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qu'il traînait la négociation en longueur pour donner la guerre , s'il voyait qu'il ne pût pas se soutenir autrement.
Le roi , qui lisait toutes les dépêches du duc de Choiseul , d'ailleurs témoin des soins qu'il prenait pour procurer un accommodement, ne fit pas grand état des premiers propos qu'on lui tint sur ce sujet. Cependant, à force de s'entendre répéter les mêmes choses par une maîtresse qui l'avait subjugué, et par le chancelier, en qui il commençait à prendre confiance; le roi , dis-je, qui voyait que rien ne se terminait, commença à avoir de l'incertitude ; et il faut convenir qu'à sa place beaucoup d'autres en auraient eu de même ; car, en réfléchissant, il n'était guère vraisemblable que l'Espagne se fût portée à attaquer l'Angleterre, sans que M. de Choiseul , qu'elle consultait sur tout, en eût eu connaissance. Je ne puis pas dire avoir aucune notion pour ou contre cette opinion , et je n'en juge que sur l'apparence, qui me semble assez forte pour l'emporter sur la partialité que j'ai pour M. de Choiseul.
Du moment qu'on fut parvenu à inspirer des doutes au roi , il fut facile d'en jeter sur toute la conduite de son ministre, et de lui attribuer de l'éloignement pour l'accommodement , ce qui pourtant se contredisait; car, en convenant qu'il fût possible que M. de Choiseul eût amené les choses au moment de la guerre pour devenir nécessaire, il était de son intérêt de maintenir la paix , que
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le roi désirait ardemment: et, en rendant ce service à l'Etat , de mettre ce prince dans le cas de la reconnaissance , et de lui conserver ses places.
Plus la cabale sentait l'avantage que M. de Choiseul retirerait du maintien de la paix , plus elle fit d'efforts pour ne lui en pas donner le temps. On avait bien jeté des doutes dans l'esprit du roi , mais on ne le déterminait à rien ; et dans cette occasion, comme dans toutes celles où il faut prendre un parti, son caractère faible et soupçonneux le laissait dans l'incertitude. Madame du Barry lui répétait sans cesse que si l'accommodement de l'Espagne et de l'Angleterre n'était pas fait, c'est que M. de Choiseul ne le voulait pas, et que tant qu'il serait en place les choses subsisteraient de même. Le roi écoutait, sans défendre ni accuser M. de Choiseul , et surtout sans rien décider. Enfin , madame du Barry lui dit que puisqu'elle ne pouvait le persuader, il était de l'intérêt de l'Etat et de son repos de s'éclaircir; qu'il envoyât chercher l'abbé de La Ville ; qu'il le questionnât , avec ordre de lui dire la vérité ; que ce témoin ne pouvait lui être suspect, puisqu'il était commis de M. de Choiseul, chargé de la partie dont il était question.
L'abbé de La Ville avait débuté dans le monde par être jésuite ; il avait ensuite abandonné cette société, pour être prêtre séculier. Placé précepteur auprès des enfaus de M. de Fénélon , il le suivit en cette qualité dans son ambassade de Hol-
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lande, où bientôt son esprit et ses intrigues l'emportèrent facilement sur le peu de talent et l'esprit borné de M. de Fénélon. L'abbé devint l'homme de confiance, et fut fait secrétaire d'ambassade. Il demeura long-temps en Hollande avec succès, sous ce titre , et n'en fut rappelé que pour avoir une place de principal commis dans le bureau des affaires étrangères : il y eut bientôt de la considération et de l'influence , par l'acquis que lui avaient donné une longue application , une grande expérience dans les affaires, et le besoin qu'avaient de ses lumières cette suite de ministres nommés au hasard , et bientôt renvoyés pour leur incapacité 3 ou par intrigue.
Les choses changèrent, lorsque M. de Choiseul vint en place. Ses talens supérieurs pour la politique le mettaient au-dessus des conseils et du besoin de secours , faisant ses dépêches lui-même y et de sa propre main , pour peu qu'elles fussent intéressantes ; les sous -ordres dans cette partie n'étaient plus avec lui que de simples secrétaires ., auxquels il donnait des ordres, sans les laisser pénétrer dans ses vues , et encore moins leur permettre de donner leur avis. Une telle conduite ne devait pas plaire à l'abbé de La Ville , pour lequel même (je ne sais par quelle raison) M. de Choiseul montrait de l'éloignement, le traitant assez mal , el lui donnant des mortifications. Ce ministre eut souvent le tort d'indisposer ainsi ses subordonnés et de les garder; dangereuse inconsé-
quence qui tenait entièrement à la légèreté de son caractère. La pente naturelle de son esprit le portait à blesser, à humilier même ceux qui dépendaient de lui; mais la bonté de son cœur se refusait «H perdre qui que ce fut.
Les ennemis de M. de Choiseul étaient trop attentifs à tout ce qui pouvait lui nuire et servir leurs vues , pour qu'ils ne profitassent pas des dispositions de l'abbé de La Ville, que vraisemblablement ils déterminèrent aisément à tenir le langage qu'ils lui prescrivirent. Ce qu'il y a de certain , c'est que le roi le fit venir dans son cabinet, le vendredi 21 décembre 1770, et lui demanda où en étaient donc les négociations pour maintenir la paix, et quelles étaient les intentions de M. de Choiseul? L'abbé répondit qu'il ne pouvait en rendre compte à S. M. , parce que ce ministre faisait toutes ses dépêches de sa main , et ne les communiquait à personne; mais que si elle voulait être instruite des dispositions intérieures de M. de Choiseul , elle n'avait qu'à lui ordonner de faire une lettre pour le roi d'Espagne , qui déclarât à ce prince qu'elle voulait absolument la paix, et qu'aucune considération ne lui ferait prendre part à la guerre, si elle se déclarait; que, si ce ministre obéissait sans réplique, c'était une preuve que ses desseins étaient purs; qu'au contraire, s'il faisait des objections a cette démarche , il montrerait de reste qu'il voulait tout brouiller.
La trame était adroitement ourdie, et ne pou-
vait manquer d'avoir son effet ; car il était facile de calculer que M. de Choiseul, qui venait d'expédier un courrier en Espagne , avec des propositions d'accommodement, répondrait au roi qu'avant d'écrire à cette cour, il fallait attendre la réponse qu'on ferait au dernier plan d'arrangement qu'on lui avait envoyé ; que , s'il était accepté , la lettre devenait inutile; que, s il était refusé, on serait toujours à temps de l'écrire.
Au sortir de cette conversation , le roi entra dans le conseil, où M. de Choiseul ayant commencé à entamer l'affaire d'Espagne, ce prince l'interrompit, avec un certain tremblement dans le menton , qui était toujours la marque sûre du trouble de son intérieur; il 1 interrompit, dis-je , pour lui ordonner de lui faire la lettre au roi d'Espagne. M. de Choiseul ne manqua pas de lui faire la réponse qu on avait prévue. Le roi ne répliqua pas un seul mot; et, ayant levé le conseil plus tôt que de coutume , il fit de nouveau appeler l'abbé de La Ville, et lui commanda de faire une lettre au roi d'Espagne , pour prévenir ce prince qu'il allait faire des changemens dans son ministère. Il enjoignit de plus à l'abbé de tenir la chose secrète ; et le lundi suivant, 24 décembre, M. de Choiseul fut exilé.
Pour récompenser l'abbé de La Ville, on obtint du roi de le faire lecteur de M. le dauphin, sous le prétexte de donner des notions de politique à ce prince ; mais , dans le fond , par la certitude que la haine de l'abbé pour M. de Choiseul le por-
terait à lui donner de mauvaises impressions contre ce ministre, et l'espoir qu'on préviendrait ce que madame la dauphine (i) , fort portée pour lui , pourrait faire en sa faveur.
(1) Antoinette d'Autriche.
Comment le duc de CJioiseul perdit la charge de colonel-général des Suisses , et les suites de cet événement.
Ecrit en 1772.
Le duc de Choiseul étant disgracié et exilé , se douta bien que ses ennemis employaient tout au monde pour lui faire ôter la charge de colonelgénéral des Suisses. Indépendamment du relief qu'ils pensaient qu'elle jetait sur sa personne , elle lui donnait l'avantage de travailler, si ce n'est avec le roi, du moins avec M. le dauphin qui, dans l'ordre des choses possibles , peut ne pas tailler à monter sur le trône , le roi ayant soixante-deux ans, et étant fort usé par une vie désordonnée, qu'il semble encore abréger dans les bras de madame du Barry , femme qui connaissait toutes les ressources, de la volupté la plus lubrique , et qui ne ressemblait point aux autres favorites.
Un autre point de vue pouvait encore exciter les ennemis de M. de Choiseul à lui enlever sa charge; c'est qu'en déterminant le roi à la lui ravir , si M. de Choiseul, se fondant sur l'inamovibilité de cette place , refusait de donner sa démission , c'était un moyen d'irriter le roi contre lui , de le porter à le faire mettre à la Bastille , et de l'engager à des persécutions qui auraient flatté la haine de MM. d'Aiguillon, de La Vauguyon , et de ma-
dame de Marsan, acteurs principaux de la cabale qui lui était opposée.
Le premier voyage que je fis à Chanteloup , un mois après l'exil de M. de Choiseul, je m'entretins beaucoup de cet objet avec lui. 11 me dit que si on lui demandait sa charge pour quelqu'un qui ne lui fût pas désagréable, et qu'on voulût lui faire un bon parti, il n'était point du tout éloigné de s'en démettre; ce qui me parut assez simple. M. de Choiseul, qui avait été maître de la France, et qui avait traité les plus grands objets, ne pouvait pas être fort flatté de l'administration de vingt-six bataillons , ni d'un petit travail avec le roi , qui ne pouvait rien ajouter à la considération prodigieuse qu'il s'était acquise en Europe, ni jeter un grand lustre sur la carrière qu'il avait encore à remplir.
J'avais toujours été persuadé, ainsi que tout le public, de 1 inamovibilité de la charge de colonel général des Suisses; et ce qui s'est passé sous le ministère du cardinal de Richelieu , vis-à-vis de M. de Bassompierre, revêtu de cette charge, était bien fait pour confirmer cette opinion. Curieux cependant de m'éelaircir sur ce point, je demandai à M. de Choiseul à voir sa patente , et je fus fort surpris d'y trouver, après rénumération des appointemons et des prérogatives de cette charge accordée à M. de Choiseul, la phrase suivante : Et le tout pour en jouir, tant qu'il nous plaira. Ce qui surprendra ceux qui ne connaissent point M. de Choiseul, c'est qu'il fut aussi étonné
que moi de cette phrase; mais ceux qui le connaissent^ trouveront que la légèreté de n'avoir jamais lu sa patente , lui ressemble parfaitement. Je fus attéré de cette découverte , et je me doutai, dès lors, qu'on s'en servirait en temps et lieu.
Nous avions , dans le régiment des gardessuisses, un M. de Zurlauben, capitaine, et, de plus, de l'académie des Inscriptions, prodige de mémoire et de lecture , que je ne puis mieux faire connaître qu'en rapportant ce qu'en disait mademoiselle de Lussan : elle prétendait que c'était une bibliothèque immense , dont le bibliothécaire était un sot. Qu'on joigne à cela une figure et un esprit gauches, nulle notion de principes d'honnêteté: voilà ce qu'était M. de Zurlauben, qui s'imaginait avoir des sujets de plainte contre M. de Choiseul , parce qu'il ne lui avait pas donné autant de pensions qu'il croyait en mériter. Cet homme était, comme tous ses semblables, très - bienvenu chez M. de La Vauguyon , et je ne doute point que ce ne fut par son ordre que Zurlauben avait fait un mémoire pour prouver l'amovibilité de la charge de colonel-général des Suisses, dont on parla peu de temps après l'exil de M. de Choiseul. Je n'ai point vu ce mémoire, quelques recherches que j'aie pu faire; mais je suis bien convaincu qu'il a existé.
Il se répandait de temps en temps, dans le public , des bruits qu'on allait ôter à M. de Choiseul sa charge ; ils tombaient ensuite. On ajou-
tait que , quelqu'effort quon fit auprès du roi sur cet objet, il ne voulait pas en entendre parler; ce qui n'est pas dénué de vraisemblance, car le roi a trop d'usage pour ne pas discerner ce qui est bien d'avec ce qui est mal : d'ailleurs, accoutumé à un gouvernement doux , par l'indifférence qu'il met aux trois quarts des choses , et l'avis des gens qui l'ont conseillé jusqu'à la disgrâce de M. de Choiseul , son premier mouvement est de se refuser aux violences et aux choses injustes ; mais bientôt sa faiblesse vis-à-vis de sa maîtresse ou du ministre qui le gouverne, prend le dessus, et il cède. Cependant, il a combattu plus long-temps qu'on n'aurait dû s'y attendre , dans l'affaire du général at des Suisses; et les ennemis de M. de Choiseul ne sont parvenus à leur but qu'en employant des moyens dont la suite ne peut être inspirée que par une haine , une méchanceté , aussi profondes que la leur.
Quoique je susse , en général, les dispositions de M. de Choiseul pour sa charge , cependant je n'ai appris que depuis les démarches qu'il a fait faire par M. du Châtelet.
M. du Châtelet lui avait les plus grandes obligations; il l'avait nommé successivement aux ambassades de Vienne et d'Angleterre; il lui avait fait obtenir le cordon bleu, et le régiment du roi , pour ainsi dire malgré le roi lui-même, qui ne l'aimait pas. D'ailleurs, M. du Châtelet était ami de M. d'Aiguillon ; ayant été au collège ensemble , ils avaient
toujours conservé des liaisons intimes que jamais M. du Châtelet n'avait interrompues, dans les circonstances critiques où M. d'Aiguillon s'était trouvé ; et même il n'avait pas voulu le sacrifier a M. de Choiseul, lorsque M. d'Aiguillon, sorti de la crise violente , commençait à devenir un ennemi en crédit et dangereux; ce qui avait fort déplu à M. de Choiseul, trop gâté alors pour admettre de partage. Il en résulta que M. du Châtelet eut le vernis d'une conduite douteuse , chose qui ne lui avait pas fait honneur dans le monde, mais dont il s'est bien lavé , comme on va le voir.
D'après cet exposé , on conçoit que M. du Châtelet était l'homme le plus propre, par sa position, à être utile aux intérêts de M. de Choiseul. Ce fut aussi lui qu'il en chargea, et en conséquence M. du Châtelet fut trouver M. d'Aiguillon à Compiègne. Après plusieurs propos qui ne signifiaient rien, il fit tomber la conversation sur la charge de colonel-général des Suisses, et lui demanda s'il était vrai qu'on travaillât à l'ôter à M. de Choiseul; qu'il en courait bien quelque bruit, mais qu'il n'y ajouterait foi qu'après avoir su de lui ce qui en était. M. d'Aiguillon lui répondit qu'il n'y avait rien de si vrai; qu'on en parlait sans cesse au roi, et qu'en effet il était bien difficile qu'un homme exilé conservât et exerçât une charge de cette importance. M. du Châtelet repartit que si l'intention du roi était en effet de l'ôter a M. de Choiseul, et qu'il voulût lui en donner un dédommagement convenable, il
serait le premier à le porter à donner sa démission ; qu'il se sentait môme capable de courir à Chanteloup, et de se jeter à ses genoux, pour le déterminer, au cas qu'il voulût faire des difficultés . 11 n'y en eut pas davantage de dit pour le moment.
Comme rien n'est plus ténébreux que la marche de l'iniquité, personne n'a pu savoir la suite de toutes les démarches qui ont été faites pour ôter la charge de colonel-général des Suisses à M. de Choiseul; et ce n'est que par la différence de celles que l'on a pu savoir, et le temps que le roi a mis à se décider, qu'on a pu présumer la répugnance de ce prince pour cette injustice.
Dans le temps que M. du Châtelet avait avec M. d'Aiguillon la conversation qu'on vient de rapporter, Zurlauben était en Suisse , chargé d'une commission secrète de MM. d'Aiguillon et de La Vauguyon , pour tâcher de déterminer les Cantons à demander un autre général, en leur représentant combien il était contraire à leur intérêt d'avoir, a la tête de leurs troupes, un homme dans la disgrâce, et, de plus, exilé de la cour. Quoiqu'en général les Suisses fassent marcher leur avantage bien avant toutes les autres considérations, et même avant tout principe , je leur dois la justice qu'en cette occasion , non-seulement ils ne voulurent pas se prêter à cette démarche, mais même qu'ils eurent horreur de la commission et du commissionnaire; de manière que Zurlauben fut contraint de s'envelopper dans le voile de ce mystère , qui couvre
toujours l'infamie , et qu'il n'osa l'entr'ouvrir qu'aux gens de sa trempe.
La cour était à Fontainebleau, lorsque Zurlauben revint; quoiqu'il eût entièrement échoué dans son message, il y a lieu de croire que n'apportant rien de satisfaisant de la part de la Suisse , du moins il dit que le vœu de la nation était qu'on lui donnât un autre général. Quand bien même il ne l'aurait pas dit, on peut s'en rapporter aux gens qui l'avaient employé pour le faire écrire au roi.
Précisément dans ce temps-là, M. de Choiseul, désirant de savoir où il en était pour sa charge, avait prié M. du Châtelet daller à Fontainebleau pour sonder de nouveau M. d'Aiguillon, et lui demander s'il l'autorisait à instruire M. le duc de Choiseul de leur conversation de Compiègne. En effet , M. du Châtelet demanda à M. d'Aiguillon s'il était encore question de la charge de colonelgénéral des Suisses. Ce dernier lui répondit qu'on tourmentait le roi plus que jamais; que quant à lui, il persistait à penser qu'il fallait que M. de Choiseul s'en démît; mais qu'en même temps son avis était qu'on lui fît un pont d'or; et , ayant réfléchi un moment : Cela vaut bien deux millions, dit-il. Au demeurant , ajouta-t-ilàM. du Châtelet, j 'ai fait part au roi de votre opinion sur cet objet ; et que vous -pensez comme moi3 que, si Von fait un bon traitement à M. de Choiseul , il faut qu'il donne sa démission.
M. du Châtelet fut confondu de cette infidélité; il fit des reproches amers à M. d'Aiguillon de l'avoir
compromis en abusant d'une conversation intime où l'on croit pouvoir tout dire à son ami. Il s'en tint là sans lui demander, comme c'e'tait son projet, la permission de communiquer ce qui se passait à M. de Choiseul, jugeant, par les propos de M. d'Aiguillon, qu'on avait envie de traiter l'affaire à l'amiable , et à des conditions avantageuses ; dans lequel cas il crut qu'il valait mieux voir venir , que de faire des avances.
J'allai à Chanteloup , dans le mois de décembre 177 1 , et je m'y trouvai avec M. du Châtelet. Nous fûmes tous bien surpris de voir arriver une lettre de M. d'Aiguillon à M. du Châtelet, par laquelle il lui mandait que le roi s'était déterminé à ôter la charge de colonel-général des Suisses à M. de Choiseul , cette charge n'ayant jamais été inamovible , comme on avait voulu essayer de le persuader; que cependant S. M. voulait bien lui accorder des dédommagerons; qu'ainsi, on pouvait former des demandes; mais qu'on songeât à ne pas les rendre exorbitantes , parce qu'on ne ferait par-là qu'aliéner les bontés du roi. M. d'Aiguillon ajoutait qu'il ne parlait ni d'après lui, ni pour lui ; et à la fin de la lettre , il y avait de la main du roi : Ce que dessus est ma façon de vouloir,
M. de Choiseul opposa à la dureté de cette lettre, le courage et le sang-froid qui ne l'ont jamais abandonné dans aucuns des événemens fâcheux qu'il a eu à essuyer. La seule chose qu'il se permit , fut de me dire ; « Au moins ma charge ne sera pas
» donnée , comme je le craignais , à**** (me dé- » signant in jurieusement M. le prince de Conde). » Sur-le-champ , ii écrivit au roi , avec noblesse , et cependant avec soumission, et lui demanda, vu le mauvais état de ses affaires , et d'après sa permission de proposer des dédommagemens pour sa charge : premièrement sa liberté, ensuite une portion de la foret dllaguenau, en litige (i) entre le roi et le grand bailliage dont M. de Choiseul était reyêtuj en troisième lieu, l'accomplissement d'un arrangement qui lui avait été accordé , pour payer une partie de ses dettes, pendant qu'il était encore dans le ministère (2) , et qui n'avait pas eu d'exécution, cet arrangement manquant de quelques formalités lors de son exil. Je crois qu'il ajoutait encore quelques demandes en argent comptant; mais pour que les retranchemens, que l'on fait toujours aux prétentions, portassent sur cet objet, plutôt que sur les autres.
Si M. de Choiseul reçut avec modération ce coup, il n'en fut pas de même de madame de Choiseul. Elle mit dans cet événement beaucoup d'indignation, et l'exagération souvent très-noble de son caractère. Elle dit à M. du Châtelet , que M. de Choiseul chargea de remettre sa lettre au
(1) Cet objet pouvait valoir 3o,ooo livres de rentes , et une coupe extraordinaire estimée 800,000 livres.
(2) Cet arrangement aurait produit 180,000 livres à M. de Choiseul.
roi , que quant à elle , elle ne voulait point de ses bienfaits; que si, par hasard, il était question de lui assurer une pension après son mari, elle le priait de faire en sorte que cela ne fût point , parce qu'elle la refuserait : voulant faire voir à toute la terre , si elle avait le malheur de le perdre , la veuve de M. de Choiseul réduite à se mettre dans un couvent. Ce propos, quelque singulier qu'il soit dans la bouche de madame de Choiseul , le devient encore davantage dans celle de mademoiselle Croizat.
En arrivant a Versailles, M. du Châtelet fut descendre chez M. d'Aiguillon, auquel il dit les dispositions de M. de Choiseul, et la teneur de la lettre qu'il l'avait chargé de remettre au roi. M. d'Aiguillon parut un peu surpris de son arrivée, comptant apparemment que cette affaire serait traitée par lettre, et passerait uniquement par lui, au moyen de quoi il aurait pu la tourner à son gré. 11 dit à M. du Châtelet qu'on était fort loin de compte; que le roi ne donnerait à M. de Choiseul qu'une pension de 5o,ooo francs sur la charge, dont 5o,ooo réversibles à madame de Choiseul , et 200,000 francs d'argent comptant, et que sûrement il n'aurait pas davantage; que d'ailleurs il n'avait qu'à lui donner sa lettre ; qu'il se chargerait de la remettre au roi, chose que M. du Châtelet lui refusa. Puis , étant entré en matière sur le fond de l'affaire , il ne put jamais faire sortir M. d'Aiguillon du ton ministériel, et d'une aigreur quil poussa