‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 25 sur 53 · L'ATELIER DU PEINTRE · texte numérisé non relu

L'ATELIER DU PEINTRE

douceur ingénue qu'il donna à ses têtes , par la légèreté aimable de son pinceau, par la fraîcheur admirable de ses carnations \ le suave et l'onctueux de son coloris, la vérité et le piquant de sa manière, son peu de correction dans le dessin , et son défaut de noblesse dans ses figures. Voici cet Espagnolet dont le génie , agrandi par l'étude de Michel- Ange , ne se plaît qu'au milieu des scènes terribles qu'il rend avec une force vraiment effrayante. Admirez Velasquez, trop peu connu hors de son pays ; Riballa, qui remplit de ses tableaux la ville de Valence, sa patrie ; Mateo Cerezo, distingué par son coloris ; Antonio de! Castillo , qui réussit dans le paysage et le portrait , et qui serait parfait si son coloris et son goût égalaient son dessin ; Carducho, connu par ses tableaux de l'histoire d'Espagne-, Morales, surnommé le Divin ; Sanchez Coillo , qui se surpassa dans un tableau de procession qui orne la sacristie de l'Escurial ; et Juan de Juanos , qui suivit avec succès la route ouverte par Raphaël , et qui , sans atteindre la grâce , la dignité , la correction de ce peintre vraiment divin , a donné à ses nombreuses productions la touche d'un grand maître.

2IO l'atelier du peintre.

Parmi ces tableaux remarquables , on reconnaît facilement ceux qui ont fait un tour à Taris... ce sont les plus beaux. Ils ont un air de fraîcheur et de jeunesse qui prouve que le changement de pays ne leur a pas nui. La nouvelle existence qu'on leur a donnée à Paris y pouvait , en quelque façon , légitimer leur présence. Il en est de même de la translation de la croix , autrement la route de douleur , par Raphaël , qui fait le plus bel ornement du salon du milieu, consacré, comme on Fa déjà dit , à l'école italienne. Ce chefd'œuvre était dans un affreux état de délabrement quand la victoire le compta parmi nos trophées 5 il est revenu à Madrid dans toute sa première beauté. Si tous ces tableaux enlevés à Paris n'y servent plus de preuves aux succès étonnans de nos soldats (et ces succès sont trop bien reconnus pour qu'ils en aient besoin) , ils attestent du moins, et attesteront toujours l'habileté de nos artistes. Notre passion pour les beaux-arts est immortalisée par leurs ingénieuses découvertes qui ont revivifié les plus belles productions. Gloire aux peintres français ! La

fortune a bien pu flétrir les lauriers qui couronnaient ces chefs-d'œuvre , mais elle a respecté

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la palme que leur admiration et leur habileté y ont attachée.

En parlant d'habileté , j'arrive assez mal à propos aux productions modernes des artistes espagnols ; il eût mieux valu laisser les amateurs s'inquiéter si cette école, qu'ils viennent d'admirer, a cessé d'exister, que de leur donner de sa décadence, ou, pour mieux dire, de sa destruction , des preuves aussi frappantes , aussi tristes que celles que l'on a étalées dans la pièce qui précède la galerie italienne. Les tableaux qu'on y trouve sont au dessous de la critique , et devant eux on s'aperçoit avec tristesse que , poulies beaux-arts , on doit s'en tenir, en Espagne, comme pour tout ce que l'on y voit, aux souvenirs et à l'espérance.

Et cependant j'ai visité un sanctuaire où brille encore une étincelle du feu sacré : c'est chez don Lopez , le premier peintre du roi , où l'un de nos camarades, qui a fait sa connaissance, je ne sais comment , et qui lui-même ne manque point de talent en peinture, m'a conduit hier. L'extérieur élégant de sa maison, située dans les environs du palais , quelques bustes antiques , quelques bas-reliefs qui décorent sa façade, annoncent l'ha-

aia l'atelier du peintre.

bitation d'un homme de goût , et tranchent assez sur l'uniformité maussade des autres maisons pour qu'on s'en aperçoive avec plaisir. La porte d'un homme d'esprit est autrement placée que celle d'un sot, a dit je ne sais plus quel auteur, et l'on pourrait , plus sûrement que sur bien d'autres indices, juger les hommes sur l'extérieur de leurs

demeures Ce qu'il y a de certain, c'est que

j'aurais assez mauvaise idée d'un peintre qui se ferait une maison semblable aux autres. Dans les beaux-arts, point d'originalité , point de talent ;

et c'est déjà beaucoup de les trouver dans les

alentours de l'artiste ; on espère aussi les rencontrer dans ses productions.

Quand nous eûmes sonné , le guichet de rigueur s entr'ouvrit pour nous laisser passer. Un // ri est pas à la maison . et la promptitude , la facilité avec laquelle une vieille gouvernante prononça ces mots , nous prouva qu'elle épargnait ainsi souvent à son maître les visites des oisifs et des curieux. Cependant , cette fois, c'était la vérité , car en sortant nous rencontrâmes don Lopez qui rentrait. Il est encore jeune ; sa taille est petite , son œil vif ; il nous accueillit avec beaucoup de politesse, et d'après son invitation,

l'atelier DU PEINTRE. 2l3

nous le suivîmes et nous entrâmes, non sans sourire de la mine renfrognée de la vieille qui semblait avoir regret au peu d'effet de son no esta en la taza.

Nous avons cru revoir un atelier de Paris en entrant dans la belle pièce où don Lopez travaille : des chevalets couverts d'ébauches et d'esquisses, des mannequins habilement drapés, de beaux plâtres d'après l'antique, de superbes gravures du Poussin ; des cartons entassés sous les boîtes et les palettes s'y faisaient remarquer dans cette confusion qui n'est point le désordre, et qui s'embellit par l'idée du travail et de l'étude qu'elle semble favoriser. Ce qui frappe le plus dans cette réunion d'objets d'art , c'est un grand tableau qui n'est que commencé , et qui , achevé , ne peut manquer de consoler un peu ceux qui s'affligent du déplorable état de la peinture en Espagne. D'après l'esquisse, ce tableau nous a semblé riche de composition ; la scène est dramatique , et les figures nous ont paru d'une heureuse expression... mais nous y avons vainement cherché des traditions de l'ancienne école. Nous ne savons pas quelle route suivent les contemporains , les rivaux de don Lopez , les tableaux

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modernes , que nous avons vus au Musée , nous ayant appris seulement qu'elle se rapprochait des dessus de cheminées ; mais , quant à lui , nous croyons que son système , sa manière tiennent quelque chose de la direction que le génie de Lebrun, dans un tems, donna à notre école. Le Cyrus vous met en pays de connaissance ; vous cherchez ou vous l'avez déjà rencontré , et vous êtes de suite au fait en songeant aux batailles d'Alexandre. Sorti d'Espagne, j'apprendrai avec plaisir que don Lopez a terminé son grand tableau. Il n'est encore connu , je crois, que par quelques beaux portraits et la faveur de la cour. On attend depuis long-tems son Cyrus. Puisse cet ouvrage lui assigner une place honorable à la suite des bons peintres de sa patrie! Mais qu'il se hâte de faire sortir son nom de l'atelier: les réputations , ainsi que le disait Delille en parlant d'un poète dont la gloire reposait sur des manuscrits, ne sont point comme les olives, les pochetées ne sont pas les meilleures.

LES DEUX CAMPAGNES. 2l5

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N° xxii. — 25 octobre 1823.

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Quantum mutatus ab Mo!

ViRG.

Quel changement4

« Il est fâcheux que l'un des officiers qui suivirent le soutien de Philippe V, que l'un de ces Français qui, à côté de Vendôme, combattirent pour qu'elle ne fût pas vaine cette grande parole du grand roi sur les Pyrénées , n'ait pas écrit , comme vous, ce qu'il vit en Espagne, et ne nous ait pas laissé un souvenir des choses de son tems, et de la façon dont allaient les affaires de ce pays,

lors de cette première visite » M. de Saint-

Ives me parlait ainsi l'autre jour, après avoir entendu la lecture de quelques-unes de mes observations sur Madrid.

2l6 LES DEUX CAMPAGNE*.

« Vraiment, lui répondis-je, mon colonel, une page d'un pareil mémento mise en regard avec quelques mots des événemens du jour, serait piquante en effet. Mais savez-vous ce qui serait plus amusant pour un amateur des contrastes ? Un souvenir de l'invasion de Buonaparte rapproché de notre présente promenade militaire. Ces petits détails, qui font tout le charme d'un journal , perdent leur piquant en retraçant un teins tout-à-fait mort pour nous ; d'ailleurs je me suis laissé dire que tout se passait alors à peu près comme aujourd'hui... Vous riez! Vendôme était brave, généreux ; on le chérissait au camp ; on le trompait dans son hôtel de Madrid ; et plus -d'un grand seigneur faisait des économies à sa suite. On ajoute que mainte fois, dans ses projets, il fut contrarié par un étroit financier du tems qui, à chaque coup de fusil , avait un plan, des notes, et surtout des mémoires à présenter ; enfin on conte encore la fermeté dont il fit preuve en déclarant, dans l'affaire du traitant Devorard , le fournisseur d'alors, que son nom, dont on avait indignement abusé, ne pouvait ni ne devait em- pêcher la punition des coupables... ! Vous voyez ^ ajoutai-je, qu'un récit des événemens de cette

guerre , à peu de choses près , ressemblerait à ce que nous avons vu. Il n'en serait point ainsi de la dernière invasion... Un jour, un seul jour Ta séparée de cette expédition : c'est le même théâtre, ce sont les mêmes acteurs, et pourtant quel changement! »

Le colonel lui-même avait fait cette campagne de 1808. A cette époque, il était lieutenant dans l'un de ces régimens de lanciers qui forcèrent le passage de Sommo-Sierra , et ouvrirent Madrid à l'empereur. Il consulta le livre de souvenirs où il a toujours eu le soin d'inscrire les jours bons et mauvais de ses longues guerres , et sentant toute l'originalité du rapprochement , il m'apporta le lendemain le relevé des événemens d'un gourde 1808, et le détail d'une journée de i823: c'est assez pour connaître les deux campagnes.,.

Ah uno dis ce omnes !

« Le 3o novembre 1808, le corps que commande le brave maréchal Victor a attaqué les formidables retranchemens de la montagne. L'affaire a été un peu chaude : le régiment a perdu deux 1. 10

2t8 LES DEUX CAMPAGNES.

cents hommes : il n'y a eu que six officiers de tués... ; ce n'est pas assez pour l'avancement.

» L'empereur a été très-content. Il a dit au maréchal qu'il était heureux d'avoir des hommes comme lui à son service, et qu'il saurait les garder. Le soir, il a paru sur le champ de bataille.

» C'est une chose horrible à voir que les défilés de la montagne encombrés de morts et de blessés abandonnés... Il se frottait les mains, et riait en nous annonçant quïl serait bientôt à

» Le général Monbrun a félicité notre commandant. Ce brave officier, qui s'est encore distingué à cette affaire, a fait toutes les campagnes,

et n'est pas encore décoré On lui a promis

de citer sa belle conduite sur le bulletin , mais cette faveur est si grande que nous n'osons pas y compter.

» Nous sommes entrés, après l'affaire . à Monsierra. Toutes les maisons étaient abandonnées. Les habitans ont rejoint les brigands dans les montagnes.

» Mon bivouac est établi dans l'église du village. J'ai fait du feu avec les bancs et les tableaux... Ça brûle bien.

« On fait une garde sévère... On voit toujours des feux sur les montagnes.

» Nos soldats sont furieux. Ils ont trouvé, dans la cour d'une maison , trois de leurs camarades qui se sont égarés hier , et que les brigands ont pris. Ils étaient pendus, et ne sont morts qu'après

les plus affreuses souffrances Ce détail fait

frémir.

» On vient de fusiller l'alcade, que l'on a pris comme il cherchait à s'introduire dans sa maison, que les soldats démolissent pour entretenir leurs feux.

» Le jeune D... , qui sort de Saint-Cyr, s'est plaint ce matin au colonel. Ses hommes l'ont envoyé promener, parce qu'il voulait s'opposer au pillage dans la dernière ville. — Fermez les yeux , ou cassez-leur la tête ! voici la réponse qu'il a reçue... On ne nous connaît plus que sur le champ de bataille.

» On disait , après l'affaire, que Madrid parlait déjà de capituler. L'empereur, assure-t-on, a déchiré les propositions qui lui ont été adressées à ce sujet... 11 ne veut pas entendre parler d'accommodement avec les ennemis duroL. Joseph; et cependant... !

» Mon lancier vient de m'apporter un morceau de pain et un oignon. C'est un brave garçon ; il a été obligé de mettre le sabre à la main pour les avoir... J'ai encore du vin dans ma peau de bouc ; je soupe au coin du feu.

» Je vais écrire à mon Alexandrine... Quand la reverrai-je? quand sera-t-elle à moi? Si la paix se faisait... J'espère bien que non. Nous ne quitterons l'Espagne que lorsque le nouveau roi sera bien solide sur son trône, et ça ne sera pas demain. D'ailleurs n'avons-nous pas la Prusse , l'Autriche, ou la Russie? La guerre!... je ne veux la revoir qu'avec la double épaulette.

» Aux armes! je viens d'entendre un coup de

carabine. C'est la vedette qui se ffcplie nous

sommes attaqués!

» Le pauvre commandant que Ton devait citer sur le bulletin a été tué dans cette escarmouche de nuit... »

« Le i- mai 1823, le quartier-général a été porté à Buyatrago. Cette ville est sur le revers de Sommo-Sierra , du côté de Madrid. J'ai revu

le champ de bataille où mon ancien régiment fit une si belle charge... C'est dans la nuit qui suivit cette affaire que fut tué le brave commandant Mariin.

» Le régiment n'a pas perdu , jusqu'à présent, un seul homme. Les soldats oublient leurs fatigues, et reprennent une nouvelle ardeur à l'aspect de celui qu'ils suivent. Toujours au milieu d'eux , il partage leurs travaux , leur bivouac , comme il partagerait leurs dangers si l'ennemi se présentait.

» Il ne faut pas que j'oublie de m'informer quel était le brigadier qui était d'escorte hier aux équipages du prince. Son cheval s'est abattu dans une descente. Il s'est grièvement blessé , et le prince a fait demander son nom.

» Mon fils Alexandre, qui m'a écrit, est dans l'enchantement. Le général, qui l'a pris, à sa sortie de Saint-Cyr , comme officier d'ordonnance , lui a promis de le citer dans un de ses premiers rapports... Il est toujours devant Pam~ pelune.

» J'ai reçu aussi une lettre de Paris... Ma femme m'apprend la retraite du duc de Bellune.

Tous les officiers à qui j'ai fait part de cette nouvelle en sont fâchés.

» Nous n'avons été nulle part reçus avec plus d'enthousiasme qu'à Monsierra, oùj'aivoulum'arrêter par souvenir. Tous les habitans étaient accourus au devant de nous. Les cloches sonnaient. On criait : Virent France et Espagne! Nous avons trouvé des provisions en abondance. Nos soldats se sont bien rafraîchis, et tout a été exactement payé.

» Nous avons pris dans le village un guide , car le régiment a été détaché sur la gauche. C'était un grand jeune homme, armé d'une escopette et de pistolets , qui marchait devant nous. Il paraissait soucieux , nous regardait d'un air sombre , et ne répondait rien aux paroles amicales qu'on lui adressait. Je ne savais trop qu'en penser... Cependantil nous a bien conduits. Quand nous avons été à notre destination , il m'a dit en espagnol : « Vous voilà où l'on vous a dit d'aller ; adieu! Si les libérales vous avaient attaqué en route , je me serais battu à côté de vous , et cependant vous êtes Français ! Je n'aime pas les Français... ils ont tué mon père la dernière fois

qu'ils sont venus chez nous... je ne l'ai pas oublié, et vous Pavez vu , j'ai marché à côté d'eux en ami... ! pour le roi et la sainte religion! » ajouta-t-il en faisant le signe de la croix.

» C'est peut-être le fils de l'alcade que j'ai vu fusiller à Monsierra.

» J'ai env©yé ce matin , d'après l'ordre du général j retirer le sabre à M. de M.... Pour presser la marche des bœufs qui traînaient nos fourrages , il a piqué de son arme l'un de ces animaux ; le paysan s'est plaint , et le jeune officier paiera le bœuf, et restera aux arrêts de rigueur jusqu'à nouvel ordre.

» On dit qu'il y a déjà une convention passée entre l'armée française et les troupes constitutionnelles qui occupent Madrid. Loin de rejeter leurs propositions , il paraît que l'on va au devant, et cependant...

» J'ai écrit à Alexandrine que j'espérais l'embrasser bientôt. Tout sera fini , fort heureusement , à la fin de l'année. Un capitaine d'étatmajor m'a assuré que l'établissement de la charte, en Espagne, allait terminer, un de ces jours, notrfe entreprise guerrière. Il a ajouté que nos ministres

n'auront nullement envie, quand Ferdinand sera libre, de lui laisser long-tems leur argent et leurs soldats !

» Je quitte mon journal pour conduire mon régiment à la messe C'est aujourd'hui dimanche? »

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N° xxiii. — 3o octobre 1823.

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Victurus, genium débet habere liber.

Martial, ~~

Pour qu'un livre vive long-tems, il faut qu'il soi; Pouvrage du génie.

Voulez-vous de la foule obscure Qui rampe au pied de l'Hélicon , Sauver vos vers et votre nom ?

Il faut être, sans imposture, L'interprète de la nature Et le peintre de la raison.

Gkesskt.

Lorsque Ton a saisi les principaux traits d'une ville , et que le plaisir des yeux commence un peu à se lasser, on passe assez volontiers à celui de l'imagination. Il était tems de m'occuper de la littérature espagnole, et je voulais donner à ma notice une de ces tournures vives et piquantes que Boileau a employées dans son

Lutrin > quand il fait rouler les mauvais livres de ses contemporains sur les degrés du grand escalier : je suis allé la chercher , ce matin , dans la boutique de Rodriguez. C'est un libraire qui, comme presque tous ses confrères, a son établissement dans cette grande rue qui monte de la Puerta dit Sol à V Imprenta reaL

Un grand carton , composé de titres de livres collés les uns à côté des autres , et mêlés de quelques gravures pieuses , orne sa porte et lui sert d'enseigne. J'écartai la grande toile qui flotîc devant rentrée de sa boutique, et lui conserve la fraîcheur et l'obscurité, et je pénétrai dans le sanctuaire silencieux des muses ibériennes. J'arrivai au moment où son desservant s'apprêtait à charger les nouveaux rayons d une bibiiotheque qu'il avait, dans l'intention de la rajeunir, délivrée, quelques jours auparavant, du poids séculaire de ses livres poudreux. Us étaient gisans par terre, et le vieux marchand en lunettes et en pantoufles, baissé sur leurs masses déplacées, soupirait à l'aspect du travail qu'elleslui pré paraient. Une toux dont il laissait échapper quelque quinte accidentelle , enlevait parfois de ces tranquilles bouquins une poussière épaisse qui

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les faisait disparaître, ainsi que leur possesseur, dans un nuage classique. Malgré les désagrémens de cette poudreuse atmosphère , j e résolus de profiter de la circonstance pour venir à bout de ma tâche. Je songeais à la bibliothèque de don Quichotte. « Voyons, disais-je en moi-même, si l'arrangement de ces livres sera pour moi et mon lecteur ce qu'a été le dérangement admirable des romans du chevalier de la Manche... Ce ne serait pas mal de faire connaître ainsi les ouvrages les plus estimés en Espagne. »

J'étais un habitué de la boutique de Rodriguez. Je pris un livre par terre ; il m'indiqua de la main une chaise dans un coin , et je m'assis en attendant qu'il commençât son opération bibliographique... L'ouvrage que je tenais renfermait quelques discours sur la langue que les auteurs de ce pays ont employée ; on ne pouvait mieux se préparer aux notions que j'allais acquérir.

« La langue castillane, je fais ici un résumé de ma lecture, a tant d'analogie avec la latine, qu'on voit qu'elle en dérive nécessairement. Les Romains s' étant établis dans cette contrée après la ruine de Carthage, ordonnèrent qu'aucun na-

iurel du pays ne parlât aux gouverneurs et autres officiers que la langue romaine. Le rapport nécessaire et continuel de cette nation avec ses maîtres l'obligea donc d'apprendre le latin, qui devint enfin l'idiome vulgaire , et fut en usage jusqu'au cinquième siècle de l'ère chrétienne.

» Si le séjour des Vandales ne fut pas assez durable pour changer le langage établi , ils ont du moins pu l'altérer en y mêlant leurs expressions ; et c'est là peut-être la première cause de cette différence de dialecte qu'on remarque entre diverses provinces de ce royaume. Les Goths s'attachèrent à la langue des Romains, dont ils furent d'abord les alliés et les amis. Us ne parlaient leur idiome qu'entre eux et dans le commerce particulier. Leurs lois furent écrites en latin ; mais il est probable qu'ils y glissèrent leurs tours de phrases , leurs constructions , et cette répétition continuelle d'articles et de pronoms qui fait le caractère propre de nos langues vivantes.

» Pendant près de huit cents ans que les Arabes ont demeuré en Espagne, la langue du pays a encore éprouvé beaucoup de changemens. Elle a pris d'eux quantité de mots et de pronon-

eiations qu'on reconnaît sensiblement aujourd'hui. Les Goths , retirés dans les montagnes des Asturies, n'ayant ni la facilité, ni le loisir de cultiver les lettres, corrompirent le latin extraordinairement , et en formèrent un nouveau dialecte. Ayant quitté leurs retraites pour faire des conquêtes, leur langue s'étendit avec leur domination. Les peuples soumis furent obligés de la parler, mais en conservant toujours quelques-unes de leurs expressions , et c'est de ce mélange qu'est formé aujourd'hui le langage espagnol, dont le latin est la base principale. Alphonse-le-Sage , ou le Savant, car il fut l'un et l'autre, ordonna que tous les actes publics fussent écrits en langue castillane , et dès lors on s'appliqua à l'orner, à la polir, à l'adoucir, en ajoutant ou en retranchant certaines lettres. Les bons écrivains parurent ensuite , et la langue fut censée avoir atteint sa perfection et s'être fixée par leurs ouvrages.

» La même révolution est arrivée dans la poésie. Avant les Romains, les habitans de la Gallice composaient et chantaient des vers ; et peut-être tenaient-ils cet usage des Tyriens, qui abordèrent les premiers dans leur pays. Le succès

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avec lequel ils cultivèrent cet art, quand ils furent subjugués par les Romains, fait juger qu'il leur avait été très-familier. Le siècle d'Auguste, qui donna à Rome un si grand nombre d'excellens poètes, ne fut pas moins fertile en Espagne : Hyginus et Hena étaient nés dans ce pays. Sé-^ nèque, Lucain, Martial vinrent après. Je ne cite que les plus connus; car Licianus, Canius et Decianus étaient du même tems. Le poète Prudence vivait au quatrième siècle.

» L'irruption des barbares, au commencement dueinquième, fit perdre à ces peuples le goût de la bonne poésie, et devenus chrétiens, ils cessèrent de s'attacher aux grands modèles, comme dangereux pour les bonnes mœurs. Ils écrivaient sans génie et sans art des hymnes, des épitaphes et d'autres morceaux à l'usage des églises, détournant les fidèles de la lecture des poètes païens. Ce zèle aveugle fut une des principales causes de la dépravation de leur goût.

» On écrivit ainsi jusqu'à l'arrivée des Maures , qui apportèrent avec eux leurs armes et leur poésie. Les Espagnols oublièrent le latin pour apprendre l'arabe , et bientôt ils firent des > vers en cette langue avec plus de grâce que les

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Maures mêmes. Leurs ouvrages manuscrits se conservent encore dans plusieurs bibliothèques; la plupart traitent de la morale , de la religion , de la politique , de la littérature et de l'histoire naturelle. Les femmes espagnoles, principalement de l'Andalousie , cultivèrent même avec succès ces muses imposées à leur patrie. On trouve dans les manuscrits de l'Escurial quelques-unes de ces poésies , parmi lesquelles on distingue la célèbre Maria Alphaisuîi , native de Séville j et digne d'être surnommée la Sapho de la poésie arabe.

» Les langues provençale et portugaise ayant passé en différentes provinces , la poésie y fut également cultivée sous ces deux idiomes : la basque et la gallicienne y eurent aussi leurs partisans 5 mais cette dernière fut plus pieuse qu'agréable , et contente de servir d'organe à la dévotion des pèlerins de Saint- Jacques, elle négligea les ornemens. A l'exception de quelques romances, on ne connaît d'autres productions en langage basque que des hymnes et des cantiques. La versification provençale, bornée aux disputes amoureuses, n'osa traiter les sujets élevés. Elle était tendre, badine, spirituelle, mais incapable

d'atteindre au sublime ni au merveilleux. Depuis que les muses portugaises ont parlé par la bouche du Camoëns, elles peuvent s'élever à la dignité des sujets héroïques. La poésie arabe aime les jeux de mots, les équivoques, les allusions, les métaphores. Elle est ingénieuse dans la construction des vers , a de l'harmonie dans la mesure ; mais lorsqu'elle veut s'énoncer avec majesté, elle pèche presque toujours par un excès d'enthousiasme.

» La castillane s'est appropriée tous les genres. Gonzalve de Berceau , moine du monastère de Saint-Milan , est le premier qui ait fait des vers en cette langue; il vivait au commencement du treizième siècle, et composa la vie de plusieurs saints. Il commence ainsi celle d'un saint Dominique de Silos : « Je veux écrire en vers cas- » tillans la prose d'un confesseur : c'est le lan- » gage qui se parle entre voisins. Je suis bien » trompé si mes vers ne valent pas un verre de » bon vin. »

» Gonzalo fut suivi du roi Alphonse , dit le Chaste, qui versifia l'histoire d'Alexandre, et composa plusieurs cantiques. C'est sous son règne que parut le poète Jean Ruiz , auteur d'un ou-

LE LIBRAIRE. 233 vrage où se trouve la guerre entre don Carnaval et don Carême. Ce qu'on m'en a dit me paraît assez singulier pour en placer ici une esquisse.

» Carnaval , ayant été vaincu la nuit du mercredi des cendres , reste malade jusqu'à la semaine sainte : ses forces reviennent alors et le mettent en état de se battre. Secondé d'un brave athlète, qui est le seigneur Déjeûné, il envoie un cartel à Carême , et le dimanche de Pâques est fixé pour le jour du combat. Carême se trouvant faible, s'habille en pèlerin ; et pour éviter un duel qui le tracasse , saute par dessus les murs le samedi saint et s'échappe. » Tout l'ouvrage est rempli de pareils épisodes. L'auteur prend la défense des petites femmes contre les grandes , et finit par ces mots : « Puisque les grandes ne sont » pas meilleures que les petites , il est de la pru- » dence de choisir le moindre mal ; et de deux » femmes, c'est à la plus petite qu'il faut donner » la préférence. » Tel fut à peu près le goût de la poésie espagnole jusqu'à la fin du quatorzième siècle, tems où les Français écrivaient, dans une langue barbare, des choses encore plus ridicules.

Juan II, qui mourut vers l'an 1 4^4 ? favorisa cet art et lui donna une nouvelle splendeur.

On vit alors des ouvrages conduits avec plus de soin, et écrits avec plus de goût... Ferdinand et Isabelle encouragèrent cet heureux élan. De la même main dont ces princes abaissaient les ennemis de l'état , ils élevaient des hommes de génie , et répandaient des bienfaits sur eux. Charles- Quint montra encore plus de goût pour les talens. « La noblesse me dépouille , disait ce » monarque ; le commerce m'enrichit ; les scien- » ces et les arts m'immortalisent. Je peux, en » une heure, faire cent grands d'Espagne comme » vous, ajoutait-il en parlant à ses courtisans, » et en vingt ans je ne ferais pas un bon poète, » un bon historien , un bon peintre. » On sait qu'un jour il ramassa le pinceau du Titien, et qu'une autre fois il ne dédaigna pas de lui rendre visite. Son règne fut le berceau de la littérature et de la poésie espagnoles. Cette gloire se soutint jusqu'à Philippe IV, qui voulut bien , dit- on , courir lui-même cette carrière en composant une tragédie : tandis que le peuple allait en foule au combat du taureau , la cour, et tout ce qui n'était pas peuple, jouissait du plaisir plus délicat de voir jouer les pièces de Lopez de Vega et de Calderon.

J'en étais là de ma lecture, et le libraire, sur les derniers échelons d'une longue échelle, recevait déjà des mains d'un petit garçon ses livres qu'il replaçait en toussant. Il en était aux théologiens. « Place de repos, dit-il. Je suis bien sûr de n'avoir de long-tems recours à ce rayon. »

Je me rappelai ce vers épigrammatique :

Sacrés ils sont , car personne n'y touche.

La théologie consiste principalement ici dans l'étude des pères, des conciles, des décrets des papes, et surtout des systèmes de saint Thomas et de saint Augustin. La connaissance des langues sacrées et la concordance des textes y sont très-négligées; en récompense, on donne beau coup dans les solutions des cas de conscience : chaque péché a été une occasion de volumes bien nourris ; on raffine en in-folio sur toutes ses circonstances ; on en fait une science , xn art , un système , le tout divisé par chapitres et enrichi de notes. Je vis passer devant moi tout cet arsenal de confession... L'affreuse quantité de livres que Ton a écrits sur nos infirmités physiques m'a souvent fait trembler sur le nombre de maux qui pouvaient assaillir notre pauvre ma-

chine, et je vous assure qu'une conscience, sans être trop timorée, peut s'étonner tristement, à * l'aspect de ces volumineux traités de nos médecins spirituels, de tout le mal qu'elle peut avoir à se reprocher. Le livre de Sanchez sur le Mariage n'était pas le moins curieux de tous ces examens. Le libraire, avec dédain, le jeta dans un coin bien obscur : ce dédain, sa toux, son âge , et madame Rodriguez qui entra dans ce moment, me prouvèrent que ce n'était plus pour lui un meuble de ménage , et qu'aucuir scrupule de cette nature ne lui ferait troubler le repos de ce chaste casuiste.

Leurs meilleurs orateurs religieux sont du seizième siècle. Je vis passer des recueils de sermons de toutes les tailles. Hérissés de citations et d'argumentations qui sentent le banc des écoles disputantes, ils ne sont point exempts de cet orgueil national qui serait si plaisant aujourd'hui sans le souvenir ou l'espérance. Un prédicateur, par exemple , disait que Satan transporta le fils de Dieu sur une montagne , d'où il lui fit voir la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre et tous les royaumes de l'Europe; heureusement, ajoutait cet orateur, les Pyrénées lui cachaient

l'Espagne ; car elle n'aurait pas manqué de tenter le Sauveur.

La longue marche de ces ennuyeuses homélies fut fermée par la piquante Histoire du fameux Gervais de Compazas. Dans ce livre, le père Isla s'est montré pour les mauvais prédicateurs ce que Cervantes a été pour les mauvais romanciers de son tems, et je vis que le mot de Montesquieu : « Le meilleur livre de ce pays est celui qui se moque de tous les autres » n'est pas une vérité seulement pour le Don Quichotte que le libraire avait déjà placé avec tout le respect qu'il mérite.

Il s'occupa ensuite des historiens. « Mariana , dit-il , doit occuper la première place. On peut comparer son histoire d'Espagne aux meilleures productions de l'antiquité par la grandeur du dessein, la noblesse du style, la majesté des réflexions. Voici son ouvrage tel qu'il l'écrivit d'abord en latin , et le voilà en espagnol ; mais le premier est bien supérieur au second : sa latinité est digne du siècle d'Auguste. Mariana n'osa pas aller au delà du règne de Ferdinand et d'Isabelle , et je placerai bien loin , derrière lui , Saludo , Soto et Miniana, ses faibles continuateurs.

» Place honorable pour la Relation de la guerre de Grenade contre les Maures, par Mcndoza ; pour les Annales d'Aragon, par Zurita; pour les Mémoires de la guerre de la Succession , par le marquis de San- Philip e ; pour Y Histoire critique d'Espagne, pardon François Marden; et comme ce n'est pas à nous à reprocher à nos concitoyens trop d'enthousiasme pour les auteurs de notre patrie , n'oublions point les neuf volumes de Y Histoire littéraire d'Espagne. »

Le libraire entassa dans un coin obscur quelques romans de chevalerie... Je fus fâché de ce dédain pour ces vieux et longs contes qui eurent du moins le mérite d'inspirer le plus étonnant des livres, et d'ailleurs j'eus toujours un faible pour ces hommes à grands coups d'épée dont ils célèbrent les exploits , et , comme Gil-Blas , « j'avouerai, à ma honte, que je ne hais pas trop ces productions , malgré les extravagances dont elles sont tissues. »

A propos de Gil-Blas, je le vis passer habillé à l'espagnole. L'auteur ne l'a point présenté comme traduit ; c'est , selon lui , une restitution qu'il fait à sa patrie... Je trouvai ce patriotisme un peu cru , et un coup d'œil sur les pièces du procès renfermées dans un discours prélimi-

naire est suffisant pour connaître toute la fausseté de l'accusation de vol portée contre Lesage.

Le seigneur Rodriguez , en plaçant , avec respect , trois volumes sur un rayon encore vide, récita ce passage du Don Quichotte : « Voici YAruncana de don Alonzo d'Ercilla, VAustriada de Jean Rufo Jura de Cordoue , et le M ont fe rat de Christo-Val de Vives , poète de Valence. Ce sont les meilleurs vers héroïques qu'on ait jamais faits en espagnol , et ils peuvent aller de pair avec les plus fameux ouvrages de l'Italie. Conservez -les chèrement tous trois , comme des monume^ précieux de l'excellence de nos poètes. C'était le tour des poètes, en effet, et de ces trois messieurs déjà installés, je ne connaissais opCErcilla. Malgré le jugement qu'en porte Voltaire ( Essai sur la poésie épique ) ; malgré la longueur fatigante de ses trente-sept chants et de ses trente mille vers, je m'étais plu à la lecture de son poëme. Au milieu de ses défauts nombreux , on lui reconnaît un mérite essentiel : si , d'après le précepte d'Horace , la poésie est une peinture, c'est-à-dire, si elle doit réveiller dans notre esprit l'image et l'idée du sujet qu'elle traite, Ercilla a été un grand

n!±Q LE LIBRAIRE.

peintre... Il peint d'après nature, soit qu'il décrive les sites , soit qu'il rapporte les orageuses délibérations du sénat , ou les batailles des peuples du Chili. On s'attache involontairement à ces compositions inspirées dans les déserts, sous la tente, sur le champ de bataille et au milieu des tempêtes de l'Océan. Comme le Camoëns, et dans le même tems, Ercilla a été visité par une muse aventureuse qui monta sur son navire, et magique passagère, charma les hasards et les longues fatigues de ses voyages ; elle donna à sa lyre ces notes graves et tristes qui sont dans les orages et les forêts du Nouveau-j^nde , et ces accens rauques et bizarres qui rappellent les chants de ces peuples barbares qu'elle observa à ses côtés *.

Voici tous ceux qui illustrèrent le seizième siècle , et en firent l'âge d'or des muses espa-

* Il a paru, en 18.24, une traduction, une abre'viation de VAruncana. Cet ouvrage remarquable de M. Gilibert de Merlhiac fait très-bien connaître le premier poë'me de l'Espagne , et a rempli le vide qui se faisait remarquer de ce côté dans notre litte'rature : le poème & Ercilla n'avait pas encore e'te' traduit en fran= çais.

gnôles : Lopez de Mendoza , qui donna à ses poésies galantes et morales la mesure des vers italiens et provençaux ; Jean de Mena , élevé et noble ; George Manrique , dont les vers présentent de la délicatesse et du goût. Ces trois hommes sont les pères et les créateurs de la poésie espagnole- Après eux, le libraire plaça leur émule, Enzina, qui traduisit en vers les églogues de Virgile , et les ajusta , par d'ingénieuses allusions, aux actions glorieuses des rois Ferdinand et Isabelle ; il composa sur le même sujet un petit poëme de la Pienomviée. Je vis ensuite passer devant moi Garcilosa de la Vega , ce prince de la poésie espagnole, enlevé trop jeune aux muses qui atteignirent , en le suivant , une élévation jusque alors inconnue; Diego de la Mendoza, dont on vante la hardiesse, l'esprit et l'érudition ; Guttieres de Cetina , dont les poésies soignées, douces et tendres sont inspirées par l'amour ; Louis de Haro , François de Miranda , Pierre de Padilla , Fernande z de Velasco, Jérôme de Bermudez , Lopez de Rueda, François de Mediano , Ferdinand de Herrera , Virrues , Jérôme Ramirez , Alphonse Ledesma , Lopez de Zarata, et Alphonse de Faires. Les Grâces joii. ii

2^2 LE LIBP» AIR E.

gnirent aussi quelques fleurs à cette couronne poétique dont le tems ne flétrira jamais la fraîcheur en Espagne, et mon cicérone littéraire installa les poésies de Félicienne Henriquez de Guzman de Sèçille , et les œuvres d'Ange Sigé de Tolède , à la suite de tous ces poètes élégans et agréables.

« Ce beau tems de notre poésie , dit le libraire en soupirant, ne passe pas un siècle. Les Italiens, de qui les auteurs espagnols avaient d'abord reçu des leçons, contribuèrent à cette décadence. Le faux éclat des concetti, des pointes, des métaphores , des antithèses, des allusions , des équivoques, passa de l'Italie en Castille, et devint le goût général de la nation. Les poètes, renonçant aux bonnes études pour s'abandonner à la subtilité de leur esprit , oublièrent jusqu'aux règles de l'art ; ils firent consister le mérite d'un ouvrage dans le raffinement , l'affectation, l'obscurité ou le précieux. Quelques-uns se servirent de mots nouveaux , de termes sonores , d'expressions emphatiques, de constructions extraordinaires, d'un jargon étranger au milieu même de leur nation... Voici, ajouta-t-il en me montrant un livre richement relié et fermé par des

agrafes d'argent , le patriarche de celte secte d'écrivains. L'antique richesse de sa couverture, l'épithète bétonnant qui précède son nom sur le titre, vous donnent l'idée du succès fatal de ses écrits, et de l'influence que cette gloire mal acquise eut sur les auteurs du tems... Ainsi le goût de la bonne littérature commença à se corrompre chez nous par Gongora , comme à Athènes par Lycophron; à Rome, par Pline et Sénèque ; en Italie, par Marina; en Angleterre, par Butler; et en France , par Marivaux. »

Le vieux Rodriguez avait ouvert le livre au hasard. « Ecoutez un peu ce que ce poète adresse au rossignol : « Il pleure avec tant de variations, » avec tant de grâce , que je soupçonne qu'il » renferme une multitude de rossignols dans son » gosier, à travers lequel ils font entendre al- » ternativement leurs douleurs ? ?> Trouverezvous meilleur ce passage où il dit à une jeune et charmante dame : « Qu'elle n'a encore que » quelques années d'existence , mais qu'elle » possède plusieurs siècles de beauté. » Ne rirez-vous pas de l'entendre relever l'importance du Mançanarès en le nommant le Vicomte des

Fleuves? * et ne croirez-vous pas plus dignes du titre d'étonnant les admirateurs de ces platitudes prétentieuses que celui qui , le premier, Jes mit à la mode? Au milieu de ces pointes, de ces saillies, de ces métaphores outrées et ridicules, paraissent les ouvrages de Lopez de Vega, génie heureux et fécond, mais dont le style ingénieux, doux , harmonieux, varié, a souvent tous les défauts de ce tems là... *, et, pour vous en donner un exemple, je ne chercherai pas long-tems. Voici ce que je lis dans un volume de ses Pastorales qui vient de me tomber sous la main : « Une bergère pleure sur le bord de la mer... » qui s'avance comme pour recueillir ses larmes, » et les changer en perles après les avoir renfer- » mées dans des coquillages. » Il avait assez de

* Gongora eût bien dû s'entendre avec Quevedo, qui a dit que ce même fleuve est réduit pendant l'été à la triste condition du mauvais riche , qui demande de l'eau au fond des enfers. En effet , un Espagnol passant un jour cette rivière à gué, s'arrêta, et regardant le pont de onze cents pieds de long que Philippe II fit bâtir, s'écria qu'il serait utile de le vendre pour avoir de l'eau.

goût pour sentir combien ce genre était pitoyable , mais auteur ne sacrifia jamais, autant que lui , à l'esprit du jour et au goût du peuple. Pour lui plaire , il méprisa dans son théâtre les anciennes règles , la vraisemblance , la régularité, la décence. Il fait naître, croître, vieillir et mourir ses héros dans le cours d'une représentation. Ils parcourent la terre du couchant à l'orient , du midi au nord ; et quelquefois il les fait voler par les airs. Les laquais parlent en courtisans, les princes en fanfarons, les dames de qualité en femmes du peuple. Les acteurs entrent en foule et sortent en confusion ; une seule pièce présente souvent jusqu'à soixante personnages, et finit par une procession; et quand

Cervantes blâmait cette licence « C'est le

» peuple qui nous paie , » répondait Lopez de Vega ; « il est juste , pour lui plaire , de lui » parler en ignorant. Je tiens sous clé Aristote » et Horace , parce que leurs préceptes m'im- » portunent. J'ai chassé de mon cabinet Plaute » et Térence ; leurs ouvrages me montreraient » partout la critique des miens. >»

Les règles de l'art ne furent pas mieux observées par Calderon de la Barca , dont le libraire

246 LE LIBKAIRE.

plaçait dans ce moment les neuf volumes de pièces de théâtre , et les six d'actes sacramentaux. C'est le Shakespeare espagnol : il a la fécondité, l'irrégularité du tragique anglais, et quelquefois aussi son génie. Malgré ses défauts, Calderon est regardé comme le dieu du théâtre espagnol. Son génie supérieur lui fit enfanter les plus grandes choses au milieu des plus faibles. On admire dans son style la noblesse d'une diction élégante sans obscurité ; on estime sa manière ingénieuse de tenir toujours les spectateurs en suspens.... Corneille a pris dans son théâtre le sujet d'Héraclius. Voici Solis , Moreto , Zamora , Candanco , Canizares qui méritent des éloges pour s'être un peu plus rapprochés des règles de la bonne comédie. Ce qui frappe le plus dans les auteurs dramatiques de cette nation , c'est leur prodigieuse fécondité ; on ne peut entendre sans étonnement que Lopez de Vega ait composé deux mille pièces de théâtre ; mais quand on connaît la nature et la forme de ces sortes d'ouvrages, ce phénomène apparent est plus aisé à concevoir. Les Espagnols ont un grand nombre de chroniques, d'annales, de romances . de seguedillas. On y trouve quelques

LE LIBRAIBE. 2^

anecdotes historiques , quelques aventures intéressantes noyées dans un fatras de circonstances merveilleuses , extravagantes , puériles et superstitieuses que la tradition populaire ne cesse d'y ajouter. Un auteur choisit une de ces aventures , en transcrit sans choix et sans exception tous les détails , met seulement en dialogue ce qui est en récit, et donne à cette compilation le nom de comédie. Vous concevez qu'un homme qui a de la facilité et de l'habitude aura plus tôt écrit quarante ouvrages de ce genre qu'un poète aujourd'hui n'aura fait une pièce d'un seul acte, où il est obligé de dessiner des caractères , de préparer, de graduer, de développer une intrigue , et de s'assujettir à toutes les lois de la décence , du goût , de la vraisemblance et de l'usage. Le poète Hardy faisait ses comédies en trois jours : mais quand on les lit , on n'est pas étonné qu'il en ait donné plus de six cents.

Je m'en voudrais de terminer cette longue énamération sans dire un mot des quatorze volumes du père Feijoo , que le libraire plaça , avec beaucoup d'attention , sur l'un des rayons les plus apparens de sa bibliothèque. « C'est, me dit-il , le meilleur des critiques de l'Espagne.

Son Théâtre critique et universel sur les erreurs communes en tout genre de matières est digne de sa réputation et de V effet qu'il produisit en paraissant. Le savant bénédictin discute, éclaire, juge et prononce , et quand il ne l'ose pas, il met le lecteur sur la voie, et laisse entrevoir son sentiment , qui est toujours le plus juste. . . Quoique plusieurs de ses raisonnemens soient marqués au coin national et respirent sa méthode scolastique , c'est , sans contredit , le philosophe le plus sage et l'écrivain le plus libre de sa nation. »

Il n'y avait plus que peu de livres à placer. Ils étaient modernes, et c'était , selon le librairer les seuls poètes à citer depuis le dix-huitième siècle. Je me baissai, et j'aperçus les noms de Vassara , de Montiano , celui de Moniengo , auteur de quelques belles odes; à'Yriarte, de Huerlo , de Melendez Valdez , l'Ànacréon espagnol; de Samaniègo « Et vos auteurs vi-

vans! » lui dis-je. Il baissa la tête , et m'indiqua , après un moment de silence, une boutique voisine où je pourrais trouver quelques renseignemens à ce sujet. Après l'avoir remercié de sa complaisance, je le quittai avec un livre qu'il me prêta... C'est un ouvrage de don Ignace de

Lussan; en route, j'y lus ces mots que je ne puis citer plus à propos qu'à la fin de cet article. « J'attribue , c'est l'auteur espagnol qui » parle, cette disette de bons auteurs en Espagne » à une certaine fierté qui croirait s'avilir si elle » s'assujettissait aux règles prescrites , et qui » prend pour inspiration , pour enthousiasme , » ce qui n'est que le fruit d'une imagination qui s'égare. »

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N° xxiv. — 6 novembre 1828.

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Experti invicem sumus ego et forîuna. Mihi ultione nsque solatiis opus est : alii di utils imperium tenuerint , nemo tam fortiter relinquent.

Tacitk.

Nous nous sommes assez éprouvés, la fortune et moi. Du reste, je n'ai besoin ni de vengeance ni de consolation; je veux que d'autres aient tenu l'empire plus long-îems que moi t mais personne ne l'aura quitté plus généreusement.

On sait qu'après les fatigues et les prospérités d'un long règne, lassé d'une des vies les plus agitées et les plus glorieuses que monarque ait menée, le rival et le vainqueur de François Ier, l'ennemi et le protecteur de la réforme naissante, l'effroi et l'appui du trône pontifical , celui dont les drapeaux avaient flotté dans trois parties du monde, l'empereur Charles-Quint , abandonnant

le sceptre des Césars aux mains de son frère, et déposant sur la tête de son fils la couronne d'Espagne, des Pays-Bas et des Indes, alla ensevelir sa vieillesse , sa gloire , son génie , et peut-être ses remords , dans le monastère de Saint-Just , habité par les Hiéronymites, et situé sur les frontières de Castille et de Portugal. Tout est mystère dans ce singulier événement : les motifs de la résolution de l'empereur, les particularités de sa retraiteont donné lieu à des conjectures opposées, à des récits contradictoires, toujours étranges, souvent merveilleux.

Un auteur français \ M. de Gain, a su profiter de cette obscurité pour établir un système, dans lequel il a fait habilement rentrer quelques-uns des détails anecdotiques que des traditions diverses ont conservés ; et , sans s'inquiéter des objections, il a entrepris de représenter à sa manière, et dans un même tableau , l'entrée, le séjour et la mort de Charles-Quint à Saint-Just. Un tel suje>t qui , comme on le voit , embrasse plus d'une année, ne comportait pas une action très-animée ; mais , précisément parce qu'il se réduit à l'histoire des sentimens d'un homme extraordinaire dans une position extraordinaire , il offrait une

2 02 CHARLES-QUINT A S.-JUSi.

riclïe matière au talent d'observation de M. de Gain. Charles- Quint , du reste , n'est pas une tragédie dans le sens du mot , puisqu'il y manque une intrigue ; c'est , dans une forme dramatique^ le développement d'un fait moral *.

La pièce est précédée d'un prologue qui se passe dans la vallée de Just d'Estramadure, près du monastère des Hiéronymites. A côté de leur église s'élève un pavillon nouvellement bâti et qui domine la vallée. L'architecte qui a dirigé la construction de ce pavillon , destiné à servir de retraite au plus puissant monarque des deux mondes, annonce sa prochaine arrivée à un vieil hidalgo, qui n'ose croire que ce soit là le séjour du général sous lequel il a si long-tems servi. Cependant les habitans de la vallée arrivent en foule ; ils précèdent l'empereur, qui paraît bientôt , suivi de ses deux sœurs, les reines douairières de France et de Hongrie. Tous les Espagnols s'agenouillent ; il les relève avec empressement ,

* Je croîs faire une chose agréable au lecteur , en enrichissant mon recueil de ce morceau , qui déjà a paru dans un de nos journaux littéraires, et dont je m'empresserais de nommer l'auteur, si je le connaissais..

Suum cuifue.

en se flattant qu'il fait un acte d'humilité. Les religieux sortent du couvent pour le recevoir ; et en leur présence, avec un sentiment sincère sans doute, et qu'il croit profond et religieux , il implore la miséricorde céleste. Presque en même tems il aperçoit l'hidalgo , le reconnaît pour un vieux guerrier , et le nomme chevalier de Saint- Jacques. S'approchant ensuite de ses sœurs, il leur montre le lieu de sa retraite, le beau paysage qui s'étend sous ses yeux ; et , après quelques mots de tendresse et de piété, après avoir brièvement recommandé à ceux qui furent ses sujets, la fidélité à leur ancien Dieu et à leur nouveau maître , il monte les degrés du portail , et s* abandonne à celui qui donne le repos et les empires.

Le premier acte se passe dans la salle principale de l'appartement de Charles, à Saint-Just. Il est seul : ce sont ses premiers momens de solitude et de tranquillité. Les fleurs de son jardin , la vue de sa fenêtre , le chant éloigné des religieux, tout le calme et lui plaît ; son oisiveté même est un bonheur tout nouveau ; et ce n'est que confusément qu'à travers sa joie, qui semble désintéressée, il laisse percer la joie moins pure de se voir délivré d'un roi de France , dont la

254 CHARLES-QUINT A S.-J-UST.

rivalité lui pèse, et d'un fils dont l'ambition l'inquiète. Les religieux, leur prieur, Turriano, ce mécanicien qui , selon l'histoire, partagea sa retraite, tous se ressentent de la douce disposition de son ame. Pour la dernière fois il veut réunir à sa table les hidalgos du voisinage ; et , en attendant , il sort avec le prieur pour visiter l'établissement. Pendant ce tems , un jeune novice, le frère Paul , reste seul ; et jeté dans un cloître par la volonté de ses parens, il maudit ce séjour où d'autres se réfugient , et regrette, sans le connaître, ce monde que d'autres abandonnent. Bientôt toute la noblesse du canton se présente , et , en attendant l'empereur, admire la simplicité de l'asile choisi parle premier des grands d'Espagne. Charles reparait ; il les accueille et les complimente avec cette bienveillance altière que donne la vie du trône ; il les interroge avec cet intérêt affecté d'un homme qui n'a pas oublié que ses questions sont des faveurs , et pour qui les réponses ne sont guère que des révérences. La porte s'ouvre : on annonce que le repas est prêt ; l'empereur sort le premier, en s'appuyant sur don Gomez , le chevalier de Saint-Jacques. Tous suivent alors sans distinction de rang.

CHARLES-QUINT A S.-JUST. 255 un hidalgo , à son voisin avant de sortir. « Auriez-vous cru , seigneur, qu'il fût si fa cile de paraître et de demeurer devant un roi ?

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