‹ Mâedecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 20 sur 46 · I. Virgile, Géorgiques · texte numérisé non relu

I. Virgile, Géorgiques

Animas et olentia iMedi Ora fovent illo, et senibus medicantur anhelis.

Quel est cet arbre ? Plusieurs botanistes pensent que c'est le citronnier, dont le suc du fruit, par son action fébrifuge, pouvait bien chasser des veines les miasmes marématiques désignés par le poète comme un poison versé par une marâtre. Je donne cette explication qui me paraît plausible, en raison de l'étiologie fantastique que les anciens donnaient aux maladies épidémiques. Quant à l'action antispasmodique du citron dans l'asthme sénile, on pourrait facilement la contrôler, ce qui, je crois, n'a pas encore été fait.

Dans le douzième livre de VÉjiéide^ nous trouvons un autre exemple des connaissances de Virgile en botanique médicale.

Énée vient d'être blessé à la jambe par une flèche, son sang coule, il y a hémorragie. C'est Vénus qui apporte elle-même au chirurgien le vieux lapis, la plante dont Tinfusion doit servir à laver la plaie. C'est le dictame aux feuilles cotonnetises et à la fleur de pourpre, bien connue de la chèvre sauvage quand elle est blessée par une flèche. Vénus donne à la préparation une plus grande vertu, en y mêlant les sucs de Tambroisie et de Todorante panacée.

lapis, sans connaître la puissance de cette eau, procède au pansement delà blessure. Et soudain la douleur a fui tout entière le corps d'Enée, et le sang s'est arrêté au fond de la blessure.

Subitoque omnis de corpore fugit Quippe dolor; omnis stetit imo vulnere sanguis.

Or, le dictame cueilli sur le mont Ida par la déesse n^est pas autre chose que le fameux dictame de Crète, espèce d'Origaîîian^ de la famille des Labiées. Il était célèbre, anciennement, pour la guérison des blessures, et il fait encore partie de la thérapeutique moderne; il entre dans Félectuaire diascordium et dans la confection du safran composé.

Quant aux sucs salutaires de l'ambroisie et de Todorante panacée que Vénus fait entrer dans son liquide hémostatique, on suppose qu'il s'agit du Chenopodium ambrosioides ^ dont le maté ou thé du Paraguay n'est qu'une variété.

Nous venons de voir Virgile botaniste, nous allons rinterroger maintenant comme hygiéniste.

Si on ne connaissait pas de son temps les théories microbiennes actuelles, on soupçonnait déjà qu'un principe morbide provenant d'un organisme malade fût capable de contagionner un individu sain. Les observateurs de l'antiquité n'ignoraient pas non plus que les maladies infectieuses proviennent d'un foyer d'émanations délétères et que l'air leur servait de véhicule dans leur propagation.

Mélibée dit, en effet, à Tityre :

« Tes brebis pleines n'auront point à souffrir d'un pâturage inaccoutumé, et, devenues mères, elles ne craindront pas la contagion d'un troupeau voisin.

Non insueta graves tentabunt pabiila fêtas, Nec mala vicini pecoris contagia Iteient.

Dans le livre III des Géorgiques^ Virgile nous donne une description très curieuse d'une célèbre épizootie. Cette maladie, dit-il, attaque les bergeries et enlève les troupeaux. Jadis, un air pestilentiel^ s'embrasant de tous les feux de l'automne, fit périr tous les animaux domestiques et même les animaux sauvages, empoisonna les lacs et infecta les pâturages. D'abord un feu brûlant courait de veine en veine, desséchait les membres de Tanimal, bientôt gonflés d'une liqueur corrosive qui, lentement, calcinait et dévorait leurs os.

Les bœufs présentent des symptômes différents: leurs flancs s'affaissent, une morne stupeur appesantit leurs yeux éteints et leur tête alourdie se. penche sous son poids vers la terre. Ils vomissent un sang mêlé d'écume, et poussent un profond et long gémissement avant de mourir.

La rage s'empare des chiens, le porc est suffoqué par une toux violente qui serre sa gorge ulcérée. Le cheval abattu et triste se détourne des fontaines et du pied frappe sans cesse la terre ^ son oreille est baissée, une sueur intermittente froide survient aux approches de la mort ; sa peau desséchée se durcit et résiste à la main qui la touche. Bientôt les yeux s'enflamment -, du fond de la poitrine la respiration sort difficilement, entrecoupée quelquefois de péni-

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bles gémissements et de longs soupirs qui tendent les flancs de Panimal. De ses narines jaillit un sang noir, et sa langue rude et aride obstrue son gosier. Enfin arrive la mort, au milieu des convulsions dans lesquelles se débat l'animal.

Dans le bercail, la mort amoncelle les cadavres qui tombent par lambeaux en une dégoûtante dissolution, avant qu'on les enfouisse dans les fosses profondes -, car l'eau et le feu ne pouvaient purifier leurs peaux. On se gardait bien de tondre les brebis mortes de la contagion ou de toucher à ses tissus empoisonnés.

Malheur à qui eût osé s'en revêtir !

A rinstant son corps se couvrait de pustules ardentes ; de ses membres infects coulait une sueur immonde, et bientôt au seul contact de ce vêtement, il périssait consumé par le feu sacré.

Verum eti'am invisos si quis tentarat amictus, Ardentes papulse, atque immundus olentia sudor Membra sequebatur; nec longo deinde moranti Tempore contactos artus sacer ignis edebat.

Voilà la pustule maligne inoculée à Thomme par les matières virulentes provenant des dépouilles des animaux atteints des maladies charbonneuses. Virgile décrit parfaitement l'inflammation gangreneuse, l'escarre qui apparaît ensuite, ainsi que les symptômes généraux, adynamiques et ataxiques qui accompagnent la dernière période de la maladie, quand un traitement convenable n'est pas venu à temps en arrêter l'évolution.

Il est vraiment curieux de voir l'auteur de VEnéïde nous révéler ses connaissances en art vétérinaire. Si vous le désirez, il vous apprendra, en effet, les causes et les sympiôaies des maladies qui attaquent les troupeaux :

Morborum quoque te causas et signa docebo.

La gale immonde infecte les brebis.

Turpis oves tentât scabies.

Les ronces déchirent leur peau et déterminent des abcès. Quel est le remède ? Il faut les baigner dans l'eau courante, dit-il au berger,

Ou bien^ enduis leur corps^ privé de sa toison, De la graisse, du soufre et des sucs de l'oignon; Joins-y des verts sapins la racine visqueuse Et la fleur d'^anticyre, et le bitume noir. Et le marc de Volive enlevé du pressoir ; Ou plutôt^ pour calmer la sourde violence Uun mal qui se nourrit et s'accroît en silence^ Hâte-toi^ que l'acier, sagemeut rigoureux^ S'ouvre au sein de l'ulcère un chemin douloureux»

Après la ponction du fover purulent, il faudra dans un autre cas employer la saignée :

Même quand la douleur pénétrant jusqu'aux os^ D'un sang séditieux fait bouillonner tes flot s ^ Sous les pieds des brebis que la fièvre ravage Qu'à ces flots jaillissants le fer ouvre un passage.

C'est le traitement antiphlogistique qu'il faut employer aussi chez les chiens et cochons atteints d'esquinancie [ang'ina).

Car d'une horrible toux les accès violents Etouffent Vanimal qui s'engraisse de glands.

Passons aux maladies des abeilles maintenant, qu'il diagnostique d'après les symptômes suivants: leur couleur change, une horrible maigreur les défigure ; puis on les voit enlever de la ruche les cadavres de leurs compagnes ; elles se suspendent enchaînées par les pattes au seuil de la ruche, ou bi^n elles restent enfermées dans leurs cellules, où elles languissent, abattues par la faim, engourdies par le froid.

Pour guérir l'essaim, Virgile conseille de brûler dans l'habitation du galbanum odoriférant. Il faut les nourrir avec du miel mélangé à de la noix de galepilée, des roses sèches, du vin doux, du thym de l'Hymette, de la centaurée odorante et de Y aster amellus.

Remarquons qu'à part la dyssenterie et le vertige, les apiculteurs modernes n'ont pas découvert d'autres signes de cette maladie, qui reconnaît pour cause une production cryptogamique dans l'estomac des abeilles. Et remarquons aussi que le traitement employé aujourd'hui est à peu près le même que celui que conseille Virgile, — traitement dans lequel entrent des agents auxquels nous reconnaissons des propriétés antiseptiques, comme le thym et le galbanum.

Encore un exemple de l'utilité de l'empirisme en médecine :

L'hygiène nous a fait connaître l'action du sel sur l'organisme : il excite la muqueuse buccale, augmente la sécrétion de la salive et du mucus, provoque l'appétit et stimule la production du suc gastrique.

D'après les expériences faites sur les bestiaux par quelques physiologistes, il paraît certain que le sel ajouté à la ration de fourrage modifie favorablement la qualité de la viande et possède sur leur organisme une influence réelle au point de vue de leur engraissement.

Or, voyez ce que recommande Virgile aux éleveurs de son temps :

Porte toi-même à tes brebis le cytise et le lotos en abondance, assaisonne de sel Therbe que tu leur présentes à la bergerie ; le sel irrite leur soif, gonfle leurs mamelles, et donne à leur lait une saveur plus délicate.

Ipse manu salsasque ferat pra^sepibus herbas, Hinc et amant fiuvios magis, et magis ubera tendant, Et salis occultum referunt in lacté saporem.

Nous venons de voir Virgile vétérinaire, nous allons le voir maintenant anatomiste.

Dans les batailles à Tarme blanche dont il nous fait le récit, il nous donne la description des luttes corps à corps que se livrent ses héros. Mais il n'est point possible d'en retirer des ren* seignements capables d'intéresser l'art chirurgical. Nous ne pouvons que constater que le poète savait quelles étaient les régions du corps où il fallait frapper pour tuer sûrement son adversaire.

Cest ainsi que le jeune Almon reçoit au col une blessure mortelle d'où s'échappe un flot de sang ; les carotides avaient été atteintes évidemment.

Hœsit enim sub gutture vulnus, et udte

Vocis itcr, tenuemque inclusit sanguine vitam.

Lagus reçoit une flèche dans le doj qui lui sectionne la colonne vertébrale et la moelle; le jeune Pallas est frappé d'un coup d'épée dans la poitrine avec pénétration du poumon et du cœ'ir, et Turnus tombe de la même manière sous le fer d'Enée. Celui-ci, il est vrai, est blessé aussi par un trait, dans le bas de la jambe. C'est lapi-^ qui fait l'extraction du fer à l'aide d'une pince mordante, après avoir largement débridé la plaie; — lapis était le père d'Iasus, qui avait préféré à la gloire militaire la culture de la science et la connaissance de l'art de guérir.

Scire potestates herbarum usumque medendi Maluit, et mutas agitare inglorius artes.

C'est debout qu'Enée subit l'opération, appuyé sur une longue javeline, entouré de ses amis qui se désolent, mais insensible à leurs plaintes.

Le savant chirurgien, la robe retroussée, selon l'usage de son illustre maître Péon, se hâte d'employer tous les moyens que fournissent à son art la dextérité de la main et la puissance des herbes d'Apollon.

Ille retorto Pœnium in morem senior succintus amictu. Multa manu medica Phœbique potentibus herbis Nequidquam trépidât.

Nous savons le reste, nous avons vu comment le pansement fut fait et l'hémorragie arrêtée.

Parmi les nombreuses narrations de ces combats individuels, qui se terminent toujours par un coup porté dans les organes essentiels d^: la vie, il est curieux de lire la description de la mort de cette vierge superbe, fille du roi des Volsques, qui soutenait, avec tant de vaillance, à la tête de son escadron d'amazones, la lutte des Latins • commandés par Turnus contre les Troyens d'Enée :

Camille a reçu une flèche en pleine poitrine, au-dessous du sein, elle tombe inanimée; ses paupières s'affaissent sous le froid de la mort et son visage perd les brillantes couleurs qui l'animaient. Aprèsavoir dit quelques paroles d'adieu à Acca, sa sœur, ses mains défaillantes abandonnent les rênes, son corps glisse jusqu'à terre; puis, sous le froid qui glace ses membres, elle s'affranchit peu à peu des liens du corps ; elle penche son cou languissant et sa tête que la mort a saisie, et laisse glisser ses armes de sa main.

On voit que Virgile a su éviter Terreur grossière dans laquelle tombent presque tous les romanciers et les dramaturges ; il a fait le tableau des principaux signes de la mort : Perte des facultés sensoriales, face cadavéreuse, décoloration de la peau, refroidissement du corps, etc., mais il n'a pas parlé de la rigidité cadavérique qui n'apparaît jamais avant une heure, dans la mort accidentelle. Avis donc aux comédiens qui tombent comme une planche au moindre coup d'épée, s'appliquant à montrer au public la raideur d'un « maccabée » de vingt-quatre heures.

Encore une particularité intéressante : un nouveau combat vient de s'engager entre les deux armées. Enée a frappé Théron, il retire son épée sanglante de sa poitrine et la plonge dans celle de Lichas, qui trouve la mort par le fer, après avoir dû la vie à celui-ci. Or, il faut savoir que Lichas avait été consacré à Phébus le jour où il fut retiré du sein de sa mère expirante par le fer de Vopérateiir,

Inde Lichan ferit, exsectum jam matre perempta, Et tibi, Phœbe, sacrum, casus evadere ferri Quod licuit parvo.

Voilà un cas d'hystérotomie que tout le monde ne connaissait peut-être pas !

Enfin, puisque nous sommes sur la question des accouchements, mentionnons la fin de la quatrième églogue où il dit ceci :

Commence, entant, à connaître ta mère à son sourire, ta mère qui 2i^ pendant dix mois^ souffert tant d'ennuis pour toi.

Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem, Matri longa decem tulerunt fastidia menses.

C'est la preuve que depuis bien longtemps déjà les gestations de trois cents jours avaient été observées*.

I. C'est une erreur de croire que les anciens comptaient toujours dix mois de gestation. Dans une élégie de Gallus, l'amant de Lycoris ne regrette que son éloignement de celle qu'il a laissée seule, en proie au courroux de ses parents et affligée d'une maladie de neuf mois.

Heu jaceat menses paeiie sepulta novem I Nec tantum morbus, quantum gravât ira parentis.

D'après cela, il nous sera bien permis de conclure que si l'histoire de la médecine a peu de choses à prendre dans les poèmes épiques, il s'en trouve encore assez pour ne pas les négliger complètement, comme Ta dit Daremberg^.

Quand on ne peut pas faire une abondante moisson, comme dans Martial, Piaute, Juvénal, il faut se contenter de glaner, et la gerbe est encore présentable.

Un des principaux caractères de l'esprit de Virgile est un amour ardent de la nature, du monde physique et du monde moral. Poursuivons donc notre étude des Géorgiques, étude peut-être plus littéraire que médicale, mais néanmoins intéressante.

Lisons cette jolie description du renouveau : « Il rend aux bois leur feuillage, aux iorêts leur sève. Au printemps, la terre se gonfle, impatiente de recevoir les germes créateurs. Alors, le puissant dieu de l'air descend en pluies fécondes dans le sein de son épouse joyeuse; et, s'unissant à son vaste corps, il vivifie les semences qu'elle a reçues. Les bosquets retentissent du chant harmonieux des oiseaux et les troupeaux revolent aux plaisirs de l'amour. »

Delille a rendu avec un grand bonheur d'expression ce mariage de l'air avec la terre :

Alors la terre, ouvrant ses entrailles profondes, Demande de ses fruits les semences fécondes^

I, Daremberg, Histoire des Sciences médicales. Paris,

Le dieu de l'air descend dans son sein amoureux^ Lui verse ses trésors^ lui darde tous ses/eux^ Remplit ce vaste corps de son âme puissante : Le monde se ranime et la nature enfante.

Un peu plus loin, nous allons voir le même sentiment exprimé avec une plus grande énergie encore :

« Ainsi, dit-il, tous les êtres qui peuplent la terre, hommes, bêtes fauves, troupeaux » habitants des eaux et des airs, s'abandonnent aux transports et aux ardeurs de l'amour, car celuici exerce sur tous le même empire... Que n'ose point un jeune homme, quand l'implacable amour dévore de ses feux ses veines brûlantes }

Quid juvenis, magnum qui versât in ossibus ignem Durus amor ?

La nuit, au plus fort de l'orage, il traverse une mer couverte de ténèbres. Vainement sur sa tête le ciel s'ouvre et la foudre éclate, vainement l'onde se brise avec fracas contre les rochers ; rien ne peut l'arrêter, ni la voix de ses malheureux parents, ni le désespoir d'une amante dont la mort doit suivre son trépas.

Delille a magnifiquement rendu l'idée du poète latin. Qu'on en juge par ces quelques vers :

Amour, tout sent tes feux, tout se livre à ta rage : Tout^ et l'homme qui pense et la brute sauvage^ Et le peuple des eaux et l'habitant des airs. Amour tu fais rugir les monstres des déserts.

Si nous nous plaçons au point de vue physiologique, nous verrons que Cabanis a traité de

main de maître cette intéressante question de Taiiiour physique. Il a cherclié à se rendre compte de l'action qu'exerce la chaleur en générai sur les organes de la génération., dont elle paraît être, dit-il, le stimulant le plus efficace et le plus constant. Et il montre la métamorphose que Tadolescence amène chez le garçon ^ :

« Le nouveau besoin qui se fait sentir à lui produit dans le jeune homme un mélange d'audace et de timidité -, d'audace, parce qu'il sent tous ses organes animés d'une vigueur inconnue ; de timidité, parce que la nature des désirs qu'il ose former Tétonne lui-même, que la défiance de leur succès le déconcerte. »

L'adolescence est aussi le renouveau de la vie.

Gomme les poètes, les hygiénistes ont donc meïitionné l'action du printemps sur la fonction de reproduction, mais là encore, nous voyons les premiers nous apprendre avant les savants les secrets mystérieux de la nature^ que les étymologistes font dériver très justement du mot nasci, naître.

Aussi, a dit Virgile, doit-il être considéré comrîie heureux celui qui connaît les secrets de la nature.

Félix qui potuit rerum cognoscere causas.

Mais, c'est par un travail opiniâtre qu'on ar-

I. Cabanis, Mémoire sur l'influence des sexes, in Rapports du physique et du moral. Édition L. Peisse. Paris;

rive à comprendre ses principaux phénomènes et qu'on triomphe de toutes les difficultés;

Labor omnia vincit improbus.

« C'est en y pensant toujours, » répondait Newton à ceux qui lui demandaient comment il était arrivé à formuler les lois de la gravitation universelle. Il a fallu qu'ils y réfléchissent longtemps aussi les observateurs de l'antiquité qui, par intuition, étaient arrivés à découvrir les origines de la terre.

Virgile, par la bouche de Silène, les décrit ainsi :

« Dans l'immensité du vide s'étaient rassemblés les principes créateurs de la terre, des mers, de l'air et du feu. De ces premiers éléments sortirent tous les êtres. Le globe, d'abord sous l'aspect d'une molle argile, s'arrondit et devient une masse solide ; puis, peu à peu, elle se durcit et force Thétis à se renfermer dans ses limites. La terre fut grandement étonnée aux premiers rayons du soleil, à la vue des nuages s'élevant dans l'espace pour retomber en pluie du haut des airs, des forêts montrant leur cime naissante et les animaux errant sur les montagnes inconnues. »

Ainsi parla ou chanta Silène devant les bergers

qui l'avaient surpris dormant dans le fond d'une

grotte, les veines gonflées par le vin qu'il avait bu

la veille,

Inflatum hesterno venas.

Près de lui se trouvait sa couronne de fleurs,

tombée de sa tête pendant son sommeil, mais sa lourde coupe était toujours suspendue à sa ceinture par une anse archi-usée.

Dans le groupe des bergers se trouvait Eglé, la plus belle des naïades. A vous, mes chansons, avait-il dit aux premiers, mais à Eglé, je réserve une autre récompense...

Carmina vobis, huic aliud mercedis erit...

Il ne dit pas quelle sera cette récompense qu'il offrira à la belle. Il faut le deviner. Pour moi, cela devait être une rose, si Ton songe à Thistoire de la naissance de cette fleur à laquelle présida Silène. Parny nous l'a dit d'ailleurs en ces vers charmants, qu'on aime toujours à relire :

Lorsque Vénus, sortant du sein des mers. Sourit aux dieux^ charmés de sa présence^ Un nouveau jour éclaira l'univers.

Dans ce moment la rose prit naissance.

D'un jeune lis elle avait la blancheur ; Mais aussitôt le père de la treille^ De ce nectar dont il fut l'inventeur^ Laissa tomber une goutte vermeille Et pour toujours il changea sa couleur. De Cythérée elle est la fleur chérie^ Et de Paphos elle orne les bosquets.

Sa douce odeur aux célestes banquets Fait oublier celle de l'ambroisie.

Son vermdlon doit parer la beauté.

C'est le seul fard que met la volupté. A cette bouche oit le sourire joue, Son coloris prête un charme divin; De la Pudeur elle couvre la joue Et de l'Aurore elle rougit la main.

Dans un autre passage, Virgile chercne une comparaison pour peindre le désespoir d'Orphée qui, pour la seconde fois, a perdu Eurydice. Et cette comparaison, il la trouve dans les gémissements de Philomèle redemandant ses petits à Toiseleur qui les lui a ravis t

Qualis populea mœrens Philomela sub umbra Amissos queritur fétus,

Telle sur un rameau, pendant la nuit obscure^ Philomèle plaintive attendrit la nature ; Accuse en gémissant l'oiseleur inhumain Qui, glissant dans son nid une furtive main^ Ravit ces tendres fruits que V amour fit éclore Et qu'un léger duvet ne couvrait pas encore.

Voyons encore quelle puissance de pensée et quelle force d'expression dans ces vers qu'il consacre aux damnés qui expient aux enfers les crim.es qu'ils ont commis sur terre :

« Non, quand j'aurais cent bouches, cent langues et une voix de fer, je ne pourrais jamais dire tous les genres de crimes, ni passer en revue tous les suppHces. »

Nous suivrons cet exemple, et nous ne dirons rien de toutes les passions, de tous les vices dont le médecin est souvent lui aussi le témoin et quelquefois le confident discret. Nous constaterons simplement qu'un des principaux mobiles de la perversité humaine est la cupidité, l'amour des richesses, les instincts mégalomanes des bourgeois comme des paysans.

(( A quoi ne pousses-tu pas le cœur des hommes, exécrable soif de l'or ! »

C'est Virgile qui parie :

Quid non mortalia pectora cogib, Auri sacra famés!

Ensuite il nous montre couverts de san^ les frères divisés par Fintérêt :

Gaudent perfusi sanguine fratrum

Exsilioque domos et dulcia iimina mutant, Atque alio patriam quî^runt sub sole jacentem.

"Un frère égorge un frère, et va^ sous d'autres deux. Mourir loin des lieux chers qu'habitaient ses àieux.

Mais, il est un crime qu'il flétrit plus encore parmi tous ceux que renferment les enfers, c'est celui de l'homme qui a vendu sa patrie à prix d'or, et Ta livrée au pouvoir d'un tyran.

Vendidit hic auro patriam, dominumque potentem Imposuit ;

Ces vers, il faudrait les graver sur les murs de nos forteresses.

Néà Cordoue en Fan 3q de J.-C, de parents appartenante Tordre équestre, Marcus Annœus Lucanus fut amené tout jeune à Rome où il fi^ ses études. Son oncle, Sénèque le philosophe, le fit entrer à la cour impériale et le donna comme émule à Néron dont il était le gouverneur. Les deux jeunes gens furent d'abord amis, mais il ne tardèrent pas à se brouiller, à la suite d'un concours de poésie dans lequel Lucain fut vainqueur. Néron irrité fît défendre à son condisciple de lire des poésies en public et sur le théâtre. Jalousie d'empereur.

Lucain se consacra alors à son travail de la Pliarsale. Ennemi du despotisme, il entra dans la conspiration de Pison, fut arrêté, et n'échappa au supplice qu'en se faisant ouvrir les veines. Il avait vingt-sept ans I

La Pharsale est un poème épique écrit sur la guerre civile de César et de Pompée et dont le but réel est l'apologie de la liberté. Pour nous, nous n'avons à rechercher dans cette œuvre que

les passages qui nous intéressent, et ils sont nombreux, car Lucain appartenait à Técole stoïcienne dont l'érudition scientifique était considérable.

En voici d'abord un remarquable exemple : Dans son premier chant. Fauteur de la Pharsale nous montre César franchissant le Rubicon, l'ancienne frontière de la Gaule, et marchant sur Rome qu'abandonnent immédiatement Pompée et ses partisans, les sénateurs et les notables. La panique est complète, les habitants courent consulter les devins étrusques. Aruns, le plus fameux, ordonne de purifier les murs de la ville et de se préparer à célébrer une cérémonie expiatoire, car les dieux avaient fait éclater au ciel, sur la terre et sur les mers mille prodiges effrayants. On avait vu dans la nuit obscure des astres inconnus, des lueurs traversant l'immensité des airs et une comète déployer sa redoutable chevelure. Au milieu d'une sénérité trompeuse, des éclairs étincelants se succédaient et la foudre sans nuage et sans bruit était tombée sur le Capitole. ..

Alors, tandis que les prêtres, les augures, les dépositaires des oracles et les sacrificateurs, suivis des citoyens affolés par la peur, parcouraient en procession les vastes détours de l'enceinte de Rome, Aruns ramasse les feux de la foudre et les dirige dans la terre qui les reçoit dans son sein avec un murmure étouffé.

..... Aruns disperses fulminis ignés Colligit et terras mœsto cum murmure condit.

« Aruns était un savant, dit le D'" Ménicre, et peut-ê:re lui doit-on quelque chose qui ressemble au paratonnerre. » Ce commentaire ne me paraît pas exact.

N'était-ce pas plutôt avec une espèce de cerfvolant, attaché aune corde conductrice, qu' Aruns fit descendre la foudre dans le sol ?

Les historiens nous ont appris, en effet, que les Grecs et les Etrusques avaient étudié Télectricité atmosphérique et que Numa Pompilius était arrivé à attirer l'électricité des nuages, {Eripuit cœlofiilmen), bien avant Franklin pour lequel Turgot a compose son fameux vers.

On sait aussi que cette expérience de physique est très dangereuse et que Topérateur est exposé à être foudroyé. C'est ce qui arriva à TuUius Hostilius, successeur de Numa, qui, d'après Pline, « fut frappé d'un coup de foudre dans le moment où il imitait maladroitement le procédé de Numa pour faire descendre le tonnerre. » Tite-Live * a confirmé le fait et le genre de mort de TuUius Hostilius, tout en aioutant qu'il assistait à ce moment à une cérémonie religieuse. Sénèque, le philosophe, qui nous a initié aux connaissances que possédaient les anciens sur la foudre et ses effets sur l'homme et les animaux, avait déjà constaté le phénomène du choc en retour, qu'on explique aujourd'hui par la commotion produite par la réunion des deux fluides électriques décomposés par influence^.

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