PROBLÈME DE MORALE
M. Paul Janet, dans son excellent traité sur « la morale », exprime cette opinion, en apparence paradoxale, que la valeur morale d’un acte n’est pas toujours en proportion du mérite qui y est attaché ; et que souvent le de-
roir exige que nous nous privions d’une vertu. Il en donne un exemple.
« Dans les anciennes idées sur la charité, dit-il, le plus grand bien que l’on pouvait faire à ses semblables était le don ou l’aumône. Dans des idées plus éclairées, on ne doit avoir recours à l’aumône qu’à la dernière extrémité : le travail, le prêt, tout ce qui tend à exciter la responsabilité personnelle doit être préféré quand cela est possible; cependant il y a plus de vertu à donner qu’à prêter, à faire l’aumône qu’à faire travailler. Je suppose un homme qui veuille assurer le bonheur de cent familles. Il sait qu’en leur donnant la moitié de sa fortune, il les fera vivre pendant un an ; mais il sait aussi qu’en établissant une manufacture avec ce même caractère, il les fera vivre pendant un temps indéfini : par le premier moyen , il ne fait que des pauvres; par le second, il fait des hommes laborieux. Qu’ordonne ici la morale? Évidemment de préférer le second moyen au premier. Et cependant, dans le second cas, il double sa fortune, tandis que dans le premier il la sacrifie.
» Un acte peut donc être le meilleur en soi, même moralement, sans exiger la même sorte de vertu, c’est-à-dire de sacrifice, qu’un autre acte moralement moindre. Il peut môme arriver, comme c’est le cas ici, que l’acte conforme à notre intérêt soit meilleur, absolument parlant, que l’acte désintéressé. «