduisait sous une autre forme; l'amoureux que Germaine pensait avoir découragé s'obstinait, et la difficulté qu'elle se flattait d'avoir tournée se dressait devant elle, tout aussi désagréable.
M""^ Roche eut une moue d'agacement; mais elle n'osa plus se montrer trop rude et répondit avec un vague sourire :
— Quelle mouche vous a pique?... A propos de quoi vous êtes-vous mis de pareilles idées en tête?
— A propos de quoi?... Parce que je vous aime, tout simplement... Ne vous en êtes-vous jamais aperçue?
— Moi! Jamais...
Elle se voyait au pied du mur; il lui prenait des envies de se sauver et ses yeux inquiets cherchaient à droite et à gauche une porte qui lui permettrait d'échapper à cet interrogatoire; mais elle se trouvait emprisonnée entre la table et une encoignure; François de Trézuns lui barrait le passage et elle sentait bien qu'il ne s'empresserait pas de lui rendre la liberté. Elle rougissait, avait chaud à la tête, et ses doigts tambourinaient nerveusement sur la table.
— Eh bien! s'écria François, si vous ne vous en êtes pas aperçue, vous y avez mis de la mauvaise volonté!... Dans tous les cas, je vous le déclare hautement aujourd'hui pour qu'il n'y ait plus d'erreur, je vous aime..., et je vous supphe de me donner au moins une bonne parole.
— Que voulez-vous que je vous dise? murmura Germaine impatientée; vous prenez les gens à l'improviste et vous demandez une réponse,
comme im voleur demande la bourse ou la vie au coin d'un chemin!... Je vous répète que je n'ai jamais songé au mariage... jusqu'à présent... Laissez-moi le temps de m'interroger moi-même et de consulter Philiberte.
— Oh ! pour ce qui est de M''*^ Phihberte, je suis certain de sa réponse... C'est elle qui m'a autorisé à vous adresser ma requête aujourd'hui...
c( Traîtresse de cousine ! » s'écriait mentalement i\y^^ Roche, puis elle repartait tout haut, en affectant de rire :
— Enfin, accordez-moi au moins le temps de réfléchir... On ne met pas ainsi le couteau sur ia gorge d'une pauvre fille qui ne peut pas se défendre.
— Je serais désolé d'en venir à de pareilles extrémités, riposta-t-il en riant à son tour... Prenez votre temps... Dites-moi seulement que je ne vous déplais pas...
— Cela, répondit indulgemment Germaine, je puis vous le déclarer... Vous êtes un brave garçon que j'ai grand plaisir à voir.
— Et, poursuivit François enhardi, laissez-moi espérer qu'un jour...
— Un jour?...
— Quand vous vous déciderez à vous marier vous ne m'interdirez pas de me mettre sur les ranffs.
MADEMOISELLE ROCHE "Jlf
— Hum!... Soir, celaaussi je vous le promers..., pour avoir la paix... Esc-ce roue?
— Pas encore... Accordez-moi un tour de faveur, en attendant, et permettez-moi, dès maintenant, de vous faire ma cour... par provision, comme nous disons au tribunal.
— Ah! vous exigez trop! protesta-t-elle en se rebiffant... Contentez-vous de savoir que je suis très honorée de votre demande et que je ne m'engagerai pas sans vous en prévenir.
Le brave François avait envie de réclamer et de faire observer qu'on ne lui octroyait pas grand'chose, mais il réfléchit qu'à chaque jour suffit sa peine et qu'il devait par prudence s'en tenir au peu qu'il avait obtenu. Il considérait d'ailleurs que le pas plus difficile était franchi; ses prétentions avaient été admises en principe et il avait trop bonne opinion de lui-même pour ne pas être persuadé qu'il parviendrait, avant peu, à triompher des dernières résistances de la jeune fille.
— Entendu ! dit-il, et puisque les termes du traité sont arrêtés, voulez-vous me donner la main en guise de signature?
— Volontiers, répondit Germaine, enchantée d'en être quitte à si peu de frais.
Par-dessus la table elle lui tendit une main dont François baisa galamment le bout des doigts et qu'elle retira avec précipitation.
^l6 MADEMOISELLE ROCHE
— A présent, continua le jeune avocat, je crois qu'il est temps de nous mettre au travail... Nous ne sommes pas ici pour nous amuser... Pendant que je compulserai les dossiers de la chambre de débarras, ayez l'obligeance de visiter le secrétaire et d'examiner une à une les paperasses qu'il contient.
Il prit un escabeau, entra en chantonnant dans la pièce contiguë, et bientôt Germaine l'entendit qui déplaçait les dossiers et les battait vigoureusement pour en secouer la poussière.
Respirant plus à l'aise, maintenant qu'elle avait subi l'obsédant interrogatoire de son amoureux, et croyant s'en être tirée à son avantage, elle se mit de son côté allègrement à la besogne. Elle amena à elle le premier tiroir de palissandre : il était plein de liasses ficelées et soigneusement annotées de la main de Pierre Magnier. Elle les enlevait l'une après l'autre distraitement et en déchiffrait péniblement les inscriptions minuscules. Tous ces dossiers contenaient les titres de propriété de la Vignère, des comptes de vignerons et de marchands de vin.
Une dernière liasse demeurait tout au fond. Elle était volumineuse et M^'*^ Roche eut quelque peine à la faire sortir, car on avait dû l'enfoncer de force au fond du tiroir où elle restait comme encastrée. Quand elle l'eut enlevée et placée au jour pour déchiffrer les annotations inscrites sur
la chemise, elle poussa un soupir de satisfaction en lisant : ce Papiers relatifs à la Commanderie. »
Son premier mouvement fut d'appeler François, puis, toute fière de sa trouvaille, l'idée lui vint d'enlever la bretelle qui assujettissait le dossier et de chercher elle-même les pièces ayant trait au procès du mur mitoyen. Elle n'eiJtpas été fâchée, après les avoir parcourues, de montrer au présomptueux avocat qu'elle connaissait l'historique du procès et qu'elle s'entendait en affaires tout autant qu'un autre.
Silencieusement, elle éventra le dossier, essaya de lire quelques-uns des titres, n'y comprit absolument rien, et dégoûtée de ce grimoire, vexée de son inaptitude à entendre la langue juridique, elle jeta les paperasses avec dépit sur une chaise placée à côté d'elle. Son mouvement avait été si brusque que la liasse s'entre-bâilla et qu'un paquet enveloppé et scellé à la cire glissa d'entre les feuillets.
Nonchalamment Germaine le ramassa, l'examina et tressailUt tout à coup à la lecture de la suscription.
Elle portait en grosses lettres bâtardes : — « Pour remettre à M"^^ Roche. »
Ainsi ce paquet cacheté concernait sa mère? Stupéfaite, Germaine le tournait et le retournait entre ses doigts devenus subitement glacés.
A force de le palper, il lui sembla que l'enve-
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loppe devait renfermer des lettres et sa curiosité anxieuse en fut accrue. — Ce paquet contenait peut-être l'explication des mystères qu'elle soupçonnait confusément et dont les murs de la Vignère avaient jusque-là gardé le secret. Elle se félicitait maintenant d'avoir eu l'idée d'ouvrir le dossier. Que fût-il advenu si cette enveloppe était tombée en des mains indiscrètes! Elle frissonnait à la pensée qu'un étranger eût pu faire sauter les cachets et prendre connaissance de lettres qui intéressaient sans doute sa famille. Puis un scrupule la prenait : avait-elle bien le droit ellemême de violer ce secret légué par un fou à une morte?
Pourquoi pas? Dans l'intention de l'avocat Magnier le paquet devait être remis à M'"^ Roche. Or sa mère n'existait plus et elle était son unique héritière. C'était donc à elle seule qu'appartenaient désormais les papiers trouvés dans le dossier.
Son imagination inquiète travaillait; un véhément désir la poussait à connaître le contenu de l'enveloppe, en même temps qu'une peur instinctive la glaçait. Cruellement indécise, elle palpait de nouveau les cachets de cire rouge, quand le son de la voix de François la fit tressaillir :
— Eh bien ! lui criait-il du fond de la pièce contiguë, trouvez-vous quelque chose?
Elle enfouit dans sa poche le mystérieux pa-
quec, rassembla les liasses éparscs des papiers de la Commanderie et répondit :
— Oui, je crois avoir mis la main sur le dossier.
François accourut tout poudreux et examina les paperasses que lui tendait Germaine.
— Parfaitement! s'exclama-t-il après un examen sommaire, les titres sont là en bon ordre et voici la transaction rédigée par mon oncle... Allons, tout va bien; nous n'avons plus qu'à emporter le dossier et à plier bagage... Je vais prévenir M"^ Philiberte.
11 courut au jardin et rejoignit la vieille fille, occupée à se cueillir un bouquet de roses.
— Félicitez-moi, dit-il, j'ai eu avec Germaine une explication dont je ne suis pas mécontent... Je n'ai pas encore le droit de me considérer comme son fiancé, mais elle me tolère en qualité d'amoureux, c'est l'essentiel... Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, nous avons retrouvé le fameux dossier.
— Allons, tant mieux! répondit la cousine, et puisque nous voilà tous satisfaits, il ne nous reste plus qu'à rentrer chacun chez nous... Voulezvous avoir l'obligeance de faire atteler, monsieur de Trézuns?
On referma tiroirs, portes et volets; la Vignère se rendormit dans sa verte et silencieuse solitude et, vingt minutes après, les visiteurs re-
montèrent dans la Victoria. François de Trézuns avait précieusement serré dans sa serviette le dossier de la Commandcrie. Il paraissait triomphant, plein d'entrain et de bonne humeur. Pendant tout le trajet il ne cessa de parler, tantôt interpellant ses chevaux, tantôt se tournant vers les deux dames pour leur lancer de bonnes grosses plaisanteries savoyardes, dont il riait d'avance tout seul. Germaine, au contraire, restait taciturne, absorbée par l'étrange découverte qu'elle venait de faire et de temps à autre tâtant dans sa poche la lourde enveloppe qu'elle brûlait de déchirer.
— Ma foi, pensait M'^'^ Philiberte, en observant tantôt la mine épanouie de François, tantôt la physionomie pensive de M"'= Roche, si M. de Trézuns parait content de sa journée, on n'en peut pas dire autant de Germaine!... J'ai bien peur que le pauvre garçon ne s'abuse sur le succès qu'il a obtenu.
La jeune fille eut un soupir de soulagement quand François de Trézuns prit congé d'elle à la porte de la Commanderie. 11 lui tardait de se trouver seule. Pendant le souper, elle répondit à peine aux questions provocatrices de Philiberte et, se plaignant d'une migraine sourde, elle se retira de bonne heure dans sa chambre.
Elle se dévêtit en hâte, procéda rapidement à sa toilette de nuit, puis une fois au lit, elle tira de
la poche de sa robe l'épais pli cacheté. Elle le tint un moment sans bouger dans ses mains tremblantes. Le cœur lui battait avec violence. Brusquement elle brisa les cachets, déchira l'enveloppe, vit des lettres s'éparpiller sur sa courtepointe, en prit une au hasard et reconnut l'écride sa mère.
N constatant que toute la correspondance contenue dans le pli cacheté était de la main de M™^ Roche, Germaine fut reprise de scrupules. De nouveau elle se demanda si elle avait le droit de lire ces lettres. Avant d'ouvrir le paquet, elle avait bâti en l'air une sorte de roman sentimental, suggéré par la littérature dont elle s'était nourrie. Elle supposait que Pierre Magnier avait été silencieusement et discrètement amoureux de Mauricette; dans son imagination, le contenu de l'enveloppe ne devait être remis à M"^^ Roche qu'après la mort de l'avocat et amener ainsi la révélation posthume de cet amour soigneusement caché.
Les lettres trouvées renversaient par malheur complètement cette hypothèse, et la découverte
que Germaine venait de faire mettait dans son âme une anxieuse appréhension.
Qu'allait lui apprendre cette lecture? N'y avait-il point de sa part une sacrilège irrévérence à vouloir violer le secret d'une morte? N'agiraitelle pas plus correctement en jetant au feu ces lettres sans les lire:.,. Toutes ces réflexions se succédaient dans son cerveau avec la rapidité d'un courant électrique. En même temps elles étaient combattues par une curiosité véhémente qui influençait sa volonté, la faisait vaciller comme une flamme au vent et lui inspirait des objections spécieuses. — ce Après tout, il n'y avait rien d'étonnant que sa mère correspondit avec M. Magnier, un ami de la maison. Ces lettres traitaient sans doute d'affaires d'intérêt et peut-être y trouverait-on des renseignements utiles pour l'administration de la Commanderie? Dans ce cas, n'était-ce point imprudent de les détruire sans en prendre connaissance ? »
Elle se décida à en déplier une, quitte à brûler les autres, s'il résultait de cette lecture unique qu'elle commettrait un abus de confiance en allant plus avant.
Elle prit les premières feuilles du paquet, parcourut quelques lignes, devint très pâle et eut le cœur atrocement serré; mais, contrairement à ses résolutions, une force irrésistible la poussa à lire en entier cette lettre, qui était ainsi conçue :
« Mon Pierre bien-aiiné, j'ai un grand secret à t'apprendre, un secret qui me rend craintive, troublée et pourtant heureuse... La dernière fois que nous nous sommes vus, j'avais déjà un pressentiment de cela; je n'ai pas voulu t'en parler, parce que je doutais encore; mais aujourd'hui j'ai une certitude! — je suis grosse de trois mois. — Ne t'inquiète pas, chéri, il ne se doute de rien. Naturellement, dès que j'ai été sûre de mon état, je ne lui en ai pas fait mystère. Il a eu des transports de joie à la nouvelle de cette paternité inespérée et sa joie m'a fait mal au cœur. Ah! je suis bien coupable et, malgré tout, je sens que je ne puis agir autrement. // croit que cet enfant est de lui, et je suis obligée de lui laisser cette illusion... Mais je te le jure, mon Pierre adoré, l'enfant est le tien... De cela je suis plus sûre encore que de tout le reste. Je n'ai pas besoin d'entrer dans des détails qui me feraient honte, mais sois bien persuadé que seul tu as des droits à cette paternité que je serais si fière, si contente de crier à la ville entière, si je le pouvais. Malheureusement il faut mentir et toujours mentir; d'abord pour son repos à /j//, dans l'intérêt de l'enfant ensuite, et surtout, pour la sécurité de notre amour, auquel je sacrifierais mari, enfant, fortune, tout!... Car ton amour, mon mien, est ma seule consolation, ma seule joie. Je ne pourrais pas plus me passer de te
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voir que me passer de respirer. Je sens que je t'aime chaque jour de plus en plus follement. Quand je suis loin de toi, je ne pense qu'au bonheur que nous avons goûté et cette pensée me fait courir un frisson dans les cheveux... Ah! s'il n'y avait pas, comme trouble-fête, la crainte de l'enfer, de ce grand feu dévorant qui attend tous les pécheurs!... Mais cette épouvante même ne peut m'empêcher de t'aimer et d'être heureuse auprès de toi... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu que cela dure!... En ce moment, la pensée d'être grosse et de devenir laide, cette pensée me glace... N'est-ce pas que tu m'aimeras, malgré tout, mon Pierre?... Tu m'aimeras pour moi, pour la petite créature qui naîtra et qui sera la chair de ta chair, le sang de ton sang. Prometsmoi de chérir cet enfant et de veiller sur lui plus tard, si je venais à lui manquer... En ce moment j'ai des transes en songeant que ça pourrait mal tourner et que la Providence, en punition de mes péchés, pourrait me faire mourir en couches... Ces choses-là arrivent malheureusement. Je suis dans une agitation inexprimable. J'attends le docteur Lettraz, qu'on a fait prévenir... Enfin, à la grâce de Dieu !... Pourvu que je te sente toujours bien aimant et bien tendre, j'aurai le courage de tout supporter. Au revoir... A bientôt! Je t'envoie les plus brûlants baisers de ta tienne. Viens vite, viens jeudi, pour que je lise dans tes
yeux chéris que la nouvelle d'aujourd'hui ne t'a pas rendu moins attaché à ta Mauricette qui t'adore. »
Germaine abasourdie fixait ses pupilles dilatées sur les caractères fluets de la lettre, qui semblaient se mouvoir et s'enchevêtrer étrangement. Ses tempes étaient serrées, sa gorge étranglée; la douleur et la honte la suffoquaient. Mais quelque cruelle que fiât sa souffrance, elle ne pouvait plus détacher ses yeux des fatals feuillets, elle voulait tout savoir... Fiévreusement, l'une après l'autre, avec des yeux avides elle parcourut les pages encore brûlantes, qui contenaient la navrante et toujours pareille histoire de l'amour défendu. — Eh! quoi, c'était sa mère qui avait écrit cela?... Cette femme qu'elle avait connue si froide, si indifférente, si absorbée en de minutieuses pratiques de dévotion, avait eu une semblable tendresse, éprouvé ces transports passionnés, ces troublantes anxiétés. Elle lut tout: les lettres du commencement si pleines d'une joie naïvement sensuelle ; les lettres de la passion à son apogée, tantôt farouchement exaltées, tantôt amoureusement inquiètes; puis celles de la fin, tristement résonnantes de reproches, de colères et de supplications.
A mesure qu'elle avançait dans sa lecture, son âme passait par des états diversement et atrocement pénibles. D'abord un violent sentiment de
jalousie la meurtrissait à la pensée que cette mère, qui s'était montrée si peu tendre pour elle, avait pu prodiguer de pareilles marques d'amour à un autre; puis elle songeait à Simon Roche, si méchamment abusé et trahi, et elle était envahie par la pitié et l'indignation ; elle haïssait ce Pierre Magnier, aussi perfide ami que misérable amant; mais l'instant d'après elle se disait que l'auteur de tant de désastres était son vrai père, et une terreur la prenait.
Successivement, les menus incidents qui l'avaient frappée dans sa petite enfance lui revenaient à la mémoire avec une impitoyable lucidité. Elle se souvenait des longues heures où l'avocat et Mauricette restaient enfermés dans l'appartement de la Vignère, tandis qu'on l'envoyait au jardin; elle se rappelait la scène du marais de Saint-Jorioz; elle revoyait Simon Roche entrant dans la cour de la Vignère et se précipitant, après quelques brèves interrogations, dans le cabinet de travail d'où il ne devait plus sortir que raidi par la mort. Elle repensait en rougissant à ce qui s'était passé ensuite : aux aigres repentirs de sa mère, à l'aversion toujours croissante que Mauricette lui avait manifestée, aux dédains de la société d'Annecy, à l'humiliation qu'on lui avait infligée au bal d'enfants de l'hôtel de Sales; — tout cela s'éclairait d'une lumière douloureusement aveuglante.
La pauvre! elle se rendait compte maintenant des effrois et des répugnances des religieuses Ursulines, en parlant de la vie périlleuse et damnable qu'on mène dans le monde! Elle se reportait avec une amère douceur à ses années de couvent, à cette époque paisible où elle s'interrogeait sur sa vocation et cherchait à pénétrer le sens mystérieux des mots tendres et passionnés lus sur le registre des Charmettes. — Elle le connaissait à présent, ce mystère de l'amour, et elle regrettait son ignorance ancienne. Brutalement, sans pitié, elle venait d'être initiée aux déceptions, aux prosaïques vulgarités, aux laideurs de la passion humaine. Avant d'avoir éprouvé pour son compte cet amour mortel auquel elle avait si longuement aspiré, elle en était déjà dégoûtée.
Cette précoce et barbare défloraison de l'âme est la pire de toutes les infortunes. Des illusions et des pressentiments ingénus d'une jeune fille de dix-neuf ans, Germaine passait brusquement et sans les délicates transitions que nous ménage parfois la vie, à la dure et sèche expérience d'une femme mûre. Tout ce qu'elle venait d'apprendre en une heure la vieillissait de quinze ans et elle en ressentait une désolation, un haut-le-cœur, auxquels se mêlaient des pensées troubles et salissantes qui lui mettaient le rouge au visage.
La découverte de la faute maternelle lui rava-
geaic le cœur comme une flèche empoisonnée; en même temps, clic s'attendrissait en songeant à Simon Roche qui l'avait choyée et gâtée, qu'elle avait pleuré comme un père et pour lequel elle n'était, en somme, qu'une étrangère frauduleusement introduite dans la famille. Son vrai père, à elle, était un malheureux fou confiné à cette heure au fond d'une maison de santé.
Ces dernières réflexions la désespéraient. Les sanglots amassés dans sa gorge secouaient sa poitrine, crispaient ses lèvres. Soudain elle fondit en larmes. C'était son premier grand chagrin, et il lui semblait qu'il ne finirait plus, qu'elle ne se consolerait jamais. Pendant les brèves heures de la nuit d'été, dans le silence de la maison endormie, les pleurs ruisselaient sur ses joues et ne tarissaient pas. Ils redoublaient au contraire, chaque fois que les yeux mouillés de la jeune fille se fixaient de nouveau sur les coupables lettres éparpillées dans les plis des couvertures.
Pourtant la nature eut raison de cette douleur et de ces larmes. A dix-neuf ans, si désolé qu'on soit, on échappe difficilement au besoin de dormir. Peu à peu, les paupières humides de Germaine s'alourdirent, ses perceptions devinrent confuses, sa tête se renversa sur l'oreiller et un sommeil pesant l'engourdit.
La bougie continua de se consumer silencieusement, puis, arrivée au ras de la bobèche, s'étei-
gnit en grésillant. Le jour déjà blanchissait aux fenêtres dont les volets n'avaient pas été clos. Bientôt la claire lumière du matin emplit la virginale chambre tendue de blanc et de bleu. Au dehors, les oiseaux commencèrent à gazouiller, mais sans que leur chant tirât la dormeuse de son accablement.
Vers sept heures, Philiberte, qui était matineuse, se souvint que sa benjamine s'était plainte la veille d'une sourde migraine, et sa sollicitude, toujours en éveil, la poussa à aller s'assurer si le malaise avait cessé. Elle entr'ouvrit la porte, se glissa sans bruit dans la chambre de Germaine, et, la trouvant encore ensommeillée, elle se disposait à s'en retourner, quand les lettres éparses sur le lit attirèrent son attention.
Qu'était-ce que cette correspondance, dont la lecture avait absorbé Germaine au point de prolonger démesurément sa veillée, ainsi que le constatait la bougie entièrement consumée? M^'^ Roche recevrait-elle par hasard des lettres à l'insu de sa cousine? Philiberte, intriguée et alarmée, s'approcha du lit sur la pointe des pieds, ramassa un des feuillets qui avait glissé sur le tapis, reconnut à son tour l'écriture de M'"^ Roche, et, dès qu'elle eut parcouru quelques lignes, fut saisie, elle aussi, d'une cruelle émotion.
« La malheureuse enfant! pensa-t-elle, par
quel hasard maudit ces lettres sont-elles tombées entre ses mains?.., »
Le bon cœur de la cousine la rendait clairvoyante. Elle devina tout ce qui avait dû se passer. — Germaine avait trouvé cette correspondance à la Vignère; elle s'était enfermée dans sa chambre pour la lire et avait ainsi appris les coupables aventures de sa mère. — Que le coup porté eût été rude, il était impossible d'en douter. Les traits altérés de la dormeuse, les traces des larmes sur ses joues, les tressaillements nerveux de son corps pendant le sommeil, révélaient assez la violence de la commotion.
Philiberte demeurait atterrée. La nature même de cette blessure morale encore saignante rendait toute consolation immédiate impossible. Chercher à panser cette plaie secrète, c'était risquer de l'agrandir et de l'exacerber. La cousine comprit qu'elle devait respecter à la fois le sommeil et le chagrin de Germaine. Pour le moment, le mieux était de paraître ne rien savoir. La pauvre enfant souffrirait bien plus, si elle se doutait que son malheur était connu. W^'^ Destilleuls essuya une larme, et, avec de délicates précautions, se retira aussi silencieusement qu'elle était venue; mais une fois la porte refermée, elle demeura dans le couloir et résolut d'y monter la garde afin qu'aucun domestique ne pénétrât dans la chambre avant le réveil de sa protégée.
Ce triste moment du réveil arriva enfin. Un rayon de soleil glissant jusqu'au chevet du lit tira la jeune fille de son assoupissement. Elle rouvrit les yeux et tout d'abord eut conscience d'un poids douloureux qui lui comprimait le cœur. La vue des lettres éparpillées lui rappela la néfaste réalité. D'un bond elle se précipita hors du lit, passa un peignoir, et rassemblant soigneusement les papiers épars, les transporta dans la cheminée. Avec une sorte de rage, elle mit le feu à ces détestables lettres qui venaient de bouleverser sa destinée, et, l'œil fixe, illuminé d'une satisfaction farouche, elle les regarda brûler.
Quand la correspondance de Mauricette fut entièrement consumée, M^^^ Roche en dispersa, à l'aide des pincettes, les débris noircis, rabaissa le rideau de la cheminée, s'assit dans un fauteuil, et ses larmes se remirent à couler.
Tout à coup une réflexion traversa son cerveau comme un éclair brutal : « Puisqu'elle n'était pas la fille de Simon Roche, quel rôle jouait-elle à la Commanderie, sinon celui d'une intruse usurpant indûment une fortune qui revenait aux héritiers légitimes?... Elle connaissait l'histoire du testament de l'oncle Petrus Roche avantageant Simon au détriment de ses autres neveux. Elle avait entendu bien des fois M''*^ Philiberte répéter que Mauricette s'était mariée sans dot et était entrée nue comme un ver à la Commanderie.
Cette maison, ces vignes, ces bois et ces pâturages, qui constituaient le domaine des Roche, 'ce bien-être qui entourait Germaine, ces revenus qu'elle touchait, tout cela, en bonne justice, appartenait à d'autres. Maintenant qu'elle était instruite de l'irrégularité de sa naissance, sa conscience lui ordonnait de rendre cette fortune à ceux auxquels elle aurait dû revenir. Le pain qu'elle mangeait, les toilettes dont elle se parait, le toit qui l'abritait, étaient autant de vols commis au détriment des véritables possesseurs...
Le sentiment du juste, profondément enraciné en elle, l'éducation religieuse qu'elle avait reçue, même cet idéal romanesque développé par ses lectures, accroissaient encore l'horreur de la situation équivoque qui lui était créée ; elle en voulait sortir à tout prix et le plus tôt possible. Mais comment? Elle n'entendait rien aux lois et ignorait les moyens de transférer légalement la fortune de Simon Roche sur la tête des propriétaires légitimes. Toutefois quelque chose lui disait que ces moyens devaient exister, et elle était résolue à les chercher. Quand elle aurait restitué à qui de droit ces biens dont la possession lui était désormais odieuse, alors elle sortirait de la Commanderie, comme sa mère y était entrée.
Que deviendrait-elle? Comment arrangeraitelle ensuite sa vie? Ces questions, qui eussent
troublé une âme plus positive, ne la tracassaient que médiocrement. Elle pensait qu'après tout elle ne serait pas encore trop à plaindre, puisqu'il lui» resterait l'affection de Philiberte. Elle se réfugierait près d'elle à Talloires, ou bien si sa vieille amie consentait à lui fournir une dot modeste, elle rentrerait dans ce couvent des Ursulines où M'"^ Lucie de Jésus la recevrait à bras ouverts.
Oui, le couvent!... N'était-ce pas l'asile ouvert à tous les cœurs affligés, que Dieu appelle à lui et qu'il peut seul consoler?... Maintenant que les lettres de Mauricette lui avaient ouvert les yeux sur les amertumes de la vie mondaine, sur le péril et le néant des passions mortelles, il semblait à Germaine que sa vocation redevenait sérieuse... Elle se sentait reprise, pour le cloître, d'une incli-nation égale au dégoût précoce que provoquaient en elle ces émotions de l'amour auxquelles elle ne souhaitait plus d'être initiée. — Il lui tardait maintenant de réparer les torts que sa naissance avait causés aux héritiers Roche, de rechercher ces héritiers, de leur rendre ce qu'elle leur avait dérobé à son insu, puis, une fois sa conscience apaisée, d'aller se jeter aux pieds de Celui qui avait dit : a Venez à moi, vous tous qui pleurez, et je vous consolerai. »
Elle roula ces résolutions dans sa tête pendant qu'elle achevait sa toilette, puis, très pâle encore, la figure sérieuse, les traits tirés, elle descendit
dans la salle à manger, où Philiberte l'attendait pour le premier déjeuner.
En la voyant entrer, grave et les yeux cernés encore, la cousine se sentit profondément remuée; une tendre compassion s'empara d'elle, et elle eut grand'peine à se tenir de serrer Germaine dans ses bras en lui criant : a Va, pauvre chérie, je sais tout et ne t'en aime que davantage ! »
Mais elle ne voulut pas enfoncer une épine de plus dans ce cœur déjà si meurtri; elle préféra laisser à Germaine la triste consolation de croire que le mal dont elle souffrait restait du moins caché à tous les yeux. Elle s'efforça de jouer l'ignorance, tandis que la jeune fille, de son coté, jouait l'impassibilité, — sans pouvoir y réussir complètement du reste. Pendant toute la matinée, les deux femmes s'évertuèrent ainsi à se tromper mutuellement sur le véritable état de leur âme. Après dîner, elles eurent la visite de François de Trézuns.
Le jeune avocat, enchanté de la journée de la veille et pris d'un beau zèle, avait déjà compulsé le dossier du mur mitoyen. Il était épanoui et satisfait comme un homme sûr de sa victoire. D'un air tendrement souriant, il annonça qu'il avait trouvé des arguments irrésistibles, destinés à mettre à quia les consorts Amoudruz. Il s'attendait à des remerciements de la part de Germaine,
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mais il eut la déception de ne recueillir que les éloees de M"'^ Philiberte. Absorbée dans ses réflexions, la jeune fille l'écoutait à peine. Que lui importaient les chicanes des héritiers Amoudruz? 11 s'agissait pour elle de bien autre chose que de la mitoyenneté d'un mur! C'était la propriété même de la Commanderie qui était en cause. Germaine se demandait de quelle façon elle s'y prendrait pour la restituer aux véritables propriétaires et comment, avant tout, elle se mettrait en relations avec les héritiers de Simon Roche...
— La première chose à faire, continuait imperturbablement François, c'est de choisir un avoué... Auriez-vous quelque répugnance à désigner M*^ Prestoz?
M^^'-' Roche eut un haussement d'épaules que M. de Trézuns interpréta comme un acquiescement.
— Si vous le voulez, poursuivit-il, plein de son sujet, nous irons demain ensemble à l'étude Prestoz... sous l'escorte de M^'^ PhiUberte, bien entendu.
— A quoi bon ? demanda distraitement Germaine.
— Comment! à quoi bon? riposta François ébaubi, mais afin de signifier sans retard des conclusions à nos adversaires !
— Rien ne presse.
— Si fait, c'est urgent, au contraire... Il faut
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que l'afFaire soir inscrite au rôle avant les vacances... Et puis, ajouta-t-il galamment, je suis très pressé, moi, parce que si nous avons gain de cause, comme c'est probable, je serai plus à l'aise pour vous adresser à mon tour une requête d'un autre genre...
Germaine fronça les sourcils, et d'une voix gravement résolue, répliqua :
— Ne parlons plus de cela, je vous prie, monsieur de Trézuns.
François fut décontenancé par cette froideur, qui succédait aux aimables indulgences de la veille, et qui ne s'attiédit pas un moment pendant la durée de sa visite. Il quitta la Commandcrie assez dépité; mais s'il était présomptueux, il était peu perspicace, et il ne s'avisa pas de chercher le vrai motif de cet inexplicable revirement; il l'attribua à un caprice.
— Drôles de créatures, les femmes! se dit-il; pas de suite dans les idées... Hier, Germaine était charmante, aujourd'hui on ne peut lui arracher trois mots... Au fond, pure coquetterie; elle veut se faire désirer, voilà tout... Mais elle a affaire à forte partie et j'ai plus d'un tour dans mon sac.
Quand, le soir, Germaine se retrouva en têteà-tête avec M^'^ Destilleuls, elle lui demanda tout à coup :
— Cousine Philiberte. le vieil oncle qui a
légué la Commanderie à... mon père, avait d'autres héritiers, n'est-ce pas?
— Oui bien, répondit la cousine interloquée, ton père avait un frère et une sœur qui, tous deux, pouvaient hériter de Petrus Roche; mais le bonhomme ne les aimait pas, et il les a oubliés sur son testament.
— De sorte, poursuivit la jeune fille, que si votre cousin Roche était mort sans enfants, son frère et sa sœur auraient hérité de toute sa fortune !
— Naturellement, repartit Philiberte en regardant d'un œil inquiet son interlocutrice; puis, comme si elle eût deviné les scrupules qui tourmentaient sa protégée, elle ajouta : — Mais c'eût été contre le gré de Petrus Roche, qui détestait ses autres neveux... Plutôt que de les voir maîtres de son bien, il serait sorti de sa fosse pour les chasser de la Commanderie... Tandis que s'il t'avait connue, toi, ma mignonne, je suis certaine qu'il t'aurait adorée au point de déshériter Simon pour te donner tout, à toi seule.
Mais Germaine ne parut nullement touchée par cette invraisemblable hypothèse et, secouant la tête, elle reprit :
— Ce frère et cette sœur existent-ils encore?
— Non, le frère est mort sans enfants, il y a cinq ou six ans environ... Quant à la sœur, elle était déjà défunte du vivant de ton pauvre père...
Elle s'était mariée à un Bessonnis qui faisait valoir un petit domaine à La Tuile et qui est décédé lui-même, voilà tantôt deux ans.,. Tiens, c'était précisément le père de ce jeune Bessonnis qui nous a donné la Fan.
— En ce cas, Robert Bessonnis est le seul représentant des Roche ?
— Le seul représentant mâle. Car il y a toi, ma mie, et bien qu'en Savoie les filles ne comptent guère, tu es encore ce qu'il y a de mieux dans la famille... et de beaucoup !... Mais à propos de quoi me demandes-tu tout ça?
— Pour rien..., pour savoir... Merci, cousine, et bonsoir... Je vais me coucher.
Ç^^^\'^UAND Germaine se leva le lendemain, les résolutions confuses qui avaient germé la veille dans son cerveau, commencèrent à prendre une forme plus nette. Il semble que la bleue et limpide lumière du matin, en donnant aux objets plus de relief, produise une égale clarté dans notre âme. Les projets qui, le soir, avaient paru à la jeune fille d'une exécution problématique, se présentaient maintenant à elle comme facilement réalisables. En même temps, sa volonté de les réaliser sans retard devenait plus fermement arrêtée.
Du moment qu'elle se considérait comme n'ayant aucun droit à la fortune de Simon Roche, son devoir était tout tracé : elle était tenue de la restituer sans délai aux héritiers légitimes et de
réparer de la sorte le tort que leur avait causé la faute de M"^^ Roche.
Or, le seul héritier actuel de Simon était Robert Bessonnis. Il fallait donc opérer entre ses mains la restitution dont la loyauté, la justice et la religion lui imposaient strictement l'obligation.
Cette conclusion lui semblait d'une logique impérieuse, et de plus elle plaisait à son esprit chevaleresque. Quand on a dix-neuf ans, une âme droite et un cerveau romanesque, ces sacrifices qui feraient hausser les épaules à des gens positifs et rassis, paraissent la chose la plus simple du monde. Germaine trouvait noble et généreux de se présenter chez ce jeune Bessonnis, déshérité par un caprice de Petrus Roche, et de lui dire : « Vous avez été victime d'une iniquité, mais je n'entends pas être complice d'un acte injuste; à partir d'aujourd'hui, la Commanderie vous appartient, »
Après avoir employé sa matinée à réfléchir à ce projet et à s'enthousiasmer à mesure qu'elle le ruminait, elle voulut passer immédiatement à l'exécution. Elle annonça à Philiberte qu'elle comptait faire, en compagnie de la Fan, une longue promenade en montagne, obtint qu'on avancerait le dîner, mangea en hâte et partit, escortée par la chienne qui gambadait joyeusement à ses cotés. Seulement, au lieu de prendre le chemin de la Puya, elle se dirigea lestement
vers le bateau qui chauffait pour le départ de midi.
Quand le vapeur eut quitté le bief avec sa cargaison de touristes, Germaine se sentit allégée. — Le ciel était très pur, les rives étaient baignées dans la radieuse lumière de juillet. Les vignes aux pampres moutonnants, les carrés de blé non encore moissonnés et tachant d'un or pâle la verdure des vignobles, les hautes montagnes veloutées d'une couleur bleuissante, toutes ces royales splendeurs de l'été la fortifiaient dans sa résolution et l'exaltaient. Elle se rappelait sa première escapade à Talloires, exécutée dans les mêmes conditions, le jour où elle avait précisément rencontré Robert Bessonnis sur le bateau. Ce ressouvenir lui semblait de bon augure pour son expédition. Elle caressait doucement la tête mouflue que la chienne avait posée sur ses genoux, regardait fuir le paysage et s'impatientait de la longueur des arrêts à chaque ponton.
Ce beau feu dura jusqu'à l'arrivée du bateau au Bout-du-Lac, Germaine débarqua en compagnie de voyageurs qui montèrent dans l'omnibus de Faverges et, peu après, elle se trouva seule avec la Fan sur la grande route poudroyante et ensoleillée.
Elle s'informa de la direction de La Tuile, quitta la route près d'un pont et s'engagea dans le chemin pierreux qui court d'abord entre des
marais verdoyants, puis s'élève insensiblement sur les premières pentes de la montagne.
Le soleil tombant d'aplomb sur sa tête, l'absence d'arbres et l'abondance des cailloux roulants, lui causèrent une sensation désagréable, qui abattit peu à peu son exaltation. La Fan ellemême semblait moins enthousiaste de la promenade; sur ce chemin sans ombre, elle trottait la queue basse et la langue pendante. La diffusion de la lumière crue et brutale donnait aux pensées de Germaine un tour plus positif. Elle avait une sensation plus nette de la vulgaire réalité des choses et commençait à entrevoir les difficultés pratiques de son aventureuse expédition.
D'abord était-elle sûre de rencontrer Robert Bessonnis chez lui et, en supposant qu'elle eût la chance de l'y trouver, comment s'y prendrait-elle pour expliquer l'objet de sa visite?... A distance et dans la première flambée d'une exaltation généreuse, il est facile de se dire : a J'irai voir l'héritier de Simon Roche et je réparerai l'injustice dont il a été victime; » mais une fois en présence de cet héritier, de quelle façon motiver honnêtement cette réparation?
Germaine commençait à avoir des doutes sur la correction d'une pareille entreprise.
Elle ne pouvait décemment raconter à ce jeune homme pour quelles causes elle se considérait comme une étrangère et une usurpatrice. Elle se
sentait suffoquer de honte rien qu'à la pensée de diffamer la mémoire de sa mère et de donner la véritable raison pour laquelle elle renonçait à son héritage. Il lui fallait donc inventer une autre explication. Mais si elle déguisait la vérité, Robert Bessonnis se contenterait-il du prétexte qu'elle imaginerait et ne la prendrait-il pas pour une folle?
Elle s'apercevait tout à coup qu'en s'abandonnant à une première impulsion, elle avait agi avec une incroyable légèreté. Elle aurait dû consulter M'^^ Philiberte, ou du moins si elle rougissait de révéler à la cousine le coupable drame de la Vignère, tout confier à son directeur. Cet ecclésiastique, d'un âge mûr et d'un esprit judicieux, lui eût donné certainement de salutaires conseils. Il lui eût suggéré sans doute un moyen de réparer le préjudice causé, sans incriminer la conduite de Mauricette Roche.
A mesure que Germaine s'adressait à ellemême ces décevantes objections, une angoisse la prenait à l'idée de se présenter chez Robert Bessonnis; son cœur défaillait, son courage s'affaiblissait; elle ne marchait plus que d'un pas ralenti et incertain...
Un bruit d'eau éclaboussée la tira brusquement de sa méditation. La Fan, accablée par la chaleur, avait jugé à propos de se rafraîchir en faisant un plongeon dans le ruisseau, où elle pa-
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taugeaic en gonflant ses joues et en regardant sa maîtresse d'un air de défi. Germaine leva les yeux et constata que, tandis qu'elle marchait enfoncée dans ses réflexions, le paysage avait totalement changé d'aspect.
Le chemin montant était maintenant bordé de noyers et de châtaigniers dont les épaisses ramures s'entrecroisaient. Au long des talus, des ruisselets couraient bruyamment à droite et à gauche, nourrissant d'humidité une plantureuse poussée d'arbrisseaux et de plantes aquatiques : salicaires, aunées et reines-des-prés. Entre les fûts des arbres, on apercevait des prairies à l'herbe drue, encadrées de buissons de viornes et de cornouillers. Çà et là, sous les feuillées, s'étageaient des scieries ou des moulins mus par les torrents de la montagne, dont l'eau canalisée en de rustiques aqueducs de bois retombait, après un long parcours, sur les roues scintillantes. Dans le trajet, cette eau courante s'égouttait par les fissures des conduits aériens et filtrait en rideaux de pluie sur l'herbe des prés. — Partout un bruit de sources jaillissantes, rebondissantes, fuyant avec des airs pressés ou s'égouttant en menues ondées; partout des frondaisons mouillées et fleuries, sur lesquelles se détachait la blancheur des masures éparses.
Ce foisonnement de végétations touffues, cette ombreuse fraîcheur, le ramage gai et chan-
teur des sources vives, retrempèrent le courage de la jeune fille et triomphèrent de ses hésitations. A la vue de ce paysage avenant et hospitalier, elle résolut de poursuivre son aventure et de chercher à parler à Robert Bessonnis. Après tout, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, il avait été bon pour elle, et certainement il ne lui ferait pas mauvais accueil. Une fois en présence du neveu de Simon Roche, elle trouverait peut-être une inspiration heureuse, ou bien le hasard lui fournirait un prétexte pour expliquer sa démarche et pour donner à son aventureux projet un commencement d'exécution.
D'ailleurs, à son insu, un mouvement d'affectueuse curiosité la poussait à revoir ce jeune cousin dont la cordialité et la crânerie l'avaient agréablement impressionnée dans son enfance. Elle ne s'avouait pas la présence de cet obscur mobile qui agissait sur ses déterminations, mais elle en subissait la pression inconsciente, tout en se répétant qu'elle accomplissait un devoir et que toute autre considération s'effaçait devant cette obligation impérieuse.
Bientôt elle vit entre les arbres pointer l'aiguille d'un clocher, puis à un dernier détour du chemin, elle arriva au centre du village de La Tuile. — Sur une place en pente, un escalier de pierre menait à l'église; en face, une fontaine bourdonnait en jaiUissant dans une auge de gra-
nit. Germaine s'adressa à une paysanne qui y lavait des légumes et demanda où était le logis Bessonnis.
— Ma foi, pauvre demoiselle, répondit cette dernière, vous n'aurez pas loin à aller... Vous voyez d'ici cette bâtisse avec un pigeonnier?... C'est la propre maison de défunt Bessonnis... Tournez sur votre droite et vous entrerez tout de go par la porte charretière...
Germaine suivit ces indications et s'arrêta sous le porche d'entrée. De là on apercevait une cour semée de brins de paille, bordée sur deux côtés par les granges et les écuries. Au fond, un gros figuier abritait la porte de la maison d'habitation, flanquée à gauche par la tourelle du pigeonnier.
De nouveau craintive, très émue, la jeune fille hésitait encore. — Dans quelles dispositions trouverait-elle Robert Bessonnis ? La reconnaîtrait-il seulement?... Toutes relations ayant complètement cessé entre les Roche et les Bessonnis, bien des événements avaient pu modifier le caractère et les conditions d'existence de son cousin, depuis le jour où elle l'avait rencontré dans la gorge du Lanfont. Il devait avoir maintenant vingt-sept ou vingt-huit ans, et peut-être s'était-il marié dans l'intervalle?... Il était d'âge à s'étabUr, et, après la mort du père Bessonnis, la nécessité d'une ménagère avait dû se faire
sentir dans la maison. L'hypothèse du mariage de son cousin n'avait rien d'impossible; cependant jusqu'alors cette supposition n'était pas venue à l'idée de Germaine, et maintenant qu'elle y réfléchissait, l'idée de trouver Robert marié redoublait son embarras et ses perplexités.
Deux chiens-loups, attirés par la présence de la Fan, s'élancèrent bruyamment hors du logis et vinrent batifoler autour -de la chienne, tout en aboyant à l'aspect d'une étrangère. Leur tapage éveilla l'attention des habitants de la maison; une servante entre deux âges, corpulente et robuste, au teint rougeaud, aux cheveux emmêlés, vint s'encadrer dans le chambranle de la porte et cria d'une voix peu engageante :
— Hé! madame!... Prenez garde à votre chien! Qu'y a-t-il pour votre service?
Germaine traversa la cour et répondit timidement :
— Je voudrais parler à M. Robert Bessonnis... C'est bien ici qu'il demeure ?
La grosse servante dévisagea la visiteuse d'un coup d'œil hardi et soupçonneux. Quelque supposition peu bienveillante lui passa sans doute dans l'esprit, car après avoir toisé la jeune fille des pieds à la tête, elle reprit, en enfonçant le coin de son tablier dans sa ceinture :
— C'est ici même... Mais il est à cette heure en montagne.
— Ah! murmura Germaine, et une expression de déconvenue rembrunit sa physionomie.
— N'importe, poursuivit son interlocutrice, si vous voulez me dire ce qui vous amène, je me chargerai de la commission.
— Excusez-moi, répliqua la jeune fille, c'est à mon cousin que je désire parler... Je suis M'^^ Roche..., de la Commanderie.
A ce nom, la servante, qui était sans doute au courant de la brouille survenue entre les deux familles, examina la visiteuse avec un redoublement d'impertinente curiosité.
— Vous venez de la Commanderie?... Pour sûr, notre maître ne s'attendait pas à votre visite... Si pourtant vous voulez entrer chez nous, M. Robert ne tardera peut-être pas trop, et vous aurez le loisir de causer avec lui.
Tout cela était débité d'un ton narquois qui achevait de déconcerter Germaine.
— Merci, balbutia-t-elle; je... je crois que je ferai mieux de m'en retourner... Dites seulement à votre maître que sa cousine regrette de ne l'avoir pas rencontré... Bonjour!
Elle appela la Fan, et, laissant la servante ébaubie, elle sortit rapidement de la cour.
Attristée et confuse, elle regagna cette route verdoyante qu'elle avait gravie avec d'anxieux battements de cœur, mais aussi avec de values espérances. Non seulement sa tentative hasar-
deuse avait échoué, mais l'accueil qu'elle venait de recevoir mortifiait son amour-propre. Elle pressentait que la servante l'avait prise pour une aventurière ou tout au moins pour une demoiselle fort extravagante, et avait donné à sa visite une interprétation fâcheuse. L'idée que cette femme parlerait d'elle en termes désobligeants à Robert l'humiliait et l'irritait.
Mélancoliquement, avec la Fan sur les talons, elle longeait les fossés arrosés d'eau vive et fleuris de reines-des-prés, quand un bruit de pas précipités résonna derrière elle et elle entendit une voix mâle qui lui criait :
— Mademoiselle!... mademoiselle Roche!...
N'allez pas si vite!
Germaine se retourna et son cœur se remit à battre lorsqu'elle distingua dans l'encadrement des cornouillers un grand jeune homme en veston gris qui accourait vers elle et dans lequel elle devina son cousin. La Fan aussi avait reconnu le jeune Bessonnis, car elle s'était élancée à sa rencontre et lui faisait déjà amitié.
— Pardon, mademoiselle, dit Robert en arrivantessouffîé; jesuisrentréquelquesminutesaprès votre départ, et d'après le rapport de Tiennette, il m'a semblé que cette cousine dont elle me parlait devait être la personne à qui, au trefois, j'avais donné ma chienne... J'aurais été fâché de manquer une si belle occasion de renouveler connaissance.
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— Et moi aussi, monsieur, balbutia Germaine fort intimidée et perdant tout son sang-froid en présence de ce robuste garçon à la barbe châtaine, aux yeux bruns très caressants et à la mine joviale.
— Appelez-moi cousin, reprit-il gaiement, puisque vous êtes M^'^ Roche... Ma mère et votre père étaient frère et sœur et je suis enchanté d'avoir une aussi gentille cousine... Vous avez grandi depuis que nous nous sommes rencontrés au pied du Lanfont, mais je vous aurais tout de même facilement reconnue à votre regard et au son de votre voix!
En même temps, il contemplait d'un air charmé la taille souple, le cou blanc, les lèvres malicieuses et les yeux limpides de la jeune fille. Germaine, gênée par cette admiration qui s'exprimait si clairement, s'intimidait davantage, rougissait, et cette rougeur répandue sur son teint mat la rendait plus attrayante encore.
— J'espère, continua Robert Bessonnis, que vous voudrez bien remonter jusqu'au village et venir vous rafraîchir à la maison.
— Non, merci, répliqua-t-elle effarouchée; il faut que je rentre à la Commanderie.
— Bah! vous ne pouvez plus reprendre maintenant que le bateau de cinq heures et vous avez du temps devant vous... Vous ne me ferez pas l'affront de me refuser!
3f2 MADEMOISELLE ROCHE
Il insistait si cordialement qu'elle se laissa convaincre. D'ailleurs, puisqu'elle avait rencontré son cousin, n'était-ce pas le cas d'exécuter son projet?... L'occasion cherchée ne se représenterait plus et elle regretterait ensuite de ne pas en avoir profité pour s'expliquer avec l'unique neveu de Simon Roche. — Us remontèrent côte à côte jusqu'au logis Bessonnis, et Robert introduisit la jeune fille dans une pièce aux volets mi-clos, aux meubles de noyer, qui servait à la fois de salon et de salle à manger. Il donna des instructions à la grosse servante et, au bout de cinq minutes, on apporta sur la table couverte d'une nappe blanche, du pain de ménage, de la crème fraîchement levée, une corbeille de ces petites cerises tardives avec lesquelles les gens du pays fabriquent leur kirsch, et une bouteille de vin de Talloires.
— Vous voyez que le goûter sera frugal, s'écria Robert... Si j'avais été prévenu de votre visite, j'aurais pu vous offrir mieux, mais j'ai été pris de court... On s'approvisionne difficilement à La Tuile et nous sommes forcés de nous contenter de nos propres produits.
Pour racheter la simplicité de cette collation improvisée, il se multipliait, dépliait des serviettes, essuyait les verres, les remplissait de vin blanc, garnissait des plus belles cerises l'assiette de Germaine et s'acquittait de ses devoirs de
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maître de maison avec une si communicative bonne humeur, qu'il finissait par mettre la jeune fille tout à fait à l'aise.
Elle avait sommairement déjeuné le matin et cette longue course lui avait ouvert l'appétit. Elle dévora le pain de ménage, savoura la crème fi"aîche et ne laissa pas une cerise dans son assiette; même, la chaleur de juillet l'ayant altérée, elle vida deux fois son verre, et le pétillant vin de Talloircs acheva de lui rendre sa liberté d'esprit.
Elle éprouvait un sentiment de rassérénemenc dans cette pièce ombreuse, en face de ce cousin expansif et bon vivant. A travers les volets entrebâillés, un filet de soleil dorait la nappe et, dans les treilles qui garnissaient la façade extérieure, on entendait un sourd bourdonnement d'abeilles.
— A votre santé, ma cousine! dit Robert Bessonnis en effleurant de son verre celui de Germaine, et à votre bonne visite!... Mais j'y pense, si vous êtes venue d'Annecy à La Tuile, ce n'était peut-être pas uniquement pour le plaisir de me voir!... Aviez- vous par hasard un renseignement ou un service à me demander?... En ce cas, parlez, me voici tout à votre disposition.
Le moment critique était arrivé et Robert fournissait spontanément à Germaine un moyen d'entrer en matière.
— Effectivement, répondit-elle d'une voix mal
assurée, j'avais l'intention de profiter de ma visite pour..., pour vous faire une communication...
Elle s'arrêta, balbutia et se troubla. Le regard interrogativement souriant du jeune homme accroissait encore son embarras. Par où et comment entamer cette épineuse communication?... Elle rougissait et perdait de nouveau tout son aplomb. Pour dissimuler son trouble, elle portait machinalement à ses lèvres le verre encore à demi plein posé devant elle. Soudain un éclair lui illumina le cerveau.
— Mon cousin, commença-t-elle bravement, je sais le tort que le testament de l'oncle Petrus a causé à feu votre père... Comme vous êtes maintenant le seul représentant de la famille, je suis venue vous déclarer que je regrette cette injustice et que je voudrais... réparer autant que possible le préjudice dont vous avez souffert...
Robert examinait sa cousine d'un air étonné:
— Vos scrupules prouvent que vous êtes une bonne fille, répliqua-t-il en lui prenant affectueusement la main... Mais tout cela est de fhistoire ancienne... Il y a longtemps que ces choses-là ne me tracassent plus, et vous, de votre côté, vous ne devez pas vous en tourmenter.
Tout en parlant, il continuait à serrer la main de Germaine et, au rebours de ce qui s'était passé avec François de Trézuns, celle-ci ne songeait pas à désemprisonner ses doigts.
— Si fait, murmura-c-eile, cela me tourmente et beaucoup!... L'injustice me révolte... Si vous voulez me rendre la tranquillité, il faut que vous me promettiez de venir à la Commanderie, et de vous y considérer comme chez vous.
La surprise du jeune Bessonnis augmentait, et il ne savait trop comment interpréter cette démarche inattendue de M^'^ Roche.
— Vous êtes trop aimable, s'écria-t-il en riant; je vous promets, cousine, d'aller vous voir lors de mon premier voyage à Annecy.
— J'y compte, reprit gravement la jeune fille; maintenant, ajouta-t-elle en se levant, je vais m'en retourner... A bientôt, mon cousin.
— Permettez... Je ne vous laisserai pas aller toute seule au Bout-du-Lac et je vais vous reconduire jusqu'au ponton...
Il prit son bâton et son feutre et, côte à côte, ils redescendirent lentement le chemin aux haies verdoyantes, que Germaine avait gravi, en proie à une si pénible agitation.
Maintenant, elle était plus calme. Bien qu'elle n'eût accompli qu'une partie de son programme, elle avait néanmoins la conscience plus à l'aise. Elle se sentait plus légère, moins accablée par le coup violent qu'elle avait reçu l'avant-veille. Robert, de son côté, semblait enchanté de la promenade. Tout en étudiant à la dérobée cette aimable cousine, qu'il trouvait néanmoins un peu
originale, il ne se départait pas de sa joviale humeur, choyait la Fan, expliquait à Germaine les beautés rustiques de son pays natal, cueillait pour elle des gerbes de reines-des-prés et de chèvrefeuilles sauvages. De sorte que la route ne parut longue à l'un ni à l'autre.
Ils arrivèrent au ponton, juste au moment où le bateau allait y aborder.
— Au revoir, cousine, dit Robert en la guidant sur la passerelle et en lui serrant de nouveau la main, merci de votre bonne visite.
— Merci également de votre bon accueil, mon cousin, répondit Germaine... Souvenez-vous de votre promesse.
Elle le regardait avec une expression sérieuse, presque suppliante. Le regard ingénu et tendre de ces yeux de jeune fille sembla agir victorieusement sur Robert Bessonnis, car il répliqua sans rire cette fois:
— Je n'aurai garde de l'oublier... Chose promise, chose due.
Et sur cet échange de regards attendris et de paroles cordiales, ils se séparèrent.
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UAND la Couronne-de-Savoie eut viré de bord, Robert Bessonnis resta encore un bon moment appuyé à l'estacade du ponton. Il ne lui était plus possible de distinguer la silhouette de Germaine, et néanmoins il suivait d'un regard persistant le bateau qui fuyait en se rapetissant dans la direction d'Annecy. Quand il l'eut perdu de vue, au lieu de remonter à La Tuile, il s'attarda à flâner lentement à travers les prairies récemment fauchées. Tout en cheminant à pents pas dans l'herbe rase où bourdonnaient des sauterelles, il repensait à la singulière démarche de sa cousine, et l'attrayante figure de la jeune fille voltigeait devant ses yeux comme un joli papillon aux couleurs déhcates et rares. Robert était un Savoyard de la bonne marque.
Ni trop sentimental ni trop positif, il offrait en sa personne un mélange heureusement pondéré des moindres défauts et des plus aimables qualités qui caractérisent les enfants de la Savoie : — des manières un peu rustiques, une humeur franchement gaie, un bon cœur, un esprit droit et fin, avec une pointe de sensualité. — OrpheUn en bas âge, élevé par Tiennette, cette paysanne qui avait si mal accueilli Germaine et que la mort prémiaturée de M'"^ Bessonnis avait promue au rang de servante-maîtresse, il devait à cette rudimentaire éducation un nonchalant laisser-aller, et le goût des plaisirs sans contrainte que procure la vie campagnarde à un jeune garçon robuste, allègre et sachant se contenter de peu. Il administrait son modeste patrimoine, chassait, péchait, jouait aux quilles le dimanche, se permettait de loin en loin de faciles aventures égalantes et ne rêvait pas de jouissances plus rafiinées.
Bien qu'il entrât dans sa vingt-huitième année, il ne songeait pas au mariage. Cette prédilection pour le célibat était d'ailleurs soigneusement et égoïstement entretenue par sa gouvernante Tiennette qui redoutait l'introduction d'une femme légitime dans la maison de La Tuile où el|e régnait en souveraine. Aussi la rusée servante, qui connaissait le fort et le faible de son jeune maître, s'employait-elle de son mieux à lui épargner les ennuis de la solitude en lui ménageant sous main
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quelques passagères amourettes, capables de le distraire sans le dominer.
La visite de Germaine Roche était un événement pour Robert. Cette cousine de la ville, élégante, spirituelle et jolie, tombant à l'improviste dans une demeure où d'habitude on n'hébergeait point de pareils hôtes, produisait au jeune homme un effet analogue à l'arrivée d'un cygne dans un étang peuplé de canards sauvages. Cette visite ne l'avait point choqué, car il n'était pas collet-monté, mais elle l'avait surpris et passablement ému. Il n'avait conservé qu'un vague souvenir de la fillette rencontrée jadis sur le bateau et dans les ravins du Lanfont; en la retrouvant tout à coup, grandie, bien faite, avec ses limpides yeux bleus expressifs, son malicieux sourire, son gentil babil; en la revoyant modeste sans pruderie, décidée sans eff'ronterie ; en l'écoutant exposer ses scrupules ingénus et formuler sa cordiale invitation, il avait senti se réveiller l'intérêt qu'elle avait autrefois excité en lui et il avait été sympathiquement attiré vers cette jeune fille, si différente de toutes celles qu'il fréquentait dans le train ordinaire de son existence villageoise.
La façon dont elle s'était présentée à La Tuile lui semblait bien un peu bizarre. Encore qu'il eût peu l'usage du monde, il se doutait que cette démarche était au moins étourdie. Une demoiselle de la ville, courant seule les chemins et visitant
à l'improviste un garçon de vingt-huit ans qu'elle connaît à peine, cela devait paraître un peu risqué aux yeux des gens rigides et respectueux des convenances. Mais Robert excusait cette inconséquence en se disant que Germaine était sa cousine. D'ailleurs, le motif généreux qui avait dirigé la conduite de iVU'^ Roche révélait une âme honnête et loyale. Elle avait agi comme une enfant, mais comme une bonne et brave enfant. En somme, cette escapade n'était pas pour déplaire à un esprit indépendant et ennemi de toute cérémonie. 11 y avait dans l'action de la jeune fille une hardiesse vaillante qui le séduisait.
Une rentra chez lui que sur le tard et fut reçu de fort mauvaise grâce par Tiennette.
— Enfin! vous voici! grogna la servante, votre souper vous attend depuis une heure... J'ai cru que vous étiez parti avec cette demoiselle!
— Je suis revenu par Chevalines, après avoir conduit ma cousine au ponton.
— Votre cousine!... votre cousine!... répéta Tiennette en hochant dubitativement la tête, une drôle de parente!
— Oui, M'^^ Roche est ma cousine et j'entends que vous parliez d'elle respectueusement.
— Ma foi, si elle est votre cousine, je ne vous fiiis pas compliment de la parenté... Elle a de singuhères allures en tout cas et plus d'un y serait
trompé... Une demoiselle de son âge qui court les champs toute seule s'expose à être prise pour une aventurière.
— C'est une honnête fille et un brave cœur.
— Soit, je ne demande pas mieux, moi !... On voit de reste qu'elle vous a enjôlé avec ses yeux malins et ses manières câlines. Vous avez mis la maison à sac pour lui donner à goûter... Ah ! vous n'êtes pas rancunier, vous, c'est une justice à vous rendre. Après la façon dont le père Roche a agi avec vos parents, vous recevez à bras ouverts une personne qui vous a pris un bon morceau de votre bien... C'est d'une belle âme!... Il faut, tout de même, que cette demoiselle ait un rude aplomb de venir se goberger chez des gens qu'elle a frustrés de leur légitime!...
— Allons, Tiennette, interrompit Robert en riant, tu n'es pas charitable envers ton prochain et ta mauvaise humeur te porte aux jugements téméraires... Tu reviendrais vite de tes préventions si tu savais le motif de la visite de ma cousine... Devine ce qui l'a amenée ici?
— Pourquoi me casserais-je la tête à le deviner? répliqua Tiennette que la curiosité démangeait, mais qui croyait de sa dignité de jouer l'inditférence... Après tout, ce sont vos affaires et vous n'avez point de comptes à me rendre... On ne me jette pas de la poudre aux yeux et peu m'importe de savoir comment cette embobelineuse s'y esc
prise pour vous amadouer... Vous a-t-elle restitué ce que son père vous avait volé?
— Pas précisément... Mais elle regrette l'injustice dont nous avons été victimes... Elle blâme l'oncle Petrus d'avoir disposé de sa fortune à notre détriment et j'ai bien vu dans les yeux de ma cousine que, s'il ne tenait qu'à elle, elle n'hésiterait pas à réparer le tort qu'on nous a fait... C'est une enfant sans expérience qui n'a consulté que son bon cœur... Elle a témoigné le désir d'un rapprochement et m'a vivement pressé de l'aller voir à la Commanderie.
Tiennette écoutait cette confidence en fronçant les sourcils et en levant les épaules. Son esprit méfiant et terre à terre ne pouvait comprendre les naïfs scrupules et les intentions généreuses de Germaine. Elle cherchait à la conduite de la jeune fille un motif plus intéressé, et comme elle se piquait d'être clairvoyante, elle supposa que la jeune maîtresse de la Commanderie voulait mettre la main sur Robert et peut-être tout raccommoder par un mariage. Immédiatement elle se vit déchue de ses prérogatives, reléguée au rang de subalterne et peut-être renvoyée brutalement de la maison qu'elle gouvernait depuis vingt ans. Aussi elle n'hésita pas à employer toute l'influence qu'elle conservait encore, pour contrecarrer les visées qu'elle supposait à M^^^ Roche.
— Et vous irez à la Commanderie ! s'écria-
t-elle... Ah! si votre pauvre défunt père voit ça dans l'autre monde, il aura lieu d'être content!... Quoi, vous auriez le cœur de vous montrer comme invité dans une maison qui devrait être à vous?... Donnez-vous de garde, monsieur Robert, il y a quelque manigance là-dessous. Si mamselle Roche vous fait des avances, c'est qu'on aura peut-être découvert là-bas que le testament de Petrus Roche ne vaut rien et qu'on cherche à vous amuser pour vous empêcher de réclamer votre dû... Simon Roche a déjà joué sous jambes feu votre père, et mamselle Roche, qui est une fine mouche, vous jouera également un tour de sa façon... Méfiez-vous et ouvrez l'œil...
Elle prêcha si éloquemment, elle démontra si adroitement au jeune Bessonnis qu'une demoiselle comme Germaine n'aurait pas tenté une démarche aussi étrange sans avoir une arrièrepensée, qu'elle laissa Robert sinon convaincu, du moins très ébranlé. Sa prudence paysanne se réveilla et il se demanda s'il n'agirait pas sagement en se montrant plus circonspect. Il ne renonça pas précisément à tenir sa promesse, mais il envisagea les choses sous une lumière moins favorable et, tout en rendant justice à la bonne grâce et au charme de Germaine, il ajourna sa visite à la Commanderie.
Après avoir quitté son cousin, Germaine s'était accoudée à l'arrière du bateau et, bercée par le
bruit de l'eau émiettée sous les palettes des roues, elle restait sans penser, le visage tourné vers les rives fuyantes; — goûtant béatement une rapide succession de sensations confuses. — Autour d'elle, tout prenait des apparences de rêve : les deux lignes argentées et mouvantes du sillage, les verdures aussitôt évanouies qu'entrevues, les formes déjà vaporeuses des montagnes. Elle croyait entendre toujours le bouillonnement des ruisseaux de La Tuile, mêlé à la voix sonore de Robert Bessonnis...
Son chagrin s'apaisait; un attendrissement lui gonflait le cœur. Elle avait vu son cousin et fait la paix avec lui; elle le reverrait certainement à la Commanderie... Heureuse d'avoir mené à bien une partie du programme qu'elle s'était imposé, elle ne désespérait plus de l'exécuter en entier. Maintenant qu'elle connaissait mieux Robert, le sacrifice qu'elle méditait lui paraissait plus léger et plus facile. Il lui était doux d'avoir pour successeur à la Commanderie ce robuste et aimable garçon, plein d'entrain, au regard si cordial, à la voix si sympathique! Il lui semblait qu'elle regretterait moins d'abandonner cette chère demeure en songeant que le jeune Bessonnis en deviendrait seigneur et maître.
Lorsque le bateau se rapprocha d'Annecy, Germaine commença néanmoins à descendre de son rêve et à mettre pied dans la réalité, en pen-
sanc qu'elle allait retrouver Philiberte et que la cousine ne manquerait pas de l'interroger sur la façon dont elle avait employé son après-midi.
Bien qu'elle fût résolue à ne point trahir son secret, il lui en coiitait cependant de tromper cette bonne fille si dévouée et si confiante. Elle avait une répulsion innée pour le mensonge; dès qu'elle eut sauté sur le quai de débarquement, elle arrêta en elle-même qu'elle conterait sa promenade à M^^^ Destilleuls, et qu'elle lui avouerait sa rencontre avec son cousin Bessonnis, tout en gardant pour elle le motif réel de son excursion à La Tuile.
Six heures étaient sonnées lorsque la jeune fille et la Fan rentrèrent à la Commanderie. Dès le vestibule, Germaine perçut le bruit d'une conversation dans le salon. La chienne aboya furieusement et M'^^ Roche entendit une voix masculine s'écrier :
— Bon! Fanfan m'a flairé et manifeste par ses braillements combien ma présence lui est désagréable... Expliquez-moi, mademoiselle, pourquoi cette bête ne peut pas me sentir?
Germaine poussa la porte et trouva François de Trézuns en conférence avec Philiberte.
François avait sur le cœur la façon plus que fraîche dont il avait été accueilli la veille par M"^ Roche. Avec son obstination coutumière il s'était résolu à revenir à la charge, sans tarder, afin de profiter de la première saute d'humeur
qui rendrait Germaine plus raisonnable et plus avenante. Dès trois heures de l'après-midi, jugeant qu'il pouvait se présenter sans paraître indiscret, il était accouru à la Commanderie et, à sa grande déconvenue, avait été reçu par Philiberte.
— Germaine est allée se promener en montagne, dit la cousine; elle rentrera sans doute vers cinq heures, et si vous ne vous ennuyez pas trop en compagnie d'une vieille bique comme moi, vous pouvez l'attendre.
M. de Trézuns se résigna poliment et s'installa dans un fauteuil, tandis que M'^^' Destilleuls reprenait son tricot. Ils causèrent à bâtons rompus de l'état des récoltes, du fameux mur mitoyen et surtout de i\U'^ Roche, dont Philiberte chanta les louanges. Bien que ce dernier sujet de conversation intéressât François, néanmoins il estimait que l'éloge de l'objet aimé ne suppléait que médiocrement à la présence réelle de cette aimable personne. De temps à autre la conversation languissait, l'avocat consultait la pendule d'un œil consterné et M"'-' Destilleuls, apitoyée, s'évertuait à le distraire en lui contant ses pèlerinages. Aussi ce fut avec une satisfaction non déguisée que le jeune homme entendit l'aboiement de la Fan dans le vestibule-
— Tiens, vous étiez ici, M. de Trézuns! dit Germaine en lui tendant la main.
Les apaisantes impressions que M"^ Roche rap-
portait de La Tuile la prédisposaient à se montrer affable et à racheter ainsi sa rudesse de la veille.
— Je suis ici depuis trois bonnes heures... au moins, repartit François en riant.
— Je ne vous plains pas... Vous étiez en. têteà-tête avec cousine Philiberte et vous n'avez pas dû trouver le temps long, reprit Germaine en allant embrasser la vieille fille.
— Hum! ça n'est pas sûr! murmura Philiberte, entretien de vieux est rarement joyeux. La preuve, c'est que M. de Trézuns a compté les heures... Et toi, mignonne, es- tu satisfaite de ta promenade?
— Enchantée... La Fan et moi nous avons pris le bateau, nous avons grimpé à Entrevernes et nous sommes revenues par La Tuile.
Tout en altérant la vérité dans le tracé de cet itinéraire, Germaine en disait cependant assez pour exciter vivement la curiosité de son auditoire. — Au nom de « La Tuile, » M^'^ Philiberte arrondit démesurément ses yeux de poule. L'idée que les Bessonnis habitaient La Tuile s'associa involontairement, dans son cerveau, avec le souvenir de cette causerie de la veille, pendant laquelle M""^ Roche l'avait questionnée avec tant de persistance sur les parents de son père. Elle crut entrevoir une coïncidence singuUère entre les questions récemment posées par la jeune fille et cette promenade transformée en une excursion à
La Tuile. Prudemment, elle se tut en présence de François, mais elle se promit d'éclaircir ce point obscur dès qu'il serait parti. — Quant à M. de Trézuns, en homme pratique, il supputait mentalement la distance de Duingt à La Tuile par Entrevernes et trouvait cette longue course solitaire peu convenable pour une demoiselle correcte.
— Saperlotte! se récria-t-il, trois lieues en montagne?... Vous êtes bonne marcheuse! Vous n'avez pas souffert de la chaleur?...
— Je ne m'en suis pas seulement aperçue.
— Et vous n'avez pas fait de mauvaise rencontre dans ce pays perdu ?
— Non, au contraire, répondit étourdiment Germaine.
De nouveau M'''^ Philiberte fut intriguée par cette réponse ambiguë, mais elle ne jugea point à propos de la tirer au clair et François ne parut pas y attacher d'importance, car il passa sans transition à un autre sujet.
— Mademoiselle Germaine, reprit-il, pardonnez-moi de revenir sur notre conversation d'hier, mais le temps presse et il faudrait nous entendre sur la marche à suivre dans l'affaire Amoudruz.
Germaine n'était guère disposée à s'occuper de misérables questions de chicane; son premier mouvement fut d'envoyer promener l'avocat et sa procédure. Pourtant la satisfaction qu'elle éprouvait de la réussite de son expédition l'incli-
nait à la tolérance. Elle se reprochait d'ailleurs d'avoir, la veille, éconduit trop durement M. de Trézuns et désirait se montrer plus aimable. Puis elle réfléchissait qu'ayant résolu de restituer le domaine de la Commanderie au propriétaire légitime, elle devait le lui transmettre libre de toute charge et de tout litige. Cette dernière considération la détermina à écouter François de Trézuns.
— Mon Dieu! répliqua-t-elle, je ne demande pas mieux de m'entendre avec vous sur cette ennuyeuse affaire... Seulement je vous demande grâce pour ce soir... Je suis un peu lasse et je vous prêterais une attention insuffisante... Soyez assez bon pour revenir demain matin avec vos paperasses et je vous promets d'être tout oreilles.
Alléché par cette perspective d'un tête-à-tête qui durerait une partie de la matinée, François n'insista pas et, comme l'heure du souper approchait, il se retira discrètement.
Quand PhiUberte se retrouva seule avec sa benjamine, elle l'entraîna vers un canapé placé entre les deux fenêtres, et s'asseyant en face d'elle :
— Ma mie, commença-t-elle gravement, je n'ai pas voulu te sermonner devant M. de Trézuns, mais tu as eu tort d'aller te promener aussi loin... Fille qui trotte et geline qui vole sont faciles à enlever... Il ne manque pas de gens malveillants, trop disposés à mal juger une jeune fille qui erre ainsi à l'aventure.
— Je n'errais pas à l'aventure, repartit nettement Germaine, mon dessein était d'aller à La Tuile et je l'ai exécuté.
Cette fois, M^^*^ Philiberte crut que sa protégée se décidait à épancher son cœur et à confesser la découverte des lettres de Mauricette.
Prise d'une profonde et tendre compassion, la brave cousine saisissait les mains de la jeune fille et, songeant à la douloureuse humiliation que lui causerait cette pénible confession, préparait déjà de consolantes paroles.
— Tu voulais aller à La Tuile... Pourquoi? répéta M^^^ Destilleuls afin d'engager Germaine plus avant dans la voie des aveux.
— N'est-ce pas là que demeure mon cousin Bessonnis? — Je lui avais autrefois promis de lui amener la Fan... Je m'en suis souvenue et je suis allée le voir.
— Comment, s'écria Philiberte interloquée^ tu t'es présentée toute seule chez ce garçon!
— Oui..., seulement il était absent.
— Ah! tant mieux... Ta démarche, ma mignonne, était d'une rare inconséquence. Une jeune fille ne rend pas visite à un jeune homme de vingt-huit ans, — surtout quand ce dernier a le renom d'un coureur, et c'est, je crois, le cas de Robert Bessonnis... Enfin, il n'y a que demi-mal, puisque tu ne l'as pas rencontré.
— Pardon, cousine, comme je descendais le
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chemin du ponton, il est rentré chez lui, on lui a appris ma visite, alors il a couru après moi et nous avons passé un bon bout de temps à causer.
— Saint Michel archange, ayez pitié de nous! soupira M"^' Philiberte scandalisée... Et que t'a-t-il dit? De quoi avez-vous parlé?
— De beaucoup de choses intéressantes... De vous, de ses chasses au Lanfont, de sa vie à La Tuile...
— Et c'est tout? demanda Philiberte, effarée.
— Oui, à peu près... Il m'a reconduite jusqu'au Bout-du-Lac et m'a cueilli ce bouquet de fleurs des champs, que j'ai rapporté.
— Seigneur! Seigneur! murmurait M'^*^ Destilleuls en joignant les mains... Peut-on s'exposer de la sorte!... Ce Robert a été déplorablement élevé... Un faraud de village sans usage et sans délicatesse!
— Eh bien! vous vous trompez! repartit victorieusement Germaine, il est fort bien, au contraire... Bonne façon, l'air aimable, naturel, sans un grain de suffisance, et sur ce point-là comme sur d'autres, il est fort supérieur à M. deTrézuns... Du reste, vous en jugerez vous-même quand vous le verrez. Je l'ai invité à venir à la Commanderie et je compte sur sa visite très prochaine...
iN E semaine s'était passée. Germaine QllTIDi ^^fd^^it^ impatiemment, mais avec ^^î;-'^^ une inaltérable confiance, la visite promise par Robert Bessonnis. Religieusement fidèle pour son compte à une parole donnée, elle conservait, relativement aux promesses d'autrui, la bonne foi et la crédulité des enfants.
Pendant les premiers jours elle s'était dit : « Ma chère, sois raisonnable et ne te leurre pas ; il est évident que M. Bessonnis mettra un peu d'intervalle entre sa visite et la tienne; il ne se précipitera pas immédiatement à la Commanderie, parce qu'il a de la délicatesse et qu'il craindrait qu'on n'attribuât son empressement à un motif intéressé... Non, il ne viendra pas avant une huitaine. »
Le délai de huitaine indulgemment accordé s'écoula et Robert ne donna pas signe de vie. Une nouvelle période de huit jours commença; le cousin ne se montrait toujours pas. Germaine devint moins calme. Chaque matin, en se levant, elle songeait : « Ce sera pour aujourd'hui, » et cette espérance la soutenait jusque vers le milieu de la journée. Mais, à mesure que l'après-midi se passait, cette vaine attente l'enfiévrait. Elle s'accoudait à une fenêtre et guettait l'arrivée des bateaux venant du Bout-du-Lac. Les coups de sifflet annonçant l'entrée de la Couronne ou de ïcAllobroge dans le port d'Annecy la pénétraient jusqu'au fond du cœur.
Elle tressaillait à chaque coup de cloche, à chaque grincement de la grille entr'ouvertc, et descendait précipitamment l'escaher. Puis, quand elle avait constaté qu'il s'agissait simplement de la visite d'un fournisseur ou d'un fâcheux, elle était honteuse de sa nervosité et remontait dans sa chambre en se jurant de ne plus s'émouvoir de la sorte. — Pourtant, un quart d'heure après, elle se penchait encore à la fenêtre et se remettait à fouiller du regard la route poudreuse ou le lac bleuissant. Et cela durait jusqu'au moment où le soleil disparaissait derrière les tours du Château et où il n'y avait plus de visite à espérer. — Avec le soir, toute cette surexcitation tombait pour faire place à une morne dépression.
L'humeur de la jeune fille se ressentait naturellement de ces agitations faites d'espoirs sans cesse renaissants et sans cesse déçus. Cette anxiété de l'attente s'ajoutant aux tristesses causées par la découverte des lettres de M™^ Roche, rendait Germaine indifférente à tout ce qui ne se rattachait pas à sa préoccupation dominante. Rien de ce qui l'intéressait autrefois ne l'amusait plus; ni les livres de la bibliothèque, ni les fleurs du jardin, ni les prouesses de Chiffon. La Fan seule trouvait grâce à ses yeux, parce qu'elle lui rappelait Robert Bessonnis.
Quant à la cousine PhiUberte, elle pâtissait elle-même de cet état d'agacement; mais elle ne s'en formalisait pas, mettant ces bizarreries d'humeur sur le compte de la perturbation profonde produite sur sa benjamine par la lecture des lettres de Mauricette. Elle s'affligeait seulement du mutisme obstiné de M"*^ Roche. Elle avait espéré qu'après le premier accablement où l'avait jetée cette funeste découverte, Germaine éprouverait le besoin de confier son chagrin à son unique amie. Ce manque de confiance la peinait. Un jour que sa protégée se montrait plus agacée et plus nerveuse, M^^'= Destilleuls, impatientée, s'écria:
— Ma mie, tu n'es plus la même... Non seulement tu as perdu ta belle humeur, mais aussi ta bonne mine... Tes traits se tirent et tes yeux se cernent... Scrais-tu souffrante, par hasard?
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— Pas du tout, je me porte à merveille.
— Alors, quoi?... Il y a certainement quelque chose qui te tracasse, et tu as tort de me faire des cachotteries.
— Je n'ai rien, je suis énervée, voilà tout, répondit brusquement Germaine... Comprenezvous que depuis quinze jours M. Bessonnis n'ait pas encore mis les pieds à la Commanderie? Ne trouvez-vous pas ça extraordinaire après la promesse formelle qu'il m'avait faite?
l\[iie Philiberte haussa les épaules et ne répliqua pas sur-le-champ. En son for intérieur elle songeait : c( Décidément cette petite sournoise médite quelque projet absurde au sujet de Robert Bessonnis. Ces maudites lettres lui ont mis la tête à l'envers, elle est exaltée et capable de commettre une sottise sous prétexte de réparer les fautes de sa mère... Heureusement, je suis là et je veillerai au grain ! »
— Que veux-tu, ma mignonne, dit-elle, ces gens-là ne savent pas vivre... Tu aurais bien tort de t'en tourmenter... Que ce garçon se montre ou ne se montre pas à la Commanderie, peu nous importe après tout!... S'il vient, on le recevra, et s'il reste chez lui, tu n'en porteras pas le deuil, je suppose!
— Vous vous trompez, repartit gravement Germaine, je serais désolée qu'il ne vînt pas.
— Çà, voyons, tu plaisantes?... Si tu conti-
nuais sur ce ton, je finirais par croire que tu t'es amourachée de ce coq de village.
— Rassurez-vous, je n'aimerai ni celui-là... ni personne d'autre! répliqua la jeune fille avec vivacité; M. Bessonnis m'a promis de venir, j'ai à causer avec lui et un manque de parole me peinerait beaucoup.
Germaine attribuait de bonne foi sa fiévreuse impatience à un violent désir de réparation. Elle se croyait très sincère en affirmant qu'aucune préoccupation tendre ne motivait son anxieuse agitation. Ce que les lettres de Mauricette lui avaient appris de l'amour lui laissait pour cette passion une amère répugnance et elle se jurait à elle-même qu'elle n'aimerait jamais. Pourtant, si elle avait su voir plus nettement au fiand de son cœur, elle y eût démêlé des sentiments d'une nature très complexe. En souhaitant la visite de Robert, elle était évidemment sollicitée par le désir de mettre fin à une équivoque humihante et inique, mais elle obéissait également à d'autres influences plus subtiles et plus intimes.
Une secrète affinité l'attirait vers ce séduisant et gai chasseur qui l'avait si cordialement reçue à La Tuile. Le pronostic du docteur Lettraz se vérifiait : « La femme est fétoupe, le galant est le feu, le diable vient et souffle. » Seulement, il se vérifiait pour un autre que François de Trézuns. Le diable, dans la circonstance, c'était tout sim-
plement la bonne loi naturelle : l'attrait de la jeunesse pour la jeunesse, de la grâce féminine pour la saine et forte beauté virile, la sympathie d'un cœur aimant pour un cœur chaud qui bat dans une robuste poitrine.
Depuis son retour à la Commanderie, Germaine revoyait involontairement Robert tel qu'elle l'avait aperçu dans l'encadrement vert des noyers et des châtaigniers, parmi les eaux abondantes et les fleurs mouillées du chemin de La Tuile. Elle se complaisait en cette contemplation rétrospective. Elle eût voulu savoir si elle avait produit sur lui une impression également favorable et elle s'attristait en pensant qu'il l'avait peut-être mal jugée. Le retard que le jeune homme mettait à s'acquitter de sa promesse la troublait et la mortifiait.
Certainement, si l'impression produite eût été meilleure, Robert se serait davantage hâté de se présenter à la Commanderie. Il avait probablement mal interprété la démarche de sa cousine; il ne l'avait pas prise au sérieux, et ne se souvenait plus même, sans doute, du passage de Germaine à La Tuile. — Et cette appréhension de tenir une très petite place dans la pensée du jeune Bessonnis était peut-être ce qui endolorissait surtout le cœur de M"^ Roche. Plus les heures s'écoulaient sans amener la visite promise, plus s'accroissait cette fièvre de dépit
qu'elle attribuait faussement à la crainte de voir échouer son chevaleresque projet.
Bien qu'elle eût vieilli dans le célibat, Philiberte, elle, ne s'y trompait pas. Le souvenir de son unique et silencieux amour de jeunesse lui donnait de la clairvoyance. Dans les tristesses, les troubles et les énervements de Germaine, elle reconnaissait les émotions qu'elle avait éprouvées jadis pour ce bel amoureux qui était allé chercher fortune en Amérique et qu'elle avait attendu en vain. L'âge avait refroidi toutes ces effervescences de la vingtième année, comme il avait pâli les pétales de l'œillet rouge précieusement conservé dans le paroissien de la vieille fille. Mais elle retrouvait avec une sollicitude inquiète, chez sa benjamine, ces mêmes alternatives d'espoir et d'abattement, ces mêmes inégalités d'humeur, ces mêmes larmes inexpliquées, et elle s'en effrayait.
Elle ne savait de Robert Bessonnis que ce qu'elle en avait entendu conter par les gens de Talloires, qui allaient voiturer du vin à Doussard ou à La Tuile, et elle s'était formé d'après ces on dit une opinion assez peu favorable. La façon sommaire dont Robert avait dû être élevé par une servante-maîtresse lui inspirait de fortes préventions. Elle se le peignait comme un enragé chasseur, une sorte de sauvage d'assez bonne mine, mais négligé dans sa tenue et dans ses
mœurs, aimant le vagabondage en plein air, les stations au café et les bals campagnards. Ce portrait imaginaire, mais qu'elle croyait ressemblant, la prédisposait mal. Elle tremblait que Germaine ne fût férue pour ce rustique cousin et elle se préparait à y mettre bon ordre pendant qu'il était encore temps.
Le lendemain du jour où elle avait essayé d'arracher à Germaine quelques confidences sur la cause réelle de son chagrin, François de Trézuns vint à la Commanderie causer de l'instance Amoudruz.
Germaine s'était confinée dans sa chambre. Au lieu de la faire appeler, Philiberte prit le bras de François et l'emmena sous une des charmilles du jardin.
— Eh bien! ça marche, dit le jeune avocat, — Dès qu'il était en tête-à-tête avec la vieille fille, il n'avait d'autre sujet de conversation que l'affaire du mur mitoyen. — Ça marche; le tribunal a ordonné une enquête et une visite des lieux.
— Mon cher garçon, interrompit Philiberte, si vous le permettez, nous laisserons les consorts Amoudruz en paix et nous parlerons d'autre chose... Pendant que vous n'avez d'yeux que pour votre mur, vous ne vous apercevez pas que Germaine change et que sa tête travaille!
— Sa tête travaille, répéta M. de Trézuns... A quoi?
— Je n'en sais rien, mais je crains fort qu'elle ne travaille pas pour vous.
— Hein!... Entendez-vous par là que Germaine pense à un autre?
]V\iie PhiUberie croisa ses mains sous sa pèlerine et secoua le menton :
— J'en ai peur.
— Quelqu'un marche sur mes brisées?... Ce ne peut être un habitant d'Annecy, ajouta François d'un air fat, je ne vois pas là de jeunes gens qui puissent m'être préférés.
— D'Annecy ou d'ailleurs..., le vent souffle parfois du côté où on ne l'attend pas.
— Vous connaissez ce quidam?
— Je n'ai le droit de nommer personne... J'ai voulu seulement vous mettre sur vos gardes... Un bon averti en vaut deux.
— Diable! murmura François, devenu pensif, comment voulez-vous que je me garde contre un rival que je ne connais pas... Que feriez-vous, à ma place, mademoiselle Destilleuls?
— A votre place, répliqua impétueusement la cousine, je m'occuperais beaucoup moins de moi et un peu plus de Germaine... Je ne crois pas qu'elle ait l'occasion de voir souvent celui auquel elle pense, tandis qu'elle vous voit presque tous les jours. Profitez-en pour essayer d'éclipser votre rival à force d'amabilité... Je n'ai pas beaucoup d'expérience en cette matière, mais, à
mon humble avis, pour se faire aimer, il faut d'abord aimer soi-même, c'est-à-dire s'oublier pour ne penser qu'à la personne aimée... Or, à vous parler franchement, cher monsieur, je crois que vous ne vous oubliez pas assez; vous êtes un tantinet égoïste, et de tous les défauts, c'est celui que les femmes pardonnent le moins.
François de Trézuns baissait le nez et avait la mine déconfite. 11 ne s'attendait ni à cette confidence ni à cette mercuriale, qui toutes deux portaient un coup sensible à sa vanité.
— Égoïste!... égoïste! murmura-t-il, tout le monde l'est, c'est-à-dire que tout le monde défend ses intérêts... Ça n'empêche pas d'avoir le cœur tendre et de songer aussi aux intérêts de ceux qu'on aime... Je l'ai déjà prouvé à Germaine et je le lui prouverai encore. Je ne vous en remercie pas moins de vos conseils, mademoiselle Destilleuls. Je vais me tenir sur la défensive et mon rival anonyme trouvera à qui parler... Je lui montrerai de quel bois je me chauffe!
En effet, à partir de cette entrevue, François redoubla d'assiduité près de Germaine. iMais les natures personnelles ne se modifient guère. En dépit de ses efforts pour être aimable, M. de Trézuns ne pouvait se corriger de sa suffisance invétérée. Il était trop convaincu de sa supériorité sur la jeune fille pour que cette conviction ne perçât point dans ses actes et ses paroles.
Son empressement ne servait qu'à donner plus de relief à son insupportable présomption.
Après une heure d'entretien avec lui, Germaine ne pouvait s'empêcher de mettre en comparaison l'outrecuidance de l'avocat et la cordialité communicative de Robert Bessonnis. Si des qualités morales elle passait aux quahtés physiques, l'écart était encore plus considérable. Quelle différence entre les yeux caressants de l'un et les yeux à fleur de tête de l'autre, entre le rire sonore et franc du cousin de La Tuile et le rire éternellement satisfait de l'ancien camarade delà Vignère! Cette comparaison aggravait le dépit que M^^*^ Roche ressentait de l'indifférence de Robert.
Trois semaines s'étaient passées depuis sa visite à La Tuile et elle n'avait pas eu de nouvelles de son cousin. Maintenant elle ne l'attendait plus ; elle n'osait plus se leurrer de menteuses espérances et elle était retombée dans cet état de noire tristesse, de morne désenchantement qui avait suivi la découverte des lettres de Mauricette. L'idée qu'elle jouissait indûment d'une fortune dont Robert Bessonnis avait été frustré, l'impossibihté oii elle se trouvait de réparer sans éclat scandaleux les fautes commises, empoisonnaient chacune de ses heures. Elle vivait à la Commandcrie comme une étrangère et elle se faisait scrupule de cueillir une fleur ou un fruit
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du jardin. Elle ne savait plus à quoi se résoudre. Son humeur était devenue de plus en plus fantasque et irritable, et le malheureux François de Trézuns, dont les maladroits empressements l'agaçaient, recevait les éclats de cette irritabilité. M"^ Philiberte elle-même n'était pas épargnée. Un soir, vers six heures, ils étaient tous trois dans le salon et François se mettait vainement en frais pour animer la conversation. Tout à coup la Fan, qui somnolait en rond sur un fauteuil, s'éveilla en sursaut, dressa les oreilles, sauta à terre et vint se coucher près de la porte en poussant de pedts grognements démonstratifs.
— Qu'a, donc cette bête ? murmura Philiberte, on dirait qu'elle sent dehors quelqu'un de sa connaissance?
— Elle aura flairé quelqu'un de ses amoureux qui passe sur la route, ajouta François... S'il s'agissait d'un chrétien, elle pousserait les hauts cris... Quand j'arrive, moi, c'est avec des hurlements qu'elle salue mon entrée.
Au même moment, on sonna à la grille. Germaine se leva brusquement. Quant à la chienne, elle se mit à bondir à la hauteur de la serrure et à donner de la voix. Ce n'étaient pas les jappements rageurs avec lesquels elle accueillait d'ordinaire M. de Trézuns ou le docteur Lettraz, mais un aboiement joyeux, impatient, plein d'intonations amicales et hospitalières.
— Pour sûr, reprit Philiberte, le visiteur est un de ses amis... Qui peut bien nous venir voir à pareille heure ?
La porte s'ouvrit et la Fan se précipita impétueusement dans les jupes de Philomène qui poussait le battant. On l'entendit continuer ses cris de joie dans le vestibule, tandis que la femme de chambre annonçait:
— M. Robert Bessonnis.
Germaine devint très pâle. M^'^ Phihberte fronçait les sourcils et François écarquillait ses yeux saillants.
Robert entra aussi vite que le lui permit la Fan, qui se roulait à ses pieds, bondissait jusqu'à ses mains et l'exposait à trébucher à chaque pas. Au lieu de son veston de chasse de velours côtelé, il portait une jaquette de gros drap noir, avec le pantalon pareil, sur lequel tranchait la blancheur d'un gilet de piqué; il tenait à la main un feutre gris. Sous ce costume de citadin, grâce à sa taille souple, à ses épaules effacées, à son cou bien dégagé par un col rabattu, il ne paraissait ni gauche ni endimanché. A la vérité, ses mains et son visage étaient fortement hâlés et François de Trézuns, qui inspectait minutieusement la tenue et la toilette du nouveau venu, fut choqué en constatant qu'il n'avait pas de gants.
— Bonjour, ma cousine, dit Robert de sa voix
joviale, pardonnez-moi de vous rendre si tard ma visite.
Après avoir désespéré de revoir le jeune Bessonnis, Germaine venait de recevoir un choc violent en entendant Philomène l'annoncer. Elle recourait parler et en croyait à peine ses oreilles. Sa gorge se serrait; il lui était impossible d'articuler un mot de bienvenue; en même temps sa pâleur faisait place à une rougeur envahissante. Un soudain sursaut de joie lui dilata le cœur, lui illumina les yeux, et peu à peu elle retrouva sa présence d'esprit.
— Mieux vaut tard que jam.ais! murmura-t-elle d'une voix encore altérée...
Elle lui tendit la main, puis se retourna vers Philiberte et François qui restaient ébaubis :
— Mon cousin, rcprit-cUe, je vous présente ]V\iie Philiberte Destilleuls, qui m'a élevée et qui est aussi ma cousine... M. François de Trézuns, un de nos bons voisins... Quant à la Fan, elle s'est présentée elle-même... Elle vous avait flairé avant même que vous ayez sonné.
c( Ah çà! il connaît même la chienne?... C'est un peu fort! » pensait François, en saluant froidement ce cousin ignoré.
— J'aurais dû venir vous voir plus tut, continua Robert après avoir salué la vieille fille qui lui fit une cérémonieuse révérence, mais nous étions en pleine moisson... Mes blés étaient à
peine rentrés que je suis tombé du jury... Cette fois, je me suis dit qu'en arrivant à Annecy, ma première visite serait pour vous, et j'ai pris le chemin de votre maison, dès que ma valise a été installée à l'hôtel d'Angleterre.
— A l'hôtel ! se récria Germaine, nous ne l'entendons pas ainsi!... Ce serait nous désobliger que de choisir un autre logis que le nôtre... N'est-ce pas, cousine Philiberte?
— Mais, ma chère enfant, objecta insidieusement Philiberte, il mie semble que tu es indiscrète... M. Bessonnis se trouve sans doute plus hbre à l'hôtel?
En effet, Robert n'avait pas songé un instant à descendre à la Commanderie; il aimait avoir ses coudées franches et se défendait de son mieux d'accepter l'hospitalité offerte par iVP''^ Roche.
— Du tout! protesta impérieusement Germaine, vous me fâcheriez en refusant... Souvenezvous que vous êtes ici chez vous !
Elle sonna, et dès que Philomène eut reparu :
— Priez Bastian, ordonna-t-elle, d'aller chercher les bagages de M. Bessonnis à l'hôtel d'Angleterre et de les brouetter ici au plus vite.
M^^" PhiUberte se taisait, abasourdie; et devant cette véhémente insistance, Robert n'osait plus résister. Il prit gaiement son parti et accepta.
— A la bonne heure ! reprit Germaine, vous souperez avec nous à la fortune du pot et, pen-
dantce temps, on préparera votre chambre... La chambre bleue, n'est-ce pas, cousine?
François de Trézuns, voyant qu'on ne s'occupait plus de lui, crut devoir se retirer et prit ostensiblement son chapeau.
— Vous ne restez pas à souper? lui demanda précipitamment M'^^ Philiberte, qui jugeait sa retraite maladroite et intempestive.
— Merci, répondit-il d'un ton pincé, on m'attend chez moi.
Il se leva et sortit d'un air digne; mais quand il fut dehors, il s'arrêta, rêveur, au beau milieu du chemin des Marquisats, la canne sous le bras, les mains dans ses poches.
— J'ai en idée, songea-t-il, que ce cousin tombé de la lune pourrait bien être le rival dont me menaçait M"^ Destilleuls.... Mais je n'entends pas qu'on me coupe l'herbe sous le pied; j'ouvrirai l'œil et le campagnard n'a qu'à marcher droit!
^^ E lendemain matin, pour la première S^l fois depuis la tragique découverte des ^C^^^ lettres, Germaine s'éveilla avec une sensation de joie et d'allégement. Le ciel luimême semblait s'accorder avec son âme pacifiée. Jamais il ne lui avait paru si limpide et si bleu. Au-dessous des massifs delà charmille, le lac très calme reflétait cet azur immaculé dans ses eaux couleur- de turquoise. Les cloches de Saint- Maurice sonnant une messe matinale égrenaient dans l'air lumineux leur notes d'argent, et la jeune fille croyait entendre le carillon lointain lui répéter à tout instant : « Robert Bessonnis est à la Commanderie! » Les noires hirondelles, filant au ras de la fenêtre comme des flèches rapides, lui criaient dans leur langage : (f Robert
MADEMOISELLE ROCHE "^Sç
est ici ! » Et sous les verdoyants couverts de la châtaigneraie, les ramiers avaient l'air de roucouler la même bonne nouvelle à tous les arbres du parc.
En même temps que ce délicieux soulagement, Germaine éprouvait d'autres sensations plus confuses, mais également exquises. — Un renouveau de coquetterie se développait en elle et la retenait plus longtemps devant sa glace. Elle goûtait un plaisir plus vif à s'occuper minutieusement de sa coiffure et elle se surprit se demandant: a Aimerat-il mieux mes cheveux relevés en huit ou bien séparés en bandeaux plats, avec le chignon tombant sur la nuque? » — Elle se penchait de temps à autre à la fenêtre, tendait le cou pour apercevoir les croisées de la chambre de son cousin, située à l'autre angle de la maison, et remarquant qu'elles étaient ouvertes, elle pensait : « Il entend, lui aussi, les cloches et les hirondelles; il a la même vue du lac et des montagnes... Pourvu qu'il se trouve bien dans son nouveau gite et qu'il ne regrette pas sa chambre de La Tuile!... »
Dès qu'elle eut achevé de se coiffer, dès qu'elle eut passé sa plus fraîche toilette du matin, — une robe de cachemire blanc drapée à la taille et tombant en longs plis droits sur les hanches, elle descendit au rez-de-chaussée et accabla la cuisinière de minutieuses recommandations au sujet
des menus du dîner et du souper. Elle la pressa de pardr pour le marché afin de pouvoir mieux choisir, et lui enjoignit de courir chez les marchands de comestibles de la rue du Pasquier pour se procurer une volaille présentable et du poisson. « Tâchez de trouver de la lotte, répétaitelle, mon cousin doit aimer la lotte ! »
Elle ne quitta la cuisine que pour visiter le verger et le jardin. Depuis qu'elle attendait anxieusement la visite de Robert, elle défendait qu'on touchât aux fruits et aux fleurs, voulant réserver ce qu'il y avait de mieux pour le légitime maître de la Commanderie. Mais, ce matin, elle n'était plus tenue à la même réserve, puisque ce maître en expectative était enfin venu. Aussi, ayant requis l'aide de la jardmière, elle résolut de dégarnir le verger de ses plus beaux produits et le jardin de ses plus magnifiques roses, pour faire honneur à celui qu'elle traitait déjà comme le possesseur du domaine.
Elle revint avec des panerées de prunes encore veloutées d'une légère buée : — prunes de Monsieur d'un rouge violet, mirabelles dorées, reines- Claude fendillées et juteuses. — La vue et l'odeur de ces fruits de choix faisaient venir l'eau à la bouche. Germaine, en longeant les parterres, composait lentement un énorme bouquet de roses. Elle s'arrêtait devant chaque pied et songeait (bravement : « Robert prétère-t-il les roses
rouges ou les roses-thé?» En pensant à lui, elle le nommait « Robert » tout court, bien qu'elle le connût beaucoup moins et depuis beaucoup moins longtemps que François de Trézuns, et en prononçant intérieurement ce nom de a Robert » elle ressentait une douceur non pareille.
Autrefois, avant d'avoir lu les lettres de sa mère, cette constante sollicitude pour son cousin, cette préoccupation dominante du nouveau venu, ce zèle à chaque instant plus actif et plus empressé, tous ces symptômes mystérieux l'eussent alarmée. Elle se serait demandé si ce n'étaient pas là les signes auxquels on reconnaissait l'amour. Mais depuis la cruelle découverte qu'elle avait faite, ce qu'elle savait de cette néfaste passion l'en avait dégoûtée et elle avait arrêté au fond de son cœur qu'elle n'aimerait jamais. Elle mettait ces émotions nouvelles sur le compte de la joie qu'elle éprouvait à pouvoir enfin réparer une honteuse injustice. Elle se disait que ce qui la rendait heureuse, c'était le sentiment du devoir accompli, et s'abusant ainsi sur le véritable état de son âme, elle s'abandonnait plus complètement à ce tendre émoi qui lui semblait si exquis.
Une seule considération l'embarrassait et la troublait. — C'était assurément un grand point d'avoir amené Robert Bessonnis à s'installer à la Commanderie, mais cela ne suHisait pas. Il fal-
lait maintenant trouver un moyen de lui faire comprendre qu'il était là chez lui,, que toute la fortune de Simon Roche lui appartenait légitimement et que l'héritière apparente attendait seulement, pour disparaître, d'avoir assuré la restitution de ce patrimoine qu'elle détenait indûment. Mais Germaine avait beau se creuser la tête, elle ne parvenait pas encore à découvrir de quelle façon elle pourrait mener à bien son entreprise et faire accepter à Robert cette restitution, sans lui révéler le triste motif qui la rendait absolument légale. Les idées les plus aventureuses et les plus opposées se présentaient à son esprit, qui les rejetait après un premier examen. Toujours elle se heurtait à la même difficulté : comment remplir complètement un impérieux devoir sans diffamer la mémoire de sa mère et s'amoindrir elle-même aux yeux de son cousin?
Tandis que cet insoluble problème se dressait de nouveau dans sa pensée, et qu'elle revenait du jardin avec son panier de prunes et ses brassées de fleurs, elle rencontra la cousine Philiberte qui se promenait sous les charmilles en compagnie de la Fan.
M"^ Destilleuls jeta un regard surpris et mécontent sur les bottes de roses et les panerées de fruits.
— Mazette! s'écria- t-clle sarcastiquement. Il y a là de quoi nourrir toute une table d'hôte et
parer toute une église... En l'honneur de quel saint as-tu dévalisé le verger et les parterres?
— Mais, répliqua Germaine, en l'honneur de notre hôte, naturellement...
Elle donna ses instructions à la jardinière, la chargea de porter fleurs et fruits dans la salle à manger, puis elle se mit à cheminer côte à côte avec M"^ Philiberte, et regardant malicieusement en dessous l'air renfrogné et préoccupé de la vieille fille :
— Voyons, cousine, reprit-elle câlinement, vous froncez le sourcil et vous semhlez méditer un sermon à mon adresse... Si vous avez quelque chose sur le cœur, dites-le-moi, mais ne me faites pas mauvaise mine!
— Ma mie, je n'ai rien sur le cœur, rien de mauvais du moins... Je comprends à la rigueur que tu aies désiré te rapatrier avec ton cousin Bessonnis... Mais quel besoin avais-tu d'insister pour qu'il s'installe ici... Trop est trop et les méchantes langues vont s'en donner à cœur joie... Il ne manque pas à Annecy de gens disposés à épiloguer sur la conduite de leur prochain, et ces gens-là ne se gêneront pas en apprenant que le jeune homme est logé chez toi... Sainte Vierge, ce serait bien pis encore si l'on voyait comme tu te mets en frais pour donner du dessert à ce garçon, qui ne s'est jamais vu à pareille fête.
— Mais, mademoiselle Philiberte, ne vous
ai-je pas entendue dire cent fois que lorsqu'on invite quelqu'un, on se charge de son bonheur pendant tout le temps qu'on l'a chez soi?... Il est de toute bienséance que nous fassions bon accueil à notre hôte.
— CN^orre hôte!... grogna la cousine, parle au singulier, je te prie!... Il est ton invité et non pas le mien... S'il était venu à Talloires, je lui aurais servi la soupe et le bœuf, ou un légume et une volaille, et il se serait léché les doigts... Je t'assure qu'à La Tuile il n'a pas toujours un pareil menu... Une soupe au lard et un morceau de rome (fromage sec), voilà son ordinaire... Mais toi tu lui donnes de la lotte, tu lui offres tes plus belles prunes, tu jonches sa table de roses... Ma parole, pour un roi on n'en ferait pas davan-
Germaine allait répliquer, quand celui qu'on lui reprochait de traiter en roi parut à l'extrémité de la charmille.
Il n'avait rien de royal dans son costume ni dans sa démarche, néanmoins on ne pouvait nier qu'il ne fût beau garçon et que sa bonne mine ne prévînt en sa faveur. M^^'^ Philiberte ellemême, malgré sa méchante humeur, fut obligée de reconnaître que le « fils Bessonnis » savait se tenir et ne sentait pas trop son village.
Robert, après s'être arrêté un instant pour caresser la chienne qui avait couru au-devant de
lui, hâta le pas afin de saluer ses deux hôtesses. Philiberte répondit à son salut par une révérence encore plus raide que la veille et Germaine lui tendit la main.
— Bonjour, mon cousin, s'écria-t-elle. Avezvous bien dormi dans votre chambre?
— A merveille, cousine, et je suis tout dispos.
— En ce cas, puisque vous n'êtes pas obligé d'aller à Annecy ce matin, nous visiterons, si vous le voulez, les jardins et la châtaigneraie, car il est de toute justice que vous connaissiez la Commanderie en détail.
— La session des assises ne commence que cet après-midi et je suis à vos ordres, répondit Robert en s'inclinant.
En même temps il se disait intérieurement: « Je n'échapperai pas au tour du propriétaire, mais pourquoi diantre est-il de « toute justice » que je fasse connaissance avec les jardins et la châtaigneraie? »
— Eh bien! nous débuterons par le verger, reprit Germaine... Venez-vous avec nous, cousine Philiberte?
M^^^ Philiberte n'avait garde d'y manquer. Elle redoutait quelque nouvelle étourderie de la part de sa benjamine et elle s'était promis de ne pas quitter les deux jeunes gens d'une semelle.
On se dirigea de compagnie vers le verger qui était à ce moment dans toute sa gloire. Les pom-
miers et les poiriers pliaient sous les fruits; on avait été obligé de lesétayer; malgré l'abondante cueillette du matin, les pruniers abaissaient complaisamment leurs branches chargées de prunes jaunes ou violettes; au long des vieux murs, les pêches des espaliers commençaient à rougir,
— Tous ces arbres, dit Germaine, ont été plantés et greffés par notre oncle Petrus... C'était un très savant horticulteur; il s'entendait mieux à produire de bons fruits qu'à rédiger un testament.
— Mais, protesta M'^'-' Destilleuls en se redressant, il me semble que l'oncle Petrus n'a pas si mal conçu son testament... En tout cas, ma mie, tu devrais être la dernière à le critiquer, puisque c'est grâce aux bonnes dispositions de Petrus Roche que tu peux aujourd'hui savourer tous ces beaux fruits.
— Ils me semblent amers depuis que je sais que je les dois à une injustice.
— Il n'y a pas eu d'injustice, riposta vertement la vieille fille; l'oncle Petrus était parfaitement libre d'arranger ses affaires comme il l'entendait, et n'en déplaise àiMonsieur ici présent, le seul de ses neveux qui lui eût donné quelque satisfaction était précisément ton père Simon Roche... Je demande pardon à M. Bessonnis de constater un fait qui peut lui être désagréable, mais la vérité avant tout!
Robert s'inclinait poliment pour montrer à ÎV\iie Philibertc qu'elle était tout excusée; néanmoins, il se trouvait mal à l'aise et estimait que, devant lui, fils de l'un des déshérités, on eût pu choisir un autre sujet de conversation.
Du verger, à travers un chemin herbeux, on gagna la châtaigneraie dont les feuilles en éventail luisaient au grand soleil. Sous la verdoyante lumière, filtrée à travers les ramures, on voyait les robustes troncs noueux sortir de terre et étendre à l'aise leurs grands bras. Sur le sol, les bruyères ouvraient déjà leurs fleurs violettes et, dans la mousse, parmi des touffes de fiDugère, on distinguait çà et là le chapeau brun d'un cèpe ventru.
— Voici ma promenade de prédilection, reprit Germaine en s'arrêtant à une sorte de rond-point naturel, d'où l'on voyait bleuir le lac à travers les châtaigniers; que de bonnes heures j'ai passées ici, en compagnie de la Fan et d'un livre!... Elles me manqueront quand je partirai, et je les regretterai plus d'une fois.
— Vous avez donc l'intention de quitter la Commanderie? demanda Robert étonné.
— Il le faudra bien! soupira-t-elle énigmatiquement. — En même temps, elle regardait son cousin avec ses grands yeux bleus à la fois mélancoliques et résignés, comme pour lui dire : c( C'est à vous que je céderai la place. »
— Quel enfantillage ! murmura Philibertc en
haussant les épaules; pourquoi quitterais-tu la Commanderie?. . . Quand tu te marieras, ton mari sera trop heureux d"y venir demeurer avec toi.
— Je ne me marierai pas, répliqua Germaine en secouant la tête.
— Eh! quoi, se récria Robert en riant, auriezvous l'intention d'entrer dans un cloître?
— Pourquoi pas?
— Ce serait dommage.
M^^"- Roche essaya de répondre par un sourire à cette galanterie. Tout à coup la pensée que Robert Bessonnis demeurerait à la Commanderie et qu'elle ne l'y verrait plus lui serra le cœur. En dépit de ses efforts pour surmonter son émotion, un sanglot se noua dans sa gorge et ses prunelles prirent un éclat humide.
Robert vit les beaux yeux bleus se mouiller et ne put s'empêcher de trouver que sa cousine était encore plus jolie quand elle pleurait. Toutefois, par discrétion, il ne voulut pas avoir l'air de remarquer ces larmes qui allaient couler. 11 laissa passer Germaine la première et se trouva cote à côte avec M'^*^ Philiberte. Celle-ci lui lança un regard agacé et ébaucha un geste de la main, comme pour indiquer qu'il ne fallait pas prendre au sérieux les boutades de sa benjamine.
— Ces petites filles d'aujourd'hui, chuchotat-ellc, sont inconcevables!... On n'imagine pas
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toutes les lubies qui leur trottent dans la cervelle.
Robert, en effet, commençait à se demander si sa cousine n'avait pas un léger grain. Les mystérieuses allusions de la jeune fille et les brusques réticences de M"'^ Destilleuls lui semblaient aussi incompréhensibles les unes que les autres. Il ne savait plus trop quelle contenance prendre et souhaitait que la promenade se terminât. Mais tout en s'étonnant des façons étranges de M''"^ Roche, cette nature prime-sautière, franche et sensible l'intéressait. Il cherchait à excuser la bizarrerie de ces paroles en les mettant sur le compte de l'éducation qu'elle avait reçue. Comme lui, elle était restée orpheline de bonne heure; comme lui, elle avait été entièrement livrée à elle-même; de là provenaient sans doute ces excentricités dont il était choqué. « Toi qui la critiques, pensait-il, n'as-tu pas des habitudes de sauvage et n'as-tu pas été élevé à la diable par une servante? Tu parais peut-être également singulier et incohérent à ceux qui ne te connaissent pas et te jugent sur les apparences. » Cette analogie avec M""-' Roche la lui rendait plus sympathique, et il se reprochait de lui avoir trop montré son étonnement.
Aussi, quand la cloche sonna le repas de midi et qu'ils turent assis tous trois autour de la table de la salle à manger, s'efforça-t-il de paraître
plus aimable. Germaine, de son coté, ne se laissa plus aller à aucune de ces sorties hasardeuses qui avaient si fortement alarmé M''^ Philiberte. Elle jugeait qu'elle en avait assez dit, pendant la promenade du matin, pour éclairer son cousin sur ses futures intentions. — Quand on est fortement pénétré de son sujet, on s'imagine volontiers que les autres sont dans le même état d'esprit et qu'ils comprennent à demi-mot. Germaine était persuadée que ses allusions au testament inique de Petrus Roche, ses insinuations au sujet de son prochain départ et l'intention qu'elle avait manifestée de se retirer au couvent, étaient pour Robert Bessonnis des indications très claires et très intelligibles. Elle les regardait comme autant de jalons plantés en vue de réaliser la réparation qu'elle méditait.
Elle voulait maintenant laisser à son cousin le temps de ruminer le sens de ses paroles et, comme récompense, elle se prommettait, pendant le repas, de jouir sans arrière-pensée de l'entrain et de la bonne humeur de son hôte. Elle ne fut pas déçue, car Robert, décidé à racheter par son enjouement l'attitude un peu contrainte qu'il avait prise le matin, se montra tout le long du dîner le plus aimable des convives. Sa rondeur et sa jovialité expansives ccuiquirent même M''^ Philiberte et atténuèrent ses préventions. Quant à Germaine, charmée de retrouver le gai cousin
qu'elle avait connu à La Tuile, et très fière de prouver à Philiberte que Robert Bessonnis était un garçon supérieur à François de Trézuns, elle s'épanouissait et devenait tout à fait séduisante, sans le moindre grain de coquetterie ni d'excentricité.
Robert se leva de table à regret et promit de regagner la Commanderie dès qu'il serait libre.
Il revint vers cinq heures et surprit son hôtesse installée au salon en compagnie de M. de Trézuns.
François était violemment tracassé de l'arrivée du jeune Bessonnis. L'introduction inattendue d'un rival l'avait empêché de dormir. Il ne tenait plus en place, l'inquiétude le rongeait et il avait eu grand'peine à ne pas accourir dès le matin chez AU'^ Roche. Il savait néanmoins que Robert devait passer l'après-midi aux assises, et cela le fit patienter. Dès qu'il supposa que le jeune cousin était en route pour le Palais de Justice, il se dirigea vers la Commanderie en se promettant de parler haut et ferme et de demander des exphcations.
Parler ferme, provoquer une explication, — ce sont des projets qu'on forme à distance, mais qu'on exécute difficilement lorsqu'on a en face de soi deux beaux yeux malicieux et troublants. Dès qu'il eut articulé ses premières phrases interrogatives, François s'aperçut qu'il aurait grand'-
au
peine à obtenir satisfaction. Germaine montrait des dispositions peu conciliantes et la visite du jeune avocat, suivant de si près le départ de Robert Bessonnis, avait développé en elle une humeur batailleuse.
— Votre parent est déjà sorti? demanda hypocritement M. de Trézuns.
— Vous le saviez, je suppose, répliqua la jeune fille, puisque les assises commencent aujourd'hui... M. Bessonnis n'a-t-il pas dit devant vous qu'il faisait partie du jury?
— Cela m'a échappé... L'arrivée de ce monsieur m'avait ahuri et je n'étais plus à la conversation... Vous ne m'aviez jamais parlé de ce cousin.
— C'est possible... Je pensais que vous le connaissiez... D'ailleurs en quoi cela pouvait-il vous intéresser?
— Hum !... Ainsi ce n'était pas la première fois que vous voyiez M. Bessonnis?
— Apparemment.
— Vous vous étiez déjà rencontrés ailleurs?
— Permettez, vous vous occupez, il me semble, de détails qui vous importent peu... De quel droit me soumettez-vous à ce singulier interrogatoire?
— Mais, répliqua François vexé, cela m'importe beaucoup, au contraire... Ne m'avez-vous pas autorisé à prendre rang parmi ceux qui aspirent à l'honneur de vous épouser!
— Oui... J'ai eu tort, et, du reste, je vous ai averti qu'il ne fallait plus y penser.
— Vous m'aviez promis de me prévenir, dans le cas où vous me préféreriez un de mes concurrents.
— Eh bien!... après?
— Les détails que je vous demandais ne me sont donc nullement indifférents... J'ai le droit de chercher à savoir si je suis en présence d'un concurrent..., et d'un concurrent préféré!
— Qu'est-ce que cela signifie? murmura Germamc avec un rire un peu forcé... Vous vous imaginez que Robert Bessonnis?
— Je me l'imagine.
— Vous vous trompez grossièrement... Cela n'est pas.
— Si cela n'est pas, pourquoi rougissez-vous si fort?
— Je... je ne rougis pas, balbutia-t-elle.
— Non... Vous êtes cramoisie !... Voyez-vous, je me trompe rarement; j'ai la conviction que M. Bessonnis est venu ici avec le désir de vous épouser... Et à la façon dont vous niez la chose, je finirai par croire qu'il a gagné vos bonnes grâces, encore que je ne sache pas trop pourquoi.
— C'est absurde!
— Hé! hé!... pas tant... Vous êtes jeune, jolie et riche... Ce serait une merveilleuse affaire pour
ce campagnard s'il réussissait à épouser une fille qui a trente mille francs de rente.
— Allons donc! s'écria-t-elle indignée, je vous défends de prêter à mon cousin d'aussi méprisables spéculations.
— Vous vous fâchez... Donc j'ai touché juste.
— Robert est incapable d'une pareille vilenie.
— Il n'y a rien de vilain à désirer faire un beau mariage.
— Assez là-dessus! répliqua Germaine impérieusement.
L'insistance de son interlocuteur commençait à devenir gênante. Lorsqu'il s'agissait de décourager les prétentions de François, elle conservait toute sa liberté d'esprit, mais dès que Robert Bessonnis était en jeu, elle perdait son aplomb. Rien qu'en prononçant le nom de son cousin, elle se troublait. 11 lui semblait que son émoi devenait visible et la façon dont M. de Trézuns l'interprétait lui faisait monter le rouge au visage.
Heureusement, celui qui défrayait la conversation arriva juste à point pour l'interrompre au moment où elle devenait le plus embarrassante. Robert Bessonnis entra dans le salon inopinément.
— On m'a récusé, dit-il, et j'ai profité de cette heureuse chance pour revenir à la Commanderie.
Il remarqua la mine désappointée de François et la figure animée de Germaine.
— Pardon! ajouta-t-il, je vous dérange peutêtre, ma cousine?
— Pas le moins du monde, se hâta de répondre M""-' Roche; vous arrivez fort à propos, au contraire... Je vous ai montré ce matin la Commanderie sous ses beaux cotés ; il faut que vous en connaissiez aussi les inconvénients... Nous avons un procès sur les bras, et puisque M. de Trézuns, mon avocat, est précisément ici, il vous expliquera cette ennuyeuse affaire de mur mitoyen... Je ne serai pas fâchée d'avoir votre avis... Je vous laisse avec lui, mon cousin... A tout à l'heure!
Elle sortit, très heureuse de se dérober aux regards de Robert et de lui cacher son trouble.
Les deux jeunes gens restèrent en tête-à-tête et s'examinèrent d'abord silencieusement. François, mécontent du retour de M. Bessonnis et froissé de l'empressement de Germaine à le mettre au courant de ses affaires, prit tout d'abord une attitude agressive :
— Monsieur, commcnça-t-il d'un air pincé, puisque M"'-' Roche désire avoir votre avis dans l'affaire que je me suis chargé de plaider, je n'ai qu'à m'incliner, bien que ce désir implique un manque de confiance un peu blessant... 11 s'agit d'une mitoyenneté contestée... Vous êtes sans doute avocat?
— Oh! Dieu non, repartit gaiement Robert, je suis absolument un ignare en matière de chicane et j'ai une instinctive horreur des procès et de la procédure.
— En ce cas, dit M. de Trézuns, choqué de l'irrévérence avec laquelle ce campagnard traitait les gens du barreau, en ce cas, je m'étonne que M^'^ Germaine ait tenu à vous instruire d'une question litigieuse, qui ne vous concerne en aucune façon et à laquelle vous ne comprendrez pas grand'chose.
— Je vous avoue, répondit franchement son interlocuteur, que j'en suis tout autant surpris que vous... Servitudes et mitoyenneté, tout ça est du grec pour moi... Je me déclare incompétent et, comme je ne puis être là dedans d'aucun secours à ma cousine, je vous dispense volontiers de me mettre au courant de votre affaire...
François de Trézuns, avec sa présomption ordinaire, interpréta cet aveu d'incompétence comme une reculade. « Ha! ha! pensa-t-il, il n'est rien de tel que parler ferme à certaines gens; voici déjà ce coq de village qui baisse la crête et qui bat en retraite. » Enhardi par cette première victoire, il résolut d'intimider son rival en lui donnant une leçon méritée.
— Vous avez raison, monsieur, répliqua-t-il en se rengorgeant, il est toujours déUcat pour un étranger de s'immiscer dans les affaires des
autres... M"^ Roche est une charmante personne, mais fantasque et trop expansive..., trop encline à accorder sa confiance à des indifférents... Elle le regrette ensuite, et puisque vous êtes uni à elle par des liens de parenté, vous agirez sagement en demeurant sur la réserve... Comme dirait M'^*^Philiberte: a Entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt...» Là-dessus, monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
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A parole, je les crois tous un peu fous! se dit Robert Bessonnis quand il se retrouva seul, le même soir, dans sa chambre; — je veux être pendu si je comprends rien aux propos incohérents qu'on me tient dans cette maison! Que me chantait tantôt ce jeune justiciard, avec son arbre et son écorce entre lesquels je ne devais pas mettre le doigt?... S'imagine-t-il par hasard que je cherche à lui enlever la clientèle de Germaine ou que je convoite la charge d'intendant de la Commanderie? Ce blanc-bec le prenait de haut avec m.oi; il se dressait sur ses ergots et avait l'air de vouloir, par ma foi, me faire la leçon. Si ce n'eût été par égard pour ma cousine, je l'aurais remouché d'importance et je lui aurais montré que les gars de La
Tuile ne se laissent point morigéner par les beaux messieurs d'Annecy!... Il me parlait avec une aigreur et des mines pincées qui me suffoquent. C'est la première fois que je le rencontre et on dirait que je lui porte ombrage. Est-ce qu'il serait jaloux de moi? Est-ce qu'il s'imagine?... Au fait, quand je suis entré à l'improviste, Germaine et lui semblaient avoir eu une querelle d'amoureux. Ma foi, s'il en est ainsi, je ne fais pas compliment de son goût à M^^^ Roche. M'est avis qu'elle aurait pu mieux choisir. Ce petit bonhomme en sucre n'est vraiment pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. »
Involontairement, Robert fut pris de mauvai.-e humeur à la pensée que M. de Trézuns pouvait être le fiancé de Germaine. Il ne s'expliquait pas ce qu'elle avait trouvé de séduisant dans cet avocat mal bâti et si content de lui.
(( Après tout, songeait-il, elle a sans doute été séduite par sa particule?... Les femmes ont parfois de singulières fantaisies et celle-ci me paraît prodigieusement fantasque. Il y a même des moments où l'on croirait qu'elle n'a pas la cervelle bien équilibrée. A quel propos voulait-elle, par exemple, obliger son avocat à m'initier aux détails de cette affaire de mur mitoyen? En quoi ce procès avec ses voisins peut-il m'intéresser? Et ce matin, que signifiait cette discussion avec M^^'^Philibertc au sujet du legs de Petrus Roche? Assuré-
ment le regret qu'elle témoigne de l'iniquité de ce testament, part d'un naturel généreux, mais maintenant que le mal est fait, à quoi bon revenir sur cette vieille histoire en présence de l'un de ceux qui s'est trouvé le plus lésé par les dispositions de l'oncle Petrusr...
« C'est étrange, se disait Robert, Tiennette aurait-elle raison, par hasard? Aurait-on découvert un codicille modifiant le premier testament et craindrait-on que je ne vienne à l'apprendre? Germaine, qui est une brave fille, serait-elle prise de scrupules? Cela expliquerait l'étonnante attitude de M'^*^ Destilleuls, qui semble constamment ébouriffée, comme une poule à laquelle on veut enlever ses poussins. Quand j'admirais les jardins et la châtaigneraie, elle se mettait immédiatement sur la défensive. On eût dit qu'elle avait peur que je n'en emportasse un morceau... Cela expliquerait aussi la tristesse de Germaine en regardant les arbres de la châtaigneraie et les larmes qui mouillaient ses yeux, quand elle parlait de quitter la Commanderie... Quels beaux yeux elle a et qu'elle était johe à ce moment-là !... En la voyant sur le point de pleurer, il me passait un frisson dans tout le corps et j'étais pris d'une envie folle de baiser ces yeux humides... Pauvre mignonne enfant, avec quel air ingénu et quelle résolution touchante elle déclarait qu'elle ne se marierait pas!... Mais si elle n'a pas l'intention de
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se marier, c'est donc qu'elle n'aime pas M. de Trézuns, et dans ce cas, la supposition que je faisais tout à l'heure tombe naturellement dans l'eau... Ah! au diable!... Je m'y perds... »
Robert Bessonnis s'embrouillait, en effet, dans toutes ces conjectures, et ne savait plus que penser. La seule conclusion à laquelle il arrivait, c'était qu'il avait eu tort d'accepter un gîte à la Commanderie. Il s'y sentait l'objet de mystérieuses suspicions de la part de M"*^ Destilleuls et de M. de Trézuns; d'un autre côté, les insistances et l'aimable accueil de Germaine lui semblaient dus à un caprice enfantin qu'un caprice tout contraire pouvait brusquement modifier. Il regrettait de s'être placé étourdimcnt dans une situation fausse d'oii il ne savait plus comment sortir, et il se promettait de chercher un biais qui lui permît de prendre congé de son hôtesse le plus tôt possible.
Ce biais était vraisemblablement difficile à trouver, car les jours s'écoulaient et Robert restait à la Commanderie, se disant chaque matin: « Il faut que je parte, » et néanmoins ne partant pas. Germaine, du reste, s'ingéniait à lui rendre le séjour agréable. Elle lui prodiguait de délicates prévenances auxquelles la rusticité de Tiennette ne l'avait guère accoutumé. Sa chambre était égayée de fleurs fraîches qu'on enlevait chaque soir et qu'on renouvelait le lendemain;
son linge fleurait une pénétrante odeur d'iris et de verveine; il faisait connaissance avec de minutieux détails de luxe et de bien-être qu'il avait ignorés jusque-là. Et surtout il savourait chaque jour le charme de s'attabler en face d'une hôtesse jolie, spirituelle et attentive, dont l'aimable voisinage lui donnait d'exquises sensations non encore éprouvées.
Quand il rentrait dans sa chambre, après une longue station sur la terrasse, en face du lac endormi, sous le ciel plein d'étoiles, il se sentait plus content de vivre et se remémorait avec délices la joie de ces heures trop brèves. 11 se rappelait les moindres gestes, les plus simples phrases de sa cousine et se complaisait à en goûter l'infinie douceur. Tout à coup il songeait combien, à son retour au village, l'existence lui paraîtrait nue et insipide. Alors il se sentait devenir très hésitant et il ajournait au lendemain ses projets de disparition. Mais le lendemain il hésitait encore davantage et saisissait le plus léger prétexte pour retarder son départ.
Parfois il se scrutait sévèrement et se demandait : « Ah çà! est-ce que je tomberais amoureux de Germaine?... Ce serait la pire des folies. D'abord il est probable qu'elle est déjà engagée avec M. de Trézuns, et en supposant même qu'elle ne le soit pas, je serais absolument stupide de penser à elle. Je n'ai pas de fortune et elle est riche: je
suis un paysan mal dégrossi et elle est une demoiselle de la ville, très raffinée. A quelle déception ne m'exposcrais-je pas en me laissant aller à un pareil entraînement ? En continuant de la voir et en pensant trop à elle, je me prépare tout simplement du chagrin pour mes jours de solitude. » 11 se disait tout cela et pourtant il ne partait pas, au grand cnn:': de M^^^ Philiberte qui s'effrayait de la prolongation de cette intimité et s'informait insidieusement si la session des assises était bien chargée.
Depuis l'arrivée de M. Bessonnis à la Commanderie, M"'^ Destilleuls était cruellement tourmentée. La visite de Germaine à La Tuile, l'installation de ce jeune homme dans une maison occupée par une jeune fille de dix-neufans, bouleversaient routes ses idées sur les convenances et la correction. Encore si M'^"^ Roche s'était montrée, comme autrefois, expansive et confiante, mais elle demeurait concentrée et mystérieuse en dépit de tous les efforts tentés par Philiberte pour l'amener insensiblement à ouvrir son cœur. Que se passait-il dans ce jeune cerveau inexpérimenté et passablement exalté? Germaine étaitelle éprise de Robert Bessonnis ou, revenant à ses anciennes prédilections pour le couvent, méditait-elle quelque héroïque sottise, destinée à réparer les fautes commises par Mauricette?
Par instants, M"^ Destilleuls inchnaitvers cette
dernière alternative; mais, à d'autres moments, en observant plus attentivement sa benjamine, lorsque celle-ci était en présence de Robert, elle notait une animation des traits, une lueur attendrie des yeux, une loquacité nerveuse suivie de silences alanguis, qui lui mettaient l'esprit à l'envers et la jetaient en de mortelles appréhensions. Alors elle songeait au proverbe : « Bon chien chasse de race; » et elle se demandait avec terreur si d'aventure Germaine n'aurait pas hérité du tempérament de sa mère. Cette crainte l'entretenait en de continuelles angoisses et la torturait jusque dans son sommeil. Elle passait une partie delà nuit, l'oreille au guet, se dressant sur son lit au moindre craquement des meubles et, comme toutes les femmes demeurées chastes, s'exagérant jusqu'à l'extrême les conséquences possibles d'une liaison amoureuse entre un jeune homme et une jeune fille logés sous le même toit. Pendant le jour elle suivait Robert et Germaine comme leur ombre et ne les laissait pas seuls une minute. Mais le soir, quand tous trois prenaient le frais sur la terrasse, elle subissait le contre-coup de ses insomnies de la nuit et résistait à grand'peine à de violentes envies de dormir.
Un soir, entre autres, comme la journée avait été exceptionnellement chaude, M^'*^ Philiberte fut à peine installée dans son fauteuil qu'elle se sentit prise par une invincible somnolence. Elle
faisait de visibles efforts pour la secouer et cherchait à la surmonter en se mêlant à la conversation; mais le sens des mots qu'on prononçait près d'elle se brouillait, et elle répondait tout de travers. Peu à peu elle dodelina de la tête, ses yeux se fermèrent et un ronflement sonore avertit les deux jeunes gens que la bonne demoiselle était partie pour le royaume des songes.
— Elle dort, chuchota Germaine, ne la dérangeons pas.
Us allèrent s'accouder à la balustrade qui dominait la route et le lac assombri. Il n'y avait pas de lune, mais le ciel était merveilleusement fleuri de constellations. Sur ce large espace scintillant, les montagnes découpaient en noir leurs cimes qui semblaient avoir diminué de hauteur. De temps en temps, des lueurs d'étoiles filantes traversaient un pan du ciel et reflétaient leurs brèves traînées blanches dans l'eau profondément calme. En face, du côté de Veyrier, on distinguait un faible bruit de rames tombant en mesure et poussant vers la rive une barque invisible. Çà et là, des lumières apparaissaient aux vitres des villages, puis s'évanouissaient comme des feux follets. — Cette nuit adorable, ces lumières intermittentes, ces météores glissant sur le ciel ainsi que des fusées, imprégnaient d'une poésie inconsciente l'âme de Germaine et touchaient même le cœur moins sentimental de Robert.
4l6 MADEMOISELLE ROCHE
— Quel beau ciel! murmura-t-il, et combien d'étoiles filantes!... Je n'en avais jamais tant vu.
— Vous savez, dit Germaine, quand une étoile file, il faut former un souhait, et on est sûr qu'il sera accompli.
— Si j'en étais certain, je souhaiterais que cette nuit durât toujours... Jamais, dans nos châtaigneraies de La Tuile, je n'en verrai de si belle.
— Mais vous en verrez, je l'espère, de toutes semblables tant que vous resterez à la Commanderie.
— Je n'y resterai plus longtemps, soupira le jeune Bessonnis, je ne veux pas abuser de votre hospitalité, et d'ailleurs la session finira cette semaine.
— Qui vous empêche de prolonger votre séjour?... Êtes-vous donc déjà fatigué de vivre dans l'ancienne propriété de l'oncle Petrus?
— Non pas, mais je neveux être ni importun, ni indiscret... Si je m'attardais à la Commanderie, je risquerais de déplaire à M^^^ Philiberte, d'abord...
— PhiUberte n'a rien à voir là dedans, interrompit vivement la jeune fille.
— Et peut-être encore à un autre de vos amis, poursuivit Robert.
— A qui donc?... Je ne reconnais à qui que ce soit le droit de s'occuper de ce qui se passe ici.
— Pas même à M. de Trézuns ?
— M. de Trézuns! s'écria Germaine en se rebiffant, par exemple!... Est-ce que, par hasard, il se serait permis de trouver à redire à votre présence à la maison ?
— Non pas, mais j'ai une vague idée qu'il ne serait pas fâché de me savoir parti..., et comme je ne veux gêner personne, je me propose de prendre congé de vous dans très peu de jours...
Germaine avait détourné la tête et demeurait silencieuse. Robert interpréta ce silence comme un acquiescement. Il supposa que le dernier argument dont il s'était servi avait fait réfléchir la jeune fille et qu'elle avait jugé plus sage de ne pas insister. Néanmoins, et par une inconséquence très humaine, il se sentit humilié de la facilité avec laquelle elle acceptait l'idée de ce prochain départ. Comme le mutisme de M'^'^ Roche se prolongeait et devenait embarrassant, il se pencha davantage sur la balustrade afin de lire dans les traits de sa cousine la confirmation de ce congé tacite, — et alors, à la clarté des étoiles, il aperçut des larmes qui brillaient au bord de ses cils. Le spectacle de ces beaux yeux mouillés produisit sur lui le même attendrissement voluptueux qu'il avait déjà ressenti une fois dans la châtaigneraie. Il fut de nouveau tenté de serrer Germaine dans ses bras et de sécher ses larmes avec des baisers. Son cœur battit violemment, et d'une voix sourde :
4l8 MADEMOISELLE ROCHE
— Cousine, murmura-t-il, qu'avez-vous? Vous ai-je chagrinée sans le vouloir?
— Oui, répondit-elle, vous m'avez fait beaucoup de peine en supposant que l'opinion de M. de Trézuns pouvait avoir quelque influence sur moi... François de Trézuns est mon voisin et mon ancien camarade d'enfance, mais, sachez-le il n'est que cela...
Cette déclaration fut suivie d'un second silence, puis Germaine reprit :
— Il y a encore..,, il y a surtout une chose qui m'a peinée, c'est votre intention de nous quitter brusquement... Vous vous déplaisez donc bien à la Commanderie?
— Au contraire, je m'y plais trop, j'y suis entouré de trop de bien-être et de trop de gâteries, et c'est précisément pour cela que je veux partir..., afin de ne pas m'habituer à un genre de vie que je ne retrouverai plus lorsque je serai chez moi.
— Chez vous? s'écria-t-elle, mais vous êtes ici chez vous!
— Vous avez eu la bonté de me le dire, en effet, et vous avez agi de façon à me le faire croire..., mais en réahté je suis votre hôte et il n'est pas convenable que j'abuse plus longtemps de votre hospitalité.
— Vous êtes ici chez vous, répéta Germaine d'une voix grave.
Et comme il la regardait d'un air étonné, elle ajouta :
— J'ai à causer longuement avec vous à ce sujet, et quand vous saurez... Mais pas encore..., pas ce soir... Je ne peux pas !...
La stupéfaction de Robert augmentait et il se demandait de nouveau si sa cousine ne parlait point sous l'empire de quelque étrange monomanie. Elle remarqua son effarement et devina sans doute ses appréhensions :
— Ne me prenez pas pour une extravagante, continua-t-elle avec un sourire mélancolique, je suis très sérieuse, je vous le jure... Promettez-moi de ne point partir avant d'apprendre tout ce que j'ai à vous dire!...
— Et moi, interrompit derrière eux M^^'^ Philiberte, j'ai à vous dire qu'il est tard, que l'air fraîchit et qu'il est temps d'aller se coucher!
Elle venait de se réveiller en sursaut et avait entendu les derniers mots prononcés par Germaine. Immédiatement toutes ses craintes l'avaient reprise et elle s'était hâtée de mettre un terme à ce dangereux tête-à-tête. Elle se reprochait de s'être laissé vaincre par le sommeil et un remords la tracassa pendant le reste de la nuit : « De quoi ont-ils pu causer pendant que je m'étais bêtement endormie? pensait-elle, et quelles confidences veut-elle lui faire avant qu'il s'en aille? Ah! oui, le proverbe a raison : Filles et verriers
sont toujours en danger!... Depuis que ce joli garçon est logé chez nous, je suis sur le qui-vive et je ne dors plus que d'un œil... »
Pendant que la pauvre Philiberte se lamentait, ce « joli garçon, » qui lui donnait tant de tablature, était rentré dans sa chambre fort ému. Il se faisait dans son cerveau un singulier remueménage : scrupules, amoureuses préoccupations, suspicions étranges, s'y agitaient de compagnie. Sa curiosité était vivement piquée par les dernières paroles de Germaine; son cœur, tendrement remué par les larmes qu'il avait vues couler. Que se passait-il dans cette tête de jeune fille? Quels secrets voulait-elle lui apprendre?... De nouveau il pensait aux insinuations de Tiennette et à la possibilité d'un vice de forme découvert dans le testament de Petrus Roche. La persistance de Germaine à lui répéter qu'il était che:^ lui à la Gommanderie, corroborait cette singulière hypothèse... M"^ Roche était loyale et foncièrement honnête; elle ne pouvait supporter l'idée de jouir indûment d'une fortune qui devait revenir aux héritiers légitimes, et c'était sans doute de ce cas de conscience qu'elle voulait l'entretenir.
Une autre hypothèse plus vague et plus flatteuse se présentait aussi par moments à l'esprit de Robert. — Germaine s'était attendrie brusquement, lorsque son hôte lui avait annoncé son intention de quitter la Gommanderie; elle avait
pris soin de lui affirmer que M. de Trczuns n'influait en rien sur ses déterminations. Cet accès de sensibilité et cette déclaration rassurante n'impliquaient-ils pas des préoccupations d'une nature plus intime? Robert, sans trop de présomption, ne pouvait-il pas en induire que la jeune fille se sentait du penchant pour lui? Elle était un peu chimérique, fort prompte à s'exalter, et chez ces natures impressionnables les choses les plus invraisemblables deviennent possibles. Que savait-on? L'entretien qu'elle avait fait promettre au jeune homme de lui accorder avant de partir, était peut-être destiné à lui avouer cette romanesque incHnation?...
Il faut ajouter, à la louange de Robert Bessonnis, que cette supposition, tout en flattant son cœur et son amour-propre, lui paraissait inadmissible. Il la repoussait. Elle lui semblait déflorer le charme et la grâce délicate de iM"'-' Roche. D'ailleurs, fût-elle fondée, il n'était pas homme à profiter de l'inexpérience et de l'exaltation de cette enfant pour jouer le rôle de séducteur. Dans ces conditions, il était plus loyal et plus sage de fuir la tentation et de quitter la Commanderie sans attendre une explication périlleuse. — Ces réflexions laissaient Robert très perplexe et l'agitaient au point de lui oter toute envie de dormir.
Germaine, non plus, ne dormait pas; l'entretien qu'elle venait d'avoir avec son cousin, sur la
terrasse, la laissait à la fois heureuse et pleine d'anxiété. Elle se répétait qu'il était de son devoir de réparer les torts de sa mère et de restituer à qui de droit la fortune dont elle jouissait illégitimement. Mais comment amener Robert à accepter cette restitution ? Chaque fois qu'elle y rêvait, elle était arrêtée parles insurmontables difficultés de l'exécution. Tout à l'heure, dans l'obscurité silencieuse de cette splendide nuit d'été, elle avait été sur le point d'ouvrir son cœur à son cousin et de lui révéler le terrible secret ; puis un pudique effroi et aussi la crainte égoïste de gâter la douceur de ce court tête-à-tête, avaient retenu l'aveu sur ses lèvres. Elle avait ajourné cette pénible explication, et elle sentait qu'elle l'ajournerait encore.
Elle était retenue par l'impossibilité de tout avouer sans ternir la mémoire de sa mère, sans disposer d'un secret qui ne lui appartenait pas. Même en admettant qu'elle eût le triste courage de révéler la faute de xM'"'^ Roche, elle était aussi obligée de faire connaître le nom de son vrai père, d'accuser ce malheureux fou qui avait été déjà suffisamment puni de ses erreurs, puisqu'il se mourait au fond d'une maison de santé. Non, il y avait là quelque chose de trop honteux et de trop répugnant. Après avoir laissé sortir de ses lèvres un pareil aveu, il lui semblait qu'elle deviendrait pour Robert Bessonnis un objet d'horreur.
Tout serait irrémédiablement fini entre eux; elle s'aliénerait à jamais l'affection de son cousin, et elle sentait que cette douloureuse immolation était au-dessus de ses forces. Elle consentait à tout abandonner : fortune, bien-être et le reste, à s'expatrier, à s'ensevelir dans un couvent: mais elle eût voulu du moins conserver l'estime de Robert, reposer doucement et amicalement dans son souvenir; — car cette crainte de perdre tous droits à la sympathie du jeune Bessonnis venait d'éclairer brusquement son âme et elle s'apercevait nettement qu'elle aimait son cousin.
Oui, elle aimait... Elle le connaissait maintenant dans toute son intensité, cet amour vers lequel elle avait aspiré si ardemment au couvent des Ursulines et sous les châtaigniers de la Commanderie; il avait grandi rapidement et, au moment où elle en pressentait déjà les intimes délices, son mauvais génie le lui ravissait à jamais. Elle le voyait s'éloigner et disparaître avec la même douloureuse angoisse qui dut déchirer le cœur d'Eve lorsqu'elle entendit se refermer derrière elle les portes d'or du Paradis.
UAND l'amour entre dans une maison, il y répand une subtile griserie qui devient facilement contagieuse. L'air qu'on respirait depuis quelques jours à la Commanderic troublait peu ou prou le cœur des hôtes du logis. Tout en montant la garde autour de Germaine et de Robert, AU^"-' Philiberte ne pouvait s'empêcher de repenser plus fréquemment au platonique amoureux qui était parti pour l'Amérique et n'en était jamais revenu: elle poussait de plus profonds soupirs etcontemplait avec plus de complaisance l'œillet aminci entre les feuillets de son paroissien. Philomène,la chambrière, bien qu'elle courût sur ses trente-neuf ans, se sentait reprise devclléités matrimoniales et Heuretait lan-
MADEMOISELLE ROCHE 42f
gourcuscment avec le robuste garçon boulanger qui apportait le pain. La Fan elle-même était atteinte.
Elle devenait mélancolique, elle s'ennuyait de sa solitude et s'occupait plus que de raison de ce qui se passait au dehors. Accroupie sur la terrasse, regardant d'un œil allumé les chiens qui trottaient sur la route, elle manifestait ses convoitises par des tressaillements nerveux et des appels inconvenants. Son attitude scandalisait M'^^ Destilleuls qui lui entonnait des pilules de camphre et réprimait ses désirs de vagabondage en la tenant en chartre privée; mais la malicieuse bête profitait des moindres distractions de sa gardienne pour filer sournoisement dans la cour. Là, couchée devant la grille impitoyablement close, elle glissait son museau entre les barreaux étroits, guettait l'ouverture de la porte et attendait avec l'obstination des passions violentes qu'une fortuite négligence lui permît de satisfaire ses galantes fantaisies.
François de Trézuns, lui aussi, avait flairé cette suspecte odeur d'amour. Un instinct jaloux lui disait que Germaine aimait quelqu'un et que ce quelqu'un n'était pas lui. Il se trouvait dans la situation d'un gourmand qui subodore, devant un soupirail de cuisine, le fumet d'un rôti et qui songe qu'un autre dégustera ce succulent morceau. Sa dignité lui conseillait de bouder à l'écart, mais, d'un autre côté, sa vanité exaspérée, jointe
à un envieux dépit, l'incitait à assister à ce festin apprêté pour un convive plus chanceux, et à en troubler, si possible, l'heureuse ordonnance.
Un matin, Germaine, qui fleurissait les vases du salon, le vit entrer, vêtu de noir des pieds à la tête et s'efforçant de prendre une attitude solennelle, qui contrastait avec son nez retroussé et sa bouche largement fendue.
— Quel air grave! s'écria-t-elle railleusement, vous avez la mine funèbre d'un de ces pleureurs qui viennent dire : a Messieurs de la famille, le mort quitte sa maison... »
— Il s'agit en effet d'un mort, répondit François d'un ton tragique, mon pauvre oncle Magnier est décédé dans la maison de santé où il languissait depuis huit ans.
Une rapide pâleur s'étendit sur les joues de M'^^ Roche, un imperceptible frémissement crispa ses lèvres, et ses yeux devinrent humides. Elle pensa tout d'abord : « Ce malheureux qui vient de mourir était mon père! » Puis, presque immédiatement, elle songea à la noire trahison de Pierre Magnier : — le défunt avait odieusement trompé Simon Roche et empoisonné le cœur de Mauricette; sa funeste influence s'était exercée sur la destinée de sa propre fille et l'avait à jamais gâtée. Si, à cette heure, Germaine se trouvait dans une misérable situation d'esprit, si des obs-
tacles insurmontables se dressaient entre elle et celui qu'elle aimait, c'était à Pierre Magnier qu'elle le devait. Ces réflexions séchèrent brusquement ses larmes, son cœur se durcit, son visage reprit son impassibilité.
— Il est mort, murmura-t-elle, que Dieu lui fasse paix!
— Il m'avait institué son légataire universel! ajouta François, — et cette agréable perspective développant sa sensibilité, il crut devoir éponger ses yeux avec son mouchoir, tandis qu'une sourde satisfaction dilatait sa bouche. — Ce mélange de douleur voulue et de naïf contentement donnait à sa physionomie grimaçante une si comique expression, que le mouvement de compassion qui avait d'abord touché Germaine, s'arrêta net.
— Ce sera une consolation pour vous, répondit-elle sarcastiquement.
L'accent ironique de la jeune fille déconcerta M. de Trézuns ; il remit son mouchoir en poche et repartit, choqué :
— Je m'attendais à ce que vous prendriez une part plus vive à la perte que je viens de faire.
— Que voulez-vous ? Je ne puis pas pleurer à volonté... Je me dis que, pour ce malheureux homme, la mort a été une délivrance, et cette pensée m'empêche sans doute de m'apitoyer.
— Mon oncle avait de l'amitié pour vous... Vous auriez dû vous en souvenir.
— Je m'en souviens... Je me souviens de tout! riposta-t-clle d'une voix âpre.
— Je vous aurais crue plus sensible... Vous l'étiez autrefois, mais ce qui me concerne vous devient indifférent... Ce n'est pas le premier changement que je remarque en vous, du reste, et je sais à quelle influence l'attribuer.
— A quelle influence?...
— L'auteur de cette transformation n'est pas loin, continua-t-il; n'étant ni sourd ni aveugle, je suis maintenant fixé.
— Fixé sur quoi ? s'écria Germaine impatientée et commençant à rougir.
— Sur l'état de votre cœur... Seulement je vous supposais plus franche, mademoiselle Roche, et j'espérais que vous ne vous engageriez pas avec un autre sans m'en prévenir.
— Avec un autre?... Je ne comprends pas.
— Faut-il vous mettre les points sur les /?... Cet autre, c'est M. Bessonnis!
En entendant prononcer le nom de Robert, Germaine rougit de plus belle. Elle eu: conscience du trouble oii la jetaient les allusions de François, et l'idée que ce dernier s'en apercevait également redoubla son irritation.
— Je vous défends, protesta-t-elle, de mêler le nom de M. Bessonnis à vos récriminations; je ne suis engagée ni avec lui ni avec personne! Et quanta vos propres prétentions, je croyais m'être
MADEMOISELLE ROCHi 429
déjà suffisamment expliquée... Une fois de plus, je vous prie d'y renoncer.
— Alors, dcmanda-t-il en rougissant à son tour, c'est un congé que vous me signifiez?
— Absolument.
— Très bien, mademoiselle, je me retire... Adieu!
Il salua fièrement et sortit.
Cette scène désagréable avait violemment remué Germaine. L'irritation que les insinuations de M. de Trézuns avaient provoquée, la brusque annonce de la mort de Pierre Magnier, les souvenirs amers et poignants que cette fijnèbre nouvelle avait réveillés, tout cela ébranlait douloureusement les nerfs de la jeune fille. Dès qu'elle fut seule, elle se laissa tomber sur un fauteuil et fondit en larmes...
Profondément vexé, François traversait la cour et se dirigeait vers la grille. La Fan, qui était assise le nez contre les barreaux et qui d'ordinaire accueillait l'avocat par des aboiements furibonds, garda sournoisement le silence et se borna à se dissimuler derrière lui. 11 avait déjà entr'ouvert la porte et allait franchir le seuil de la Commanderie, lorsqu'en jetant un dernier coup d'œil sur la maison, il vit Robert qui descendait du perron et entrait dans le jardin.
— Parbleu! pensa tout à coup M. de Trézuns,
je ne partirai pas sans avoir dit à ce monsieur ce que j'ai sur le cœur...
Il fit volte-face, et, dans son empressement à rattraper M. Bessonnis, il oublia de refermer la porte qu'il avait entre-bâillée, de sorte que la Fan, trompant la surveillance de la jardinière, se glissa lestement dehors et prit la clef des champs.
La queue frétillante, les oreilles dressées, elle flaira le vent, puis d'un trait s'élança dans la direction d'Annecy.
Après avoir d'abord vagabondé à droite et à gauche, comme une bête indépendante qui se sent la bride sur le cou, elle s'arrêta, un peu hésitante, à l'entrée du pont. Elle n'avait pas l'habitude de sortir seule, et le roulement des voitures, le sifflet du bateau à vapeur, les cris des gamins l'effaraient. Une chienne en gésine autour de laquelle elle voulut batifoler lui montra ses crocs et lui donna la chasse. La Fan se sauva sur la place de l'Hotel-de-Ville. Mais là, nouvelle alerte. Des soldats y faisaient l'exercice; elle se jeta dans les jambes d'un fusilier peu endurant qui l'accueiUit avec un coup de pied : le sergent instructeur la menaça de la crosse de son fusil. Les escouades se la renvoyaient de l'une à l'autre avec des huées sauvages. Des enfants, sortant de l'école, s'en mêlèrent et la pourchassèrent avec l'intention peu charitable de la faire choir dans
le Thiou. Affolée, la malheureuse bête imita Gribouille et se lança d'elle-même dans le canal qu'elle franchit à la nage.
Arrivée sur l'autre bord, elle secoua ses poils mouillés, reprit haleine et trotta au soleil afin de se sécher. Elle regrettait déjà son équipée et aurait bien voulu retourner à la maison ; mais le Thiou et le chenal des bateaux la séparaient de la Commanderie; puis, troublée par les huées des soldats et les bousculades des gamins, elle avait perdu la tête et ne savait plus s'orienter.
Maintenant, la queue basse, les oreilles battantes, elle trottinait piteusement le long du canal. Elle atteignit la passerelle qui mène au Jardin public. L'aspect des massifs fleuris et des ombrages silencieux avait quelque chose d'invitant; un instuict lui disait qu'en traversant le jardin, elle se rapprochait du logis qu'elle avait si étourdiment quitté. Elle enfila bravement la passerelle, bondit au milieu des plates-bandes, s'y roula pour s'y essuyer et tout à coup fut brutalement interrompue dans ses ébats par une bourrade de l'agent préposé à la police du jardin. L'oflicier municipal, à la vue de cet animal en contravention avec les règlements, jurait affreusement. 11 poursuivit la délinquante, la canne dans les reins, et ne s'arrêta que lorsqu'il l'eut contrainte à franchir de nouveau la passerelle.
Croyant toujours avoir à ses trousses l'impi-
toyable gardien, la Fan parcourut la prairie tout d'une traite et s'arrêta, haletante, dans une partie du champ de manœuvres, occupée par des baraques de saltimbanques. Là, trouvant un peu d'ombre et une solitude relative, elle s'arrêta pour souffler. Devant elle se dressait une vaste loge tendue de toile grise. Des profondeurs de la tente, on entendait monter par intervalles des jappements de chiens. Attirée par le voisinage de ses semblables et sentant soudain se réveiller en elle les galants désirs qui avaient déterminé son escapade, la chienne s'approcha ingénument de la loge et se mit à flairer le bas de la clôture de toile.
Sur les gradins de la baraque, deux personnages en veston à carreaux épiaient curieusement le manège de la Fan.
— Hé! dit l'un d'eux en clignant de l'œil vers son camarade, jolie petite bête!
Pour toute réponse, l'autre fouilla dans la poche de son veston, en tira un morceau de sucre et le lança à portée de la chienne, en sifflotant doucement :
— PsttîPstt!
La Fan dressa les oreilles, guigna le sucre blanc dans l'herbe, s'arrêta un moment, partagée entre sa prudence méfiante et sa convoitise, puis étudia du coin de l'œil les deux hommes assis sur le dernier gradin. Les mines aimables et les intona-
tions caressante?; de ces deux personnages la rassurèrent sans doute, car elle se décida à croquer le sucre. L'offre d'un second morceau la rapprocha des gradins, mais cette fois, tandis qu'elle tendait le nez pour satisfaire sa gourmandise, l'homme au sucre lui jeta adroitement au cou un nœud coulant qui l'étrangla à moitié. Elle se sentit soudain empoignée par la peau du dos, roulée dans une blouse qui étouffa ses cris, puis son ravisseur disparut avec elle dans l'obscure profondeur de la loge...
Tandis que l'escapade de la Fan se terminait si piteusement sous les platanes du Pasquier, François de Trézuns s'élançait à la recherche de Robert Bessonnis. 11 le découvrit au moment où le jeune homme sortait de la charmille pour gagner la châtaigneraie, et il hâta résolument le pas.
Furieux d'avoir été congédié, l'avocat était décidé à ne plus rien ménager. Il voulait donner une leçon à celui par lequel il se croyait supplanté. Au fond, il ne se décourageait pas encore; avec son imperturbable confiance en luimême, il espérait intimider M. Bessonnis. Convaincu que sa ferme attitude avait déjà une fois effrayé ce jeune campagnard, il supposait qu'en usant du même procédé, il forcerait son rival à baisser pavillon, et que peut-être il réussirait à l'évincer...
Robert avait atteint la lisière de la châtaigneraie, quand la course précipitée de M. de Trézuns attira son attention; il se retourna, reconnut l'avocat et fit halte pour l'attendre.
— Monsieur, s'écria François essoufflé, j'aurais deux mots à vous dire!
Le doux souvenir de sa soirée de la veille prédisposait M. Bessonnis à l'indulgence. Il dévisagea d'un air compatissant l'avocat dont le front était mouillé de sueur et dont les yeux saillants menaçaient de sortir de leur orbite; puis, sans se préoccuper de ses gestes de matamore, il répondit avec sa jovialité habituelle :
— Je vous écoute, monsieur; mais prenez le temps de souffler auparavant, car la course paraît vous avoir mis hors d'haleine.
— Je ne suis pas en humeur de plaisanter, riposta François en s'épongeant, j'ai à vous parler de choses sérieuses.
— S'agit-il encore du mur mitoyen?... Vous savez, je me déclare incompétent.
— Il s'agit de M^'"^ Roche, s'exclama M. de Trézuns, et je désire avoir votre avis sur une question qui touche à l'honneur...
Satisfait de son exorde, il reprit de nouveau son souffle, se campa devant M. Bessonnis, et, croisant les bras :
— Monsieur,"' poursuivit-il, que penseriez-vous d'un jeune homme qui, sous un prétexte quel-
conque, s'introduirait dans une maison où il y a une demoiselle à marier, et qui s'arrangerait de façon à compromettre cette jeune fille, tout en sachant bien qu'il ne peut l'épouser?
Robert sursauta violemment. Ses sourcils se fronçaient, ses yeux exprimaient la surprise et la colère; il saisit le bras de son interlocuteur et haussant le ton :
— Je n'aime pas les charades, répliqua-t-il; avant tout, vous allez me dire le nom du jeune homme en question!
— Mais, balbutia François en cherchant à se dégager, il me semblait... plus correct de ne nommer personne... C'est... à vous d'apprécier s'il convie'nt de soulever les masques...
— On doit se battre à visage découvert, et, puisque cela vous coûte de parler clairement, je vais vous y aider... Ce jeune homme auquel vous faites allusion, c'est moi, n'est-ce pas?
François de Trézuns ne s'attendait pas à ce coup droit. Il perdait visiblement de son aplomb en s'apercevant qu'il s'était mépris sur le caractère de son rival. Néanmoins, il s'était trop avancé pour reculer honteusement. Il se contenta d'esquisser un signe de tête affirmatif, et chercha dans son sac d'avocat tortillard un moyen de se tirer de ce mauvais pas, sans trop endommager sa dignité.
— Et maintenant, reprit Robert avec véhé-
436 MADEMOISOLLEROCHE
mence, vous allez m'expliquer sur-le-champ comment j'ai pu compromettre M'''= Roche en acceptant l'hospitalité qu'elle m'offrait en qualité de cousin?
— Mon Dieu, monsieur, répliqua François, qui suait à grosses gouttes, ne nous emballons pas!... Il ne m'est pas venu un instant à l'esprit d'incriminer vos intentions. Je me hâte de déclarer que je les crois très droites... Mais il faut examiner les choses froidement, non pas seulement à notre point de vue, mais en nous mettant à la place des autres... Voulez-vous me permettre une seconde question..., peut-être indiscrète?
— Allez toujours!
— Avez-vous de gros revenus? *
— Non, monsieur.
— Vous n'avez pas non plus, je crois, de position; par conséquent vous ne pouvez suppléer par votre travail aux ressources que vous assurerait une fortune bien assise, et il vous serait difficile de subvenir aux dépenses d'un ménage...
— C'est possible... Après?
— Donc, si vous voulez vous marier, il vous faut chercher une femme riche, et manœuvrer de façon qu'elle vous épouse en passant pardessus toute considération de fortune ou de position.
— Eh ! qui vous dit que je veuille me marier et surtout me marier dans de pareilles conditions?
— Je ne le dis pas, moi... Je vous crois le cœur trop bien placé pour vous livrer à ce genre de spéculation, mais il pourra venir à d'autres l'idée de le dire.
— Ils mentiront effrontément, s'écria impétueusement Robert.
— Us mentiront, soit, mais ils auront les apparences pour eux et vous les aurez contre vous.
— Contre moi?... Vous vous moquez, mon cher monsieur!
— Nenni... Je me place tout bonnement au point de vue du public... On vous voit, vous, un parent pauvre, installé à la Commanderie chez une jeune et riche héritière... D'abord on croit qu'il s'agit d'une simple visite de vingt-quatre heures et on trouve cela admissible, puis les jours se passent et vous demeurez en tête-à-tête avec une orpheline de dix-neuf ans, qui n'a pour la chaperonner qu'une vieille fille assez excentrique... Vous logez sous le même toit... Or vous n'ignorez pas combien une situation aussi délicate et... insolite paraît suspecte aux esprits malveillants d'une petite ville.
Tout en argumentant, favocat étudiait à la dérobée son adversaire. L'irritation qui avait allumé les yeux de Robert s'était éteinte; ses traits se détendirent; il écoutait d'un air inquiet et méditatif Le jugeant déjà ébranlé, François continua avec plus d'animation :
— Il ne manquera pas de gens qui penseront tout haut : « Ce garçon-là n'est pas un maladroit; il n'a pas de fortune, sa cousine est riche et jolie; il va s'arranger de façon à la séduire, ce qui n'est pas difficile lorsqu'on a affaire à une jeune fille exaltée et inexpérimentée : quand les choses seront trop avancées pour qu'elle puisse rompre, il l'épousera et le tour sera joué... »
— C'est une infamie! protesta Robert... Je n'ai jamais eu l'intention d'épouser ma cousine... On le verra bien, car je quitterai la Commanderie avant peu et je n'y remettrai plus les pieds !
— Je vous le répète, je crois à la pureté de vos intentions, mais le mal sera fait. iVU^^ Germaine sera tout de même compromise... Ceux qui pourraient l'épouser y regarderont à deux fois, quand les mauvaises langues auront jasé... Si j'avais un conseil à vous donner, ce serait de partir immédiatement... J'ai lieu de croire que c'est également l'avis de M"*^ Destillculs...
— Assez là-dessus, monsieur de Trézuns, je sais ce que j'ai à faire !
— J'ai fini, monsieur, et en vous tenant ce langage, j'ai la conviction d'avoir rempli un devoir... Maintenant, ajouta François de son air le plus important, je vous laisse à vos réflexions... Serviteur, monsieur !
— Bonjour.
L'avocat souleva son chapeau et pirouetta sur
ses talons, satisfait de lui-même et satisfait de sa harangue.
— J'ignore, songeait-il en longeant les charmilles, si je rentrerai jamais dans les bonnes grâces de Germaine, mais je suis presque sûr d'une chose, c'est que son beau cousin ne l'épousera pas... C'est déjà un point de gagné et je n'ai pas perdu ma matinée...
?^v~^UAND se fut apaisée la crise de larmes provoquée par son entretien avec François de Trézuns, Germaine se sentit la tête lourde et éprouva le besoin d'aller respirer au grand air. Elle se coiffa d'un chapeau de paille et gagna le jardin.
Bien que le soleil tut déjà haut, la brise du lac rafraîchissait l'air. Les pelouses et les massifs récemment arrosés par Bastian semblaient trempés par une pluie matinale; des gouttelettes tremblaient sur les fleurs et sur l'herbe, la lumière les irisait et un bon parfum de terre mouillée s'exhalait des plates-bandes. Le lac conservait encore çà et là ces nuances vertes glacées d'argent, qui lui donnent tant de charmes pendant les matinées ete.
Les oiseaux se taisaient, un grand calme régnait partout: sur l'eau lustrée et lisse, sur les feuillées immobiles, sur les sommets bleutés des montagnes. Seule, l'âme de Germaine restait agitée. Tout en longeant les pelouses humides, la jeune fille se disait : « Il faut sortir d'une situation équivoque; il faut expliquer nettement à Robert Bessonnis pourquoi je l'ai invité à venir à la Commanderie et pour quelles raisons il doit s'y considérer comme chez lui. Si je tarde à parler, je m'expose à ce que tout se gâte à la suite de quelque fâcheux malentendu.
« Philiberte, qui ne se doute de rien, mais qui a pris mon cousin en grippe, est femme à l'effaroucher par quelque sortie désagréable. M. de Trézuns, après la scène de ce matin, dans son dépit de se voir congédié, est capable de chercher querelle à Robert... Oui, je dois tout révéler, quoi qu'il puisse m'en coûter et bien que je risque de perdre l'amitié de Al. Bessonnis. Ce serait trop facile de faire son devoir, si cela ne donnait aucune peine... Quand l'injustice sera réparée, je retournerai au couvent, je m'y enfermerai pour toujours avec mes chagrins, mes regrets et mes souvenirs... Car si Robert m'oublie ou me méprise, moi, je ne l'oublierai pas: je penserai toujours à lui, comme M""= Lucie de Jésus, dans sa cellule, pensait encore parfois à ceux qu'elle avait aimés... »
Elle venait de franchir la lisière de la châtaigneraie et se dirigeait machinalement vers le rond-point où elle se reposait d'habitude. Lorsqu'elle eut fait une centaine de pas, elle s'aperçut que quelqu'un occupait sa place favorite et elle reconnut Robert Bessonnis.
Le jeune homme était assis parmi les bruyères violettes et semblait absorbé par de laborieuses réflexions. Pourtant le frôlement léger de la robe de Germaine contre les broussailles le tira de sa méditation. Il tressaillit et se leva tout d'une pièce.
— Mademoiselle, dit-il brusquement, je songeais à vous... Je me proposais d'aller dans quelques instants vous remercier de votre hospitalité et vous faire mes adieux.
Il parlait nerveusement, d'un ton saccadé et bref, qui contrastait péniblement avec sa rondeur et sa cordialité habituelles. Germaine interdite frissonna; ses lèvres s'alourdissaient, il lui semblait qu'elles étaient comme paralysées et qu'il allait lui devenir impossible de les ouvrir; pourtant, après un douloureux effort, elle parvint à balbutier:
— Vous voulez partir?
— Oui, aujourd'hui même... Il le faut.
— Pourquoi?
Les craintes qu'elle avait déjà eues l'instant d'avant lui revinrent à l'esprit; elle supposa que
M^'^ Philiberte avait pu froisser son cousin par quelque remarque désagréable ou que peut-être il avait eu une altercation avec M. de Trézuns, et elle ajouta d'une voix mal assurée :
— La Commandcrie vous est-elle devenue subitement insupportable?... quelqu'un d'ici vous a-t-il manqué d'égards?
— Je n'ai à me plaindre de personne... Je suis au contraire très touché de l'accueil que j'ai reçu à la Commanderie..., mais je dois partir.
— Pourquoi? répéta tristement Germaine?
— Excusez-moi, ma cousine, répondit-il d'une voix moins sèche; les motifs qui me forcent à prendre congé de vous sont des plus sérieux, mais bien qu'ils n'aient rien que d'honorable, il me serait difficile de vous les expliquer; je vous en prie, n'insistez pas.
— Vous n'avez pas confiance en moi! s'écria la jeune fille avec amertume.
— Si fait... J'ai la meilleure opinion de votre cœur et de votre caractère... Mais il y a des choses qu'on ne peut pas dire.
Ce refus persistant agissait douloureusement sur les nerfs déjà surexcités de iM^'^ Roche.
— Eh bien! répliqua-t-elle impétueusement, je vous supplie de me les dire, sinon je croirai qu'elles sont désobligeantes pour moi et que si vous vous taisez, c'est que vous avez peur de me blesser.
— De vous blesser, non..., mais de vous tracasser inutilement.
— Ah! un tracas de plus ou de moins!... Vous me tourmenterez bien davantage en me cachant la vérité!... Parlez, je l'exige!
Robert resta encore un moment indécis, les yeux fixés sur son interlocutrice. Avec ses joues pâles et ses regards étincelants elle paraissait plus que jamais charmante sous la verte lumière de la châtaigneraie; si charmante, qu'à la contempler, il perdait peu à peu le sang-froid qui lui eiât été nécessaire dans une circonstance aussi délicate.
— Vous le voulez? murmura-t-il, soit!... Pardonnez-moisi je m'explique maladroitement... Les campagnards comme moi n'ont pas les finesses de langage des gens des villes, pas plus qu'ils n'en ont l'éducation ni le savoir-vivre... Ainsi, moi, habitué au sans-façon du village, je ne m'imaginais pas qu'on pût compromettre une jeune fille en restant son hôte pendant plusieurs jours... J'ai reconnu mon erreur depuis que je suis à Annecy.
— On vous a dit que vous me compromettiez? demanda Germaine avec emportement.
Elle repensait aux insinuations de M. de Trézuns, et la colère lui montait au visage à l'idée que François pouvait être l'auteur de ce propos malveillant.
— On n'a pas eu besoin de me le dire, je m'en suis aperçu moi-même en faisant mon examen de
conscience et en observant ce qui se passait autour de moi... Chez nous, au village, où l'on vit les uns chez les autres, la familiarité entre filles et garçons ne tire pas à conséquence; ça paraît tout naturel et on n'y voit aucun mal... Dans votre monde, au contraire, on a d'autres habitudes, le point de vue change; ce qui est innocent à la campagne, devient dangereux ici, paraît-il, et peut porter préjudice à la réputation d'une demoiselle.
Germaine se sentait rougir et détournait la tête :
— Qu'importe ce que les autres pensent, si l'on n'a rien à se reprocher? repartit-elle d'une voix très basse.
— Cela m'importe peu, à moi, qui me moque du qu'en dira-t-on; mais quand il s'agit d'une autre personne et que cette personne est ma parente, j'y regarde à deux fois...
— En devançant votre départ, vous aurez l'air de donner raison aux gens malveillants. Vous n'empêcherez pas les mauvais propos... et vous me ferez beaucoup de peine.
La voix de M^'^' Roche devenait de plus en plus tremblante; on devinait qu'une soudaine émotion lui serrait la gorge et Robert vit tout à coup les yeux bleus de la jeune fille luire de cet éclat mouillé qui avait pour lui un attrait presque irrésistible.
— Ah! s'écria-t-il, en restant ici, je risquerais de leur donner bien plus raison !
— Je... ne comprends pas.
— Non, reprit-il, très ému à son tour, laissezmoi partir... Il le faut... Vous disiez tout à l'heure qu'on peut braver l'opinion des autres quand on n'a rien à se reprocher; eh bien! ce n'est point mon cas : je n'ai pas la conscience tranquille... Les gens de votre monde n'ont pas tort et on ne doit pas jouer avec le feu... En demeurant près de vous, je vous perdrais, parce que je ne pourrais pas résister à la tentation de vous aimer..., parce que je vous aime déjà !
Elle était devenue très pâle et cachait son visage dans ses mains.
— Pardon, continua-t-il humblement, cela est parti malgré moi... Vous voyez bien qu'il faut que je m'en aille... Si j'avais été moins fou, je me serais éloigné sans vous prévenir... Cela eût mieux valu et je ne vous aurais pas offensée.
Pour toute réponse elle secouait doucement la tête. Robert se hasarda à la regarder et s'aperçut que des larmes coulaient entre ses doigts. Alors un vertige le prit, il lui fut impossible de maîtriser le violent désir qui l'agitait chaque fois qu'il voyait les clairs yeux bleus de sa cousine devenir humides.
— Germaine! supplia- t-il d'une voix très tendre, ne pleurez pas !
En même temps il écartait doucement les mains que la jeune fille tenait serrées contre son visage; il les enfermait dans les siennes et elle ne songeait pas à se dérober à cette étreinte. Elle restait comme étourdie, les yeux fixés sur ceux de Robert avec une expression à la fois attristée et confiante. Et lui, entraîné par l'aimant de ces bleus regards mouillés, posa tout à coup ses lèvres sur les paupières frémissantes de M"*^ Roche.
Ils étaient si bien ravis en extase par l'enivrement de cette première caresse, qu'ils n'entendirent pas le bruit d'une course haletante sur la mousse et furent brusquement réveillés de leur rêve par les accents indignés d'une voix qui criait:
— Germaine !
Ils se séparèrent précipitamment. Devant eux se dressait M'^*^ Philiberte, les pupilles dilatées, les joues cramoisies et la pèlerine de travers.
Abasourdis, dépités de leur propre faiblesse et honteux de s'être laissé surprendre, les deux jeunes gens avaient bonne envie de s'enfuir et pourtant n'osaient bouger. Ils restaient silencieux et penauds sous le regard scandalisé de M"^ Destilleuls. Robert, néanmoins, comprit qu'il devait rompre cet accablant silence et prendre sur lui tout le poids de la faute commise; mais au moment oii il ouvrait la bouche pour s'accuser, la cousine Philiberte, d'un geste impérieux, l'interrompit :
— Retirez-vous, monsieur, lui ordonna-t-elic, j'ai à causer avec ma pupille.
Il obéir, s'éloigna d'un air contrit et disparut au tournant d'une allée.
Quand le bruit de ses pas se fut assourdi, la vieille fille se tourna vers Germaine qui, dans son désarroi, s'était assise au milieu des bruyères et y restait confondue.
— D'abord, commença M""^ Philiberte, sache que je n'avais pas l'intention de t'espionner... Je te cherchais pour t'apprendre que la Fan est perdue.
— Perdue! répéta plaintivement M''*^ Roche.
— Oui, elle s'est émancipée, elle aussi, et on ne sait où elle est allée... Mais ceci est secondaire maintenant... Nous avons d'autres chiens à fouetter!... Bons saints anges, en quel temps vivons-nous!... Les jeunes gens d'aujourd'hui prennent de singuhères libertés... Le pauvre garçon qui est parti pour l'Amérique et n'en est pas revenu, ne se serait jamais permis de me toucher le bout des doigts... Ah! soupira M-'^ Destilleuls, je puis bien dire qu'en toute ma vie je n'ai pas assisté à un spectacle pareil à celui que j'ai vu tout à l'heure... J'en ai rougi jusqu'au blanc des yeux... Et c'est toi, Germaine, toi, une enfant élevée aux Ursulines, qui m'as exposée à une semblable avanie!
— Cousine Philiberte, sanglota la jeune fille,
ayez pitié de moi..., je suis déjà assez accablée, assez désespérée... 11 ne me reste plus qu'à mourir.
— Mourir! mourir!... C'est un bien gros mot et tu ne me paraissais pas dans ces dispositionslà il n'y a qu'un instant.
— Ne vous moquez pas de moi! s'écria impétueusement Germaine en se levant et en se tordant les mains, je vous assure que ce n'est pas charitable... Si vous saviez comme je suis malheureuse !
— Mais, au moins, dis-moi comment ce malheur est arrivé !... Comment as-tu pu te laisser embrasser ainsi par un homme?
— Uvoulait partir et cela me navrait... Et puis il m'a parlé si honnêtement, si sagement que les larmes me sont venues aux yeux... Quand il m'a vue pleurer, il m'a pris les mains, il les a serrées dans les siennes... Et c'était si doux que cela m'a grisée; je me suis sentie étourdie comme quand on va se trouver mal, et je ne me suis rendu compte de rien jusqu'au moment où vous êtes arrivée...
— Il t'a ensorcelée, le misérable!... Il s'est conduit comme un malhonnête homme!
— Non, cousine, c'est le cœur le plus loyal et le plus droit que je connaisse.
— Tu le défends!... Tu l'aimes donc, ce suborneur?
4fO MADEMOISELLE ROCHE
Germaine baissa les yeux et fit un timide signe de tête affirma tif.
— Sainte Vierge, mère de Dieu, ayez pitié de nous ! murmura M'^*^ Philiberte en joignant les mains.
Elle s'évertuait à maintenir sur ses traits une expression de sévérité réprobatrice; pourtant, au fond, elle était touchée par ce naïf aveu d'amour.
— Mais, poursuivit-elle, que possède-t-il donc de si séduisant..., cet écervelé?... Je t'accorde qu'il a de l'entrain, de la rondeur, de la gaieté, et qu'il n'est pas aussi rustique que je le craignais..., mais ce n'est pas ce qu'on appelle un brillant parti, et je te croyais plus difficile... Enfin des goûts et des couleurs on ne peut disputer... Tu l'aimes ?
— Oui, murmura plus distinctement M'^^ Roche, et c'est justement ce qui me rend encore plus navrée et confuse de ce qui s'est passé.... car je ne puis pas l'épouser.
— Comment, tu ne peux pas l'épouser?... Par exemple, il ne manquerait plus que cela, après le scandale de tout à l'heure!... Je voudrais bien voir que ce monsieur refusât ta main après l'avoir serrée d'une façon si incongrue !
— Il ne se souciera plus de moi, répondit douloureusement Germaine, quand il apprendra...
MADEMOISELLE ROCHE 4f I
— Quoi donc? demanda la brave cousine avec un sourd battement de cœur.
— Qiiand il saura... Ah! je n'oserai jamais le dire, balbutia la jeune fille en se jetant dans les bras de M''^ Philiberte; vous ne vous doutez pas, cousine, de toutes mes peines... J'ai là un secret qui me pèse et qui m'étouffe.
Les sanglots, en effet, la suffoquaient. Elle posait sa tête sur l'épaule de la vieille demoiselle et l'y balançait convulsivement. Des mots à peine intelligibles s'échappaient de ses lèvres; ils y restaient inachevés, comme si elle eût éprouvé une sensation de brûlure en les prononçant.
— Je ne suis pas ce que vous pensez, bégayaitelle, rien de ce qui est ici ne m'appartient..., pas même mon nom... Simon Roche... n'est pas mon père...
La bonne Philiberte lui ferma la bouche avec un baiser... Elle voulait lui épargner la mortification de cette cruelle confidence et, la serrant dans ses bras :
— Pauvre enfant, reprit-elle, je sais tout... Tu n'as rien à m'apprendre.
Et tout bas, dans l'oreille, en peu de paroles, elle lui avoua comment elle avait surpris son secret, en entrant le matin dans sa chambre et en la trouvant endormie auprès des lettres de Mauricette.
— Je n'ignorais rien, continua-t-elle ; mais je ne voulais pas t'en parler la première, j'attendais un mot de toi et tu ne l'as pas dit, mauvaise fille!... Ah! tu ne te doutes pas non plus, toi, combien ton manque de confiance me désolait, car je t'aime pour toi-même, entends-tu, je t'aime comme mon enfant chérie, et que tu sois la fille de Pierre ou de Paul, cela n'ôte rien à ma tendresse.
— Cousine, vous êtes bonne!... vous êtes bonne! sanglotait Germaine...
Toutes deux, serrées l'une contre l'autre, pleurèrent longuement sous les châtaigniers. Leurs larmes se confiandaient silencieusement. Rien n'interrompait l'effusion de cette douloureuse tendresse, sauf le frottement sec des branches l'une contre l'autre, ou le gloussement d'un écureuil s'ébattant dans les hautes ramures. A la fin, Philiberte tira son mouchoir, essuya maternellement les yeux de sa benjamine, puis tamponna vivement les siens.
— Maintenant, dit-elle, c'est fini, ce maudit secret restera enfoui dans ma poitrine, je ne t'en parlerai plus et personne ne le connaîtra.
— C'est impossible! répliqua Germaine en secouant la tête, il faudra bien que M. Bessonnis le connaisse.
— Je n'en vois pas la nécessité.
— Oh! cousine... L'héritage de Simon Roche
MADEMOISELLE ROCHE 4f 3
lui appartient, et comment le lui faire accepter sans confesser la vérité?
— Ceci me regarde... J'en fais mon affaire... Ne te' tourmente pas, ma mie, et ne songeons plus qu'à réparer ce qui peut et doit être réparé... Je vais aller trouver M. Bessonnis et lui laver la tête...
Germaine, effrayée, lui saisit les mains :
— Mademoiselle Philiberte, je vous en prie, ménagez l'amour-propre de mon cousin.
— Sois tranquille, je mettrai des mitaines. C'est notre spécialité, à nous autres vieilles filles, de nous occuper de mariages.
La jeune fille sourit tristement,
— A quoi bon chercher à me leurrer ? Il ne peut être question de mariage pour moi.
— Et pourquoi donc pas?... J'engage ton cousin à faire la fine bouche!... Ce n'est pas dans ses granges de La Tuile qu'il trouvera une fille mignonne et spirituelle comme toi! Tiens-toi seulement en repos, et fie-toi à Philiberte... Je te répète que je me charge de tout et que je vais chapitrer ton amoureux.
— Vous me promettez d'être circonspecte et de me rapporter fidèlement ce qu'il aura dit?
— Je te promets que tu t'appelleras dans peu M"^^ Bessonnis..., puisque tu y tiens... Attendsmoi seulement ici sans trop t'émouvoir et, avant une heure, tu seras fixée... A bientôt, ma chérie!
De nouveau M^'*^ Philiberte embrassa chaleureusement sa benjamine, puis, avec une vivacité insolite pour son âge, elle descendit rapidement les allées en pente de la châtaigneraie et se mit à la recherche de Robert Bessonnis.
ONSiEUR Bessonnis cst-il chez lui?
demanda la vieille fille à Philomène qu'elle rencontra sous la marquise du vestibule.
— Oui, mademoiselle, il vient de remonter dans sa chambre... Je crois même qu'il veut nous quitter, car il a avisé Bastian de se tenir prêt à brouetter ses bagages à l'hôtel d'Angleterre.
— Bon, j'arrive comme mars en carême, songea Philiberte en gravissant l'escalier du premier étage.
Robert en effet procédait fiévreusement à ses préparatifs de départ. Avec une hâte maladroite il entassait pêle-mêle ses vêtements dans sa valise, s'apercevait qu'il en avait oublié une partie au
4f6 MADEMOISELLE ROCHE
fond d'un tiroir, bouleversait de nouveau l'intérieur des compartiments, puis s'asseyait énervé et repensait avec une amère douceur à la scène de la châtaigneraie.
Il était furieux de s'être montré si peu maître de lui, d'avoir si mal résisté au voluptueux désir de presser tendrement Germaine dans ses bras. En même temps son cœur se serrait délicieusement au souvenir de ce qui s'était passé. Ses lèvres gardaient encore l'impression éprouvée au conract des paupières moites et frémissantes de la jeune fille, et son remords était mélangé du regret de n'avoir pas assez savouré cette brève caresse.
— Je me suis conduit, se disait-il, comme un paysan mal élevé et j'ai complètement donné raison aux malveillantes insinuations de M. de Trézuns. Maintenant me voici obligé de quitter furtivement, comme un malfaiteur, cette maison hospitalière, car je n'oserai plus me représenter devant ma cousine, ni affronter le regard indigné de M^'^ Destilleuls. Cette respectable dévote doit avoir une belle opinion de mon caractère!... Elle était déjà prévenue contre moi et il faut convenir que j'ai tristement justifié ses préventions. Elle a le droit de me considérer désormais comme un de ces personnages de mœurs équivoques qui s'introduisent dans une maison pour séduire les filles et se faire épouser... Mon Dieu, pourvu que
Germaine n'aille pas me croire capable d'une pareille vilenie!...
Cette appréhension provoqua chez le jeune Bessonnis une si douloureuse émotion, une peine si cuisante qu'elle l'éclaira nettement sur la force de l'attachement qu'il avait pour Germaine. Il examina l'état de son cœur et reconnut en lui les marques du véritable amour. Cette découverte eut pour résultat de redoubler son chagrin et de lui faire plus détester encore son impertinente conduite envers la jeune fille.
— Je l'ai mortellement offensée, se répétait-il, et elle va me prendre en haine! — Pourtant tout au fond de lui une voix intime protestait timidement. Robert se remémorait certains détails d'où on pouvait induire, sinon la complicité, du moins l'indulgence de sa cousine. Les larmes de Germaine semblaient dues à un subit attendrissement plutôt qu'à de la colère; ses mains s'étaient docilement laissé emprisonner, son visage ne s'était point détourné pour fuir les baisers.
Alors, une rassurante supposition germait dans le cerveau de Robert Bessonnis : « Si pourtant Germaine avait de l'amour pour moi?... » Une réconfortante espérance s'infusait lentement dans tout son être et coulait dans ses veines comme un tonique à la fois cordial et apaisant. Puis une subite réflexion venait tout gâter : « Eh ! quand elle m'aimerait, cela changerait-il les résolutions
4f8 MADEMOISELLE ROCHE
que j'avais prises ce matin en écoutant M. de Trézuns? Cela m'empêcherait-il de passer pour un séducteur et un coureur de dot? »
Il secouait la tête, s'agenouillait devant sa valise et y enfouissait machinalement tout ce qui lui tombait sous la main.
Un coup sec et impérieux frappé à la porte de sa chambre lui donna un violent battement de cœur.
— Entrez! murmura-t-il d'une voix étranglée. M^^^ Philiberte ouvrit et referma la porte avec
vivacité, s'avança majestueusement vers le jeune homme et croisa ses mains sous sa pèlerine.
— Monsieur, commença-t-elle sévèrement, je ne sais si vous vous rendez compte de votre conduite..., moi je la trouve impardonnable. Abuser de l'hospitalité qu'on vous donne pour séduire une jeune fille inexpérimentée; profiter du trouble de cette enfant pour se permettre d'indécentes privautés... Fi! c'est honteux!... Si ce sont là les mœurs des gens de La Tuile, je ne leur en fais pas compliment... Elles sont répugnantes.
— Mademoiselle, répliqua humblement Robert, je ne mérite en effet aucun pardon et vous avez le droit de m'accabler de reproches..., vous ne m'en ferez jamais d'aussi durs que ceux que je m'adresse à moi-même... J'ai eu un accès de folie que je regrette amèrement...
— Tout ça est bel et bon, interrompit
M''*^ Destilleuls, mais un honnête homme, un grand garçon de votre âge ne doit pas se mettre dans le cas de succomber à de pareils accès de folie... Les regrets ne raccommodent aucune sottise... Maintenant que le mal existe, comment comptez-vous le réparer?
D'un geste résigné, le jeune Bessonnis montra la valise béante et les vêtements entassés :
— Vous le voyez, mademoiselle, je m'apprête à vous donner la seule réparation possible... Je me punis moi-même en quittant sur-le-champ la maison de ma cousine.
— Vous moquez-vous ! s'écria impétueusement la cousine Phihberte... Ce serait vraiment trop commode de mettre le désordre dans une famille et de se croire quitte de tout en ficelant sa malle et en tirant sa révérence à ceux qu'on a offensés !
— Mais, murmura le jeune homme inquiet, que puis-je faire davantage?
— Monsieur, quand on a compromis une jeune fille, le seul remède au mal, c'est le mariage.
Robert crut démêler dans les paroles de i\|iie Philiberte une intention sarcastique. Il lui sembla qu'en son par-dedans la vieille fille pensait : a N'était-ce pas là que vous visiez? Maintenant que vous êtes arrivé à vos fins, nous sommes bien forcées d'en passer par où vous voudrez... » Le rouge lui monta au front, sa suscep-
tibilité s'effaroucha. Epouser Germaine dans de semblables conditions, n'était-ce pas justifier les accusations de François de Trézuns? Il se vit en imagination montré au doigt comme un coureur de dot, et une sorte de respect humain lui dicta une réponse en contradiction avec ce que désirait son cœur :
— Pardon, mademoiselle, l'acte dont je me suis rendu coupable n'a eu que vous pour témoin, et si vous voulez bien me garder le secret, ma cousine ne sera compromise aux yeux de personne.
— Elle le sera à ses propres yeux, répliqua vertement Philiberte, et pour une conscience délicate cela suffit... Si vous n'aimez pas Germaine, ce que vous avez fait est une infamie, et si vous l'aimez, votre hésitation est aussi étrange qu'inexplicable,
— Elle s'explique pourtant... J'ai aussi une conscience délicate et je rougirais qu'on me soupçonnât de certains calculs intéressés. Je suis pauvre et M^^^ Roche est fort riche... J'aurai beau prétendre que je l'épouse parce que je la trouve aimable et charmante, on n'en croira rien, et vousmême, si vous êtes franche, vous reconnaîtrez qu'au fin fond de votre cœur, vous me jugez capable de cette vilaine spéculation.
Une lueur s'alluma dans les yeux ronds de M^'-^ Destillculs.
— Et c'est là le scrupule qui vous arrête?
— Ce n'est pas le seul, mais c'est certainement le plus grave.
— Eh bien! vous pouvez vous rassurer... Germaine est plus pauvre que vous.
— Quelle plaisanterie !... Ne jouit-elle pas du patrimoine de Simon Roche ?
— Elle en jouit, c'est vrai, mais il ne faut pas se fier aux apparences... En réalité, elle ne possède que le bien de sa mère et c'est peu de chose. Quant à la fortune de son père, c'est-à-dire à la succession de son grand-oncle, elle ne lui appartient pas légalement.
— Parlez-vous sérieusement ou cherchez-vous à me leurrer?
— Je vous affirme que cette fortune ne lui appartient pas, répéta gravement la vieille fille.
« Tiennette aurait-elle eu raison? » pensa le jeune homme; et presque en même temps il acheva tout haut sa pensée :
— Est-ce que par hasard le testament de l'oncle Petrus ne vaudrait rien ? s'écria-t-il.
Cette exclamation frappa la vieille fille, elle lui ouvrit l'imaginative et lui inspira un pieux mensonge dont elle demanda pardon mentalement à Dieu et à ses saints.
— Vous avez deviné, répondit-elle, il y a un second testament qui dérange tout ce qu'avait arrangé le premier.
— Mais alors!... murmura Robert.
Sa figure s'était épanouie, ses traits avaient repris leur expression joviale et bonne enfant. « Alors, songeait-il, Germaine n'est plus un riche parti, elle redevient mon égale et je puis lui faire la cour sans qu'on m'accuse de l'aimer pour son argent... » Sa joie éclata avec une telle franchise que la sceptique M'^'' Destilleuls s'y méprit. Elle avait gardé encore quelques-unes de ses préventions et elle crut que cette soudaine allégresse du jeune Bessonnis était due en partie à la perspective d'un héritage inespéré.
— Hé oui, répliqua-t-elle, les rôles sont renversés... C'est maintenant Germaine qui est pauvre et vous qui serez riche, puisque vous hériterez de l'oncle Petrus.
— Au fait! dit-il d'un ton de bonne humeur.
— Cela changera peut-être vos dispositions? objecta ironiquement M^^^ Philiberte.
— Parbleu ! s'exclama-t-il, je pourrai maintenant aimer ma cousine sans remords et la courtiser ouvertement sans qu'on me soupçonne de vues intéressées... Ah ! j'ai un poids de moins sur la conscience et je me sens léger comme une plume... Mademoiselle Philiberte, permettez-moi de vous embrasser !
— Volontiers, dit la vieille fille émue en tendant à Robert ses chastes joues couperosées... A la bonne heure, vous êtes un brave garçon et
je VOUS demande pardon d'avoir un moment douté de vous... Il ne nous reste plus à présent qu'à informer Germaine de vos intentions.
— Attendez!... — La figure de Robert redevint inquiète. — Si pourtant?...
— Quoi?.. Vous reste-t-il encore des scrupules?
— Oui... Je suis sûr de moi, mais je ne suis pas sûr de ma cousine... Si elle ne m'aimait pas?
— Par exemple ! après la scène de tantôt, protesta Philibertc indignée, voilà qui est fort!... Pour qui nous prenez-vous, monsieur?... Ma pupille a été élevée aux Ursulines dans des principes de sagesse et de réserve... Vous imaginez-vous que si son cœur ne lui avait point parlé en votre faveur, elle vous eût seulement laissé toucher le bout de ses doigts?... Elle n'est. Dieu merci, ni coquette ni immodeste, et elle n'aurait jamais toléré de pareilles inconvenances.
— C'est que, avoua humblement Robert, je n'ai pas sollicité son consentement et je crains d'avoir agi un peu par surprise... A l'idée de me retrouver en face d'elle, je me sens timide com.me un écolier. Quand je songe combien elle est charmante, combien je suis gauche et sauvage, je perds toute ma confiance et tout mon aplomb... Je me rappelle lui avoir entendu répéter qu'elle ne voulait pas se marier, et je me
demande si elle ne préférera pas le couvent à un paysan tel que moi.
— Eh! bons saints anges! repartit M^^^ Destilleuls en ouvrant la porte et en poussant le jeune homme dehors, venez le lui demander, cela vaudra mieux!
Elle l'entraîna dans la cour, lui prit le bras, et ils se dirigèrent côte à côte vers la châtaigneraie.
Quand ils pénétrèrent dans la grande allée qui aboutissait au rond-point, ils aperçurent de loin, dans une filtrée de lumière, la robe blanche de Germaine qui faisait une tache éclatante sur la verdure. — Le silence des heures chaudement ensoleillées planait plus profond sur l'épais enchevêtrement des ramures. Pas un chant d'oiseau pour bercer l'ensommeillement de la futaie, pas un cri. Les écureuils eux-mêmes faisaient la sieste a la fourche des hautes branches. De loin en loin seulement on entendait le tac-tac d'un pic-épeiche heurtant du bec l'écorce d'un arbre creux.
M^^^ Roche, assise parmi les bruyères, restait dans l'attitude songeuse où l'avait laissée la cousine Philiberte. On eût dit, sur le fond verdoyant des cépées, une marmoréenne statue de la mélancolie. Mais si son corps demeurait immobile, son âme était agitée par la fièvre de l'attente. Le calme de la châtaigneraie, contrastant avec ses appréhensions et ses transes, redoublait encore sa nervosité. Les sifflements aigus du bateau à
vapeur en partance lui causaient de douloureux tressaillements ; ses regards se fixaient sur la nappe bleue du lac, entrevue à travers les châtaigniers, et une peur la prenait: « Si Robert était parti? Si ce bateau, dont le sifflet lui déchirait le cœur, allait le prendre avec lui pour le remmener à La Tuile?... » Puis une réflexion calmait momentanément ses craintes : — « Si Philiberte n'avait pas trouvé M. Bessonnis à la Commanderie, elle serait déjà de retour... Comme elle tardait!... Que se passait-il là-bas? » Germaine voulait se lever et marcher au-devant de sa cousine jusqu'à la lisière du bois; et tout aussitôt une superstitieuse terreur la clouait à sa place. Elle se disait, découragée: « A quoi bon aller au-devant d'une mauvaise nouvelle? » Il lui semblait qu'en interrompant son attente immobile elle influerait sur sa destinée.
Tout à coup un bruit de pas sur le sol durci lui fit lever les yeux; elle aperçut M^"^ Philiberte et Robert à l'extrémité de l'allée et tout à coup son impatience tomba pour faire place à un trouble inexprimable.
L'émotion de Robert Bessonnis n'était pas moindre, bien qu'il s'efforçât de la maîtriser et de retrouver son assurance habituelle. A mesure qu'il se rapprochait de la jeune fille, il sentait sa gorge se serrer et prévoyait que tout à l'heure il aurait grand'peine à articuler un mot.
— Mademoiselle Destilleuls, chuchotait- il à l'oreille de la cousine, je vous en prie, parlez à ma place... Demandez-lui si elle m'aime..., moi, je n'oserai jamais.
— Vous vous moquez, mon cher garçon, je n'entends rien à ces conversations-là... Ce sont des commissions dont on s'acquitte soi-même... Parlez avec votre cœur et vous parlerez toujours bien...
On n'était plus qu'à quelques pas du rondpoint. Germaine s'était levée à leur approche. Le jeune homme s'arma de courage, s'avança vers M'^^ Roche et presque aussi frissonnant qu'elle :
— Mademoiselle..., murmura-t-il, puis se reprenant : — Germaine, je viens de causer avec j\jiie Desdlleuls... Elle m'a tout appris et...
— Ah! mon Dieu!... balbutia Germaine en baissant le front et en cachant sa figure dans ses mains.
Elle s'imagina que Phihberte avait révélé à M. Bessonnis le secret de sa naissance illégitime et les fautes de Mauricette. Du coup, elle se crut déshonorée aux yeux de celui dont l'estime lui tenait le plus au cœur; elle était consternée, accablée de confusion et perdait la tête.
— Oh! cousine! gémit-elle avec un accent de reproche.
Philiberte devina sa méprise et vint heureusement à son aide.
— Oui, ma mignonne, M. Bessonnis craignait que son manque de fortune ne l'empêchât de demander en mariage quelqu'un de ta connaissance... Alors je lui ai avoué que le testament de l'oncle Petrus ne valait rien et que tu étais plus pauvre que lui... Maintenant vous pouvez vous entendre, et, en attendant qu'il s'explique, viens m'emhrasscr...
Elle la serra dans ses bras et lui souffla à l'oreille :
— Rassure-toi, je n'ai dit que ce que je devais dire...
Germaine, encore toute frémissante, s'était détachée de l'étreinte de la cousine Destilleuls et levait vers Robert ses beaux yeux bleus intimidés.
— Germaine,murmuracelui-ci, je vous aime... Voulez-vous de moi?
Elle devint très rouge et pour toute réponse lui tendit les mains.
— Merci ! s'écria-t-il, me voici plus heureux que les plus heureux de la terre!
Dans son contentement naïf il saisissait les deux mains de la jeune fille et les baisait tendrement au nez de M^'*^ Phiiiberte.
Celle-ci se sentait profondément remuée par cette amoureuse démonstration; elle soupirait en pensant de nouveau à son platonique bon ami qui n'était jamais revenu du Nouveau Monde et
un mélancolique regrec la prenait en songeant qu'il ne lui avait jamais baisé le bout des doigts. Prise d'un pudique embarras, elle comprit qu'elle était de trop et qu'elle n'avait plus qu'à s'éloigner.
— Allons, dit-elle en détournant la tête, maintenant que tout est arrangé et que vous voilà fiancés, je puis vous laisser ensemble. ,, Je vais faire un tour à la maison... Seulement n'oubliez pas qu'on dîne à midi!
Germaine et Robert profitèrent de la permission octroyée et revinrent par le plus long. Se donnant le bras pour la première fi^is, serrés l'un contre l'autre, ils cheminaient d'un pas allègre et ferme, de ce pas ailé, rythmé, harmonieusement accordé, où l'on entend pour ainsi dire sonner l'amour,
Koii pas Vamour treiiihlaiit qui doule et qui soupire, Mais le dieu qui n'a plus à livre?- de combats,
Et qui, sûr de lui-vièuie et sûr de son empire, Sans désirs étouffes comme sans vains regrets, N'est jamais las d'aimer, jamais las de le dire...
Le bleu du lac et le bleu du ciel mariaient leurs nuances heureuses dans les yeux des deux jeunes gens, dont la joie épanouie semblait ajouter une lumière plus intense aux rayons du soleil. Ce fut ainsi qu'ils entrèrent radieux dans la salle à manger où M^^'^ Destilleuls avait pré-
paré un menu fleuri et appétissant, un vrai menu d'amoureux.
Leur ivresse se prolongea longtemps après le dîner, jusqu'au moment où la cousine Philiberte, jetant brusquement sa serviette sur la nappe, les tira de leur rêve en s'écriant :
— On a raison de dire que le bonheur rend égoïste!... Vous roucoulez comme deux ramiers et vous ne songez même pas qu'à cette heure la Fan erre peut-être par les rues d'Annecy, affolée comme un pauvre chien perdu!
— C'est vrai, répondit Germaine dont le front se rembrunit, je suis une ingrate, j'avais oublié ma pauvre Fanfan... Il faut envoyer Bastian à sa recherche et faire insérer une annonce dans ïlndustriel... Je ne me consolerais pas si elle était perdue et je regarderais cela comme un fâcheux présage... C'est vous qui me l'avez donnée, Robert, et elle m'est encore plus chère à présent... Croyez-vous qu'elle revienne, cousine Philiberte?
— Je l'espère... Cette bête a tant d'esprit!... A moins qu'on ne nous l'ait volée, pour sûr elle retrouvera le chemin de la Commanderie.
Malgré cette afFirmation, la disparition de la Fan jeta comme une ombre sur le reste de l'après-midi. A chaque instant, Germaine tressaillait et se précipitait sur la terrasse pour épier si elle ne voyait rien venir; puis elle rentrait s'asseoir près de Robert, qui la réconfor-
tait de son mieux en lui racontant des histoires de chiens égarés durant des semaines et miraculeusement retrouvés. Philiberte, pendant ce temps, avait dépêché Bastian à Annecy, avec ordre de battre le pavé de la ville et de prendre des informations à la police.
La journée s'acheva dans cette anxieuse attente. Vers le soir, un aboiement à la fois désespéré et impérieux retentit tout à coup sur la route.
— C'est elle! s'exclama Germaine en s'élançant sur la terrasse.
— Oui, c'est elle! répéta comme un écho M^^^ Philiberte; en même temps elle criait à la jardinière d'ouvrir la grille.
On vit une silhouette étrange traverser la cour, puis on entendit une course impétueuse et de petits cris haletants dans la vestibule. Dès que la porte fut entre-bâillée, un chien se précipita au milieu de la salle.
C'était bien la Fan; mais en quel état et dans quel costume!... Une corde rongée pendait à son cou; elle était coiffée d'un bonnet de dorloterie retenu par une gourmette, et un petit manteau de velours rouge râpé la drapait à demi. Elle semblait honteuse de cet accoutrement et elle avait sans doute aussi conscience de la faute qu'elle venait d'expier si cruellement. Dès qu'elle fut entrée elle se dressa sur son arrière-train et, la mine contrite, le bonnet sur l'oreille, elle agita
ses pattes de devant avec un air de déprécation si comique à la fois et si touchant, que Philiberte sentit ses yeux se mouiller.
— Je crois, dit Robert, que, comme dans les romans, elle a été volée par des saltimbanques.
— Les misérables! s'écria Philiberte, ils l'avaient attachée... Mais la bête est vaillante autant que spirituelle, et elle a rongé sa corde.
Dans l'intervalle, Germaine était allée quérir une jatte de lait que la vagabonde Fanfan lapa en un clin d'œil.
Une fois la chienne lavée, bichonnée et régalée, le bonheur complet régna à la Commanderie, — un de ces bonheurs calmes et bleus comme la surface du lac dans ses plus beaux jours, et qui semblent devoir éternellement durer...
La Providence fit largement les choses, et François de Trézuns eut aussi sa part de contentement. Quelques semaines après que les fiançailles de Robert et de Germaine furent connues, le docteur Lettraz vint annoncer à sa pupille que François de Trézuns se fiançait à son tour. Il devait épouser en septembre la fille aînée de M'^^^ de Sillingy, cette Antonie qui avait si mal reçu Germaine lors du bal d'enfants de l'hôtel de Sales.
La demoiselle, déjà mûre, n'avait que de médiocres attraits; elle était anguleuse, sans poi-
trine et sans hanches, ce qui lui avait valu de la part de Philiberte le surnom de « la poupée à Jeanneton. » Mais son père était maintenant conseiller à la cour de Chambéry; François espérait que ce mariage avec la fille d'un haut magistrat jetterait de la poudre aux yeux des juges d'Annecy, et la perspective de devenir plus tard un conseiller en toque rouge suffisait à lui mettre également du soleil au cœur...
Ils furent donc tous heureux et cela finit comme dans les contes de fées, car au bout de quinze jours on s'aperçut que la Fan était pleine, et, deux mois après, elle mit au monde cinq petits chiens qui ressemblaient à des singes.
Janvier-Juin iSpi .
MM