‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 278 sur 712 · LE MÉLÉS ET LE CHATEAU DE SMYRNE · texte numérisé non relu

LE MÉLÉS ET LE CHATEAU DE SMYRNE

Dix fois Smyrne a été détruite, et dix fois elle s’est relevée, restant toujours la reine de la côte, et l’entrepôt le plus riche et le plus fréquenté de l’Asie Mineure. Déjà du temps du poète Mimnerme, elle était chantée par lui comme une grande et magnifique cité. Strabon en fait une description pleine de louanges, et déclare qu’elle est la plus

Smyrne. — Aqueduc sur le Mêlés. — Dessin de Lancelot, d’après une photographie.

belle des villes d’Ionie. Il vante la splendeur de ses portiques, de ses temples, parmi lesquels le plus remarquable était celui qui avait été élevé au dieu Homère. Smyrne était, en effet, une des sept villes qui prétendaient à la gloiie d avoir donne naissance au poète. Non— seulement elle lui avait consacré un temple , mais elle frappait son image sur ses monnaies. Un autre sujet d’orgueil pour les Smyrnéens était le Mêlés, le fleuve homérique, qui arrosait les remparts de la ville. Aujourd’hui, le Mêlés est en hiver un torrent rapide , qui n’offre point de gué et qu’on ne peut traverser sans danger. Mais en été ses eaux limpides sont si basses qu’elles ne couvrent pas toute la surface de son lit rocailleux. Elles serpentent d abord dans une vallée profonde, où elles coulent sur un lit bordé d’une verdure éternelle. Après avoir reçu plu-

sieurs petits ruisseaux, elles font prosaïquement tourner des moulins; puis, se rapprochant des jardins situés hors de la ville, elles se divisent et se subdivisent en de faibles courants qui vont se perdre à la mer.

Avant d’arriver à la ville, le Mêlés est traversé par deux aqueducs, qui donnent à la vallée qu’ils dominent une physionomie assez pittoresque. Le plus considérable, qui est le plus ancien, a quatorze arches; quelques-unes sont circulaires et d’autres elliptiques. Le voyageur Dallaway pense qu’il a été construit par les Turcs. Il a 70 pieds de haut sur 350 de long. Le plus petit a été bâti, selon Ricault, en 1674; il a 60 pieds de haut et 200 de large. Le paysage environnant offre des vallons où croissent les lauriers roses, le chèvrefeuille, le jasmin; là viennent se promener les femmes riches de Smyrne, et Dallaway en

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rencontra toute une compagnie qui jouissait, en toute liberté et sans voile, de la fraîcheur délicieuse qu’on respire sous ces ombrages. Plus récemment, un autre voyageur plus illustre, M. de Lamartine, a goûté aussi le charme de ces environs de Smyrne, qui dans son ensemble lui plut médiocrement. « Smyrne, dit-il, ne répond en rien à ce que j’attends d’une ville d’Orient : c’est Marseille sur la côte de l’Asie Mineure ; vaste et élégant comptoir où les consuls et les négociants européens mènent la vie de Paris et de Londres. La. vue du golfe et de la ville est belle du haut des cyprès de la montagne. En redescendant, nous trouvons, au bord du fleuve que j’aime a prendre pour le Mêlés, un site charmant : c’est le pont des Caravanes ; le fleuve est un ruisseau limpide et dormant sous la voûte paisible des sycomores et des cyprès ;

on s’assied sur ses bords, et des Turcs nous apportent des pipes et du café. Si ces flots ont entendu les premiers vagissements d’Homère, j’aime à les entendre doucement murmurer entre les racines des platanes ; j’en porte à mes lèvres, j’en lave mon front brûlant... Puisse renaître, pour le monde d’Occident, l’homme qui doit faire le poème de son histoire , de ses rêves et de son ciel !... » Cette montagne, d’où M. de Lamartine avait été contempler le golfe et la ville, est \ePagus. Elle est couronnée par les restes considérables d’une forteresse ou château fort, qui faisait partie de la ville ancienne et lui servait d’acropole. Dégradée par l’action de tant de siècles, elle consiste maintenant en une muraille crénelée, munie de tours rondes ou carrées en assez grand nombre , renfermant environ sept acres de terrain. On y voit les ruines

Smyrne. — Le Pagus et le Château. — Dessin de Lancelot, d’après une photographie.

d’une chapelle et d’une grande citerne. Cette forteresse fut sinon rebâtie, du moins remise en état de défense par les chevaliers de Rhodes , après avoir été détruite par ïamerlan en 1419. Le sultan Amurat la démantela. Elle fut de nouveau rétablie par Jean-Ange Comnéne, qui se montra pour Smyrne un zélé protecteur. L’entablement de la porte du Nord est de marbre blanc, et porte une inscription relative à cette restauration de la ville par 1 empereur et par l’impératrice Hélène sa femme. Sur un des côtés de la porte de l’Ouest se trouvait une tête colossale qui a donné lieu à beaucoup de conjectures de la part des voyageurs. Les uns y ont vu un sphinx; les autrfô 1 amazone nommée Smyrna, qui aurait été, d’après certaines légendes, la fondatrice de la ville ; d’autres enfin y ont reconnu l’impératrice Hélène.

Il y a peu de villes d’Ionie qui aient fourni plus de débris antiques et des restes aussi précieux que Smyrne ; mais la facilité qu’offrait pour le transport le voisinage de la mer paraît avoir épuisé la mine. C’est dans d’autres provinces de l’Asie Mineure plus éloignées que se portent les recherches des érudits, et Smyrne n’est plus pour eux qu’une grande ville commerciale , sans intérêt archéologique.

LE WEIBERTAG,

ou LA FÊTE DES FEMMES DE LA VALLÉE DE MUNSTER.

Dans la vallée de Munster, il y avait encore, au dixseptième siècle, une vieille coutume fort scandaleuse qu’on eut hcaucoup de peine à abolir.

C’était une fête que se donnaient les femmes de Wihr, Walbach et Zimmerbach.

On l’appelait le Weibertag, c’est-à-dire le jour des femmes.

Donc, ce jour-là, les femmes sortaient de chez elles, la plupart masquées, et portaient sur la place publique des victuailles de toute sorte : rôtis, bouillis, légumes, etc. Elles entraient chez tes boulangers et les aubergistes et jexigeaient d eux des miches de pain. Elles descendaient à la cave commune et en faisaient emporter deux tonneaux de vin que traînait un cheval singulièrement harnaché et agitant des grelots, et conduit par une femme masquée. Devant le cheval s’avançait un bouc, acheté aux frais de la commune, et faisant aussi tinter des grelots. La procession des femmes venait à la suite et allait visiter les fermes pour y prendre du beurre que, d’après l’usage, on ne pouvait pas leur refuser.

Alors, bien pourvues de vivres et de vin, elles s’établissaient sur les bords de la grande route, et , mangeant, buvant, chantant, faisant mille folies, elles arrêtaient les passants et les obligeaient à danser avec elles autour du bouc.

Le soir, au retour, on pense bien que toutes ces femmes avaient la tête à l’envers. Elles parcouraient les rues en criant, hurlant, sautant, frappant de côté et d’autre, et brisant les vitres des maisons où les hommes avaient dû rester enfermés tout le jour, sans qu’il leur fût permis de se montrer même aux fenêtres qu’après le coucher du soleil.

Le Weibertag était en réalité une véritable bacchanale qui avait duré un grand nombre de siècles. Un pasteur, nommé Forster, eut 1 honneur de la faire défendre pour l’avenir, en 1681. (*)

QU’IL FAUT TRÂITEFi LES AFFAIRES

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