‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 2)Chapitre 46 sur 54 · TOME I. I · texte numérisé non relu

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maladie ; mais qui que ce soit ne se douta de la petite vérole , d'autant qu'on était persuadé que le roi l'avait eue. En effet, dans sa jeunesse , il eut à Fontainebleau une éruption à la peau qui , quoique qualifiée de petite vérole > n'y ressemblait point , puisque, le cinquième jour de la maladie , il était déjà levé et convalescent.

Dans cette opinion , la faculté ordonna une saignée du bras, et l'émétique. Le mal de tète et des reins , les vomissemens et la fièvre ne diminuant point , on réitéra la saignée , le 29 au soir, qu'on fit très- copieuse. On a depuis attribué à cette saignée la mauvaise marche de la maladie , et enfin la mort du roi , comme ayant été faite dans le commencement de l'éruption. Ce qu'il y a de certain , c'est que dans la nuit , fort peu de temps après cette dernière saignée , la petite vérole se déclara. Les médecins l'annoncèrent.

Cette nouvelle causa une grande agitation à la cour et à la ville. M. d'Aiguillon , madame du Barry, les courtisans qui s'étaient déclarés pour eux, ainsi que la multitude de fripons, d'intrigans et d'espions dont ils avaient peuplé la cour , et qui formaient la leur, éprouvèrent les plus vives alarmes sur l'état du roi. Une petite vérole à soixante - quatre ans était une raison suffisante pour leur en causer. A cette inquiétude se joignait encore celle du moment des sacremens. lisse rappelaient Metz, la pusillanimité du roi , la manière dont madame de Châteauroux avait été chassée ; et calculaient juste en

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redoutant cet instant, et en craignant encore davantage la mort du roi , qui mettait sur le trône un jeune prince et une jeune princesse , braves par madame du Barry, que M. d'Aiguillon délaissait pour cette maîtresse, et qui étaient journellement éclairés et aigris par leurs entours, sur les outrages qu'on leur faisait, et l'abandon où ils vivaient. Ce qu'on appelait les barriens et les aiguillonistes , avaient donc contre eux deux chances à redouter. L'une des deux était presque inévitable.

Précisément , ces deux chances , par un effet contraire , faisaient renaître les espérances des opprimés et des honnêtes gens, qui ne pouvaient prétendre à rien sous une administration où l'on ne voulait que de ces hommes corrompus, vendus à la faveur, et prêts à tout faire. La barrière était d'autant plus forte , que M. d'Aiguillon, qui était parvenu à prendre tout le crédit , n'accordait aucune grâce, qu'elle n'eût passé par madame du Barry, et qu'on ne se fut adressé à elle pour l'obtenir. A l'intérêt particulier, se joignait la haine personnelle qu'on portait généralement à ce ministre dont le caractère dur et malfaisant lui avait tellement aliéné les esprits , qu'on ne l'avait vu entrer dans le ministère qu'avec le plus grand chagrin et la plus grande frayeur, et qu'on ne soupirait qu'après l'instant qui l'en chasserait.

Le peuple , surchargé d'impôts pour fournir à la déprédation des finances, dissipées en luxe, et englouties par la cupidité de la maîtresse et des in-

trigans qui l'entouraient , d'ailleurs indigné du désordre où vivait ce prince , regardait le moment de sa fin comme le seul moyen de sortir d'oppression , et s'en expliquait hautement dans les rues.

Telles furent les différentes impressions que la maladie du roi produisit sur les esprits , sans que qui que ce fût témoignât le moindre intérêt pour lui , tant il était perdu dans l'opinion générale. 11 n'y eut que le duc de Noailles et le maréchal de Soubise qui furent ou firent semblant d'être affligés. Toujours avec lui depuis sa plus tendre jeunesse , comblés de ses faveurs , en ayant été constamment bien traités , ils lui devaient des démonstrations d'attachement , quand bien même ils n'en auraient pas éprouvé.

Dès que la petite vérole fut déclarée , toute communication fut interceptée entre le roi et la famille royale , dont aucun n'avait eu cette maladie, à l'exception de madame la dauphine. Il n'y eut que madame Adélaïde, madame Victoire et madame Sophie , qui crurent devoir à leur père de s'enfermer avec lui. Ce courage et cette piété filiale , qui méritaient certainement des éloges , ne firent pas grand effet ; outre que ce siècle , porté à blâmer avec acharnement , par cette même raison se refuse à la louange , l'objet de ce dévouement était plus qu'indifférent, ce qui ternissait l'éclat du sacrifice. D'ailleurs , Mesdames n'étaient pas aimées; elles avaient donné , en trop d'occasions , des

preuves de la faiblesse de leur caractère et du peu de sincérité qui en est la suite , pour n'avoir pas cessé depuis long-temps d'être intéressantes , surtout madame Adélaïde et madame Victoire ; la première , gouvernée par madame de Narbonne , et la seconde par madame de Durfort , toutes deux dames d'atour. Madame Sophie , qui joignait à Ja (igure la plus déplaisante , l'esprit le plus médiocre , était un personnage entièrement passif. Les princes se partagèrent. M. le duc d'Orléans, M. le prince de Condé , et M. le comte de La Marche s'enfermèrent avec le roi. M. le duc de Chartres et M. le duc de Bourbon restèrent avec M. le dauphin. M. le prince de Conti avait défense de paraître à la cour.

Quelque maladie qu'aient les princes , jamais ce qui les entoure , ni les médecins , ne conviennent qu'ils soient mal, que lorsqu'ils sont morts. La flatterie et la politique les conduisent jusqu'au tombeau. Quoique la petite vérole du roi fût confluente et d'assez mauvaise espèce , qu'il eût beaucoup de fièvre et des redoublemens , ainsi que des disparates, on publiait , les premiers jours , que cela allait à merveille. M. d'Aiguillon , madame du Barry, et leurs partisans , s'en flattaient; le parti opposé le craignait. Gomme ce dernier espérait beaucoup des sacremens, et que la décence seule exigeait qu'ils fussent administrés dans une maladie de cette nature , il ne cessait de les demander, et Ion entendait crier au scandale , des

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hommes et des femmes qu'on savait ne pas croire en Dieu.

Mais tous ces cris étaient impuissans ; le parti anti-barrien et anti-aiguilloniste e'tait composé de gens honnêtes , peu faits pour l'intrigue , et qui , par honnêteté , s'étant éloignés de ce qu'ils appelaient le tripot de la cour, avaient perdu tout moyen d'y produire aucune révolution ; et de femmes incapables de conduite, inconsidérées dans leurs propos , qui les rendaient odieuses à leurs adversaires et dangereuses pour leurs amis.

M. d'Aiguillon , au contraire , avait rempli Versailles de gens à lui, et gagné tous les entours, de manière que rien ne pouvait se faire , ni revenir au roi , que de son consentement. Il était d'autant plus sûr de réussir , qu'il dirigeait seul , et sans paraître , ses intrigues , qu'il n'avait point de confident, et que par conséquent il ne craignait aucune indiscrétion. Assignant à chacun son rôle , sans l'instruire du but qu'il se proposait , il l'atteignait , sans que les gens qu'il mettait en mouvement sussent, la plupart du temps, l'effet qu'ils devaient produire. Ceux qui le servaient lui étaient entièrement dévoués. S'étant rangés sous l'étendard de madame du Barry, ils sentaient que leur existence dépendait de celle de la maîtresse et du ministre.

C'est ce qui lit que M. le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre , d'année , les premiers jours de la maladie , sous prétexte

qu'il y avait trop de monde dans la chambre du roi , aima mieux renoncer aux devoirs de sa charge , et s'éloigner du chevet du lit de son maître, que de courir risque, en laissant entrer ceux qui en avaient le droit, que quelqu'un ne dit un mot qui eût pu faire rentrer le roi en luimême , et le déterminer à la cessation du scandale. 11 eut même, à ce sujet, une altercation très-foi te avec M. le prince de Beauvau, capitaine des gardes , qui, dans la chaleur de la dispute , taxa ces arrangemens de platitude , et qui satisfît ensuite à la vanité blessée de M. d'Àumont , en déclarant que ce mot ne tombait que sur les arrangement , et non sur la personne ; distinction qui pacifia tout.

M. d'Aumont laissait donner l'ordre , dans la chambre, à Laborde, valet de chambre de quartier, mauvaise tête, homme insolent, vendu au parti du Barry, qui , faisant exactement sortir tout le monde, le soir, allait chercher là favorite, et l'amenait au lit du roi , d'où , autant qu'on a pu le savoir, elle sortait peu contente, le roi, soit accablement, soit aliénation d'idées, ou indifférence , lui montrant peu d'empressement et de plaisir à la voir.

Les gens qui désiraient du changement, voyant tout accès fermé auprès du roi, n'eurent plus guère d'espérance qu'en l'archevêque de Paris. En effet , il était simple de croire qu'un archevêque, dans des circonstances pareilles, se transporterait à YV; sailles , et, remplissant ses devoirs , parlerait de

sacremens à un roi qui prend le titre de très-chrétien et fils aîné de l'Église. On était d'autant plus fondé à le penser, que M. de Beaumont, archevêque de Paris, attaché aux jésuites autant qu'on peut l'être, souvent exilé pour défendre leur cause, de peu d'esprit et fort entêté, comme les gens dont les lumières sont courtes , avait toujours eu la réputation et la conduite d'un prélat pieux et d'un homme de bien. On s'étonnait de ne le point voir arriver, malgré l'état fâcheux où il se trouvait , tourmenté des douleurs de la pierre.

Enfin il s'annonça pour le lundi matin 2 mai. M. le duc d'Orléans , qui ne penchait pour aucun parti , et qui voulait surtout afficher la neutralité , crut de son devoir de parler à madame Adélaïde , comme à celle qui devait donner l'ordre; car M. le dauphin n'était compté pour rien par qui que ce fût , et personne ne songeait seulement qu'il était dans les possibles que, sous peu de jours, il devînt le maître. M. le duc d'Orléans demanda à cette princesse ce qu'elle pensait sur les sacremens, et s'il n'était pas temps de s'en occuper. Elle lui répondit que c'était aux médecins à en décider, et sur-le-champ ils furent assemblés. Us prononcèrent unanimement que, dès les premiers instans, ils les avaient proposés aux grands-officiers , mais que ces messieurs n'avaient pas osé le prendre sur eux ; que dans le moment présent de la suppuration , ce serait causer une révolution, et donner le coup de la mort au roi. On sent bien que c'était M. d'Ài-

guillon qui répondait par leur voix. Si tous n'étaient pas entièrement à lui , il en avait du moins le plus grand nombre à sa dévotion : ce qui restait n'osait parler. Madame Adélaïde , qu'on soupçonnait grandement d'être gagnée pour ce ministre , saisit avec vivacité le danger que l'on ferait courir à son père ; et disant qu'elle craignait que l'archevêque, qui allait arriver, ne fit quelques démarches, elle pria M. le duc d'Orléans de ne le point quitter pendant tout le temps qu'il serait dans la chambre du roi , et de l'empêcher de rien dire qui pût l'effrayer.

Peu de gens étaient instruits de ce fait, au moyen de quoi on avait les yeux ouverts sur la conduite de M. de Beaumont, les uns par intérêt , les autres par simple eu ri o'si té .

Enfin il arriva le lundi matin, ainsi qu'il l'avait fait dire. Comme on prenait garde à tout, aussitôt qui! parut on vit le maréchal de Richelieu s'empresser de sortir de l'appartement du roi, et aller au-devant de lui jusque dans la salle des gardes ; là le tirant a part, ils s'assirent sur une banquette. On remarqua le maréchal lui parler avec une grande véhémence, et des gestes animés; quoiqu'on n'entendît pas ce qu'il disait, il n'était pas difficile de juger qu'il cherchait à le détourner de la proposition des sacremens, et, par la contenance i'inharrassée de l'archevêque, qu'il allait manquer :i son devoir. L'indécence de ce tableau attira les

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regards de toutle monde , et successivement chacun voulut s'en convaincre par ses yeux.

M. d'Aumont s'était déjà trop distingué depuis le commencement de la maladie, pour ne pas paraître dans cet événement. 11 ne tarda pas à se mettre en tiers dans la conversation ; et après qu'elle eut encore duré quelque temps , prenant l'archevêque entre eux deux, ils l'introduisirent dans la chambre du roi, où était M. le duc d'Orléans. 11 y resta un quart d'heure , et tout se borna en questions réciproques sur la santé. 11 fallait, pour achever le scandale , qu'au lieu de rester à Versailles , l'archevêque s'en retournât à Paris : c'est à quoi il ne manqua pas.

D'après la différente disposition des esprits, on peut juger que les uns triomphèrent , et que les autres accablèrent l'archevêque, qui en effet méritait bien quelque blâme. Ceux qui cherchaient à l'excuser, disaient qu'à la rigueur la proposition des sacremens ne le regardait point , et que c'était l'affaire du grand aumônier. M. le cardinal de La Roche Aimon , grand- aumônier de France , chargé de la feuille des bénéfices; s'était élevé aux premières dignités de l'Eglise , par une conduite souple et par une certaine indifférence sur le choix des moyens. 11 avait fort négligé l'estime de son corps , au sein duquel il avait essuyé quelques amertumes. 11 était à la dévotion de M. d'Aiguillon et de madame du Barry ; il l'avait prouvé de reste, en plusieurs occasions. La plupart des évêques qui se

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donnaient l'air de desapprouver sa conduite , n'en étaient peut-être pas fâchés dans le fond du cœur, et en profitaient pour leurs affaires particulières et pour celles du clergé.

Cependant, dans une occasion aussi décisive pour la religion , ils crurent devoir faire des démarches. Plusieurs furent le trouver , et lui parlèrent avec la fermeté convenable à leur caractère , a la circonstance , à la dureté qui leur était familière avec lui. Le cardinal se trouva dans le plus grand embarras. Résister aux évêques, c'était se perdre , si le roi en mourait ; leur céder , c'était manquer à M. d'Aiguillon et à madame du Barry; par conséquent , se perdre aussi , si le roi en revenait.

Dans cette perplexité , il suivit son caractère ordinaire , et demeura attaché au ministre et à la maîtresse , en disant aux évêques qu'après la décision des médecins il ne pouvait proposer les sacremens ouvertement 3 mais qu'il veillerait à saisir la moindre occasion pour en profiter ; et depuis cet instant, lorsqu'il allait chez le roi, ce qui lui arrivait plusieurs fois par jour, il s'approchait de son lit, et lui parlait si bas , que personne ne pouvait l'entendre. Parce moyen, il se procurait la facilité de donner, en rapportant ses propos, la version qui conyenait à chacun.

Quoique le roi allât de plus mal en plus mal , les bulletins étaient toujours bons; et il n'y avait que les gens de l'intérieur, et leurs amis les plus

intimes, qui sussent la vérité ; encore ces mêmes gens de l'intérieur étaient-ils trompés par les médecins, auxquels il n'échappait pas un seul propos dont on pût inférer la moindre chose. Cependant ils mirent, dans le bulletin du 2 au 3 mai, le mot de délire ; ce qui choqua tellement M. d'Aiguillon , qu'il arriva le matin chez le roi, où il fît une scène publique à la faculté , alléguant qu'il ne savait comment annoncer cette nouvelle dans les pays étrangers. Jusque-là, M. d'Aiguillon n'avait paru en rien; il s'était contenté de faire agir les siens. Depuis ce moment , il se conduisit à découvert , et montra une fermeté et un courage qui surprirent d'autant plus, qu'on ne l'en croyait pas capable.

Plus il agissait ouvertement, et plus ceux qui lui étaient opposés désespérèrent de voir aucun changement favorable. On conçut qu'il n'y avait plus de ressource que la mort du roi , et tous les vœux se dirigèrent de ce côté; car on ne croyait pas qu'il eût assez de tête pour que la peur du diable lui fit demander un confesseur et chasser sa maîtresse ; ce qui aurait détruit le ministre , qui ne tenait qu'à elle : par conséquent on mit tout son espoir dans l'événement.

Au moment qu'on se croyait le plus éloigné de îa catastrophe , elle s'opéra par le moyen auquel on avait le moins de confiance. Madame du Barry ayant été , à son ordinaire , introduite dans la chambre, par Laborde, le 4 au soir, elle fut un peu surprise d'entendre le roi lui dire : « Madame , je

suis mal ; je sais ce que j'ai a faire. Je ne veux pas recommencer la scène de Metz; iljaut nous séparer. A 'liez-vous- en à Rucl, chez M. d'Aiguillon; sojez sûre que f aurai toujours pour vous V amitié la plus tendre. On peut juger de l'impression que ce discours fît sur elle : le trouble qu'on remarqua sur son visage , en sortant de la chambre , apprit plus son arrêt, que le propos du roi', qui a été répété tel que je le rapporte, sans certitude qu'il se soit servi des mêmes paroles.

Bientôt il se répandit un bruit sourd de ce qui venait de se passer. Ceux qui désiraient le renvoi de la maîtresse , et qui formaient le plus grand nombre, furent d'autant plus agités, que, sans détails et sans être sûrs du fait, ils ne pouvaient l'approfondir. Ceux qui perdaient tout , en perdant madame du Barry , plus instruits et plus agités encore , dissimulaient , et n'avaient garde de divulguer la moindre circonstance d'un événement qui faisait triompher le parti opposé.

La perplexité dura jusqu'au lendemain 5, à trois heures après midi, que madame du Barry monta en voiture. La joie fut pourtant diminuée, en la voyant partir pour Ruel. On sentait de reste que n'étant qu'à deux lieues de Versailles, si le roi en revenait, M. d'Aiguillon , qui avait audacieusement pris toute l'autorité , la lui ramènerait au chevet de son lit , et qu'elle serait reçue à bras ouverts par un homme qui ne connaissait de loi que ses goûts, de bienséance que sa volonté , et qui n'avait de carac-

tère que celui que lui donnaient les gens qui l'entouraient.

Le départ tant souhaite' de madame du Barry, en considérant le lieu où elle se retirait, devint un nouveau sujet d'inquiétude et de chagrin, d'autant mieux fondé , qu'on ne pouvait plus rien se promettre des sacremens qu'il était dorénavant libre d'administrer, sans même parler de la maîtresse, puisqu'elle n'était plus dans le même lieu. Si ce qui se passait était l'ouvrage de M. d'Aiguillon, il faut convenir que la chose était dirigée de main de maître. Quoi qu'il en soit, les anti-aiguiilonistes prirent d'autant plus d'assurance , qu'il n'y avait de ressources que dans la mort du roi, et ne se cachèrent pas trop d'y mettre tout leur espoir.

D'après cette façon de penser , l'attention se borna à savoir exactement son état. Quoique les médecins et les courtisans tinssent toujours les mêmes propos , cependant il perçait que cela allait mal, et même les médecins osèrent convenir que la nature ne faisait rien du tout, et que ce n'était qu'à force d'art et de remèdes qu'ils parvenaient à produire des effets bien légers. Les gens vrais qui entraient dans la chambre, disaient que le roi n'avait passa tête; il faut pourtant avouer qu'elle lui revenait par intervalles. Ce qu'il dit à madame du Barry était certainement d'un homme dans tout son bon sens ; il y a lieu de croire qu'il était à lui dans la nuit du 5 au 6, qu'il demanda l'abbé Mondou, son confesseur.

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Comme c était le tour de M. de Duras, premier gentilhomme de la chambre, à veiller, et qu'il était ennemi déclaré de M. d'Aiguillon , on le lit venir sur-le-champ. Il y a grande apparence que si c'eût été à M. d'Aumont ou à M. de Richelieu de passer la nuit, ils auraient essayé d'éloigner la confession; peut-être même M. de Fronsac, survivancier de M. de Richelieu , son père, ne se serait -il pas mieux conduit. Dans les premiers temps que madame du Barry fut à la cour, malgré la façon de penser de son père et ses mauvais traitemens, M. de Fronsac s'était montré ferme, et avait tenu avec les honnêtes gens; mais depuis quelque temps il était changé , et s'était entièrement retourné du coté de son cousin, M. d'Aiguillon, et de madame du Barry.

Le roi resta une heure tête-à-tête avec l'abbé Mondou; et, lorsqu'on rentra dans sa chambre, il dit qu'il recevrait ses sacremens le lendemain. La Martinière lui représenta que , puisqu'il avait fait les frais de se confesser, il valait mieux achever tout de suite ce qu'il y avait encore à faire ; qu'il serait tranquille ensuite. Le roi, saus répondre , ordonna qu'on allât chercher M. d'Aiguillon.

Fort peu de gens ont su que c'était pour lui confier que son confesseur avait déclaré qu'il ne lui donnerait point l'absolution tant que sa maîtresse serait aussi près de lui , et pour ordonner à ce ministre de dire de sa part à madame du Barry de

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s'en aller à Chinon , terre appartenant à M. de Richelieu.

M. d'Aiguillon , sentant que tout était perdu, si cet éloignement avait lieu , répondit au roi qu'il y avait sûrement du mal-entendu ; qu'il allait parler au cardinal de La Roche-Aimon et à l'abbé Mondou, et qu'il se chargeait d'arranger cette affaire. En effet, il courut chez le cardinal qu'il détermina aisément. Il eut plus de peine vis-à-vis de l'abbé Mondou. Cependant, soutenu par le cardinal, il en vint à bout , sans qu'on ait su par quel moyen. Ce qu'il y a de certain, c'est que le roi fut communié le 6 , à six heures du matin. Il témoigna une grande impatience de voir arriver les sacremens , envoyant plusieurs fois M. de Beauveau à la fenêtre , pour voir s'ils n'étaient point en chemin.

Ce fut le cardinal de La Roche-Aimon qui , en qualité de grand-aumônier, les lui administra. On remarqua que la cérémonie achevée, comme le cardinal se retournait pour s'en aller, l'abbé Mondou le tira par son rochet , et lui dit quelque chose à l'oreille. Le cardinal, élevant sur-le-champ la voix , dit tout haut que le roi était dans les sentimens les plus purs du christianisme, se repentant des sujets de scandale qu'il avait pu donner, et qu'il était dans l'intention de les éviter à l'avenir. Sur quoi ie maréchal de Richelieu, d'une voix assez haute pour être entendue de tout le monde, gratifia le cardinal de l'épithète la plus insultante.

L'action de l'abbé Mondou a fait juger que peut-

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être cet abbé n'avait consenti à donner l'absolution sans un plus grand éloignement de madame du Barry, que sous la condition d'un témoignage public qui pût mettre une barrière entre elle et le roi , s'il en revenait ; et que le cardinal , chargé de ce témoignage, quoiqu'étant convenu de la démarche avec le confesseur, avait promis de la soustraire aux partisans de la maîtresse ; mais qu'arrêté , pressé par le confesseur, il n'avait pu s'y refuser ; conduite qui revenait trop à sou caractère , pour qu'elle ne lui fût pas attribuée.

Dès cet instant , tout fut dit. Il n'y eut plus de matière a intrigues : la mort ou le rétablissement du roi furent les seuls buts où tendaient les vœux, suivant les dinerens intérêts. La maison de M. d'Aiguillon était le centre où se réunissaient les gens qui tenaient à lui et à madame du Barry, et où, suivant le style de cour, on ne se permettait seulement pas de dire que le roi fût en danger. Dans celle de madame de Be***, de madame de Te*** et de madame de Br***, par un excès contraire, on se réjouissait ouvertement au plus petit détail fâcheux qui perçait de l'état du roi ; et il ne manquait pas de gens qui, tristes chez M. d'Aiguillon , et gais dans les maisons que je viens de citer, rapportaient mutuellement à chaque parti ce qui se passait dans l'autre. Ces délations auraient occasioné bien des proscriptions, si le roi en fut revenu, par le caractère méchant et vindicatif du ministre.

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