‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 51 sur 188 · SON EMPRISONNEMENT · texte numérisé non relu

SON EMPRISONNEMENT

voyois, et du côté de ma double grille, et du côté de ma porte fort épaisse, que ce n'étoit d'aucun de ces endroits-là que cette voix partoit. Aussitôt je me mis dans l'esprit que peut-être Dieu, que je venois de prier si ardemment, me youloit favoriser de quelque vision; mais, revenant bientôt de cette erreur, et me traitant moi-même et tout seul de visionnaire * il me vint une autre pensée, savoir, qu'il n'étoit pas impossible que ce ne fût là quelque stratagème de Bastille, à peu près comme ceux qu'on nous dit être si ordinaires dans les lieux d'Inquisition; en un mot, des moyens artificieux pour tirer les vers du nez aux malheureux prévenus, et les faire d'eux-mêmes donner, comme on dit, dans le panneau. « Monsieur, Monsieur, me disoit donc « cette voix, approchez votre chaise trois pas à droite, vous « serez à portée de notre ouïe, et peut-être quelques mots d'en- « tretien vous soulageront-ils. » Je reconnus alors que c'étoient des gens d'une chambre au-dessus de la mienne qui me parloient, et qui étoient là prisonniers aussi bien que moi ; ils me dirent de monter sur ma chaise, et que je m'apercevrois d'un petit trou, qu'ils avoient fait au plancher qui séparoit nos deux chambres, et qu'ils me désignèrent encore mieux par un brin de paille pris de leur lit; tout cela sur le petit bruit qu'on avoit fait en ouvrant la forte serrure de la porte par où l'on m' avoit introduit là , et ensuite sur tout ce que le lieutenant La Grisolle m'avoit dit jusqu'au moment où il me quitta. Comme je ne savois si tout ce qu'on me disoit n'étoit point quelque piège que les geôliers me tendoient, je dis à ceux qui me parloient (car ils le faisoient comme au pluriel) que je me sentois encore comme tout étourdi du bateau, et que je les priois de me donner un peu le temps de reprendre mes esprits. Ils se doutèrent à peu près de mes soupçons, et me dirent que je reconnaîtrois bientôt qu'il n'y avoit point lieu de me délier d'eux , qu'ils s'intéressoient en moi plus que je ne cro) ois, quoique nous fussions également inconnus les uns aux autres; mais que je m'étois de moi-même donné un peu plus à connoître à eux. « Nous avons

A LA BASTILLE. (il

« vu, Monsieur, continuèrent-ils, ce que voua venez de faire, « et voyous clairement que nous êtes un homme de bien : plût « à Dieu qu'il en lût de même en ce qui nous regarde! car nous «n'eu avons pas fait autant en pareil état; ruais, désormais, « nous tâcherons don faire notre profit. Dieu vous bénisse! «< Apparemment, nous ne pourrirez pas ici; car vous ne sau- « riez être un grand criminel. Nous vous laissons, de nous- « mêmes, en repos comme vous l'avez demandé; car voici -< l'heure qu'on va vous apporter à manger, aussi bien qu'à « nous, et il ne faut pas qu'on nous surprenne en pareille con- « versation. Vous avez là ces rondins de falourde qu'on vous a « apportés pour faire du feu; prenez-en un, et quand vous boi- « rez, donnez-en un coup au haut de votre plancher : ce sera «< un signe que vous buvez à notre santé; et, de notre part, « nous ne manquerons pas à vous faire raison en frappant du <« pied : ce sont là les petites consolations dont on peut se sou- « lager dans un état comme celui où nous sommes, vous et « nous. »

Nous dînâmes en effet chacun dans nos chambres, et selon notre engagement saluâmes réciproquement nos santés; après quoi, La Grisolle, suivant sa promesse, me vint rendre une visite. Tout prévenu que je pouvois assez légitimement être contre lui par rapport à l'espionnage (car je ne trouve pas d'autre terme), il me parut entrer assez sincèrement dans mes intérêts, et à dire le vrai, cela ne venoit que de ce que j'étois fort particulièrement recommandé au gouverneur de la Bastille et par M. de la Re) nie et par M. le duc de Montausier. Enfin, dans nue seconde visite que me rendit le même jour le lieutenant La Grisolle, il me dit que mon billet avoit été répondu par ma femme, laquelle m'envoyoit les meubles et ustensiles que je lui avois demandés, et qui effectivement furent aussitôt apportés dans ma chambre. Cétoit principalement un pavillon qu'on tendit aussitôt, et dans lequel je me couchai vers les onze heures du soir de ce même jour. Je passai cette

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