Mâemoires du marquis de Ferriáeres
On aurait tort de voir la révolution française dans la déclaration du déficit, dans la convocation des états-généraux, ou dans le doublement du tiers : ces différentes circonstances en ont été ou l'occasion ou le moyen; mais elle avait des causes plus puissantes , quoique plus éloignées. Les grands changemens survenus dans les Etats sont presque toujours produits par l'affaiblissement des anciennes institutions, par l'oubli des principes d'ordre, d'économie, de modération, de justice, auxquels ils ont dû leur grandeur; par les besoins nouveaux d'une civilisation plus éclairée; mais surtout par l'altération des mœurs qui se corrompent, et qui font sentir à la société un état de malaise dont la violence d'une crise politique l'aide à sortir. Quand le mal éclate, il n'est déjà plus temps de l'arrêter. Sous le règne imprévoyant de Louis XV, il était aisé de prédire le règne malheureux de son petitfils.
M. le baron de Besenval qui avait passé la plus grande partie de sa vie à la cour du premier de ces
Jï AVERTISSEMENT
princes, a judicieusement observé la tendance des esprits et des choses. 11 a peint l'indiscipline dans l'armée, lintrigue à la cour, des désordres nombreux dans la distribution de la justice, l'esprit d'insubordination dans les parlemens, l'impéritie de l'administration, et l'avilissement d'un trône dont la débauche souillait les degrés. Fallait-il s'étonner que la corruption s'étendît à la plupart de ceux que leur naissance ou leur rang en approchait ? A la galanterie majestueuse et polie des courisans de Louis XIV, aux débauches effrénées et grossières des roués du régent, avaient succédé une corruption de principes et, si l'on peut dire, une ostentation d'immoralité , qui caractérisent particulièrement l'époque dont nous parlons. La licence des mœurs était plutôt un sujet de vanité que de scandale dans les hautes classes de la société, et le baron de Besenval , révélateur indiscret des intrigues du temps, a trop bien peint ces désordres, pour ne pas donner lieu de croire qu'il les avait partagés quelquefois.
Le baron a poussé loin la franchise de ses aveux et la liberté de ses pinceaux. L'on concevra facilement par quels motifs les éditeurs n'ont pas cru devoir joindre des notes à cette partie fort piquante de ses Mémoires. Ce n'est pas que les matériaux manquassent pour y faire d'assez bons commentaires; mais il ne convenait point d'augmenter le scandale des révélations , aux risques d'en partager le blâme. Le tableau que trace l'écrivain dans c«