LA JEUNESSE DE DÉMOSTHÉNES
Musée du Louvre. — Démosthènes, statue antique. — Dessin de Chevignard. Tomf, XLIII. — SEPTriMBtii; 1875.
Les orateurs de tous les temps et de tous les pays s’inclinent devant Démosthènes. Sa renommée est universelle ; c’est le type de l’éloquence, et aucune nation ne se lève pour le disputer à la nation athénienne : ni Rome avec Cicéron au Sénat et au Forum, ni l’Angleterre avec ses Pilt au Parlement, ni la France avec ses Bossuet dans la chaire et ses Mirabeau à la tribune.
Cependant Démosthènes n’était pas né avec ces dons naturels qui, révélant l’orateur à lui-même, l’entraînent sur le théâtre de ses triomphes. Il ne reçut ni impulsion, ni encouragement dans sa famille, et fut réduit, par la conduite de ses tuteurs, à passer sa jeunesse dans les entraves de la médiocrité.
C’est à lui-même qu’il dut ses talents et son génie, donnant ainsi la preuve la plus éclatante de ce que l’homme peut obtenir de l’homme lorsque celui qui commande est ■ le même que celui qui obéît, lorsque celui qui veut est à la fois le maître et le serviteur de sa volonté.
Ce grand homme est né à Athènes. La date de sa naissance a été longuement discutée; toutefois, on s’accorde à la placer dans l’une des quatre années de la 99® olympiade, et Grote s’est décidé pour la troisième, qui se compose des deux demi-années 382 et 381 avant Jésus-Christ. Nous ne pouvons que nous ranger à l’opinion du célèbre historien de la Grèce , dont le monde savant déplore la perte récente.
Le père de Démosthènes était un industriel classé parmi les plus riches citoyens d’Athènes. Sa mère, Kleobulê, était la fille d’un commerçant exilé qui avait fait fortune en Grimée et s’y était uni avec une femme de race barbare, ce qui valut par la suite au grand orateur le reproche d’être d’un sang mêlé. Peut-être, au contraire, loin de lui avoir nui, cette infusion de sang d’une race étrangère plus rude et moins définie contribua-t-elle à rendre Démosthènes plus énergique, et à lui suggérer cette prévision instinctive de l’ambition macédonienne, qui manqua si complètement aux Athéniens.
Il n avait que sept ans lorsque son père, ressentant les approches de la mort, s’inquiéta de ce que deviendrait sa fortune après lui. Elle n’avait pas la solidité d’un fond<?de terre que l’on peut affermer pendant une minorité ; car elle consistait surtout en deux fabriques, l’iinç d’armes et de couteaux, l’autre de lits ou de sièges. Les mettre en location, c eût été les sacrifier. Le père de famille se préoccupa donc des moyens de les faire prospérer après sa mort en organisant une bonne gestion qui pût prendre à cœur les intérêts de sa femme et de ses enfants. Il crut réussir en s’adressant à des parents et amis déjà au courant de ses affaires, et en leur allouant de beaux avantages pour les rémunérer des soins qu’il allait leur imposer.
Il choisit trois tuteurs, tant pour diviser la responsabilité que pour profiter de leurs diverses aptitudes et constituer un conseil de gérance avec une surveillance mutuelle. Il se mit d’accord avec Aphobôs, fils de sa sœur, pour lui faire épouser Kleobulê, jeune encore, lui transférant la dot augmentée des trois cinquièmes, et la jouissance de sa maison et de son mobilier ; il fiança Demophôn, fils de son frère, avec sa fille âgée de cinq ans, pour laquelle il constitua aussi une belle dot; enfin, il alloua une rente, pour toute la durée de la minorité de son fils, à Thérippidés, son ami d’enfance et son voisin. Recevant à son lit de mort les protestations de dévouement de ces trois hommes, à la fois tuteurs et gérants, il dut espérer, eh mourant, qu’ils puiseraient dans la parenté qui allait se resserrer, dans l’amitié , dans ses dispositions pécuniaires largement rémunératoires, des motifs sacrés pour conserver, peut-être même pour améliorer l’héritage.
Vain espoir! Ils un répomlirent point à sa sollicitude ;
ses neveux s’attribuèrent aussitôt les dots, mais n’épousèrent point; l’ami s’adjugea lexiapital dont il ne devait recevoir que la rente temporaire ; ils vendirent des esclaves au détriment du fonds roulant; ils ne purent ou ne surent administrer avec profit; en sorte qu’après avoir chichement pourvu à l’entretien de la famille pendant la minorité de Démosthènes, ils lui remirent, à sa majorité, le dixiéme tout au plus des 14 ou 15 talents laissés par le père, environ 80000 francs, qui constituaient à cette époque une belle fortune dans Athènes, où le revenu de 2 talents suffisait à une famille.
^ Témoin, pendant sa jeunesse, de l’indélicatesse et de 1 impéritie de ses tuteurs, Démosthènes s’était promis de les attaquer. Il n’y manqua pas, et fit condamner Aphobôs à lui payer une indemnité de dix talents. Cependant on ne sait positivement ni s’il parvint à se faire payer, ni s’il poursuivit aussi les deux autres tuteurs. C’étaient des hommes riches, ayant beaucoup d’amis dans la ville, qui accumulèrent devant Démosthènes difficultés sur difficultés, et lui suscitèrent de longues inimitiés. Ils avaient d’ailleurs pour excuse la nature même des fabriques, susceptibles de détérioration et dont les produits variaient au gré des événements.
Mais si ce procès n’a point procuré à Démosthènes les avantages matériels espérés, il a été le point de départ décisif de ses grandes destinées (‘). «Obligé, suivant la coutume athénienne, dit Grote, de plaider lui-même sa cause, il put comprendre la condition désespérée d’un orateur insuffisant. » Sa vocation d’avocat s’était révélée pour cette lutte ; elle s’y affirma avec une nouvelle énergie et devint, après le procès, une passion invincible pour l’art oratoire; alors il s’opiniâtra au travail avec des efforts surhumains.
Tout le monde sait comment il corrigea sa voix faible , son bégayement, sa respiration courte, ses gestes dénués de grâce, sa timidité devant les rumeurs d’une assemblée;
— comment il se contraignit à parler avec des cailloux dans la bouche et à déclamer d’une voix continue, soit en courant sur le rivage au bruit d’une mer orageuse , soit en gravissant des collines escarpées; — comment il prononça des discours composés avec soin, en face d’un miroir qui lui permettait d’étudier les poses les plus naturelles et de mettre les gestes en harmonie avec les paroles.
On sait aussi qu"’il s’occupa sans relâche à se donner une instruction vaste et variée ; — qu’il approfondit la législation athénienne dans le texte et dans l’e.sprit philosophique des lois, avec son maître, le jurisconsulte Isée ;
— qu’il étudia dans les écrits d’Isocrate le tour oratoire, la rhétorique, et l’art de mettre le nombre dans la période, sans se laisser éblouir par l’artifice des procédés, sans sacrifier à la cadence et à la sonorité les pensées et les faits qui nourrissaient sa phrase.
Il couronna ces exercices intellectuels en se pénétrant de la morale enseignée par Platon, dont il ne fut pas le disciple, mais qu’il put connaître et entendre.
Enfin, il s’adonna aux graves études de la politique et de l’histoire , en se plongeant dans la lecture de Thucydide, militaire instruit et judicieux, homme d’État habile à discerner les causes et à déduire les conséquences des événements; on dit même qu’il en copia huit fois les œuvres, pour s’approprier les qualités de ce grand his-j torien, sa logique serrée, son style vigoureux, et pour) mieux remplir sa mémoire des événements de l’histoire' de Grèce.
Cet acharnement au travail a été célébré par toute l’an-
(') M. G. Perrot a retracé {Revue des Deux Mondes, 1872) les phases de ce procès , et leur a donné tout l’intérêt d’une contestation contemporaine.
liquité. Assidu aux plaidoiries et aux discours dans les affaires civiles et politiques, recueillant le jour, dans les agitations de la ville, les matériaux qu’il méditait chez lui dans le silence des nuits, il unissait ainsi les enseignements de la pratique aux études théoriques.
On montrait.encore, du temps de Plutarque, une sorte de souterrain où l’orateur s’enfermait des nuits entières pour travailler, pour briser, par l’exercice , les difficultés d’une diction qui lui firent subir plusieurs échecs. Lors de ses premières tentatives comme avocat de profession , il essuya les huées du public et eut des heures de découragement. L’histoire a constaté qu’il fut, à plusieurs reprises, ranimé par un acteur et par des vieillards qui le pressèrent de persister, en comparant, pour le fond, ses discours à ceux de Périclês, ce qui lui redonna confiance en ses forces. On conçoit qu’après ses chutes il se soit parfois séquestré pour gémir loin des regards ennemis et pour reprendre ses exercices. C’est sans doute dans quelqu’un de ses accès de défaillance qu’il a pu se faire raser, comme on 1 a dit, une moitié de la tête. Nous ne pouvons admettre, connaissant la volonté dont il a fait preuve, qu’il ait eu recours à un pareil expédient pour résister à la tentation de sortir ; mais nous ne nous refuserons point à y voir le dépit d’un artiste humilié, une sorte de punition qu’il s’infligeait pour lui servir d’aiguillon et lui rappeler les cris moqueurs du public chaque fois qu’il se posait en déclamateur devant son miroir.
Tant d’efforts triomphèrent enfin.
Son débit net et décidé, véhément sous le feu de ses convictions et soutenu par une action animée , lui acquit la faveur populaire. Une fois maître de ses moyens extérieurs, il ne pouvait manquer de séduire l’assemblée par le fond même de ses discours construits sur un enchaînement de déductions logiques, pleins de fortes pensées et de faits décisifs.
Vers l’âge de vingLhuit ans, il entra dans la vie publique comme conseiller politique de ses compatriotes, à l’occasion d une guerre persane que l’on appréhendait. Artiste de la parole , chez le peuple le plus apte à en Jouir et à la juger, Démosthénes cultiva merveilleusement son art au profit de sa politique. Sans cette puissante éloquence, eûtil jamais pu déterminer les citoyens d’Athènes à prendre des décisions souvent contraires à leurs intérêts immédiats? Eût-il pu, sans elle, lutter tant d’années contre Philippe de Macédoine, génie politique consommé, ne prenant conseil que de lui-même, tenant ses desseins cachés, et dont les propositions, tantôt insidieuses, tantôt menaçantes, ou trouvaient, dans Athènes même, un parti favorable conduit par d habiles orateurs soudoyés, ou laissaient apercevoir, dans l’arrière-plan, une armée d’élite, commandée par des généraux éprouvés et toujours victorieuse?—Eût-il pu soutenir cette lutte inégale, lui, simple citoyen, sans autres trésors, sans autres armes que le don de persuader, sans cette éloquence aussi concise que passionnée, aussi sensée que pressante?
11 devait succomber; mais si les Athéniens avaient accepté, dès ses premiers discours, ses prévisions et ses conseils; s ils avaient combattu à temps le roi de Macédoine peut-être cet aspirant à la domination de la Grèce n’eût-il pas atteint son but.
^ En résumé, le procès contre ses tuteurs fut le grave evenement de lajeunesse de Démosthénes. C’est de là qu’il est parti pour parvenir au premier rang.
On peut se demander ce qu’eût été sa destinée si les intentions de son père eussent été remplies; si des tuteurs scrupuleux et capables l’eussent élevé comme l’héntier destiné à faire prospérer de grands biens? On doit présumer que leur amour-propre eût été de diriger leur
pupille dans les voies paternelles, et de lui remettre sans cesse sous les yeux l’activité, l’habileté, la prudence de l’auteur de ses jours. Ils eussent surveillé ses instincts et ses goûts pour en faire un spécialiste, et l’on pourrait se représenter alors Démosthénes étudiant à fond les procédés de son industrie et les ressources de son commerce, sous la pression de ses tuteurs et l’encouragement de sa famille. Au lieu de passer sa jeunesse dans une solitude studieuse, à s absorber dans les plus âpres résolutions, il eût peut-être cédé aux circonstances, aux obsessions de son entourage ; sa vocation , si ardente sous les rigueurs de la pauvreté , eût été étouffée dans les molles langueurs d une existence opulente ; ou bien il eût dépensé son ardeur et .les trésors de son âme à étendre ses affaires, à multiplier ses correspondants, à inonder des épées et des chaises de ses fabriques toutes les cités de l’Attique et tous les ports des colonies d’Athènes.
Et cependant l’esprit se refuse à accepter un Démosthènes simple spéculateur en marchandises! On aime à croire qu’une âme aussi divinement douée de persévérance et de volonté se serait élancée hors de ses liens , quelles qu’en eussent été la force et la forme; elle l’eût entraîné; elle 1 eût fait surgir de la foule, et Démosthénes, riche industriel , n’eût pas été probablement moins célèbre dans l’histoire que Démosthénes l’orateur.